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Les spadassins de l'opéra

Par une soirée du mois de janvier de l’année 4836, une chaise de poste attelée de quatre chevaux vigoureux courait sur une route de l’Italie méridionale, taillée en rampes inégales et brusques au flanc des Abruzzes.

Un domestique était pendu aux étrivières ; un seul postillon conduisait l’attelage à longues guides et non point à la Daumont, selon l’usage ordinaire du voyage en poste.

Dans la berline dont la capote était renversée en arrière, un jeune homme et une jeune femme se tenaient par la main et respiraient avec délices les brises du soir, tout imprégnées des pénétrants et sauvages parfums des montagnes.

Le jeune homme pouvait avoir de vingt-six à vingt-sept ans; il était de taille moyenne, blond, nerveux, et d’une physionomie à la fois pleine d’énergie et de douceur.

L’éclat de ses yeux bleus annonçait un courage tout léonin, la rectitude de son nez une volonté tenace et patiente.

La femme qui l’accompagnait était d’un type tout différent. Ses cheveux noir de jais, sa lèvre rouge ombragée d’un imperceptible duvet, ses yeux noirs et brillants semblaient trahir l’origine méridionale. Elle était grande, svelte, et ses mains étaient d’une pureté admirable. Le sourire du jeune homme était rêveur, presque contemplatif; celui de sa compagne, au contraire, avait ce ca — chet d ironie voilée qui dénote chez la femme les orages d’une vie prématurément tourmentée.

On eût deviné, à la voir, qu’elle avait longtemps espéré, souffert, pleuré, qu’elle n’espérait plus, qu’elle avait accepté la vie telle qu’elle est, et que, lasse d’être victime, elle avait préféré enfin le rôle de celui qui torture au rôle de celui qui se laisse torturer.

Du reste, sur ce front large et creusé de quelques rides précoces, on lisait l’intelligence, peut-être le génie... dans cette lèvre plissée par les coins et armée d’un railleur sourire, un psychologue eût pressenti cette insensibilité qui vient de 1 excès des souffrances, ce scepticisme amer qui fait la force de la icmme et le désespoir de l’homme.

La calèche de voyage courait sur une pente rapide, au

fond d’une gorge dont le sauvage aspect rappelait les plus sombres créations de Salvator Rosa. Deux chaînes de montagnes encaissaient une vallée profonde au milieu de laquelle roulait un torrent. Ces montagnes, roides, presque à pic, étaient couvertes d’une végétation rabougrie au feuillage d’un vert sombre, du milieu duquel s’élevait çà et là une roche grise, un lambeau de construction féodale, mur en ruine ou tour démantelée. .

Quelquefois on apercevait, par une échappée ménagée entre deux sommets à pic, un horizon lointain et bleu borné par la mer toute resplendissante des feux du soleil couchant.

— Léona, murmurait le voyageur en pressant dans ses mains la main de la jeune femme, ne trouvez-vous point comme moi que les splendeurs les plus sauvages de la nature font un cadre merveilleux à l’amour?

— Oui, fit-elle d’un signe de tète d’une grâce infinie.

— Chère âme, continua-t-il, on aime si bien en voyage ! Et cette vie à deux à travers le monde, cet isolement de deux cœurs au milieu de l’univers, sur les grandes routes peuplées d’inconnus, n’est-elle point la meilleure, la plus fortunée qu’on puisse rêver ?

La jeune femme ne répondit pas. Sa pensée était ailleurs, peut-être... peut-être aussi l’austère majesté de cette nature qu’elle parcourait l’absorbait-elle tout entière.

— Ab! ma Léona bien- aimée, poursuivit le voyageur avec enthousiasme, quelle vie de joies sans fin, de félici-

tés inconnues m’a faite votre amour!... Avant que le hasard m’eût placé sur vos pas, j’étais oisif et triste, mon cœur vide appelait l’inconnu, mon imagination rêvait l'idéal... j’ai trouvé l’un et l’autre. Cette année de voyage qui va finir pour nous a passé pour moi comme un rêve... un rêve fortuné... Vous souffriez, le jour où je vous rencontrai, morne et penchée comme la statue du Désespoir, vous sembliez morte d’avance à la vie, à l’amour, à l'espérance, et la désillusion avait marqué votre beau visage du sceau fatal.

— Taisez-vous, Gontran, taisez- vous! interrompit la jeune femme.

— Soit, murmura-t-il, je ne vous ai jamais questionnée sur ce passé mystérieux que vous cachiez avec si grand soin. Vous étiez belle, intelligente, vous souffriez; je vous ai aimée en vous voyant. Alors, ô mon ange! comme la jeunesse est aventureuse et a soif de luttes inégales, j’ai voulu lutter avec la douleur, le découragement, le désespoir, toutes cfe choses qui habitaient en vous. J’ai osé croire que votre cœur meurtri et lassé possédait une dernière fibre épargnée et toute prête à vibrer. Je vous ai refait une vie, à vous qui vouliez mourir ; j’ai espéré que vous m’aimeriez, et vous m’aimez... Depuis un an que nous avons quitté la France, vous êtes heureuse.

La belle voyageuse serra silencieusement la main à son compagnon.

— Mais, acheva-t-il, j’ai peur maintenant.

— Peur de quoi? fit-elle.

— Du retour, murmura-t-il.

— Quelle folie!

— Ah ! chère amie, si vous saviez quel vent d’inconstance, de scepticisme, de désillusion passe à toute heure sur cette ville infâme qu’on nomme Paris; si vous saviez combien ceux qui aiment y souffrent d’un mal inconnu et sans nom !

— Sans nom? demanda-t-elle.

— Il en a un, je me trompe.

— Quel est ce mal ?

— La jalousie, murmura le voyageur d’unevoix sourde.

Un sourire glissa sur les lèvres de la jeune femme. Son

compagnon le prit pour un sourire d’amour, mais un observateur désintéressé eût deviné qu’il était l’expression pure et simple d’une compassion un peu railleuse.

— Ah! continua Gontran, c’était son nom, quand on aime comme moi, on est jaloux de son ombre, jaloux du soleil qui pénètre dans le boudoir de celle qu’on adore, jaloux des regards d’admiration de 1# foule. Et puis, qui sait? peut-être cesserez-vous bientôt de m’aimer! Il y a tant d’hommes jeunes et beaux à Paris !

Elle haussa imperceptiblement les épaules. Gontran fut heureux de ce geste.

— Vous êtes un ange, dit-il.

Tandis qu’ils s’abandonnaient l’un et l’autre à cette causerie sentimentale, le site qu’ils parcouraient était devenu plus sauvage et plus désert encore 1 Le lointain horizon avait disparu; la gorge où roulait la calèche s’était

resserrée, et la végétation rabougrie des montagnes faisait place insensiblement à un bois de pins touffu, hérissé çà et là d’énormes blocs de rochers détachés des hautes cimes. Tout à coup le postillon se détourna.

— Monsieur le marquis, dit-il en mauvais français, voici la nuit, et la route est mauvaise. La semaine dernière le bandit Giuseppe et sa bande ont arrêté ici même deux Anglais. Avez-vous des armes?

Le jeune homme tressaillit, puis il étendit ses mains vers une des poches de la voiture et en retira une paire de pistolets. Le Valet pendu aux étrivières eu avait une autre.

— Fouette tes chevaux, et ventre à terre! dit le marquis.

Au nom de Giuseppe, la jeune femme avait fait un brusque mouvement et une pâleur subite s’était répandue sur son visage. Le voyageur attribua cette pâleur à l’émotion que devait nécessairement causer à une femme l’annonce d’une attaqua probable de ces bandits qui, de tout temps, ont infesté les routes d’Italie.

— Léona, lui dit-il avec passion, ne crains rien... s’il t arrivait malheur, '/est que je semis mort en te défendant.

La jeune femme secoua la tète d’un air intrépide* et la voiture continua de rouler au grand galop.

La nuit approchait, le soleil avait éteint ses gerbes d’or au sommet des montagnes, l’ombre descendait dans la vgllée, et le crépuscule, cet avant-coureur des étoiles.

commençait à donner à chaque objet proche ou lointain une forme indécise ou bizarre. . v

Le marquis Gontran de Lacy (c’était son nom) avait armé ses pistolets et placé devant lui, à la portée de sa main, un poignard à lame triangulaire qu’il avait rapporté des Indes.

Le marquis était brave jusqu’à la folie ; il eût joué sa

vie sur une carte, et ces aventures sanglantes qui naissent de l’imprévu du voyage lui plaisaient étrangement ; cependant, pour la première fois, il éprouva un mouvement de crainte... Il avait jeté les yeux sur Léona.

Soudain une lueur se fit à vingt pas, dans un fourré qui bordait la route; une balle siffla... un des quatre chevaux qui entraînaient la calèche s’abattit, mortellement atteint. Comme l’odeur de la poudre et le son du clairon stimulent et font hennir le destrier de bataille, le marquis, au coup de feu, retrouva toute son énergie.

— Couchez-vous, dit-il à Léona, là... au fond de la voiture... les balles ne pourront vous atteindre...

Et il s’élança à terre avec la souple agilité d’un tigre, son poignard aux dents, un pistolet de chaque main, imité en cela par son valet de chambre, un ancien soldat qui avait servi sous lui. Au même instant deux hommes sortirent d’un fourré. L’un était prêt à faire feu, l’autre avait son fusil encore fumant sur l’épaule.

— Seigneur étranger, cria ce dernier, un moment, ne tirez pas, je désire causer avec vous.

— Que voulez-vous? répondit Gontran.

Le bandit s'approcha à distance respectueuse, et salua avec une courtoisie parfaite.

— Monsieur, lui dit-il, je me nomme Giuseppe, et mon nom ne saurait vous être inconnu.

