‹ Les souvenirs de Félicie L**Chapitre 2 sur 3 · AVERTISSEMENT · texte numérisé non relu

AVERTISSEMENT

De l'Editeur des Œuvres posthume* de madame de L***.

Ues personnes que j'ai consultées sur les manuscrits que je donne au public, mavoient recommande de ne rieu retrancher ; je n'ai point suivi ce conseiL Il est impossible qu'un ouvrage qu'on n'a écrit que pour soi, ne contienne pas beaucoup de choses que le bon goût ou l'honnêteté doivent faire supprimer, lorsqu'on se décide à faire imprimer l'ouvrage. J'ai laissé dans ce Recueil des critiques littéraires et des plaisanteries du même genre j mais on n'y trouvera point de personnalités, poiijt de ces anecdotes malignes, sinon inventées par l'écrivain, du moins recueillies sans examen, et par conséquent fausses.

Madame de L***, avoit vécu dans le plus grand monde, et dès sa première jci:nessc : elle étoit vive, curieuse, simpU

î 2 AVERTISSEMENT.

et gaie. Elle parle rarement d'elle dans ses Souvenirs y cependant elle s'y peint par sa manière de voir , de conter et d'écrire. Cet ouvrage superficiel et frivole n'est fait ni pour les penseurs ni pour les philosophes , mais il plaira peut-être à ceuii qui aiment le naturel et la variété.

Jtenseuse! Pourquoi ce mot n'estil pas français? Il seroit beau de mettre cette expression à la mode ; mais je crains bien qu'elle ne prenne jamais.

Penseuse! cela est si ridicule à

l'oreille! ne nous en fâchons point.

On croit que nous n'avons besoin ni d'étude ni de méditation , et que le sentiment nous suffit. Ce n'est pas nous refuser une faculté , c'est reconnoître en nous ce don précieux de la nature qui nous caractérise. Nous nous plaignons des hommes qui veulent que nous ne soyons ni esprits foris y ni philosophes , ni politiques , ni jienseuses y mais ils nous répètent : pour être charmantes et toujours adorées, sojes;

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femmes. Que peuvent-ils donc nous dire de plus aimable et de plus flatcur?

Le clievalicr de Chastclux (i) csè venu ce matin déjeûner chez moi. A midi, nous avons été avec lui, pour la troisième fois, chez l'abbé de l'Epée.

Je ne me lasse point de contem{)lor ce6 homme si pieux , si respectable , au milieu de ces enfans infortunés qu'il instruit et qu'il régénère j ce bienfaitcut de l'humanité, qui répare les omissions de la nature, et qui rend au Créateur les êtres qu'il a formés pour le connoître et pour l'adorer. J'aime aussi à considérer tous ces muets; ils ont tant de physionomie, un air si curieux, des regards si \ifs , si perçans : c'est avec les yeux qu'ils écoutent et qu'ils interrogent J'ai entendu là un sourd et

muet de naissance qui parle fort dis-

(O Elle parle de l'auteur, qui n'a pris le litre de marquis de Chastelux que peu d« temps avant sa mort, I^ote de l'Bditmr.

DE FÉLICIE lu***. l5

tinctement : il a dit en latin, et ensuite en français, le Pater et le Credo. Mais ce langage, dépourvu d'inflexions justes, est affreux ; cette voix rauque , dont les sons discordans n'expriment rien , paroît être produite par une machine; on croit entendre parler im automate. En sortant de chez l'abbé de l'Epée, nous avons été nous promener au bois de Boulogne. A propos des muets , le chevalier de Chastelux nous a conté une histoire dont je veux orner mon journal. Je me suis promis de ne jamais ajouter un seul mot aux anecdotes que je pourrai recueillir. Je n'en écrirai point, non-seulement défausses, mais de douteuses, et je les rapporterai avec toute l'exactitude de Fhistorien le plus fidèle. Quant aux petites historiettes de société, dont les personnages ne seront point connus , je serai beaucoup moins scrupuleuse; je les conterai à ma manière; elles ne seront pour moi que des espèces de romans. Celle

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du chevalier de Cliastelux est dans ce genre j il assure néanmoins qu'elle est vraie : il me semble que , sur ce sujet , on pouroit faire une jolie Nouvelle • mais je vais Técrire sans art et sans développement, à peu près comme on me l'a contée.

L'un des infortunés élèves de l'abbé de l'Epée, nommé Darmance , fds unique d'xin gentilhomme de Normandie, perdit son père à ving-cinq ans, et se trouva possesseur d'une terre de dix mille livres de rente , et d'une jolie maison de campagne , près de Paris, à Saint-Mandé. Ce fut là qu'il s'établit.

Darmance, sourd et muet de naissance, avoit rocu de son vertueux instituteur tout ce qui pouvoit contribuer à le consoler d'une telle infortune. D'ail-» leurs, il sembloit que la nature eût pris plaisir à le dédommager d'une grande injustice, en lui prodiguant des dons qu'elle accorde rarement réunis : une figure charmante , un esprit juste ,

DE F^LICIE I. . 17

rlondu, ime âme sensible et généreuse.

11 aimoit passionnément la lecture, il dcssinoit supérieurement^ mais ne pouvant se plaire dans le monde , il crut que son malheur le comdamnoit à vivre dans une profonde solitude. Je ne puis, se disoit-il, communiquer avec les hommes que par mes actions, ne cherchons donc que ceux que l'on peut servir, toucher et soulager par sa conduite et non par des discours. Le pauvre , en recevant mes bienfaits , comprendra ces pensées que je ne saurois exprimer ; et même l'infortuné que je ne pourrois secourir m'entendra, il me

verra pleurer avec Ini Ces douces

idées consoloient le bienfaisant Darraance ; il auroit pu être, sinon heureux, du moins paisible, sans la réflexion accablante que jamais une compagne aimable n'achèveroit d'embellir sa retraite. Il ne pouvoit entrevoir une belle femme sans éprouver une sensation douloureuse ; il n'osoit se livrer

l8 LES SOUVENinS

au plaisir de la regarder; son cœur ému

répétoit alors en gémissant : Ce n'est

pas moi qu'elle aimera

Dans l'une des belles matinées da mois de mai , Darmance , après une longue promenade dans le bois de Vincenncs, s'assit au pied d'un arbre. Ses regards erroient, avec distraction , 'sur une allée (\m se trouvoit vis-à-vis de lui, lorsqu'il aperçut une jeune personne qui s'avançoit lentement, et tenant par la main un enfant de douze ou treize ans. La vue d'une femme qui paroissoit jolie, Ht soupirer Darmance.

La solitude du bois , désert alors ( il n'étoit que huit heures ) , ajoutoit à son émotion , qui s'augmcntoit à chaque pas que faisoit l'iuconnue; car plus elle s'approchoit de lui, et plus il la

trouvoit belle Tout à coup il la vit

chanceler et toml)er. Aussitôt Darmance se lève, court à elle, l'inconnue étoit couchée sur le gazon , et sans connoissancc, dans les bras du Jeune garçon

DE FKLICIE L***. ig

fondant en larmes- elle avoit passé sur une souche d'arbre, et venoit de se donner une entorse. L'enfant parloit vainement à Darmance; mais ce dernier tirant un flacon de solde sa poche, le fît respirer à l'inconnue, qui, presque au même instant, ouvrit les yeux. Darmance attendoit ce premier regard, et il s'étonna de n'y pas trouver l'expression de la surprise que sa jTi-ésence devoit inspirer , car il étoit à genoux devant elle. L'inconnue avoit les plus heaux yeux du monde, mais l'indifférence et la mélancolie s'y peignoieut d'une manière frappante, Darmance, ne sachant j)as qu'elle s'étoit donné une entorse , voulut l'aider a se lever. A peine eut-il touché sa main , qu'il la

vit rougir et s'étonner Il tressaille ,

il vient de s'apercevoir qu'elle est

aveugle Son cœur sensible saisit

avec transport le doux prétexte d'une tendre pitié pour se livrer à l'amour.

Vn lien puissant que rien ne pourra

30 LES SOUVENIRS rompre, la sympatliic du malheur l'attache pour jamais à cette jeune infortunée Il prend ses tablettes, il écrit

quelques lignes, et les présente à l'enfant qui, par bonlieur, savoit lire, et même écrire. Alors la conversation s'étalilit entr'eux. Darmance apprend que l'enfant, appelé Léon, est le frère de la Ijclle Herminie, que cette dernière a le pied droit démis, qu'elle souffre jjcauconp, et qu'il est impossible qu'elle puisse regagner sa maison , qui n'est cop.îndant qu'à un demi-quart de lieue. Aj)rcs cette explication, Darmance écrivit, et lit lire à Léon ces mots : Conduisez-nous cm lieu que vous hahilez. Ensuite il prit dans ses bras Herminie , quoiqu'elle se débattît un peu ; et, chargé de ce doux fardau , il se mit en marche. Au bout d'un quart d heure, Léon s'arrêta devant une petite maison isolée, placée sur la lisière du bois. On frappe; on entend aussitôt les aboiemcns d'un gros chien, et le pas

DE FiLlClE h***. 21

lourd et traînant d'une vieille servante qui accourt et qui vient ouvrir. Léon se précipite vers une salle basse, pour aller prévenir sa grand'mère; Darmance le suit, entre dans la salle, et poseHerniinie dans un fauteuil de cuir noir, que vient de quitter la grand'mère pour aller au-devant de sa petite-fille. Léon se jette au cou de Darmance pour le remercier ; Darmance l'embrasse tendrement, et disparoît. Tout, dans cette humble maison, annonçoit, non la misère, mais la pauvreté; et cette remarque fut pour Darmance un nouveau sujet d'intérêt. Elle est pauvre, se disoit-il , elle est malhuereuse , elle est charmante , peut-être ne serai- je jamais son époux; mais je suis sûr, du moins, de devenir son appui. Cependant , comment parviendrai -je à lui Élire connoître mes sentimens? Qu'elle communication peut exister entre

nous ? Ah ! malgré son malheur et

le mien, si son âme est sensible, nous

22 LES SOUVENIRS saurons rions deviner et nous entendre.

Le lendemain matin, Darmance envoya chez Herminie une corlieille remplie de fruits et de fleurs. Ce présent fut reçu avec une joie naïve : Herminie déjà s'intéressoit à Darmance', elle compatissoit à son maliieurj elle étoit vivement toucliee de sa bonté : d'ailleurs , Léon lui avoit fait une description si charmante de sa iîgure et de ses manières! Herminie n'étoit aveugle que

depuis trois ans ; à douze ans, une cataracte s'étoit formée sur ses yeux j peu de mois après , elle avoit entièrement perdu la vue. Les médecins, consultés, avoient répondu <jue l'on ne pourroit faire l'opération avec sûreté que lorsqu'Hern>inie auroit atteint sa dix-septième année : elle n'avoit encore que Bcize ans et demi. Privée de son père depuis le berceau, elle avoit reçu de sa mère uue première éducation très-soignée, mais qui s'étoit trouvée totalement suspendue dans sou adolescence ,

par la mort de sa mère, par la privation de la vue, et par la ruine entière de sa famille.

Herminie, confinée dans une retraite absolue depuis l'âge de douze ans, avoit conservé l'innocence et toute la naïveté de l'enfance; son. humeur seule avoit changé : elle étoit devenue profondément mélancolique, elle regrettoit et pleuroit sa mère comme dans les premiers jours de son deuil. Rien n'ayant pu la distraire de sa douleur, die la ressentoit chaque jour tout entière comme la veille. Dans les ténèbres qui l'environnoient, dans la tristesse et la monotonie de sa vie, le temps pour elle sembloit être immobile. Nul changement, nulle révolution ne l'avertissoit de son mouvement et de sa fuite.

Cependant Darmance , après le dîner, se rendit chez Herminie* il la trouva souffrante encore, mais assise à côté de sa vieille grand'mère^ cette dernière, ii^pe de quatre-vingts ans, avoit im petit

rouet posé sur ses genoux, et filoit; Hcrniiuie, placée devant un vieux clavecin disccr.l, tâchoit, suivant sa coutume, de se rappeler les leçons de sa première jeunesse j elle cliantoit une romance en s'acconipagnant. Au milieu d'un couplet, elle s'étoit arrêtée tout à coup en rougissant Elle avoit entendu ouvrir la porte, et sentant en même temps une odeur d'ambre se répandre dans la chambre , elle reconnut ce parfum qu'elle avoit senti la veille dans les cheveux de Darmance ; elle devina que c'étoit lui, et elle prononça son nom.... Le jeune Léon en fut si surpris , que lorsque la conversation par écrit fut établie entre lui et Darmance, il lui rendit compte de ce trait. Herminie, interrogée par Léon , avoua qu'elle devoit sa pénétration à la poudre ambrée que portoit Darmance, et tUe ajouta que ce parfum, nouveau pou. elle, lui paroissoit préférablcà celui de toutes ks fleurs. Le soir mêr^ie , elle reçut un coffre rem-

pli de sachets d'amlirej elle le serra soigneusement, et ne s'en parfuma point:

car, dit-elle k Léon, si j'en portois, je ne distinguerois plus Darmancc , et quand il est dans le salon , je ne saurois plus s'il s'éloigne ou s'il se rapproche de moi. Souvent Herminie, dans l'absence de Darmancc , allolt ouvrir son coffre, et respirer avec délices ce parfum si doux. Ah ! disoit-elle, il me semble qu'il est là!... et cependant ses pleurs couloient ; mais pour elle , verser des larmes , c'étoit aimer. Elle avoit tant pleuré sa mèreî... Depuis long -temps, dans son âme et dans son imagination , le sentiment étoit inséparable de la douleur. Néanmoins , un intérêt nouveau formoit enfin une époque dans son existence •, depuis qu'elle connoissoit Darmancc, les jours se snccédoient pour elle; le matiii elle attendoit le soir aveo impatience; le soir, en se couchant, elle pensoit au lendemahi.

Darmance, de son côté, n'étoit occupé

([ue d'IIcrminic : instruit de tous les détails de sa vie par Léon, il pcnsoit, avec plaisir, cpic iion-seulcment aucun éloge de sa beauté n'avoit altéré son innocence, mais qu'elle-même ignoroit ses charmes : il avoit appris avec joie , qu'elle conservoit l'espérance de recouvrer la vue ; il se représentoit , avec ravissement, le bonheur de la voir fixer sur lui SCS regards- cependant il n'envisageoit pas sans inquiétude une telle révolution dans le sort d'Herminie.

IN'ayant plus alors qu'à se louer de la nature , auroit - elle les mêmes sentimens pour le malheureux Darmance? Et comment se contenter désormais de sa

seule compassion ? La présence

d'Herminie dissipoit facilement ces craintes affligeantes : il étoit si bien acceuilli dans cette petite maison dont tous les habitans recevoient de lui tant de marques d'intéiêt ! Il donnoit de l'argent à la servante f<lo la soie pour filer à la vieille grand'mère, des joujoux

r>E FÉLICIE L***. 27

à Léon, des fruits et des fleurs à la belle Hcrminic , et des gimbleltes au gros chien. Aussi, quand il arrivoit, tout le monde étoit en mouvement; la servante accouroit toute essoufflée , le chien venoit le caresser, Léon se jetait dans ses bras et s'établissoit sur ses genoux , la lionne vieille mère s'égayoit à sa vue , Herminie rougissoit et soupiroit. Tous les matins elle recevoit , dans la corbeille ([u'on lui apportoit de la part de Darmance , un bouquet de violette qu'elle portoit tout le jour. Chaque soir, on prenoit du thé; alors Darmance demandoit le bouquet de violette d'Hcrminiej elle le tiroit de son sein, Darmance l'effeuilloit , et le prenoit en infusion au lieu de thé.

Darmance , sachant que le clavecin d'Herminie étoit discord, le lit accorder pendant qu'elle étoit à la promenade. Léon , dans le secret de cette attention , pressa sa sœur de jouer du clavecin , qu'elle négligeoit beaucoup

depuis qu'elle connaissoit Darmance :

Non, dit Hermiiiie , je n'aime plus la musique. Et pourquoi? demanda Léon, lu chantes si bien ! Mais à quoi bon ?

reprit Hernjinie en soupirant Elle

répondoit à sa pensée, et elle ajouta qu'elle ne désiroit qu'un talent , celui d'écrire. Si Dieu me rend la vue , povusuivit-ellc, ce sera la première chose que je rapprendrai. Darmance , instruit de cet entretien , > oie à Paris , il va chez le vertueux instituteur des aveugles (i), il en obtient la machine ingénieuse avec laquelle on peut écrire en relief et lire par le tact. 11 revient à Saint -Mandé. Herminie, transportée de joie de cette invention , devient l'écolière de Darmance; pouvoit-elle ne pas faire de rapides progrès ! Elle avoit su écrire , elle forma toutes ses lettres avec facilité, et bientôt le nom de Darmance se trouva tracé sous ses doigts ; bientôt elle fut

CO M. Hauy.

DE FKLICIE I.***. 29

en état de s'entietenir avec lui. Combien ces premiers entretiens leur parurent délicieux ! ils y goiitoicnt tout le bonheur que deux amans éprouvent en se retrouvant après une longue absence.

Ils n'a voient pas besoin de se connoître mieux , depuis long-temps leurs cœurs s'entendoient si bien ! Mais ils jouissoient du charme de n'être plus séparés et de pouvoir se communiquer, avec détail , leurs pensées et leurs sentimens. Ce fut ainsi que s'écoula l'été. Herminie vit .'irriver le mois de septembre avec «ne vive émotion : dans quelques jours, disoit-elle, je verrai Darmance, ou j'aurai perdu , pour jamais, l'espérance de le voir....

Darmance voulut se charger du soin ■de choisir le chirurgien qui devoit faire cette opération intéressante, et au jour indiqué, il amena l'oculiste le plus célèbre de Paris. Darmance désira qu'il se fît accompagner da l'un de ses élèves , jeune chirurgien , d'une jolie figure j

OO LES SOUVENIRS car Darmance vonloit éprouver , non le cœur , mats riusllnct d'Hcnniiilc.

L'amour est crédule et superstitieux ; les prodiges ne sauroient l'étonner , il croit avoir le pouvoir de les produire tous. Darmance prit un habit noir, semblable à celui du jeune chirurgien , et pendant l'opération, il se tint à côté de lui. L'opération réussit parfaitement.

La vue et la lumière furent rendues à Herminic ; son premier mouvement fut pour la nature, elle se jeta dans les bras de sa grand'mère, et elle embrassa 1 éonj ensuite , se retournant , elle vit Darmance et le jeune chirurgien : ils avoient l'un et l'autre à peu près la même taille et la même couleur de cheveux ; ils étoient tous les deux vêtus de même, et tous les deux immobiles; mais Herminie avoit tant questionné Léon sur la figure de Darmance, qu'il étoit impossible qu'elle pût le méconnaître ; d'ailleurs , sa physionomie avait une expression si frappante Herminie

DE FELICIE L,***. 01

n'hésita pas. Elle tira de son sein leLouquet qu'elle avoit, comme de coutume, reçu le matin , et elle l'offrit à Darmance qui, pénétré de joie, de reconnoissance et d'amour , saisit sa main, et la baigna des plus douces larmes.

Herminic fut bientôt guérie, il scmbloit que le bonlieur hatut sa convalescence. Darmance lui avoit fait promettre quelle ne se regarderoit dans une glace qu'en sa présence, et le jour où elle pourroit sortir de sa chambre.

Il ii*y avoit dans toute la maison qu'un petit miroir fêlé^ dont se servoient tour à tour la grand'mère , la servante , et Léon ; mais Herminie , fidèle à sa promesse, n'auroit pas souffert qu'on l'apportât dans sa chambre.

Darmance , plus amoureux encore depuis qu'Herminie avoit recouvré la vue , étoit aussi beaucoup plus agité.

Elle va donc perdre , se disoit-il , cette aimable ignorance de ses charmes et de leur pouvoir! elle va se connoître, elle

s'enorgueillira peut-être de sa beauté..... du moins elle en sera surprise, elle en

verra l'cfTet dans tous les yeux et

moi, je la verrai l'objet de l'admiralion universelle, et je n'entendrai ni ce rpi'on ïui dna, ni ses réponses; je pourrai tout craindre cl tout supj)oser. .... Efliayé de ces réflexions, Darmance, craignant d exposer le bonheur de celle qu'il adoroit, la iit liie dans son cœur. Il avoua qu'il seroit jaloux : Laissez-moi toujours la gloire et la douceur de me charger de voire sort ( ccrivoit-il ),soye| ma^ sœur, je ne suis pas digne de devCniv* votre époux. Oh ! combien il est facile de rassurer l'objet qu'on aime passion-

jjémcnt ! on sent si bien tout ce qu'il

faut dire ! toutes les expressions qu'on emploie ont tant de force et d'énergie!.... Herminie, en deux lignes, dissipa toutes les inquiétudes de Darmance.

Elle prit l'engagement de renoncer à jamais au monde et à de vains amusejncns dont Ha) inancc ne pourroit jouir.

DE FÉLICIE I ***. 5b

Enfin , elle proposa de quitter pour toujours les environs de Paris, et d'aller se fixer dans la terre que Darmance possédoit en Normandie.

Deux jours après cet entretien, Darmance, un matin, arrive chez Herminie ; elle étoit avec sa grand' mère et son frère. Darmance fit poser dans la chambre une grande glace couverte d'un voile : ensuite prenant Herminie par la main , il la conduisit vers la glace qu'il découvre ; Herminie se regarda : (C Oh ! €ommc je suis grandie » ! s'écria-t-elle. En disant ces paroles, elle fixe ses yeux sur la glace, elle examine sa figure avec un air de complaisance dont l'inquiet Darmance fut Idcssé. Comme elle se contemple ! se disoit-il ; qu'elle expression sur son visage ! Ah ! dans une femme la vanité satisfaite ressemble si

bien au sentiment! Herminie se

regardoit toujours avec émotion. Tout à coup elle fond en larmes, et ge tournant vers Léon : « Hélas ! dit - elle ,

comme je ressemble à ma mère»! C'étolt

là tout ce qvi'elle avoit remarqué

Darmance reçoit de Léon l'explication d'un mouvement qui lui paroît si extraordinaire. Pénétré jusqu'au fond de l'àmc, il tombe aux pieds d'Herminie :

oli ! que, dans ce moment surtout, il la trouvoit belle !.... Darmance épousa la sensible Herminie ; il ne la sépara ni de sa grand'mère, ni de son frère. Il partit pour la Normandie , avec cette nouvelle famille dont il éttjit le bienfaiteur j Herminie , dans une profonde retraite , conserve son bonheur et ses vertus 3 Darmance, le plus heureux des époux et des pères, pardonne à la nature , et chaque jour il s'applaudit de son sort, et remercie le ciel.

Quelle jolie anecdote M. de

Thiars vient de me contei ! il est trop . tard ce soir pour l'écrire, ce sera pour demain.

DE Fi'lLICIE L***. 55

Voici l'anecdote que j'ai recueillie du comte de Thiars, et dans laquelle il joue un grand rôle.

Dans la jeunesse du roi (i) ( et par conséquent la sienne , car ils sont de même âge ), M. de Tliiars, se trouvant à Fontaineljleau , à l'un des voyages de la cour , logea au cliateau dans un appartement situé au - dessous de celui de madame de Mailly , qui n'ctoit point encore maîtresse déclarée , et dont même personne , à cette époque , ne soupçonnoit l'intrigue avec le roi. Une espèce de terrasse ou de plate-forme , tenant à l'appartement de madame de Mailly 1 contenoit quelques tuyaux de cheminée des étages inférieurs , entre autres le haut de la cheminée du comte de Thiars , dont la chambre à coucher étoit en partie placée sous cette terrasse.

Un soir, M. de Thiars se retiroit à

(i) Louis XV,

deux heures après minuit pour s'aller coucher; il rencontra dans un corridor le comte de Bissy , son frère, et ayant à lui parler, il l'emmena chez lui. On étoit aux derniers jours de l'automne , il faisait froid ; les deux frères s'établirent au coin du feu , et après avoir causé de quelques affaires, la conversalion tomba sur le roi; ils étoient tous les deux dans un moment de mécontentement et d'humeur, et le roi ne fut pas épargné : ils parlèrent de ses défauts et de ses vices , non - seulement avec aigreur et mépris ; mais avec exagération ; ils avoient sur ce sujet épuisé tous les traits de la satire, lorsque tout à coup un son terrible, parti du haut de la cheminée, leur coupa la parole; une voix foudroyante ( c'était celle du roi ) prononça distinctement ces mots : Taisezvous , msolens M. de Thiars et son

frère restèrent muets , immobiles ; ils se crurent perdus sans retour — ils ne è'étoient point trompés , c'étoit en effet

DE FELICIE L,'^'^. O7

le roi qui , en sortant de chez madame de Mailly, et en s'arrêlant sur la terrasse, les avoit écoutés par le tuyau de la cheminée. Quand le premier mouvement de surprise et de terreur fut passé, on délibéra sur le parti qui restoit à prendre dans cette effrayante conjoncture , et l'on pensa que la fuite étoit impossible , qu'il falloit se résigner et attendre avec courage l'événement. Le reste de la nuit parut bien long. Les deux frères , qui ne doutoient pas qu'on ne vînt les arrêter pour les conduire à la Bastille, n'entendoient pas le moindre bruit sans frémir. Le grand jour augmenta leur frayeur 3 le mouvement qui se fit dans le château, sembloit à chaque instant réaliser leurs craintes sinistres ; cependant rien ne parut, ils commencèrent à se rassurer un peu ; ils entendirent sonner dix heures , et ils prirent la courageuse résolution d'aller au lever du roi. Ils s'y rendirent : tout le monde fut frappé de leur pâleur et de leur

38 liES SOUVENIRS

changement. Le roi jeta sur eux un regard fixe et sévère , ensuite il détourna les yeux. Ils eurent encore , pendant quarante-huit heures, la crainte d'être arrêtés ou exilés , ou du moins bannis de la cour; rien de tout cela n'arriva. Le roi qui, jusqu'alors, les avoit traités avec distinction , cessa totalement de leur parler et de les regarder. Depuis cette époque, trente ans se sont écoulés, et dans cet espace de temps, jamais le roi n'a démenti cette froideur vindicative j jamais il ne leur a donné le moindre signe de bienveillance , ni ne leur a fait essuyer la plus légère injustice. Ils ont fait leur chemin , ils ont été privés des faveurs de la cour, mais ils ont obtenu des récompenses méritées , ils n'ont point éprouvé de passe-droits. Le roi s'est toujours souvenu de leur oifense, et ne s'en est jamais vengé. Qui ne jugeroil le roi que sur ce trait, lui croiroit autant de caractère que d'équité. Vu prince d'un mérite supérieur, mais eni-

DE FBIilCIE L***. 3g

vré de sa gloire , ne se seroit peut-être pas aussi bien conduit en pareil cas ; c'est que , malgré des qualités éminentes , l'orgueil est souvent un obstacle à la véritable grandeur.

