AMILHAU
M.de Montalivet m'avait promis la commande de cette statue de Henri IV avant mon départ de Paris.
Revenu à Paris après un mois de séjour à Pau, employé avec l'architecte de la ville à faire des dessins, des études de l'ensemble du monument, je lus dans les journaux que, par une influence bien malheureuse pour moi, M. Raggï, un sculpteur italien, était chargé de reproduire pour la troisième fois son Henri IV de Nérac, qui, en bronze en cette ville, devait être exécuté en arbre pour la ville de Pau.
De plus en plus dégoûté de faire de la sculpture non commandée, je me mis avec ardeur à plusieurs tableaux : d'abord à celui qui est à New-York et qui représente le
grand homme des États-Unis apportant la civilisation sur la terre d'Amérique sous l'égide de la Liberté. Pour l'exécution de ce tableau, la famille de Lafayette voulut bien me prêter des portraits autenthiques, et tous peints d’après nature, tels que ceux de Washington, Franklin, Jefferson, et tous les présidents des États-Unis, elc., tous amis du général Lafayette.
Je travaillait aussi à mon tableau du Martyre de Saint Sébastien, exposé en 184%, que j'ai donné au musée de Rouen, où 1l est avec mon tombeau de Géricault, que j'ai donné aussi à ce même musée.
Je fis les sculptures du tombeau de la famille Le Harivel du Rocher, au Père-Lachaise.
Un jour que je me promenais solitaire dans les allées du cimetière, J'eus l’idée de chercher le tombeau de Géricault, le peintre du Naufrage de la Méduse. Voyant qu'à l’endroit où reposait cet homme de génie, une de nos gloires, il n’y avait même pas une croix de bois, le soir même je me rendis chez Horace Vernet, où je trouvai Paul Delaroche, son gendre et son voisin.
Je leur proposai, à eux les camarades et les contemporains de Géricault, de former un comité et d'ouvrir une souscription et un concours, dans le but d'élever un tombeau à cet homme de génie, mort à 34 ans.
Bien que je n’eusse pas d’abord l'intention de prendre part à ce concours, j’envoyai, dans la crainte de l'avortement du projet, un modèle qui fut choisi à l’unanimité par la commission.
Du jour où je fus choisi par la commission, composée de Eugène Delacroix, Charlet, Horace Vernet, Paul De-
laroche et Léon Coignet, il n’arriva plus un sou à la souscription ; cependant je tenais à exécuter le tombeau de Géricault. Une hypothèque prise sur ma maison en paya les frais. Je voulus exposer le monument au Salon de 1841. J'avais gravé par derrière les noms de tous les souscripteurs. En première ligne était inscrit le nom de M. de Dreux-Dorcy, qui a payé de ses deniers le tableau du Naufrage de la Méduse, qu'un Anglais allait acheter six mille francs à la vente à la criée faite après la mort de Géricault à l'hôtel Bullion.
Plus tard, le musée avait racheté, de M. de Dreux- Dorcy, le tableau du Naufrage de la Méduse, qui, après avoir été d’abord au musée du Luxembourg, est aujourd'hui au Louvre, où il tient dignement sa place à côté de Louis David, Gros, Gérard, Girodet, Ingres, Granet et Prudhon.
Malgré mes succès, J'étais sans travaux, et j’envoyai à Metz au concours pour la statue de Fabert un modèle qui fut choisi à une grande majorité, malgré les intrigues académiques de Paris et les influences des hommes de la localité, comme toujours.
Au mois de septembre 1840, je recevais de M. Cavé une lettre qui m’annonçait qu’à la date du 1* du courant mois, M. le ministre de l’intérieur avait bien voulu me confier l’exécution d’une statue colossale en marbre, représentant Charlemagne, destinée à la décoration de la salle des séances de la Chambre des pairs. Une somme de quinze mille francs était allouée pour ce travail.
M. Auguste Dumont, nommé fort jeune de l’Institut,
était chargé du pendant, de la statue de saint Louis, dans
les mêmes conditions. L'année précédente, il nr'étail arrivé avec M. Auguste Dumont une petite histoire qu’il me faut absolument raconter pour expliquer certain article un peu dur que je fis contre lui dans une brochure sur l'Exposition universelle de 1855.
Je dinai un jour chez M. de Rémusat, alors ministre de l'intérieur, en compagnie de M. de Rambuteau, préfet de la Seine. Chez M. de Rémusat, on voulait bien penser quelque bien de moi, ainsi que de mes ouvrages.
