‹ Les souvenirs de Félicie L**Chapitre 3 sur 3 · ENTRE UN ACADÉMICIEN ET UN JEUNE VOYAGEUR · texte numérisé non relu

ENTRE UN ACADÉMICIEN ET UN JEUNE VOYAGEUR

L'ACADÉMICIEN

Voila le manuscrit de votre voyage, je l'ai lu d'un l)out à l'autre

LE VOYAGEUR

Eh bien , monsieur ?

L'ACADÉMICIEN

Eh bien! cela est écrit purement et sagement. Les réflexions sont bonnes, les descriptions l)ien faites. Vous donnez une idée très-nette des difierens pays que vous avez parcourus, mais cela ne réussira pas.

DE FÉLICre L***. 25l

LE VOYAGEUR

Après un jugement si favoral)le, je ne m'attendois pas à cette conclusion.

L'ACADÉMICIEN

L'ouvrage tel qu'il est , se vendroit peut-être; il est instructif et par conséquent utile, mais il ne fera point d'effet, on n'en parlera point; cependant vous pouvez le rendre charmant en l'augmentant du double

LE VOYAGEUR

Comment ?

L'ACADÉMICIEN

Oui ; il est en deux volumes , faitesen quatre.

LE VOYAGEUR

Mais j'ai dit tout ce que j'ai vu, tout ce que je sais

L'ACADÉMICIEN

11 ne s'agit pas de cela, on veut de l'imagination.

102 LES SOUVEJNIRS

LE VOYAGEUR

Dans un voyage?....

L'ACADÉMICIEN

Nous sommes assez instruits. La philosophie a tellement répandu les lumières, elle a rendu la science si vulgaire, (jue nous ne sentons plus qu'un besoin , celui de reposer notre esprit qui, après tant de méditations profondes , n'est plus capable de s'appliquer. Croyez- moi , refondez votre ouvrage , ôtez-en des descriptions qu'on ne lira point , mettez-y des détails intéressans...

LE VOYAGEUR

Mais sur quel sujet ?

L'ACADÉMICIEN

Sur les sauvages.

LE VOYAGEUR

Les sauvages? j'en ai parlé........

L'ACADÉMICIEN

Oui 3 mais tout cet article est à re-

i)E FÉLICIE L.***. 253

faire. Premièrement , il est beaucuup trop court

LE VOYAGEUR

Je n'ai pourtant rien de plus à en dire. L'ACADÉMICIEN.

Qu'importe, si vous avez de l'imagination! d'ailleurs, tant d'ouvrages de ce genre peuvent vous servir de modèles, les caractères des sauvages sont si connus ! Il ne s'agit que de travailler dans le même sens, et de ne pas démentir des idées reçues, et des traditions qui plaisent. Nous nous figurons les femmes sauvages , semblables à ces demi-déesses, turbulentes et passionnées de la fable ; elles sont toutes , pour nous , des Circé et des Calypso , c'est ainsi qu'il faut les peindre. Pour les sauvages , on doit les représenter grands parleurs , grands raisonneurs, penseurs très-profonds , en même temps caustiques, méprisans, rodomonts et sentencieux. 11 faut que votre ouvrage soit

rempli de conversations intéressantes cnti-c d(;s sauvages et des Européens.

Tons les principes de la morale seront discutés, analysés dans ces entretiens....

LE VOYAGEUR

J'entends ; vous voulez que l'homm* civilisé instruise le sauvage ?

L'ACADÉMICIEN

Point du tout, ce seroit là une idée bien commune. Il faut au contraire que le sauvage instruise l'Européen , que tout l'avantage des discussions soit constamment du côté de Vhomme de la nature , et pour parvenir à ce but, vous sentez qu'il ne faut pas donner trop d'esprit à l'Européen ; adresse que les voyageurs modernes possèdent supérieurement ; mais il faut que le sauvage soit éloquent et rempli de génie.

LE VOYAGEUR

Oserois-je vous demander quel bien peut résulter de ce talilcau fantastique ^

DE FjhilCIE L***. 1 3 5

L'ACADÉMICIEN

Ancnn ; mais vous amuserez, vous serez lu. Ce cadre fournit des critiques inépuisables sur nos lois, sur nos institutions, et les épigrammeSj dans ce ^'enrc, réussissent toujours,

LE VOYAGEUR

Tout cela pourroit être fort agréable dans un roman; mais présenter des tableaux si faux dans un ouvrage dont l'exactitude et la vérité font le mérite principal î... Non, je ne dirai point que l'homme brut, l'homme sans aucune culture, soit supérieur à l'homme civilisé; ce système philosophique, si triste et si décourageant, est heureusement démenti par tous les faits. Je ne placerai point dans mon ouvrage mes conversations avec les sauvages , parce que les sauvages ne causent point , et que le seul bon sens fait présumer que leur langue doit être infiniment bornée :

aussi , pour rendre un grand nombre

d'idées, ils sont souvent obligés de s'exprimer syinl)oliquement et par signes.

Enfin , quand leur langue seroit avissi riclie que la nôtre, comme ils n'ont ni règles, ni livres, ni écriture, et qu'on ne vit point en société avec eux, quel Européen pourroit la connoître , n'ayant eu ni le temps, ni la j>ossiI)ilité de l'apprendre ? Citer des sauvages de longs entretiens et des discours éloquens , seroit donc un mensonge dénué de toute espèce de vraisemblance. Les sauvages abrutis par des tra<litions absurdes, par une paresse d'esprit insurmontable, pervertis par des coutumes barbares, sont, beaucoup moins que nos paysans , les hommes de la nature ; et loin d'offrir les traits primitifs du plus noble ouvrage du Créateur, ils ne nous présentent que le tableau dégoûtant de la dégradation humaine. Comme tous^ les Européens, je n'ai pu les apercevoir qu'à la dérobée, mais je les ai cherchés souvent, je les ai suivis avec curiosité

DE FKLICIE L***. aSy

pendant cinq ans , et je ne les ai jamais vus dans leurs huttes enfumées, que se reposant en silence , ou dormant ; dans leurs jeux, que s'enivrant ou se battant; et dans leurs vengeances , qu'excr-' çant constamment des, cruautés atroces qui font frémir la nature, Ils font de fréquentes apparitions autour des habitations des colons , mais c'est toujours pour demander l'aumône qu'il est dangereux de leur refuser , car , dans ce cas, ils se vengent en détruisant les bestiaux des métairies , ou en faisant d'autres méchancetés plus cruelles encore (i). Tels sont les êtres avilis autant qu'infortunés, que vous me pro- ])0sez de peindre comme des hommes intéressans , heureux et supérieurs à nous.

(i ) On tient ces détails des personnes les plus dif^nes de foi, qui ont passé plusieurs années en Amérique , mais qui ne sont point ailleurs^ et qui n'ont point Tait imprimer de -voyaies. Cependant on peut citer un voyageur moderne

L'ACADÉMICIEN. '

Eli Lieu ! placez, an moins dans votre ouNrai^e un petit épisode d'amonr avec une jeune sauvage bien passionnée

LE VOYAGEUR

Mais ces femmes sauvages ne sont.

nnllement passionnées , et elles sont îiidenscs, et elles ont les mœurs de nos courtisanes sans en avoir la séduction. Il est vrai qu'elles ne demandent pas de diamans, parce qu'elles ne les connoissent pas; mais elles se vendent, tant qu'on veut , pour des colliers et des bracelets de verre...,

L'ACADÉMICIEN

Tout cela peut être; cependant je persiste à vous conseiller de ne poiut

(M. de Liancourt ) qui ne s'est permis aucune des exagérations de ce genre, qu'on peut reprocher à tant d'autres 5 véridique dans tous ses récits, il est fort éloigné déparier des sauvages avec enthousiasme.

DE FÉLICIE L***, sSg

publier ces détails , vous vous feriez beaucoup d'ennemis en" les livrant à l'iuipression.

LE VOYAGEUR

Quand on veut toujours être vrai , on est souvent obligé de contredire les gens même qu'on estime,

L'ACADÉMICIEN-

A quoi bon démentir tant de jolies relations, tant de Idéaux discours , pour nous offrir une si triste peinture ?

LE VOYAGEUR

Je crois cette peinture utile j elle peut servir à prouver l'insuffisance des lujnières et de la loi naturelle; elle peut encore ranimer le désir de civiliser les sauvages : comment sera--t--on tenté d'entreprendre cet ouvrage difficile et bienfaisant , tant qu'on les regardera comme les plus sages et les plus fortunés des hommes ? Si l'on parvenoit à nous persuader que les mcndians et les

34o LES SOUVENIRS

vagabonds qui se trouvent parmi nous ont choisi le genre de vie le plus heureux , parce qu'ils sont exempts d'ambition et de nîille soins qui nous occupent dësagréal»lement , ne seroit-il pas utile d'éclairer ceux qui auroient cette étrange opinion? Enfin , Dieu n'a pas donné à l'homme des facultés intellectuelles si étendues , et une industrie si merveilleuse, pour que tant de dons précieux fussent enfouis et méprisés. La religion a consacré les arts. Le premier législateur des enfans du vrai Dieu les enseigna lui-même à son peuple, et quelques siècles après , l'industrie humaine , mieux sanctifiée encore , produisit un chef-d'œuvre des arts , qui fut élevé, construit, embelli par l'ordre idela divinité même.

L'ACADÉMICIEN

Vous avez beau dire , nos penseurs ont prouvé que pour devenir heureux, il faudroit renoncer aux arts, aux sciences,

DE FÉLICIE L.***. 34l

et secouer le joug des lois et de toute religion.

LE VOYAGEUR

Ils ont proui^é cela?

L'ACADÉMICIEN

Du moins, ils l'ont persuadé; et, n'en doutez pas, ces idées sont tellement reçues, qu'elles auront, sous peu de temps, une puissante influence (i),

LE VOYAGEUR

Vous me décidez.

L'ACADÉMICIEN

Comment!

LE VOYAGEUR

Je vais faire imprimer mon ouvrage,

L'ACADÉMICIEN

Ah! ah! vous avez la prétention de changer la disposition des esprits? ^.^

(i) Ceci fut écrit en 1778.

LE VOYAGEUR

Hélas! non: je sais Iroj) cjjje l'expérience seule peut instruire les liommes passior.r.és ; je ne veux que remplir un devoir.

J'xUOis l'autre jour^ à souper, mi liomme de mérite, qui a été treute-ciuq ans lieutenant ciiminel à Saint-Domingue; je l'ai })eaucoup questionné; il me (lisoit que, dans les interrogatoires, les gens d'esprit sojjt plus faciles à démonter que les sots ; ces derniers se coupent sans en sentir les conséquences , et quand cette imprudence écli;ippe aux premiers, ils perdent tout à lait la tête. Cette observation m'a liappée. 11 me contoit aussi des traits inouis de courage des liègres : ils bravent la mort, et paroissent absolument insensibles à la douleur. Pourquoi cela? il sembleroit que la nature la plus brute dût

DE Fiil^lCIE L***, 2i5 craindre surtout la douleur. Notre imagination nous cxagère-t-elle les maux physiques? La douleur, par elle-même, est-elle plus foible pour un sauvage que pour nous? est-elle plus cruelle à envisager qu'à éprouver?

L'abbé Lemonier m'a amené es matin une des filles qui ont été couronnées l'année passée, comme Bonne Fille , à la fête de Canon, instituée par M. JElie de Bcauniont. Elle a reçu une très-belle médaille, qui représente la Vertu couronnant une fille. L'ablié a écrit son histoire, et l'ouvrage se vend au profit dos Bonnes Filles : j'en ai pris quelqui^ exemplaires; et pour engager madame la duchesse de Chartres à en prendre cinquante, il. ne m'a fallu que lui conter cette touchante histoire. La fUlc que j'ai vue ce matin, s'appelle le Tellier; elle a une sœur. L'une de ces deux personnes se mcttoit en condition , et donnoit ses gages à son vieux père infirme j l'autre le soignoit : au bout de l'année,

elles faisoient nii échange de leurs pieu^ SCS fonctions : la gardc-maladc alloit servir ponr donner ses gages, l'autre venoit prendre sa place auprès du vieux père, et ainsi toujours alternativement pendant dix-huit ans; leur père a passé tout ce temps dans son lit. Il fut bien dédonm^agé de ses soufli-anees : cjuclle bénédiction du ciel , cpie d'en avoir reçu

de scml)lables enfans! Combien la

piété filiale est plus touchante et plus belle dans cette classe cpie dans la nôtre! Nous ne pouvons prouver notre reconnoissancc à nos parens Cjue par des soins et des procédés si peu méritoires! mais parmi le peuple, pour soulager des parens tombés dans la misère, il faut ne vivre que pour eux, il faut s'immoler soi-même ! et ces véritaldes modèles de la piété filiale se rencontrent souvent; j'en ai connu plusieurs. La vertueuse fille que j'ai vue ce matin, s^ une physionomie céleste , quoiqu'elle ne soit pas belle, mais son visage, ex-

DE ï'ÉLICEE L.***. 245

'prime tout ce qu'elle a fait; on y voit la bonté, la vertu et l'inaltérable sérénité que doit donner une conscience si pure. Je ne me lassois pas de la regarder, et je l'ai embrassée avec autant de respect que d'attendrissement. Au reste, en estimant l'intention de M. Elie de Beaumont, je n'aime pas du tout que l'on veuille récoa)penser les vertus domestiques par la célébrité ; c'est les profaner , c'est peut-êfcne les détruire. Qu'a de commun la gloire avec les scntimens delà nature ? Les couronnes sontbonne* à beaucoup de choses, mais réservonsles pour les actions publiques*, et que la sensibilité, que les bonnes mœurs suffisent pour diriger, dans l'intérieur des familles, les amis, les parens, les enfans et les époux. Ceci me rappelle une loi établie parmi les Turcs, et qui me "déplaît beaucoup, celle qui double le douaire de la veuve qui a allaité ses enfans. Cette loi, qui range les mères nourrices dans la classe des mercenaires, avi

lit les soins maternels, et détruit la rcconnoissfiDce filiale. Cependant il n'est pas dontenx que l'intention dn législateur fût pure et morale. La bonté, si désirable dans les particuliers, est moins utile dans ceux qui gouvernent, que de grandes vues et de l'esprit. L'étaljJissGment d'une mauvaise loi peut être d'une plus funeste consé({uence qu'une guerre sanglante de plusieurs années. Faire couler sans nécessité le sang des hommes est un crime effroyable j un plus grand mal encore , c'est de les corrompre.

Cet homme qui avoit excité tant d'enthousiasrne en entrant au ministère , dont on attendoil de si belles choses, et qui n'a rien fait de remarquable, M. de Saint-Germain , vient de mourir. Le pauvre homme , dans sa maladie, ne s'est occupé que des personnes qui venoient le voir , c'est-à-dire , se faire écrire à sa portera tous inoincns il de-

JOE FÉLICTE L***. 2''l'7

miiodoit sa liste. Je l'avois pris en giii- ^iion, parce qu'après avoir refusé, avec (1.^. hellts phntses, les cinquante mille IVanos de pension, il les a\oit acceptés. U n'y a rien <le si désagréable que d'être obligé de reprendre soïi admiration au bout de quinze jours^ Ce sentiment est si doux, surtout quand ce sont les gens en place qui l'inspirant! les admirer, c'est espérer. Voilà pourquoi le peuple prend si facilement de l'enthousiasme pour eux.

Pour revenir à M. de Saint-Gorœain, voici de lui un trait comi<|ue. Outre la pension de cinquante mille francs, il avoit encore refusé , avec une noble fiorté, l'argent coinptant qii'on donne aux ministres pour établir leur maison ; il dit que cette somme étoit exorbitante, et qu'il enverroit son mémoire; et ce nié-noire s'est monté au double de la somme qu'on donne ordioairemeut.

248 iiES SOUVENIRS

Ce qu'il y a de pins difficile dans le grand monde, c'est de snivre nne ligne droite; tout s'y oppose. On a beau le vouloir avec fermeté, il faut bien s'arrêter quand on vous ])arrc Is chemin. Les routes tortjieuses sont pleines de boue, mais elles n'ont point d'é[)ines.

Il y a, dans la conversation, des lieux communs qni dc\icnncnt insoutenable»

avec le temps, à force de les avoir entendu répc't r. Pisr exemple, j'ai le malheur de prendre en aversion les plus honnêtes {^ens du monde, qui me parlent du roi David quand je joue de la harpe; ou ceux qui, venant me voir, et me trouvant lisant ou écrivant, ou faisant de la musique, me disent niaisement : Je vous interromps, vous étiez occupée!

comme si, lorsqu'on est seule, on ne pouvoit faire autre cliosc que dormir ou se promener dans sa chaml)re.

Pourquoi fauT-il'qÛ3,' presque tou-

jours , la méclianceté soit pins ingénieuse que la bonté; que ses desseins soient si profonds, ses moyens si bien choisis, si bien cond)inés, et que la bonté ait si peu d'invention , qu'elle soit si pauvre en idées et en expédiens? On dit toujours qu'il est difficile de faire le bien, et facile de faire le mal. Oui, parce qu'on n'a pour le bien qu'une volonté molle, tendis que les niéchans ont tant de persévérance et d'activité pour nuire!... C'est pourquoi ce qu'on appelle communément un véritable ami , n'est jamais aussi utile <jue n'est nuisible un ardent ennemi.

L'ami s'endort sur les intérêts d.î son ami, ou bien il s'en occupe foihloment. L'ennemi veille toujours; il médite, il •est -vigilant, inventif', l'ami, quand il est question de servir, se décourage par les obstacles; l'ennemi ne se re])ut3 jamais. Il n'est que trop certain que la haine donne de la finesse, dcTiniagination et de l'esprit, quand il s'agit de se

â5o LES SOUVENIRS

venger', et je vois tant d'amis rester toujours si maladroits et si sots !....

C'est une lionto pour le siècle sentljnental f quel'amitié, qu'on affiche tant, soit à peu près nulle dans ses résultats, et que la haine, qu'on n'avoue jamais, soit si puissante dans ses effets. Ce qui prouve le mieux la corruption des mœurs , c'est l'affbiblissement de tous lés sentimens légitimes, et l'exaltation de tous les sentimens vicieux.

Qu'il est dur d'être continuellement séparé des objets avec lesquels on voudroit passer sa vie , et de rencontrer, de voir et d(î revoir sans cesse tant d'êtres ennuyeux ! Tout ce qui plaît est fugitif et s'échappe!.... La vie, dans le grand monde, resseuîblc à ces assemblées nombreuses où l'on est coudoyé, balloté, froissé par la foule importune, en cherchant ou désirant vainement un ami qui s'y perd!... Et l'absence!... et ces sépa-

rations de plusieurs années!... ces distiMices énormes qui peuvent sj trouver entre vous et l'objet cpie vous aimez le mieux! Tout est compensé, dit-on, par les charmes du retour et par le bonheur de la réunion : mais vivra-t-ou assez pour en jouir, ou comment se retrouvera-t-on? vieillis, chargés, ayant d'autres opinions, d'autres goûts , d'autres sentimens 5 n'éprouvant peut-être, en secret, que la surprise d'avoir pu se regretter et se désirer si long-temps. Pour se convenir toujours, il faut vivre et penser ensemble. La terre est trop grande et la vie trop courte pour les âmes sensibles, ou, pour mieux dire, tout fut ainsi sagement arrangé, pour nous empêcher de nous attacher passionnément durant ce voyage fatigant et rapide!

Pourquoi dans le monde un certain degré d'esprit est-il si commun, et l'esprit supérieur si rare? C'est que le monde exerce l'esprit et donne de la

finesse, et, que sa dissipation empêche de méditer. La solitude, sans connoissance du monde, n'est profitable qu'à moitié; on manque de sujets de méditation, on vieillit sans expérience, on se fait des idées fausses des hommes et des choses. Les livres ne sont utiles que lorsqu'on a pu véritier à peu près, par soimême, ce qu'ils contiennent. Il faudroit partager son temps entre la solitu<le et le monde, c'est-à-dire, dans la l)elle saison de la vie; car c'est alors surtout que les réflexions sont salutaires./! utrefois on passoit six mois de l'année dans ses terres , et le reste du temps à la ville et à la cour. Ce gerire de vie a beaucoup contribué à former ces femmes si sensées, si spirituelles du dernier siècle. On ne revient pas de sa surprise , en lisant les lettres charmantes de toutes ces femmes qui vivoient dans le même temps. Sans parler de niadame de Sévigné et de la Fayette, quelles lettres que celles de madame de Maiatenoii ! que

DE FÉIilCIE L.^**. 255

d'esprit 5 que de raison, que de finesse, que de pensées ingénieuses et toujours justes, que de morale sans pédanterie,

et quel style noble, pur et naturel!