J'ai vu aujourd'hui Lekain donner à un débutant une leçon de déclamation; ce jeune, homme, au milieu de la scène, saisit le bras de la princesse ; Lekain , choqué de ce mouvement , lui a dit : Monsieur , si vous voulez paroitre passionné y ayez l'air de craindre de toucher la robe de celle que vous aimez.

Que de sentiment , et combien de choses délicates dans ce mot ! On les retrouve toutes dans ce jeu parfait de cet acteur inimitable. Aussi madame d'Ilénin a -t- elle dit qu'elle ne connoît que deux hommes qui sachent parler aux femmes : Lekain et M. de Vaudreuil.

Je viens de passer huit jours à Brjiue,

4o lits SOUVENIRS

chez madame d'Egrnont la mère ; j'ai vu là M, de Croy, que la feue reine (i) appelait rinvalide de Cyihère. Il est impossible de mieux peindre en deux mots. M. de Croy est un vieillard éclopé , goutteux , boiteux , avec des cheveux blancs bien parfumés , un habillement négligé en apparence , mais de la plus grande recherche 5 il porte beaucoup de bijoux gothiques, chargés de vieux chilhes et d'emblèmes, devenus , avec le temps , si communs , qu'on les trouve sur tous les écrans. Tout ce qui vient du sentiment ne vieillit point 5 mais la galanterie subit le sort des modes; ce qui étoit du meilleur goût, dans ce gem-e, il y a trente ans, paroîtroit ricidule aujourd'hui. Les tal)atières de M. de Croy sont d'un poids énorme , parce qu'elles sont toutes à secret , c'est-à-dire qu'elles renferment de vieux portraits caches là n)ystérieu-

<i) La femme de Louis xv.

DE FÉIilCIE L***. 4i

scmcnt depuis un demi-siècle, et que l'on pourroit montrer maintenant sans indiscrétion, car assurément personne ne les reconnoîtroit. M; de Croy , bien loin d'être galant avec les jeunes per^sonnes , les regarde et leur parle avec une froideur et une sécheresse qui vont jusqu'au dédain ; il n'a plus l'espoir des conquêtes : cela donne de l'humeur quand on avoit placé là tout son orgueil j mais il vante avec extase les beautés célèbres de son temps , et ces éloges sont toujours mêlés de quelques épigrammes sur la jeunesse actuelle. Il a de la causticité j il est sombre et mélancolique 3 je le plains : que peut-il faire d'un amour-propre, ardent et désœuvré, qui ne sait plus oii se prendre? C'est un malheureux être qu'un vieil i invalide de Cythère.

Qui n'a pas l'esprit de son âge , De son ûge a tout le malheur (i).

(1) Voltaire.

Le jour (le mon départ pour Braine , j'ai dëjeùné avec madame de Puisieulx , chez madame d'Ej^mout la jeune (i).

Cette dernière, quand elle n'est pas souffrante ou préoccu})ée, est aussi agréable à entendre cpi'à regarder • son esprit ressemble à son charmant visage, il est rempli de grâces et de finesse. Durant cette conversation , madame d'Egmont m'a confirmée dans l'opinion que j'avoiy si^r le tc^lrinient du cardinaî de Richelieu , eîîe nous a dit que le maréchal de Richelieu avoit écrit et répété à Voltaire qu'il étoit inconcevable qu'il s'obstinât a révoquer en doute l'acte le plus authentique , dont l'original existoit, etc.; mais qu'à tout cela Voltaire avoit répondu que , dans cette occasion , la vérité étoit si peu vraisemblable qu'il ne se rétracteroit point.

Comment se fait -il qu'un homme, avec une jolie figure , infiniment d'es-

(i) Fille du maréclial de RlchKlieu.

piit, (les talens agréables, de la douceur et de la bonté, soit ennuyeux et

ridicule? C'est M. de P"^* qui me

cause cet étonnement; point de goût, peu d'usage du monde, et beaucoup d'amour-propre : voilà , je crois 1 explication de cette espèce de phénomène.

Le seul beau visage de soixante ans que j'iiyc jamais vu, c'est celui de la duchesse de lu Vallièrc-, quoiqu'elle ait dans la taille un défaut très-visible, sa figure a dû être céleste. On dit que lorsqu'elle parut à la cour, le vieux duc de Gèvres, bossu comme Esope, s'écria, en la voyant : Nous avons une reine !

Il y a des manières de parler et des phrases vulgaires qui méritent d'être méditées, car elles ne sont devenues aussi communes, que parce qu'elles ont un sens d'une profonde moralité : par exemple , rien n'exprime mieux que les deux phrases suivantes, les différences de qualités et de conduite, qui

^i^ LES SOUVEi^IRS

doivent se trouver entre les hommes et les femmes.

// a fait parler de lui , est toujours un éloge , cela veut dire qu'un liomme s'est distingué par ses talens ou ses actions.

Jille a fait parler d'elle y est toujours un blâme... Cette phrase signifie cjue la conduite d'une femme n'est pas irrépréiieiisihle !.... 11 est donc évident que, pour nous, la véritaljle gloire ne sera jamais dans la célébrité!.... Cela fait rentrer en soi-même. *

J'ai passé hier une délicieuse isoirée chez mon amie la comtesse d'Har. ...

nous étions tète à tête, elle m'a lu une charmante comédie de sa composition ; je lui proposai d'en faire une lecture à sept ou huit personnes de notre connoissance : Non, m'a -t- elle répondu, c'est une indiscrétion d'amour-propre, qui n'est excusaljle qu'avec ses amis intimes. Madame d'Har.... ne veut pas faire parler d'elle : que cela est sage !

On cite d'un monsieur de Laitre, homme d'esprit, mort il y a quelques années, des traits singuliers d'égoïsme*, en voici un qui, selon moi, surpasse tous les autres.

M. de Laitre étoit l'ami de madame de B***, et durant un hiver, livré à la dissipation du grand monde, il fut long-temps sans la voir, quoiqu'il la sût malade. Quand il retourna chez elle, il la trouva sur sa chaise longue. Elle lui reprocha son absence, en ajoutant qu'ayant toujours été malade, elle avoit souffert les pins cruelles douleurs. — Maid, depuis quand ètes-vous donc malade? demanda M. de Laitre. — Depuis, six semaines. — Bon Dieu ! six semaines ! comme le temps passe !....

Ce même M. de Laitre contolt un jour fhistoire suivante: — Vous savez comme j'aime S*** : j'étois hier à la chasse avec lui; son cheval se cabra et se renversa sur lui. Je volai à son secours. J'avois un saisissement affreux. Je dégageai

S*^* de dessous son cheval; il ii'avolt aucune l)lessure, mais il étoit d'une pâleur elFrayante; je vis qu'il alloit s'évanouir. Heureusement que je porte toujours sur moi un flacon plein d'eaude- vie ; je le tirai de ma poche et je l'avalai, car je sentis que j'allois moimême me trouver mal.

Ainsi , dans l'émotion même d'une vive pitié; cet homme trouvoit encore le moyen d'être profondément égoïste.

— Mademoiselle Sainval (la cadette) , qui m'a donné des leçons de déclamation, me demanda, ces jours passés, d'aller à la comédie française lui voir jouer Chimène, j'y fus. Mademoiselle Sainval me parut charmante dans ce rôle; mais je lui dis, le lendemain, que je n'approuvois point qu'elle vînt demander vengeance avec autant de force et de chaleur que si le meurtrier lui eût été indifférent. J'aurois désiré qu'en remplissant ce devoir de pitié filiale,

DE FJÎILICIE lu***. 47

en criant : « Sii'ej, Sire ^ Justice » / elle eût joué de manière à faire entrevoir ce qu'elle devoit souffrir en demandant la mort de son amant. — On a déjà fait cette remarque^ m'a répondu mademoiselle Sainvalj mais il n'est permis à aucune actrice d'y avoir égard, une tradition très-respectalJle nous en empêche. Nous savons que le grand Corneille défendit expressément à l'actrice qui jouoit Cliimène, de mettre dans ce rôle la nuance que vous désiiiez , parce que, dit-il, Cliimène vient de voir le corps de son père dont le sang fume encore, et qu'après un tel spectacle, et dans un tel moment, rien ne peut en elle rappeler le souvenir de son amour j elle doit être toute entière à la nature.

— Cette explication m'a fait rougir de ma critique. Quelle est belle cette tradition! 11 faut louer aussi les comédiens qui savent la respecter comme ils le doivent à tous égards.

M. de Chauvelin, l'ami du roi (i),a été frappé d'apoplexie dans les petits appartemens, et est mort subitement en jouant avec le roi. Il est universellement regretté. Il joignit à beaucoup de finesse dans l'esprit , le caractère le plus aimable. Peu de jours après sa mortj le roi fut à Choisy , un des chevaux de son attelage s'abattit et mourut sur la place. Quand on vint dire cet accident au roi, il répondit : C'est comme ce pauvre Chauvelin ! Tout le monde cite avec indignation ce mot étrange, et peut-être n'a-t-il pas l'atrocité qu'on y trouve; ce n'est peut-être qu'une bétisc, qu'une espèce de naïveté ridicule. Quelqu'un qui étoit dans la voiture du roi, m'a protesté qu'il a fait cette odieuse comparaison avec attejidrissement. Cependant le roi ne manque pas d'esprit. On cite de lui plusieurs bons mots, et il écrit, dit-

(i) Louis XV.

on, fort ])ieii. Mais on juge trop léj^èremeiit les rois sur des mots irréfléchis et sur Jes phrases déplacées qui leur échappent qnclquefois. On ne songe pas qu'ils n'ont aucun usage du nioiide.

Ils ne causent point: quand ils parlent, c'est beaucoup, c'est tout. Leurs mauvaises plaisanteries ne tombent point; ils ne sont jamais rectifiés par une répartie piquante, ni formés par la conversation. D'après tout cela, il faut avouer qu'un roi qui a du goût et qui n'en manque en rien, est une espèce tle prodige. Voilà ce qu'était Louis xiy, quoiqu'il eût eu l'éducation la plus négligée. Mais aussi, loin de craindre les gens d'esprit, il Sv3 plaisoit à les rassembler autour de lui, et toutes les femmes qu'il aima furent très-distiguées par leur esprit.

— Je viens de lire une satire en vers de M. C***^**, contre certains académiciens et les encyclopédistes.

5o LES SOUVENIRS

Quoi! dit l'auteur ,

Je ne pourrrii trouver d'Alembert précieux ,

Dorât iinprriinent (i^i, Condorcet ennuyeux,

Et Tiiomas assommant, quand sa lourde éloquence

Souvent, pour ne rien dire, ouvreune bouclie immense î

La bouche immense de M. Thomas est une expression très-plaisante , et qui peint à merveille l'empîiase de cet écrivain. Nous avons bien encore quelques auteurs qui ouvrent aussi des hau-^ ches immenses pour dire pompeusement des trivialités, ou pour se louer eux-mêmes, ou |>our débiter des phrases inintelligil^lcs.

— J'ai dîné aujourd'hui avec M. de Rhulhère. H a beaucoup d'esprit ; mais la manie de tirer des résultats piquans des plus petites choses, le fait souvent tomber dans la puérilité. Il me semblei que son esprit a plus de finesse que

(i) Dorât n'étolt ni académicien, lù encyclopédiste. Note de l'Mlditeïir,

DE FÉLICIE li***. 5l

d'étendue. Il est dcccsgensqiii se croient observateurs , parce qu'ils sont curieux et malins. Je croirois que, pour bien observer, il faut surtout une parfaite impartialité , et la méchanceté n'est jamais impartiale. Pandant le dîner , M. de Rliullière m'a conté que, voyageant il y a quelques armées, il se trouva dans une voiture publique avec une trèsf jeune relegieuscj il lui demanda à quel âge elle avoit fait ses vœux. — Ah! monsieur, répondit-elle en soupi^ rant, il y a un an,, j'avois seize ans, j'étois bien jeune alors!.... Ce trait est joli, je répondrois qu'il est vrai; je ne crois pas que M. de Rhullière puisse inventer un mot naïf.

Je viens de passer trois semaines à Rambouillet, j'ai obscvé que les étiquettes sont beaucoup plus rigoureusement suivies là que chez les autres princes, et cela doit être : les princes

léi;itimés ont Loiijoius une sorte d'inquiétude va^uc sur leurs prérogatives, que ne sauroient avoir les vérita[)lGS princes du sang. Cette réflexion n'a cerlciinement pris pour objet M, le duc de Penlhièvre, qu'une vertu parfaite ( parce qu'elle vient de la véritable source de la perfection ) met au-dessus de toutes les petitesses de l'orgueil. L'observance minutieuse des éli(j[uettes n'c&t en lui qu'une habitude oontraetéo dès l'enfance , et entretenue , à dcs' sein, par les gens qui lui sont attachés. Mais ce qu'il ne doit qu'à ses propres lumières et à la sagessj de son esprit, c'est celle politesse exacte, attentive , qui le dialinguc entre tous les princes : il n'y a point de particulier qui en ait une aussi recherchée, et nul iioni' me de la société ne montre aux femmes j)lu.s d'égards, et ne les traite avec plus de respect : aussi la noblesse ( toujours en querelle avec les princes , ne lui a-telle jamais rien disputé. M. le eluc de

DE Fi.L,irrr i/"", 53

Penthièvre est trop pieux , trop cliarital)le pour avoir à\i faste. Il ne donne point de fêtes, point de bals; il donne rarement de grands soupers. Il sait faire de sa fortune un autre usage, et cependant, des qu'il ouvre sa porte, tout le monde y court avec empressement; en lui rendant des hommages, on ne pense point se soumettre à une vaine formalité, on croit remplir un devoir indispensable. Disons, à la gloire des gens du monde, que si l'iutcrét et le plaisir leur font faire tant de démarches, la vertu bien reconnue les attire aussi : ils v croient difficilement; mais lorsqu'elle ne leur paroît ni douteuse, ni suspecte. ils savent l'honorer.

J'ai vu à Rambouillet mademoiselle Bagarotti, sur laquelle le chevalier d$ Boufilers a fut une chanson si plaisante ; elle m'a conté d'un de ses amis, un trait qui m'a frappée. C'est un financier Irèsriche, qui n'a qu'un fils unique. Ce jeune homme, né avec de l'esprit et <le

54 LES SOUVENIÎÎS

rinlelligencc , avoit une telle passiorl pour le jon, qu'il emplovoit tous ses momens de loisir à jouer aux cartes, et sians cesse distrait par ce goût, il n'apprenoit rien. Cette passion bien avérée (l'enfant avoit alors douze ans), le père lui ota tous ses maîtres, et lui dit : <c Je / y> vois avec peine que vous n'avez de y> goût que pour le jeu j vous n'aurez )) par conséquent aucun agrément dans )) la société; mais, comme vous serez y) joueur, je veux du moins que vous y> ne soyez dupe que le moins possible. )) Ainsi, au lieu des maîtfes que vous 5) aviez, je vous en donnerai de tous y) les jeitx imaginables ». En effet , on lui donna des maîtres de piquet, de ■vvisk, de quadrille, de tri, d'iiombre, de conîcto, de trictrac, d'échecs, de dames, etc. On le réveilloit avec le jour pour prendre ses l'eçons, on ne le laissoit pas un moment en repos, il falloit jouer sans relâche du matin au soir ; ce qui lui inspira une telle aversion

pour le jcn , qu'il l'a toiijvonrs détesté ^ depuis. Il dcmandoit avec insiaiice ses anciens maîtres, on se fit long-temps prierj enfin, on les lui rendit au bout de six mois. Il se remit à l'étude avec ardeur et constance. Il a maintenant vinijft-denx ans , et est un cscollont snjet.

Si jamais je deviens autenr, je ferai un ouvraii;e snr la mythologie , mais avec un système tout nouveau, et dont la simplicité me plaît. Il me semble qu'eu citant mî trait d'histoire ou de fable, il fàudroit bien examiner, avant d'y chercher un sens allégorique, si le fait par lui-rtiême est possible ou non. Mais les mythologues veulent surtout donner des explicaiio/is ingénieuses , et dans ce dessein, tout leur paroît énigmatique. L'amour du merveilleux a sans doute mêlé beaucoup de fables à l'histoire, miiis la fureur de commenter, de découvrir et d'expliquer des allégories, a mé-

tamor])liosc en faLles une multitude de faits très-réels ; et voilà ce que je m attaclieiois à prouver, si j'écrivois sur la mythologie. Par exemple, les diver- S3S explications que des auteurs trèssavans ont données de la fable du Jardin des Ilcspcrides , ne me paroissent ni heureuses ni vraiseniblables. Celle de Varron , citée par Chambers, est étrange; il prétend que ces pommes d'or ii'étolent autre chose que des moutons (i). .D'autres soutiennent que ces pommes étoient des oranges : pour moi , malgré mon ignorance , j'ai là-dessus une opinion toute particulière \ je crois que tout simplement ces fameuses ponmics étoient en elfct des j)ommcs d'or, et \oici sur quoi je me fonde. C'étoit une chose fort commune chez les anciens, ile voir, dans les temples et dans les palais, det arbres et des fruits d'or. Quand INicias conduisit la pompe sacrée que

( I ) Vover. Cyclopœdia hy Chambers.

DE rÊLïcn: l*'**. bf

les Athéniens envoyaient tous les ans à Délos, il planta devant le temple un superbe palmier de bronze. Il y avoit dans le temple de Delphes une statue d'or, de Pallas. Elle étoit posée sur un palmier de métal dont le fruit étoit d'or. Les Métapontins, après le retour d'Aristée l'historien , qui vivoit du temps de Cyrus , lui consacrèrent un laurier d'or^ qu'ils mirent dans la grande place de Métapont. Aristobule envoya à Pompée une vigne ou un jardin d'or, qu'on estima cinq cents talens; c'est-à-dire, à peu près quinze cent mille francs. Cette vigne fut ensuite consacrée dans le temple de Jupiter Olympien , etc., etc. Ainsi donc, sans avoir recours à des explications forcées, on peut croire qu'Atlas étoit un prince riche et magnifique, qui avoit dans son palais un pommier dont les fruits étoient d'or. Il me semble que cette opinion est beaucoup plus raisonnable que celles que j'ai citées, et qu'uiie

infinité d'autres dont je ne rends pas compte. Mais les idées les plus simples et les j)lns vraies ne se présentent guère qu'aux ignorans. Le bon sens vaudroitil donc mieux que la science? Que cela seroit heureux et commode !

Il existe un homme, jeune, beau, sensible, né avec les passions les plus impétueuses et l'imagination la plus ardente j et cet homme, libre indépendant , presqu'entièrement livré à luiméo.îe depuis dix ans, aimant le monde et la société, a toujours été à l'abri des pièges du vice et des séductions de l'amour et de la volupté. Qui peut donc le maîtriser ainsi? Les principes? — Non.

Entièrement dominé par son imagination , il est incapable dr réfléchir. — Une grande passion ? — Non. L'ardeur de ses sens le porte sans cesse à l'inconstance; et la délicatesse de son goût , V exigence naturelle d'une âme passionnée

•qnc des senlimciis foil3lcs ne sauroient satisfaire , suffiroieut encore pour le préserver d'un attachement véritaljle.

Tout l'attire et rien ne le fixe : qui l'empêche donc de se livrer à l'attrait du plaisir? qui peut le garantir de la contaj^ion de l'exemple ? ■ — Raisonneurs

et philosophes, humiliez-vous C'est

un prestige qui le retient-, c'est une, folie qui produit en lui tous les résultats d'une profonde sagesse. Réfléchissez , analysez , dissertez , mais ne contestez pas j le fait est vrai. Ce scroit le sujet d'iuj beau roman : pour moi , je me borne à le conter avec précision et simphcité j le voici :

Le vertueux comte de *** , devenu veuf à cinquante ans , se retira du monde et des affaires, donna la démission de tous ses emplois , et il alla s'établir dans une terre éloignée de Paris, avec son fils unique âgé de cinq ans. Le comte itvoit servi trente ans avec distinction; il crut avoir acquis le droit de vivre

t>0 LES SOUVENIRS

vuûn suivant son goût , et il se consacra, sans distraction et sans réserve, au tievoir si doux d'élever son fils. Le jeune Gustave répondit parfaitement à ses soins, il joignoit aux plus heuieuses dis- })osilions , un attachement passionné pour son père : et qu'elle éducation peut manquer de réussir, lorsque l'élève , par son cœur et par son esprit , est en état d'apprécier le dévouement d'un excellent instituteur ! Gustave devint un jeune homme accompli. Quand il eut atteint sa dix-huitième année , son père voulut le faire voyager , et désirant qu'il connût , avant tout , son propre pays , il le mena d'abord à Paris. Mais au bout de trois semaines, le comte y tomba malade ; et bientôt réduit à l'extrémité , il ne s'abusa point sur son état, et il eut besoin de toute sa piété pour se résigner, non à quitter la vie, mais à laisser son fils sans mentor et sans guide , à l'époque dangereuse où toutes ses passions se développoierit avec énergie. Le comte.

fîJs d'un Allemand et vevif d'une Irlandaise, n'avoit point de païens en France; et son cœur se déchiroit, en pensant à tous les dangers fpû alloient environner l'unique objet de son affection et de ses espérances j mais la religion, toujours utile et secourable, en lui commandant de se soumettre, lui offrit les seules consolations qu'il fut en état de recevoir. Il remit, avec confiance, son fils sous la protection de l'Etre tout-puissant, et ses mortelles inquiétudes se calmèrent.

Quelques instans avant d'expirer, il appela son fils, pour l'embrasser encore, et pour lui donner sa dernière bénédiction. Le désolé Gustave, se précipitant à genoux au chevet du lit, saisit la «ïain glacée de son père, et l'arrosa de larmes. Mon fils, dit le vieillard mourant, je t'ai consacré quinze années de ma vie, afin de jeter dans ton âme les semences de la vertu; j'ai mis en usage tout ce que Dieu m'avoit donné de talens et de lumières; je n'ai pensé

6â LES SOUVENIRS

,que pour toi, je n'ai vécu que pour toïi avenir. La mort ne sauroit rompre ces liens d'amour et de reconnoissance qui nous unissent', tes vertus m'appartiennent, j'en recevrai le prix dans l'éternité, ce sera jouir de mon ouvrage; oui, mon fils, dans ce livre de vie, où toutes nos œuvres sont retracées en caractères ineffaçables, tes bonnes actions nie seront comptées, tu n'en feras point dont je ne doive partager avec toi la récompense. Mon père, s'écria Gustave, que dcviendrai-je, et que serai-je sans

vous? Mon fils , reprit le comte ,

je veillerai sur toi. . . . O mon vertueux père! interrompit Gustave avec enthousiasme, si jamais je suis tenté de m'égarer, daignez m'apparoître sous cette forme vénérable et chérie, et je reprendrai le sentiment de mes devoirs et l'amour sacré de la vertu. A ces mots, le vieillard élevant vers le ciel ses mains défaillantes : Grand Dieu! s'écria-t-il, écoute la voix de cet enfant. . . Au pied

DE FÉIJCIE L***. 65 du trilîunal suprême, où je vais paroî*tre, s'il est permis d'espérer un prodige, j'oserai te demander d'exaucer le souhait formé par l'innocence craintive et par la piété filiale, et... tu ue rejetteras point ma prière. Ces paroles, prononcées avec force, émurent Gustave jusqu'au fond de l'ame; elles restèrent gravées dans sa mémoire, et produisirent sur son imagination une impression profonde et ineffaçable

Il se souleva pour embrasser son père expirant j et au moment même, il reçut son dernier soupir....

La douleur de Gustave fut violente et durable. 11 passa une année entière dans la retraite, et dans cette solitude, se rappelant sans cesse le dernier discours de son père^ il acheva, par ses méditations mélancoliques, d'égarer son imagination et de la frapper sans retour. Le comte, par son testament, avoit donné pour tuteur à son fils un homme d'une probité parfaite , mais

64 LES SOLVEKIKS

d'iin caractère indolent et facile, qui ne lui permettoit ni de surveiller, ni de guider son pupille. Il l'introduisit dans le monde et dans la bonne compagnie; ensuite il cessa totalement de s'occuper de lui. Gustave, aimable, intéressant, d'une figure charmante, eut les plus brillans succès dans la société. Il se lia intimement avec un jeune homme sans mœurs et sans principes, mais d'un extérieur agréable et doux; il se nommoit Selnange. Un jour, il mena Gustave au concert spirituel^ pour lui faire entendre une Italienne nouvellement arrivée ^ qui chantoit d'une manière ravissante. Gustave aimoit la musique avec passion; la cantatrice étoit jeune et belle, il en devint éperdûmeut amoureux. Selnange, amant d'une sœur de la chanteuse, donna le lendemain un grand souper, où les Italiennes qui possédoient difîerens talens furent invitées, et Gustave s'y trouva. Rosara, c'est ainsi que S6 nommoit la cantii-

DE FKLTCIE L***. 65

trice, acheva de séduire Gustave par ses talens, ses grâces et ses agaceries. Gustave n'ignoroit pas que sa Rosara n'étoit qu'une courtisane; mais il n'avoit jamais vu réunis tant de cliarmes et de moyens de plaire. Rosara n'étoit occupée que de lui: elle a voit de la décence et de l'ingénuité dans les manières, avec une physionomie pleine d'expression et de sentiment; il n'en faut pas tant pour tourner une tetp dr div-rieuf ans. Gustave promit d'.'ller chez elle le lendemain, et Selnange se chargea de l'y conduire , car sa maîtresse, sœur de Rosara, logeoit dans la même maison.