— Vous vous trompez.

— Alors, puisque Votre Seigneurie ne me connaît pas, je vais lui donner quelques éclaircissements.

— Parlez, je vous écoute.

— Monsieur, continua le bandit, je suis Napolitain d’origine, bandit de profession, dilettante par goût, poète par humeur; j’aime les opéras de San-Carlo et de la Scala; je compose à mes moments perdus de fort jolis vers que je chante en m’accompagnant ; le reste du temps, j’arrête et détrousse les voyageurs sur les grandes routes.

— Seigneur bandit, répliqua froidement Gontran de Lacy, je suppose que ce n’est pas pour me réciter des vers ou me demander des nouvelles d’une prima donna quelconque...

— Assurément non, Excellence.

— Alors que désirez-vous ?

— Votre bourse, monseigneur, si vous me la donnez gracieusement.

— Et si je la défends?

— Votre vie, seigneurie.

Le bandit siffla d’une façon particulière, et tout aussitôt des fourrés voisins, de chaque bloc de roche, du tronc de chaque arbre sortirent des bandits armés qui vinrent se ranger respectueusement autour de leur chef.

— Vous le voyez, Excellence, dit le bandit, la compagnie est nombreuse.

Si Gontran eût été seul, il se fût défendu à outrance, mais, lui mort, Léona tomberait au pouvoir des bandits.

— Combien vous faut-il? demanda-t-il à Giuseppe.

En ce moment, la belle voyageuse montra sa tète au-

dessus de la calèche. Giuseppe jeta un cri.

— La Marchesina! murmura-t-il.

A ce cri, à ce nom, Gontran tressaillit.

— Que signifie cela? dit-il avec hauteur.

— Ah 1 pardon 1 Excellence, mais je croyais avoir le plaisir...

— Vous connaissez madame ?

— Parbleu 1 et très-intimement encore.

Léona descendit de la voiture et alla vers Gontran.

— Cet homme est un effronté menteur, dit-elle en montrant Giuseppe du doigt, je ne l’ai jamais vu.

— Mille pardons 1 signorina, répliqua le bandit. Vous ne faisiez pas ainsi fi de moi quand vous habitiez Florence.

Gontran était devenu fort pâle à cette révélation, et il regardait Léona avec une sorte d’effroi ; mais Léona conservait un calme dédaigneux et superbe.

— Seigneur bandit, fit-elle en souriant, votre mémoire est infidèle et vous êtes victime d’une étrange méprise. Je n’ai jamais habité Florence, je n’ai jamais été Marchesina, je vous vois pour la première fois de ma vie.

Et elle attacha sur le bandit un regard dominateur.

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LF,' SPADASSINS

— Alors je me trompe, dit celui-ci qui redevint Aussitôt respectueux et plein de courtoisie, mille pardons, signorina !

Léona jeta à Gontran un regard de triomphe, et Contran respira.

— Maintenant, mon ami, dit-elle avëe un accent gldfeé, donnez votre or à cet homme, et continuons hotre chemin.

— Tout beau 1 signora, vous le prenez fort à Taise, il me semble. Supposez-vous donc que je me vais contenter de quelques centaines de louis; surtout à présent qu’il s’agit de votre rançon, la rançon d’une femme qui ressemble si parfaitement à mon premier amour* que jé vous ai prise pour elle?

Gontran tressaillit et il éleva son pistolet à la hauteur du front du bandit.

— Monsieur, lui dit Giuseppe, quand vous m’aurez tué, il vous restera trente adversaires, lesquels, comme moi, trouveront madame fort belle.

Le marquis pâlit et le pistolet échappa à sa main.

— Voyons, dit-il, je suis à votre merci, quelle somme exigez-vous?

— Un homme qui voyage en poste en compagnie d’une jolie femme doit être riche. Votre nom, s’il vous plait?

— Le marquis de Lacy.

— D’origitie vendéenne, n'est-ce pas?

— Précisément.

— Vous me connaissez donc?

DE L’OPÉR.V U

— Monsieur, répondit courtoisement Giuseppe, je traite les affaires en grand et avec soin. J’ai un correspondant à Paris. Lorsqu’un homme de qualité quitte la France pour l’Italie, je reçois immédiatement un duplicata de son passe-port et un dossier contenant des indications exactes sur son humeur, son caractère, ses relations de famille et le chiffre de sa fortune.

— Après? dit froidement le marquis.

— Vous aviez environ trente mille livres de rente il y a un an ; il ne vous en reste que vingt aujourd’hui. Vous avez dépensé un peu follement une somme ronde de deux cent mille francs pour satisfaire les caprices de madame.

Giuseppe salua courtoisement Léona.

— Au reste, ajouta-t il avec une galanterie un peu railleuse, j’avoue que madame mérite ce sacrifice et bien d’autres encore. Pour mon compte, moi qui ne suis qu’un bandit, j’achèterais bien cent mille écus le cœur d’une femme comme elle.

Gontran frissonna.

— Mais, acheva le bandit, je suis bon diable au demeurant, et je vais vous laisser le choix. Cédez-moi la signorina ou signez-moi un bon de cent mille écus.

— Cent mille écus 1 exclama le jeune homme en pâlissant. Vous êtes foui

— Pourquoi?

— Mais c’est ma fortune entière que vous exigez.

— Bah ! il vous restera cent mille francs. C’est bien

peu, mais suffisant quand on aime. Vous iieziMfheWr à

IS

vingt lieues de Paris une chaumière où vous logerez madame. Vous connaissez l’ariette :

Une chaumière et son cœur. %

Le marquis était pâle de colère et il regardait le bandit impassible et calme, et Léona, qui semblait pétrifiée par les paroles de Giuseppe. Que faire? Tl eut un moment la pensée de tuer la jeune femme et de se défendre ensuite en désespéré, tant il avait honte de se laisser dépouiller ainsi. Mais Léona était si belle !

— Après tout, dit Giuseppe interrompant ses réflexions et pressé d’arriver à une conclusion, si j’avais un conseil à vous donner, ce serait de me laisser madame. Vous retrouverez à Paris une autre idole, et moi je serai de mon côté le plus heureux bandit du monde, car madame ressemble trait pour trait à la Marchesina. Cette fantaisie me coûtera cent mille écus ; mais bah ! l’argent ne fait pas le bonheur...

— Tais-toi, misérable! s’écria Gontran pâle de fureur. Vole-moi, mais n’insulte pas la femme que j’aime ! Tu auras tes cent mille écus.

— C’est beau! murmura le bandit. Si j'étais femme et qu’un homme me lit un pareil sacrifice, je crois que je l’aimerais.

Et Giuseppe jeta un regard sournois à Léona, dont le ‘visage demeurait impassible. Gontran de Lacy avait pris Json parti en une minute. 11 se ruinait, mais il sauvait

Léona, et son amour n’était-il point le bonheur suprême ? Le bandit lui présenta un portefeuille et lui dit :

— Yoici, monsieur, une traite de la maison Massei et C% banquiers à Naples, sur la maison Rothschild de Paris. Le chiffre de la somme et le nom du signataire y manquent. Veuillez les remplir.

Gontran signa, après avoir écrit lisiblement cent mille écus.

— Maintenant, Excellence, ajouta le bandit, il ne me reste plus qu’à vous remercier et à vous prier de vouloir bien remonter en voiture.

Giuseppe offrit galamment la main à Léona, qui reprit place dans la calèche. La jeune femme s’inclina à demi, et murmura à l’oreille du bandit : — A Paris... dans huit jours.

— J’y serai, répondit-il d’un regard.

Gontran n’avait rien vu, rien entendu, mais il avait froid au cœur... La voiture repartit au galop, laissant le cheval mort sur la route.

— Léona, dit alors le marquis avec une solennelle tristesse, je vous aime...

— Oh! je le sais, dit-elle; vous êtes noble et bon, Gontran.

— Me jurez-vous que cet homme a menti, que jamais vous ne l’avez vu?

— Je vous le jure! répondit-elle avec calme.

Cette femme mentait !

Un mois s’était écoulé, M. de Lacy et Léona étaient revenus à Paris. Le marquis avait réalisé sa fortune ; les cent mille écus du bandit avaient été payés, mais nul ne savait par quelle catastrophe l’aisance de Goutrau s’était anéantie tout d’un coup.

M. de Lacy avait un oncle célibataire et très-vieux , le chevalier de Lacy, riche de soixante mille livres de rentes en terres du Poitou et du Bocage. Gontran était son héritier; le chevalier touchait à sa soixante-dix-huitième année. Le marquis se fit donc, dès sou arrivée à Paris, le raisonnement suivant : — Mou oncle est vieux, il est perclus de goutte et de rhumatismes; il peut, tout au plus, vivre quatre ou cinq ans encore; j’avais vingt mille livres de rentes ; je les aurai toujours. Au lieu de dépenser le revenu, 'j’entamerai- le capital. Je veux que Léona soit heureuse.

L’amour de Léona, c’était la vie entière de Gontran, son rêve à venir, son bonheur présent. Il l’avait coquettement installée dans un petit appartement de la rue du Poi’t-Mahon ; il y était presque sans cesse, ayant rompu avec le monde entier pour se réfugier dans cet amour et s’y absorber. Cependant le front de la jeune femme s’était assombri graduellement depuis leur retour'. Ce sourire

que Gontran prenait pour un sourire d’amour devenait plus rare. Elle avait parfois de morues tristesses, et lorsqu’il lui en demandait la cause, elle haussait les épaules sans lui répondre. Gontran était entré graduellement dans cette phase de la passion qu’on nomme la torture de l’amour. Il était jaloux d’une ombre, d’une pensée, d’im mystère... Quelquefois le souvenir du bandit lui revenait, et alors il souffrait le martyre.