Et les lettres, et I-^s charmans Souvenirs de madame de Caylus ! que de grâces ; quel goût, quelle légèreté en contant, et quelle solide manière de penser! Les lettres de madame de Dangeau, celles de madame de Coulange , ont le même mérite et les mêmes agrémens. Beaucoup d'autres femmes encore, de ce temps, pourroient êtres citées avec les mêmes éloges. A quoi tenoit donc cette supériorité si conmiune dans ce siècle ? au genre de vie, à la morale reçue , qui étoit alors et la bonne et l'unique* à la raison et au bon goût, qui dérivent toujours de la vérité.

Il y a un grand éloge à faire du bon goût , c'est qu'il réprouve toujous tout ce qui est contre la raison.

Il faut qu'il s'établisse incessamment dans la société, tles interprètes , pour expliquer aux |)crsonnes vuli|;aires des discours dont les mots sont aussi neufs que les idées en sont étranges; il s'aj^ib d'apprendre nue langue nouvelle et un' nouveau code moral et sentimenlal. Il est vrai que ce code n'est rien moins qu'austère; c'est une facdité pour les disciples qui doit leur donner du zèle et les multiplier. Presque tous les ouvrages nouveaux sont inintelligibles' pour moi; ils contiennent une quantité de phrases dont je ne comprends pas un mot. C'est comme lorsque je lis d'anciens livres, oii je trouve à chaque page des citations latines et grecques, du moins je n'essaie pas de les lire, je les saute; je voudrois que les auteurs modernes écrivissent en lettres italiques leurs passag(>s sublimes, les ignorans les passeroient, et ne perdroient pas leur tenips et leurs peines en vains efforts pour les déchififrer. La marquise

DE FÉLICIE L***. 255t

de Pollgnac dit que madame de*** a la clef de tous les galimatias : utile clef! car aujourd'hui c'est presqu'ww passepartout.

J'aime beaucoup M. de Flahault; il joint à une honnêteté parfaite, un caractère original. Voici un trait plaisant qui le peint. Madame la comtesse de***** a, comme on sait, beaucoup de morgue et fort peu de politesse. Un soir elle arrive au jeu de la feue reine , le jeu étoit commencé; la comtesse de ***** veut prendre place au haut du cercle ; elle monte, elle s'avance , s'arrête pour s'asseoir , et n'aperçoit point de pliant. M. de FI ahault, debout dans l'embrasure d'une fenêtre, voit son embarras, et très- obligeamment tire de dessous une table de marbre un pliant, qu'il pousse derrière elle; la comtesse le regarde, ne le remercie point, ne le salue point , et s'assied. Un moment après , une femme arrive , on se lève •

pendant ce mouvement, M. de Flaliault retire doucement le taljomet qu'il a donné, et le remet sous h\ tal)lc. La con)tessc veut se rasseoir, elle fait une étrange culijute; cependant les femmes qui se trouvoient à côté d'elle , Iji retiennent et modèrent sa chute-, la voilà sur ses pieds; elle se retourne en disant : Mais qui donc a pris mon pliant? C'est m.oi, mada^iie, répond froidement M. de Fliliault; j'avois eu l'honneur de vous l'oHiir, il m'a paru qu'il ne vous faisoit aucun j>laisir, et je l'ai ùté.

Tout le monde est toujours uniquement occupé de M. de Voltaire; tout Paris court chez lui, on s'3' étoufiTe, et on le tuera. ïl m'a écrit une billet trèsaimajjle ; il est venu chez moi , je n'y étois pas; mais le lendemain j'ai été lui rendre sa visite, j'ai trouvé chez hii un monde énonne : la conversation , ([uoique générale, m'amusoit; on no s'écoutoit guère mutuellement, mais chacun

t>E fÉLICIE L***. 267

ëtoit, en secret , occupé à clierclier quelque phrase ingéniense ; on ne pouvoit guère sortir convenablement d'ini tel cercle, sans avoir payé cette espèce de tribut à M. fie Voltaire. Je voyois les femmes surtout s'ai4,iter, rcvcr, se tourmenter pour placer une réponse fine et spirituelle, et le bon mot dit, s'en aller précipitamment avec la persuasion qu'en sortant de ce salon, on emporrteune portion de la gloire et de l'esprit de M. de Voltaire.

M. de Voltaire a enfin paru à la comédie; il a été applaudi a tout rompre, ce qui est juste et simple dans la salle de la Comédie française ; le théâtre de sa véritable gloire est là. Pvladame de Villette l'a couronné dans sa loge , les comédiens ont couronné son buste. Toutes les femmes se sont levées pour lui : les femmes! cela est remarq.uable, et prouve 1 innocence des dames françaises, qui, par bienséance , n'auroient sûrement

258 t,ES SOUVENIRS

pas rendu cet hommage éclatant et si extraordinaire à un homme , si eJle»

eussent (3ij tendu dire que cet auteur a publié d(^s écrits infâmes contre la religion et les mœurs. Il y avoit beaucoup de feuimes dans le balcon ( chose tout à fait étrange ) ; à mesure qu'elles paroissoient , le puijlic ks applaudissoit pour louer leur emj)resseuient. Dans la rue , les poissardes et les polissons

crioient : Five P^oltaire î etc., etc.

Que feroit-on de plus pour le héros à qui l'on dcvroit le salut de la patrie ! on n'en feroit peut-être pas tant. Et le grand Corneille, ce génie sublime, cet homme si pur; et Racine, cet auteur inimitable et parfait, ont-ils obtenu de tels hommages? An reste, tout cet enthousiasrwe n'existeroit pas , si M. de Voltaire n'eût jamais quitté Paris , et surtout s'il avoit trente ans de moins. Sa carrière est finie, il n'est plus qu'une ombre, il n'a plus d'envieux.

Voici un fait parfaitement vrai, que je voudrois qui fût connu de tous les maîtres de. pension et de tous les instituteurs. jNI. *** s'étoit retiré en province pour s'y consacrer , sans distraction , à l'éducation d'un fils unique qu'il adoroit. Cet enfant annonçoit ini esprit extraordinaire ; il avoit une aptitude extrême pour les sciences , une âme généreuse et sensible, et un caractère plein d'énergie ; on ne remarquoit en lui qu'un seul défaut , il étoit extrêmement obstiné. Un jour, il montra une obstination si inflexible et si déraisonnable , que son père crut devoir employer des moyens violens pour la rompre j il menace, l'enfant ( âgé de dix ans ) persiste. On fait paroître deux hommes armés de verges ^ on n'obtient rien; le père ordonne de saisir l'enGmt qui pleuroit et qui crioit , et de le fustiger; on obéit. Pendant cette exécution , l'enfant devient pâle, cesse de crier; ses larmes s arrêtent : aux éclats de sa colère suc-

sGo LES SOUVENIRS

cèdent tout à coup un silcuce morne j

une effrayaiite imniobilitë On le

regarde avec étonnement , on l'interroge, point de réponse. Sa pliysiononne décomposée n'offroit pins que i'expres-^ sion du saisissement et l'empreinte de la stupidité ; par vme révolution funeste et qui fait frémir ^ il venoit de perdre toutes ses facultés mentales , et il ne les a jamais recouvrées j il est resté imbécille!....

Aujourd'hui , après dîner , j'entre dans la chambre de madame la duchesse de Chartresj elle n'y étoit pas, mais j'y trouve un spectacle étonnant j j'y vois assise sur un canapé, une pauvre jeune femme avec trois charmans petits maillots de dix jours. La princesse, dit-elle , a voulu voir mes trois garçons. — Ils sont jumeaux ? — Oui — Trois jumeaux ! — Et ils se portent bien. Je

suis de quartier j la princesse a su que j'étois accouchée de trois cnfans, et qu6

DE FÉIilCIE L***. 261

je n'a vois pas de quoi en mettre deux on nourrice , et elle m'a fait venir. Comme Ja pauvre femme me donnoit cette explication, madame la duchesse de Chartres qui étoit allée chercher , dans une pièce voisine, de l'argent €t deux nourrices, est rentrée suivie de deux grosses paysannes j et m'adressant la parole : Nest-ce pas, me dit-elle , que c'est heureux d^ avoir trouvé cela ? ( Ce furent ces propres paroles.) Oui, madamCj ai-je répondu , et il faut convenir que vous méritez d'être heureuse en ce genre , comme en toutes choses. La mère a eu de l'argent; on lui a demandé lequel des trois enfans elle vouloit garder^ elle a répondu qu'ils se ressemJjloient tant , quelle ne savoit lequel choisir. En effet , ces trois petits garçons , blancs comme de la neige, se rcssembloient comme trois gouttes de lait. Les grosses paysannes se sont emparées de leurs nourrissons , la mère en a gardé nn , et ces bonnes femmes , parfaitement heureuses , sont

sorties en comblant de bénédictions la bienfaisante princesse.

Voici un joli mot d'enfant. Le petit Charles de ****, âgé de sept ans, est très-gonrma',id , ce qui fait qu'on ne lui donne jamais à manger autant qu'il désire. Un soir , à un bal d'enfant, il ccliappe à son précepteur , il court au buifct pour avoir des gâteaux de Savoie •, on lui demande ce qu'il en veut : Donnez-inen trop , répondit-il. Car ces pareus lui disent toujours, en lui rctraiichant quelque cliose, il y en a trop ^ et c^est ce trop qui seul pouvoit le satisfaire. Ne sommes-nous pas tous comme cet enfant? asseziions suffit- il? et n'estce pas pour ol t^nir trop qu'on no se lasse ni de solliciter, ni d'intriguer, ni de travailler?

Le ton 5 le maintien , et l'air véritablement noble, sont toujours réunis à la douceur et à la simplicité^ la majesté

Ja plus imposante a du charme, parce qu'elle est inséparaljle de l'expression de la bonté. Quelle noblesse dans les tètes de Vierges de Raphaël, et quelle angèlique douceur ! Une figure rude et dédaigneuse n'est point majestueuse j eût-elle la taille d'Hercule, elle n'exprime que la hauteur et l'arrogance, et non l'élévation de l'àme. Il n'y a qu'un sot qui puisse admirer ce qui repousse. Mais il y a des gens dont on n'obtient le respect qu'en les intimidant , leur admivation n'est qu'unnc espèce de frayeur.

Je ne connois j)oint d'homme qui ait l'air plus doux et plus noble que Aj. le prince de Beauveau : et quelle politesse pleine de goût et de nuances , toujours naturelle et toujours parfaite î^ Personne aussi ne parle mieux. Je me souvieus qu'un jour, à l'Isle-Adam, je restai dans le salon , pendajit le souper , avec M. de Beauveau, M. Poiit-de-Yeyle , et trois ou quatre personnes ; la conversalioa tomba sur la langue française, je me

264 liES SOUVENIRS

taisois, mais j'écoutois avec le plus viP intérêt tout ce que disoit M. de Beauveau j je n'ai jamais entendu faire des remarques aussi fines et aussi judicieuses. J'écrivis , avant de me coucher, tout ce que ma mémoire put me rappeler de cet entretien. Nous autres femmes , qui n'avons point fait d'études , et qui sommes forcées de vivre dans le grand monde , nous pourrions nous instruire au milieu de cette prodigieuse dissipation, en écoutant les conversations des hommes distingués parleur esprit; mais pour cela , il ne faut pas chercher toujours à les occuper de nous , et les distraire par nos frivolités , il faut savoir garder le silence ; nous voulons leur plaire ; les écouter avec intérêt , n'en ^eroit-il pas un moyen? On en cherche un plus brillant , on veut causer , on veut montrer de la grâce , qu'en résulte-t-il? on donne à l'hotnme le [)lns spirituel l'apparence d'un homme ordiîiaire , on le force à dire des riens et des

fadeurs, et souvent on le trouve inférieur à celui qui n'a que le jargon de

la galanterie Pour moi, j'ai plus

acquise par le silence que par la lecture-, on n'observe et l'on ne s'instruit qu'eu se taisant.

M. de Champ^** , en passant dans un village , voit une chaumière en feu • on lui dit qu'il ne reste qu'une vieille femme paralytique , il s'y précipite , traverse rapidement les flammes, passe dessus des poutres embrasées , trouve la vieille fennne vivante, la prend dans ses bras, l'emporte, sort de la maison sain et sauf; mais comme la vieille femme avoit ses vêtemens en feu , il la jette dans une mare qui se trouvoit devant la porte, et il la noie! Cette mare, grossie par les pluies, avoit six pieds de profondeur Voilà une admiralde action déjouée , inutile , perdue ; quelques pieds d'eau de moins, et cette histoire eût été célébrée dans toutes les gazettes.

L'jiérojsme même a besoin de bon^ Leur.

lïlEK, ù souper, j'ai entendu faire uii joli conto. Le voiei :

Sous le règne de Henri il, vivoit à ISeuilly, près de Paris , sur les bords de la Seine, vm saj^e retiré tlu monde, et il\é là, dans une petite maison aussi agréablement située que simple et commode. Ce philosophe modeste et solitiiire s'appcloit Théophile. Il avoit Jjeaucoup voyagé, il étoit étranger, et il vint d'un ]u!\s lointain, s'établir dans cet humide asile, ])lus conforme à son goût qu'à sa fortune, car il avoit de grandes richesses , mais il niéprisoit le faste j une Ame scnsihJe, une piété sincère, le préservoient des petitesses d'une vanité coupable; il étoit dévot et conséquent.

Sa conehnte s'accordoit avec sa croyance et ses uifccours^ il lie pensoit pas que le

DK FKLICIE L***. 267

luxe pût s'allier avec la cliarité chrétien ne , et qu'il fût possii)le d'avoir des gendmcns religieux eu conservant de l'orgueil, de l'ambition et de l'indifférence pour les infortunés. Il attira, sans le vouloir, l'attention de ses voisins, par la simplicité de sa vie et par sa bienfaisance. On voulut le connoîtrc, il étoil assez sage pour fuir le monde ; il avoit trop de douceu.r et d'aménité pour repousser ceux qui venoient le chercher.

Il forma quelques liaisons, et il inspira tant de confiance à ses nouveaux amis, qu'il devint l'aibitre de tous les différends qui s'élevoient entre eux. Consulté , par eux sur tous lours intététs particuliers, il leur prédit, avec une justesse étonnante, tout ce qui devoit résulter des résolutions sages ou téméraires qu'ils prenoieiit. L'événement justilia tant de fois les conjectures de sa prévoyance, que , dans un siècle si peu éclairé , où les personnes, même du rang le [dus élevé, se livroient aux illuï^ions ridicules d'une

268 L.ES SOUVJÎNIRS.

sUipide superstition, on finit par croira, que Théophile étoit un homme mervcil-r îeux qui [jossédoit des lumières et une science surnaturoDcs. Il faut avouer, cependant , que dans tous les temps , un homme de mérite qui ne prétend à rien, et qui n'emploie une grande fortune qu'au soidai^einent de l'indigence , peut assez raisonnaI)lemt!nt être regardé comme une espèce de prodige*, aujourd'hui, nos espnis- forts n'y croiroient pas ou s'en mc^queroient •, mais dans le seizième siècle , ce phénomène excita uiue telle admiration , et fit tant de Ijruit, que la réputation de Théophile parvint jusqu'à la cour; la reine Catherine de Médicis, qui ne crut januiis à l'Evangile mais qui eut toujours la foi la plus vive dans les mystères ténébreux de la cabale, voulut voir cet homme extraordinaire.

Elle arriva un soir, dans le plus grand incognito, chez Théophile, et, tête à tête avec lui, elle se fit connoître, et lui demanda un talisman qui pût lui assu-

DE fî';licie l,***. 269

i er à jaiiiais le pouvoir de gouverner le roi et la France. Théophile protesta vainement qu'il n'étoit ni devin , ni astrologue, il ne fit qu'irriter Catherine sans la dissuadei"; elle finit par le menacer de tout son res&entiment, s'il persistoit à nier sa scivince. Théophile , yprès quelques instaus de réflexion , reprenant la parole : Eh bien! madame^ dit- il, je ferai le talisman que vous désirez; il faut seulement, pour produire l'effet sympathique qui doit agir sur le roi , que vous puissiez me donner des cheveux d'une personne qui ait pour vous l'attachement le plus tendre et le plus généreux : le sexe est indifférent , pourvu que le sentiment soit [>arlaitement désintéresse. La reine trouva cette condition bien facile à remplir , elle étoit jeune, elle avoit encore toute la crédulité que l'orgueil peut donner à cet égard. Je pourrois, dit-elle, vous fournir des cheveux de quatre personnes dont je suis également aimée, \jiiq

279 l'ï-'S SOUVENIRS

seule suffit, reprit Théopliile; mais il est nécessaire, madame, que cette personne ne vous ait jamais demandé une i^râce pour elle, et ne vous ait jamais dit de mal dé ses ennemis ou de ses rivaux; quelque frivole que puisse paroîlre cette circonstance, elle est absolument indisj)ensable. A ces mots, un nuage de trist.'isse se répandit sur le visage de Catherine. Quoi! dit-elle, vous ne vous contenteriez pas d'un attachement dont je répondrois? Non, madame , répondit le sage Théophile , il me faut encore ce que je viens de demander. Parmi les personnes qui m'entourent, reprit Catherine, il n'en est point qui puisse remplir cette condition, mais je cîiercherai de nouveaux amis, et quand j'aurai trouvé ce que je désire, je reviendrai. Théophile fut trèssatisfiiit de cette décision; il crut être débarrassé de toute injportiinité de ce genre , il se trompoit. On sut que la reine i'avoit honoré d'une ^isite secrète, et

DE Fb:LICIE L***". 27 C

tons les gens de la conr voulurent 1q voir et le consulter. Théophile, ne pouvant leur persuader la vérité , tâcha de tirer de leur erreur un résultat utile et profital)le pour eux. Une jeune dame do la coiu', nouvellement marié>;, vint lui demander avec instance un philtre pour fixer son mari. Théophile lui donna un cœur de cristal de roche qui contenoifc une liqueur couleur de rose et parfumée. Ce philtre, lui dit-il, produira l'effet que vous désirez, il n'est que préparé, vous seule pouvez lo rendre parfait; Il faut que vous le portiez tlans votre sein pendant trois mois avant d'en faiie usa^'e; mais il est nécessaire que, durant ce temps, vous soyez dans 1er. (hspositions morales les plus dalmes, que vos passions soient modérées, qî;c vous sachiez éviter les querelles et tout ce qui peut agiter le sang, afin que le piiiltre no reçoive de vous que des émanations balsamiques. — Quoi ! si je me fà?hois, si j'éprouvois du dépit, si j'avois de l'ai-

i^reiir si je montrois de la jalousie «

— Vous ji,âteriez tout à fait le philtre

— Cela est inouï — Ne savez-vous

pas, madame, que des personnes malsaines font, par leur présence seule, tourner le lait et d'autres lirpieurs ! — Oui; mais il n'y a à cela qu'un effet physique. — Vous n'ignorez pas que le moral influe beaucoup sur le physique.