Le jour suivant, à dix heures du soir, Gustave, mené par Selnange, se rendit dans la rue Traversière, oii demeuroient les deux Italiennes. La voiture ne pouvant entrer dans la cour, on s'arrêta devant la porte, on descendit. Gustave étoit ému de plus d'une manière; un souvenir frappant qu'il vouloit vainement repousser, troubloit tout le bon-

Leur qu'il se pronieltoit...... Le cocliet'

demande les ordres de Selnange, qui lui

répond : A trois heures du matin

On entre dans la maison, la cour n'ctoit point éclairée; au milieu d'une obscurité profonde , à peine Gustave a-t-il franchi le seuil de la porte, à peine at il fait les premiers pas dans le sentier du ^icc , qu'il recule en frémissant; son imagination frappée lui présente

un objet imposant et terrible Il voit

la figure vénérable de son père, percer la terre, s'élever lentement, se placer sur son chemin, et s'arrêter devant lui, dans une effravante immobilité, comme pour l'obliger à retourner en arrière. . . . Gustave chancelle et s'appuie contre lô mur. Un cri de terreur s'échappe de sa

])Ouclie Qu'est-ce donc? lui demande

Selnange. Dieu!.. . . dit Gustave d'une voix étouffée, Dieu! c'est lui, c'est luimême, il est là! Eh quoi! reprit

Selnange, (pie vois-tu donc?. . . . Ah!. . . ô'écria Gustave éperdu, je vois. . . .je

i)E riîiiiciE L***. 67

f^o/5 ma conscience. En prononçant ces mots, il tomba évanoui dans les bras de Sclnange. Ce dernier n'entendit pas les paroles étranges que venoit de proférer Gustave, il attribua cet accident à des causes purement pliysiques. Il appela du secours, un domestique accourut avec une lumière. On porta Gustave dans la maison; là, Gustave reprit aussitôt l'usage de ses sens. Son ami lui dit qu'il n'avoit point fait avertir Rosara^ dans la crainte de l'inquiéter. Ce nom de Rosara ranima Gustave. Quoi! dit

il , est-elle ici ? Viens , répondit

Sclnange, sa vue seule achèvera de te guérir. En parlant ainsi , il entraîna Gustave troublé, égaré, n'osant résister,

mais cédant avec crainte et remords

A. la porte d'un cal)inet, Sclnange s'arrête , ouvre cette porte et disparoît, Gustave se trouve à l'entrée d'un cabinet délicieux qui lui parut le temple do l'Amour, au fond duquel il apereut la belle Rosara assise sur un canapé.

Transporté Iiors de lui, il alloit ouMîer sa terreur et son ])ère, Ros.ira ellemême lui rendit ses remords; elle se leva pour aller à sa rencontre, elle au-

roit dû l'attendre Elle s'avança vers

lui les bras ouverts. Gustave ne vit plus

en elle qu'une courtisane Au même

instant il pâlit, ses cheveux se hérissèrent sur sa tête il apercevoit le

fantôme tutclairc se plaçant entre lui et

Kosara Oh! pardonne, s'écria-t-il,

pardonne. . . je vais t'oltcir. A ces mots, laissant Rosara pétrifiée d'étonnement, il s'élance hors du cabinet, traverse les nppartemens comme un éclair, descend rapidement l'escalier, et sort de cette dangereuse maison pour n'y rentrer jamais.

Depuis cette aventure, l'imagination de Gustave a toujours reproduit à ses yeux le spectre de son père, toutes les fois qu'il a voulu s'écarter de ses principes. Il s'est marié; et quoiqu'il n'ait point d'amour pour sa femme , il est

DE FtlAClE L***. 69

le plus fidèle des époux, car il est le plus irréprochable de tous les hommes. Il est donc quehjuefois des illusions salutaires.

Tous ks gens distraits réussissent dans le monde j chacun les aime, nonseulement parce qu'ils amusent et fournissent sans cesse de nouveaux sujets de conversation, mais ^tissi parce (qu'ils sont hors d'état de feindre et de dissimuler. Les deux, hommes les plus distraits que je connoisse, sont M. d'Osmond et M, de Rocjuefeuille ; le dernier m'a dit que son frère est infiniment plus distrait que lui, ce qui est difficile à croire; il m'en a conté une infinité de traits : j'en citerai deux assez plaisans. Le comte de Ixoquefeuille fut nommé par M. le duc de Penthièvre, gouverneur de M. le prince de Lamballe, âgé alors de sept aLS. Le soir même de cette nomination, M. de Roquefeuille, suivant l'usage, \iut s'établir dans la cham-

rjo LES SOUVENIRS

Ijrc du jeune prince pour y passer la nuit. Le prince dormoit depuis longtemps, lorsque le nouveau gouverneur, qui joignoit à sa distraction une vue extrêmement basse, voulant se coucher, se trompa de lit, et prenant son élève endormi pour un grand chien danois, qui jusqu'alors avoit couché dans sa chambre, il poussa de toutes ses forces le prince, et le culbuta rudement dans la ruelle, en criant : A bas , Patau. Le prince, froissé, meurtri, jeta des cris perçans, toute la maison fut en rumeur. Heureusement que l'enfant en fut quitte pour quelques légères contusions, et M. de Roquefeuille pour la plus vive fraveur qu'il ciit éprouvée de sa vie. Le lendemain , il s'agissoit de présider aux leçons; on étoit en hiver, et à cinq heures après midi. Le prince, le précepteur et M. de Pioquefeuille passèrent dans un petit cabinet; té , gouverneur s'assit auprès d'une table sur laquelle étoient posées deux bougies, et le pré-

••* rr

DE FELICIE L'

cepteur commença une lecture tout haut. JM. de Roqncfeuille qui, jusqu'à cette époque, avoit eu la coutume , lorsqu'il étoit couché, de faire lire tous les soirs son valet de chambre, se crut dans son Ut, et sentant qu'il alloit céder au plus doux sommeil, tout à coup il interrompit le lecteur, en disant : C^est assez; en même, temp3, il souffla les deux bougies, et s'endormit profondément. Il ne fut réveillé que par les éclats de rire et les niches de son élève, qui trouvoit cette manière de présider aux lectures, beaucoup plus amusante que les lectures même.

La guerre est plus terrible que jamais entre les Gluchistes et les Piccinistes, Les deux partis écrivent, déraisonnent, se disent des injures; personne ne s'entend, mais l'on se hait avec fureur. C'est une odieuse et ridicule chose que l'esprit de parti, ou, pour mieux dire.

72 LES SOUyENIRS

l'aniour-propre qui produit tons ces excès. Je ne m'accoutume point à voir des gens qui ne sauroient pas décliiflier un air, ni distinguer dans un prélude un accord faux d'une dissonnance, juger du mérite d'une partition. Je m'afflige de voir le chevalier de Chastelux, qui n'a pas la moindre notion de musique, déclamer d'une manière si extravagante contre Alceste et Iphigéiiie , et soutenir que Gluck est un barbare.

L'autre jour, en présence de beaucoup de témoins, il voulut engager une dispute sur ce sujet avec le marquis de Clermont, qui est très-bon musicien (]). Man ariii , lui répondit M. de Clermont, je vais te chanter un air, et si tu peux en battre juste la mesure, je disputerai ensuite avec toi tant que tu voudrrs sur Gluck et sur Piccini. Le chevalier eut la prudence de se défier assez

(i) Ceh i c[ui fut depuis ambassadeur à Naples.

le son oreille pour ne pas accepter lette embarrassante proposition. Et î'est cette oreille si délicate qui ne jeiit snpporter la musique bcu^oque l'Iphigénie !

Gluck vient toujours , deux ou trois bis la semaine , passer les soirées chez ïioi. Sans voix , sans doigts , il est ra- /issant lorsqu'il chante ses beaux airs ?n s'accompaguant du piano. Le génie l'a besoin ni d'agrément , ni de fini ; lu nloins il peut s'en passer. Quand on 'St profondément touché, que peut-on lésirer encore !

Gluck parle de Piccini avec justice !t simplicité. On s:^nt que c'est sans osentation qu'il est équitable. Cepenlant il disoit hier , que si le Roland le Piccini réussit, il le refera. Ce mot îst remarquable , mais il est d'un genre pii ne me plaira jamais. Un langage îonstamment modeste est de si bon ^oiit î

J'.'ii j)assé tonte ma niatine.e à Saint- Denis. Madame la duchesse de Chartres alJoit aux CarniéKtcs, faire une visite à madame Louise j j'ai désiré la suivre , elle a bien voulu nt'y mener. De tout temps , les personnes cjui ont assez de force dans le caractère pour renoncer au faste et à la ij^raudcur , ont excité l'admiration et la curiosité de tous les hommes. Il y a dans les abdications une sorte do magnanimité qui frappe et qui console le vulgaire : on aime à voir mépriser le rang où Ton ne peut atteindre. Il n'a fallu souvent qiie de l'audace et du bonheur ])our s'élever au trône j mais pour en descendre volontairement , pour le quitter avec calme et réflexion , il faut une âme peu commune et une véritable philosophie. Et quelle abdication que celle de la fille d'un souverain , d'un roi de France quittant , sans retour , le palais de Versailles, pour habiter, jusqu'au tombeau, une cellule! .... Mon imagination me

DE FÉLICIE L,***. y 5

présentoit tous les détails de ce sacrifice, et je ne pouvois concevoir qu'une personne de trente-cinq ans , élevée dans la pompe et dans la mollesse , pût supporter le genre de vie de ces austères récluses. Ces pensées m'occupoient sur la route de Saint-Denis , et je suis entrée avec émotion dans le parloir des Carmélites. Un instant après, le rideau de la grille a été tiré, et madame Louise a paru. Je ne puis exprimer la surprise que j'ai éprouvée en jetant les yeux sur elle. Madame Louise, qui étoitsi maigre et si pâle , est extrêmement engraissée : elle a le teint le plus fiais , et des couleurs très-vives O paix de Fàme î

doux accord des opinions et des sentimens avec les actions , la conduite et le genre de vie ! c'est vous qui foruiez le bonheur ! c'est vous qui donnez cette sérénité céleste qui maintient l'équilibre de nos forces, qui conserve le mouvement égal et salutaire des ressorts de notre existence ! Lorsque rien de co

qu'on voit et de ce qu'on entend ne peut blesser et contrarier , que tout ce qui nous entoure est en liarnionie avec nous , (juc mille discordance , nulle opposition , ne troublent le calme de nos pensées , que tout doit (ixcr notre imagination et nos regards sur l'objet qui nous touche et sin- le but vers lequel nons cornons ; lorsqu'enfin l'excmplo universel nous soutient dans notre n)arche , n'cst-on pas aussi heureux qu'on

peut l'être sur la terre ? Madame

Louise permet les questions et y répond brièvement , mais avec bonté. Je désirois savoir quelle est la chose à laquelle, dans son, nouvel état , elle a le plus de peine à s'accoutumer. Vous ne le devineriez jamais, a-t-elle répondu en souriant : c'est de descendre seule un petit escalier. Dans les commeneemens, a-t-clle ajouté, c'étoit pour moi le précipice le plus effrayant ; j'étois obligée de m'asseoii" sur les mar<;hes, et de me traîner, dans cette attitude , pour descendre.

En effet , une princesse qui n'a voit descendu que le grand escaliei- de marl)re de Versailles y en s'appnyant sur le

bras de son chevalier d'honneur

et entourée de ses pages , a du. frémir en se trouvant liviée à elle-nicme sur le boid d'un escalier l)len roide ^ en colimaçon. Elle connoissoit long- temps d'avance toutes les austérités de la vie religieuse ; pendant dix ans elle en avoit secrètement pratiquéla ])lns grande partie dans le château de Versailles, mais elle n'a voit jamais pensé aux iiet'iLs escaliers. Ceci peut fournir le sujet de plus d'une réflexion sur l'éducation ridicule , à tant d'égards, que reçoivent en général les personnes de ce rang, qui, dès leur enfance , toujours suivies, aidées , escortées , sifflées , prévenues , sont ainsi privées de la plus grande partie des facultés que leur a données la nature (1).

(1) Les princes, aujourd'hui, sont mieux élo-

7 8 LKS SOUVENIRS

Pendant le dernier voyage de l'Isle-* Adam , on a jovié Ions les jours an pharaon. Un soir , madame de *^* , en se mettant an jen . fit nne corne à l'inie de ses cartes. Qnc faites -vous donc là , madame? s'écria le banquier. Monsieur, rcpondit-Lllù tranquillement, c'est un empressement bien pardonnable à un ponte. Avec du san-^-fVoid et un tour plaisant dans l'esprit, on se tire lieureuscnicnt de tout.

Voici un joli mot de la comtesse Amélie. Quoiqu'elle ait une conduite irréproel)a])lc , elJe se permet quelquefois des ])laisanterics sur les ridicules de son mari. Un jour qu'elle s'en moquoit en présence de sa Ijelle-mère : Vous oubliez , lui dit cette dernière , que vous parlez de mon fds. 11 est vrai, manian , répondit la comtesse Amélie, je croyois ne parler que de votre gendre.

vés, surtout en Argleterre, en Prusse , etc. j mais l'autour éciivolt ceci en 1773.

DE FELICIE l/**. 79

M. le prince de Coud (j) est le seul (les princes du sang qui ait le goût des sciences et de la littérature , et qui sache parler en public. lia une beauté, une taille et des manières imposantes.

Pci-sonne ne sait dire des clioses obligeantes avec plus de finesse et de grâce j et malgré ses succès auprès des femmes, il est impossible de découviir en lui la plus légère nuance de fatuité. Il est aussi le plus magnifique de nos princes ^ on est chez lui comme chez soi. Dans les grands vovagos de l'Isle - Adam , chaque dame a des chevaux et une voiture à si'S ordres , et n'étant obligée de descendre dans le salon qu'une heure avant le souper , elle est maîtresse de donner à dîner tous les jours , dans sa chambre , à sa société particulière.

Comme le prince ne dîne point , il veut épargner aux femmes la peine de descendre dans une salle à manger , et l'en-

(0 Le père de celui qui est en Espa<:;ne.

nui de s'y trouver avec cent personnes; La représentation est réservée pour le soir ; mais on a joui durant toute la journée d'une liberté parfaite et du charme d'une société intime. Quel dommage que ce prince aimable ait l'étrange manie d'affecter quelquefois un despotisme et une dureté qui ne sont nullement dans son caractère! Voici un trait dont J'ai été témoin : Un jour que nous passions d'un salon dans une pièce voisine pour aller entendre la messe , M. de Chabriant arrêta M. le prince de Conti pour lui demander ses ordres sur un braconnier qu'on venoit de -- prendre. A cette question, M. le prince de Conti, élevant extrêmement la voix, répondit froidement : Cent coups de bâton et trois mois de cachot , et il poursuis it son chemin avec l'air du monde le plus tranquille. Ce sang-froid , uni à cette cruauté , me fît frémir.

L'après-midi , me trouvant au|)rès de M. de Chabriant , il me fut impossible

DE FELICIE L,"^**. 8l

tîe ne pas lui pailcr du pauNro l)racoiiiiieret île l'anct liarbare prononce par le prince. Bon ! répondit en riant M. de Cliabriant , il ne parlait que pour la galerie y je connois cela, jamais un seul de CCS ordres tyranniqucs donnés en public n'a été exécuté; et, quant au braconnier qui vous intéresse, il sera seulement banni de l'Isle-Adam pour deux mois, et j>endant ce temps , monseigneur prjcndra secrètement soin de sa famille qui qsI très-nombreuse. Voilà l'ordr«3 qu'il m'a donné tout bas en sortant de Ja messe. Quoi ! rej)iis-je , ce n'est point un premier mouvement de colère qui lui fait prononcer ces odieuses sentences? — JNon , c'est seulement une prétention ; il veut de temps en temps paroître redoutable et terrible.

On a trop loué M. le prince de Conti «ur son caractère , sur sa fermeté ; celte louanj^e est eni\rante pour un prince de la maison de Bourbon *, c'est ia seule ( depuis M. le régent ) que la

82 r-ES SOUVENIRS

flatterie n'ait pu prodii^ner , et ponr la mériter , M. le prince de Conlï joue le tyran ^ tandis qu'an fond de l'ân)C il est remjdi d'Ininianilé.

jVïadanie de l\ocliaml)ean m'a conté de lui un joli. trait de j^alantcrie et de magniriccncc. Madanje de B**^* , dans sa jeunesse, dit un jour, en présence de ce[)rince, qu'elle voidait avoir le portrait en niiuiature <le son serin , dans une hague ; M. le pritjce de Conti offrit de faire faire le portrait et la bague , ce que madame de B*** accepta , à condition que la bague scroit njontée de la manière la plus simple , et qu'elle n'auroit aucun entourage. Eu effet, la bague n'eut (]\i'uu petit cercle u'or ; mais au lieu de cristal pour recouvrir la peinture, on employa wn gros diamant que l'on rendit a\issl mince qu'ime glace. Madame de B*** s'aperçut de cette magnificence, elle fit déuiontcr la bague et renvoya le diamant ; alors M. le prince de Conti lit broyer et réduire en

DE FKLICIE L**^. 85

jjoiiflre ce diamant, et s'en servit pour séch r l'encre du billot qu'il écri\it à ce sujet à madame de B***.

Le marquis de *** est revenu d'Ita-^ lie, ce qui fournit à sa conversation un peu plus de !i ux communs et un peu plus de pédanterie qu'avant son voyage. Je lui ai demandé s'il avoit Hiit un j )nrnal; il m'a répoiulu qu'd en avoit rapporte tons les malèrutiix , et que dans ce moment il faisoit le plan de cet important ouvrage. Le clievalicr de***, qui soupoit cj S(iir-là avec nous, et cjui avoit écouté cettî converSiition , viit me voir le len Ictnain, et me préscnlant tm petit cahier «le son écriliu'e: Voilà , me dit-il , le Voyage et Italie, de M. le marquis de ***; on me l'a commuiiirpié, et j'ai snr l^'-ch■unp copié ce j)réeieux maniîscrit, afin tle vous l'oiTrir ; il vous apprendra dans quel esprit il faut voya- ;ger, et comment il faut écrire aujour*

^4 LTS SOUVENIRS

d'hiii dans ce genre pour plaire aux lecteurs philosophes , et pour intéresser les cœurs sensibles.

Les moqueries du chevalier de *** ont presque toujours une certaine originalité qui m'amuse j celle-ci m'a fait rire , je la transcris sur mon livre de Souvenirs.

Journal du T^oyage d'Italie

Comme je voyage rapidement , ne pouvant passer que deux mois en Italie, je n'ai pas le temps de faire un journal détaillé ; je n'écrirai que les choses principales , et souvent même que des indications : je ne veux tracer ici que le canevas d'un ouvrage philosophique et profond que je ferai à mon retour à Paris.

De Nice. Description pittoresque de la mer et des montagues. Chapitre mélancolique et seutimental. J'y placerai une rêverie amoureuse , sur le bord de

la mer: j'en serai tiré tout à coup par un orage, ce qui me fournira des réflexions morales et philosophiques.

De Gênes. Eloges de l'envoyé de France , qui m'a logé, et de toutes les personnes qui m'ont accuedli. Anecdotes jiarticulières que je composerai à tête reposée j il faudra les faire piquantes , gaies et malignes , atln de contraster avec mon chapitre de ÎNice.

De Reggio. Détails sur la cour de Modène. Récit de tout ce que les princes et princesses m'ont dit d'obligeant.

De Mantoue. Souvenir de Virgile.

Rappeler les plus beaux morceaux de l'Enéide , en citer quelques vers. Je ferai faire ce chapitre par mon secrétaire.

De J^enise. A l'occasion du sénat de Venise , grand morceau sur le despotisme. Semer ce chapitre d'idées hardies sur la liberté, et pour cela, ex-

^<3 LES «Olh'ENÏRâ

traire à loisir Montesquieu , Rousseau et R lyual.

De Bologne. Quelques détiils sur l'institut (le Bolo<^ne. Mon secrétaire fera ce cliapitre.

De Terni. Extase à la vue de sa cascade. Cliapitre d'un ii;rand genre. Des-» cri|)ti<)n poétique. Ensuite admiration passionnée pour les beautés de la nature , et fjiju- par une espèce d'hymne à l'Etre siq)rèin'.\

De Rome. Enthousiasme pour l'antiquité et pour 1 s arts. Il faut que tout ce pre:tiier clupiti'c sur iu>;ue s lit sm'tout écrit a\ec feu, avec énergie, que la grandeur et la hardiesse des j)Ciisé^'S ani}oncei]t fauteur fdt ])our ap[)récier et di 'ue de décrire le Pcnlliéon et le Colisce. Ce genre ne demande ni pureté ni clarté de style j au contraire, l'incorrection en ôte la froideur insipide de la régularité ; elle prouve l'indomptihli in lépendance du génie, et cet abuudun d'une à me ardcule qui se

t>E FÉLÎCIE L***. 8^

livre à rentrainement des mouvemeiis passionnés qu'elle éprouve. L'ohiscurité donne au style un Ion niysléiiciix et prophétique qui rcssenjble à l'nisjûration. C'est la divinité qui, trop éclatant: pour se inontrcr saiss nuaj^e,sen~ vck>ppe, conmje lu statue, d'isis d'un \oite épais que îiul morlel ne peut lei>er (j). Eidin , comme la nuit qui souilde a^raniar tous 1 s objets, et qui souvent piéte à de vaisies ombres luie apparence imposante et terrible, l'obscuiilé «lu st\le rend L s idées plus frappantes, et donne un tour d'ori^iiulité à la pensée la plus commune et méiue la pics fausse. Avant de faire ce chapitre, je rf lirai avec attention Thomas , Di-r derot et quelques autres.

Second chapitre sur Borne , d'un genre tout différent. De la légèreté, de

(i) Cette statue \oilée portoit cetle Inscription : Nul mortel ne peut lever le voile qui m9 souvre.

îa moquerie, des cplgranimes sur les prêtres et sur la rellj^ion. Anecdotes un peu libres sur les dames romaines. Je n'ai pas eu le temps d'en recueillir une seule j mais je n'en suis pas fâché, car, dans ce genre , il est plus facile d'inveutcr que de broder avec agrément.

De Naples. Détails de ma présentation à la cour.

Mont-Vèsiive. Placer là un moi'ccau d'un genre sombre et philosophique.

Du lac Agnano. Description poétique et gracieuse. Il faudra décrire mes sensations avec charme. Je me rappellerai ma maîtresse , ce qui amènera naturellement un joli morceau sur l'amour , l'absence et les femmes.

De Florence. Détail de ma présentation à la cour. Description pittoresque et passionnée de la Vénus de Médicis ; trois pages en style coupé, chaque ligne offrant une pensée neuve et brillante.

De FilLICIE L***. 89

De Turin. Détail de ma présentation à la cour.

Du 3Iont- Cenis. Description élégante et sentimentale , dans laquelle je montrerai le goût de la botajiique et de la solitude- une teinte mélancolique de misanthropie doit être répandue dans ce chapitre, que je terminerai par une tirade touchante sur l'amitié.

Pont de Seauvoisin. Je le passai la nuit et je dormais; mais il faudra me supposer au point du jour, dépeindre luie belle aurore, et rendre compte de mes sensations en rentrant en France , de mon émotion en touchant la terre natale, et finir par des réflexions intéressantes sur l'amour de la partie. J'intercalerai dans ce voyage trois ou quatre pages d'érudition , et sept ou huit sur l'histoire naturelle; je ferai faire ce travail aride par mon secrétaire , et j'ose croire que cet ouvrage, aussi instructif qu'agréable et varié (que je ne manquerai pas d'intituler Voyage pit-

go LES SOUVENIRS

toresgue)^ sera placé par le public aii rang des ouvrages les plus célèbres que nous ayions clans ce genre.

Le Roi est à toute extrémité (i); outre la petite-vérole, il a le pourpre; on ne peut entrer snns danger dans sa chambre. M. de Letorière est mort pour avoir entr'ouvert sa porte afin de Te regarder deux minutes. Les médecins eux-mêmes prennent toutes sortes de précautions pour se préserver de la contagion de ce mal affreux, et Mesdames , qui n'ont jamais eu la petite-vérole, qui ne sont plus jeunes, et dont la santé est naturellement mauvaise , sont toutes trois dans la chambre, assises pi es de son lit et sous ses rideaux; elles passent là le jour et les nuit. Tout le monde leur a fait à ce sujet les plus fortes représentations •, on leur a dit que c'étoit plus qiic d'exposer leur vie, que c'étoit

(i) Louis XV.

t)E FÉLICIE L***. 91

ïa sacrifier , rien n'a pu les empêcher de remplir ce pieux devoir.

Versailles offre dans ce moment un spectacle curieux. Le voile de bienséance qui couvre les visages, leur donne à tous, au premier coup-d'œil, à peu près la même physionomie ; mais (piand on les examine avec attention, que de nuances différentes on découvre! Les gens en place et en faveur sont bien véritablement affligés ; ils cherchent à dissimuler leur inquiétude, comme pour prolonger un peu leur empire. D'ailleurs, leur chagrin ressemble à l'humiliation ; ils ont un air abattu et surtout désœuvré qui me frappe-, ils sont déjà déchus, et béaucou[) plus polis.

Ceux auxquels cet événement donne de grandes espérances ont un assez bon maintien ; mais ils ont quelque chose de si animé dans le regard, ils traversent les galeries avec une mine SI affairée, d'un pas si ferme; ils sont si préoccupés, si distraits!... Le \ulgaire

des courtisans se rapproche déjà d'eux, les uns les accenillent avec une maladresse grossière et comique , les autres leur font mille petites avances délicates; quand on ne prétend à rien , il est trèsamusant d'observer tout cela. Personne sûrement, dans ce vaste palais, ne dormira celte nuit! Mais il est affligeant

de penser que le rcssenlimeut et la haine y veilleront avec ambition, et que bien des noirceurs se trament en secret, que des vengeances éclatantes se jn-éparent!... Je partirai après souper, j'irai coucher à Paris

Je suis partie hier de Versailles à une heure et demie après minuit, et j'étois à la place de Louis XV à trois heures^ j'ai passé devant la statue du roi", les réverbères qui l'entourent ne jetoient plus qu'une lueur défaillante.... Cette vue m'a frappée , en pensant que, dans ce moment niême, la vie du roi était aussi

DE FELICIE I.^. 9a

prête à s'éteindre!.... J'ai levé, en sounrant, un œil respectueux sur cette niaj^e imposante ; c'étoit un dernier îomniage que j'ainiois à rendre à celui

jui nous à gouvernés si long-temps

Honorer son maître , c'est ennoblir sa dépendance.... Les vrais esclaves sont ceux qui ol)éissent avec haine ou murmure : se soumettre et maudire est à lî^ fois une folie et une lâcheté.

J'apprends dans l'instant, que le roi est mort. C'est un grand événement quo la mort d'un roi! de celui que nous; étions accoutumés ^ craindre et à respecter depuis Fenfanco, et pour lequel nous avions iin attachement naturel, à moins qu'il ne fût un tyran. Je n'avoig ni à me plaindre, ni à me louer de celuici; mais, après un si long règne, qui ne doit pas quelque reconnoissance à son roi, du moins indirectement, pour ses parens, pour ses amis?.... Quand on est venu me dire, le roi est mort^ j'ai tressailli -, les larmes me sont venues aux

yeux. Je me rappelle cette figure si j'oyale ! Il étoit bien beau! jaiiiais homme n'eut de tels yeux, et un regard si imposant et en même tem])s si serein et si doux!...

Ainsi que les vieillards décrépits de la cour, nous parlerons donc aussi du feu roi , il me semble que cela va me vieillir, que nous allons commencer jin autre siècle,

J'ai vu aujourd'hui une personne de la vieille cour (madame de Puisieulx), elle pleure bien sincèrement le feu roi. C'est elle qui lui fit un jour une des plus jolies réponses que je connoisse.

