‹ Les souvenirs d'un artisteChapitre 39 sur 46 · XXX VIII · texte numérisé non relu

XXX VIII

Au mois d'août 1840, je perdis ma mère, et ce fut ma plus grande douleur.

En ce moment, accablé d’une grande tristesse, je modelais en terre, et de la grandeur du groupe colossal de Caïn, le groupe de la Ville de Paris implorant Dieu sur les victimes du choléra. Ge groupe colossal est, depuis 1859, enfoui dans une petite chambre qui sert de passage à l'hôpital de Lariboisière.

Je reçus la visite de M. de Bois-Milon et de M. Asseline, qui, de la part du duc d'Orléans, venaient me prier de désigner parmi mes ouvrages celui ou ceux que je désirais me voir acquérir par Son Altesse royale.

J’eus Lort peut-être, mais je me sentis blessé par cette démarche, qui me parut une offre d’aumône.

Je répondis que je ne voyais dans mon atelier rien qui füt digne de M. le duc d'Orléans, qui pouvait fort bien venir dans mon atelier, et me dire : « Cette œuvre me plaît, cédez-la-moi. »

À quelque temps de là, le jeune prince, qui avait, je

crois, un grand fond de bonté, mourut d’un accident de voiture.

Quand mon frère m'annonça le cruel événement, je prédis immédiatement la fin du règne de la bourgeoisie. Je ne versai pas de larmes dans les antichambres. Jen fus puni : un artiste, assez médiocre, fut chargé de sculpter le tombeau du malheureux prince.

L'année suivante, M"° la duchesse d'Orléans ayant prié M. Ingres de lui désigner le statuaire le plus capable de faire le buste de son mari, commandé par la Corse, M. Ingres me désigna, et Je fis ce buste pour la ville d’Ajaccio, où il doit être encore.

Peu d'années après, me voyant encombré d'ouvrages de sculpture et de peinture, je résolus de me rendre en Angleterre, et je consultai là-dessus M. Guizot.

IL me répondit: « En Angleterre, à Londres surtout, on ne sait jamais rien, en fait de réussite, c’est le coup de vent! » Fappris plus tard, à mes dépens, combien cette appréciation de M. Guizot était juste.

Quelques jours après avoir reçu la visite de M. de Chabaud-Latour, aide de camp du duc d'Orléans, je reçus celle des deux frères du prince, MM. de Nemours e. d’Aumale. [ls furent très-aimables ; mais ce fut tout.

Le duc d’Aumale, les deux mains dans les poches de son pantalon, me disait en regardant un délicieux petit Hercule antique : «Il est un peu chicard celui-là, n’estce pas? » Quant au duc de Nemours, au lieu de m'adresser de ces phrases si courtoises des princes de la branche ainée des Bourbons, il me dit, en allumant un nouveau cigare : « Je vous souhaite bonne chance en Angleterre,

SOUVENIRS D'UN ARTISTE. 231 monsieur Étex. » — « Bonne chance », répétérent les deux frères en quittant mon atelier.

En 1843, Rossini fut amené à mon atelier. Je fis de cet homme de génie une statue qui a été exécutée en marbre et qui est restée à l'Opéra jusqu'en 1873, époque où elle fut détruite par l'incendie.

Comme il avait été question de me confier les deux figures de l'entrée du tombeau de Napoléon [° aux Invalides, je vis M. Visconti, l'architecte, qui me dit qu’il était engagé avec M. Duret. La vérité est que Visconti aspirait alors à l’Institut.

On ne saurait dire combien les vieilles choses académiques ont d'influence sur la vie des artistes.

À quelques jours de là, M. Visconti me demanda si je me chargerais du monument de Vauban, comme pendant à celui de Turenne; et, le 7 juin 1843, je recevais la lettre suivante :

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