Certainement, Fluibitude de l'humeur, et des caprices continuels, altèrent la pureté du sang. — En effet, quand je m'impatiente et quand je l)0ude, j'ai bien mauvais vi&aij;e; mes yeux sont si battus , mon teint si brouillé ! — Lo philtre, alors, n'acquerroit aucune vertu, ou la perdroit. — Voilà qui est dit, je vais devenir tj-anquillc, égale, patiente; je serai toujours calme et de Ijonnc humeur. Avec un grand ou puissant intérêt, on est capable de tout. Je penserai à mon philtre, et rien ne me coûtera. — Si vous vous conduisez ainsi, le philtre fera des merveilles. — Cotianent doib-jc

m'en servir? — ^Tons los six mois, vous en mettrez une goutte dans la boisson de votre marî. Le cœur de cristal en contient soiTîante gouttes. — J'en ai pour trente ans, cela <^l honnête, et je «onçôis qu'au bout de ce temps-là , mon mari ne sera pas tenté de devenir volage. La jeune personne emporta le philtre, elle fit avec persévérance tout ce que le sage avoit prescrit, et elle publia partout que Théophile possédoit des secrets admirables. Une de ses amies, nommée Tfièonie , vint supplier Théophile de lui donner un talisman contre la colère. Elle lui fit d'abord un grand éloge de son cœur et de son caractère, car on commence toujours par là quand on veut avouer un défaut. Je suis bonne, dit-dle, incapable de rancune et de faire une méchanceté, ma franchise est extrême ainsi que ma sensibilité; je fi'sii qu'un petit inconvénient, celui de disputer avec emportement , de me ttioUre facilement en colère. Ce défaut,

que je ne puis vaincre, éloigne de mol mon mari (|ni est un homme doux et paisll)lc; je l'aime, je m'en afflige, et je ne pnis réprimer mes premiers monvemens. J'ai ce qu'il me faut, répondit Théo[)lnle , c'est le plus rare des talisiiîans, ]>nrce qu'il est le jilus difficile à faire; il fut composé, il y a trois siècles,

par une femme très-savante — Par

une femme? — Oui, une femme qui consacre son art aux personnes de son sexe, qui sont, en général, plus sujettes que nous à se mettre en colère. J'ai eu ce talisman par héritage, il m'est inutile, je vous le donnerai avec plaisir.

C'est un anneau d'or parsemé d'étoiles émaillécs; le voici. — Il suffira de le porter ? — Voici ce que vous devez faire : Aussitôt que vous sentirez la tentation devons fâcher, il faudra vous taire, ne pas prononcer une syllabe, et sur-lechamp passer dans votre cabinet; là, seule et sans témoins, vous plongerez votre anneau dans un grand verre d'eau

froide, et vous répéterez nenffoiscenom : Peinthéphilacl imirézïdaraèzuhnè.zï — dore. — Bon dieu ! c'est là un nom? — Oui, et un nom très-vénéral)îej c'est celui de la femme savante qui passa cinquante ans à former ce précieux talisman.— Je ne m'étonne pas que, malgré sa science, elle ne soit pas plus célèl)rc; un tel nom ne sauroit parvenir à la postérité, il est presqu'im possible de le retenir. — Je vous l'écrirai. — Je l'apprendrai par cœur. Il faudra donc le prononcer neuf fois? — Oui, et posément. Ensuite vous retirerez le talisman du vase, vous boirez l'eau, et vous serez parfaitement calmée. — Cela est

admirable! — Quand vous ne serez

pas chez vous, et que, par conséquent, vous ne pourrez pas vous retirer dans votre cabinet, il faudra bien vous contenter de répéter en vous-même le nom magique; mus j'avoue qu'alors le talisman-aura beaucoup moins d'efficacité.

— Oh! ceci ne m'inquiète pas, parce

276 LKS SOUVENIRS

que je ne snis jamais de méchante humeur que cliez moi, je ne me mets en colère (jue contre mes gens ou contre mon mari, quand nous sommes tête à tête. D'ailleurs, je suis toujours, dans le monde , très-polie et très-complaisante.

— Dans ce cas, en observant toutes les cérémonies nécessaires, vous acquerrez vme douecLir parfaite.

Tliéonie , enchantée, emporta l'anneau et le nom de Peinthcphiladelmirêzidarnézulmèzidore j écrit de la main de Théophile. Comme elle avoit une heureuse mémoire, elle fut en état d'en éprouver la vertu des le soir même, et ce fut avec un succès qui lui inspira la plus vive admiration pour Théophile.

Cependant tout le monde n'éloit pas aussi content de lui, il recevoit trèssèchement les intrij^ans et les coquettes, et il ne leur accordoit rien. Un jour, il vit entrer chez lui une jeune dame avec son frère, l'un des favoris du roi. Ce dernier vouloit avoir un cluirme qui lui

DE FELICIE ly"'^. 277

donnât l'nssiirance de faire une assez haute fortune, pour que tous ses désira fussent pleiueuieiit satisfaits. Seigneur, répondit Théophile, plusieurs ade|)tes ont trouvé le secret de faire de l'or et de renouveler la jeunesse, mais ils n'ont jamais cherché celui de satisfaire uji ambitieux; c'étoit trop évidemment s'occuper d'une chimère. Eh jjien! intei"*rompit la jeune personne, donnez-moi donc le précieux secret de rester tonjours joMe; c'tst-à-dire, de ne point vieillir , puisqu'il n'existe pour nous qu'un seul bonheur, celui de plaire et de tourner des têtes. A ces mots , Théophile regarda en iiouriant celle qui lui parloit, car, malgré sa jeunesse et sa parure , elle avoit une figure très-médiocre. Madame, répondit-il, comme je sais lire dans l'avenir, je puis vous prédire que vous n'aurez nul besoin du talisman que vous demandez, car je vous assure que dans vingt ans vous aurez la même parure, les mêmes manières,

278 LES SOirV^ENIUS

les mêmes projets et les mêmes espérances.— Ne me trompez-vons point?

— On ne vous a jamais rien dit de j)lns vrai. — Oli! sons quel astre heureux je

suis née !

Quelques jours après, Théophile reçut une \isite qui l'intéressa davantaj^e; c'étoit un homme riche, sensible, bienfaisant, il s'appeloit Alclppe ; il commença par conter, en peu de mots, son histoire à Théophile. Je suis né, dit-il, avec une fortune cousidéral)le qui s est triplée, depuis dix ans, sans rpio j'y aye eu d'autre part que de risqu;;r, avec assez d'insouciance, de grosses son)mes employées à des entreprises publiques qui paroissoient extrêmement hasardeuses j mais tont uj'a réussi*, un Ijonheur si surprenant m'a fait peut-être pins d'envieux que si j'eusse acquis mes richesses à force d'intrigues et de bassesses; car les envieux ne peuvent pas me calomnier à cet égard, mais ils s'en d.é<lomraagent de mille autres manières; j'ai

beaucoup d'ennemis, je n'ai jamais fait qne du bien, et j'éprouve continuellement les effets de la baine, souvent même on parvient à me nuire; :e prends de l'aigreur, du ressentiment, je sens que ma bonté naturelle s'altère, et je ne suis point heureux. On m'assure, savant Théophile, que vous avez composé des talismans merveilleux pour le bonheur des hommes; ne pourriez-vous pas m'en donner un qui me fît triompher de tous mes ennemis? Oui, sans doute, répondit Théophile, j'en ai moi-même éprouvé l'effet miraculeux , et je puis le communiquer sans en perdre la jouissance. Mais vous ne sauriez recevoir un don si précieux , sans être initié auparavant dans les mystères les

plus profonds d'une science sublime

il faudra subir de certaines épreuves

— Quoi donc, faut-il pour cela que je

devienne un adepte? — Il faut que

vous deveniez ce que je suis moi-même....*

— Je sais qu'on exige des adeptes de

28o LES SOUVENIRS

certaines privations et une grande pureté (le cœur; rien ne me coûteroit pour obtenir ce cjuc je désire, mais je crains de n'avoir pas l'intelligence nécessaire....

— Je n'exigerai que des choses qui dépendront entièrement de votre volonté.

— Eli l)ien! parlez, j'obéirai. — Il faut d'abord abjurer tout esprit de vengeance. — On m'a fait tant de noirceurs !.,. mes emiemis sont si méchans !... lien est deux, surtout, qui sont coupaljles envers moi d'une ingratitude si

monstrueuse! car je les avois jadis

condjlcs de bienfaits.... ^ — IN'importe, il faut éloigner de votre esprit tous ces sujets de mécontentement, et chercher de

nouveau l'occasion de les obliger; — ■

Que me demandez-vous? — La chose la plus indispensable. Enfin, il faut agir ainsi avec tous vos ennemis, mais sans ostentation, sans orgueil, sans vous en vanter. — Je puis ])ien vous promettre de me taire à cet égard; mais comment puis-je m'engager à ne point tirer va-

nité d'une conduite si généreuse? ce sentinrient dépendra-t-il de moi? — Le seul bon sens vous en préservera ; car, comment pourriez - vous raisonnablement vous enori^ueillir d'une conduite ({ue vous n'auriez pas , si on ne vous la prescrivoit point? — Voilà une reflexion qui me frappe. En effet , je n'aurai que par soumission et par intérêt pour obtenir le prix immense que vous me promettez; ainsi, quand je ferois les actions les plus extraordinaires, je n'a urois pas le droit de m'en estimer davantaj^e. Est-ce là tout ce qu'il faut faire ? — Oui , puisque d'ailleurs vous avez de la bonté, des mœurs et de la probité.

Revenez dans six mois. — Vous m'assurez qu'en me conduisant ainsi, vous me donnerez alors l'inestimable talisman qui me fera triompher de tous mes ennemis? — Oui ; vous posséderez ce trésor, en etfet inestimable pour i\m sait 1 apprécier. Comptez sur ma parole , elle est inviolable.

Alcippe , rctn{)li de joie et d'espe'-* rance , rpiilta Théophile , bien fermement décidé à se conformer à ses ordres, qnchpic sévères qu'ils lui parussent. Il revint au houtde six mois. O saj^e Théophile, s'écria-t- il, que de remercîraeiis je vous dois ! j'ai suivi vos conseils, et je suis déjà le plus heureux des hommes, je me suis réconcilié avec la plupart de mes ennemis ; deux ou trois ( malgré mes bous procédés) , me haïssent encore ; mais tout le monde les trouve si injustes', que je n'ai plus le moindre ressentiment contre eux ; j'ai regagné les autres , ainsi je puis dire que j'ai triomphé de tous î cependant je désire toujours le talisman que vous m'avez promis j s'il ne m'est pas nécessaire dans ce moment , il pourra, par la suite, m'être utile.... Je vais vous le donner , dit Théophile j le voici. Alcippe regarde , et s'étonne en

voyant que c'est un livre Il ouvre ce

livre*, il en lit, avec éniotion , le litre sacré Deux picnses larmes s'échap-

De félicie l***. 285

pent de ses yeux; il se met à genoux, et pressant le livre divin contre sa poitrine : Oui, dit-il, je sens maintenant toute la sublimité de ce commandetnent qui nous paroît si rigoureux : Pardonne toujours , et rends le bien pour le maL Ce n'est pas une voix humaine qui peut donner un tel ordre , ces paroles sont véritablement célestes; et en suivant ce qu'elles prescrivent, nous agissons surtout ponr notre propre lionheur....

On n'a rendu compte jusqu'ici que des succès de Tliéopliile, mais sa réputation ne se soutint pas. Ou trouva qu^il exigeoit des clipses étranges, on eut bientôt recours à d'autres astrologues, et Théophile retomba dans une heureuse obscurité qui lui rendit des ijiens que l'on préfèreàla gloire lorsqu'on lésa déjà goûtés, de doux loisirs, la paix et la liberté.

.... Ox m'a conté que le cimetière de Bury (i) est le lieu du rendez-vous des

(i) En Angleterre.

amans de cette ville , pendant le pvlntcmps et l'été;, ils s'y réunisseri t le soir, au clair de lune. îl me semble qu'il ïî'v a qu'un amour lé<^itime, profond et pnr, qui puisse s'exprimer dans un tel lieu. Le vice , ou un sentiment léger formé par le caprice , ne se plairoieiit point parmi ces tombeaux, ces ruines , et sous l'ombrage de ces cyprès. Là on ne sauroit prononcer avec légèreté , et sans y penser , le serment dH aimer jusqu'à la mort. Je me représente, avec intérêt, deux jeunes amans gênés par un tuteur avare et farouche ( car je veux qu'ils ne soient point sous l'autorité des auteurs de leurs jours , puisqu'ils se donnent un rendez- vous secret ). Je les vois arrivei' , et se trouver seids enseml^le pour la première fois de leur vie. Je les vois s'a[)procher avec le saisissement et l'innocence d'une première passion , s'asseoir sur une toml»e en face d'un de ces temples gollii(]U( s dont ce lieu est entouré. Je \ois couler leurs larmes ! 1 agita-

tioii \iolente qu'ils éprouvent , forme Vï3 contraste frap[)ant avec la tranquillité morne de cet asile de la mort!

C'est ici que toutes les passions humaines viennent s'anéantir pour l'éternité, et c'est ici, jeunes amans, que vous osez vous livrer au sentiment le plus tumultueux qui puisse troubler l'âme; c'est ici que vous jurez d'aimer éternellement !...,••. Us parlent! avec quelle

attention je les écoute! Le calme de

la nuit, la douce clarté de la lune, les rctlets harnionieux qu'elle produit sur ces vénérables monumens; ces sapins et ces cyprès qui s'élèvent avec majesté parmi les tombeaux, et dont les l^elles for/nes pvramidales se dessinent en noir foncé sur ces tours antiques; cette réunion d'objets imposans, funèbres, religieux, en inspirant une profonde mélancolie, exalte tous les sentimens. Que l'entretien de ces amans seia touchant et pur!.... C'est dans des fêtes, c'est au bal que les amans emploient le langage

faiitasti<]ue tirs poëtcs ; c'est là que Ton parle à sa maîtresse, de ses j^râces, de sa beauté, et qu'on la compare à Vénus j mais ici l'amour s'exprime comme la sainte amitié, soi\ langage est celui de l'Ame, de la vertu, et c'est F éternel qu'on prend à témoin du serment que l'on croit irrévocable, lléliis! ce serment, peut-être, est prononcé sur la

tombe d'une victime de l'amour?

Ali! s'il est ainsi, ce fut une femme sans

doute La séduction ou l'inconstance

d'un iiii^rat a creusé son tombeau!

Peut-être fnt-clle l'amie de celle qui foule aux pieds sa cendre , et qui s'expose aux mêmes dangers lîupru-

dente et jeune amante! rappelle-toi ce souvenir. Oh! tu viens de rêver au bonheur sur les bords d'iui al)îme, tu paieras cher un moment d'illusion; tu as ])crdu pour long-tcnq« la paix (t la

tranquillité! Cependant tu sortiras

pure de ce premier entretien; mais n'en iiçcorde pas un second, tu y pordrois

l'innocence : va, tu as connu de l'amour tout ce qu'il a de doux et d'enchanteur j il n'est pas en son pouvoir de te rendre jamais le charme de ce premier rendezvous.

Quand nous nous embarquons pour une navigation de cinq heures , communément l'impatience ne nous prend qu'au hout de quatre; si le voyage doit durer six ou sept jours , on n'est agité que les deux derniers ; et si l'on vogue pour la Chine , on prend patience pendant deux ou trois mois, etc. : nos facultés courageuses sont toutes dans notre navigation ; l'espérance éloignée ou rapprochée décide du degré de nos forces. Combien la vie est agitée , troublée par des espérances vives et successives ! On vante à tort la facilité de

se flatter : savoir se fixer et s'arranger pour tirer parti de sa situation actuelle, vaut beaucoup 'mieux. On ne songe pas que ce désir passionné , porté vers Fave^

s 88 LES SOUVENIRS

nir , rend ]e présent insupportable, et que les chimères qui séduisent , rendent odieuse la réalité qu'il faut toujours retrouver et sentir , quelqu'efFort que l'on fasse pour s^en distraire. Qui attend toujours une chose prochaine ne fait rien , ne jouit de rien. Ces gens ardens et passionnés sont, au fond, les êtres du monde les plus superficiels et les plus désœuvrés. Rien de pis que de désirer sans cesse le lendemain. Ces personneslà ressemblent à celles qui, toujours mécontentes de leur logement, passent leur vie à déménager. Cependant l'espérance est une consolation nécessaire à cette vie leniplie d'amertume j il eii £ïut une sans doute , mais pour nous préserver des agitations qui consument , et des mécomptes qui découragent ou qui désolent 5 il faut qu'elle soit éloignée, grande, l3ien fondée, et que l'époque de la jouissance qu'elle promet soit incertaine : voilà ce que la religion peut nous donner.

DE FÉJLICIE î**'^. 289

Je viens de lire un ouvrage très-froid et très-ennuyeux , mais très-dévot. Le sujet étoit beau; il est dommage que l'auteur n'ait eu ni assez de profondeur ni assez d'éloquence pour le bien traiter; il faut toujours lui savoir gré d'avoir montré de fort bons sentiniens; il y rabaisse et il y déchire peut-être trop la philosophie qui, de son temps, n'étoit ni aussi audacieuse, ni aussi corruptrice que de nos jours, mais il y exalte avec raison l'excellence et l'utilité du christianisme. Il y parle du Messie avec l'expression de la foi la ])lus vive; et il fujit par une longue et pieuse apostrophe au T^erhe incarné.

Cet ouvrage est de Fontcnellô!!!!

C'est un discours sur la Patience ^ qui a remportéle prix d'éloquence en 1680.

Louis XIV alors étoit dévot: mais

sous M. le Régent, le même auteur fit

V Histoire des Oracles! Ceux qui

aiment la bonne foi, la droiture, ceux qui n'estimei^t qvie les hommes sincères

^9^ LES SOUVENms

et conséquens, ne devieiKlront jamais les disciples des philosophes modernes, on du moins ils finiront par se ^détacher d'enx.

J'ai trouvé anssi, dans les Œ^ttvres de Fonlenelle, denxyo/i« ^-ers. Les voici:

Nuit, Mort, Cerbère, Hécate, Erèbe, Averue, Noires Hlles du Slyx que la fureur gouA'erne.

Le premier vers prononcé viveoient, fait nn effet charmant à f oreille,

Nuit Mort Cerbère Hécate Erèbe Avernej.,.,

Quelle harmonie!.,.. On dev roi t faire répéter ce vers aux jeunes gens fjni ont quelques défauts de prononciation, il leur dclieroit parfaitement la langue; car il est plus difficile de le prononcer vite et nettement, que de parler avec des cailloux dans la bouche.

M. de *** est d'une avarice extrême»

N'ayant point tenu de maison dfins le

DE FÉLiciE i.***^, agi

cours de l'été, et sa j^lacière se trouvant encore toute remplie au mois de janvier , son maître - d'iiotel lui demanda ce qu'il voulait que l'on fit de toute cette glace? Eh bien! répondit M. de ***, qu'on la donne aux pauvres. C'est le premier acte de charité qiîHI ait jamais fait.

Rousseau est mort d'une colique néphrétique. Je l'ai beaucoup connu. J'étois bien jeiuie alors, et je ne faisols pas encore de journal. Pendant plus de six mois je l'ai vu tous les jours; ilçlîïioit avec nous, et ne s'en alloit communément qu'à dix heures du soir. Ma première entrevue avec lui ne fait pas honneur à mon esprit et à mon diseernenieiit^ mîais elle a quelque chose de si comique et de si singulier , que je m'amuserai moi-même en me la r;.ppelant. Voici donc l'histoire de mes rclatioBS.aved J. J. Rousseau.

29îi . LES SpUVENIîlS

J. J. Rousseau étoit à Paris depuis .six,j :mç)isf4. Javois alors dix- huit ans. Quoique je n'eusse jatuais lu une seule ligne (le ses ouvrages, j'éprouvois un grand désir de Voir un liommc si oélè- Ijrc, qui ni'intéressoit particulièremejit comme auteur du Dçvin du Village.

Mais Rousseau étoit très-sauvage 'j il refusoit toutes les visites, et n'en faisoit point", d'aillenrs, je ne me sentois. pas. le courage de faire la moindre demarche à cet'égard : ainsi je témoignois l'envie de le connoitrtj, sans imaginer qufil Tue fût possible d'en trouver les moyens. Un jour, Ml de Sauvignyy qui voyoit quelquefois Rousseau , me dit en confidence, que M. de**vouloit me jouer un tour; qu'un soir il m'artièneroit. Préville, déguisé eu J. J. Rousseau, et qu'il me le présenterait pour tel.