« Justement, dit M. de Rambuteau, pour ce qui est de M. Étex, je le supprime chaque année sur la liste des travaux à commander ; mais c’est pour lui conserver, à lui, enfant de Paris, un travail auquel il attachera son nom. Ce travail, c’est la barrière du Trône.
— Que pensez-vous faire à? » me demanda M. de Rémusat ?
Je lui répondis : «€ Monsieur le ministre, comme statue, il y aura certainement saint Louis, à cause du chêne de la forêt de Vincennes sous lequel l’histoire raconte qu'il rendait la justice ; 11 y aura peut-être aussi Charlemagne ou Philippe-Auguste.
— Fort bien, dit M. de Rémusat. Et de ces bossages en saillie, qu’en ferez-vous ?
— Comme il y a quatre de ces bossages, répondis-je, un sur chaque face sera un trophée d'armes françaises des quatre époques principales.
— C'est ainsi, dit M. de Rambuteau, que je le décide, avec l'approbation de M. le ministre de l’intérieur. »
J’attendais une lettre de commande, lorsque je reçus
SOUVENIRS D'UN ARTISTE. 227 à mon atelier la visite de M. Varcollier, chef du secrétariat de PHôtel de Ville de Paris et du bureau des Beaux- Arts.
M. Varcollier me dit que M. le préfet, bien qu'ayant approuvé mon projet de décoration de la barrière du Trône, avait dû céder à des influences considérables, et changer les trophées d'armes en Renommées, pour donner du travail à d’autres artistes; mais qu'il avait tenu à ce que Je restasse chargé des deux figures colossales de saint Louis et de Philippe-Auguste.
Mon désappointement augmenta, lorsque M. Varcollier ajouta d’un air doucereux : « Avant de vous envoyer la lettre officielle, je dois vous dire que ce pauvre Dumont n’a rien à faire. Nous voudrions bien le voir exécuter l’une de ces statues, mais le préfet ayant un engagement avec vous et des plus sérieux, 11 faut que, de vous-même, vous renonciez à l’exécution de l’une de ces deux figures. »
Je m’exécutai de la meilleure grâce du monde. Fallai trouver M. Dumont ; nous tirâmes au sort ; je fis le saint Louis.
Pour la statue de Charlemagne, je continuai mes bons procédés vis-à-vis de M. Dumont qui venait chaque jour à mon atelier. Quand j’eus achevé mon modèle, 1l prit ses mesures et fit son modèle de moitié.
Mon grand modèle ne fut point essayé faute de temps, me dit le fameux architecte M. de Gisors, à cause des séances de la Chambre des pairs. Pour comble d’injuslice, on vint m'enlever ma statue non terminée, en marbre, après m'avoir menacé de la fare enlever par
les gendarmes, si je ne la livrais pas immédiatement, Et, bien que mon grand modèle de la statue de Charlemagne fût terminé et moulé avant que M. Dumont n’eût commencé son modèle, il eut six mois avant moi le bloc de marbre pour exécuter sa statue.
Cependant, je crus devoir visiter cet artiste lorsque MM. Pradier, David d'Angers et Bosio me conseillèrent de me présenter à l’Institut, en 1855.
Avant d'en rien faire, j'allai donc voir M. Dumont, convaincu qu'il agirait envers moi en bon camarade. Quelle ne fut pas ma surprise, lorsqu'il me dit : « Nous ne sommes pas républicains à l'[nstitut. Puis, j'ai mes élèves. »
Je corrigeais en ce moment les épreuves de ma brochure sur l'Exposition universellede 1855, Je payai immédiatement ma dette à M. Auguste Dumont. Je dis dans cette brochure ce que tous les artistes exposants ou non exposants pensaient de lui et de ses œuvres en 1859.
Depuis, M. Auguste Dumont a été, sous l’empire,comblé de faveurs. Il était lun des mignons de ce noble et digne gouvernement. Que lon compare sa statue de la colonne Vendôme à sa statue de la colonne de la barrière du Trône, et l’on jugera ce qu’il me devait lorsqu'il eut l'audace et la miaiserie de me répondre ce que j'ai relevé plus haut à propos de ma présentation à Institut.
Ce qu'il y à de vraiment comique dans son Napoléon [* de la place Vendème, c’est que, vu de dos et du boulevard, son César ressemble à un simple zouave.