Léona sortait beaucoup sous divers prétextes. Gontran n’osait la suivre : une pareille démarche l’eût révoltée. Depuis quelques jours, elle le boudait sans motif, les querelles se multipliaient... L’amour deveuait un supplice.

Un matin, le marquis vint à dix heures. Léona était sortie. C’était étrange pour elle qui se levait rarement avant midi. Cependant, depuis quelques jours, les inégalités et les brusqueries de caractère s’étaient tellement multipliées chez la jeune femme, que Gontran accepta cette sortie matinale et se donna à lui-mème mille prétextes plus ingénieux les uns que les autres pour se prouver que Léona avait eu des courses indispensables à faire avant midi. Le marquis traversa sans s’arrêter la salle à manger, le salon et pénétra dans un petit boudoir tendu de soie gris tendre, meublé en laque et en boule, et orné de mille riens coûteux, de ces lqxueuses fantaisies mises à la mode par les Aspasies de notre époque. Le marquis alla droit à une table de toilette, y prit un bille* soigneusement cacheté, en brisa l’enveloppe et s’étendit nonchalamment sur une ottomane roulée devant le feu. Mais il

perdit presque tout de suite cette attitude nonchalante et se dressa brusquement après avoir lu les premières lignes de la lettre.

— C’est impossible! s’écria-t-il, cela ne peut pas être, cela ne sera pas !

Les lèvres du marquis avaient blanchi d’émotion, son front était pâle et les veines de son cou se gonflaient et prenaient une teinte violacée à mesure qu’il poursuivait la lecture de cette lettre. Enfin, quand il eut fini, il la froissa avec colère, puis la déchira en mille morceaux, qu’il sema sur le tapis du boudoir. Après quoi, il secoua violemment le gland d’une sonnette, et appela la jolie femme de chambre qui l’avait introduit... Manon accourut.

— Tu dois savoir où est ta maîtresse, lui dit-il ; tu le sais et tu me le diras...

— Je jure à monsieur le marquis...

— Ne jure pas, c’est inutile. Il y a vingt-cinq louis dans le porte-monnaie : prends et avoue...

Manon étendit ses jolis doigts roses vers le porte-monnaie, le prit délicatement et répondit : — Madame me chassera, mais je compte sur les bontés de monsieur le marquis pour me trouver une autre condition. Madame est à Paris, rue Richelieu, 60.

Uu éclair de jalousie et de colère étincela dans les yeux du jeune homme.

— Léona me trompe ! murmura-t-il.

La soubrette haussa imperceptiblement les épaules,

d’un air qui signifiait : « En aurait-il donc jamais douté? »

— Oh! reprit le marquis avec colère, si un autre homme a osé me voler le cœur de Léona, cet homme est mort !

Et il se leva brusquement, et s’élança hors de l’appartement.

— Monsieur, lui dit la soubrette en le rappelant, vous demanderez à voir le comte Giuseppe, un seigneur napolitain.

Une sueur glacée inonda soudain le front du marquis.

— Giuseppe 1 murmura-t-il, oh ! si c’était lui !

Et il rentra dans l’appartement et y prit un poignard, souvenir d’Italie qu’il avait rapporté et donné à Léona, qui aimait les armes, les stylets damasquinés et les jolis pistolets à crosse d’ivoire.

Gontran de Lacy se jeta dans un cabriolet et se fit conduire rue Richelieu. Le cocher brûla le pavé; le jeune homme entra précipitamment dans la loge du concierge et demanda à voir le comte Giuseppe.

— Lu comte est parti, lui répondit-on.

— Parti!

— U y a une heure.

— Seul?

— Non, avec une dame.

Un cri de fureur s’échappa de la gorge crispée de Gontran.

— Oh! murmura-t-il, avec elle!

— Monsieur, lui dit le concierge, seriez-vous le marquis de Laey ?

— Oui. Que me voulez-vous?

— Voici une lettre que la dame qui est partie avec le comte a laissée pour vous.

Gontran déchira l’enveloppe et lut avidement :

« Cher,

» Comme il est probable que Manon ne me gardera point le secret, je prends le parti de vous écrire pour vous donner un conseil. Je pars, ne me suivez pas. Vous m'aimez; je ne puis, hélas ! vous en dire autant. L’amour naît du hasard. Le hasard ne m’a point permis de vous aimer. J’ai eu au cœur un seul et unique amour; cet amour, comme une lumière céleste, a éclairé les orages et les misères de ma vie. J’ai été marquise, je suis devenue aventurière. Vous étiez riche; moi, j’ai besoin d’or, de luxe, de parure. J’ai joué, pour mieux vous séduire, la comédie de l’amour; mais je ne vous aimais pas. L’homme que j’aime, que j’ai toujours aimé, est le bandit Giuseppe. Il est riche, il a fait sa paix avec le gouvernement des Deux-Siciles. Nous retournons à Naples, où il m’épousera. Nous y vivrons heureux. Adieu! cher marquis, oubliezmoi et permettez que je demeure votre amie.

» Léon a;

» autrefois naarchesina dei Piombô. »

« P. S. A propos, vous savez que le chevalier de Lacy,

votre oncle, sur l’héritage de qui vous comptiez, vient de faire un testament en faveur de votre cousin au second degré, le baron de Bartholot. Notre liaison avait fort indisposé le bonhomme. »

Le post-scrfptum de cette lettre expliquait la conduite de Léona : Gontran était ruiné, elle ne pouvait plus l’aimer.

M. de Lacy pirouetta deux fois sur lui-même comme un homme frappé de la foudre, et il tomba à la renverse : le marquis était évanoui...

Quand il reprit ses sens, il était couché dans son lit en proie à une fièvre ardente. On l’avait transporté rue du Port-Mahon, dans ce petit appartement où le souvenir de Léona était si vivant.

Gontran crut avoir fait un horrible rêve, et il appela : « Léona! chère Léona... »

Léona ne parut point, mais une porte s’ouvrit, et un homme que le marquis n’avait jamais vu s’avança vers lui.

— Comment vous trouvez-vous? lui demandait-il.

Gontran regarda cet homme avec un étonnement profond. Alors même qu’il n’eût point été déjà fort étrange qu’un inconnu se trouvât ainsi installé près de lui et lui demandât de ses nouvelles d’un ton familier et presque affectueux, l’aspect bizarre de cet homme eût déterminé la surprise la plus complète dans l’esprit du marquis. Cet homme était grand, maigre, déjà vieux, selon toute apparence, bien qu’il eût une de ces physionomies sur les-

LES SI* A DASSIN S

quelles le temps n’imprime qu’iniparfaitement sa trace. Ses cheveux noirs, semés çà et là d’un filet d’argent, étaient taillés en brosse; son œil, cave et gris, brillait d’un feu sombre et décelait une froide énergie ; sa lèvre mince avait un sourire railleur où se révélait un mépris profond de toutes choses et des désillusions sans nombre.de la vie. Cet homme était vêtu de noir, et sa redingote, boutonnée militairement, était ornée d’une rosette.

— Qui êtes-vous, monsieur? lui demanda Gontran, tandis que l’inconnu s’asseyait dans un fauteuil placé au chevet du lit.

— Monsieur, répondit-il, vous ne me connaissez point, et mon nom n’éveillera aucun écho en votre souvenir. Je suis le colonel Léon.

Gontran fit un geste qui signifiait : — Voilà la première fois que j’entends prononcer ce nom.

— Monsieur, continua l’inconnu, j’avais quelque fortune, je suis rentré dans la vie civile. Vous ne m’aviez jamais vu, moi je vous counais depuis longtemps. Un secret, que je ne puis vous confier, fait que vous m’intéressez. Depuis huit jours, je suis à votre chevet.

— Huit jours! s’écria Gontran.

— Il y a huit jours, mousieur, que vous êtes au lit, et, pour la première fois, vous vous éveillez sans délire.

— Ah! mon Dieu! murmura Gontran, je n’ai donc point rêvé ?

— Non, monsieur.

DE L'OPÉKA

— Léona?...

— Léona est partie avec le bandit Giuseppe. Dans un mois, elle sera sa femme.

Gontran jeta un cri. L’inconnu prit sa main et la serra.

— Monsieur, continua-t-il, je vous l’ai dit, je m’intéresse à vous. Pourquoi? vous le saurez plus tard. Ne me racontez point votre histoire, je la connais mieux que vous.

— Mieux que moi 1

— Oui, sans doute.

— Mais, monfieur...

— La preuve en est que je vais vous dire ce qu’était Léona, et quelle existence vous avez menée avec elle.

L’étonnement du marquis était à son comble.

— Vous êtes donc le diable 1

— Non, je suis le colonel Léon, un homme de chair et d’os.

— Alors, vous êtes sorcier ?

— Pas davantage. Ëcoutez-moi.

La curiosité qui s’empara alors de Gontran de Lacy fut si violente qu’il se résigna à écouter le colonel.

— Marquis, continua familièrement celui-ci, il y a quinze mois de cela, vous reveniez des Indes, et Paris vous semblait fort monotone. Vous étiez riche, vous aviez donc le droit de vous ennuyer. Un soir, dans un souper de garçons, vous rencontrâtes Léona.

‘ est vrai, murmura Gontran.

’ette femme avait une beauté sombre et fatale. Un

sourire désenchanté errait sur ses lèvres ; elle paraissait avoir souffert. C’en était assez pour séduire un homme à imagination ardente comme la vôtre... Vous l’aimâtes à première vue. Léona était à Paris depuis quinze jours, elle y était venue seule. Nul ne la connaissait. Était-elle riche ou pauvre, fille du peuple ou marquise? Nul ne le savait. Vous vous offrites à elle comme le consolateur de ses tortures mystérieuses, et elle accepta vos consolations. Elle vous supplia de ne lui faire aucune question sur son passé, et jamais la pensée ne vous en vint. Elle vous parla de l’Italie, et vous partîtes avec elle.

