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Le sarcophage fut déposé dans la pièce voisine; la côtelette fut abandonnée; et nous voici tous réunis autour du sarcophage : Daressy, Mme Daressy, les enfants, la bonne d’enfants, la cuisinière, des poules, un chien, un chat et moi, tout ce monde fébrile, amusé, intrigué, oui, le chien et le chat aussi. Daressy ôte le couvercle, qui ne tient que par des chevilletles de bois. La momie apparaît, gros tas de linges desséchés. Daressy commence à dérouler les bandelettes ; il y en a une longueur prodigieuse, ça n’en finit pas : quelle bobine d’une gigantesque Pénélope! .. Peu à peu, à mesure que Daressy dévide, dévide, la momie s’affine, prend des dimensions humaines; sa taille se creuse, et son cou n’est plus guindé... Daressy dévide, dévide; et déjà les formes du corps se devinent sous la dernière étoffe. Encore un tour ou deux... Une angoisse singulière nous étreint. Une si forte angoisse que, soudain, les bonnes ont peur et se sauvent. Une panique s’est manifestée. Je crois que Mme Daressy se sauve, les fellahs se sauvent. Et il ne reste plus, auprès de la momie, que Daressy et moi; et moi, je me serais bien sauvé, si ma curiosité ne m’avait retenu, immobile, tremb’ant, dans l’attente de ce visage mystérieux...
Le pauvre corps parut, le corps desséché, le visage, la bouche ouverte sur les dents blanches, les cheveux longs, la barbe frisée, le ventre vide, les bras et les jambes émaciés, pareils à des cordes figées dans du goudron. C’est un cadavre terrible, nu. Et cette nudité est effrayante. C’est un cadavre qui n’a plus son gîte d’ombre...
Sur les bandelettes, il y avait des inscriptions, des figures emblématiques. Daressy lisait cela comme son journal. Et nous sûmes que nous
étions en présence d’un très ancien M. Legrand, qui, en son temps, avait été un personnage, un militaire distingué; nous sûmes quelle était l’époque en laquelle il avait flori; nous sûmes que ses contemporains lui étaient reconnaissants de ses exploits à la guerre. Et alors, je l’imaginais en tête de ses troupes, triomphant après la bataille gagnée, ce chef glorieux et fort, maintenant momifié !... Il avait encore de petites moustaches sous le nez ; et ses cheveux revenaient sur ses tempes en accroche-cœur ou, si vous voulez, en rouflaquettes. Auprès de lui, dans le sarcophage, on avait placé, le long de son bras droit, son arc; mais on l’avait brisé d’abord, son arc désormais inutile, en signe de mort, puisque les instruments de notre activité meurent avec les mains qui les maniaient. Et on l’avait couché, lui, le guerrier, sur une peau de léopard : les poils noirs étaient anéantis, les poils blancs restaient. Autour de la poitrine, il avait une sorte de cuirasse peinte, dont la couleur, en dépit des siècles écoulés, gardait sa première fraîcheur : animaux, gens, petites scènes qui eurent, quand on les peignait, des significations de symboles et qui, après avoir été deux ou trois mille ans cachées, n’étaient plus que des ornements précieux. A côté de l’arc, il y avait deux brassards en cuir, d’un très beau dessin. Bref, tout l’accoutrement d’un soldat sérieux.
Voilà comme je fis, avec un tourmentant plaisir, la connaissance de M. Legrand, qui fut un capitaine autrefois. J’ai esquissé une petite étude de ce mort illustre. Puis, nous avons jeté sur lui ses étoffes et ses bandelettes; nous l’avons recouvert de sa biographie et nous sommes retournés à table, où les côtelettes avaient refroidi. La cuisinière ne voulait plus apporter les plats, parce
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qu’entre sa cuisine et la salle à manger il lui fallait passer devant ce mort qui l’épouvantait. Toute la maison fut plongée dans une morne tristesse, à cause d’un décès qui remontait à des époques étonnantes...
A présent, M. Legrand, tout nu, est au musée du Caire, dans une cage vitrée...
Un autre jour, aux fouilles, on découvrit une statue admirable, celle d’une jeune reine, de quelle dynastie ancienne? je ne le sais... La jeune reine avait, en pierre, plus de deux mètres de hauteur; elle était appuyée contre le mollet du roi son seigneur. Ce mollet fut tout ce qui subsista de la statue du roi, et il avait à lui seul deux mètres de hauteur. La hiérarchie de l’homme et de la femme est rigoureusement observée par les sculpteurs égyptiens... La jeune reine, peu à peu, sortit de terre; le sable coulait le long de son visage et tombait, comme des cheveux d’or, entre ses petits seins. Des touristes étaient là; et -cette épipbanie d’une souveraine les troublait, car ils se turent, respectueux et charmés. Le calme visage, dégagé de sa gangue, parut : les grands yeux* immobiles recommencèrent de regarder vaguement un -nouveau défilé de siècles, et les belles lèvres longues, hautes, d’un pur dessin, sourirent aux siècles futurs comme elles avaient souri aux siècles abolis.
A l’entour, il y avait le désert, et puis des bandes de montagnes où le sable ruisselle comme de l’eau, avec des tourbillons et des cascades, et puis le temple : et c’était tout ce qu’il y eut sur terre; mais la terre couvrait les restes d’une immense vie éteinte...
J’avais apporté en Egypte le plus beau livre de Gautier, ce Roman cle la Momie , qui est magni-
fique et charmant. Je le fis lire à mes amis égyptologues; et ils me dirent que c’était remarquable d’exactitude. Non seulement on y trouvait la vérité connue à l’époque où écrivait Gautier; mais encore les découvertes ultérieures n’avaient rien révélé qui le contredît. Moi, peintre, je vérifiais la justesse de la couleur, les paysages authentiques.
Pourtant, Gautier, quand il écrivit le Roman de la Momie , n’était pas allé en Egypte. Je le vis après la Commune, et il me raconta ceci. Au moment où l’on célébrait l’inauguration du canal de Suez, on l’invita au voyage et aux cérémonies. 11 accepta, certes, et se promit de contrôler son livre. Il prit avec lui un exemplaire de la Momie , qu’il avait fait interfolier...
— Oui, me disait-il, je voulais noter sur les pages blanches les erreurs que j’avais dû commettre et remplacer mes imaginations par des descriptions véritables... Eh bien! je vous le déclare sans forfanterie, je n’ai rien eu «à changer dans mon livre. J’avais deviné juste. J’ai rapporté mon exemplaire interfolié sans y avoir rien noté de nouveau, de différent...
Il ajoutait :
— C’est une chance !...
Sa chance, ce fut son prodigieux don d’évocation. Il était bien allé au Louvre et dans quelques autres musées, qui n’étaient pas riches comme ils le sont aujourd’hui en antiquités égyptiennes. En somme, il avait tout inventé. Ces gens-là ne s’amusaient pas, ainsi que maintenant c’est la mode, à faire des mosaïques de petits documents; mais ils se fiaient à leur fantaisie, qui était la règle excellente et la substance de leur art...