Madame de Puisieulx a été la plus belle personne de la cour; elle étoit de l'âge du roi; elle se maria à treize ans; et lors du couronnement du roi , étant depuis quelques jours à Sillery, près de Reims, elle alla au sacre du roi qui avoit douze ans : malgré son extrême jeunesse, elle fixa sur elle tous les regards,

DE FÉlilCIE L***. 96

même ceux du jeune roi qui fut ex^ knement frappé de sa beauté.

Trente ans après, le roi lui dit, un ar, qu'il ri'avoit jamais vu de figure ssi jiarfaito que la sienne à son sacre. Il ! i sire 5 répondit madame de Puiîulx , c'est vous qu'il falloit admirer * us étiez beau alors..... beau comme 'spérance !....

M. de Montesquieu, qui étoit aujouriliui chez madame de Puisieulx, nous ntoit un beau trait du feu roi, et c'est 1 fait dont il a été témoip. On soute- )it sur mer, contre les Anglais, ime lerre désastreuse; un homme qui a\oit trouvé le funeste secret du jeu gT'éois , le donna au roi. L'expérience fit sur le grand canal de Yersailles i. de Montesquieu y étoit ), et elle' iissit parfaitement; le feu, dans un stant, fut mis sous l'eau aux bateaux.

3 roi fit venir l'inventeur dans son ibinetj et lui défendit, avec menaccSj

de jamais pnl)lier cet affreux secret , en ajoutant qu'il croiroit lui-même commettre un crime atroce en s'en servant contre ses ennemis. Le roi fit donner à l'inventeur le brevet d'une pension de mille ccus ; et c'est ainsi qu'une invention si pernicieuse fut, par l'humanité de ce prince, ensevelie dans l'oubli une seconde lois.

Le feu roi étolt dans un tel étal do corruption , que les chirurgiens déclarèrent qu'il étoit imposible de faire l'ouverture de son corps; M. le duc*** qui est d'année , s'est écrié qu'il seroit inouï que le roi ne fût pas ondjaumé.

Eh bien ! monsieur le duc, bii a dit la Martinière, comme premier chiruri^ien du feu roi , c'est à moi à faire l'ouverture du corps; mais vous, comme premier gentilhomme de la chambre, vous devez vous trouver à cette opération, et recevoir dans une boîte d'or le cœur du roi que je vous présenterai , et j'ai

DE félicip: l***. 97

l'honneur de vous prévenir que ni vous, ni moi, ni aucun de ceux qui assisteront à cette cérémonie , ne serons vivans huit jours après. M. le duc*** n'a pas insisté.

C'est une choses véritablement miraculeuse que Mesdames, à leur âge , malgré leur mauvaise santé et leur vive et profonde douleur, malgré les longues veilles qui ont dû leur allumer le sang ( étant restées attachées nuit et jour au chevet du lit de leur père, et jusqu'à son dernier soupir ) , et atteintes toutes les trois de cette horrible maladie , n'aient ])as été plus malades que de l'inoculation la plus heureuse. Tous les médecins disent que c'est un miracle. Uue telle piété filiale méritoit bien de l'obtenir.

M. de Nédonchel est extrêmement anglomane. Hier, il étoit à cheval à la portière de la voiture du roi qui alloit

()8 LES SOirV'ENIRS

à Choisy. Il avoit flnt de la pluie, et M. de NédoucJiel trottant dans la boue, éclal)oussoit le roi qui, mettant la lote à la portière, lui dit : M. de Nèclonchel, vous me crottez : Oui y sire , à Vanglaise , répondit d'un air très-satisfait de lui-même , M. de Nédonchel qui, au lieu du mot croUez^ avait entendu vou^ trottez. Le roi, sans connoîtrc cette erreur , s'est contenté de lever la t^lace , en disant avec une bonhomie très-aima])le : J^oilà un trait d'anglomanie qui est un peu fort.

Il y. a présentement dans le grand mouàç, deux .çec/r^s tiès-distinctes : celle des gens à grands sentimens y qui affichent une délicatesse particidière de goût , de ton, de manières, de pnncipes. Ils ont d'extrêmes prétentions à la considéra Lion , à l'esprit, à la sensiljilité j ils se piquent d'être philosophes , niétapliysiciens; ils ne causent point , ilsi décident avec empire et laconisme, ou

DE FÉlilCIE L***. QQ

bien, ils dissertent longuement^ ils sont Irancliaus , frondeurs, dédaigneux, et froidement polis avec le vulgaire , mais passionnés , enthousiastes , éloquens , avec leurs amis. Ils ont de l'affectation , ils sont quelquefois ridicules , mais c'est cependant parmi eux que l'on retrouve encore les traces de cette politesse noble et délicate qui distinguoit les gens de la cour du siècle dernier : on ne doit pas les prendre pour modèles. Néanmoins il est utile de les étudier j d'ailleurs, on Sp prend d'eux de vieilles traditions qu'on ne trouve point dans les li^ne?

et qui peuvent servir à former le goût d'une jeune personne. On ne les aime pas parce qu'ils sont dénigrans , et surtout parce qu'ils en imposent. Pour moi, je les rencontre avec plaisir , je m'en n>oquc quclqefois j mais j'avoue volontiers que plus souvent je m'instruis avec eux. J'ai, au contraire, une aversion naturelle jiour la secte ennemie de celleci; elle est composée de personnes qui,

lOO LES SOUVENIRS

pour déjouer leurs adversaires, aifectent une insouciance qui ne rossemljlc que trop souvent à la dureté ; ils traitent tout avec légèreté", trop vivement frappés du ridicule de l'exagération, ils se sont jetés dans un autre excès inliniment plus vicieux ; ils se moquent , par système, de l'amitié, de la sensibilité, de la vertu; ils mettent encore de la grâce, et par conséquent de la mesure dans ce pernicieux genre de plaisanteries , et c'est un danger de plus; on les tromc aimables, et leur parti s'augmente et se fortifie : afm de jeter du ridicule sur les prétentions à l'esprit, ils font profession de mépriser les gens de lettres et do littérature , et ils se sont imposé la loi de ne jamais causer un instant raisonnablement. Leur frivolité ne sauroit se décrire : aussi cette phrase, inventée par eux, avoir de l' enfance dans l'esprit ^ exprime, dans leur opinion, le genre d'agrément le plus désirable. Us se rassemblent en petit comité, avec l'inten-

loi

l'ion positive de iiG dire que des enfances et des bêtises ; projet toujours parfaitement exécuté. Je m'y trouve souvent, et je conviens, à ma honte, <fii<; non-seulement je m'y amuse, mais quo je ne ris véritablement que Là j et ceux que j'y vois rire autant que moi, et ne point se lasser de ces puérilités, ont certainement beaucoup plus d'esprit que je n'en ai. Cette gaîté est trcsinnocente sous tous les rapports; je ne crois pas avoir jamais entendu dire dans la société, à un homme de bonne compagnie, une chose libre; mais on a peine h concevoir que des gens qui ont le sens commun puissent trouver constamment un tel charme à renoncer ainsi à leur raison, et même à leur esprit. Voilà où nous ont conduits l'atïéctation et les prétentions outrées de la secte raisonneuse et sentimentale. On est si excédé des conversations métaphysiques et des belles phrases, qu'on cherche à se délasser par un véritable enfantillage. Ceci

rappelle madame de Sévigné cpii digoit, en parl.inl; d'une précieuse qui l'ennjiyoit : Quand je Vécoute, elle me jette dans des grossièretés , de peur de lui ressembler. Au milieu de tout cela, que deviendront les lettres, le bon goût et la morale ?.... Voilà donc M. de Maurepas , à soixante-seize ans , revenu tout-puissant à la cour, le voilà, défait, premier ministre : c'est recommencer Lien tard une nouvelle carrière d'ambition. Ce vieillard étoit si heureux à Poiilcliartrain, avec une femme d'ufi esprit supérieur , qu'il aime uniquement depuis près de cinquante ans, et qui a toujours eu pour lui le même attachement! Madame de Pnisieulx les appeloit liaucis et Philémon. Madame de Maurepas lui disoit tristement aujourd'hui : // n'y a plus de Baucis à J^ersailles , je ne vois plus M, de Maurepas , et tout ce travail le tuera. "Voilà, une femme. Mais M, de Maurepas est rayonnant , je le trouve ra-

DB FÉIilCIE L***. lo5

jeuui. V oilà les hommes, leur ambition ue s'use point. L'exil, le temps, un demi-siècle ne font que la concentrer.

Le roi n'avolt nullement le projet de plîicer là M. de Maurepas, ni, à la mort du feu roi, la moindre idée sur aucun autre ; il n'y avoit pas pensé. Madame Adélaïde lui proposa sur-le-champ le cardinal de Bernis : Non, répondit brusquement le roi, il a fait des vers, c'est un poëte , je n'en veux point.

Madame Adélaïde insista, en représentant que depuis vingt-six ans le cardinal n'avoit pa« fait un seul vers ; le roi répondit avec sécheressç,: Je ne veux point d'un poêle , Je ne veux point d'un bel esprit. Dans cette même conversation , le roi témoigna qu'il étoit fort emljarrassé, relativement au cérémonial qu'il devoit prescrire pour les obsèques du feu roi, et pour tout ce qu'il avoit à faire dans cette occasion : dans l'instant madame Adélaïde, qui aimoit M. de

loi L.TS SOUVENIRS

Maiircpas, le désigna comme Phommé le pins profondéme?it iiislrnit de l'étiquetlc du ccrénîonial, etc. ;M. de Maurepas fut appelé', le roi ent, tête à tétc avec lui, nn long entretien sur lecérémonicd , mais ne lui dit pas un seul mot des afliiires. M. de Maurcpas ayant annoncé qu'il avoit encore plusieurs cJioses à dire, ol^tint un second rendez-vous.

Dans cette conversation, il ])rit sur lui de faire quelques questions; le roi y répondit avec honhomie , et bientôt avec conlianco; M. de Maurepas donna des conseils qui parurent bons \ il fut encore rappelé, et voilà comment il a eu sa place. Je sais ces détails avec certitude. M. de Maïu'cpas n'est pas poêle , il n'a pas fait de jolis vers , il n'a fait que de mauvaises cliansons satiriqu(js , et les Btrennes de la Saint-Jean. Ces petites productions, bien plates et bien ignoldes, ne sont pas tout à fait innocentes; mais c'est nn genre qui ne donne pas de célc!)rité, cela ne fait pas

DE FÉLICIE I***. lo5

recevoir à l'académie, et cela ne nu il" point à la cour.

Je reviens à la campagne , je m'y suis fort amusée; la gaîté y étoit ex« tréme , mais orageuse; chaque jour oii s'y j'étoit à la tête les oreillers de tous les canapés de la maison , et l'eau de toutes les cruches ; puis on jouoit à colin-maillard et à la guerre panpaii.

Ce genre de gaîté n'est pas ingénieux mais il est très-sain , il fait prendre iieaucoup d'exercice; il faut, pour s'y livre, être leste et robuste.

Toutes les dames de la cour, dans ce moment, rafiblent de la chanson de M. le marquis de*** sur les chaises percées , que Fauteur a la délicatesse d'appeler les baronnes. Dans le siècle dernier, Benserade chantoit les beautés de la cour; M. de*** chante les chaises percées, et avec le plus grand succès:

le 4^oût varie suivant les temps,

lo6 LES SOUVENIRS

M. de B*** csl toujours amoureux de sa femme, qui ne partage point du tout ce sentiment. Un jour, après lui avoir rejiroché le ton froid et les manières cérémonieuses qu'elle a constamment avec lui , il la conjuroit de le tutoyer : Eh bien! repondit madame B'^*'*, va-t-en.

Personne , à mon avis, ne conte aussi bien que M. D*** et dans tous les genres, talent que je n'ai vu qu'à lui. Il est aisé de faire rire en contant ; mais il est bien difficile d'étonner, d'émouvoir, de toucher dans la conversation, et M. D*** produit à son gré toutes ces impressions. Sa physionomie douce et fine , la flexibilité" de sa voix , la simplicité , en même temps la vérité parfaite de ses inflexions et de l'expression de son visage, font, sans doute, le plus grand cliarme de ses récils. Je l'ai souvent entendu, avec un intérêt inexpri-

DE FÉL.ICIE JL**^. IO7

mable , coi>ter le canevas de mauvais romans modernes dont on n'aiiroit pu supporter la lecture. Mon aniiLaBruvère a dit : conteur'^ mauvais caractère ^ il a raison ; mais il veut parler de ceux qui content y parce qu'ils sont bavards et médisans, ou de ceux qui, dans Finipuissance de jouer un rôle raisonnable dans la société, ont pris celui de bouffon. M. D*** n'a rien de commun avec ces conteurs-là; il n'a ni commérage, ni méchanceté, il est même naturellement silencieux et réservé. Il ne conte qu'à propos, et dans le cercle d'une société intime, et jamais des traits scandaleux et malins n'entrent dans ses récits, qui sont toujours variés , toujours intéuessans ou piquans. Il fut charmant hier au soir au Palais-Royal. Le chevalier de*** lui rapptîa une anecdocte bizarre, qu'il conta de manière à faire frissonner les femmes qui l'écoutoient, et moi snrtout, qui n'ai jamais entendu de sajig-froid une histoire de revenaus,

lO(j J.i:.S SOUVENIRS

fût-elle contée par iiiic.femiiie de cliambre : celle-ci étoit annoncée d'une manière frappante , en présence d'un témoin. En voici le fond :

Mademoiselle de Sens, princesse du sang, mourut. M. D***, n'ayant jamais été de sa société parlicidière, eut envie de l'aller voir sur son lit de parade. Jl y fut un soir , avec le chevalier de*^**. Us y arrivèrent tard, ils trouvèrent une grande foule, et ne purent approcher du lit; mais ils virent parfaitement, à la lueur d'une multitude de cierges, la princesse morte, assise dans son lit, appuyée sur des oreillers. Elle avoit du rouge et des gants blancs, et elle étoit très-parée. M. D*** , la regardoit fixement, lorsque, tout à coup, il la vit lever le bras et passer la main sur son visage.... Etrangement surpris de cette vision, il la regarda avec plus d'attention encore, et il vit distinctement la princesse cpii paroissoit tenir un mouchoir, le passer une seconde fois sur sa

DE PÉI^ICIE L,***. 109

figure. Ce mouvement, fait avec rapidité, fut remarqué d'un grand nombre de pei'sonnes , qui tressaillirent en faisant diverses exclamations de surprise et d'effroi. . . Une jeune femme qui se trouvoit à côté de M. D*** , s'écria : Bon Dieu ! qu'est-ce que c'est cjue

cela? M. D*** se retourna vers le

chevalier, en lui disant : Avez- vous

vu? Oui, répondit le chevalier, cela

est singulier Tenez , cela recommence... En effet, la princesse passoit encore la main sur son visage.... Dans ce moment , plusieurs femmes épouvantées se précipitèrent vers la porte pour s'enfuir. Sortons, dit le cliavalier, je connois la première femme de chambre de la princesse, elle nous fera passer derrière le lit; nous pourrons examiner de près ce prodige. Ils sortirent, et après avoir fait le tour de l'appartement , ils entrèrent dans un cabinet dont la petite porte dérobée donnoit dans l'alcove de la princesse 3 alcôv*

IIO LES SOUVENIRS

immense, soutenue par dos colonnes, et séparée de la chambre, comme toutes celles de ce genre, par une balustrade à liauteur d'appui. Là , le mystère fut dévoilé. Les femmes de chambre en donnèrent l'explication. La princesse morte rendoit un al)cès par le nez , et pour épargner au pul)lic le dégoût rpie devoit causer un tel oljjct, on avoit imaginé de placer derrière rorciller de ia princesse, une femme de garde-robe dont on ne voyoit que les bms gantés, rpii paroissoient être ceux de la princesse , parce qu'ils étoient passés sous son manteau de dentelles; et cette femme, qui tenoit un mouchoir, avpit reçu l'ordre d'essuyer, de minute en minute,

le bas du visage de la défunte Mais

beaucoup de personnes qui n'eurent point cette explication, contèrent le soir, dans leurs familles, une histoire miraculeuse très-attostée , et que vraisemblablement leurs eufans croient encore.

J'ai vu chez une personne de ma connoissance , de jolis vers de Marmontel qui ne sont point connus. Il y a vingt ans que deux amans , guéris d'une longue passion , et devenus amis, firent faire un petit tableau qui représente l'Amitié éplorée , enchaînant l'Amour endormi dont elle brise le carquois.

Marmontel fit sur ce sujet les vers suivans :

Amour , crnel Amonr , dans les bras du sommpïl , C'est la tendre Amitié qui vous donne des chaînes^ Elle brise, en plçurant. vos fliches inhumaines, Et craint encor votre réveil.

On se plaint de l'exagération des gens du monde , et l'on n'a pas tort ; elle augmente tous les jours ; la politesse des jeunes personnes prend un ton sentimental qu'elle n'avoit pas il y a quelques années ; et lorsqu'elle passe l'expression de la simple bienveillance , elle n'est plus que de la fausseté. Cependant le ton de la bonne compagnie a

ï 1 3 TitîS SOUVENIRS

été certainement jadis beaucoup plus exagéié dans ce genre qu'il ne l'est maintenant. 11 changea sous Louis xiv.

Le bon goût do sa cour établit cette politesse parfaite dans toutes ses nuances, que l'on a lâché d'imiter dans toute FEurope; mais sous Louis xiii, l'exagération n'avoit point eu de bornes. Il esta croire que la cour mditaire du plus brave et du plus loyal de tous nos. rois^ n'olFrit rien de semblable , et que ce ton complimenteur rie devint à la mode qu'après la mort de Henri ïv • peut-être fut- il introduit par les Italiens, favoris de Marie de Médicis : quoi qu'il en soit, il devint jusqu'au rè'^ne de Louis le Grand, tous les jours plus ridicule, comme on peut le voir par les lettres de Voiture et de Balzac ; la politesse alors n'étoit autre chose que la flatterie la moins ménagée et la plus extravagante j ses formules remplissoient prcsqu'entièrenient toutes les lettres , qui iinissoient toujours par l'assurance d'un

DE FÉLICIE L***. Il5

attachement , d'un flévouement passionné. On étoit avec passion , on étoit passionnément le plus humble des seru'iieurs. Ces phrases se retrouvent constamment à la fin de toutes ces lettres. Quand on profane ainsi le langage le plus véhément du crenr , la passion, l'amour et l'aniité n'ont plus d'expression pour se peindre ; tous les mois de leur vocabulaire, affoiblis et flétris , ont perdu leur signification.

Alors on a recours au:x images , aux métaphores, aux hvpcr])olcs ; on compose une espèce de langue sacrée que IcS initiés seuls peuvent comprendre ^ et qui

toujours meurt avec eux Le ton, les

manières, et tout ce qui forme ce qu'on appelle usage du monde et politesse , ont donc sur les mœurs et sur la littérature , plus d'influence qu'on ne le croit coninjunément

Je viens d'apprendre une chose qui me paroît si touchante , que je voudrois

Il4 LES SOUVENIRS

pouvoir la publier et en instruire toute la terre.... j\lais j'ai promis de n'en poifit parler ; du moins , il m'est permis de l'écrire dans ce livre consacré , surtout , aux souvenirs intcressans. Je ne veux point que ce secret meure avec moi. On aime tant les anecdotes, qu'il m'est permis de croire qu'un jour on en cherchera quelques-unes dans ce journal ; et qutl trait peut mériter mieux d'être recu(^illi que celui-ci ?

Il iaut convenir, ànotregloire, qu'aujourd'hui toutes les femmes lisent , ou du rrioins qu telles ont toutes un livre dans leur sac à parfdcr, et ce livre n'est presque jamais un roman. Aujourd'hui , au Palais-Royal , après le dîner , le comte de Schombergafait une remarque obligeante sur ce goût de lecture. Je n'étois pas comprise dans cet éloge , car jcneparfde point, et je n'avois pas de sac. Quand les sacs ont été posés sur la table , M. de Schomberg a témoigné le désir de voir le titre dos livres

ii5

qu'ils conteiioient. On s'est empressé de satisfaire sa curiosité , à l'exception de madame *** qui a prodigieusement rougi, et qui, au lieu d'ouvrir son sac comme les autres, a mis ses deux mains dessus, comme si elle eût craint qu'on y touchât. Ce mouvement a causé beaucoup d'étonnement; car, comment soupçonner une personne si pure et si pieuse de lire un livre licencieux ? Cependant ^ pourquoi cette vive rougeur et cet embarras? Madame n'a point de livre? a demandé auelqu'un. Pardonnez-moi , a répondu madame *** ; mais je ne veux pas le montrer. Elle a prononcé ces paroles en rougissant à l'excès, et avec une telle émotion qu'elle en a voit les larmes aux yeuï. On s'est regardé avec une surprise inexprimable. Il y a eu un moment de silence, et, tout à coup, la marquise de P*"*"* s'est mise à rire , en disant : Eh bien! madame, nous croirons que vous lisez des sottises. A la bonne heure, a répondu madame

Il6 LKS SOUVENIRS

en s'clTorrnnf. de sourire ; mais on mo fera plaisir de parler d'autre chose. Ou a change de conversation. Madame ~'"'*''''^ , a ouvert son sac pour travailler. Nous y avons toutes, au même moment, jeté un œil curieux. Nous avons entrevu un livre relié en veau qui a été caché tout de siute. Tout le monde , succfîssivcment , s'en est allé , et chacun a emporté l'idée que madame **"* llsoit un ouvrage très-lii3rc ; ce qui seroit assurément en elle la plus étrange inconséquence. Quand nous avons été tète à tête, jenc lui ai point dissimulé mon étorincDJent et ma curiosité ; et après m'avoir fidt promettre un secret inviolable : Je vais, dit-elle, vous avouer la

vérité Vous savez peut-être que tous

les chevaliers de l'ordre fout «erment, à leur réception , de lire tous les jours

l'office du Saint-Esprit ? — Eh

Lien ? — Eh bien ! Il ne le

dit pas , et pour expier celte faute , j'ai fait vœu de le dire régulièrement......

DE FÉIilCIE I***. 117

— Et depuis quand ? — Depuis que je suis mariée. Et ce livre est l'office du Saint-Esprit ? . . . . — Oui , tenez , regardez.

J'ai pris le livre , je l'ai ouvert avec tout le saisissement de la plus profonde admiration , et mes larmes sont tom-r bées sur la page où j'ai lu Office du, Saint-Esprit,

Il faut au moins deux heures pour lire cet office.

Et l'on ])rétend que la religion deS'

sèche l'Ame! Non , elle se confond

naturellement avec tous les sentimens vertueux, elle les fortifie, elle les exalte, çt tout ce qu'elle inspire est touchant et sublime comme elle.

En priant Dieu , en implorant avec une foi vive le souverain maître, celui

qui peut tout, s'oublier soi-même!

remplir avec tant de constance le devoir

d'un autre ! se faire une obligation

sacrée de le remplacer chaque jour , et toujours à son insu! et avec cet cela!;

Il8 liES SOUVENIRS

de jeunesse, dans un tel rang, au milieu de tant de dissipation !....

Que dlrai-je , après ce trait? Ah!

rien ce soir; j'ai oublié , d'ailleurs, tout ce que j'ai entendu aujourd'hui.

Quand on pourra me citer d'une femme esprit fort , \\\\ trait de sentiment aussi touchant que celui-ci , je deviendrai philosophe.

Nous sommes accablés d'éloges funèbres; il n'y a point de mort qui ne laisse ?/^z ami \)rèl h Jeter des fleurs sur son tombeau. Huit jours après la mort de madame GcofTrin, nous avons vu paroîtrc ^pn éloge par d'Alcmbcrt ; ainsi l'éloge , composé pendant la maladie , étoit tout prêt à l'instant de la mort , tant l'amitié est prévoyante!

Le proverbe dit : Dieu nous préserpe du Jour des louange,^;. f\[ ajontcrois : et de certaines louan,ges ; de ces louanges que l'esprit invente pour

DE FÉLICIE L***. lig

riller , qui ne peuvent ni toucher , ni ersuader , et dont l'exagération ridiule ne sert qu'à faire réfuter des éloges i maladroits ou à donner l'envie de en moquer. Mais ce qui me choque le lus dans ces panégyriques , c'est l'afîclation de sensibilité des orateurs, arranger , combiner des phrases sur sa louleur , chercher une manière ingélieuse de la peindre, ou placer dans un ardin , pour remhellir , une fabrique [\x\ rappelle la mort d'une personne :\yxon a aimée, voilà des choses qui paroîtront toujours révoltantes au?c veux le toutes les personnes qui sont véritablement sensibles. Honorons la mémoire de ceux que nous avons aimés, c'est un devoir touchant et doux à remplir; mais ne parlons point de notre douleur , elle n'a nul droit à l'intérêt public ; quiconque vante la sienne , en fait douter : c'est l'éloge de notre ami qu'il nous est permis de faire, et non le nôtre.

On parloit à l'auteur de l'éloge de

120 liES SOUVENIRS

feu M. *** , d'un passage dans lequel il détaille les derniers raomens de son ami : J'avoue, dit cet auteur, avec l'air et le ton de l'amour-propre satisfait , que je suis content de ce morceau-là.

Quel aveu !

M. de la *** a fait élever , dans son jardin , une pyramide surmontée d'une urne sépulcrale, monument qui retrace , dans son inscription , la mort tragique de ses lils j j'ai entendu quelqu'un lui dire : Cette jiyramide fait là un très-]jon effet.... Dans la société , les satires les plus sanglantes sont faites communément, non par les gens malins, mais par les sots ou par les étourdis.

JNiadame de *^^ [x perdu son frère, elle a fait faire , en miniature la façade de l'église qui renferme son tombeau , et elle a mis cette triste peinture dans un beau médaillon entouré de diamans, qu'elle porte à son cou j elle expliquoit aujourd'hui cette parure sentimentale à la comtesse de ***, qui lui dit étourdi-

ment : Mon Dieu, madame, que ferezvous de cela au bal et au spectacle?

Youug méditoit sur les toml^eaux de sa femme et de ses enfans d'adoption 3 mais Young n'alloit point au bal. Il avoit renoncé, sans retour, au monde; il se nourrissoit de sa douleur, et la j)iété la plus exaltée en étoit le contre- })oison.

Il est légitime, il est raisonnable de chercher à se distraire de sa douleur; mais si vous voulez me persuader que vous aimez à conserver la vôtre; si vous vous entourez de cyprès, de tombes, de monumens funéraires , fuyez , cachezvous, quittez le monde; la Incnséance ne défend- elle pas d'y paroître à ceux qui portent le grand deuil? Et les enseignes de douleur et de mort que vous étalez avec tant d'ostentation, ne sontcllcs pas pins frappantes , plus tristes qu'un habit noir?

Si jamais je deviens auteur, j'attaquerai , sinon avec talent , du moins

122 liES SOUVENIRS

avec courage et persévérance, deux choses que je hais : l'impiété intolérante, et la fausse sensibilité. Je me ferai beaucoup d'ennerais ; mais quand on ne s'attire la haine que des gens qu'on n'estime pas, c'est un l)ien petit mal.