Cette idée me fit beaucoup rire, et je promis bien de faire semblant d'être entièrement la dupe de îcette plaisanterie. J'allois très-peu aux spectacles; je

DE FKIJCIE L***. 293

n'avois j<»nîais mi jouer Préville (jne deux ou trois fois, et dans des loges très-éloign^ps' dn théâtre. IVévillc,! en eiret, ppssédoit l'art de décomposer sa figure et de coulrefaire. 11 étoit à peu près de la taille de Rousseau (car tout 1^ monde savoit que J.J. étoit petit), et réellement M. de ** avoit eu 'le pro-' jet qu'on m'avoit confié j mais cette fo-' lie lui passa presqu'aussitôt de la tête; M. dé Sauvigny l'ouLlia de même, et seule j'en gardai lesonvcijir. Je fus tiois semaines sans voir M. de Sauvigny; et, au bout de ce temps, il vint me dire avec empressement, en présence de M. de **, que Rousseau désiroit extrêmement m'entendre jouer de la harpe, et que si je voulais avoir cette complaisance, il me l'amèneroit le lendemain.

Me croyant bien certaine que je ne verrois que Prévillc, j'eus beaucoup de peine à répondre sérieusement; cependant je me contins assez bien, ;ct j'assurai que je jouerois de la harpe de mon

mieux pour J; J. Rousseau. Le lencleinain , j'attendis a^'ec imf|>atience l'heure du rendez-vous, imaginant qu'un Crispin travesti en philosophe , seroit une chose tres-conjique. J'étois d'une gaîté folle- en l'attendant, et M. de'**, connoissant ma tin^idité naturille, s'en étonnoit' beancoi'ip. D'ailleurs, il ne concéVoit pas trop comment l'idée de voir un si grave personnage pouvoit fhirc cette sorte d'impression, et je lui parus tout à: fait extravagante, lorsqu'il nie vit lire au moment où l'on annonça Rousseau. J'avoue que rien au; monde ne m'a paru si plaisant que sa: figure, que je ne regardois que comme une mascarade. Son habit, ses bas couleur de marron, sa petite j)erruque ronde, tout ce costume et son maintien n'olTroicnt, à- mes yeux, que la scène dé comédie la mieux jouée et la plus comique. Cependant, faisant sur raoiméiiie un effort prodi^^^ieux y je pris une contenance assez convenable, et après

avoir bÊ»Ji>utiéî deux ou trois mots de politesse, je m'assis. L'on causa, et, lieureuscmeut pour nioi, d'une maîiièr-e assez j^aie. Je gardai le sileupe ; mais de temps en temps j eclatois de rire, et ç'étoit avec tant de naturel et do, si bon cœur, que cette surprenante j:,aîté ne déplut pas à Rousseau. 11 dit de jolies choses sm- la jeunesse en général. Je pensois que Préville avoit de l'esprit , et qu'à sa place, Rousseau n'auroit pas été si aimable, parce que mes rires l'anroicnt scandalisé. Rousseau m'adressa la parole. Comme il ne m'embarrassoit pas. du tout, je lui répondis très-cavalièrement tout ce qui me passoit par la tête. 11 me trouva fort originale, et moi je trouvai qu'il Jouait avec une perfection que je ne me lassois pas d'admirer. Jamais les caricatures ne m'ont fait rire; ce qui me charmoit, c'étoit la simplicité, le naturel de celui que je croyois un comédien ; et, d'après cette idée , il me paroissoit bien supérieur encbam]>re

296 liÈS SOUVENIÏIS

à ce que je l'avois vu sur le théâtre. Cependant il me sembloit qu'il donnoit à Rousseau beaucoup trop d'indulgence , de bonliomic et de gnîté. Je jouai de la liarpc , je chantai quelques airs du Devin du Village , et je riois aux larmes des éloges de Rousseau , et de tout ce qu'il disoit sur son Devin du Village.

Rousseau nie regardoit toujours en souliant, avec cette sorte de plaisir qu'inspire Uii enfauLillage bien naturel; et en iious quittant , il promit de revenir le lendemain dîijer avec nous. Il m'avoit tant divertie, que cette promesse m'en' chanta, et j'en sautai de joie. Je le reconduisis.jusqu'à la porte, en lui disant toutes 1rs douceurs et toutes les folies imaginables. Quand il fut sorti, je ces- Sfii tout à fait de me contraindi*e, et je me mis à rire gorge déployée. M. de **, stupéfait, me considéroit d'un air mécontent et sévère , qui re Jouljloit ma ;'j;aîté. Je vois l^ien, lui dis-je, <]ue vous Gonnoisscz enfin que vous ne m'avez pas

DE ' PÉLTCIE L***. 297

attrapée j vous en êtes piqué; mais^ au vrai, comment pouviez-vous croire que je serois assez simple pour prendre Préville pour J. J. Rousseau? — Préville! — Ah! oui, niez-le, TOUS me persuaderez, — La tête VOUS a-t-elle tourné? — J'avoue que Préville a été charmant, d'un naturel parfait; il n'a rieii chargé; on ne peut pas jouer mieux que cela : mais je parie qu'à l'exception du costume, il n'a pas du tout imité Rousseau. Il a représenté un bon vieillard très-aimable, et non Rousseau, qui certainement ni'auroit trouvée fort extravagante, et se seroit formalisé d'un semblable accueil. A ces mots, M. de** <?t M. de Sauvigny se mirent à lirc si démesurément , que je commençai à m'étonner; on s'expliqua, et ma confusioii fut extrême, en ap[)rcnant que très-véritablement j« venois de recevoir J. J. Rousseau de cette jolie manière. Je déclarai que je né consentirois jamais à ic revoir, si on l'instruisoit de ma bètisej

on me j^roiiiit qu'il l'ignoreroit toujours, et Yon me tint parole. Ce qu'il y eut de plus siuj^ulicr en tout ceci, c'est que celte conduite si niaise et si inconsidérée me valut les Ijonnes grâces de Rousseau. Il dit à M. de Sauvigny que j'étois la jeune personucja plus naturelle, la pins gaie et la plus dénuée de prétentions qu'il eût jamais rencontrée^ et certainement, sans la méprise qui m'avoit donné tant d'aisance et de bonne humeur, il n'auroit vu en moi qu'une excessive timidité. Ainsi, je ne dus ce succès qu'à une erreur j il ne m'étoit pas possiljle de m'en enorgueillir. Connoissant toute l'indulgence de Rousseau , je le revis sans eniljnrras, et j'ai toujours été parlaitement à mon aise avec lui. Je n'ai jamais vu d'homme de lettres moins imposant et j)lus aimahlc. 11 parloit de lui avec simplicité, et de ses ennemis sans aucune aigreur. Il rendoit une entière justice aux talens de M. de Voltaire; il disoit même qu'il

DE FELICIE L,""". 29^

ctoit impossible que l'auteur de Zaïre et de Mérope ne fût pas né avec une ânie très-sensil)le : il ajoutoit que l'orgueil et la flatterie l'avoient corrompu. Il nous parla de ses Confessions , qu'il avoit lues à madame d'Egmont. Il me dit que j'étois trop jeune pour obtenir de lui la même preuve de coniSance. A ce sujet, il s'avisa de me demander si j'avois lu ses ouvrages. Je lui répondis, avec un peu d'embarras, que non. Il voulut savoir pourquoi: ce qui m'embarrassa davantage encore , d'autant plus qu'il me regardoit fixement : il avoit des petits yeux enfoncés dans la tête, mais très-perçans^ et qui sembloient pénétrer et lire au fond de l'ùme de la personne qu'il interrogeoit. Il me paroissoit qu'il auroit découvert sur-le-champ un mensonge ou uu détour; ainsi je n'eus point de mérite à lui dire franchement que je n'avois pas lu ses ouvrages, parce qu'on prétendoit qu'il y avoit beaucoup de choses contre

JOO LES SOUYEMRS

kl religion. — Vous savez, répondit-il, que je ne suis pas catholiquej mais personne, ajouta-t-il, n'a parlé de VEpangile avec plus de co/wiction et de seiislbililé. Ce furent ses propres paroles. Je me croyois quitte de ses questions j mais il me demanda encore en souriant pourquoi j'avois rougi en lui disant cela. Je répondis l)onnement que j'avois craint de lui déplaire. Il loua à l'excès cette réponse, parce qu'elle étoit naïve. En tout, il est certain que le naturel et la simplicité avoient pour lui un charme particulier. Il me dit que ses ouvrages jà'étoient pas faits pour mon âge, mais que je ferois bien de lire Emile dans quelques années, 11 nous parla beaucoup de la manière dont il avoit composé la Nouvelle Ilèloïse y il nous dit qu'il écrivoit toutes les lettres de Julie sur du joli petit pajiier à lettres et à vignettes- qu'ensuite il les plovoit en billets, et qu'il les rclisoit en se promer>ant, avec autant de délices qu€ s'il les

DE FELICIE LT^^. OOl

eût reçues d'une maîtresse adorée. Il nous récita par cœur et debout, en faisant quelques gestes , son Pygmalion , et d'une manière vraie, énergique et parfaite à mon gré. Il avoit un sourire tresagréable, plein de douceur et de finesse. Il étoit communicatif, et je lui trouvois beaucoup de gatté. Il raisonnoit supérieurement sur la musique et il étoit véritablement connoisseur. Néanmoins, dans un grand nombre de romances de sa composition, et com|K)sées de sa main, qu'il m'a données, il ne s'en trouvoit ]>as une seule jolie ou même chantante. Il avoit fait un tiès-raauvais air a son Imitation de la Romance de Nice , de Métastase, qu'un de mes amis ( M. do Monsigny ) a remis en musique pour moi; l'air en est maintenant digne des paroles, qui sont charmantes.

Bousseau venoit presque tous les jours dîner avec nous , et je n'avois remarqué en lui, durant près de cinq mois, ni susceptibilité, ni caprice, lors-

qu<î nous pensâmes nous brouiller pour un sujet tiès-bizarre. Il airnoit beaucoup une sorte de vin (ie Sillcry, couletir de pebires d'oijijnons ; M. de** lui demanda la permission de lui en envoyer, en ajoutant qu'il le recevoit lui-même en présent d^ son oncle.

Rousseau répondit qu'il lui feroit grand plaisir de lui en envoyer deux bouteilles. Lo lendemain matin, M. de** fit porter chez lui un panier de vingtciuq bouteilles de ce vin: ce qui choqua Rousseau à un tel point, qu'il renvoya sur-le-champ le panier tout entier , avec un étrange petit billet de trois lignes, qui me parut fou, car il exprimoit avec énergie le dédain, la colère et un ressentiment imj)laca]jle. M. de Sauvigny vint mettre le coudjle à notre étonnement et à notre consternation, en nous disant que Rousseau ctoit véritablement furieux, et qu'il protestoit qu'il ne nous reverroit jamais. M. de **, confondu qu'une attention si simple

DE FÉLICIE L.*** 3o5

j)ût élre aussi criminelle , me dit que puisque je n'étois point complice de son impertinence, Rousseau, peut-être, en faveur de mon innocence, pourroit consentir à revenir. Nous l'aimions, et nos regrets étoient sincères. J'écrivis donc une assez longue lettre, que j'envoyai avec deux bouteilles présentées de ma part. Rousseau se laissa toucher, il revint : il eut beaucoup de grâce avec moi , mais il fut sec et glacial avec M. de**, dont jusqu'alors il avoit goûté l'esprit et la conversation- et M. de ** n'a jamais pu regagner entièrement ses bonnes grâces.

Deux mois après , M. de Sauvigny donna à la Comédie française une pièce intitulée le Persiffleur. Rousseau nous avoit dit qu'il n'alloit point aux spectacles, et qu'il éviloit avec soin de se montrer en puljlic; mais comme il paroissoit aimer beaucoup M. de Sauvigny, je le pressai de venir avec nous à la première représentation de cett«

Do4 1,1 ;s SOUVENIRS

pièce; cl il y coiiseulil , parce qu'on ni avoit prélé une loge grillée près du théâtre, et dont l'escalier et le corridor d'entrée u'étoient pas ceux du i)ublic.

Il fut convenu que je le mènerois à la comédie , et que si la pièce avoit du succès, nous sortirions avant la petite pièce, et nous reviendrions souper chez moi tous enscmljle. Ce projet dérangeoit un ])eu la vie ordinaire de Rousseau, mais il. se prêta à cet arrangement avec toute la grâce imaginable.

Le jour de la représentation, Rousseau se rendit chez moi im peu avant cinq heures, et nous partîmes avec lui. Quand nous fûmes dans la voiture, Rousseau me dit en souriant, que j'étois bien parée pour rester dans une loge grillée; je lui répondis sur le même ton, que je m'étois parée pour lui.

D'ailleurs , celte parure consistoit à être coiffée comme une jeune personne ; j'avois des llciu^s dans mes cheveux; du reste j'étois mise trcs-sitnplemcnt. J'ia-

sîste sur ce petit détail , auquel la suite de ce récit donnera de l'importance.

Nous arrivâmes à la comédie plus d'une demi - heure avant le commencement du spectacle. En entrant dans la loge;, mon premier mouvement fut de baisser la grille; Rousseau, sur-le-champ, s'y opposa fortement, en me disant qu'il étoit sûr que celte grille abattue me déplairoit; je lui protestai le contraire en ajoutant que d'ailleurs c'étoit une chose convenue. Il répondit qu'il se placeroit derrière moi, que je le cacherois parfaitement, et que c'étoit tout ce qu'il désiroit. J'insistai de la meilleure foi du monde , mais Rousseau tcnoit fortement la grille , et m'empéchoit de la liaissér. Pendant tout ce débat, nous étions debout* notre loge au premier rang, près de l'orchestre, donnoit sur le parterre. Je craignis d'attirer les yeux sur nousj je cédai , pour finir cette discussion , et je m'assis. Rousseau se plaça derrîc^'c moi. Au bout d'un moment,

3ô6 LiES SOUVENIRS

je iiiaj38rçus (jue Ronsse.ju avançoit la tète entre M. de ** et moi, de manière à être vu. Je Ten! avertis avec sltnplicité. Un instant après, il fit deux fois le même mouvement , et fut aperçu et reconnu. J'entendis plusieurs personnes dire , en rcj^ardant dans notre' loge, c'est liousseciu. Mon dieu, lui, dis -je, on vous a vu î 11 me répondit sècliement, cela est impossible. Cependant on répétoit de proche en proche, dans le parterre, mais tout bas, c'est Rousseau , c'est Rousseau , et.

tous les yeux se fixoient sur notre loge, mais on s'en tint là. Ce petit murmure s'évanouit sans exciter d'applaudissement. L'orchestre fît entendre le premier coup d'archet ; on ne songea plus qu'au spectacle , et Rousseau fut ouljlié. Je venois dc'lui proposer encore de baisser la grille; il m'avoit répondu, d'un ton trèsaigre, qu'il n'c toit [dus temps. Ce n'est pas mafauto , rcpris-je: non, sans doute, dit-il, avec un sourire ironique et forcé.

DE rÉLIClE L***. 007

Cette réponse me bkssa beaucoup ; ell^^ étoit d'une extrême injustice. J'élois fort troublée- et mali^ré mon peu d'expérience, j'eiitrevovois assez clairement la vérité. Je, me flattai pourtant que ce singnlier mouvement d'humeur se dissiperoit promptement , et je sentis que tout ce que j'avois de mieux à faire, étoit de n'avoir pas l'air de le remarquer. On leva la toile ; le spectacle commença. Je ne, fus plus occupée que de la j)ièce, qui réussit complètement. On demanda Fauteur à plusieuis reprises ', enfin son succès n'eut rien de douteux-. Nous sortîmes de la loge; Rousseau me donna la main; sa figure étoit sombre à faire peur. Je lui dis que l'auteur dcvoit être bien content , et que nous allions passer une jolie soirée. Il ne répondit ]ms un mot. Arrivée à ma voiture , j'y montai , ensuite M. de ** se mit derrière Rousseau , pour le laisser passer après moi ; mais Rousseau , se retournaiit, lui dit qu'il ne viendroit pas avec

5o8 LES SOUVENIRS

nous. î

lécrjânios là-dessus ; Rousseau, sans r4l)Hcjucr, fit la rëvcrencc, nous tourua le dos et disparut.

Le lendemain , M. de SauVigny , chargé ])ar nous d'aller l'interroger sur cette incartade, fut étraiigeracnt surpris lorst{ue Rousseau lui dit, avec des yeux ctincclaus de colère , qu'il ne m© reverroit de sa vie, parce que je ne l'avois mené à la comédie que pour le donner en spectacle^ pour le faire voir au pul)lic comme on montre les bêtes sauvages à la foire. M. de Sauvigny répondit, d'après ce que je lui avois conté la veille, que j'avois voulu baisser la grille. Rousseau soutint que je l'avois très-foiblement offert , et que d'ailleurs ma hriliante parure et le choix de la loge prouvoient assez que je n'avois jamais ou l'intention de me cacher. On eut Lean lui lépéter que ma parure n'avoit rien de recherché, et qu'une loge prêtée n'est pas xmç, loge de choix , rien ne

DE FÉLICIE r.**^. 5o9

put l'adoucir. Ce récit me choqua tclle^ ment, que, de mon côté, je ne voulus pas faire la moindre démarche pour ramener un homme si injuste à mou égard. D'ailleurs, il m'étoit prouvé qu'il 'n'y a voit nulle espèce de sincérité dans ^ ses plaintes : le fait est que , dans l'espoir d'exciter une vive sensation , il avoît voulu se montrer , et que son humeur n'étoit causée que par le dépit de n'avoir pas pioduit plus d'effet. Je ne l'ai jamais revu depuis. H y a deui 'du Irois ans que, sachant par mademoiselle Thpuh), du Jardin du Roi, dont il yoyoit souvent le frcrc, qu'il étoit fàch^ qu'il fallût des billets pour entrer dans le jardin de Monceaux, qu'il aimoit particulièrement, j'pbtins poiir lui une clef de ce jardin , avec la permission d'aller s'y promener tous les jours et à toute heure, et je Ipi envoyai cette clef par mademoiselle Thoin. Il me fit remercier, et j'en restai là, charmée d'avoir fait une chose qui lui fui

,3lO liES SQUVENÏRS

.agréable, mais ne désirant nullement .renauer avec lui.

Dans le cours de cette semaine, j'ai donné à dîner à deux hommes célèbres que je ne coniioissois pas. L'un est le çomle de Béniouski (i) , trcs-fanKuix par sa captivité en Sibérie , et par l'adresse avec larpielle il s'est échappé de CCS déserts : c'est un petit homme boi^ teux et fojt laid, qui conte ennuyeuse-^ pient une belle aventure. Ce récit, fait par un tiers j m'auroit fort intéressée, niais lu complaisance uiémo du héros ni 'a été suspecte, A peine étoit-il assis , qu'à ma première question il a pris la pa^ rôle , et il a fait avec méthode sa narration en homme exercé qui la répète pour la millième fois. J'ai eu le n)auvais caractère de ne pas croire un mot des détails de cette longue histoire. Tout

. . (i). Le Iiéros d?une des pièces de Kotzbiie.

'^Cequi'mVn a frappée, c'est ;qn!il avcjit

'mis diïf-hnit personnes dans sa coofidence entière; aucun des conjurés ne le trahit, parce cpie chacun crut en particulier être l'unique dépositaiire du secret. Leur surprise à tous fut extrême,

'lorscpi'au moment de l'exécution ils ?ie

'trouvèrent une petite troupe.

L'autre personnage que j'ai reçu est un Anglais, M. Gibbon, très-bon écrivain, disent les -Anglais, mais, à mon avi^, très-mauvais historien, diffus, ennuyeux, sans originalité, sans morale, et répétant tous les lieux communs /^Aïlosophiques. Et voilà poiirquoi , sans doute, n'ayant fait qu'un gros livre //z-y quarto , qui n'est pas encore traduit , et que personne dans la société ne Uroit quand il le seroit , l'auteur a tant de célébrité parmi nous , et est si bien accueilli. Tous les philosophes l'élèvent aux nues; et ils possèdent parfaitement l'art d'établir en peu de temps de brillantes réputations; on dit que ce qui $e

fait vite et à peu de frais ne dure pas • c'est ce que nous pourrons voir si nous vieillissons.