— Tout cela est vrai.

— Pendant un an, monsieur, vous avez été l’homme le plus heureux du monde, ébréchant votre fortune avec un sourire que Léona vous renvoyait. Vous l’aimiez et vous

avez cru à son amour.

— Oh ! elle m’a aimé !

Le colonel haussa les épaules.

— Attendez, dit-il; vous verrez...

Et il continua avec calme i — N’avez-vous pas remarqué souvent, durant cette longue lune de miel, de bizarres , transitions, de subites métamorphoses dans cette femme? D’ordinaire distinguée, intelligente, grande dame et artiste à la fois, parlant le langage des duchesses et celui des grands artistes, ne s’oubliait-elle jamais?

Gontran tressaillit.

— Que voulez-vous dire?

— i N’avez-vous point "vu quelquefois; un soir, par

exemple, à l’issue d’un souper, la duchesse disparaître et faire place à la fille du peuple, la grande dame à l’aventurière, le langage élégant reparaître dans l’ange déchu et réhabilité ?

— Oui, murmura Gontran.

— Ah ! si vous eussiez été de sang-froid, alors, vous auriez bien vu que cette femme ne vous aimait pas, et qu’elle n’était qu’une intrigante de génie. D’abord, elle a cherché en vous un mari, ensuite elle a rêvé quelque chose de plus hardi et de plus horrible... On vous a arrêtés dans les Abruzzes, n’est-ce pas ?

— Oui, dit Gontran.

— Et vous avez signé un bon de cent mille écus.

— Que j’ai payé.

— Comédie, marquis, pure comédie ! Giuseppe et Léona étaient d’accord : ils s’écrivaient.

— Horreur! s’écria Gontran.

— Je dis vrai, marquis, je vous en donnerai la preuve.

Tenez...

Le colonel ouvrit un portefeuille, en retira un chiffon de papier froissé et couvert d’une écriture menue. Gontran y jeta avidement les yeux et reconnut l’écriture de Léona. C’était un billet de quelques lignes, daté de Naples, et indiquant au bandit Giuseppe le jour et l’heure où la chaise de poste du marquis traverserait les Abruzzes. Les cheveux de Gontran se hérissaient à la révélation de tant de perfidie , et il regardait le colonel avec stupeur.

— Maintenant, reprit celui-ci, je vais vous dire ce qu’était Léona : il y a dix ans, elle était bouquetière à Florence, et elle aimait ce Giuseppe, qui n’était encore que filou. Un vieux seigneur, le marcliese del Piombo, s’éprit de sa beauté et la fit marquise. Au bout d’un an, Léona fut veuve et riche. Elle songeait à épouser le bandit Giuseppe qu’elle aimait toujours, mais Giuseppe était devenu assassin; la police napolitaine s’était emparée de lui, et la marchesina se ruina à le sauver de la potence. Alors cette femme devint ce que vous savez, elle quitta Florence et vint à Paris. C’est là que vous l’avez rencontrée. Giuseppe avaitorganisé une bande dans les Abruzzes; le bruit courut qu’il avait été tué dans une rencontre avee les soldats napolitains. De là ce désespoir et cette morne tristesse qui couvraient le front de Léona lorsque vous vous trouvâtes sur ses pas. Ce ne fut qu'à Gènes qu’elle apprit que Giuseppe vivait toujours. Vous savez le reste.

— Monsieur, murmura Gontran, tout ce que vous m’apprenez là est horrible, et cependant...

— Je vous devine, interrompit le colonel ; cependant, vous l’aimez encore, vous l’aimez toujours...

Gontran soupira.

— Que voulez-vous? fit le colonel avec calme, le vice attire. Léona est un monstre, mais vous l’aimez parce qu’elle vous fuit et qu’elle ne vous aime pas. Si elle vous aimait, vous la mépriseriez.

— Peut-être...

— Mais elle ne vous aimera pas, car votre dernier espoir de fortune s’en va. Le chevalier de Lacy vous a déshérité.

— Monsieur, dit froidement le marquis, j’aime Léona pour sa trahison comme je l’aimais il y a huit jours pour son attachement imaginaire. Si dans un mois je ne suis point guéri de ce fatal amour, je me tuerai.

Le colonel gardait le silence.

— Oh ! continua Gontran avec rage, je donnerais mon âme pour être aimé d’elle une heure ! Vous aviez raison, monsieur, le vice fascine mieux que la vertu. C’est un abîme où l’on va fatalement et tète baissée.

— Eh bien ! dit le colonel, ne vous tuez pas, attendez... Si, dans huit jours vous désespérez de pouvoir triompher de cette passion funeste, trouvez-vous au bal de la micarême à l’Opéra, et à minuit soyez au foyer. Vous y rencontrerez peut-être un homme qui vous dira comment il faut se faire aimer de Léona.

— Quel est cet homme? demanda vivement le marquis.

— Moi, répondit le colonel.

— Mais enfin, monsieur, m’expliquerez-vous le secret de cette étrange sympathie que je vous inspire ?

— Monsieur, dit le colonel en se levant, vous êtes brave, vous courbez le front sous une destinée fatale, et vous êtes de première force à l’épée. Avec quatre hommes comme vous, je voudrais conquérir le monde. C’est là tout ce que je puis vous dire. A mercredi prochain !

Et cet homme étrange s’en alla, laissant le marquis livré aux plus bizarres conjectures.

Huit jours s’écoulèrent. Ce que Contran de Lacy souffrit pendant ces huit jours, nul ne pourrait le dire. Le colonel avait eu raison : l’attraction du vice est plus terrible que celle de la vertu. L’amour qu’inspirait Léona, la femme mystérieuse, pouvait avoir un remède; l’amour qu’inspirait Léona, l’intrigante effrontée, la complice de Giuseppe le bandit, était incurable. Gontran demeura huit jours sans sortir du petit appartement de la rue du Port-Mahon, agenouillé et pleurant devant chaque souvenir qu’il baisait ainsi qu’une relique, s’entretenant d’elle avec Manon, dont il avait fait sa confidente, et abandonné parfois aux plus étranges espoirs. Les dernières paroles du colonel lui apparaissaient sans cesse, la nuit, gravées en traits de feu sur les murs dq son alcôve ; le jour, tracées en lettres noires sur les vitres des croisées. Cet homme avait un moyen de toucher le cœur de Léona, et il l’offrait...

Pendant ces huit jours, Gontran espéra et désespéra. Il voulut se tuer; mais il hésita parce qu’il voulait la revoir; il se jura de hacher Giuseppe, son indigne rival, à coups de stylet, pomme un bravo, et puis il s’avoua que

si Léona lui demandait sa grâce, il aurait la faiblesse de l’épargner.

Pendant ces huit jours encore, le marquis comptables heures qui le séparaient de ce rendez-vous étrange qu’il avait avec le colonel, et il se demanda quel rtiarché infâme ou fatal cet homme allait lui proposer, et les instincts loyaux du gentilhomme se révoltèrent... Mais l’ombre de Léona se dressait alors devant lui, et alors aussi il courbait le front et murmurait : — Je crois que je deviendrais voleur et assassin si elle devait m’aimer.

Le marquis était atteint de ce mal sans remède que les Italiens appellent la furie de l’amour.

Le jeudi, jour de la mi-earème, vers neuf heures du matin, Gontran reçut par la poste uii billet aiilsi conçu :

« Si le marquis de Lacy n’est point guéri, s’il compte aller chercher le remède au bal de l’Opéra, qu’il prenne un masque et un domino, et qu’il attache à son épaule gauche un ruban vert. »

Le billet était sans signature.

— J’irai 1 murmura Gontran. Je veux être aimé de Léona !

Et il alla, en effet, au bal de l’Opéra, cet homme qui avait la mort dans l’àme, et, pendant quelques mitiutes, il erra dans le foyer comme un homme à la recherche de sou âme.

A minuit et demi on lui frappa sur l’épaule. 11 se retourna et se trouva face à face avec un domino masqué

comme lui et dont les yeux étincelaient sous le loup comme deux charbons ardents.

— Eli bien! fit-on tout bas.

Gontran reconnut la voix du colonel.

— Souffrez-vous toujours ?

— Comme un damné.

— Que donneriez-vous pour son amour?

— Tout, même mon àme !

— Songez-y, c’est beaucoup...

Gontran frissonna.

— Allez-vous me proposer un crime? lit-il d’une voix sourde.

— Peut-être.

— Jamais!

— Soitl Adieu, en ce cas...

— Attendez... un mot! murmura-t-il éperdu. Ne pouvez-vous me dire ce que vous exigez de moi ?

— Monsieur, dit froidement le colonel, vous aimez Léona, et vous êtes ruiné. Si vous n’avez point l’amour de cette femme, il est évident que vous vous tuerez...

— Je vous le jure.

— Peut-être ce soir, peut-être demain...

— Je le crois.

— Eh bien! écoutez-moi, alors. Je puis, en échange des conditions que je vous proposerai, vous faire aimer de Léona et vous faire rendre l’héritage du chevalier de Lacy. Léona vous aimera avec frénésie, avec délire,

comme vous l’aimez vous-mème. Cette femme sans cœur aura horreur et dégoût de son amour pour Giuseppe.

Gontran écoutait frémissant, et chacune des paroles du colonel entrait dans son cœur comme un stylet rougi au feu.

— Le chevalier de Lacy vous demandera pardon d’avoir songé à vous déshériter, et il vous fera une pension de trente mille livres jusqu’à sa mort, époque où vous deviendrez son légataire universel.

— Allez, monsieur, poursuivez... murmura le marquis saisi de vertige.