Je vols que dans le grand monde la fausse sensibilité a presque totalement anéanti la bonté; il ne s'agit plus, pour avoir la réputation d'être humain et sensible, de faire des fondations bienfaisantis, ou d'autres bonnes actions; il suffit d'inventer des emblèmes, de jouer quelques pantomimes , de pleurer aux drames pathétiques , et d'apprendre par cœur une douzaine de phrases.

La fausse sensibilité gâte le goût et déshonore la littérature; elle produit des ouvrag(?s remplis de sentimens forcés, exagérés, et souvent aussi dangereux que chimériques. Jamais l'amour n'a eu moins d'iutlucnce sur la vie que de nos jours, et jamais, dans les ouvrages

d'imagination, son langage n'a été si véhément, si chargé d'hyperboles outrées ^ tous les amaus sont des énergumènes, et les amantes des pythoiiisses sur le tiépied; elles parlent d'une manière ininteDigil)le, elles improvisent, prophétisent; elles ont une énergie qui tient de la fureur.... Je ne sais pas si ces femmes-là doivent exciter l'admiration, mais je suis certaine qu'eUes ne sont pas faites pour inspirer l'amour.

11 s'est établi parmi Its littérateurs une prétention à la force , à la grandeur et à la chaleur j qui est aussi fatigante pour les lecteurs que pour ceux qui composent. Chaque écrivain veut brù^ 1er le papier y et le lecteur reste froid et dit en bâillant : Il y a de V énergie dans ce morceau y l'auteur a da génie ^ car, dans les idées reçues maintojiant, point de génie sans une force prodigieuse et sans un feu dévorant; eniin, un athlète en fureur, voilà l'homme do génie, et par conséquent, La Fontaine,

124 LES SOUM^iSlRS

Boileau , Fcuclon , Ricliardsou , u'a^ voieiit point tic génie. A oltairc n'a-l-il pas dit fpic La Fontaine n'a que le charme du naturel ^ qne Boileau n'est (p)'un hel~esprit y que la j)rose de Ter lémaque est t rainante j et que Cla^ risse est le plus sot de tous les JOnians?...

Le publie est-il donc si blasé qu'il }ie ])uisse j)lus sentir le charme de la àiinj)licité , et celui des grâces , des nuajiccs délicates? Des tableaux, des dévelop])Cinens touclians et \rais, un style doux, liarnioniciix dans les ou- > rages de sentinicnt, n'ont-ils plus le droit de Ini plaire? Non, rassuronsnousj par bonliein-, les novateurs sont ridicules; ils n'ont point corronipu le goût, ils n'ont, jusqu'ici, gâté que la Ibule des littérateurs vulgaires j le public juge bien encore, il se moque des sentimens alaniblqués, gigantesques, et du galimatias; il n'achète en général que les ouvrages qu'on peut relire,

Dî5ri;LiciEi***. 125

Qiiintilicn disoit , avec raison, que In première qualité d'nn orateur ou d'un écrivain est d'être clair. Cette maxime a bien vieilli pour certains beaux - esprits; mais elle est justiiîéc et consacrée par le slifTVage de tous les siècles. Saiis une parfaite clarté d'i<îées et d'expressions , il est impossible de bien écrire; nul ouvrage mal écrit ne conservera de la réputation :

voilà «les réflexions qu'il seroit bon d'offrir de temps en temps aux jeunes littérateurs.

Je lis les lettres de Balzac, et Je lis quand il parle si gravement àcià;i gloire, et de l'éclatante renommée qui le privo du repos. Dans cent ans, nos petits enfans riront aussi eii lisant ccrtaii:s ouvrages modernes, où le même orgueil se montre avec la ménie emphase. Celui de Balzac, plus excusable, étoit du moins fondé sur l'admiration universollo de ses contemporains. Quel goût que celui de ce siècle qui précéda celui

de Louis XIV ! Balzac, daus une de ses lettres écrites à uu évêque, raj)[)o]le, comme une cliose sublime, un passage d'un de ses discours adresses à Louis xiii avant la ndssance de Louis XIV. Voici ce sinj^ulicr passa<^e que je n'ai vu cité nulle part :

« Si vous voul.'z, sire, que la tran- :» quiHilé publique ait un fondement :» assuré, et f[ue vos victoires soient 3) éternelles, il ne fanl plus que vous 3) ])arliez d'agir puissamment, ni de )) faire des coups d'état qu'avec la « reine. »

Voilà certainement une manière trèsneuve d'ëxp)imer à son souverain, dans un discours public, le désir de voir naître un liétitier du trône. Ces lettres de Balzac sont d'ailleurs excessivement jBnnuyeuses; néanmoins on y trouve beaucoup d'rs[)rit, et qiulqncs pensées qui annoncent un lionime ol)St.'rvatcur, entr'autres celle-ci : La malice est injuste, mais l'ignorance l'est dauan-

tage. Enfin ce Balzac a dit d'excellentes choses sur les femmes (i).

Avec de l'esprit et de l'àme, plus on a vu de choses, plus on a éprouvé de sensations différentes, et plus on aura d'idées, mieux on sauia peindre. On ne peint rien avec vérité quand le sentiment ou un souvenir vif ne nous ^mde pas. Si l'on veut bien parler de la vertu, il faut être vertueux; si l'on veut toucher, il faut être sensijjle. Il est donc nécessaire qu'un auteur voyage, observe; qu'il ait vécu avec des gens dis, tous les états, qu'il ait vu des malheureux , et qu'il s'attache surtout à perfectionner sa raison, son caractère j et même s'il avoit éprouvé des injustices et de^ grands malheurs, son talent y gagneroit.

Le chevalier de Chastelux m'a lu vine comédie manuscrite, intitulée les

(0 Dans ses lettres à sa sœur.

Prétentions : elle n'est pa8 l)onne, mais l'idée c)i étoit excellente. Ce sont des î^ens qui ont des préteniions tont à fait opposées à leurs caractères- ils ne sont nullement hypocrites j l'amour-propro leur persuade qu'ils possèdent vërita- Llement les qualités qu'ils affectent ; ils sont les dupes d'une vanité ridicule j on ne voit que cela dans le monde, et cela n'a pas été peint.

L'harmonie du stylo n'est autre chose que l'imitation juste et vraie d'uno bonne déclamation; le style doit être doux , vif, serré , simple , pompeux , suivant le genre et suivant ce qu'il exprime. Lorsqu'on éprouve de Fimpa ticnce, de la colère, qu'on est dominé par des sentimens impétueux, on parle :\vcc volubilité, et l'auteur qui veut peindre ces mouvemcns vioîens ou passionnés, doit en général enj ployer un style rapide et coupé. Ce même style convient encore parUûtcmcnt dans le genre épi-

DE FÉLTCIE T.***. 12^

îçranimatiqne qui demande du trait et de la sailiic. Cependant, lorsque dans la criliqiie on emploie une ironie soutenue, un style plus doux, des phrases plus arrondies font beaucoup plus d'cf-t fet, parce que, dans la réalité, les personnes qui se moquent ironiquement, ont l'accent, le ton de la simplicité et d'une feinte douceur; enfin, on parlo avec lenteur ou avec une sorte de mollesse, lorsqu'on est plus touché qu'ému^ lorsqu'on, se plaint sans emportement et avec sensibilité, ou lorsqu'on fait le récit d'une scène aj^réablc et d'un genre gracieux. L'écrivain, pour peindre les mêmes choses, doit employer un style plein de douceur, ce style harmonieux qui jadis exprima toutes les pensées cJt tous les sentiniens de l'auteur de Télé^ maque , et que nos brillans écrivains modernes appellent ujie prose frai'' nante.

Î$Ô î.tS SOUVENIRS

•Iai soTipé avec six personnes aimables et S[>irlhi(!lKs; on n'a point joné, tonte la soirée s'est passée à causer, après avoir fuit nn pen de ninsirjne. On a parlé tin sauvage amené par iM. de Bongain\ille, et M. de Tiiiars a dit rpiô phce sauvage est né avec de l'âme et de l'esprit, et que l'on p.'.rvienne à le civiliser, il sera intéressant de savoir quelle est la chose qui pai mi nous lui causera le [dus de surprise. Nous avons Voulu de\iner quel scroit ce grand sujet d'étontiement. Cliaoun a fait part do son opinion h cet éi^aid; n)adamo de F*** a dit qne ce qui paroîtroit le plus surprenant à cet liomrac de la ijalnre > en le siqiposai.t sent;il)le; srroit sans doute notre indinerence pour les infortunés (pie nous rencontroiis à ciiaque pas, et l'eniploi (ju»; nor.s faisons des richesses. En eliv t, on j)onrra facilement faire comprenche à ce sauvage qnc l'inégalité des talens a du très-jnstement étuLlir dans la société i'iné^a-

DE FÉLICIE li***. l5l

lité des fortunes et des r;H]<;s, et que si d'On n'eût pas assuré aux hommes supcricnrs et industrieux le droit de traus- i mettre leurs hions à lenrs descendans , on eût oté à l'nmcnr du travail la l)ut iqni l'encourage, à Fambifion son pins puissant moliile, et les motifs cpii l'ennoblissent et la jnstlfîent. Il est doux de penser que l'homme , n'agissant que ponr lui seul , manquoroit en j^éncral d'audace et d'énergie ; c't st quand il travaille pour ses enfans qn'il ( st infaijgahl'j ; la loi qui le condanujcroit à l'éiîf>ïsme , le voneroit à la pnresso. Ce n'est pas assez pour lui (^e s'occnper de la famille qni l'entoure , son cœur paternel porte sa touchante sollicitude sur un avenir éloigné; il passe les mers, il se consacre aux travanx hîs pins [)énibles pour des enfans qu'il ne verra jamais, pour dos eiifuîs tpii naîtront des

siens! Malheur au législateur qni

voudroit et iîi ire ou répiin:er de tels sculimcnsî Notre sauvage compren-

102 Lî:.S SOUVENIRS

droit tout cela, il liC s'ëLoiineroit donc point de voir des riches et des pauvres j mais pourroit-il concevoir que des gens sensibles et vertueux eussent un goût si passsiofjné pour le faste le plus frivole, lorsqu'ils n'ont point ces emplois éclatans qui obligent h une grande rej)résentation ? Pourquoi, dlroit-il, cet énorme souper , préparé pour cent personnes qui ont bien dîne , lorsque dans ce quartier six cents personnes meurent de fai/n et manquent d'alimens depuis deux jours? Pourquoi celte fétc où tout le monde s'ennuie , et qui coûte tint d'argent , quand cette même somme rendroit la vie à deux cents familles désespérées ? Pourquoi cette Jeune dame qui montre tant de sensibilité , et qui verse tant de ]>leurs à la Comédie Française , voit-elle d'un œil sec le vieillard infirme qui lui demande l'aumône, et la mère infortujiée couverte de baillons , qui l'implore aussi avec son petit enJÈint dans les bras ? Comment ces

IDE FÉLICIE L***. l55

taljleaux ne lui déchirent -ils pas le cœur? — C'est qu'elle les voit continuelleaient. — L'habitude peut-elle endurcir sur des scènes si déplorables ? Mais cette jeune darae va sans cesse à la comédie, et elle y pleure toujours?

— Il est impossible de donner à tous les pauvres qu'on rencontre. — Raison de plus pour être ému, touché et profondément affligé. Mais d'ailleurs cette jeune dame ne donne pas autant qu'elle le pourroit ; pourquoi dépense-t-elle tant d'arj^ent chez mademoiselle Bertin et chez M. Baulard? — Mon ami, quand vous serez plus instruit, quand vou5 aurez acquis de la grâce , de l'élégance , un bon ton et de l'usage du monde, vous ne ferez plus des questions aussi déplacées. — Si toutes CCS choses-là doivent m ôter mon étonnement, je n'en veux point, etc. , etc.. Combien cet importun sauvage seroit plus pressant , s'il avoit lu l'Evangile! coml)ien sa sm-prise augmenteroit ! . . . . Ce qu'il y a de terrible

l34 LES SOUVENIRS

tlans tout ceci, c'est que cet interrogatoire fju'il nous feroit, il faudra le subir un jour clcvatit un tri!)nnal toiit- 'p»ii.<sant et suis appel !.... Un jnjie suprême nous 1 -s fera , toutes ces ques"tions! Que ré])ondroiis-nous?...

Il m?, semble que les valets et L s sou^ breltc^^s (te coniélie sont des p^ rsoniiai^ s tont à fiit é[)ii6és. Les aueiciuis les peii^noieiit <rcij)rès ïiaturj, c'étoieiit les escUn^efi Jhvoris , qui, tlevés avefc leurs jcui.es i!j;îîtr s, avoieut rvçn ui|e sorte d'é» lue. .tion (jui I uriîonnoit nnl)on l;iu|j;a^y, <le la finesse, dt; l'adresse et de la ruse. Molière, Rei^nard et qutlqncs au.lns,lcs ont mis snr notre scène avec un t.i'wt su])érii'nr, nuàs sans a\icune \raJs unhlance ; car, dans nos mœurs, les Cl Ispins <t les Martons sont des êtres ima;^inaiies; tont ce qui n'rst j)as une imitation de la nature, doit nécessairement s'éj)niser av.ic le tenips. Ou peindra toujours avec succès do«, ta-

DE Fér-ICTE L***. l35

bleanx représentant des paysages, des fleurs et des ho m m es, ta utils qnc l'arcl)itcctnre, qui est un art do coiivention et non nn art iniifatif, doit fii.ir par n'ofl'rir qne des copi s servil'S, on des inventions bizarres. Il paroît njéine qn->, depuis le siècle de Louis xiv% tontes les comhiiiuisons Ijs pl'is b 11 s et 1 s pl'.iB savantes sont épuisées. Il en est î:ii:si d:rs Crispiiis, des I louti.js , etc. Les ont urs m trouvant point de modèl $ exislans , se content ut tlo copi.^r ", et coMuiu; on s -.jt d'avance avec certitude qtie ces pcrsunnagxs stînt intort-sî^és , poltrons, inj^i^ai.s et fourl^v-ïs, on 1 s dcvin'3 trop pour <|u'ils puissent paroîlr^ aniusans ou picpiana. H faiit ptnntaiit dts confi.lcns uii j>en subaltorn' s; na pourroit-on pas eniplover avec succès les demoispll('s de compagnie et 1 s secrt^fdires des grands seigneurs qui n'écrivent point? et les chimistes, les botanistes, lis [)etits savans attachés à tant de gens riches qui ont des cabinets et

l56 LES SOUVENIRS

des laboratoires , ruais qui d'ailleurs lié savent ni la cliimie , ni la botanique? On pourroit peindre ^ d'après nature , ces nouveaux persoiuiagcs; ces peintures du moins seroient vraies et seroient variées; enfin, avec ces nouveaux confidens, on auroit encore la ressource^ pour compléter les intrigues, des véritables femmes de chambre et des vrais domestiques que l'on n'a jamais îiien peints, parce qu'on n'a jamais fait jusqu'ici que suivre la tradition laissée par les anciens auteurs. .

L^'abbé Arnaud est aimable , quoi^ qu'il ait de l'alfectation dans l'esprit , parce qu'il a du naturel dans le ton et dans les manières, et toutes ses phrases les pltis apprêtées ont une heureuse apparence d'originalité. Il intéresse quand il parle , mais il ne faut ni le lire , ni se rappeler ce qu'il a dit; on l'écoute avec plaisir , le souvenir détruit cette impression; ce n'est que loi squ'il est /7re-

DE FÉLICIE T.***. iSy

sent que l'on peut aimer son esprit, mais absent, il a toujours tort. Madame (le*** est précisément tout le contraire -, elle dit des choses fines, sensées, délicates; mais elle a un ton pédant, rempli d'alFéterie , et tout le monde la trouve une précieuse ridicule. Elle a pourtant beaucoup de justesse dans l'esprit.

Quel dommage que M. de Lauzuii ne sache pas apprécier la femme angélique et charmante que le ciel lui a donnée!.... Il a d'ailleurs tant d'excellentes qualités et tant d'esprit!... Quelqu'un se moquant de son goût pour mademoiselle Laurent, il convint qu'elle n'est point jolie, et qu'elle joue fort mal la comédie. Mais , ajouta-t-il , si vous saviez comme elle est bête et comme cela est commode ! on peut parler devant elle des choses les plus importantes avec une sûreté!....

Madame de***, coquette encore à

l38 LES SOUVENIRS

Cinquante ans, eut ces jours-ci unfe violente dispute avec le marquis de G***, et comme elle s'emportoit à l'excès : Calmez- vous , lui dit le marquis de G*** 5 car je vous défie de me dire la plus piquante de toutes Ls injures : vous ne m'appellerez pas une vieille femme.

Madame de*^* a toute la beauté qu'on peut avoir sans jeunesse, et avec une extrême maij^reur , sa figure est noble, imposante et régulière. Lebaron de Breteuil qui revient d'Italie, a dit d'elle en la voyant : C'est le (.ollsée! Malgré la majesté de cette image, oa peut douter que mad-sme dC^** soit flattée d'un tel éloge. Quelle femme de quarante ans s'enorgueilliroit d'être conjparée à la plus belle ruine du monde ?

A la dernière course de chevaux, M. de*** a perdu sept mille louis. M. le comte de*** en a gagné six mille, et le

DE FELICIE L***. iSg

roi a parié un petit écu. C'est une leçon bien douce et de Lijn l)on goût , sur l'extravagance des paris; mais personne n'en profitera. Je méprise tous les jeux où l'on peut se ruiner 3 ainsi je hais ces courses de chevaux; d'ailleurs, il me paroît affreux de chasser de leurs champs d'innocens borgers et leurs troupeaux, pour transformer une belle pelouse verte en nn lapis de jeu : c'est profaner la nature. C'est bien assez de jouer dans les palais, dans les maisons, sans donner encore si publiquement ce pernicieux exemple à la classe d'hommes la plus innocente et la plus vertueuse.

Une louange donnée aux dépens d'un ami, quelque flateuse qu'elle puisse paroître, ne sauroit plaire qu'à la personne dont l'amour-propre a gâté le coeur.

11 y a des gens qui n'ont de succès dans le monde que par leurs défauts.

l40 LÉS SOUVENIRS

S'ils se corri^coient de l'humeur, dn caprice, de la ])rusc[ueric, ils deviondroicntsi conimniis, si médiocres, qu'on ne les remarqneroit plus. Il faut pourtant qu'ils ayent une sorte d'esprit , et que quel(pie circonstance particulière les ait mis à la modo. Si la marquise de*** n'avoit pas été long-temps dame d'honneur d'une jurande princesse, si elle avoit une laidour moins extraordinaire , si elle étoit plus mesurée dan» ses discours, si elle avoit des manières moins étranges, elle n'auroit certainement pas cette grande réputation d'esprit qui me paroît peu fondée , et elle ne passcroit pas pour la personne du moud» la plus originale et la plus piquante.

Elle a du naturel, mais on l'a tant louée, à cet égard, tpi'elle en a trop; le natu*rel n'est véritablement agréable , dans une femme, que lorsqu'il s'allie avec la grâce, la douceur et la délicatesse. La marquise de''** peut paroître aimable lorsqu'elle est dans ses bons jours el

DU FÛLICIE 1j**^. i4i

qu'on la rencontre rarement ; quand on la voit de suite, elle fatigue, parce qu'elle se répète et qu'elle n'a qu'un ton , une sorte de plaisanterie brusque , plus comique par ses manières et ses mines , que j)ar ce qu'elle exprime.

Lorsqu'elle a de l'humeur, elle devient absolument un enfant gâtéj elle boude, grogne , hausse les épaules et toiirnc le dos sans répondre. Toutes ces choses sont plaisantes clans un beau grand &alon, au milieu d'un cercle eunuveux de personnes bien compassées et l)icu j)arfaitement u^jiformes par leur maintien. Cette disparate offre un cqntraste amusant qui fait rire ; mais, dans une société intime , ce caractère fantasque et bourru ne peut qu'impatienter et déplaire. Lesbon^ mots que l'on cite d'elle sont surtout remarquables par une certaine grossièreté d'expressions qui lui est particidière. En voici im qui a fait fortune. Madame de L***, toujours en qiouvcment , est étomaamincnt agis-

l42 LES SOUVENIRS

saute et loste pour nue personne de poixîuite-liuit ans. Qnclqu'iii] la louant à ce sujet : Oui , dit la niarcpiibe de***, elle a toute la vivacité que donnent les puces.

Madame de F..,.., dans un autre genre, a des nianicn s tout aussi singulières que celles de la marquise de***.

Elle est léj^cre, étourdie, et elle a des accès de gaîté qui ressemblent un peu à la folie ; mais, quoiqu'on ait la peifidie de s'amuser de ses travers, et de les exciter autant qu'on peut, ils ne réussissent point; elle est jeune et jolie, et elle trouve dans 1( s femmes de sévères c nseurs. Il est vrai aussi que la jeunesse el la beauté donnent à ces tournures extraordinaires quelque chose d'indécent.

6i madame de F qui ne manque

point d'esprit, étoit bien laide, elle ne paroîtroit qu'originale. C'est un Anglais qui a fait d'elle la meilleure critique. M. Horace Walpole , soupant avec elle, pour la première fois, en nom-

DE FÉLICIE L***. l45

breuse compagnie, et voyant tout le monde occnpé d'elle , et rire de ses folies, dit à l'oreille de son voisin : Elle est fort drôle ici , mais que fait-on de cela à la maison ? Il n'est que trop commun dai s la bonne compagnie de rencontrer des personnes qui manquent de principes, mais chacun y respecte cette morale de tradition dont l'opinion fait la seule base , cette espèce de code de société qui sert à conserver quelques idées estimables et délicates , à cacher plusieurs vices, et à rendre la vertu plus aimable, Les inclinations, les passions, les habl-r tudes particulières , l'intérêt même , tout cède 3 cette morale de conventior, tout s'y soumet. Par exemple, l'homme le plus aml'itieux et le moins sensibV ne sollicitera point la place que demande celui qui passe pour être son ami intime. La femme la plus humoriste et la plus dédaigneuse sera toujours chez elle polie , obligeante. Cette espèce d'iiospitalité est mieux exercée en France

l44 1.ES SOUVENIRS

que dans aucun autre paysj c'est peutêtre une des clioses qui contribuent le plus, parmi nous , à l'agrément de la société. On 7ie se Juche point ^ on ne se formalise point , on ne se moque point chez soi y on n'y montre ni hu~ m,eur , Jii dédain ^ ni sécheresse : yoiVa des maxin)es qui sont généralement reçues et suivies. Madame de A *** est une preuve frappante de celte vérité :

avec Leauconp d'esprit , elle est la personne du monde la plus moqueuse, la plus capi'icieuse et la plus dénigrante avec les gens qui ne lui plaisent pas. Rien de tout cela ne s'aperçoit chez elle 5 qui ne la vcrroit que là, seroit persuadé qu'elle est d'une politesse ainiablc et constante, d'une parfaite égalité d'humeur, et qu'elle est remplie de bonhomie. Il faut pourtant se faire une extrême violence ])0ur savoir se composer ainsi. Nous a\ons tous assez de force pour nous a aincre , quand nous croyons véritablement que cet effort est

nécessaire. Ce propos vulgaire , cela est plus fort que, moi , est une plate et mauvaise excuse. Avec tous ses défauts et une figure étrange , madame de V*** a , dit-on , inspiré de grandes passions et en inspire encore, à ce qu'on assure, quoiqu'elle ait j)rès de cinquante ans.

Elle a les plus jolis pieds (chaussés ) et les plusjolies mains de Paris ; d'aillaurs , elle est fort laide ; elle a le plus grand nez connu delà ville et delà covirj elle fait elle-même sur cette espèce de difformité des plaisanteries qui ont beaucoup de grâce ', elle prétend que son nez, exactement mesuré, est plus long que sa pantoufle , et ce fait singulier ne paroît à personne une exagération. La belle madame C***, qui n'a pas de quoi comprendre que l'esprit puisse dédommager du manque de beau té, ne regarde jamais le nez de Madame de V***, son amie , sans éprouver une pitié déchirante ; et pour la consoler de ce nîalheur , elle lui parloit sans cesse de ses

Vt

l46 LES SOUVENIRS

mains et de ses pieds. Ces éloges , cou» tinuellement répétés , ont fini par excé-. der madame de Y***^ qui, ponr s'en délivrer, pria secrètement le président de Périgni , de lui faire un jour une scène sm- son nez, quand madame C*** recommenceroit ses louanges accoutumées. En efifot , à la première occasion , et devant huit ou dix personnes qui n'étoient point dans cette confidence , Périgni coupa la parole à madame C***, q)ii se récrioit sur la délicatesse et la blancheur dos mains de madame de V*** : Pour moi, dit-il, ce n'est point du tout là ce qui me charme dans madame de y***, je ne puis souffrir ses mains et ses j)ctits pieds si vantés ; ce que j'aime le mieux en elle , c'est son nez. A celte incartade , tout le monde s'étonna, et niadame C*** frémit : Oui , continua le président, son nez; il est de si lîoune amitié, si prévenant; il me fait toujours des avancer , tandis que ses mains et ses pieds me repoussent,.... Le

DE FÉLICIi: X,***. i47

président de Pcrigui dit des bons mots et fait <lvi l)onncs actions j c'est l'un des hommes de la société le plus gai, le plus spirituel et le plus loyal. Puisque j'ai parlé de. lui, je veux conter l'histoire du fameux fîdéi-commis de madame de L***. J'en tiens les détails du président même, et de l'amie incomparable que j'ai perdue, et qui eu futl'liéroïue.

Madame de L*^* , l'nne des plus riches veuves de la finance , eut luie conduite plus que légère, dont le scandale même de\iut apparenmient une sorte de leçon morale pour ses deux fîlhs, qui furent l'une et l'autie deux personnes si vcrlueuses et si parfaitement irréprochables. L'aînée , qui ëpousa M, de Louvois, éloit la plus jîctitc femme que j'aye vue; mais la Liille la n)ieux proportionnée , de petites mains ravissantes , un bcriu t- iiit , un joli \isage , un air enfantin, rendoiciit cette petite figure cliarmantc. La cadette avoit la beauté imposante et ma-

l48 I.ES SOUVENIRS

jestueuse de Minerve. Cette belle figure, qui, dès l'âge de seize ans , annonçoit la sagesse , n'étoit pas trompeuse. Mademoiselle de L***, élevée chez une mère coquette et galante , avec l'éducation la plus négligée, n'entendant qvie des entretiens frivoles ou dangereux , et ne recevant que de pernicieux exemples , devint la personne la plus pieuse , la plus austère pour elle-même , et la plus indulgente pour les autres. Un livre d'Evangiles qu'elle relisoit sans cesse , et qu'elle méditoit profondément , produisit ce miracle. Elle étoit si attachée à ce livre, d'une impression fine, et ne formant qu'un petit volume, qu'elle le portoit toujours dans son sac ou dans ses poches, et qu'elle l'a soigneusement conservé toute sa vie Il a malheureusement passé dans mes mains ; je ne possède rien de plus précieux et qui me soit plus cher (i).