Pour revenir à M. Gibbon , c'est un petit homme d'une grosseur énorme ; il a un visage étonnant; il est impossible d'y distinguer nettement un seul trait.

11 n'a point du tout de nez , presque pas d'yeux et très-peu de bouche ; ses deux grosses joues absorbent tout; elles sont si larges, si rebondies , et d'une proportion si prodigieuse, qu'on est tout stupéfait de les trouver là. Lo visage de M. Gibbon seroit trèsfacile à dépeindre, si l'on vouloit parler tout franchement et sans figure y mais il est impossible de donner une idée de sa voix et de sa manière de ^'énoncer. Ce sont des inflexions cadencées et traînantes, des sons flûtes , lents et prolongés , dont le ridicule et la singularité sont inexprimables. M. Gibbon ne cause point du tout ; il ne parle que par tirades. Il fait toujours ou un récit , ou une définition,

DE FÉLICIE L***. 5l3

OU une dissertation. On n'a jamais rien à répondre j il a tout dit : il sait un nombre infini d'anecdotes sur tous les gens célèbres de son pays; il les conte longuement , pesamment et d'une manière romanesque qui lui est particulière. U est ami du fameux Garrick, le premier acteur tragique et comique de sa nation, et auteur estimé de plusieurs comédies.

M. Gibljon a conté plusieurs histoires relatives à Garrick ; je n'en rapporterai qu'une , mais infiniment abrégée. LFno jeune et jolie veuve de province , immensément riche, vint à Londres et vit Garrick pour la première fois dans la belle Pénitente • il jouoit le rôle brillant et léger de Lothario. La jeune veuve, séduite comme Caliste ^ pour éviter, sinon le repentir, du moins la pénitence, forma le projet d'épouser celui qui savoit prendre des formes si éléga-ntes; elle reçut chez elle Garrick, et dans son enthousiasme, elle lui déclara ses sentimens et lui promit sa main. Le

3l4 LES SOUVENIRS

lendemain elle fut encore à la comédie; on jouoit les Commères de TP'indsor ; Garrick y rcprésentoit le personnage ridicule de Falstajf'^ la jeune veuve trouva qu'il jouoit si naturellement la poltronnerie, la sottise et la loassesse, que, rendue à la raison par une illusion nouvelle, elle ne voulut plus revoir l'acteur fameux, qui perdit ainsi, par la variété même de son talent, une grande et une honne fortune.

Puisque j'ai parlé de M. Gibbon, je ne puis m'empéclier d'égayer nies Souvenirs par une anecdote que m'a contée trcs-plaisanmient M. de Lauzun, en me protestant qu'elle est j)arfaitement vraie. Je ne la garantis pas, mais j'ai trop d envie de la croire pour la révoquer en doute. Pour la bien comprendre, il faut se rappeler la description que ^'ai faite

du visage de M. Gibbon,

M. de Lauzun , très-lié avec M. Gibbon, l'a mené chez madame du Detfant.

Cette dernière , qui est aveugle , a l'habi-

DE FÉIilCIE li***. 5l 5

tude de tâter les visages des personnages célèbres qu'on lui présente , afin , ditelle, de se former une idée de leurs traits. Elle n'a pas manqué de montrer à M. Giblion cette espèce de curiosité flatteuse , et M. Giblion s'est empresse de la satisfaire en lui tendant aussitôt son visage avec toute la bonhomie possible : voilà madame du Deffant promenant doucement ses mains sur ce large visage; la voilà cherchant vainement quelque trait, et ne rencontrant que ces

deux joues si surprenantes Durant

cet examen, on voyoit se peindre successivement, sur la physionomie de madame du Deffant, l'étonnement , l'incertitude, et enfin tout à coup la plus violente indignation; alors, retirant brusquement ses mains: Voilà, s'écriat-elle, une infâme plaisanterie!....

Les personnes d'un naturel parfait, même les plus spirituelles, sont sou-

5l6 LteS SOUVENIRS

vent, dans la société, (.Wuie nullité coin-' plètc. Quand on ne leur inspire rien, elles se taisent ou ne répondent qu'avec indolence et britîveté; quand elles ont des sujets de tristesse, elles ont de l'abattement et de la distractiqn. Tout ce qu'elles éprouvent se peint sur leur physiononjie-, et c'est pécher essentioilenicnt cuntre la politesse et contrç Tusage du monde : aussi se plaint-op toujours de leur inégalité. Elles ont, dit-on, des caprices, elles sont quelquefois dédaigneuses 5 point du tout, f.lies sont alors insouciantes, elles %e montrent sans artifice , et avec les itidillérens, c'est presque toujours un tort. Les gens naturels ne savent ni rire d'un mauvais conte , ni s'attendrir sur l'affectation de sensibilité , ni prêter une oreille complaisante aux ennuyeux ; il est étomiant que l'on puisse les supporter dans la société. Cependant, au fond, on les aime, du moins ils attirent^ çux seuls savent jdaire.

DE FÉLICIE L***. 5l7

Le naturel est autre chose que la sincérité; il est moins estimable , mais il a plus de grâce, et précisément parce qu'il n'est pas fondé sur des principes, et qu'il n'est point raisonné; il n'est pas une vertu, mais il ne sauroit exister sans plusieurs qualités aimables.

Pour être bien naturel, il faut n'avoir à cacher ni desseins profonds , ni vices honteux : les coquettes, les fourbes, les ambitieux et les orgueilleux, né sont jamais parfaitement naturels.

On ne sauroit être naturel quand on est possédé du désir de briller, de séduire et de produire un gt*and effet.

Les manières naturelles sont beaucoup plus rares en province qu'à Paris : c'est qu'on peut espérer de se faire remarquer dans un petit cercle, et qu'il est presqu'impossible d'avoir cette prétention dans un cercle trcs-ëtcndu , qui se renouvelle sans cesse. On a rarement de l'apprêt , lorsqu'on se trouve dans une grande foule; mais on se compose ,

5i8 LES SOUVENIRS

lorsqu'on a assez d'espace pour être aperçu de tout le monde. Mad. de*** est charmante , dit-on , quand elle veut plaire. Il faudroit dire qu'elle est alors vive, animée, brillante, et voilà tout.

Mad. la comtesse de Boufflcrs n'a de l'esj)rit et de l'agrément que lorsqu'on lui plaît. C'est celle-là qui est charmante! on est si flatté de sa grâce ! On la pioduit.... connue elle conte! conmie elle cause! comme elle est à la fois douce et piquante! comme elle fait valoir les autres sans les protéger , parce que son attention est un éloge, et son sourire un sUurage! ce sourire est si vrai, si fin et toujours si bien placé!.... J'ai un penchant pour elle, qui me rend muette en sa présence. Depuis que je suis dans le monde, je ne me lasse point de le regarder et de l'écouter. Elle et Mad. la princesse de B ****** sont (}^ excellentes études pour une jeune personne qui veut perfectionner son espiit et son goût. Au reste , j'ai pu trouver une

DE FÉIilCIE L***, 019

t'iade de ce genre plus près de );ioi et plus chère à mon cœur.

Mon frère est revenu de Bayonne, où il a passé cinq mois en garnison avec le régiment qu'il commande. Il a été presque témoin d'un fait qui mérite bien une place dans mon journal.

M. Labat , riche négociant de Bayonne, étoit aux environs de cette ville, dans sa maison de campagne, sur les bords de l'Adonr; il s'y retiroit pour rétablir sa santé. Un matin, ayant pris médecine , il se promenait en robe-dechambre sur une terrasse peu élevée au-dessus de la rivière. Tout à coup il aperçoit de loin, sur l'autre rive, un jeune voyageur emporté par un cheval fougueux , et précipité dans la rivière. M. La])at savoit nager j il ne réfléchit point sur le danger de se plonger dans l'eau un jour de médecine , il se débarrasse à la hâte de sa robe-de-chamhre, s'élance dans l'Adour , et atteint l'in-

,^2o i.ES SOUVENIRS

iortuné an moment où il percloit coti-

îioissance ! O Providence! s'écria

M. Labat, en serrant avec transport ce jeune homme dans ses bras, sainte humanité, que ne te dois-je pas! j'ai sauvé

mon fils! C'étoit en effet son fils

unique, qui, après u)ie :ibsence de six mois, revenoit à franc ctrier, sans avoir prévenu son père, afin de lui causer une agréable surprise. Cette surprise fut beaucoup plus touchante qu'il n'avoit pu le piévoir !.... Jamais le courage et la générosité n'ont été mieux récompensés. Plaignons les lâches et les égoïstes, ils n'éprouveront jamais rien de pareil.

Voici un trait de subordination militaire qui me paroît sublime. Ces jours derniers, M. le comte d'Artois jouoit à la paume. On plaça en-dedans de la salle une sentinelle à la porte, avec l'ordre de ne laisser entrer auciin curieux. Une balle lancée par un des joueurs atteignit

Dtî FÉLJCIE I.***, 321

la snntinello, et d'une manière si terrible, qu'elle lui fit presque sortir l'œil de la tête: cependant il se tint immobile a son poste. Aussitôt M. le comte d'Artois court à lui en le pressant d'aller sur-lechamp se faire panser. Et ma consigne ! répondit le soldat... Il soutint l'héroïsme de ce mot; rien ne put l'engager à sortir; il ne quitta son poste que lorsque l'officier qui l'y avoit mis vint lui en donner l'ordre. Cet excellent militaire n'a point été blessé par M. le comte d'Artois. Il a reçu vingt-cinq louis de ce prince ; sa blessure est très -grave , mais on espère qu'il ne perdra pas l'œil.

Madame de **** et la maréchale de Luxembourg sont les personnes de la société qui attachent le plus d'impora nce à l'élégance des manières et à ce qu'on appelle usage du monde et un bon ton. Mais la première est souvent riiUcule, parce qu'elle pousse la poli-

tesse jusqu'à l'alïbctation , et la décence jusqu'à la pruderie ; la maréchale, avec les mêmes opinions, est aimable, parce qu'elle a plus d'aisance et moins de gravité. Quand on manque à l'étiquette ou qu'on emploie une mauvaise expression, madame de **^^ s'indigne et méprise; dans le même cas, la maréchale plaisante et se moque. Les gens les moins spirituels bravent avec avantage les critiques sérieuses de madame de **** , les rieurs sont de leur côté ; tout le monde craint les censures épigrammatiques de la maréchale : dans les choses de ce genre, les sentences solennelles ne produisent aucun effet; mais les moqueries assez plaisantes pour être citées , sont des arrêts sévères , on n'en appelle point.

L'élégance dans le style , dans les discours et dans les manières, est assurément une chose fort désirable , c'est la noblesse des grâces; mais l'affecta tion en éloigne autant que la grossièreté. II.

DE FEL.ICIE L,'""'^. D2Ô

me paroît tout simple qu'une femme évite d'employer de certaines expressions ; cependant elle doit cacher ce soin : montrer du scrupule à cet égard , c'est, en se piquant d'une extrême délicatesse 5 manquer à la fois d'esprit et de goût. Madan>€ de **** a fait vœu de ne jamais prononcer le jnot culotte , ce qui l'a mise ces jours-ci dans un singulier embarras. Le baron de Bczenval disoit à M. le duc de***, qui arrivoit à Versailles après une absence de six mois : Je vais vous mettre au courant : ayez un habit puce , une veste puce , une culotte puce , et présentez-vous avec confiance ; voilà, tout ce qu'il faut aujourd'hui pour réussir à la cour.

Cette^laisanterie a eu du succès. Madame de **** voulant hier la conter , s'est étourdiment engagée dans ce récit; mais aussitôt s'apercevant qu'il falloit dire le mot fatal culotte , elle s'est tout à coup arrêtée après avoir prononcé seulement la première syllabe. Cette

réticence a paru beaucoup plus gaie que l'histoire. Madame de **** rougissoit, s'embarrassoitj se confondoit; et M. d'Osmond, avec sa bonhomie et sa distraction ordinaires, a dit en la regardant d'un air étonne : Apparemment que madame attache à ce mot une idée particulière? Point du tout, a repris quelqu'un; c'est au contraire que madame n'en peut détacher une idée trèsnaturelle. N'eût-il pas mieux valu ( surfout à quarante-cinq ans ) conter tout bonnement une chose si simple ?

J'aime cent fois mieux la manière de parler du marquis de **. On sait qu'avec beaucoup d'esprit naturel, il a le langage le plus bizarre ; il semble qu'il n'ait jamais pris la peine non-seulement de lire, mais d'écouter la conversation; il ne sait que confusément la signification des mots , ce qui lui donne la plus singulière impropriété d'expression. C'est ainsi que pour louer la douceur du regard de sa belle-sœur

DE FÉI.ICIE L***. 525

il dit qne ses yeux ressemblent à une culotte de velours noir : ce langage me plaît infiniment mieux que celui de madame de ****.

Cette dernière est très-passionnée pour Voltaire, et cette personne qui ne pourroit dire culotte sans s'évanouir, parle avec ravissement des ouvrages les plus licencieux. Elle a une pendule dont les orne mens représentent les Heures personnifiées et le Temps. Au bas de cette dernière figure , madame de **** a fait graver ce vers de Voltaire :

Tout le consume , ei l'amour seul remploie.

Pensée très -fausse et très -choquante.

Quoi donc, la charité , la bonté , l'amitié, la vertu, ne savent pas employer le temps ! l'amour seul !.... quelle sentence! et comment une femme ose-t-elle la recueillir et l'étaler dans son cabinet ? Madame de **** citoit hier avec enthousiasme des vers de Voltaire que je n'aime

pas du tout , parce que je préfère la vérité à l'ëlé^ancc. Voici ces vers :

Qui n'est que juste est dur, qui n'est que sage est triste; Dans d'autres sentimens l'héroïsme consiste : Le conquérant est craint, le sage est estimé , Mais le bienfaisant charme , et lui seul est aimé.

Tout est faux dans ces vers. JJàéroïsme ne consiste point à être bienfaisant, car soulager les infortunés est un devoir quand on le peut; et un guerrier qui auroit le malheur de n'être pas charitable, n'en seroit pas moins un hé^ ros s'il faisoit de grandes actions utiles à son pays. La sagesse peut être sérieuse , mais elle n'est jamais triste , puisqu'elle met à l'abri des peines les plus sensibles. On n'est point juste quand on est dur , parce que l'indulgence et la bonté font partie de la véritable justice; mais cette justice-là n'est pas connue des philosophes. Voici une belle et touchante définition du juste et de la justice.

» Lliomrae juste ne doit pas toujours

DE FJÉLICIE L***. 527

» demander ni ce qu'il peut, ni ce qu'il )) a droit d'exiger des autres. H y a des » temps malheureux où c'est une cruauté » et une vexation d'exiger une dette, et y) la justice veut qu'on ait égard non- » seulement à l'obligation , mais encore )) à l'état de celui qui doit.... La justice j) n'est pas toujours inflexible ; elle ne )) montre pas toujours un visage aus- )) tère; elle doit être exercée avec quel- )) que tempérament, et elle devient ini- )) que et insupportable quand elle use » de tous ses droits. La raison, qui est )) son guide , lui prescrit de se relâcher )) quelquefois ; et la bonté qui modère sa )) rigueur extrême, est une de ses pary> ties principales. Il est manifeste que » la justice est étal^lie pour entretenir y> la société parmi les hommes; or, si » nous entrions dans la \ie humaine )) avec cette austérité invincible, qui ne » veut jamais rien pardonner aux au- » très, il faudroit , et que tout le monde y) rompît avec nous, et que nous rom-

» pissions avec tout le monde. Conmid )) la foi])lcsse commune de l'humanité » ne nous permet pas de nous traiter les » uns les autres en toute rigueur, il n'y )) a rien de plus juste que cette loi de » l'apôtre : Supportez-vous mutuelley> ment en charité , et portez le fary> deau les uns des autres y et cette )) charité et facilité, qui s'ap[)elle con- )) descendance dans les particuliers, est )) ce qui s'appelle clémence dans les )) grands et dans les princes. Ceux qui 7) sont dans les hautas places ne doivent » pas se persuader qu'ils soient exempts )) de cette loi; au contraire, la justice )) leur ordonne de considérer qu'étant )) étaljlis de Dieu pour porter ce noble )) fardeau du genre liumain, les foi- )) blesses inséparables de notre nature )) font ime partie de leur charge, et )) qu'ainsi rien ne leur est plus nécesy) saire que d'user quelquefois de con- )) descendance. »

C Sermon de Bossuet pour le Dimanche des Kameaux. )

Voilà ce qu'il est beau de penser et ce qu'il est utile de dire! mais cela est puisé dans la véritable, dans l'unique source de la morale. \ oilà des préceptes bieufaisaus et des définitions instructives! Où en serions-nous, si les puissances de la terre se persuadoient que la justice est naturellement unie à la dureté, et qu'un roi juste peut être inhumain? La reliiiiou seule sait nous

élever, nous perfectionner sans nous enorgueillir; elle nous apprend que nous ne suivons que les devoirs que nous impose la justice, quand nous sommes indulgens, sincères, charitables^ quand nous obéissons avec fidélité aux commandemens du juge suprême, qui est à la fois notre créateur et notre maître; car la reconnoissance et 1 entière dépendance doivent produire la parfaite soumission : aussi l'Ecriture n'appelle-t-elle l'homme le plus éminemment vertueux que le juste ^ expression admirable qui , en nous

33o Les souvenirs

préservant de l'orgueil , nous donne une idée sublime de la justice, et nous impose une obligation plus indispensable de nous attacher à la vertu.

On n'est libjc que lorsque le sort d'aucun être chéri ne dépend de soi, de son existence, de ses ^ins, ni de sa fortune* dépendre soi-même d'un autre, est un lien mille fois moins fort.

De toutes les modes, la plus ridicule à mon gré étoit de se couvrir le visage de petites mouches en étoile, en cœur, en croissant , et de s'appliquer sur la tempe droite une grande mouche ronde de velours noir qui ressembloit à une emplâtre. Je crois qu'il n'y a jamais eu que madame *** qui ait imaginé d'encadrer cette mouche dans un cercle de petits diamans. A propos de mouche, madame de Puisieulx me contoit ces

DE FÉIilCIE L,***. 35l

jours-ci, que madame de Pompadour, écrivant au maréchal d'Estrées (i), à l'armée, sur les opérations de la campagne, et lui traçant une espèce de plan, avoit marqué sur le papier, avec des mouches , les différens lieux qu'elle conseilloit d'attaquer ou de défendre.

Il est agréaLle pour un grand général (et le maréchal d'Estrées en étoit un) de recevoir de pareilles instructions!

Madame *** est la personne la plus égoïste que je connoisse. Elle a im genre de maladie qui l'oblige à passer dans son lit plus de la moitié de sa vie, ce qui ne l'empêche pas de recevoir beaucoup de monde. L'autre jour plusieurs visites arrivèrent à la fois chez elle; madame *** étoit couchée: on se plaignit de la fraîcheur de sa chambre : Comment, dit-elle, il fait donc bien froid? on l'assura qu'il geloit à pierre

(i) Gendre de madame de Puisieulx.

fendre; alors madame *** sonna précipitamment; on étoit charmé, on crut qn'elle alloit demander du bois, point du tout : apportez-moi, dit-elle, un couvre - pied d'édredon. Après avoir donné cet ordre, elle parla d'autre chose. Ce qui caractérise surtout les grands auteurs et les personnes aimables dli dernier siècle, c'est le naturel et la raiso7i'^ et, sans ces deux choses, nul succès n'est durable. Matlia, dit madame de Cayhis dans ses Souvenirs y étoit un garçon d'esprit infiniment naturel, et par-là de la meilleure compagnie du monde. C'est une femme charmante et vivant dans le plus grand monde qui a porte ce jugement : ainsi , dans ce temps, on n'étoit point de bonne compagnie quand on avoit de l'affectation. Que de gens à la mode aujourd'hui eussent été alors d'un ex^ trénie ridicule! C'étoit ce Matha dont parle madame de Caylus, qui, voyant la maréchale d'yilljrct si affligée de la

DE FÉLICIE li*^*. 535

niort (le son frère, qu'elle refusoit ôbslincment toute nourriture , lui dit : « Avez-Yous résolu, madame, de ne )) manger de votre \ie? S'il est ainsi, )) vous avez raison ; mais si vous avez )) à manger un jour, croyez-moi, il )) vaut mieux manger tout à l'heure. r> Un homme qui, aujourd'hui, parleroit ainsi à une femme désespérée, passeroit pour grossier et pom^ barbarej mais, dans ce temps, ou ne s'apitoyoit pas sur la douleur la mieux fondée, quand elle passoit les bornes prescrites par la raison^ on ne s'attendrissoit point sur l'extravagance. A force de iïatter la sensibilité outrée, on en a fait dans les uns une pantomime odieuse et ridicule, et dans les autres une maladie clTrayante. On ne voit pas que madame de Sévigné se soit jamais évanouie en quittant cette fille adorée qu'elle regrcttoit dans tous les momens de sa vie- et ces lettres charmantes, monument immortel de sa tendresse, ces

534 liES SOUVENIRS

lettres écrites à cent cinquante lieues de madame de Grignan, loin d'être mélancoliques, sont remplies de plaisanteries et Ijrillantes de gaîté. Mais aujourd'hui, quand on aime, il faut être sombre ou furieux, il faut invoquer la mort ou se la donner.