— Vous n’aurez rien perdu de votre considération dans le monde, vous serez toujours à ses yeux un parfait gentilhomme, et ce que j’exigerai de vous échappe à la vindicte des lois.

— Oh! démon ! murmura le marquis, tu me tentes...

— Maintenant, acheva le colonel, jurez-moi que, si vous n’acceptez point mes conditions, vous vous brûlerez la cervelle en rentrant chez vous. Je ne veux pas qu’un homme possède, vivant, mon secret, s’il n’est mon complice.

— Foi de gentilhomme! répondit Gontran, je le jure.

— C’est bien. Suivez-moi.

Le colonel gagna la sortie de l’Opéra, échangea un signe mystérieux avec quatre ou cinq personnes vêtues d’un domino, portant sur l’épaule un nœud de rubans de couleurs diverses, et il lit monter Gontran dans un

petit coupé bas, où il prit place à côté de lui. Puis, il

baissa les glaces, et le coupé partit au galop.

Les glaces étaient dépolies, si bien que Gontran ne put voir où le conduisait le colonel. Le coupé roula environ vingt minutes, puis il s’arrêta brusquement. Le colonel ouvrit la portière, et Gontran reconnut qu’ils étaient dans une petite ruelle sombre comme il y en avait beaucoup, il y a dix ans, aux environs du Palais-Royal. Le marquis descendit et se trouva en face d’une porte bâtarde ouverte sur une allée noire, à l’extrémité de laquelle brillait la vacillante clarté d’une lampe.

— Venez, dit le colonel.

Gontran le suivit et monta une trentaine de marcbes d’un escalier étroit et vermoulu; puis, son guide poussa une nouvelle porte, et alors, le marquis se trouva dans un petit salon assez fraîchement décoré, éclairé par deux lampes à abat-jour, et dont les rideaux des croisées étaient soigneusement fermés. Là, le colonel se débarrassa de son domino et dit à Gontran : — Demeurez masqué.

Deux coups discrets résoimèfetit à la porté, que le colonel avait refermée soigneusement. 11 alla ouvrir. Un homme vêtu d’un doinino entra. Lé colonel le salua et lui dit : — Veuillez vous asseoir, monsieur.

Cinq dominos arrivèrent successivement, échangèrbnt avec le colonel le même sa'ut et s’assirent. Alors, le bizarre personnage tira les verrous.

— Nous sommes au complet, dit-il.

Puis> il ouvrit une seconde porte et invita du geste les nouveaux venus à le suivre. Une seconde pièce s’offrit alors aux regards de Gontran de Lacy. C’était un petit salon tendu de velours greiiat, presque rouge. Aux murs, on voyait appendües des épées de diverses formes, croisées deux par deux, et surmontées d’un masque et d’un gant. On eût dit une salle d’arnles. Au milieu, se trouvait une table chargée de papiers, dont la plupart portaient une étiquette. A l’entour de la table étaient roulés six fauteuils. Un septième était destiné au président de cette mystérieuse assemblée. Le colonel y prit place et s’assit devant la table.

Lui seul était démasqué et en habit de ville, parmi tous ces hommes vêtus d’un domino et le visage couvert d’un masque.

Un silence solennel régnait parrtii ces six hommes, qui ne se connaissaient point et semblaiënt avoir obéi à un appel mystérieux. Le colonel les pria, d’un geste poli, de s’asseoir auprès de lui, et il prit alors la parole en ces termes : — Messieurs, vous ignorez tous le but de votre réunion; le masque dont vos traits sont couverts ne vous permet point de savoir si vous vous connaissez les uns les autres, et chacun de vous est venu ici, obéissant à un intérêt puissant, quoique de nature différente. Moi seul, messieurs, je vous connais tous, et je possède le secret de Votre existence intime. Parmi vous, il y a un gentilhomme ruiné et amoureux, un fils auquel une belle-mère a fait tort de la fortune paternelle, un ofticier qui a furtivement

quitté son drapeau pour obéir à un de ees devoirs mystérieux que la loi martiale ne reconnaît point. Celui-là passera devant un conseil de guerre avant un mois, si le général qui commande en Afrique le corps d’armée auquel il appartenait a le temps de revenir en France.

Un quatrième, poursuivit le colonel, se brûlera la cervelle s’il ne paye une dette de jeu de cent mille écus. Il est ruiné. La somme est introuvable. Et ce qu’il y a de désolant, c’est que son partner a triché. Malheureusement on ne prouve point ces choses-là.

Le cinquième, messieurs, s’est oublié un soir, il y a quelques années. Il a fait un faux. Cependant il portait un beau nom; mais les entraînements de la vie parisienne, le jeu, les femmes, que sais-je?... Le faux fut retiré avant l’échéance, mais un valet infidèle l’a volé. S’il tombait aux mains d’un juge d’instruction, son auteur irait porter au bagne son tortil de baron.

Enfin, messieurs, le dernier de vous est un avocat; il a du talent, de l’ambition; il est dévoré de l’ardent désir de porter un nom qui n’est pas le sien ; ce nom, un seul homme peut le lui donner, mais il y a des montagnes à soulever pour cela, et l’avocat s’est fortement compromis. On pourrait le mener loin avec dix lignes de son écriture : ces dix lignes se sont égarées.

Le colonel se tut et regarda ses hôtes. Ils demeuraient tous impassibles sous le masque, et il eût été difficile de savoir lequel était l’avocat, l’officier déserteur ou le faussaire.

— Vous le voyez, messieurs, reprit le colonel, je sais votre histoire à tous; je sais mieux encore, j’ai la preuve » que des liens invisibles vous unissent les uns aux autres

et à votre insu. Sans vous connaître, vous touchez au même monde, vos passions s’entrelacent d’une façon mystérieuse, un intérêt commun vous réunirait au besoin, et vous possédez tous, à un degré presque égal, une science redoutable, celle de l’épée.

Les six hôtes du colonel se jetèrent entre eux un curieux regard.

— Or, continua celui-ci, je vous dois à présent mon histoire. Elle est courte. J’étais colonel en 1815. La Restauration me fit rentrer dans la vie privée. J’ai passé quinze années à rêver une de ces associations d’hommes forts à qui rien ne résiste, association occulte, muette, redoutable, tribunal de francs-juges qui se sont faits les soldats d’une cause mystérieuse, l’intérêt de chacun servi par tous, l’intérêt de tous servi par chacun. Un poète, un fabuliste a raconté l’histoire d’un faisceau de dards qu’on brisait isolément et qui résistaient, réunis, à tous les efforts. Un romancier a écrit une étrange histoire, Les Treize , que j’ai songé à transporter du domaine de la fantaisie dans le domaine de la vie réelle. Je veux fonder, messieurs, une franc- maçonnerie de l’épée. Un homme loyalement tué en duel, est parfois un obstacle qu'on renverse et qui assure la tranquillité ou la fortune de plusieurs hommes. Je pourrais, messieurs, acheva le colonel, vous développer mes plans bien plus au long, mais

la chose est inutile pour aujourd'hui du moins. L’association n’existe pas encore ; vous êtes inconnus les uns aux autres, libres de refuser ou d’accepter. Cependant chacun de vous doit savoir le danger qu’il court. Le bagne attend l’un, le déshonneur est réservé à l’autre, le troisième sera fusillé, le quatrième ne payera point ses dettes de jeu, on défendra au cinquième de porter le nom qu’il a volé. Quant au sixième, il est pifr, mais uift passion fatale le ronge, et j’ai sa parole qu’il se brûlera la cervelle au point du jour, s’il refuse d’entrer dans notre association. Vous le voyez, je vous tiens tous.

Un sourir e de triomphe passa sur les lèvres du colonel; tandis que ses hôtes frissonnaient.

— Maintenant, dit-il, que celui ou ceux d’entre vous qui ne veulent point de notre association se retirent : ils peuvent sortir.

Il y eut un moment d’hésitation terrible. Tons ces hommes qu’un crime mystérieux ou tine passion fatale réunissaient, mesurèrent d’un coup d’œil laprofondetir de l’abime. Mais nul ne bougea.

— Je le savais, murmura le colonel; vous m’ appartenez tous, comme je vous appartiens.

Il cohsulta du règard la pendule de la chemiiiée : — Jë vous donne encore cinq minutes, dit-il.

Les cinq minutes s’écoulèrent, et le silence qui régüa dans le salon grenat fut si solennel qu’on entendait distinctement les pulsations cadencées et régulières de la pendule.

Gontran de Lacy, l’homme pur, hésita longtemps, mais le souvenir de Léona le poursuivait avec acharnement ; il avait compris que Léona l’aimerait, et ce fatal espoir lui ordonnait de rester. D’ailleurs il fallait mourir en sortant, et la vie a des racines si puissantes, de si mystérieuses attractions quand elle est couronnée par l’auréole de la jeunesse et de l’amour!

Les cinr minutes s’écoulèrent, et nul ne quitta son fauteuil.

— Allons, je le vois, dit le colonel, notre association existe; bas les masques! messieurs les compagnons de l’épée ; npus devons tous nous reconnaître, puisque nous sommes liés les uns aux autres ; bas les masques !

L’açcept de cet homme était dominateur. Il fut obéi. Les masques tombèrent, et les six compagnons de l’épée se regardèrent avec stupeur.

Les cinq personnages encore inconnus à nos lecteurs, et qui venaient de se démasquer, méritent à coup sûr quelques lignes de description.

Le premier était un homme de trente ans environ, de haute taille, le visage bruni et accentué par d’épaisses moustaches noires. Il était beau d’une beauté toute militaire, et une large cicatrice qu’il portait au haut du front

attestait qu’il avait vu de près l’ennemi. C’était, on le devine, l’aide de camp déserteur; il se nommait Hector Lemblin. C’était un officier de fortune qui devait ses épaulettes de capitaine d’état-major à son mérite personnel, et non à sa naissance, car il était le fils d’un petit négociant roueunais.