( 1 ) On verra , dans la suite de ces Souvenirs,

DE FÈLICIE L***. l^Q

L'unique talent ( celui de la danse ) que madame de L*** désirât donner à sa fille , fut précisément la seule chose que mademoiselle de L*** ne voulut pas apprendre; on ne la contraignit point à cet égard dans son enfance ; mais lorsqu'elle eut quatorze ou quinze ans, le maître de danse reparut : il ne fut pas mieux accueilli. Madame de L***, la questionnant sur cette répugnance si constante , sa fille lui répondit : Je veux me réserver une bonne raison pour ne jamais aller au bal. On fut très -effrayé de cette réponse : madame de L***^ en conclut que sa fdle avoit le projet de se faire religieuse j elle chargea Périgni, son ami intime, de l'interroger à cet égard. Mademoiselle de L*** asoura qu'elle avoit le désir de se conduire sagement dans le monde,

ce que «ïevint ce livre (îont il est parlé plusieurs fois dans le cours de cet ouvrage. Note de l'Editeur.

l5o LES SOirS'^ENIRS

et non le dessein d'y renoncer. Le nîsidt.L de cet eutreli mi fat que h prés.leiit lui promit de lui donner secrètement hs sermons de Massiilon et de Bourdalone, qu'elle n'avoit jamais lus.

Quelques jonrs après, il les lui apporta niystëriensement. Depuis ce moment , Périgni devint le confident et l'ami de mademoiselle de L***. Il avoit cinquante ans, et elle entroit dans sa seizième année.

M. et madame de Louvois logeoient chez madame de L**^ ; c'étoit mêaïc une des conditions du mariage, madame de L*** n'ayant pas voulu se séparer de cette fdle clicrie, qu'elle aimoit beaucoup mieux que l'autre. M. de Louvois eut avec sa belle-mère des manières légères et des procédés ridictdes j madame de L*** prit de l'humeur, et sut mauvais gré à sa fille de ne pas la partager. Madame de Louvois adoroit son mari ; cette tendresse étoit à tous égards si peu fondée , que l'on pouvoit

t)E t'ÉliJCIE L***. l5l

jpresque la regarder comme une foiblcsse; mais une mère surtout devoit la respecter : c'est ce que ne fit pas madame de L***. Dans son dépit contre son gendre, elle eut assez peu de principes et de raison pour instruire sa fille des infidélités et des déréulemens de son gendre. Par cette indigne conduite, elle perdit entièrement la confiance de madame de Louvois, et elle fit son malheur sans la guérir. L'aigreur réciproque devint e5.tiéme, les tracasseries et les explications de mauvaise foi se multiplièrent ; enfin, un jour que madame de L*** étoit allée dîner à la campagne, M. de Louvois, qui avoit secrètement loué une maison , quitta brusquement celle de sa belle-mère, sans l'en avoir prévenue; il déménagea en quelques heures, et emmena sa femme. Ce procédé bizarre et malhonnête mit le comble au ressentiment et à la colère de madame de L*** : en vain madame de Louvois écrivit les lettres les plus

i52 JjTs souvenirs

soumises , et vint se présenter chez sa mère, on lui renvoya ses lettres toutes cachetées ; la porte lui fut toujours fermée ; madame de L*** lui fit dire qu'elle ne la rccevroit et ne lui pardon neroit jamais ; et mallieureusement elle tint parole. Elle résista avec une fermeté extravagante et Ijarbare aux représentations de ses amis , aux pleurs et aux supplications de aiademoiselle de L***, qui intercéda avec ardeur et persévérance pour sa malheureuse sœurj mais, victime de sa propre rigueur, elle éprouva un dérangement de santé, qui devint une maladie chronique très-dangereuse ; plus ses forces s'affoildissoicnt , plus son ressentiment semhloit s'accn^ître ; ou, pour mieux dire , sa haine dénaturée achcvoit de détruire en elle les principes de la vie ; une mère implacable pent-elle vivre ?.. . Lorsqu'on \it sa tin approcher, on lui reparla de madame de Louvois, elle imposa silence. On tâcha, mais avec

DE FÉLICIE L***". i55

aussi peu de succès, Je ranimer en elle quelques seutimeiis religieux. Le curé de sa paroisse vint sans être appelé j il lui parla de sacreraens, elle ne répondit rien ; il prononça le nom de madame de Louvois, et madame de L*** lui dit d'un ton terrible : Sortez y monsieur. Il s'éloigna , et resta dans un cabinet voisin. Cependant mademoiselle de L*** avoit fait entrer furtivement sa sreur, et là tenoit cachée. Dans uq moment qu'elle crut favorable, elle se jeta à genoux au clievet du lit de sa mère, et , l)aignée de larmes , elle implora pour sa sœiu' un pardon maternel. Tai^ sez-vous y fut la seule réponse qu'elle obtint. Madame de Louvois passa quatre jours et quatre nuits sur une chaise de paille dans l'antichambre de sa cruelle

mère Ma«lame de L*** n'admit dans

sa chambre que Périg'ii et sa fille cadette; cette d;.'rnière recueillit plusieurs discours qui lui firent penser que sa mère méditoit une vengeance qui

l54 LES SOUVENIRS

put lui survivre Le cinquième jour

madame de L*** étant à la dernière extrémité, mais avec tonte sa connoissance, demanda son notaire , et fnt enfermés avec lui pins de deux heures.

Durant ce temps , mademoiselle de vonlnt entretenir 1 erigni sans témoins, et elle lui tint ce discours : Vous êtes , monsieur , Diomme du monde que j'eslime le plus, et j'ai besoin de vous ouvrir mon cœur. Je n'ai nulle connoissance des affaires; mais je sais qu'il est des moyens d'éluder les lois, et qu'en les en^ployant, ma mère pourroit déshériter n>a sœur, et je crois que tel est son projet. Toutes mes intentions sont droites *, cependant je n'ai que dix-sept ans : à CLt âge on peut se démentir, ou suivre de mauvais conseils; je veux me lier par un engagement irrévocable....

Vous, monsieur, que je regarde comme un père, recevez donc la parole d'honneur que je vous donne solennelleiiient, de rendre à ma sœur, si aile est

DE FÉLICIE L***. l55

deslïëritée, non pas inie j^arlic dvi l)ien , mais la moitié tont entière qui lui revienilroit naturellement. Maintenant, continna-t-elle , je suis tranquille sur ce pointj me Yoilà dans l'impossibilité de nianquer à ce devoir. Périj^ni fut profondément attendri de cette démarche; ce qui le frappa le plus dans cette jeune personne , qui toute sa vie avoit montré le caractère le plus ferme , fut cette modeste et vertueuse dt fiance d'elle-même, et la précaution qu'elle prenoit de se lier de manière à ne pouvoir changer de résolution. En effet, ce trait est admirable, il peint une âme an^éli<]ue , et une vcitu vérital^lement cliréticnnc. Le soir de ce niêuie jour, mademoiselle de L*^** et le président firent une dernière tentative en faveur, de madame do Lou^()is; ils osèrent déclarer qu'elle veilloit dans i'aiiticliaUibre depuis cinq jouis : alors, madame de L^**, élevant la voix, proncnça avec fureur ces lion ibles paroles :

l56 LES SOUVENIRS

Je la maudis. Sa m^lhenrcnse fille,

placée contre la porte entr'onverte, les

entendit, et s'évanouit i^près ce der*

nier elFort d'une haine monstrueuse, madame de L*** tomba dans une effrayante et lonj^ue agonie; elle mourut au point du jour. Si elle eût eu de la relii^ion , si elle eût voulu recevoir ses sacremens, elle auroit reçu sa fdle dans ses bras , et , malgré l'inconcevable dureté de son cœur, elle auroit pardonné

Mademoiselle de L*** voulut aller dans un couvent , on la conduisit à Pantemont.

Par son testament, madame de L***, donnoit au président de Périgni toute sa fortune ( environ cent niille livres de rentes % ses terres, ses revenns, son mol)ilier, ses diamans; cnfm, sans exception , tout ce qu'elle avoit possédé. Périgni accepta ce jîdi^i- commis , et suivant l'intention de la testatrice, il remit toute cette fortune à raademoi-

DE FÉLICIE L***. l5j

selle de L**% qui partagea avec sa sœur, et si scrupuleusement que, daus le compte de l'argenterie, elle fit rompre en deux une cuillère de vermeil qui formoit un nombre impair, afin d'en envoyer une moitié à madame de Louvois.

Cette dernière mourut sans enfans peu d'années après, et toute sa fortune retourna dans les mains pures et généreuses qui la lui avoient cédée. Mademoiselle de L***, un an après la njort de sa mère, épousa le comte de Custines. Nulle jeune personne n'est entrée dans le monde avec une réputiition plus désirable, et n'v fut accueillie d'une manière plus distinguée et plus flatteuse.

Sa conduite avec sa sœur, dont Périgni avoit publié tous les détails, inspiroit pour elle l'admiration la mieux fondée.

Il étoit dans sa destinée de ne devoir qu'à elle seule ses vertus et sa réputation; elle n'eut, pour la conduire dans le monde, ni guide, ni mentor; sa bellemere vivoit eu Lorraine; et cependant

l58 LES SOUVENIRS

sans surveillance et sans conseils, elle ne fit pas une faute; parce que, ferme dans ses principes et timide dans ses démarches, elle ne fît pas une étourderie. Elle avoit infiniment d'esprit , et elle ne Tcmploya jamais qu'à perfectionner sa raison et son caractère : riche, jeune et belle comme un an<5e, elle mena toujours une vie sédentaire, n'alïant à la cour que par devoir, aux spectacles que par conqilaisance , ne paroissant jamais au baj; ci quoifpi'elle eût beaucoup de vivacité, elle étoit si indulgente, elle avoit tant <lc douceur et de siajjdicilc, que son j^oût pour la retraite et son austérité ne resseml>loient qu'à la paresse. Lorsqu'on paroissoit le croire, elle en étoit charmée : J'aime mieux, disoit-ello à ses amis, que l'on m'accuse d'indolence que de sin^idarité. Elle n'étoit ni une époiise, ni inic mère, ni une amio, iiidoleiile. On n'a jamais eu plus (l'activité pour remplir •ses devoirs domestiques et pour obliger

DE FÉLICIE I.***. iSg

et servir ses amis. Ce portrait, loin d'être flatté, est bien inférieur à son modèle. II me reste une amie charmante, la comtesse d'Har***, rjni fut aussi la sienne, et qui peut dire combien je suis

loin d'exagérer Madame de Custiues

vécut six ans dans le monde avec la considération personnelle el l'existence d'une femme de qujirante ans, dont la conduite auroit toujours été parfaite.

Une fluxion de poitrine termina en cmq jours cette Me si pure et si exemplaire. Son mari étoit à cent lienes, et madame il'Har*** dans une terre. J'étois à Paris, je ne la quittai ni jour ni nuit; et quand je ne l'aurois pasaimée passionnément, je n'oublierois jamais cette

mort édifiante Elle eut toujours

toute sa tête, et ne s'abusa pas un moment sur son état. Chaque jour, je lui faisois tout haut de longues lectures de piété , dans son petit livre d'Evangiles on dans l'Imitation. Elle étoit calme, douce, silencieuse; elle ne faisoit point

l60 LES SOUVENtRS de phrases , il n'y avoit rien à citer d'elle; mais Raphaël ou le Poussin auroicnt voulu la poindre; sa physionomie exprimoit tout ce rpii pouvoit toucher profondément dans sa situation, la pieuse résignation, le sentiment efc la sérétiité. Sur la, fin du quatrième jour, M. Troncinn jugea qu'elle ne passeroit ^M.: le cinq. Ce jour terrible étoit un dimanche, elle avoit reçu tous ses sacremcns la veille, *.t à sept heures du 91atin, elle me conjura d'aller à la messe. Elle ne SGufaoit plus, elle étoit si belle, si tranquille, que je ne pouvois me persuader qu'elle fût à la mort. Pressée par elle d'aller à l'église, je demandai des Heures à une de ses femmes ; rhadame de Custines me dit de prendre son livre chéri d'Kvangiles, à la tête duquel se trouvoit l'ordinaire de la messe. Une pensée confuse et douloureuse me rendit immobile; je savois qu'elle wo, prétoit jamais ce livre Je la regardai,

et ses grands yeux noirs, si expressif»

DE FÉLICIE L***. 1 Si

et si parlans, ne me confirmèrent que trop ce que j'avois pressenti.... Sa femme de chambre me donnant le livre : Prenez-le donc, répéta -t- elle d'un ton ému .... Je le reçus , ce livre sacré, avec un sentimeut inexprimable : hélas I

c'étoit un don! Tremblante, et ne

pouvant parler, je m'approchai du lit, j'embrassai mon angélique amie ave© tonte la tendresse et toute la douleur qu'on peut ressentir. Elle me serra dans ses l",ras, en me disant à voix ])asse :

Gardez- le toujours Mes pleurs

inondèrent son visage. . . Je m'écliappai, et je ne la revis plus; quand je revins, elle avoit cessé d'exister. . . . On regrette doublement une personne dont tout l'avenir offroit une si douce perspective. Son mari est un honnête homme, un brave et bon militaire; il remplira sûrement une carrière honorable : ses enfans sont charmans à tons égards; ils annoncent tant d'esprit et de vertus!

elle eût été une épouse et une mère si

heureuse!. . . . Ah! j)onrqnoi la Providence ii'a-t-clle pas accordé à cette femme si pi use et si parfitite^ ce bonheur promis au juste, celui de voir les enfans de sespetits-enfans!.... (i)

Les princes français meurent de peur de manquer de grâces.

L;s princes étrangers ne craignent que de ne pas paroître affables et-obligeans : aussi sont-ils parlans et polis, tandis que les nôtres sont timides et ne savent yxâs dire >«ù mot à ceuji qu'ils connoissent peu. ïls aiment mieux avoir l'air déd,"i^neux, que de paroître gauches. Si j'élevois des princes, je ne leur parlerons janiais de ffrâces , et je les accouturaerois, de bonue heure, à causer sur toutes sortes de sujets, avec des

(1^ Pour lui épargner l'korreur de voir périr sur un échafaud son mari et son fils. Note de l'Editeur.

CE FÉLICIE L***. l65

gens du morale, des savans, des hommes de lettres et des artistes.

Le jeu des bateaux est toujours fort à la mode. Ou vous suppose dans un bateau prêt à périr avec les deux personnes que vous aimez, ou que vous devez aimer le mieux, et ne pouvant en sauver qu'une; et l'on a l'indiscrétion et la cruauté de vous demander quel choix vous ferlez! Ce jeu, qui ne me paroît pas fort gai, plaît beaucoup dans ce moment. On a fait, pour la comtesse Amélie, un bateau bien embarrassant; il étoit rempli par sa mère, qui ne l'a point élevée, qu'elle connoît à peine, et par sa belle-mère qu'elle aime avec la plus vive tendresse. Elle a répondu: Je sauverais ma mère , et je me noie' rois avec ma belle-mère.

La langue française a des noms pour tous les vices, et pour tout ce qui en dérive. Elle est complète et liche à cet égard , mais elle est pauvre dans le genre contraire. Par exemple, nous

l64 liES SOUVEiSIIBS

avons le mot remords ^ et nous ne pouvons pas exprimer, par un seul mot, la satisfaction intérieure que fait éprouver le souvenir d'une action magnanime.

Nous avons le mot envieux ^ et le caractère opposé n'a point de nom. Il est vn.i que si ce mot esistoit, on ne pourroit l'employer que Inen rarement , mais assurément on l'appliqneroit à M. d'Antei'Ochc. C'est un homme qui n'a reçu de la nature ni assez d'esprit, ni assez d'agrémens pour attirer sur lui l'attention des autres: il a très- peu de fortune: ainsi son existence, dans le monde, n'est nullement brillante. Il est bon, mais il ne comprend guère les raffinemens de la délie:. Lcsse et de la sensibilité. Comme il .ï'a jamais causé d'ombrage, il n'a jamais eu d'ennemis, et il ne connoît ni ne conçoit la haine. N'ayant ins^viré ni passion, ni grand attachement , l'amitié n'est pour lui que de la bienveillance. Il jouit d'une santé parfaite j on lui voit toujours un

DE FÉLICIE li***. ï65

visage épanoui, riant et fleuri. Il n'est pas joueur, il n'est pas chasseur; il n'a qu'un goût, celui delà bonne chère en nombreuse compagnie; il a des idées extrêmement simples sur les plaisirs de la société; il les fait consi'^ter, no'i dans le choix des personnes, mais seulement dans un grand rassemblement d'homme" et de femmes, dans un beau salon bien éclairé. Je ne crois pas que, durant toute sa vie ( il a 5o ans ), il ait été admis dans un petit cercle particulier, ni qu'il l'ait désiré. Certain de n'être jamais remarqué, il ne craint pas de so perdre dans la foule; au contraire, il la cherche comme l'asile qui lui convient; et par un heureux instinct, il ne se plaît que là. Sa naissance lui assure l'entrée de toutes les grandes maisons ouvertes.

Il est invité aux noces, aux fètcs, aux cérémonies de la société. Sa vie n'est remplie que des événemens qui arrivent dans le monde, et son bonheur se compose, sinon de celui des autres, du

l66 LES SOUVENms

moins de tout ce qui le forme dans son opinion. Se n)aiic-t-on, sa joie est extiéme, il ira à la noce. Une femme accoucbc-t-cllc hcnrcusement,' il est charntcj an ])ont tle trois semaines elle recevra, snr sa clpiise lonii;ue, Ls visites de tous ceux qni se présenteront.

Meurt-on, ii s^ilïlij^e rctllement, il suivra l'enterrement (ce qui est une petite consolittiou); mais la maison sera fermée pendant plusieurs semaines, ou même plusieurs nsois : aussi 1«;S veuvagesj surtout, lui causent une véritable peine. Mais comme il est lierireux, lorsqu'il y a un complimoit à faire! Il y a vinat ans qu'il a quitté le service, et il n'en pi end pas moins d'intérêt à toutes les promollons qui se font; il n'existe pas un c» loiii 1 et im brii^adicr qu'il n'ait fclitités avec eHiision de cœur; sa joio cet lonjouis j)roportionnéc à l'élévation du j^iade, et pour celai de ip.uécial deJ lanc*;, elle va presque jusqu'au transport. Ce ca-

DE FifLICIE L.***. 167

ractère lui fit faire, il y a deux ou trois ans, un plaisant quiproquo. On faisoit une promotion. A cette même époque, M. de ***** découvrit les déréglemens inconcevables de sa femme , et avec un tel éclat, que tout Paris en fut instruit. M. de ***** dit publiquement qu'il va demander une lettre de cachet pour faire enfermer dans un couvent cette malheureuse jeune personne, âgée de vingt- deux ans; il écrit en conséquence au ministre. Le lendemain il part pour Versailles, Tout le monde savoit ce qu'il venoit y solliciter. M. d'Anteroclie , qui ne s'informe jamais des nouvelles scandaleuses, ignoroit parfaitement tout cela; mais, comme à son ordinaire, très-ourieux d'apprendre les noms de ceux qui ont obtei.u dvS grades, il ariive à Vers: illes, chez le ministre, en même temps que M. de *****. Il y avolt à cette audience un monde prodigieux. Le ministre fait sa ronde, et en approchant de M. de *****, qui

l68 LES SOUVENIRS

étoit à côte de M. d'Anteroche, il lui dit : Monsieur , votre affaire est faite. Il parloit de la lettre de cichet de madame de ***; mais M. d'Anteroche, croyant qu'il s'aj^issoit de la promotion, et que M. de ***** y étoit compris, embrasse ce dernier avec transport, en s'écriant : Mon ami, je t'en fais mon compliment, cela ne me surprend point : tu n'as que ce que tu mérites assurément bien , cela ne pouvoit te manquer...-. M. de ***^* rougit, pâlit, veut s'esquiver; M. d'Anteroche le retient de force, en s'extasiant sur sa modestie^ et en répétant que cet événement est très-simple, que tout le monde s'y attendoit, et que lui, qui parle, l'a prédit Enfin, le niaiheureux M. de ***^* s'cchnppe; toute l'assemblée éclate de rire, et M. d'Anteroche sort sans être désabusé , en disant : Je soutiendrai toujours que ceci n'est qu'une justice rendue à M.

de *****, et dont personne ne devroit s'étonner.

Os se moque heî\ucoup des gens de finances qui font rapidement une immense fortuuej sui" les théâtres et dans la société , on s'acharne à les couvrir de ridicvde ', je trouve bien cpje ces prodigieuses fortunes, acquises si promptemeut, peuvent paroître un peu suspectes, mais rien n'autorise à blâmer sans connoissance de cause et sans preuves : aussi les sarcasmes sur nos millionnaires ne tombent communément que sur leur personnel et sur l'emploi qu'iJs font de leurs richesses. Il est surprenant que, depuis tant de siècles, les inépuisables plaisanteries faites sur le luxe des parvenus, n'en avent pas corrigé quelquesuns du goût delà magnitlccnce. On étale pour briller; et quand l'eY«/«^e ne produit constamment que d'amèrcs moqueries, comment ne prend-on pas imo apparence modeste! On ne pardonnera jamais le faste éclatant aux financiers, puisqu'on ne le pardonne pas aux nôtres , qui sont en général de mcil-

Iciire compagnie que dans les autres pays, et qui font, à beaucoup d'égards, un emploi noble de leur fortune. M. do Montmartel éloit mort quand je suis entrée dans le monde; mais j'ai entendu conter de lui des traits admirables de bonté et de générosité. On en cite aussi de Samuel Bernard. M. delà Poplinière, que Voltaire a surnommé Mécène un peu légèrement, a eu le tort de ne jjrotéger que des chanteurs et des musiciens, et d'en remplir sa maison; mais il avoit beaucoup d'esprit ; il a fait un roman agréable (i), de jolies chansons, et plusieurs comédies de société. Ce qui vaut mieux, encore, il étoit bienfaisant, et marioit tous les ans six pauvres filles.

On a fait les vers suivans , pour être mis au bas de son portrait gravé :

Ce sage , des £(i'ts le Mécène , Par ses propres ialrns , pleins de célébrité? , Est au sein de Piutiis l'iiomme de Diogène , Et le plus tendre ami qu'ait eu l'huraanité.

(1) Intitulé Daïra»

DE FFIilCIE L.***. 171

Cet éloge étoit exagéré , mais iln'étoit pas ridicule, et c'est beaucoup. M. de la Borde est simple dans ses manières, d'un conmierce agréable et d'une extrême obligeance.

M. de Beaujon est aussi bon, aussi généreux que magnifique; sa vasto maison est une petite république , dans laquelle tout le monde est heureux. Loin d'avoir la tyrannie , si commune , de forcer ses gens au célibat , il les cngyge tous à se marier, et il loge et nourrit leurs femmes et leurs enfans. Quand ces derniers sont en âge de travailler , il les place chez des artisans , et paie leur apprentissage. Il recueille le fruit de cette bonté touchante ; il a des domestiques sages , sédentaires et affectionnés ; enfin , M. de Beaujon a fondé un hospice pour les pauvres malades; ne fautil donc pas lui pardonner de coucher dans un lit qui représente une corbeille de roses! on doit avoir des idées si dou- 'ces et si riantes, quand on peut faire

172 LES SOUVENir.S

autant de bien! — Pour moi, si Je voulois peindre la doncenr du soninieil de l'homme bienfaisant, je le représen terois couché sur un lit de fleurs; c'c^t lui qui dort paisiblement, c'est pour lui cpi'oii aiuoit dû invcîuter tous ces emblèmes gracieux, consacrés à l'Amour et à la Beauté... Les passions ne dorment point, ou dorment si mal î La

volupté du sommeil et le charme des songes ne sont goûtés que par l'junoconce et la vertu.

J'aime la société des vieilles personnes spirituelles qui ne parlent point d'elles, qui en même temps se [)laiscnt à conter des anecdotes du temps passé:

outre que je m'instruis agréal)lcment avec elle», j'ai remarqué que toutes ces personnes-là sont franches, boynes et sensibles. Une autre observation que j'ai faite , c'est qu'en général toutes les femmes de soixante ans, dont la jeunesse a été souillée par des honteux égaremens , sont Irès-froides et t^t^st"

DE FKLICIE 1***. ' 175

silencieuses sur le passé , ou n'en parlent qu'avec sécliercssc , et souvent méiBC, avec une sorte de morosité. Los souvenirs , pour elles, sont remplis d'anierturae, et naturellement elles les repoussent.