Il est à remarquer que les passions et les affections désordonnées sont surtout communes chez les nations ignorantes et barbares. Chardin rapporte dans ses voyages, qu'il a vu jouer en Perse la comédie et la tragédie, et que toujours l'amour y est représejité comme une rage forcenée; les détails qu'il fait à cet égard sont extrêmement curieux et font frémir. On sait qu'en Turquie les amans, en passant sous les fenêtres de leurs maîtresses j se font de larges blessures pour prouver leur amour : depuis quelque temps, l'amour français, devenu féroce, veut aussi du sang, il ne parle que de mort, de meurtre et de suicide j et, dans une

société très-brillante, j'ai entendu conter, comme un beau trait, l'action d'une jolie femme qui , pour guérir son amant de la jalousie, dans le moment où il lui reprochoit sa vanité sur sa figure, se cassa les quatre dents de devant. « Eh bien! dis-je, son amant » la quitta »? J'indignai tout le monde par cette question.

Celui qui, le premier, appela tout égarement une erreur f créa une expression aussi belle qu'elle est juste. Oui, tout ce qui nous arrache au devoir est une erreur : ce n'est que dans la vertu que nous pouvons trouver la vérité, la sûreté, le repos et le bonheur.

Il n'y a rien au monde de plus triste que de se trouver à la veille d'un grand voyage, sans avoir eu le temps de s'y préparer; il est cruel de laisser derrière soi des affaires importantes qu'on n'a pu mettre en ordre. Les vieillards sans religion sont dans une situation pire encore : le voyage qu'ils vont faire est

inévitable et sûremeut très-prochain; il est sans retour, et les préparatifs négligés sont d'une si haute importance!... Tout vieillard impie, livré à lui-même, est accablé de tristesse , à moins qu'il lie soit tout à fait imbécille. J'entends vanter la gaîté de quelques vieux libertins; c'est qu'on ne les suit pas dans leur intérieur. Us sont comme les aveugles qui paroissent gais dans la société, parce que tout les étourdit sur leur situation, que la conversation les distrait et les dissipe; mais combien on les plaindroit , si on les voyojt dans la solitude, en proie à leurs réflexions!

La piété seule rend la vieillesse vénéipible, parce que seule elle est le gage d'une vie pure, ou du repentir qui expie les fautes. Je n'ai point connu de vieillard plus intéressant que le maréchal de Balineour, mort il y a quelques années à quatre-vingt-onze ans. Dans cette longue carrière, sa vie ne fut souillée d'aucune tache, il fut toujours

pieux, toujours heureux et calme : on contemploit en lui un siècle de bonheur , de gloire militaire et de vertu. Dans ce grand âge, il avoit conservé une santé robuste, toutes ses dents, une vue excellente , et la mémoire la plus sûre. J'ai passé à Balincour quatre mois, dans la dernière année de sa vie, et je ne me lassois point de l'écouter, sur^ tout lorsqu'il causoit avec son ancien compagnon d'armes, le vieux marquis de Canillac. Ces deux respectables guerriers se rappeloient des anecdotes, des sièges, des batailles dont les dates faisoient tressaillir : on croyoit entendre parler l'Histoire; leurs conversations ressemljloient aussi à ces dialogues des morts entre des personnages d'un autre siècle. Enfin , j'admirois l'égalité d'humeur, la douce gaîté de ce vieillard; tous ses -préparatifs étoicnt faits, rien ne l'inquiétoit, et on voyoit à sa sérénité parfaite, qu'il avoit terminé toutes ses aflaires. Il jouissoit des loi-

sirs et (.lu repos d'une vieillesse vertueuse. Que cet Age est intéressant et vénérable, lorsqu'il a purifié la vie!

Quel ol)jet plus dighe de nos respects qu'iui vieillard religieux, instruit par l'expérieiice qui nous manque, dégagé des passions qui nous égarent, allranchi des soins qui nous consument , et détaché des faux biens qui nous séduisent ! C'est en soupirant que l'on contemple l'iimocence aimable de l'enfance, Ilélas I la triste prévoyance mclc tajit d'amertume à ce doux senlimeiit! En regardant un enfant plein de grâce et d'ingénuité, comment ne pas songer au cercle dangereux qu'il doit parcourir!

comment ne pas l'attendrir sur les périls l'inévitables qui attendent !| Qui pourroit ne pas s'émouvoir, en voyant sa joie et sa sécurité? Jeune et touchante victime entourée de fleurs, il ne sait pas où l'entraîne le temps, il ignore la sentence irrévocable qui le condamne à souffrir tant de maux! Je n'a^

DE FÉLICIE L.***. 35g

jamais vu jouer des enfans, je n 'ai jamais vu ce délicieux tableau, sans éprouver un profond sentiment de mélancolie; et mes yeux se reposent avec un attendrissement si doux, et avec tant de plaisir sur le visage auguste d'un vieillard vertueux ! Il connoît toute la beauté, toute l'utilité de la vertu", et le vice n'a plus de séduction pour lui. Je l'admire sans inquiétude , je sais qu'il ne peut plus se démentir. Libre d'ambition , n'ayant plus d'affaires , ne formant plus de projets, son âme, dégagée de presque tous les liens qui nous caj)tivent, s'élève sans effort vers la divinité. 11 est le moins matériel de tous les êtres, et par la défaillance même de son corps et de ses sens, celui qui approclie le plus de la nature divine , des intelligences célestes. Ne tenant plus à la terre , il semble qu'il ne daigne l'habiter «ncore que pour nous instruire. AIi !

*ans doute, il seroit le génie tutélaire de ^a famille, si l'on suivoit toujours ses

04O LrS SOUYEIMIRS

conseils! Il est vrai que l'irlée de la

mort ne jKMit être séparée de celle de la vieillesse; mais la mort n'est terrible que lorsqu'elle est prématurée , parce qu'alors seulement elle pnroît agir avec violence et contre les lois de la nature; tout événement imprévu a quelque chose de frappant. Un vieillard pieux et résigné ix terminé sa carrière ! la chaîne des événemens est rompue pour lui; sa destinée est pour ainsi dire suspendue; le temps n'y produit rien de nouveau : il touche à l'éternité , tout son avenir

est lîi!., L'idée de sa fin prochaine

n'inspire que de grandes pensées : pourquoi m'étonnerois-je en songeant à la dissolution totale de ce corps languissant, déjà presque détruit? pourquoi regretterois-je pour lui des plaisirs et de vains amusemens qu'il ne sauroit goûter? pourquoi serois-je elTrayée de la mort que je sais si près de lui? Elle ne le surprendra pas; il l'attend chaque jour avec tant de tranquiUité! Ce n'est point

DE FÉLICIE l/**. 34 1

Mil spectre menaçant ; sa faulx n'a point à couper avec effort des liens nornl)reux et chéris , dénoués depuis lon-^teraps ; elle n'a plus à trancher qne le fil usé de la vie. Ah ! sans doute , la niort n'est pour le juste qu'un ange libérateur! La religion défend de l'invoquer ; mais la piété fidèle la voit paroitre avec toute la joie d'une sublime espérance. C'est ainsi que j'ai vu mourir \v. maréchal «le Balincôur, et d'une mort affreuse et singulière : son gosier s'ossifia totalement ; il mourut uniquement faute de pouvoir prendre de la nourriture. II souffrit pendant plus de quinze jours, et sa patience et sa douceur ne se démentirent jamais un seul insblll^ B«>^c un état Lnoui de foiblesse et d'inanition, il conserva toujours toutes ses facultés intellectuelles , et soutenu , consolé , exalté par une piété angélique , ses discours n'étoient que des paroles d€ paix et de bonté, des prières touchantes , ou des exhortations religieuses à ses petits

342 liES SOUVENIRS

neveux et à ses domestiques. On vittoit^ jours sur son visage l'expression de la bienveillance et du calme le plus parfait. Trois jours avant sa mort, ne parlant déjà qu'avec une extrême difficulté, il aperçut au bout de sa chambre la comtesse de Balincour qui pleuroit; il lui fit signe d'approcher, eÉ lui dit : » Ma. chère nièce, si je pouvais vous y> faire voir mon âme, vous seriez con- » solée ))! Le soir du même jour, tandis qu'il paroissoit assoupi, sa garde se mit à manger anpiès de son lit; un ■valet de cliambre survint, qui la gronda tout bas d'avoir assez pen de délicatesse pour manger à côté d'un malade qui r\p. pouvait rien avaler et qui mouroit de faim; le maréchal qui ne duiru^^it pas, ouvrit les yeux, et dit en souriant : (( Laisse-la donc souper; sois sûr » que je n'enviç pas ceux qui peuvent » manger. » Ce n'est pas ainài que les esprits-forts savent soullVir et mourir.

J'ai souvent comparé dans ma pensée

te rcspectal)le vieillard au maréchal de Richelieu; j'ai peu rencontre ce dernier; mais j'ai tant vu madame d'Ej^mont sa fdle , à Sillery et à Brainè, je l'i.i tant questionnée sur ce sujet, ainsi que d'autres personnes qui ont c<»nuu son père, cpie je sais tous les d<italls de sa vie intérieure. Le maréchal do Richelieu , toujours libertin à quatre-vingts ans, est capricieux et violent; il ne peut supporter la solitude, et moins encore les infirmités de la vieillesse: la moindre douleur physique Ku cause de l'ahattemenl ou une impati.?nce inexprimable. Il est difficile à servir, et plein de hauteur et d'humeur avec ses gens; ce qui est presque toujours la preuve d'une conscience agitée : les âmes pures et tranquilles répandent toujours dans l'intérieur de leur maison une partie du calme heureux dont elles jouissent. J'ai vu pourtant quelquefois d'excellens caractères, dominés par une pétulance extrême; mais je n'ai jamiais

5li LtS SOUVENIRS

VU les iiiégalitcs choquantes avec les in-' férieurs, les accès d'humeur sombre, les caprices hautaius vinis à la vertu, A propos de vieillesse , je veux peindre ici madame du DclVaiit. J'ai bien eu le temps de l'étudier, et je la connois parfaitement. Je ne la flatterai point, je ne l'enlaidirai point j sa bonté pour moi, et ce qu'elle appelle Vattrail que j ai pour elle , ne me séduiront pas; sa philosophie que je méprise, no me rendra pas injuste; je veux me dépouiller de toute espèce de partialité , afin de faire un portrait vérital)lement ressemblant.

Des liens de parenté unissent la famille où je suis entrée , à celle de madame du DeiFant; cependant madame de Puisieulx, pieuse, irréprochable et très-attachée aux anciens principes, exigea de moi, dans ma première jeunesse, de ne point aller dans une mai-

son OÙ l'on admiroit exclusivement les maximes Je la pliilosopliie moderne.

Madame du Deffant se plaignit , comme d'nne impertinence , que l'on ne m'eût point menée chez elle à mon entrée dans le monde, ensuite elle m'onblia; mais au bout de quelques années, elle eut tout à coup l'envie de me connoître.

Il ri'v a rien de si vif que les fantaisies d^es personnes dépourvues d'une vraie sensibilité; c'est surtout lorsqu'on a le cœur vide , qu'on est susceptible d'engouement , et capable de se passionner momentannément pour peu de chose.

Les écarts bizarres de l'imagination et la frivolité ne viennent presque jamais que de la sécheresse de l'a me.

Il y a environ un an que je reçus un billet de madame du Deffant, qui contenoit des reproches trcs-obligeans , et qui linissoit ainsi : (( Puisque vous n'a- » vez pas voulu venir chez moi , il faut )) que vous consentiez à me recevoir, » chez vous ; je ne fais plus de visites

340 LES souvins ifts

» mais j'irai vous chercher avec etii- » presseracnt ».

Je portai ce l)iUet à madame de Pui-

sieulx qui me dit en riant que ne me

Voyant aucune disposition à devenir

esjnût-fort , elle trouvoit très-bon que

je répondisse aux ava;ices de madame

du Dcffant , et qu'elle me conseilloit

même d'aller chez ellej car, ajouta-t-elle,

il faut éviter , quand on le peut ^aiîs

inconvénient , de se faire des ennemis

des philosophes. — Je crois, repris-je,

que lorsqu'on n'a pas leurs opinions,

on ne sauroit échapper à leur haine

que par une profonde obscurité. —

Vous font-ils déjà peur? me demanda

madame de Puisieulx en souriant. —

Oui , beaucoup , répondis-je : ils sont

parvenus à détruire la réputation de

tant de gens d'un mérite si supérieur au

mien ! Je les crains horriblement 5 mais

cette frayeur ne me fera jamais agir ou

parler contre ma conscience.

Je quittai madame de Puisieulx ,

DE FÉLTCTE L***. 547

ass«z embarrassée de la permission i^né^ je veriois d'obtenir. Je h'avois nulle' enTle de connoître madame dn DetFant ; je me la représentois apprêtée, ])édante, précieuse. J'étois surtout elFrayée de l'idée fpie je me trouveroislà an milieu d'un cercle de philosophes; j'iniai^inois' qu'étant ainsi en force ^ ils paTlcroient et disserter oient avec ce ton emphatique et dogmatique, ou tranchant et cynique^ qu'ils prennent tour à tour dans leurs écrits; et jesentoisque jeférois une triste ' figure dans cette étrange assemblée présidée par une sybille enthousiaste de toutes ces déclamations , et qu'il étoit impossible de contredire ouvertement , puisqu'aveugle et octogénaire , elle étoiti doublement respectable par la vieillesse et par le malheur. Enfin je pris une' courageuse résoluliorr, et je me rendis' le soir même à Saint-Joseph , chez madame du DefFant. 11 y avoit assez de monde chez elle , -ét^ j'aperçus avec plaisir d«ux ou trois hommes de ma

connoissance. Madame du Deffant me reçut à bras ouverts , et je fus agréablement surprise en lui trouvant beaucoup de naturel et l'air de la bonhomie. C'est une petite femme maigre, pâle etblanclie, qui n'a jamais dû être belle, parce qu'elle a la tète trop grosse et les traits trop grands pour sa taille j cependant elle ne paroît pas être aussi âgée qu'elle l'est eu eifet. Lorsqu'elle ne s'anime pas en causant , on voit sur sou visage l'expression d'une morne tristesse ; en même temps on remarque sur sa physionomie et dans toute sa personne , une sorte d'immobilité qui a quelque chose de très- frappant. Quand on lui plaît, elle est accueillante, et elle a même des manières très-affectueuses. Les personnes incapables d'aimer, ne connoissent pas la différence infinie qui se trouve entre la bienveillance et l'amitié; un goût est pour elles un attachement ; elles croient aimer dès qu'elles ont envie de plaire et qu'on les amuse :

DE FÉLICIE L***. 54g

celte erreur qui avilit les femmes dans leur jeunesse, leur donne, dans l'âge avancé, toutes les apparences de l'affectation et de la fausseté ; il est vrai que ces démonstrations de tendresse ne signifient rien de ce qu'elles seml)lent exprimer , mais presque toujours elles sont prodiguées de bonne foi.

On ne parla chez madame du Deffant ni de philosophie, ni même de littérature : la compagnie étoit composée de gens de différens élats, les beaux-esprits s'y trouvoient en petit nombre^ et ceux qui vont dans le monde, y sont communément aimaljles quand ils n'y dominent pas. Madame du Deffant cause avec agrément 5 hien différente de l'idée que je rn'étois faite d'elle, jamais elle ne montre de prétentions à l'esprit, il est impossible d'avoir un ton moins tranchant; ayant très-peu réfléchi, elle n'est dominée que par la seule habitude. Elle eut, dit on, sans aucun système ^ une conduite ivks- philosophique dans sa

05o LES SOUVENIRS

jeunesse : on étoit alors si peu éclairé , que madame du Deftant fut long-temps, sinon bannie de la société , du moins traitée avec cette sécheresse qui doit engager à s'en exiler soi-même. Trente ans après, la lumière commençant à se répandre, madame du DefFant crut se rétablir dans le monde en adoptant des principes qui la justifioient La philosophie sauvoit l'humiliation de rougir du passé; il étoit agréable de pouvoir tout à coup regarder en arrière , nonseulement sans regret et sans honte , mais avec satisfaction et une sorte d'orgueil; et, au lieu d'avouer qu'on s'étoit conduit avec beaucoup d'imprudence et d'étourderie, de pouvoir se vanter d'avoir été, par une heureuse inspiration, disciple des philosophes à naître ; et enfin, il étoit beau d'avoir le droit de dire à tous les grands et célèbres moralistes du jour : « Ce que vous prêchez, yy j e l'ai fait avant que vous eussiez instruit » l'univers ».

DE FÉLICIE L***. 35l

Madame du Deffant n'ayant de sa vie médité une opinion, au fond de l'âme n'en a point ; elle n'est pas même sceptique : pour douter, pour balancer, il faut du moins avoir superficiellement comparé et fait quelqu'examen, et c'est une peine qu'elle n'a jamais voulu prendre : elle se peint très-bien ellemême en disant qu'elle laisse Jlotter son esprit dans le vague : triste situation à tous les âges , et surtout à quatrevingts ans! Cette paresse d'esprit et

cette insouciance lui donnent dans la conversation tout l'agrément de la dçuceur \ elle ne dispute pointj elle est si peu attachée au sentiment qu'elle énonce , qu'elle ne le soutient jamais qu'avec une sorte de distraction ; il est presqu'impossible de la contredire ; elle n'écoute pas, ou elle paroît céder, et elle se liâte de parler d'autre chose. Elle me fit promettre de revenir la voira l'heure où elle vient de se lever, et où elle est toujours seule, c'est-à-dire, entre trois

et quatre heures après-midi , car elle a depuis lon^-temps perdu le sommeil; on lui fait une lecture durant la nuit, et elle ne s'endort jamais avant le join\ J'y retournai le surlendemain. Je la trouvai dans son fauteuil ; un valet de chambre assis à côté d'elle, lui lisoit tout haut un roman. Le roman l'ennuyoit , et elle parut charmée de. ma visite*, je restai deux ou trois heures avec elle et j'écoutois presque toujours; elle me parla de l'ancien temps, de la cour de madame la duchesse du Maine , de Chaulieu , du marquis de la Fare , de l'ingénieux Lamothe , de madame de Staal dont j'aime tant l'esprit (i); et elle me promit de me montrer une autre fois plusieurs petits manuscrits et beaucoup de lettres de l'impéiatrice de Russici Madame du Deffant , au moyen

(i) Celle qui nous a laissé Je si cliarmans Mémoires, et la jolie comédie intitulée l'Engouement,

i)E FÉLICIE L***. 353

(l'une petite macliine très-simple, écrit fort bien et se passe de secrétaire j son écriture est grosse, mais très-lisible. Les jours suivans, elle nie fît lire , par son valet de chambre, plusieurs petits morceaux de sa composition, des allégories et des portraits : c'étoit le goût du siècle dernier parmi les personnes spirituelles de la société. Ces portraits, tous faits avec la seule intention de plaire et de flatter, sont assez insipides; le plus joli que madame du Déliant ait écrit, est celui de madame de Mirepoix , fait aussi, mais en vers et d'une manière Irés-agréable, par le président Hénault.