Le second était un tout jeune homme, blond, frêle, un peu pâli par les nuits parisiennes, et il se nommait le vicomte de Renneville. C’était un joueur malheureux.

Le troisième, l’avocat, était un homme de vingt-neuf ans, au front pensif et sillonné des rides précoces du travail et de l’ambition, à la lèvre mince et railleuse, au regard ardent, mais d’une extrême mobilité. 11 portait un nom d’emprunt. Ou l’appelait dans le moude Emmanuel de Flars-Montgory.

Le dernier représensant direct de ce noble nom, M. le marquis de Flars-Montgory, avait adopté le jeune Emmanuel, et il devait lui laisser sa fortune; mais le vieux gentilhomme était imbu de ce préjugé de race qui veut qu’on donne tout, sauf sou nom, et, s’il laissait dans sa pensée sa fortune à son fils adoptif, il n’entendait point lui transmettre son nom par ordonnance royale. Cependant Emmanuel se faisait appeler M. de Flars-Montgory, et le vieillard le tolérait par faiblesse. Mais le marquis pouvait mourir d’un jour à l’autre, et alors son neveu, le baron de Flars-Iluviguy, ferait ordonner par acte judiciaire au légataire du défunt de reprendre son nom de Chalarabel, une assez vilaine qualification pour un

homme qui comptait dans le monde. Par exemple, on pouvait croire que si M. de Flars-Ruvigny, qui n’avait pas d’enfants, venait à mourir avant le marquis, ce dernier adopterait Emmanuel Ckalambel.

Le quatrième personnage avait été un intime ami de Gontran de Lacy. C’était le baron de Mort-Dieu, le dernier de ce nom vendéen vénéré dans tout le Bocage. Le baron avait cent mille écus de dettes, et sa belle-mère lui avait volé sa fortune, qu’elle destinait à un sien neveu, capitaine de spahis en Afrique. Seulement, si le capitaine venait à mourir, madame de Mort-Dieu pouvait changer d’avis et rendre au baron ce qu’elle avait volé à son père.

Le cinquième, enfin, le faussaire, était un homme de trente-cinq ans, et résumait le type complet de ce qu’on nomme le viveur parisien. Chaque pli de son front attestait un orage récent ou lointain; le sourire amer qui arquait ses lèvres disait qu’il avait vidé tout entière la î;'

coupe du désenchantement, et que pour lui la vie sociale se résumait en un tissu de préjugés qu’un homme d’esprit devait secouer sans scrupules. Le petit chevalier, ainsi le nommait-on dans le monde galant et léger de l’Opéra, était un de ces hommes dont le hasard régit l’existence et qui sont, selon les événements, doués de toutes les vertus ou capables de tous les crimes. 11 allait droit à son but, ne regardait jamais en arrière, et le colonel, qui * savait tout le parti qu’on en pouvait tirer, lui réservait in petto la lieutenance de cette association dont il était le fondateur.

Le chevalier d’Asti était grand, d’une vigueur herculéenne, d’une adresse merveilleuse à tous les exercices du corps. Son visage, pâli par l’existence orageuse du viveur, était d’une beauté mâle et caractérisée qui savait séduire toute femme d’imagination. IL avait l’esprit frondeur, mordant, incisif, il raillait tout et tout le monde. On eût dit Méphistophélès homme du monde et beau comme Alcibiade. Le chevalier n’était point encore ruiné, bien qu’il eût écorné par avance plusieurs héritages qui devaient lui revenir ; mais la vie dissipée et folle qu’il menait ne pouvait s’accommoder de 20,000 livres de revenu, et ou lui avait refusé sa cousine dont il était épris, mademoiselle de Pons, parce que son onde, le baron de Pons,' voulait un gendre riche au moins d’un million.

Les six hôtes du colonel se connaissaient tous de nom pour le moins, plusieurs personnellement. Mais lui seul tenait le fil des intrigues diverses qui les reliaient les uns aux autres, et lorsqu’il les eût nommés successivement, il déplia une feuille de papier et leur dit : — Permettezmoi maintenant, messieurs, de vous lire les statuts de notre association. Ils se composent de quatre articles.

Les six compagnons de l’épée étaient démasqués , ils s’étaient reconnus ; ils savaient tous le fort et le faible de leur vie ; et, avant d’avoir signé les statuts, ils s’étaient placés dans l’impossibilité de reculer. Ils écoulèrent donc attentivement.

— Article premier, dit le colonel. — 11 est fondé une

DE L’OPÉKÀ. 39

association de sept personnes qui a pour nom : l’Association de l’épée.

Article deuxième. — Les compagnons de l’épée s’appartiennent les uns aux autres et doivent oublier toute sym-

pathie personnelle au profit de l’association, si besoin en est.

Article troisième. — Le chef unique de l’association, chef absolu, et dont les pouvoirs seront illimités, sera le colonel Léon, son fondateur.

Article quatrième et dernier. — Le membre qui voudrait tôt ou tard se retirer de l’association serait obligé de se battre successivement avec ses six associés. Bien que l’épée soit la seule arme dont les, compagnons doivent faire usage, 'ils porteront toujours sur eux un poignard qui, au bésoin, sera une arme défensive et offensive, et, si les circonstances l’exigent, ils se battront au pistolet.

Le colonel se tut et regarda ses compagnons.

— Signez, messieurs, dit-il.

11 prit une plume et la ‘•ndit au marquis Gontran de Lacy. Gontran pâlit légèrement, mi ’s il signa. Les cinq compagnons signèrent et jurèrent a} rès lui.

— A présent, messieurs, reprit le colonel, notre association existe, elle est fondée, elle doit fonctionner surle-champ. Je suis votre chef pour cette année; je dirige et vous agissez; vous exécutez et j’ordonne. Aucun de vous ne peut commenter mes volontés, car elles sont l’expression de l’intérêt général. Nous allons nous séparer cette nuit; demain chacun de vous recevra ses instruc-

lions, et j’aviserai au moyen de détourner successivement le danger qui menace quelques-uns d’entre nous et de tenir ma promesse vis-à-vis des autres.

Le colonel regarda Gontran en parlant ainsi.

— M. de Lacy, poursuivit-il, je vous ai juré que Léona vous aimerait. Nous vous servirons le premier, car les passions de la nature de celle que vous éprouvez ne sauraient attendre.

Cela dit, le colonel se leva.

— Messieurs, dit-il, c’est aujourd’hui bal à l’Opéra. Hetournez-y, si tel est votre désir. La séance est levée.

Les cinq associés du marquis de Lacy sortirent les uns après les autres, et il ne resta dans la salle du conseil que le colonel, qui remit son domino, et Gontran, encore étourdi île tout ce qu’il avait vu et entendu.

— Je rêve... murmura-t-il.

— Non, dit le colonel, vous ne rêvez pas ; vous êtes éveillé, marquis.

Gontran porta la main à son front.

— J’ai juré... se dit-il avec un frisson d’épouvante; je lie m’appartiens plus.

— Léona vous appartiendra, répondit le colonel.

‘A ce nom M. de Lacy eut un éblouissement.

— Vous avez raison, dit-il, Léona à tout prix, Léona ou la mort!

Le colonel demeurait calme et froid.

— Cependant, reprit le marquis fixant sur lui un regard ardent, si vous me trompiez, colonel ?...

— Comment l’entendez-vous? demanda celui-ci froide-

ment.

— Si vous ne pouviez tenir vos promesses?

— Je les tiendrai.

— Mais enfin...

— Marquis, dit le colonel, si, par impossible, j’échouais, vous pourriez vous retirer de l’association, mais cela ne vous servirait à rien.

— Vous croyez?

Et Gontran tressaillit.

— Oui, dit le colonel, car, si nous ne vous rendons point Léona, vous en mourrez.

— Je le crois, murmura le marquis.

— Donc, reprit le colonel, si vous m’en croyez, vous rentrerez chez vous.

— Pourquoi?

— Pour faire vos préparatifs de départ. Nous nous mettons en route au point du jour, vous et moi.

— Où allons-nous?

— A la recherche de Léona.

Naples s’éveillait ce jour-là au bruit des chansons des lazzaroni et des rumeurs joyeuses d’une foule populaire

qui se pressait aux environs d’une église, ardente et curieuse comme toute agglomération d’oisifs mis en rumeur par un spectacle inattendu. Un très-grand seigneur, le comte Giuseppe délia Pulcinclla, se mariait. Le comte était depuis un mois le lion de Naples la Belle, et son existence aventureuse avait pris, passant de bouche en bouche et montant de la rue à l'intérieur des palais, les proportions homériques d’une épopée.

Le comte était de très-vieille noblesse, noblesse ruinée et fière qui ne pouvait s’accommoder d’un labeur vulgaire. Il avait été lazzarone et poète, et le roi le nommait son cousin. Un soir il avait été surpris sous un balcon par tin mari jaloux, et alors il avait tué le mari. Cet acte fort simple l’avait brouillé avec la police du roi et obligé de s’expatrier.

Ici l’épopée devenait une légende et prenait les teintes mystérieuses d’une tradition ossianique. Pendant dix années on ne savait au juste ce qu’était devenu le comte lazzarone. Selon les uns, il avait été bandit, chef de voleurs, et n’était autre que le bandit Giuseppe qui détroussait les voyageurs dans les Abruzzes; selon d’autres, il avait vécu en France et s’y était rendu célèbre par mille excentricités et de nombreux duels. Puis, un jour, on l’avait vu reparaître à Naples, superbement vêtu, ayant un carrosse, des chevaux, une livrée nombreuse.