La vieille marquise de Rochanibeau, qui a toujours été une personne très- \ertueuse, est, à soixante-quinze ans, une aimable conteuse. J'ai recueilli d'elle, anjourd'hui après dîner, un trait assez drôle de feu madame la duchesse d'Orléans. Voici cette espièglerie : Le père (M. d'Etrélian ) (i), qui avoit alors environ cinquante ans , et CL-lte figure étrange et ridicule qu'il devoit avoir à vingt-cinq, un jour, après dîner, au Palais-Roval , s'endormit profondément dans le salon, au coin du feu , ce qui ne produisit au-

(i) On ne l'appeloit dans la société que le Père , quoiqu'il n'eût jamais eu de femme ni d'eufans.

cune sensation dans la société, tant qu'il y eut du monde, parce que, suivant sa coutume , il ne s'étoit nullement mêlé de la conversation, et qu'il ne se trouvoit là que pour attendre l'heure de l'opéra. Tout le monde s'en alla , il ne resta, avec madame la dnchcsse d'Orléans, que madame de B***. Cette dernière se mit à rire en apercevant cette figure endormie. On clierclia quelle niche on pourroit lui faire, et on imagina de le coifTer avec un petit bonnet à papillons , fait en carcasse , comme on les portoit dans ce temps j on y ajouta une jolie rose artificielle , posée coquettement sur l'oreille ; madame la duchesse d'OrléaraS et madame de B*** lui attachèrent tout cela délicatement et solidement sur sa perruque, sans le réveiller; ensuite, elles lui mirent du rouge et une demi-douzaine de mouches, appelées alors des assassins. Pendant cette toilette , il ronfla sans discontinuer; et lorsqu'on

DF. FIÎLICIE L,***. 175

tnt fini, on fit dire aux valets de chambre et anx valets de pieds de ne témoigner aucune surprise , lorsque M. d'Etréhan passeroit pour s'en aller.

a41nrs on le réveille , et on l'avertit que l'opéra étoit commencé. 11 s'y rendit sur-le-champ , en passant par les appnrtemens et les petits corridors du palais. Sa loge étoit au premier rang, près le théâtre et très en vue ; en y entrant, il ne manqua pas de se pencher en avant , pour voir si la salle étoit pleine, et pour lorgner les petites loges des gens de sa connoissance. Aussitôt, à Respect de cette singulière figure, un rire général s'éleva dans la srdlo ; le Père y pour découvrir la cause de cette gaîté, se montra mieux encore au public, en sortant le corps à moitié de sa loge, et en regardant de tous côtés; les rires redoublèrent, de longs applaudissemens s'y joignirent, et l'on fit un tel tapage, que le spectacle (în fut interrompu he Père répétoit toujours :

] 7^ t>KS SOUVENIRS Qu'est-ce que c'est? qu'est-ce que c'est? MjMlcmoisclle Fcl, une chanteuse, entrant dans sa lo^e, on Ini présentant un miroir, le Ini apprit

M. d'Etrclian est un vieillard qni se porte fort l)ien, qui n'a jamais manqué une représenta lion d'opéra ; on croiroit que c'est un vœu qu'il à fait, tant son exactitude , à cet égard , est scrui)uleuse. Tout ce qu'il se permet, c'est de sacrifier un acte ou deux, mais il faut qu'il coiiq)aroisse dans sa loge. D'ailleurs, il n'arrive dans ime maison que pour dîner ou pour souper j il mange, et ne parle point , à moins qu'il ne soit question de l'opéra; il dit alors quelques mots, surtout si l'on parle des bciUets , car c'<st la chose (pu l'intér»;sse le plus. Il n'a ])ris aucun parti dans la querelle des Gluckistcs et des Piccinistes : pourvu qu'il y ait toujours des opéras et des ballets, c'est tout ce qu'il lui faut; il ne man(|ue y>as un bal masqué, il s'y promène gravement, sans

attaquer personne ; il n'y va que par bienséance , parce que cela s'appelle le bal de l'Opéra. Je ne sais pas pourquoi on l'a surnommé le Père; car il n'a rien de vénéra])lc ni dans ses mœurs ni dans sa personne. Si une femme ne Tappcloit pas 7no7i Père, elle auroit l'air d'une provinciale, ce qui oblige , en quelque sorte, à se lier avec lui, afin d'acquérir le droit de lui donner ce titre. Ainsi ce s\irnom Ini a valu, dans le monde, mie sorte de considération qu'il jj'auroit jamais eue sans cela. Sa constance pour l'opéra ne lui a pas été inutile sous ce rapport, on en rit, on en parle; au défaut d'agrément ou de caractère, une singularité sert souvent à donner dans la société une espèce d'existence. Il n'y a rien de pis qu'une complète insipidité qi'ii ne fournit rien à la conversation *, le ridicule même vaut mieux (pie la nidlité.

Je ne connois rien de moins spirituel <iuc tous les surnoms donnés et reçus

dans la société. M. de Saint-Chamand, surnomme V Amour ^ a toujours été fort laid , et le peu de soin rju'il prend de sa personne, ajoute à cette disgrâce naturelle un défaut plus désagréable encore.

Un jour que, voulant aller au bal, il demandoit un conseil pour se bien déguiser, on lui répondit : Mon ami, mets une chemise blanche. Le surnom de Poule , donné à madame de Flavacour, qui a , dit-on, été si belle, n'est pas plus heureux.

On a surnommé le marquis de Choiseul, le beau Danseur, parce qu'en effet il danse à merveille; mais on pouvoit lui donner un surnom plus intéressant, qu'il a bien mérité par un caractère très-estimable et par une action noble et touchante, que je conterai demain, car il est trop tard pour l'écrire ce soir.

M. DE ChoiseuLi (surnonimé le beau Danseur)^ venf depuis quelques mois, après deux ans de mariage, est, avec raison, inconsolable de la mort de sa femme, qui étoit, par sa beauté, pai* son caractère et par sa conduite, l'une des plus cliarmantes personnes que j'aye jamais connues. M. de Choiseul a trèspeu de fortune, et sa femme en avoit une immense. Mais il fut stipulé sur son contrat de mariage, que si elle mouroit sans enfans, non- seulement tout son bien retourneroit à sa famille, mais encore tous les bijoux ^ tous les diainaîis qu'elle se trouve roit avoir au jour de son décès , clause singulière dont on a beaucoup parlé dans le monde, parce que ses parens, malgré leur richesse, ne lui donnèrent pas pour deux mille écus de diamans. Cette clause n'en)pêcha pas le marquis de Choiseul de donner à sa femme, quelques jours après la noce, de très-beaux bracelets de diamans. Cette jeune personne qu'il

i 80 lt:s souvenirs

aimoit avec passion, ont mal à la poitrine 1111 an après son mariage; le mal ue fit point de proj^rès pendant six mois, mais, au bout de ce temps, elle tomba tout à coup dans un état qui fît tout craindre ponr sa vie. Elle n'avoit point eu d'enfans. On assaya en vain tous les remèdes*, les plus grands médecins, consultés, déclarèrent enfin à M. de Choiseul que sa maladie étoit parvenue au dernier période, qu'il n'y avoit plus d'espérance, et que madame de Clioiscul u'aNoil pas qninze jours à vivre.

Cependant, par un J)onlicur commun dans cette maladie, madame de Choiseid, jnsquc-là n'avoit point eu d'inquiétude sériense; elle conservoit toute sa tête, toute sa tranquillité d'esprit, et elle avancoit doucement vers la tombe, avec la sérénité de l'innocence, et toutes les illusions de l'espérance et de l'amour. Néanmoins elle s'aperçut que son mari, qu'elle adoroit, ne pouvoit ni vaincre ni dissimuler sa pro-

fonde tristesse : ce fut pour elle un trait de lumière , elle vit sa mort dans les yeux éteints et rouges de celui qu'elle aimoit , et elle la vit avec horreur ! M. de Clioiseul l'étudioit avec trop de soin pour ne pas remarquer qu'elle ëtoit enfin éclairée sur son état , et son cœur fut déchiré en pensant que cette connoissance empoisonncroit ses derniers joui^, et sans doute en précipiteroit le terme. Alors , faisant sur luimême un effort surnaturel ( s'il en est de tels quand on les croit utiles à ce qu'on aime ) , il parut chez sa femme avec une physionomie ouverte et le ton de la gaîté , il lui fît la fausse confidence d'un chagrin imaginaire qu'il prétendoit avoir eu, et il parvint, sinon à la tranquiUiser entièrement, du moins à diminuer ses craintes. Le lendemain, il fit en quelques heures l'acquisition d'un superbe collier de diamans , qui lui coûta quarante^huit mille francs , et il engagea , pour l'acheter , la petite

l83 LES SOUVENIRS

terre qu'il possédoit. Ce marché fait, il alla trouver sa femme : Mon amie , lui dit-il, voilà une emplette que je viens de faire pour toi ; ce collier ne m'a coûté que deux mille louis , il vaut davantage ; c'est pourquoi je me suis pressé de l'acheter , quoique nous ne soyons qu'au mois de septembre, et que je sache que tu ne pourras t'en parer que cet hiver, car tu n'as plus maintenant que la foibless3 inséparable d'une longue maladie ; mais dans deux mois , j'en suis certain , tu seras en état de sortir, et ce collier sera une belle parure pour les bals de la cour.,.. Pendant ce discours, madame de Choiseul regardoit avec ravissement son mari , l'espérance et la joie renaissoient dans son cœur , tout ce qu'elle éprouvoit se peignoit sur son visage, et M. de Choiseuil jouit pendant quelques instans de l'illusion qu'il causoit, quoiqu'il ne pût la partager. Depuis ce jour, madame de Choiseul n'eut pas la moiadre inquié-

DE PÉLICIE L**^ t85

tude ; elle montroit ses diamans à tout ce qui venoit la voir : outre le plaisir qu'elle éprouvoit à faire valoir la magnificence de son mari , il sembloit qu'elle assurât, en la produisant, cette preuve prétendue de sa prochaine guérison. Elle vécut encore près de trois semaines , elle goûta la vie jusqu'au dernier moment , elle expira doucement entrelesbras de son mari.... Après sa mort , sa famille voulut rendre le collier de diamans à M. de Choiseul , il le refusa avec toute la fierté de la douleur. L'accepter eut été détruire en quelque sorte une action si noble et si délicate (i).

Voici un trait singulier du fameux médecin Chirac , que je tiens de M. de Schomberg. Chirac étoit à l'extrémité ,

(i) M. de Choiseul s'est remarié. Il eut le bonheur de trouver une seconde femme digne de le consoler de la perte de la première.

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de la maladio dont il nionrnt; après quelques jo,nrs (1(^ délire, la tèl<î lui revint à moitié; tout à coup il se tatc le pouls : J'ai été appelé trop tard , s'écrie-t-il ; l'a-t-ou saigné? Non, lui répond-on. Eh Lien î rc[)rit-il , c'est un homme rnort. Et il dit vrai.

Le ])aron îip Buzenval est très-aimable, il a du naturel, de la grâce dans l'esprit et de la gaîté; il est Suisse pourtant. Voici un joli mot de sa jevmesse , qui est très- français. Il revenoit sain et sauf de l'ariuée, et il envioit les jeunes gens qui, dans cette campagne , avoient eu l'honneur d'être l)lcssés. Il fut à la chasse , et par la maladresse d'nn des chasseurs , il reçut ime blcssm-e assez considérable à l'épaule. Comme on l'en plaignoit : En effet , dit-il , c'étoit à l'armée qu'il falloit recevoir cela , mais c'est toujours un coup de fusil.

Le chevalier de D*** est certainement

DE FÉLICIE L***. l85

l'homme de la société qui a poussé le plus loin l'exagération de démonstratiorss et (l'expressibnjs. Ces jours passés , l'ani])assadcur de Suède, louant un air de l'opéra nouveau , ajouta : Cet air est Aéritabloment divin. Cette louange parut froide au chevalier : Qu'ap- ])e]ez-vous divin ! s'écria-t-il • nonseulement il est divin , mais il est 11

fut forcé de s'arrêter , maudissant la langue française qui ne lui fournissoit pas une seule expression plus forte que ce mot si foible divin. EIi bien ! cet homme cntliousiaste et passionné ne sait point la musique, ne l'aime point, ne l'écoute pas. Il esta cet égard, ainsi que sur toutes les autres clioses qui le transportent , comme ces écrivains dépourvus de sensibilité, qui, ne pouvant parler le doux langage du cœur, tachent de prendre le ton véhément d'une passion désordonnée , car il est plus facile de feindre le délire que le sentiment.

l86 LES SOUVENIRS

Madame la comtesse de C*** est encore belle. Rien n'est pins piqnant qne le contraste de sa figure et de ses manières avec le genre de son esprit. Elle a une beauté majeslneuse , quelcpjc chose dïniposant et d'un peu dédaigneux dans son maintien; elle parle avec lenteur et l'air de la nonchalance , et elle est accueillante quand on lui plaît ; elle a l'imagination très-vive, et en général sa conversation est renjplic de saillies plaisantes. On la craint , parce qu'elle n'épargne pas ceux dont elle croit avoir à se plaindre , et qu'elle est capable, contre tout usage, de se venger par un mot insultant, au milieu même du cercle le plus nombreux.

M. M***^ avoit mal parlé d'elle , et elle se promit de lui faire une scène publique ; elle tint parole. Un soir, elle arriva au Temple, chez M. le prince de Conti ; c'étoit un lundi, jour des grands soupers ; il y avoit cent cinquante personnes , et , entr'autres , M. M***.

DE FÉLICIE L***. tS^

Madame de C*** , arrivée près de M. le prince de Couli , lui dit qu'en traversant la salle , au milieu de tant de monde , elle avoit pensé s'en aller , tant elle étoit troublée : En effet , madame, ré[)ondit en riant M. le prince de Conti, vous êtes si timide !.... Jugezen , monseigneur , reprit-elle ; j'avois tellement perdu la tête , que j'ai fait la révérence à M. M***. Ce trait n'est pas délicat , je ne le cite que parce qu'il prouve qu'il est de certains caractères qui ont l'intrépidité de braver les convenances avec un sang-froid que je ne conçois pas. Madame de C*** n'ignoroit certainement pas qu'une scène semblable étoit la chose du monde la plus étrange , et ce fut par cette même raison qu'elle la fit. Il ne faudroit pas mettre un trait de ce genre dans un ouvrage d'imagination , il n'auroit nulle vraisemblance aux yeun de ceux qui connoissent le monde ; il donne l'idée d'un caractère très-singu-

lier, mais il ne peint point du tout le

monde.

Je ne connois rien d'insipide comme madame de **. On ne peut ujcme lui savoir <^ré de ses bonnes qualités : elle n'est pas médisante , parce qu'elle ne voit rien , n'est frappée de rien. Elle n'est pas liaincuse , elle n'a nirancvnie, ni humeur, parce qu'elle oublie tout et n'est sensible à rien. Elle a des torts sans pouvoir s'en douter , faute de délicatesse ; elle imite, s.'ins en avoir le projet, les gens avec lesquels elle vit, comme une glace qui représente les objets qui passent devant elle.

Il y a des gens que l'on peint en entier, en disant://* sont bas. Ils ne sont ni médians, ni vindicatifs, ni dépravés , ils sont bas: S'ils manquent d'esprit, il faut dire : ils sont plats.

Les femmes sont tenaces en amour,

cela est tout simple; qui veut perdre de grands frais? Et les hommes, qu'ontils risqué?

T'ai mis les devises à la mode. J'en ai donné beaucoup. D'autre* personnes en ont inventé de fort jolies. La meilleure de toutes est celle de madame de Meulan ; c'est un brin de violette à moitié caché sous l'herbe, avec ces mots : Il faut me chercher. Cette charmante devise convient parfaitement à une personne si réservée et si aimable, quand on la connoît (1), Madame de S*** a f/ris pour devise une épingle, avec ces mots: Je pique , mais j'attache. Télois brouillée avec une personne que j'estimois et que j'aimois, M. M*** nous a raccommodées 5 il m'a demandé un cachet avec une devise, j'ai fait graver

(i) C'est la mère de l'aimable aviteur du roman plein d'esprit et d'intérêt , intitulé la Chapelle d'Ayton.

tgo LES SOUVENIRS

sur le Cachet une aiguille à coudre, avec ces mots : Je raccommode , je réunis. J'ai donné pour devise, à une jeune bonne mère de mes amies, un nid d'oiseau, rempli de petits nouvellement éclos; la mère, posée sur le bord du nid, leur apporte un petit rameau qu'elle tient dans son bec. Yoici Ydjne de cet

emblème : Pourvu qu'ils vivent! Un

homme de lettres (M. de Champfort) a pris cette devise : Une tortue ayant la tête hors de son écaille , et étant atteinte d'une flèche qui la lui perce; et pour cime y des mots latins,, dont le seiis est : Heureuse , si elle eût été entièrement cachée (i). Une belle devise fut celle du régiment de cavalerie du grand

(i) Cette devise est très-ieiuarquable, an ce qu'elle fut propliélique. Si cet lioniane infortuné avoit été obscur, ou s'il avoit pu se cacher clans le temps île la terreur, il vivrait encore. Cette devise nippelle celle de Foutjuct, qui eut le même genre de slngularilé. Fou(|uet avoit ^ans ses armes un écureuil 5 il prit pour devise

Condé, elle représentoit un feu qui commence à s'allumer, avec ces mots ;

Splendescam , da materiam.

Plus j'aurai de matière, et plus j'aurai d'éclat.

Une femme de ma connoissance, voulant exprimer qu'elle est soucieuse et pensive^ a pris pour devise un bouquet de soucis et de pensées , ce qui est de très -mauvais goût. Les fleurs et les plantes ne peuvent être des symboles que par leurs propriétés naturelles, ou par celles que la mytholoj^ie leur attribue, ou enfin par l'usage consacié par les anciens. Ainsi l'apliodèle est une plante funéraire , le cyprès est l'emblème de la douleur, le laurier est celui

cet écureuil, qu'il plaça entre huit lézards et un serpent, animaux qui se trouvolent dans les «.rmes de Çolbert et de Le Tellier, ses ennemis. Uâme de cette devise étoit : Je ne sais oîi ils m'entraînent. En eft'et , il fut entraîné où i^ n'avoit pas pré\u qu'un put le conduire.

de la gloire, etc.", mais prendre le souci pour le symbole des soucis moraux, c'est faire un jeu de mots très-ridicule. UiniTnortelle est un bon emblème de la constance, parce que son nom ne Jui vient que d'une propriété naturelle, celle de ne point se flétrir, de durer toujours. — Je voudrois que l'usage de prendre une devise fût universel. Chaque personne, par sa devise, révèle un petit secret, ou prend une sorte d'engagemcnt.

Je compte partir incessamment pour la Suisse.

L'Empebjeur, dans son voyage en France, a gagné tous les cœurs. Durant mon séjour à Rome, j'avois déjà entendu beaucoup parler de ce prince dont tout le monde faisoit l'éloge, même les artistes, qui assuroient que nul amateur ne se connoissoit mieux en peinture et ne parloit si bien des arts. Ce

DE F/niilCIE L,***. ig3

seroit un petit mérite dans un souverain, s'il n'avoit que celui-là; mais il est certain qu'il a d'ailleurs des connoissances solides et très-étendues. Le cardinal de Bernis m'a dit qu'il avoit infiniment d'esprit. Il m'a conté que lorsque l'Empereur entra au Conclave, il quitta son épée, suivant l'usage, et la remit au cardinal de Bernis, qui la lui rendit en lui disant : Sire, gardez- la pour dt' fendre l'église.

Ici, l'Empereur a eu les plus grands succès, par sa politesse, sa sinjplicitc , et l'instruction qu'il a montrée. Il a été accueilli avec antliousiasme dans toutes les ])rovinces de France qu'il a parcourues. On prétend qu'à Cherbourg, se promenant sur le port, un des officiers, chargé de l'accompagner, écartant rudement le peuple, l'Empjreur lui dit:

Calmez-vous, monsieur, il ne faut pas tant de place pour faire passer un honmie. On a beaucoup loué ce mot ; il ne me plaît pas , il manque de vérité.

ig^ I.ES SOUVENIRS

Un souverain sait très-bien qu'il lui faut plus déplace (jvi'à un homme ordinaire. Sa modestie consiste à ne point s'enivrer des éloges, et non à rabaisser &es prérogatives. Son alFabilité n'est aimable que lorsqu'il est impossible de la soupçonner d'Inpocrisie, et qu'elle lui laisse tonte la (lignite qui [)ent donner l'éclat à ce rang 'suprême. Il me sendjle qu'un souverain doit être populaire, non par des manières et un ton vulgaires, mais par une bonté solide, utile, paternelle : les trônes sont si au' dessus de nous, que le seul bon goi*it pourroit faire désirer que ceux qui les occupent eussent toujours quelque chose d'imposant dans leur maintien , dans leur extérieur, dans leur langage; il me paroîtroit tout sinqde qu'ils ne parlassent qu'en beaux vers. Le grand Condé disoit qu'// n'y a pas de plaisir à obéir à un sot : on pourroit dire aussi qu'il n'v a pas de plaisir à rendre des hommages à celui qui les reçoit sans no-

blesse et eans dignité ; les recevoir ainsi, est même une sorte d'insulte; c'est paroître les trouver exagérés et ridicules : et quel air dans un souverain I Au reste, ces réflexions ne tombent qu'à demi sur l'Empereur, puisqu'il n'étoit quincognito à Cherbourg. A Nantis, il partit de son auberge à la petite pointe du jour; il trouva, dans la cour, sa voiture entourée de toutes les jeunes dames de la ville, toutes excessivement paréos:

l'Empereur , après les avoir saluées, dit, en Ijs regardant : Voilà une si charmante aurore , qu'elle promet plus d\in beau jour.

Un trait que j'aime mieux que tout cela, est celui-ci :

Il passa le bois de Rosny, tandis qu'il dorraoit dans sa voiture; quand il se ré- ^'Jilla, il en étoit à un quart de lieue. Se rappelant que Sully avoit, durant les guerres civiles, vemlu ce bois pour en donner l'argent à Henri iv, alors dénué de tout, l'Empereur ordonna aux pos-

tillons de retourner sur leurs pas et do rentrer dans le bois, voulant mesurer, par ses yeux , l'étendue du sacrifice qu'un grand homme et un sujet allectionné avoit fait, dans un moment de détresse , à l'un de nos plus grands rois (]).

Je pars demain pour la Snisse.

De Berne.

J'ai été voir Michel Slnippach , cmpyricpie célèbre , fixé avec sa fa mille sur le liant d'une montagne , où l'on respire l'air le pins pur, et d'où l'on découvre une vue admirable. Cet homme n'a, dit-on, aucune instruction ; il n'a point fait d'études, mais il gnérit presfpie tous les malades qui vont se mettre en pension chez lui, ce (jn'on altril)ne

(]) Ce Ijols est iir.inense : Sully eu retira trerite mille francs , somme énorme dans ce tejnps, qu'il (leiiua tout entière à Henri it.

DE FîiLIClE T.'^*. lt)7

an régime qu'il proscrit et à la salubrité «le l'air (le sa montagne. On appelle cela (le la cliarlatanerie; mais les vrais charlatans ne cherchent p<Dint la solitude, ils sont dans les villes. Micliel Shnppach fait faire à ces malades de longues promenades; il les oblige à se coucher de bonne heure, à se lever avec le jour, à travailler à la terre à des heures réglées , à se contenter d'une nourriture simple et saine; tout cela ne vaut-il pas mieux cpie des pilules el des médecines? Il V a dans la maison une chambre (ju'ori aj^[)elle la chambre pour l'insomnie.

Ou n'y entenil d'autre liruit quo celui d'une chute d'eau qui va toujours, et qui, par son nuirmure monotoiio, doit en etllt provoquer le sommeil. Voilà encore un remède que je préférerois à l'opiimi. Je désirerois dans cette maison un peu de bonne musique de temps eu tenips (car, comme remède, il ne faut [>;»s la j)ro<liguer ), et je voudrois v\icorc que Michel Shuppach sût bien [)rir-

ig^ I-KS SOUVENIRS

1er les Inn^nies vivantes , qu'il eut de 1 esprit, do la sensibilité, une conversation agréà])Ie, et alors ce médecin philosophe, sur sa montagne, seroit le pi-eniior médecin de l'univers pour toutes les maladies chroniques.

De Lausanne.

Voici un trait intéressant, que m'a conté l'amie intime de M. Tissot (i).

Ce dernir étoit eu commerce de lettres depuis quinze ans avec le célèbre Zimmermann , premier médecin du roi d'An^leterro, et homme de lettres trèsdistingué. M. Tissot sollicitoit depuis long-temjis son ami , qu'il n'avoit jamais vu, de venir passer quelques mois en Suisse. M. Zirmmermann s'y décida enfin ; il quitte l'Angleterre, traverse

(i) Ce trait n'a été recueilli ni tlans la Aie de ZimmermaTin , ni dans celle de Tissot. Il tst vrai dans tous ses détails , c 'est poxncpioi en le rapporte ici.

rariidement la Suisse, et arrive à Lausanne. Mais en entrant dans la maison de son ami, il apprend qne iM. Tissot €st sans conuoissance et à rextrémité, d'nne fièvre maligne; M. Zimniermann s'clablit dans la chambre du malade, le soigna, le veilla et le guérit. M. Tissot, en revenant à la vie, connnt tont ce qu'il devoit à Fatnitié ; mais à peine étoit-il convalescent, que M. Zimmermann tomba dangereusement malade , et M. Tissot lui rendit tous les soins qu'il avoil reçus de lui. M. Zimniermann recouvra la santé, et passa un an à Lausanne. La liaison de ces ces deux hommes vertueux et célèl)rcs devint intime, et dura jusqu'à la mort.

De Genève.

Je compte aller demain à Ferney, voir M. de Voltaire. Je n'avois point, pour lui de lettres de recommandation; mais les jeunes femmes de Paris en sont toujous bien reçues. Je lui ai écrit pour

lui demander la permission fl'aller cïieTs lui; il n'y avoir dans mon billet ni esprit, ni prétentions, ni fadeurs, et j'ai daté du mois d'août. M. de Voltaire veut fju'on écrive du mois iV Auguste.

Celte petite pédanterie m'a paru une flatterie , et j'ai écrit fièrement du mois d'août. Le pliilosopiic de Fcrney m'a fait une réponse tics-i^racieuse; il mannonce qu'en ma faveur, il quittera ses pantoufles et sa robe de chambre, et il m'invite à dîner et à souper.

De Genève.

J'ai passé neuf heures avec M. de Voltaire; voilà une journée mémoralde qui doit être détaillée dans le journal d'une voyageuse; je conterai avec simplicité, comme à mon ordinaire, ce que j'ai observé et ce que j'ai senti.

Quand j'ai reçu la réponse aimable de M. de Voltaire, il m'a pris tout à

DE FÉLICIE L'**. ^Ol

coup une espèce de frayeur, rpii m'a fait faire des réflexions inquiétantes. Je me suis rappelé tout ce qu'on m'a conté des personnes qui vont pour la première fois à Ferney. 11 est tViisoge ( surtout pour les jeunes femmes ) de s'émouvoir, de pâlir , de s'attendrir , et même en général de se trouver mal en apercevant M. de Voltaire ; on se précipite dans SCS liras, on balbutie , on pleure , on est dans un troul)le qui ressemble à l'amour le plus passionné. Voilà l'étiquette de la présentation à Fernev. M. de Voltaire y est tellement accoutumé, que le calme et la s:idc politesse la plus obligeante ne peuvent lui paroître que de l'impertinence ou de la stupidité. Cependant je suis naturellement tunidc et d'une froideur glaciale avec les gens que je ne connoispas; je n'ai jamais eu le courage de donner une louange en face à ceux avec lesquels je ne suis pas intimement liée ; il me semble qu'alors tout éloge est suspec

i202 LES SÔUVENItlS

de flatterie , qu'il ne saiiroit être tle bon j^oût, et fivi'il doit déplaire ou Llesser. Je me promis pourtant, non pas de faire une scène pallnïticpie, mais de me conduire de manière à ne pas causer un grand ctonnement , c'est-à-dire que j'ai pris la résolution , pour n'être pas ridicule , de sortir de ma siuiplicité habituelle, et d'être moins réservée, et surtout moins silencieuse.

Je suis partie de Genève d'assez bonne heure , suivant mon calcul, pour arriver à Ferney avant l'heure du dîner de M. de Voltaire j mais m'étaiit réglée sur nîa montre qui avançoit beaucoup , je n'ai connu mon erreur qu'à Ferney.