J'avois beaucoup pins de curiosité de connoître les lettres de l'impératrice, mais elles ne contiennent que des allusions et des plaisanteries de société, la plupart sur M. Grimm. Pour me les faire comprendre, madame du DefFant étoit obligée d'arrêter à cliaque ligne lo * lecteur, et de rn'expliquer les à propos* Ces lettres sont véritablement surpre-

nantes par leur longueur et leur elitréme frivolité; il seroit curieux de les voir rassemblées avec celles que la même princesse écrit à M. de Buftbn , et qui montrent tant d'esprit et des coiuioissances si étendues.

On m'a voit dit que madame du Deffant étoit méchante; c'est ce que je n'ai jamais remarqué, elle n'est même pas médisante. Il y a dans son caractère tant de Ibiblesse, d'insouciance et de légèreté, qu'aucun sentiment vif ne peut l'agiter long-temps : elle n'est pas plus capable de haïr que d'aimer. Brouillée avec d'Alembert, elle m'a parlé de ses démêlés avec lui, mais sans aigreur et sans ressentiment; c'étoit un simple récit, et non des plaintes. Son cœur a l)ien vieilli, la philosophie l'a tout à fait desséché, et son esprit n'a point mûri; il est plus jeune qu'il ne devroit l'être, qnand elle n'auroit que vingt-cinq ans.

Elle a craint confusément toute sa vie de réfléchir ^ cette crainte , devenuo

JDE FÉLICIE li***. 355

tnaintonant de la terreur, lui donne une vérita])le aversion pour tout ce qui est solide ; elle est accablée de vapeurs et d'une tristesse invincible, et elle redoute mortellement les conversations sérieuses •, elle les repousse même avec scclieresse; il faut, pour lui plaire, ne l'entretenir rpie de bagatelles ; tout ce qui ressemble à la raison lui fait peur. C'est une chose extraordinaire de voir nne personne de cet âge, infirme, souffrante, mélancolique, exiger des autres une éternelle gaîté qu'elle ne paroît jamais partager, car elle ne joue rien. La perte de la vue ne l'affecte point du tout; elle m'a dit qu'elle aimoit mieux être aveugle que d'avoir un rhumatisme douloureux. Quand elle perdit la vue,

ce fut sans un violent clmgrin, parce

qu'elle conserva pendant plus de cinq ans l'espoir de la recouvrer; et lorsqu'après avoir consulté tous les charlatans du monde, elle eut épuisé vaincment tous les remèdes, elle prit facile-

ment son parti sur son état , elle y étoit parfaitement accoutumée. Ce n'est pas là ce qni l'attriste; elle écarte avec peine de funestes idées inspirées par l'âge et par les souffrances. Un jour, je hasardai de lui parler de la mort religieuse du président Hénault; elle m'interrompit , et avec un ton ironicpie et un sourire forcé : Est-ce un sermon qvie vous me préparez là? dit-elle. Je me mis à rire, en l'assurant que j'airaois beaucoup mieux l'écouter que prêcher.

Elle n'a pas de religion, mais elle n'est poi}it impiej et, malgré tout le pouvoir d'une longue habitude , elle n'est pas philosophe. Son existence, comme celle de tant d'autres , n'a dépendu que de ses liaisons; on sent que si elle eût vécu

avec fies gcn» icligiriix^ elle SCrOlt dé^

vote; et ses derniers jours que l'ennui consume, cpie la crainte empoisonne , seroicnt paisibles, sereins, et s'écouleroient doucement!.... Quelle différence de cette vieillesse à celle de madame de

DB FJÈLICIE L***. 557

Puisieulx ! Cette dernière, beaucoup moins âgée que madame duDefiTant, à soixante — neuf ans paroît à peine en avoir cinquante. On dit d'elle qu'elle a tin visage amusant à regarder, et cela est vrai ; elle a été la plus belle personne de la cour, et elle a toujours la plus charmante physionomie que je connoisse; sa gaîté est franche, égale et communlcative. La vieillesse, surtout pour les femmes, est affreuse quand elle a forcé de renoncera des goûts passionnés , et qu'elle a dissipé des erreurs qu'on aimoit^ elle paroît alors aussi insupportable que pourroit l'être un grand malheur inattendu : tant de femmes ont moins songé à cette époque de la vie, qu'à la mort même! Mais madame de Puisieulx a su prévoir la vieillesse : un sage emploi de la jeunesse la prépare toujours heureuse. Pour y parvenir sans surprise et sans abattement , il faut aussi avoir suivi volontairement la gradation insensible qui nous y con-^

duit. Madame de Puisieulx n'a pas eu la folie de s'opposer à la marche du temps; elle n'a pas voulu plonger au-delà de leur terme les diverses saisons de la vie ; elle a toujours eu successivement l'esprit et les goûts de son âge; les années ne lui ont rien arraché de force; et ce que notre raison abandonne sans hésiter , nous paroît rarement un sacrifice douloureux; nous croyons donner généreusemet tout ce que nous accordons sans résistance à la nécessité. Madame de Puisieulx jouit de ses souvenirs et de la plus haute considération ; elle a l'heureux droit de s'appliqiier cette belle maxime : La vieillesse est une couronne d'honneur , lorsqu'elle se trouve dans la voie de la justice (i).

S'il est doux de plaire par des agrémens frivoles, comliien il est plus satisfaisant, pour une âme élevée, d'obtenir le respect et l'admiration mérités

(i) Prov. de Salomon.

DE FÉX.ICIE L***. 559

par une vertu unanimement reconnue!

c'est alors que toutes les déférences sont des liomaiages véritablement flatteurs.

Aussi ai-je entendu dire à madame de Puisiculx , qu'il est moins difficile à une jeune personne qu'à une vieille femme ( qui n'a rien à se reprocher), de se défendre de l'orgueil : c'est bien sentir tout le prix de l'estime. Madame de Puisieulx n'a pas, comme madame du Défiant , un cœur épuisé par des passions violentes que lage anéantit. Il n'y eut jamais de vide dans son âme et d'incertitude dans ses opinions 5 elle n'a connu que les sentimens qui ne s'usent point, elle les conserve tous, et elle chérit les principes qvi'clJe a suivis depuis son enfance. Madame du Defifant est sombre , inquiète , agitée j madame de Puisieulx jouit d'un calme parfait. L'une avoue qu'elle ne peut plus rien aimer; détachée, de tout, nul espoir ne la console , et elle a perdu jusqu'aux fausses jouissances de l'é-

56o LES SOUVENIRS

goïsmej elle ne peut ni former des pro' jets personnels, ni se complaire en ellemême. L'autre a conservé toute sa sensibilité; entourée d'amis sincères, sa pensée se porte avec intérêt sur l'avenir des objets de son affection •, sa carrière est finie, et c'est pour elle rion un malheur, mais un repos qui la soulage ; elle peut s'occuper mieux de ce qu'elle aime ; il est impossiljle que dans sa jeunesse, et dans l'âge mûr, lorsqu'elle étoit femme d'un amliassadeur, qui devint ensuite ministre des affaires étrangères , et qui entra au conseil d'état , elle ait pu être une amie aussi dévouée, aussi parfaite, comme elle le dit ellemême; veuve, et mère d'une fille unique de cinquante-deux ans, qui n'a point d'enfant, elle n'a plus maintenant d'autres devoirs à remplir que ceux, de l'amitié, elle ne fait de démarches elle n'agit que pour les autres. La vie a pour elle un intérêt plus noble et plus touchant que jamais; tous ses des*

seins, dépouillés de toute vue personnelle, sont bienfaisans; toutes ses actions sont désintéressées j s'oubliant ainsi toujours , coranient regrette roit- elle ce que l'âge a pu lui ravir ? Elle ne se retrouve , elle ne songe à elle qu'eu élevant son âme vers l'auteur de son être, elle à cette foi vive que donne une condiutc qui fut toujours conforme à la croyance. Je ne connois personne qui reiu plisse avec plus de goût les devoirs imposés par la religion , c'est la seule affaire personnelle qui lui reste; et qui n'en a qu'une s'en occupe avec tant de zèle ! Enfin madame de Puisieulx est paisible , heureuse et chérie , ou révérée de tout ce qui la connoît : on n'en dira jamais autant des fomuies philosophes de son âge.

QuA.ND on est jeune , on n'emploie avec utilité ni son esprit, ni son argent j on prodigue l'un et l'autre d'une

562 l^ES SOUVENIRS

manière déiaisoijuablc ou frivole, parce qu'on ue chcrcbe qu'à s'amuser , à briller, à plaire. La différence infinie qui se trouve entre vxwç personne de mérite et celle qu'on appelle seulement une personne spirituelle , c'est que la preniière a fait un usage solide des dons de la nature, et que l'autre ne songe guère à se les rendre profitables. Nous avons tous en général une aversion très-naturelle pour tout ce qui demande une grande application 5 il faut convenir qu'il n'est pas amusant de s'occuper avec constance des cboses qu'on ne peut coniprendrc (pi'avec difficulté. La fatigue de l'esprit est beaucou[) plus pénible que celle du corps. Cette paresse d'cs])ril qui peut nous tromper sur nos iioûts et sur nos talens , nous fait souvent manquer notre véritable vocation. Q\ie de poètes et de romanciers médiocres , qui , mieux dirigés dans leurs études, eussent peut-être été des savans distingués! L'ancienne édu-

DEFÉlilCIE L***. 365

cation qui exigeoit des enfans une certaine contention d'esprit , a voit cela d'excellent , qu'elle accoutumoit de bonne heure à s'occuper des choses abstraites. Je ne puis assurément pas décider s'il est absolument indispensable, pour Incn écrire dans sa langue , de savoir le grec et le latin ; mais je conçois que rien n'est plus utile que d'avoir pris dès l'enfance l'haljitude de s'appliquer sérieusement. A force de vouloir épargner de la peine aux enfans, on les rend indolens, et souvent on les condamne à une éternelle frivolité, il vaudroit mieux ne pas risquer de les tuer en les plongeant dans des bains glacés, et tâcher de rendre leur caractère moins indépendant, et lenr esprit moins paresseux. J'ai connu un père qui disoit à son fils , âgé de huit ans : Coupe-toi , et l'enfant, avec un canif, se faisoit une eutaillc à la main , et ce même père n'avoit pas voulu que ce pauvre petit martyr apprît à lire, de peur, disoit-il,

lie le fatiguer. H attcndoit qu'il eût douze ans pour lui enseigner j\ connor-; Ire 1( s lettres de l'alplial^et.

Si l'on ne dirige pas avec autorité les lectures des jeunes gens, que liront-ils? de petits vers, des roujans et des contes licencieux j et, après une telle éducation, qu'on les questionne sur leur goût, ils diront tous qu'ils n'en ont que pour la littérature ; et quelle littérature ! non celle qui peut élever JVuue et perfec-i lion ner la raison , mais celle qui déshonore les lettres. En supposant même que dans ce genre on n'eût lu que de lions ouvrages , il seroit toujours à désirer qii'on eut acquis d'auties coniioiss'uices , et l'heureuse , l'estimable faculté de s'appliquer à volonté à des choses ennuyeuses. Toutes ces réflexion^ me sont inspirées par ma situation actuelle. J'ai un procès de la plus grande importance pour moi , et tout ce que j'en sais , c'est que la cause de mon adversaire est odieuse j mais d'ailleurs, jq

i)E FÉLICIE L***". 565

n entends absolument rien aux détails de l'alFaire, aux moyens de défense, etc. et, depuis un an, je sais excédée dètre obiif^ée d'écouter toutes ce§ discussions que mon ignorance me fait pajoître si fastidieuses. J'appris, dès mon enfance , à jouer de huit instruniens : je voudrois bien aujourd'hui cpic tout le temps que j'ai consacré au par- dessus de viole , à la musette , au tympanon et à la mandoline , eut été enjployé à m'iustruire un peu des affaires. La musique est un art charmant j mais j'ai bien peur que ma partie adverse , se moquant avec raison de moi, ne me dise \\n jour:

Vous chantiez? j'en suis fort aise; Eh bien ! dansez maintennnt.

Il est triste, faute d'intelligence et de lumière, de se trouver tout à fait étrangère à ses propres intérêts. Mon procès m'ennuie tellement , que j'oul^Iic sans cesse que c'est mon procès- je murniure

566 LES SOUVENrRS

quand il faut écrire ce qu'on nie dicte , et surtout quand on me fait sortir de chez moi pour aller chez des gens d'affaires. 11 me semble que mon avocat doit être bien reconnoissant que j'aye la bonté de faire tout ce qu'il me prescrit; je suis tout étonnée qu'il ne se confonde pas en remercîmens ; je le trouve bien in<^rat. C'est un véritable' supplice pour moi que Ks conférences avec les gens d'aflaircs ; je n'y porte qu'un mérite , celui de l'exactitude ; j'arrive toujours la première à ces rendez-vons qui se domient chez celui qui me guide, et dont l'esprit égale les ta-

lens et les lumières, M. F Je le

trouve seul ; en attendant les autres , nous ne parlons pas du procès ! et lious causons très-agréablement. Alors j-; fais des vœux contre moi-même; je désire vivement que personne ne vienne; et quand les autres gens de loi arrivent pour s'occuper de mes affaires , ils me ju'.roissent très-importuns ; je snis ton-

^e de gronder M. F de u'avoir

pas fait fermer sa porte En effet , je ne joue pas un rôle brillant à ces conftrences : aussitôt qu'elles commencent , je subis une espèce de métauio! pliose très-fàcheuse^ je me trouve tout à coup d'une imbécillité complète. Je ne puis ni blâmer j ni appiouver , ni contredire ; je cherche en vain une objection à faire , il ne m'en vient point j et si j'ose hasarder une question , je prouve évidemment que je n'ai pas écoute , ou que je n'ai pas compris. Communément je prends le sage parti du silence , on finit par m'oublier; je tombe dans une profonde distraction. Quand tout est dit, on me réveille au bout de trois heures, et je m'en vais , très-glorieuse et très-satisfaite de la manière dont je sais Miivre et conduire une importante affaire. Je me consolois de mon ignorance, en me rappelant que toutes les femmes intelligentes en affaires que j'avois rencontrées jusqu'alors , ressembloieiit

assez aux plaideuses de comédies; elles étoieiit criardes y acariâtres, pédantes et ridicules. Je viens de perdre cette consolation : l'autre jour j'allai, un malin, chez M. F ; je le trouvai avec

des personnes qui m'étoient inconnues, et qui parloient d'une afll^ire qui m'est étrangère. Ma présence n'interronijiit point cette discussion ; je m'assis auprès du feu pour attendre la fin. Je vis, de l'autre côté de la cheminée, une femme de la figure la plus noble et la plus intéiessante, qui éeoutoit en silence. Je la plaignis d'avoir un procès 5 car elle avoit si peu la tournure d'une plaideuse, que je pensai qu'elle n'étoit pas ])lus habile que moi, et qu'elle ne comprenoit rien à tout ce qui se disoit sur ses affaires. Au bout d'un quart d'heure, elle prit la parole, d'un ton modeste, et avec le son de voix le plus tloux et le plus harmonieux que j'aye jamais entendu 5 elle répondit à tout avec une clarté, une précision et une

coiunoissance (ks affaires véiUaLlement paifaile. Je l'écoutois avec un ctonne-< ment incxprimal)lc5 mon génie étonné trembloit devant le sien. C'étoit pour moi la chose la plus surprenante de voir une femme charmante, avec les manières les plus simples et les plus agréables, posséder un tel genre d'instruction, et d'entendre cette voix méio' dieuse qui donneroit tant de charmes à une belle déclamation, ne parler que de procédures. J'avois envie de m'humilier devant elle , de rendre hommase à sa raison, à son mérite, et de lui dire ; Je suis sûre que vous êtes la personne la plus aimable de la sociétéj vos manières et votre maintien, la modestie de votre ton et de vos expressions, ne laissent à cet égard aucun doute, et cependant vous avez toute la solidité que peut avoir un homme d'un mérite supérieur. Je vous remercie de prouver que cette réunion est possible; j'en suis consternée, par un retour fâcheux sur

P70 tiES SOUVEJSIRS

moi-même; mais je m'en enorgueillis pour mon sexe.

Le savant et célèl)re Robert Boyle fut l'un des fondateurs de la société royale de Londres. On pense avec intérêt à ces premiers membres de cette illustre académie, qui, durant les troubles affreux des guerres civiles, s'assembloient secrètement pour s'occuper des sciences. Ce même Boyle fut de la plus éminente piété; il lit traduire à ses frais l'Evangile dans toutes les langues des pays où l'on n'a pas le bonheur de le connoitre, afm de l'envoyer en Turquie, en Perse, etc. Il fonda un prix pour l'ecclésiastique qui feroit le meilleur sermon contre l'athéisme. Si j'avois la possibilité d'offrir un prix littéraire, je croirois avoir une idée utile et bienfaisante, en proposant de faire un ouvrage qui seroit intitulé : he suicide combattu par les faits. On prouveroit

dans cet ouvrage, 1". cjue, dans l'antiquité, les grands hommes, en très-petit comble, qui se sont donné la mort, quoiqu'ils v fussent autorisés par leur religion, n'ont suivi que l'impulsion d'un profond désespoir ou d'un égoïsme coupable*, que les sages leurs contemporains les blâmèrent, et que leuis suicides furent très-funestes à leur patrie* 2". que dans les tomps anciens et modernes, presque tous les suicides furent des scélérats atroces, ou des gens sans principes et sans mœurs, ou enfin de jeunes femmes égarées par les passions; 3°. que les écrits des apologistes du suicide ont prodigieusement multiplié ce crime. Un infortuné, tenté de s'arracher la vie, peut y être facilement déterminé par les éloges et la funeste admiration des écrivains qu'il estime et qu'il aime. Je rapporterai un trait bien frappant de cette horrible inlkience. Il n'est pas connu, et n'a jamais été cité par les littérateurs français 3 le voici:

Eiistace Budgell, ingénieux écrivain anglais, étoit parent du célèbre Addisson, qui fut son protecteur et son ami. Budgell travailla au Tatler avec Addisson, ensuite au Spectateur et au Guar^ dian. Dans le Spectateur , tous les paplei's marqués par un X sont de lui.

Tous les articles du Guardian, marqués d'un astérique, sont aussi de Budgell.

Ce dernier a fait encore un papier périodique, intitulé the Bee (FAl)eille).

Addisson fit la fortune de Budgell; mais Budgell eut une très-mauvaise conduite, surtout après avoir perdu son protecteur. Addisson mourut en 1719, et Budgell, totalement ruiné en 17 56, prit la résolution de terminer sa vie; il se noya dans la Tamise. On trouva sur son bureau un écrit de sa main , cpii contenoit ces mots :

Whalt Cato did, and Addisson approv'd caunot be "VN'rong.

Ce que fit Calon , et ce qu'Ad-

disson approuva, ne peut être un crime (1).

On sait qu'Addisson est l'auteur de la Mort de Laton. Addisson, ëciivain si moral et si religieux, n'auroit certainement pas approuvé le suicide dans un chrétien; mais il crut pouvoir louer celui de Caton, et ce beau monologue : It must be so , Plato thou reason'st well, etc. affranchit l'infortuné Budgell des remords salutaires qui auroient pu le retenir Quelles réflexions naissent de ce fait!

Je voyageois il y a environ douze ans; après avoir traversé une partie de nos provinces méridionales, j'arrivai

(1) J'ai trouvé cette anecdote dans plusieurs ouvrages anglais , entr'autres dans l'excellejit dictionnaire en i2 volumes inlitulé : A new and gênerai hiographical dictiojinary, etc. A l'article BudgeU.