On avait vu reparaître le comte avec une jeune et belle femme vêtue de noir et en demi-deuil, le deuil d’un vieil époux dont le souvenir ne nuit point à des amours nou-

velles ; elle semblait l’aimer, et elle devait l’épouser à l’expiration des douze mois consacrés à pleurer le premier époux. Or, les douze mois étaient révolus et le comte Giuseppe délia Pulcinella épousait tout à l’heure lamarchesina Léona, veuve du marchese del Piombo, femme aussi vertueuse que belle et dont la conduite, disait-on, avait toujours été irréprochable.

A la porte de l’église et à l’entrée des rues avoisinantes stationnaient de nombreux équipages, et au milieu d’eux on voyait une berline de voyage attelée de six chevaux magnifiques, montés à la Daumont par des postillons en livrée écarlate. C’était la chaise de poste du comte. Le comte voulait allier la coutume anglaise avec la mode italienne. Si, pour faire une concession à cette dernière, il se mariait en plein jour, au moins voulait-il cacher sa lune de miel sous les ombrages de quelque retraite ignorée, dans un de ces mystérieux châteaux entourés de verdure, silencieux, éloignés des villes, où les riches et les heureux de ce monde vont ensevelir leurs amours. Le comte partait pour la Pulcinella, une terre patrimoniale qu’il avait rachetée et qui était située dans les Abruzzes, sur le versant oriental et à quelques portées de fusil seulement de la mer Adriatique, dont on pouvait, du haut de ses tours, apercevoir la nappe immense et bleue.

La Pulcinella était une demeure féodale sur laquelle couraient, malgré son nom jovial de Polichinelle, les plus sinistres légendes. Au moyen âge, ses murs avaient étouffé, disait-on, les sanglots d’agonie de plus d’un chà-

telaiu captif. Récemment ses tours en ruines avaient abrité une troupe de bandits qui y avaient établi leur quartier général. Mais les bandits, riches de dépouilles sans doute, avaient disparu un beau jour. Alors le comte avait racheté la Pulcinella et l’avait fait restaurer. Il comptait y passer la saison d’été, le climat en étant moins brûlant que celui de Naples.

A midi, les nouveaux mariés sortirent de l’église escortés par la foule élégante des invités, au bruit des applaudissements de ce peuple de lazzaroni, pour lequel toute fête est un prétexte à bravos.

Le comte était un fort beau cavalier dans toute l’acception du terme. Il portait l’ancien costume napolitain, qui séyait à ravir à sa bonne mine, et il jetait les paoli au peuple avec l’insouciance magnifique d’un grand seigneur. La nouvelle comtesse était rayonnante. Cependant, un observateur attentif eût remarqué comme un pli de tristesse et de vague inquiétude sur son front blanc comme l’ivoire. Était-ce le bonheur qui la rendait rêveuse ainsi?

Le comte et la comtesse montèrent en voiture et rendirent du geste tous les saluts qu’on leur adressait, remerciant des souhaits de bonheur que chacun leur jetait comme un adieu; puis, quatre domestiques en grande livrée et à cheval s’étant placés aux portières, la berline de voyage s’ébranla et traversa au galop les rues de Naples.

Aucun des invités à la messe nuptiale n’accompagnait les nobles époux ; ils allaient voyager seuls avec leurs gens.

DK L'OPËH A

Malgré les vingt-cinq lieues qui séparaient Naples de la Pulcinella, la chaise allait si bon train qu’elle pouvait atteindre le château avant minuit, et le comte avait donné des ordres pour que tous les gens y fussent sur pied pour le recevoir. Lorsque la berline eut traversé les faubourgs et roula en rase campagne, le comte se retourna vers sa femme et se mit â rire :

— Qu’en pensez-vous, ma toute belle, lui dit-il, avonsnous bien joué notre rôle?

— A merveille !

— Si les Napolitains ne vous tiennent point pour la plus candide et la plus vertueuse des femmes, je veux être pendu !

— Vous avez failli l’ètre...

— Heureusement, reprit le comte Giuseppe, le bandit n’existe plus. Il n’y a de par le monde que le noble comte Giuseppe délia Pulcinella, gentilhomme accompli, riche loyalement et marié à une dame irréprochable de tous points, la noble marchesina del Piombo.

Lcona inclina la tète.

— Quelle charmante existence nous allons avoir ! poursuivit l’ancien bandit en se rengorgeant. Nous sommes riches, car mon petit métier a prospéré, et les cent mille écus de cet imbécile de marquis de Lacy ont contribué quelque peu à grossir notre fortune.

Léona répondit par ui^ éclat de rire et elle regarda son

mari. Pour la première fois cet homme, qu’elle avait

adoré assassin et bandit, lui semblait déplacé dans ses habits de grand seigneur vertueux.

— C’est bizarre, murmura-t-elle, mais j’ai le tort d’être artiste, et tu perds en poésio ce que tu gagnes en naissance, mon pauvre ami,

Giuseppe se mordit les lèvres.

— Vous êtes folle! dit-il. Préféreriez-vous que je reprisse mon escopette?

— Pourquoi non? l’escopette, c’est le danger, la vie aventureuse et pleine d’orages.

,Le comte haussa les épaules.

— Pourquoi, fit-il avec dédain, ne me proposez-vous point de rallier ma bande et de convertir de nouveau la Pulcinella, un honnête château, per Bacco! en un repaire de brigands?

— Ce serait plus pittoresque et plus poétique.

— Fi! ma chère, le pittoresque et le poétique n’ont affaire qu’à l’Opéra dans l’existence des bandits.

Léona se mordit les lèvres à son tour.

— Croyez-vous pas, continua Giuseppe, que j’ai mené dix années cette vie de périls et de brigandage pour l’amour de la poésie, et que j’avais un fusil sur l’épaule, un stylet et des pistolets à ma ceinture, à la seule fin de résumer un type pittoresque ?

Léona se mordait les lèvres jusqu’au sang et ne répondait plus.

— Ma parole d’honneur! poursuivit effrontément le bandit, les femmes sont capricieuses et bizarres à l’excès.

Il paraît que si j’avais eu un million et une existence honnête vous ne m’auriez pas aimé.

— Mon Dieu ! non, dit froidement Léona. Le crime attire, je me suis trompée. Hé! caro mio! poursuivit-elle avec un dédain glacé, si j’avais dû aimer un homme vertueux et riche, j’aurais aimé Gontran de Lacy. C’était presque un héros de roman, et il a eu la niaiserie d’acheter mon amour au prix de sa fortune. S’il m’eût poignardée pour que vous ne m’eussiez pas vivante, je serais morte en l’aimant.

Et, cette profession de foi débitée d’un ton sec et plein de mépris, Léona se rejeta au fond de la berline et ferma les yeux comme si elle eût voulu dormir, mais en réalité pour ne plus voir son mari, qui lui paraissait de plus en plus ridicule dans son accoutrement de grand seigneur.

La berline courut tout le jour, et atteignit, vers le soir, ces gorges arides et sauvages des Abruzzes qui conduisaient à la Pulcinella. L’austère et rude poésie des montagnes, succédant tout à coup aux plaines cultivées et riantes, rendit à la jeune femme un peu de ces âpres émotions qui allaient à sa nature à la fois artiste et vicieuse. Elle se rappela sa rencontre avec les bandits, l’effroi de Gontran tremblant pour elle, et elle éprouva comme un poignant regret du passé. Elle eût voulu que cet homme assis à côté d’elle fût encore Gontran, et que tout à coup Giuseppe et ses bandits s’élançassent des massifs voisins sur la route. Illusion pure ! Giuseppe était devenu vertueux ; ses compagnons enrichis l’avaient imité.

Les Abruzz.es, malgré leur sauvage et dramatique aspect, étaient désormais aussi sûres, aussi tranquilles pour les voyageurs, qu’une grande route du pays cauchois ou de la basse Bourgogne... C’était à désespérer la femme la moins avide d’émotions.

La berline courait toujours avec rapidité, s’enfonçant dans les montagnes; le jour tombait, les derniers rayons du soleil venaient de s’éteindre au sommet des pics lointains, l'ombre descendait ‘dans les vallées, et bientôt chaque objet n’eut plus qu’une forme indécise et confuse. Le comte Giuseppe sommeillait avec la nonchalance d’un bon gentilhomme peu poétique de sa nature et que ces beautés de paysage 11e séduisent que médiocrement. Léona s’avouait que le bandit devenu rentier était horriblement vulgaire.

Tout à coup un éclair brilla sur la route, une balle sifila et, comme un mois auparavant et précisément au même endroit, un cheval de la berline s’abattit mortellement frappé. Le comte s’éveilla en sursaut.

— Per Bacco! s’ecria-t-il, en voilà bien dune autre! il n’y a pourtant plus de bandits par ici.

Léona avait bondi de joie.

— Prenez vos pistolets, lui dit-elle ; défendez-vous !

— Allons donc! répondit-il; à quoi bon? C’est quelqu’un de mes anciens camarades qui continue le métier et nous prend pour des Anglais. Heureusement il me reconnaîtra.

Mais deux balles nouvelles sifflèrent aux oreilles du

comte, et les chevaux des deux laquais roulèrent dans la poussière, entraînant leurs cavaliers. En même temps, des massifs voisins, du ravin et des hauteurs, une dizaine d’hommes s’élancèrent vers la berline, criant en italien :

— Eendez-vous, ou vous êtes morts!

— Hé ! mes amis, répondit Giuseppe qui ne daigna pas même porter la main à la poche de la berline qui renfermait ses pistolets, ne me reconnaissez-vous pas? Je suis le comte Giuseppe. Approchez donc...

L’un des bandits s’avança et salua avec une profonde révérence.

— Ah! Excellence, murmura-t-il, mille excuses, on nous avait signalé ce matin un prince allemand qui doit passer par ici. Nous avons cru que c’était lui.