Il n'v a guère de gaucherie plus désagréable que celle d'arriver trop tôt pour dîner chez les gens qui s'occupent et qui savent employer leur matinée ; je suis sure que j'ai coûté une ou deux pages à M. de Voltaire -, ce qui me console , c'est qu'il ne fait plus de tragédies j je ne l'aurai empêché que d'écrire

DE F^LICIE L***. 2o5

quelques impiétés , quelques ligues li-

censieuses de plus Cliercliant de

bonne foi tous les moyens de plaire à l'homme célèbre qui vouloit bien nie recevoir , j'avois rais beaucoup do soin à me parer ; je n'ai jamais eu tant de plumes et tant de fleurs. ^Pavois un fâcheux pressentiment que mes prétentions en ce genre seroient les seules qui dussent avoir quelques succès. Durant la route, je tacliai do me ranimer en faveur du fameux vieillard que j'allois voir; je répétois des vers delà lienrlade et de ses tragédies, mais je sentois que, même eu suppposant qu'il n'eût jamais profané son talent par tant d'indignes productioîis, et qu'il n'eût fait que les belles choses qui doivent l'immortaliser, je n'aurois t\\ en sa présence qu'une admiration silencieuse. Il seroit permis , il seroit simple de montrer de roiilhousiasme pour un héros , pour le libérateur de la patrie, parce que, sans instruction et sans esprit , on peut appré-

2o4 I.ES SOUVENIRS

cicr (le telles actions , et que la reconnoissance semble autoriser l'expression du senliment qu'elles insrùrcnt ; mais lorsqu'on se déclare le partisan passionné d'un homme de lettres , on annonce qu'on se croit en état de juger souverainement tous ses ouvrages , on s'engage à lui en parler, à disserter, à détailler ses opinions : combien toutes ces choses sont déplacées dans la jeunesse ,

et surtout dans une femme ! Je

menois avec moi un peintre allemand qui revient d'Italie ( M. Ott ); il a beaucoup de talent et très-peu de littérature, il sait à peine le français , et il n'a jamais lu une ligne de M. de Voltaire j mais sur sa réputation , il n'en a pas moins pour lui tout l'enthousiasme désirable. Il étoit hors de lui en approchant de Ferney \ j'admirois et j'en- \iois ses transports, j'aurois voulu pouvoir eu prendre quehpie chose. On nous a fait passer devant une égiisa sur le portail de laquelle ces mots sont écrits :

DE FÉI^TCIE L***. 20 5

Voltaire a élevé ce temple à Dieu.

Cette inscription m'a fait frémir , elle ne peut puroître que l'extravagante ironie de l'inipiété, ou l'inconséquence la plus étrange. Enfin , nous arrivons clans la cour du cliâteau , nous descendons de voiture; M. Ott étoit ivre de joie , nous entrons ; nous voilà dans une antichambre assez obscure. M. Ott aperçoit sur-le champ un tableau , et s'écrie : c'est un Corrége ! Nous approchons ; on le voyoit mal , mais c'étoit en effet un beau tableau original du Corrége , et M. Ott fut un peu scandalisé qu'on l'eût relégué là. Nous passons dans le salon ; il étoit vide. Je vis dans le château cette espèce de rumeur désagréable que produit une visite inopinée qui survient mal à propos ; les domestiques avoicnt mi air efflué , on entendoit le bruit redoublé des sonnettes qui les appeloient, on alloit et venoit précipitamment , on ou\roit et fer/noit brusquement les portes ; je regardai à

2o6 I.ES SOUVENIRS

la pendule du salon, et je connus avec douleur, que j'étois arrivée trois quarts d'hure trop tôt , ce qui ne contril)ua pas à me donner de l'aisance et de la confiance. M. Ottvit à l'autre cxtiémité du salon un ^M^and tableau à l'huile dont les figures sont en demi-nature ; un cadre superbe et l'honneur d'être placé dans le salon annonçoient quelque chose de beau. Nous y accourons ; et à notre grande surprise , nous découvrons nue véritable enseigne à bière , une peinture ridicule , représentant M. de Voltaire dans une gloire , tout entouré de rayons comme un saint , ayant à ses genoux les Calas , et foidant aux pieds ses ennemis, Fréron, Pompignan , etc. , qui expriment leur humiliation en ouvrant des Ijouchss énorhies, et en faisant des grimaces effroyables (i).

(i) Tout le monde a vu à Fcrney cet étrange tablau , ainsi que tous les voyagcius (\\n ont p3^jjé dans ce lieu; j'ai même entendu dire quff

M. Ott fut indigné du dessin et du coloris, et moi de la composition. Comment peut-on ]>lacer cela dans son salon! disois-je. Oui, reprenoit M. Ott, et quand on laisse un tableau du Corrége dans une vilaine antichambre !

Ce tableau est entièrement de l'invention d'un mauvais peintre genevois qui en a fait présent à M. de Voltaire -, mais il me paroît inconcevable que ce dernier ait le mauvais goût d'exposer pompeusement à tous les yeux une telle platilitude. Enfin, la porte du salon s'ouvrit, et nous vîmes paroître madame Denis , la nièce de M. de Voltaire, et madame

de Saint-J Ces dames m'annoncèrent

que M. de Voltaire viendroit Ijientôt.

Madame de Saint-J , qui est fort

aimable, et que je ne connoissois pas du tout, est établie pour tout l'été à Ferriey ; elle appelle M. de Voltaire, mon

quelques anglais en avoient fait mention dan» leurs ouvrages.

philosophe , et il l'apelle mon pa-^ pillon. Elle portoit une médaille d'or à son côtéj j'ai cru que c'étolt un ordn; , mais c'est un prix d'arquebuse donné par M. de Voltaire , et qu'elle a gagné ces jours-ci 5 une telle adresse est un exploit pour une femme. Elle m'a proposé de faire un tour de promenade , ce que j'ai accepté avec empressement J car je me sentois si refroidie , si embar. rassée, je craignois tellement l'apparition du maître de la maison, que j'étois charmée de m'échapper un njomcnt afin de retarder un peu cette terrible entrevue. Madame de Saint-J.... m'a conduite sur une terrasse, de laquelle on pourroit découvrir la magnificpie vue du lac et des montagnes, si l'on n'avoit pas eu le mauvais goût d'établir sur cette belle terrasse un long berceau de treillage tout couvert d'une verdure épaisse qui cache tout. On n'entrevoyoit cette admirable perspective que par de petites lucarnes où je ne pouvois passer

la tête; d'ailleurs, le berceau est si bas que nies plumes s'y accrochaient partout. Je me courbois extrêmement; et comme pour me rapetisser encore, je ployois beaucoup les genoux, je marcbois à toute minute sur ma robe, je cliancelois, je trébucbois, je cassois mes plumes, je déchirois mes jupons; et dans l'attitude la plus gênante, je n'étois guère en état de jouir de la conversation de madame de Saiut-J qui,

petite, en habit négligé du matin, se j>romcuoit fort à son aise, et causoit très-agréablemenl. Je lui demandai en riant si M. de Voltaire n'avoit pas trouvé mauvais que j'eusse vulgairement daté ma lettre du mois d'août?

Elle me répondit que non ; mais elle ajouta qu'il avoit remarqué que je n'écrivois pas avec son ortographe.

Enfin , on vint nous dire que M. de Voltaire entroit dans le salon; j'étois si harassée, et en si mauvaise disposition , (pie j'aurois donné tout au monde

5210 t>ES SOUVENIRS

pour pouvoir me trouver transportée

daijs mon aubery;c à Genève Ma-

datne de Saint -J me jugeant d'après

ses in)prossions, m'entraîne avec vivacité j nous regagnons la maison, et j'eus le chagrin, en passant dans une des pièces du château, de me voir d.'sns une glace; j'étois cboMiilï'ée et toute décoiffée, et j'avois une mine véritaldement piteuse et tout à fait décomposée. Je m'arrêtai un instant pour me rajuster, ensuite je suivis courageusement madame de Saint - J Nous entrons

dans le salon, et me voilà en présence

de M. de Voltaire Madame de Saint-

J m'invita à l'cml)rasser , en me

disant avec grâce,, il le trouvera trèsbon. Je m'avançai gravement avec l'expression du respect que l'on doit aux grands talens et à la vieillesse; M. de Voltaire me prit la main et me la baisa; je ne sais pourquoi cette action si commune m'a touchée, comme si cette espèce d'hommage n'étoit pas aussi vul-

Ï>E FELICIE L***. 21Î

gaîrc que banale; mais enfin je fus flattée (jU8 M. de Voltaire m'oûf baisé la main, et je l'embrassai de très-l)on cœnr, intéricnren^ent, car je conservai toute la tranquillité de mon maiiitien.

Je lui prcsentiii M. Ott, qui fut si transporté de s'entendre nommer à IM. de Yoitaii 0,.^ que je crus qu'il alloit faire une scène, il s'empressa de tirer de sa poclie des miniatures qu'il avoit faites à Rome; malheureusement, l'un de ces tableaux rcprésentoit luie Vierge avec l'Enfant Jésus, ce qui fit dire à M. de Voltaire plusieurs impiétés aussi plates que révoltantes; je trouvai qu'il étoit contre les devoirs de l'hospitalité et contre toute bienséance, de s'exprimer ainsi devant une personne de mon âge, qui ne s'afBchoit pas pour esprit fort, et qu'il recevoit pour la première fois; extrêmement choquée , je me tournai du coté de madame Denis, afin d'avoir l'air de ne pas écouter son oncle : il changea d'entretien, parla de l'Italie et

îil3 LES SOUVENIRS

des arts comme il en écrit, c'cst-à-dilre sans connoissancc cl sans goût j je ne dis qnc quelques mots qui cxprimoient que je n'étols pas de son avis. Il ne fut fjucstion de littérature, ni avant, ni après le dîner, M. de Voltaire ne jugeant pas, je crois, que cette conversation dût iu'téresser une personne qui s'annonçoit d'une manière aussi peu Ijrillante. Néanmoins il soutint l'entretien avec politesse, et même quelquefois avec galanterie pour moi.

On se mit à table; et pendant tout le dîner, M. de Voltaire ne fut rien moins qu'aimahlc; il eut toujoms l'air d'être en colère contre ses gens, criant à tuetête, avec une telle force, qu'involontairement j'en ai plusieurs fois tressailli; la salle à manger est très-sonore, et sa voix de tonnerre y retenlissoit de la manière la pluselfrayante. On m'avoit prévenue de cette manie cjui est si hors d'usage devai:t des étrangers, et l'on voit parfaitement en eifet que c'est une

DE FELICIE L.***. 2l5

liabitudej car ses gens n'en paroissent être ui surpris, ni le moins du monde troublés. Après le dîner, M. de Voltaire, sachant que j'étois musicienne, a fait jouer madame Denis du clavecin; elle a un jeu qui transporte, en idée, au temps de Louis xiv ', mais ce souvenir-là n'est pas le plus agréable que l'on puisse so retracer de ce beau siècle. Elle finissoit une pièce de Rameau, lorsqu'une jolie petite fille de sept ou huit ans entra dans la chambre, et vint se jeter au cou de M. de \oltairc, en l'appelant papa ; il reçut ses caresses avec grâce; et comme il vit que je contemplois ce tableau si doux avec un extrême plaisir, il me dit que cette enfant apprutenoit à la petite-fille du grand Corneille qu'il a mariée : combien j'eusse été touchée dans ce moment, si je ne m'étois pas rap{)elé ses Commentaires , où l'injustice et l'envie se trahissent si maladroitement! Dans ce lieu on est à

chacjuo instant blessé par des contrastes

8l4 I-ES SOUVENIRS

bizarres; et sans cesse l'aclniîration y est suspendue et même détniilc ])ar des souvenirs odieux et par des disparafes ré\oltantos. M. de Voltaire reçut plusieurs >isites de Genève, ensuite il me proposa une promenade en voiture; il fit mettre ses chevaux, et nous montâmes dans une beiline, lui, sa nièce, madame de Saint-J....... et moi; il nous

niena dans le village pour y voir les maisons qu'il a bâties et les établissemens bienfalsans qu'il a formés : il est plus grand là que dans ses livres, car ou y voit partout une ingénieuse bonté, et l'on ne peut se persuader que la niémo main qui écrivit tant d'impiétés, de faussetés et de méchancetés, ait fait des choses si noljles, si sages et si utiles. Il montre ce village à tous les étrangers, mais de bonne grâce; il en parle simplement, avec bonhomie; il instruit de tout ce qu'il a fait, et cependant il n'a nullement l'air de s'en vanter, et je ne coijnois personne qui pût en faire au-

DE FÉL.ICIE L,***. 21 5

tant. En rentrant au château, la conversation a été fort animée; on parloit avec intérêt Je ce qu'on avoit vn; je ne suis partie qu'à la nuit. M. de Voltaire m'a proposé de rester jusqu'au lendemain après dîner, mais j'ai voulu retourner à Genève. Tous les portraits et tous les bustes de M. dé YoUaire sont très-ressvj-mblans, mais aucun artiste n'a bien rendu ses yeux : je m'attendois à les trouver brillans et remplis de feu; ils sont en effet les plus spirituels que j'aye vus, mais ils ont, en même temps, queW que chose de velouté et une douccnr inexprimable ; Tâmc de Zaïre est tout entière dans ces yeux-là; son sourire et son rire, extrêmement malicieux, cliangent tout à fait cette cliarmante expression. Il est fort cassé, et sa manière gothique de se mettre le vieillit encore ; il a une voix sépulcrale qui lui donne un ton singulier, d'autant plus qu'd a l'habitude de parler excessivement haut , quoiqu'il ne soit pas sourd. Quand il

ai 6 LES SOUVENIRS

n'est question ni de la religion , ni de ses ennemis, sa conversation est simple et naturelle, sans nulle prétention 5 et par conséquent ( avec un esprit tel que le sien) parfaitement aimable : il m'a paru qu'il ne supportoit pas que l'on eût, sur aucun point, une opinion dllFcrente de la sienne; pour peu qu'on le contredise, son ton prend de l'aigreur et devient tranchant; il a certainement beaucoup perdu de l'usage du monde qu'il a dû avoir, et rien n'est plus simple : dej)uis qu'il est dans cette terre, on ne va le voir que pour l'enivrer de louanges, ses décisions sont des oracles, tout ce qui l'entoure est à ses pieds; il n'entend parler que de Faduaration qu'il inspire, et les exagérations les plus ridicules dans ce genre, ne lui paroissent main^ tenant que des hommages ordinaires.

Les rois même n'ont jamais été les oIjjets d'une adulation si outrée, du moins l'étiquette défend de leur prodiguer toutes ces flatteries; on n'entre point

en conversation avec eux, leur présence impose silence, et, grâce au respect, la flatterie, à la cour, est obligée d'avoir de la pudeur, et, de ne se montrer que sous des formes délicates. Je ne l'ai jamais vue sans ménagement qu'à Ferneyjelle y est véritablement grotesque; et lorsque, par l'haljitude, elle peut plaire sous de semblables traits, elle doit nécessairement gâter le goût , le ton et les manières de celui qu'elle séduit. Voilà pourquoi l'amour -propre de M. de Voltaire est singulièrement irritable; et pourquoi les critiques lui causent ce chagrin puéril qu'il ne peut dissimuler. Il vient d'en éprouver un très-sensible. L'Empereur a passé tout près de Ferney; M. de Voltaire, qui s'attendoit a recevoir la visite de l'illustre voyageur, avoit préparé des fêtes, et même fait des vers et des con[)lets, et malheureusement tout le monde le savoit. L'Empereur a passe sans s'arrêter, et sans faire dire un seul mot. Comme il

approclloit de Ferney, quelqu'un lui deniaiida s'il Ycrroit M. de Voltaire ? L'Ernpeiciu' répondit sèchement : No7i^ je le connais assez; mot piquant, et même profond", qui prouve que ce prince lit en homme d'esprit et en monarque éclairé.

De Ziig , ce dimanche.

M. DE B*^* est venu me chercher à sept hciu'es du matin, pour me faire voir la chose la plus intéressante de ce lieu, le cimetière pu])liç. Je n'en ai vu la description dans aucun voyageurc'est pourquoi je vais la fliire ici.

Toutes les tombes de ce cimetière sont exactement sem])lal)lesj une pierre carrée, grisâtre et polie, de trois pieds de haut, contenant l'épi ta plie, et surmontée d'une grande croix bien travaillée, dorée et très-brillante : telle est îa composition uniforme de tous ces

nîonumens. Chaque tombe est entourée des plus belles fleurs de jardin. On peut dire, sans fij^ure, qu'elles sont arrosées de larmes; car la tendresse maternelle, la piété filiale, l'amour et l'amitié les cultivent. Tous ces tombeaux sont séparés par de petits fossés, afin que les ifleurs, plantées et soignées par les pareris et les amis, ne soient pas confondues ensemble. Le cimetière est vaste, entouré seulement d'une palissade à liauteur d'appui, par - dessus laquelle on découvre les montagnes majestueuses qui forment, de ce côté, une perspective admirable. Ce lieu sert de promenade publique; on y respire un air embaumé : je n'ai vu, dans aucun parterre ^ une telle profusion de fleurs odoriférantes. Mallieur à la main profane qui oseroit en cueillir une! cette action seroit regardée comme une espèce de sacrilège. Les jours de fête, surtout, le cimetière oflre un coup-d'œil enchanteur : outre les arbustes qui entourent

les tombeaux, les croix dorées sont ornées de couronnes et de guirlandes de fleurs suspendues à leurs branches, et la pierre même des tombes en est couverte. Comme c'est aujourd'liui dimanche, j'ai joui de ce tableau, qui retrace les anciens usages de la Grèce; j'ai vu des jeunes filles et des vieillards apporter ces offrandes, et les déposer avec attendrissement sur les tombes : ils gardoient le silence, mais ce culte mélancolique et touchant n'a besoin ni d'hymnes ni de langage; l'action seule dit tant de choses! elle exprime la tendresse, le respect, les regrets et la fidélité : le costume pittoresque des habita ns de la Suisse ajoute à l'intérêt de ce spectacle.

Toutes les épitaphes des tombes sont écrites en langue vulgaire, comme en Angleterre.

Ces hommages rendus à la mémoire de ceux qu'on a aimés, ont sans doute une grande influence sur les mçeurs; ils

DE FELICIE L.'^'^'^. 221

entretiennent les idées morales les plus loucliantes et les plus utiles; ils font servir à l'instruction puhlifpie les plus grandes calamités de la vie humaine, la mort et la douleur. Les bornes de pierre placées sur les chemins , n'indiquent aux voyageurs que des distances; les tombeaux dispersés sur la terre, nous montrent le liut inévitable de la route entière! Les méditations sur les tombeaux ne sont pas toujours lugubres ; on peut en faire là de si consolantes! c'est là qu'on se sent détaché d'une multitude de petits intérêts qui tourmentent, sans produire une illusion de bonheur; c'est là qu'on pense avec plus de grandeur, et que les passions et la vanité se calment; c'est enfin là qu'on peut se résigner à l'injustice, au malheur, et pardonner l'ingratitude! La tombe n'est obscure et silencieuse que pour l'impie; mais pour l'àme religieuse, une lumière éclatante perce et dissipe les ténèbres de la mort, et l'on entend s'élever du fond

122 LES S0UVJ':NIRS

de cet abîme, la voix pénétrante de 1 e-

ternelte vérité

Les anci'MJS p:)voient des pleureuses merccuains, qri snivoient les euterremons en (léelilr.M.l lenrs vêtemens et porssaiil (le f^ian !s cris : cet usage antifjne S(; rdrouve encore en Suisse. 11 est prol)able qu'ori^inairenient les pleurs et les gérnisssmens n'étoi(!nt pas simulés; mais quand les mœurs s'altérèrent, les épouses, les fdles et les mères prétendirent sans doute qu'elles étoient trop sensibles pour avoir le courage de suivre les convois; elles se dispensèrent de ce devoir, et les pleureuses à gages les remplacèrent (i). C'est encore quelque cliose de conserver ces signes de douleur; c'est dire publiquement qu'on doit s'affliger pour de telles pertes : les peuples , moins vertueux , ont retran-

(i) On r.'a jamais payé des pleureurs^ chez tous les peuples , et dans tous les temps, lavive sensibilité n'a été attrJbuf'e (ju'aiix femmes.

t)E FÉIilCIE L,***. 1225

clic toutes ces pieuses démonstrations.

Si une nation parvenoit au dernier degré de corruption, elle retranclieroit encore les pompes funèbres et le deuil ; alors, débarrassés des entraves de la bienséance, l'épouse. sans pudeur et le (ils dénaturé oseroient se montrer dans les fêtes publiques le lendemain même de la mort d'un époux ou d'une mère; alors on verroit à découvert toute la dureté des mauvais cœurs, et ce scandaleux exemple en pervertiroit beaucoup d'autres.

En France, on a, par degrés, diminué l'austérité du deuil; les veuves, jusqu'à ce qu'elles soient remariées , no peuvent paroître en habit de cour qu'avec un voile noir, qui semble devoir interdire l'éclat d'une grande pa* rure. J'ai ouï dire aux vieilles dames de la cour, qu'en effet jadis il eût été ridicule de porter des fleurs avec ce voile funèbre, fût-on quitte du deuil depuis plusieurs années : d'ailkurs , ce voile

étoit long et très-ample; aujourd'hui, il (3st si petit fjii'on l'aperçoit à peine. Enfin, Louis XVI a diminué la durée des deuils j)resquc de moitié; c'est, diton, en faveur de nos manufactures :

nouvelle preuve qtie le luxe se trouve toujours en opposition avec les bonnes mœurs.

En Hollande, une veuve porte le deuil deux années, et durant les six premiers mois, elle est entièrement voilée lorsqu'elle sort.

Pourquoi la piété filiale est- elle, à la Chine, un sentiment si exalté? c'est que nulle nation ne rend aux morts des hommages plus éclatans, et que les Chinois ont conservé l'nsage de porter, pendant trois ans, le deuil d'un père ou d'une mère.

Le lendemain de mon arrivée ici, j'ai vu Gessher j c'est un bon grand homme que l'on admire sans embarras, avec

DE FéLiCIE L***. 22$

^ni l'on cause sans prétentions, et que l'on ne peut voir et cônnoître sans l'aimer. J'ai fait, avec lui, une promenade délicieuse sur les bords charmans de la Sil et de la Limrnath. C'est là, m'a- 1- il dit, qu'z7 a rêvé toutes ses idylles. Je n'ai pas manqué de lui faire cette question oiseuse que l'on fait toujours aux auteurs célèbres^ afin de n'être jamais de leur avis, quelle que soit la réponse. Je lui ai demandé quel est celui de ses o\îvrages qu'il aime le mieux; il m'a dit que c'est le Premier Navigateur , parce qu'il Ta fait pour sa femme, dans les commencernens de leurs amours.

Cette réponse m'a désarmée, et je veux aussi préférer le Premier Navigateur à la Mort d'Abel.

Gessner m'a invitée à Faller voir dans sa maison de campagne; j'avois une extrême curiosité de cônnoître celle qu'il a épousée par amour, et qui l'a rendu poëte; je me la représcntois sous les traits d'une bergère charmante , et

2 2G LES SOUVEîïlRS

j'imaginois que l'lia])itation de Gessner devoit être nnc élégante chaumière, entourée de Ijocagcs et de fleurs , que l'on n'y bu volt que du lait, et que, suivant l'expression allemande, on y niarchoit sur des roses. J'arrive chez lui, je traverse un petit jardin , uniquement rempli de earottes et de choux, ce qui commence à déranger vui peu mes idées d'églogues et d'idylles, qui furent tout à fait bouleversées, en entrant dans le salon, par vuie fumée de tabac qui formoit un véritable nuage, au travers duquel j'aperçois Gessner , fumant sa pipe et buvant de la bière, à côté d'ime bonne femme en casaquin , avec un grand bonnet à carcasse, et tricotantj c'étoit madame Gessner. Mais la bonhomie de l'accueil du mari et de la femme, leur union parfaite, leur tendresse pour leurs enfans, leur slnqdiclté, retracent les mœurs et les vertus que Gessner a chantées j c'est toujours une idylle et l'âge d'or, non en brillante

DE FtXICIE L***. 227

poésie , mais en langue vulgaire et sans parure. Gessner dessine et peint supérieurement à la gouache , le paysage ; il a peint tous les sites champêtres qu'il a décrits. 11 m'a donné une gouache ravissante de son ouvrage.

J'ai vu aussi, à Zurich , le fameux LaAvater. Je crois beaucoup aux physionomies ,' mais j'ai des principes , à cet égard , très-différens de ceux de Lavvater 5 il tire les siens des formes , et son système est démenti par une infinité de visages ; il est inipossii)le de réfuter le'^mien , ce qui m'autorise à le croire parfait. Je ne inge que par l'expression du sourire, nia science ne peut se communiquer; elle n'a point de règles , elle est un don de la natui'e ; au reste, je ne fiiis que la renouveler. Les Grecs l'ont connue , et lui donnèrent un nom qui signifioit divination par le rire. Les sourires de politesse et d'afiabllité sont très-insignilians j mais le vrai sourire, le sourire l^ien naturel,

2ùB LES SOUVENIRS

montre l'esprit , décèle la hêtise, la fktuité, et dévoile les inclinations ; c'est sans doute par cette raison que tous les poètes ont attril)ué à l'Amour un malin sou J^ ire.

LaAvatcr prétend rpie , de plus , il connoît ])arfaitemcnt le caractère d'une personne en examinant son écriture.

Si, du temps de Louis xiv, on eût fait de gros livres sur de telles sciences, on auroit fait interdire les auteurs; mais aujourd'hui les savans ont le droit de dire toutes les folies iiuaginables, sans rien perdre de leur considération ; ils en profitent.

Je n'ai point vu Haller à Berne, parce qu'il étoit fort malade. Haller est médecin et poëte , ainsi que Zimmermann.

Le talent de faire des vers est fréquemment uni à la science de la médecine , en Suisse, en Allemagne et en Angleterre. Le dieu de la Médecine étoit , en effet, le fils d'Apollon , mais il ne fit point de vers ; Hippocrate ne cultiva

DE PÉLTCIE li*** S 3^

point la poésie, et j'avoue que j'aimerois assez que mon médecin ne s'occupât que de médecine.

Aujourd'hui le chevalier de**** est entrré chez moi avec un petit manuscrit à la main. Le Journal du F^oyage d'Italie du marquis de *** (i), m'a-t-il dit, a dû vous apprendre de quelle manière il faut voyager en Europe, au milieu des peuples policés; mais vous ne savez pas comment on doit voyager en Afrique et en Amérique, parmi les sauvages, et je veux vous en instruire. Je me trouvai, il y a quelques jours, chez un académicien ( M. de*** ); j'entendis les conseils qu'il donnoit à un jeune voyageur qui venoit d'Amérique, et qui veut faire imprimer son voyage. Cet entretien m'a paru curieux et trèsinstructif En rentrant chez moi, j'ai

(i) Voyez page 82.

sur-le-champ éciit, tle mémoire, ce dialogue, et je vous l'apporte.

Le chevalier de **** m'ayant douué ce dialogue, je le copie sur mon livre de Souveniî's.

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