Syi LES SOUVENIRS

à celte grande cluiîiie de mojitagnes qui nous sépare de l'Espagne. Je m'arrêtai là dans une solitude cliarniante; j'y louai une jolie petite habitation, et je me décidai à y passer tout l'été. Ma maison, située sur le penchant d'une montagne couverte d'arbres, de plantes et de verdure, étoit entourée de rochers et de sources d'une eau pure et transparente; je dominois sur une vaste plaine entrecoupée de canaux formés par les torrens qui s'y précipitoient du sommet des montagnes, je n'a vois pour voisins que des cultivateurs et des bergers ; ià mes rêveries n'étoient point troublées par ce fracas tumultueux des villes, ce bruit importun de chevaux, de voitures, de crieurs publics, qui ne rappelle que les vaines agitations produites par l'intérêt, par l'orgueil et l'activité turbulentes de la frivolité, ou du vice et des passions. Dans ma paisible cabane, je n'entendois que la voix majestueuse de la uaturej la chute imposante et

rapide des cascades et des torrens; le mugissement des troupeaux disperses dans la prairie; les sons rustiques du flageolet, des cornemuses, et les airs champêtres que répétoient les jeunes pâtres assis sur la cime des rochers.

Dans ces lieux où la campagne est si belle, je consacrois la plus grande partie du jour à la promenade. Je parcourus d'abord toutes les montagnes qui m'environnoient; j'y rencontrai souvent des troupeaux; les bergers qui les gardoient étoient tous des enfans ou des jeunes gens, dont les plus âgés avoient tout au plus quinze ans. Je remarquai que ces derniers occupoient les montagnes les plus élevées, tandis que les enfans, n'osant encore gravir les roches escarpées et glissantes, se tenoicnt dans les pâturages d'un accès moins difficile. A mesure que l'on descend ces montagnes , on voit les bergers diminuer de taille et d'années; et l'on ne trouve sur les collines qui bordent-

les plaines, que de petits patres do hnit on neuf ans. Cette ol^servation nie fit imaginer d'al)ord que les troupiîanx des vallées avoient des gardiens encore pins jeunes, ou du moins de l'âge de ceux des collines. Je questionnai un des enfans : « Conduisez-vous quelr[uefois » vos chèvres là-bas? lui demandai-je.

» — J'irai quelque jour, me répondit-il )) en souriant, mais avant cela, il se )) passera bien du temps, et il faudra )) que je fasse bien du cliemin. — )) Comment donc? — Il faudra d'abord )) que je monte tout là-haut; et puis, » après cela , je travaillerai avec mon )) père, et puis dans soixante ans, j'irai )) dans la vallée. — Quoi! les bergers )) des prairies sont donc des vieillards? » — Mais vraiment oui, mes frères aînés )) sont sur les hauteurs, et nos grands- )) pères sont dans les plaines. )) Comme il aclicvoit ces mots, je le ([uitlai et je descendis dans la fertile et délicieuse vallée de Campan. Je n'y distinguai

(Pahord que les nombreux troupeaux de bœufs et de brebis qui en occupoieut presque totit l'espace; mais bientôt j'aperçus les vénéra])les pasteurs assis ou couchés sur les lisières de la prairie. 3'éprouvai un sentiment pénible en voyant ces vieillards isolés , livrés à eux-mêmes dans cette solitude. Je veuois de contempler le plus riant tableau, ces montagnes peuplées d'habitans si jeunes", si lestes, si bruyans, séjour heureux do l'innocence et de la gaîté, dont les éclios ne répétèrent jamais que des chants joyeux, des rires ingénus et les doux refrains des musettes! je quittois ce qu'il y a de plus aimable sur la terre, 1 enfance et la première jeunesse, et je ne me trouvai qu'avec une sorte de saisissement au milieu de cette multitude de vieillards. Ce rapprochement des deux extrémités de la vie , m'offroit un contraste d'autant plus frappant, que ces bons vieillards , nonchalamment étendus sur l'herlie, paroissoient pion-

gés dans une rêverie mélancolique et profonde. Leur morne tranqnlllité resscnil)loit à l'al>attement, et lenr méditation à la tristesse causée par nn cruel a])andon; je les voy ois seuls, loin de lenrs enfans; je les plaignois , et je m'avançai lentement vers eux, avec un sentiment mêlé de compassion et de respect. En marchant ainsi, je me trouvai vis-à-vis un de ces vieillards qui fixa sur lui toute mon attention -, il avoitla figure la plus noble et la plus douce; des cheveux d'une blancheur éblouissante tomboient en ondes argentées sur ses larges épaules; la candeur et la bonté se peignoient dans ses traits, et la sérénité de son front et de ses regards exprimoit l'inaltérable tranquillité de son âme. Il étoit assis au pied d'une montagne coupée à pic dans cet endroit, et tapissée do mousse et d'herl)ages; imc énorme et prodigieuse masse de rochers, placée perpendiculairement au-dessus de lui, débordoit le haut de la montagne, et

DE FÉLICIE L***. 5'JQ

formoit, à plus de deux cents pieds d'élévation , une espèce de dais champêtre, qui garantissoit sa tête vénérable de l'ardeur du soleil. Ces roches étoiont couvertes de guirlandes naturelles de lierre, de pervenche et de liseron couleur de rose, qui retomboient de tous côtés en gerbes touffues et en festons inégaux distribués et groupés avec autant d'élégance que de profusion. A quelques pas du vieillard on voyoit deux saules inclinés l'un vers l'autre, mêler ensemble leurs branches flexiljles en ombrageant une fontaine qui descendoit des montagnes. L'onde écumante à sa source, franchissoit impétueusement, du haut des monts, tout ce qui semhloit s'opposer à son passage; mais paisible dans son cours, elle serpentoit mollement parmi l'herbe et les fleurs, passoit aux pieds du vieillard , et alloit se perdre avec un doux murmure au fond de la vallée. Après avoir obtenu «lu vieillard la permission do m'asseoir

58o LES SOUVENIRS

à côté de lui, je lui contai ce que 1« petit berger de montagnes venoit de me dire, et j'en demandai l'entière explication. Dans tous les temps, jne répondit le vieillard, les hommes do ces contrées ont consacré à la vie pastorale les deux âj^es qui semblent surtout faits pour elle; ces deux extrémités de la vie, l'enfance qui sort des mains de la nature, et la vieillesse prête a rentrer dans son sein. Les énfans, comme vous l'avez vu, conduisent les troupeaux sur les hauteurs; c'est là (ju'ils acquièrent cette vigueur, cette agilité, cette hardiesse, qui distinguent particulièrement l'habitant des montagnes; ils s'exercent à gravir les rocJiers , à francliir les tor^ rens ; il s'accoutument à contempler sans effroi la profondeur des précipices^ et souvent à courir sur les l)ord des abîmes , pour atteindre et ramener une chèvre fugitive : mais à quinze ans, ils quittent l'état de berger pour devenir cultivateurs : à cette époque , le jeime

homme , fier de s'associer aux travaux de son père, abandonne sans regret ses montagnes, il remet avec joie sa houlette en de plus foibles mains j désormais la pioche et la bêche exerceront plus dignement ses bras nerveux. Ce^ pendant, avant de descendre dans la plaine, il jette un triste regard sur son troupeau, unique objet jusqu'alors de toutes ses sollicitudes, et ii ne reçoit pas sans attendrissement les dernières caresses de son chien fidèle. Admis dans li^ classe d«s laboureurs, nous y restons j'usqu'au déclin do nos forces j mais quand nous ne pouvons plus nous livrer aux travaux de l'agriculture, noua reprenons iiumbleraeut la panetière et la houlette, et nous venons dans ces prairies passer le reste de nos jours. Le vieillard cessa de parler, un léger nuage obscurcit up moment la sérénité de son frond : je vis qu'il se rappeloit avec une sorte de peine l'instant où la vieillesse Vavoit force de se consacrer sans retour

à la vie pastorale 5 il se taisoit, et je ji'osois plus l'interroger; mais bientôt rompant le silence : An reste , reprit-il, notre vieillesse est parfaitement heureuse; elle s'écoule dans une douce

trancpiillité.. — Cependant, inter-

rompis-je , une longue habitude du travail ne rend-elle pas ennuyeux ce repos éternel? — Non, répondit-il, parce que ce repos est utile. L'ennui me consumeroit si j'étois oisif dans nos cabanes; qui ne se rend pas utile aux autres, est surtout à charge à soi-même; mais gardien de ces troupeaux, assis tout le J9ursous ces rochers, je sers aussi bien ma famille que dan^ le temps où je pouvois labourer la terre et conduire une charrue :

cette pensée suffiroit seule pour me faire aimer ma paisible condition. D'ailleurs, croyez que lorsqu'on a, pendant plus de cinqviante ans, exercé sans relâche et ses bras et sa force, il est doux de n'avoir plus d'autre devoir à remplir, que celui (ie passer ses journées mollement cou-

DE FÉLICIE li***. 583

ohé sur le gazon des prairies. — Et dans cette inaction totale, jamais vous n'éprouvez d'ennui? ■ — Comment pourjois-je m'ennuyer au milieu des ol)jets qui m'environnent, et qui me retracent des souvenirs si chers! Ces montagnes en amphithéâtre qui nous entourent, je les ai toutes parcourues dans ma première jeunesse; je reconnois d'ici, par la dissipation des groupes de sapins et des masses de rochers, les lieux où j'ailois le plus souvent; ma vue affoiblie ne me permet pas de distinguer tout ce que vos yeux découvrent; mais ma mémoire sait y suppléer ; elle me représente fidèlement ce que mon œU ne peut apercevoir; cette espèce de rêverie demande une certaine application d'esprit , qui en augmente l'intérêt.

Mon imagination me transporte sur cesi monts élevés qui se perdent dans les nuages; d'ineffaçables souvenirs me guident à travers ces routes tortueuses, ces sentiers escarpés et glissans qui les

coupent et les unissent; quelquefois, cependant , ma mémoire chancelante m'abandonne tout à coup, tantôt sur les bords d'un torrent , tantôt sur le penchant d'un précipice : je m'arrête, je frémis.... et si, dans cet instant, je puis me rappeler le chemin que j'ai perdu , mon cœur palpite encore de joie , comme au printemps de mes jours. C'est ainsi que, sans sortir de ma place, m'élançant sur ces montagnes, je les reconnois, je les parcours, et que je retrouve les vives émotions, les plaisirs de ma jeunesse. Comme le vieillard achevoit ces mots, nous entendîmes dans le loin-' tain, et du sommet de la montagne derrière nous, les sons du flageolet. Ah ! dit le vieillard en souriant, voici Tobi< qui vient sur le rocher; il répète l'aii que j'aime tant, c'est la romance que j( jouois si souvent à son âge! En disan ces paroles, le bon vieillard marquoi doucement la mesure avec sa tète, et 1 gaîté brilloit dans ses yeux. Qu'est- c

que Tobie ? lui demandai-je. — C'est un berger dans sa quinzième année j il aime Lina, ma petite-fiUe, ils sont de même âge-, puissé-]e, avant de mourir, les voir unis ensemble! Voici l'heure où nos petites-filles] viennent chaque matin nous voir et nous apporter des rafraîchissemens, Tobie alors rapproche toujours ses chèvres du rocher sous lequel il sait que je repose. Le vieillard parîoit encore, l'orsque j'aperçus de loin, à l'autre bout de la vallée , une nombreuse troupe de jeunes filles, qui s'avançoit lestement, et qui bientôt se dispersa dans la plaine. Au même moment, tous les bergers placés sur les hauteurs accoururent à la fois , et parurent sur les bords escarpés des montagnes qui nous environnolent. Les ims, le corps penché en avant sur l'extrémité des précipices, donnoient l'inquiétude de voir s'écrouler, sous leurs pieds , la terre qui les portoit j les autres avoient grimpé au faîte des arbres, afin

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de découvrir de plus loin la troupe aimable et brillante, attendue tous les jours à la même heure. A cette époque de la journée , les troupeaux des montagnes, abandonnés un instant, pouvoient errer en liberté; tout étoit en mouvement sur les monts et dans la plaine; la curiosité, l'amour naissant, la tendresse paternelle, produisoient une émotion générale parmi les Jeunes bergers et les vieux pasteurs. Cependant les villageoises, se séparant les unes des autres, alloicnt dans la prairie chercher leurs grands-pères, pour leur porter, dans de jolis paniers d'osier, des fruits et des fromages; elles couroient avec empressement vers ces bons vieillards qui leur tendoient les bras : j'admirois la grâce et la démarche légère de ces jolies paysannes des Pyrénées, qui toutes sont remarquables par l'élégance et la beauté de leur taille; mais mon cœur s'intéressoit surtout à Lina. Elle étoit encore à cent pas de nous , lorsquQ

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ïion grand-père me la montra au milieu ■ d'un groupe de jeunes filles, en me disant : c'est la plus jolie y et l'amour paternel ne l'abusoit pas; en effet, Lina ëtoit charmante. Elle vint se jeter dans les bras du vieillard, qui la serra tendrement contre son sein, ensuite elle le quitta pour aller lui chercher son panier que tenoife une de ses compagnes.

Dans ce mouvement , Lina leva des yeux timides vers le sommet de la montagne, et Tohie, sur la pointe du rocher, recueillit ce regard, ce touchant regard impatiemment attendu depuis le lever de l'aurore, et douce récompense de tous les travaux du jour ! Dans Cet instant, Tobie jette un bouquet de roses, qui tombe à quelques pas du groupe forme par Lina et ses compagnes. Lina rougit et n'ose ramasser le bouquet; le vieillard jouit de sou trouble", et les autres jeunes filles, en riant avec un peu de malice et beaucoup de gïiîté, s'écrient toutes à la fois : C'est

pour Lina , c'est -pour Lina. Enfin, Lina est condamnée à s'emparer du î)Oiiquct : d'une main tremblante elle l'attache sur son cœur, et pour cacher son embarras, elle vient se réfugier sous la roche de son grand-père, et s'asseoir auprès de lui. Je l.^s laissai goûter le charme d'un entretien plein de tendresse, de douceur; et L'\ tête remplie, et du respectable vieillard, et de Lina, et de Tobie, je regagnai ma petite lial)itation en disant : Si le Ijonheur existe sur la terre, voilà les mœurs, voilà lessentimens qui doivent en assurer la possession.

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d'un paysan des Pyrénées est divisée en trois époques • très-remarquables : il est d'abord berger des montages, depuis l'âge de huit, ans jusqu'à quinze; ensuite il entre dans la classe des cultivateurs; enfin, parvenu à la vieillesse , il devient pâtre des vallées. La plus brillante de ces époques est celle où le jeune liommc est élevé au rang de laboureur :

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aussi la célèl)ie-t-on avec solennité. Aussitôt que le berger des montiigncs a quinze ans accomplis, son père va le chercher pour le conduire dans les champs ou dans la vigne qu'il doit désormais cviltiver^ ce jour mémorable est un jour de fête pour la famille du jeune homme. Je voulus voir cette cérémonie champêtre. J'en parlai à mon bon vieillard , le grand père de Lina , qui m'apprit que Tobic devoit, dans im mois , quitter pour jamais les montages , et ce rocher sur lequel son amour pour Lina l'avoit conduit si souvent. Une circonstance assez singulière ajoutoit encore à l'intérêt de cette cérémonie : le père de Tobie, âgé de 70 ans, devoit, le même jour, renoncer à la classe des cultivateurs pour rentrer dans celle des bergers ; il rassembloit autour de lui quatre fils d'un premier mariage; Tobie étoit enfant d'un second lit, et le plus jeune de ses frères avoit au moins trente ans. Le jour fixé pour la cérémonie arriva

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enfin, je me rendis dans la plaine, trois heures avant le coucher du soleil ; j'y trouvai tous les \ieux pasteurs rassemblés au pied de la montajjne où Tobie gardoit ses troupeaux. Bientôt

après

nous vîmes accourir une foule

de paysans et de villageoises de tout Age, attirés par la curiosité. Lina, conduite par sa mère, vint se placer près de moi, et sans doute elle n'étoit pas celle qui prenoit le moins d'intérêt à la fcte. Cette troupe précédoit le vieillard , père de Tobie, qui s'avança gravement, entouré de ses quatre fds; le vieillard portoit une bêche, et marchoit appuyé sur le bras de l'aîné de ses enfans. Arrivé au bas de la montagne, toute la multitude s'ouvrit pour lui laisser le passage libre; mais le vieillard s'arrêta, en regardant tristement la route escarpée qui conduisoit au sommet de la montagne; il soupira, et après un moment de silence : Je devrois, dit-il, suivant l'usage, aller moi-même cher-

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cher mon fîls, mais j'ai soixaute-dix

ans, et je ne puis que l'attendre!

Eh bien ! mon père , s'écrièrent ses enfans , nous allons vous porter, venez. La multitude applaudit à cette proposition, le vieillard sortit, et ses fils, formant avec leurs bras entrelacés une espèce de brancard, l'enlevèrent doucement et se mirent en marche aussitôt. Toute la troupe villageoise resta dans la plaine; pour- moi, je suivis le vieillard, car je voulois être témoin de son entrevue avec Tobie. Nous marchions lentement, et de temps en temps, le vieillard faisoit arrêter ses porteurs pour leur faire reprendre haleine, pour considérer les lieux que nous parcourions, et qui lui retraçoient le doux souvenir de sa jeunesse; il tressailloit en entendant de toutes parts les sons argentins des clochettes suspendues au cou des brebis et des chèvres, et qu'on ne fait porter qu'aux troupeaux des montagnes; souvent il nous annoncoife

d'avance les objets que nous allions voir; mais souvent aussi, le temps avoit détruit ou changé ce qu'il nous avoit dépeint. Il considéroit tout ce qui s'offroit sur notre passade, avec le double intérêt du sentiment et de la curiosité : à mesure que nous avancions dans notre route, l'expression de sa physionomie devenoit plus vive et plus animée; la joie étinceloit dans ses regards ; il sembloit reprendre une nouvelle vie , en respirant encore j pour la dernière fois, l'air actif et pur des montagnes. Enfin , nous arrivons au terme de notre course; on pose le vieillard sur un rocher; il se lève, et s'appuyant sur sa bèclie qu'il tenoit toujours, il contemple avec ravissement le pays immense qu'il domine ! Dans cet instant, Tobie abandonnant son troupeau, vient se jeter aux pieds de son père, et le vieillard l'embrassant avec attendrissement :

C( Tiens, mon fils, lui dit-il, prends cette bêche qui m'a servi pendant plus

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d'un de mi -siècle, puisses-tu la garder aussi long - temps ! Pour la remettre moi-mcme en tes mains, j'ai prolonge, au-delà du terme ordinaire, des travaux pénibles à mon âge; je quitte aujourd'hui, pour toujours, nos champs labourés et nos vignes; mais tu vas m'y remplacer.... » En disant ces paroles , le vicdlard donna sa bêche à Tobie , et lui demanda sa houlette en échange.

(( O mon père ! dit le jeune homme attendri, recevez encore ce chien fidèle qui m'obéit de})l.uc^ sept ans; qu'à l'avenir , il vous suive et vous défende , il ne m'aura jamais plus utilement servi ». A ces mots, le vieillard ne put retenir quelques larmes qui couloient doucement sur ses joues vénérables ; il caresse le chien que son fds lui présente, et l'animal se débattant dans les bras de Tobie, semble exprimer, par ses gémissemens, la crainte de changer de maître. Cependant, nous reprenons tous ensemble le chemin de la vallée, nous

y relrouvames tous les villageois, et lai fête se termina par nri bal champêtre où j'eus le plaisir de voir danser Tobie avec Lina. Les jours suivans, je retournai dans la prairie; j'y trouvai toujours mes deux bons vieillards, assis l'un a côté de l'autre, sous ]'a])ri du rocher, s'entrctenant de leur jeiuiesse, et surtout de leurs enfans. Lina lui apportoit exactement, à l'heure accoutnmcc, des fruits et du laitage. Tobie n'y étoit plus; mais Lina jetoit toujours les yeux sur le rocher , et voyoit, avec un \if intérêt, l'amitié mutuelle des deux vieillards, c'étoit pour eWe un doux présage. En effet, j'ai su depuis, que les vieillards avoient joui du bonheur de célébrer les noces de Lina et de Tobie, et que Lina est aujourd'hui la plus tendre, la plus heureuse des épouses et des mères.

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