— Giacomo ! exclama Giuseppe stupéfait, mon lieutenant!

— Oui, capitaine.

— Toi, bandit!

— Vous l’avez bien été.

— Mais tu es riche, il me semble, depuis notre partage?

— Hélas!

— Alors, que signifie?...

— Je m’ennuyais. Excellence.

— Et tu as repris le métier ?

— Gomme vous voyez.

— Et maintenant, tu commandes mes gens, coquin?

— Non pas moi, Excellence.

— Comment! ils auraient nommé un autre capitaine?

— "Vous l’avez dit : je suis toujours lieutenant, rien de plus.

— Eh bien! murmura le comte, bien du plaisir à ce jeu-là, mais tu vas être cause que j'arriverai deux heures plus tard dans mes terres. Tu m’as tué im cheval.

— Histoire de rire, Excellence.

— En ce cas, aide les postillons à couper les traits et à se remettre en selle, et bonsoir !

— Pardon! Excellence, mais je n’ai pas compris.

— Plait-il?

— . Dame ! quand on a eu l’honneur de servir sous les ordres du capitaine Giuseppe, on sait bien qu’on ne laisse point un voyageur continuer sa route sans causer un peu avec lui.

— Maraud! exclama le comte, oserais-tu bien m’arrêter?

— Non pas moi, Excellence.

— Et qui donc alors?

— Le capitaine.

— . C’est moi.

— Vous ne Têtes plus.

— Eh bien! où est-il, ton capitaine?

— Le voici, dit une voix au son de laquelle Léona tressaillit.

Un homme masqué venait de s’approcher à son tour de la berline. Il s’avançait hardiment un fusil d’une main, un stylet de l’autre, et, lorsqu’il fut à deux pas du comte, il jeta son masque.

— Me reconnais-tu? lui «lit-il. *

Léona poussa un cri.

— Gontran! fit-elle.

Giuseppe pâlit et murmura d’une voix étranglée par l'effroi : — Le marquis !

— Voilà les rôles changés, monseigneur le comte Pepe, ricana Gontran de Lacy; à nous deux maintenant !

Gontran de Lacy, car c’était bien lui, éleva son pistolet à la hauteur du front du bandit et lui dit : — Situ fais un mouvement, tu es mort! Écoute-moi.

Le bandit, qui avait si souvent risqué sa vie pour quelques misérables écus, était devenu lâche en s’enrichissant : il sentit ses cheveux se hérisser.

— J’étais riche, poursuivit Gontran, et j'aimais cette femme.

Et, d’un geste de mépris, il désigna Léona, émue et frissonnante à son aspect.

— Cette femme t’aimait, toi, le misérable bandit; et, de concert avec elle, tu m’as volé ma fortune. J’ai voulu être aimé d’elle à mon tour, et je me suis fait bandit. Tu t’es pris au sérieux, comte Pepe ; d’assassin et voleur que tu étais, tu as voulu singer l’honuète homme; moi, j’ai

Si

fait tout le contraire. J’ai juré île te reprendre par les mêmes moyens mon or et la femme que j’aimais. J’ai réuni ta bande dispersée, je me suis mis à sa tète, et elle m'a acclamé parce que j’étais brave. Je suis aujourd’hui le capitaine Contran et non plus le marquis de Lacy, comme toi tu es maintenant le comte Giuseppe délia Pulcinella.

Le comte frissonnait et ne répondait pas.

— Moi, continua Gontrau, je suis pauvre ; je me suis fait bandit, et, comme la femme que tu as épousée, grâce à mou or, m’a appartenu, je me suis mis en tète de ravoir l’une et l’autre. Comprends-tu?

Et Gontrau ricanait en parlant ainsi.

— Ai-je eu tort, madame? continua-t-il eu s’adressant à Léona. Faites-moi donc la grâce de me donner votre avis.

Léona se tut, mais elle jeta à Gontran un regard qui semblait dire : Pourquoi donc n’avez-vous pas toujours été ainsi?

— Cependant, reprit Gontran, je suis plus loyal que toi. Je pourrais te tuer ou te mettre à rançon, comme tu l’as fait avec moi, car je tiens ta vie au bout de mon pistolet; mais je préfère te laisser le droit de te défendre. L’un de mes hommes a là deux épées et deux pistolets; choisis l’arme qui te conviendra le mieux. Léona sera le prix du combat.

Les dents du comte claquèrent de terreur.

— Allons! dépêchons-nous, lui dit Gontran, qui le

saisit par le bras et le jeta rudement hors de la berline. Choisis...

— Grâce ! murmura le bandit.

Gontran se tourna vers Léona et lui dit froidement : — En vérité, madame, vous jouez de malheur ; vous avez aimé un lâche !

Léona rugissait comme une panthère blessée. Elle s’élança vers son mari, l’œil en feu, la lèvre écumante, et lui dit : — Mais tue donc cet homme, misérable ! tuc-le donc !

Giuseppe était pâle et gardait ce silence farouche qui naît de la terreur. La Florentine arracha une épée aux mains du bandit qui portait les armes et voulut la mettre dans les mains du comte. Il la prit, mais elle lui échappa et tomba lourdement sur le sol.

— Oh! lâche 1 lâche! misérable! horrible lâche! murmura-t-elle avec fureur. Et, ramassant l’épée, elle cingla d’un coup de fouet le visage de cet homme qui avait oublié son métier de bandit. Cette insulte rendit quelque énergie au comte Giuseppe; il arracha à son tour l’épée aux mains de Léona et s’élança vers Gontran en poussant un cri de rage. Le marquis l’attendait de pied ferme, et il le reçut avec cette habileté terrible du tireur consommé. En deux passes le Napolitain fut désarmé et l’épée de Gontran s’appuya sur sa poitrine : — Ta vie est à moi, lui dit-il.

— Eh bien! hurla Léona, tuez-le!

— Allons donc! fit Gontran avec dédain, voici la peine

du talion, mais je serai plus généreux que toi. Tu m’as volé ma fortune et celle que j’aimais, je pourrais te reprendre l’une et l’autre : je veux bien te laisser choisir.

Léona frissonnait de colère et jetait eu même temps un regard de haine à Gontran et un regard de mépris à Pepe.

— Choisis, poursuivit le marquis, de Léona ou de la fortune. Abandonne-moi la première, sinon signe-moi un bon de quatre cent mille livres sur ton banquier de Naples, et emmène ta femme.

— Jamais! murmura le bandit.

— Ainsi, tu préfères être riche?

— Oui.

— Et renoncer à Léona?

Le bandit acquiesça d’un signe.

— Vous le voyez, madame, dit Gontran, le comte Giuseppe vous estime un peu moins de quatre cent mille francs, vous que j’aurais payée d'un empire.

Et Gontran, étendant la main, dit au Napolitain : — Va-t’en, faquin!

Mais, tandis que le comte faisait un pas, Léona, écumaute, s’élança sur un des bandits, lui arracha un pistolet de la ceinture, l’arnia avec la rapidité de l’éclair, ajusta son mari et fit feu. Giuseppe tomba mortellement atteint.

Alors Léona jeta le pistolet et se tourna vers Gontran : — Je suis vengée! dit-elle ; maintenant, faites de moi ce que vous voudrez.

— Madame, répondit courtoisement le marquis, je vais

vous conduire à votre château de la Pulcinella où vous deviez passer la saison d’été,. Veuillez remonter en voiture.

L’invitation, sous sa forme polie, cachait assez mal l’accent impératif d’un ordre. Léona obéit. Cette femme bizarre, qui avait horreur de la faiblesse chez l’homme, éprouvait sans cesse le besoin d’ètre dominée. Gontran à genoux, l’aimant avec passion, faisant pour elle abnégation de son courage, ne lui avait inspiré qu’une indifférence profonde; mais ce même homme, métamorphosé tout à coup, devenant bandit paV amour et la traitant avec dédain, devait nécessairement grandir dans son esprit. ÿ. ordonnait, elle obéissait avec une sauvage volupté. Le vice, bien plus que la vertu, savoure les joies humiliantes de la domination. .

Elle remonta dans la berline, tandis que Gontran, enfourchant le cheval de l’un des laquais, se plaçait à la portière, un pistolet à la main.

— En route! cria-t-il aux postillons.

Le bandit Giacomo avait imité le marquis et avait rangé son cheval à la portière opposée. Les postillons savaient par expérience qu’on ne doit point résister aux brigands. La peur leur donna de la force, ils sautèrent en selle et la berline partit au galop escortée par Gontran et son lieutenant. Les valets demeurèrent prisonniers aux mains des autres bandits, qui s’empressèrent de jeter dans un ravin le cadavre de leur ancien capitaine.

— Madame, dit Gontran après avoir galopé quelques

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minutes sans prononcer un mot, vous avez réellement du

bonheur.

Léona tressaillit et le regarda.

— Si le comte Pepe eîlt été brave et se fût hardiment battu, il aurait pu me tuer, et dans ce cas./.

Il la regarda à son tour et se prit à rire.

— Dans ce cas, acheva-t-il avec calme, Giacomo vous eût brûlé la cervelle séance tenante.

Elle frissonna et murmura tout bas : — Quel homme êtes-vous donc?

Ces mots étaient empreints d’une sauvage admiration.

— Heureusement, continua-t-il, il n’en a rien été, et le plus à plaindre en tout cela, c’est moi, car j’ai aimé une femme indigne de mon amour, puisqu’elle me préférait un lâche.

Un éclair de colère brilla dans les yeux de Léona.

— Vous êtes peu généreux, dit-elle. Tuez-moi donc tout de suite au lieu de m’humilier.

— Bon! ricana Gontran, si je vous tuais à présent, vous seriez trop heureuse ; vous n’auriez pas le temps de souffrir.

Elle frissonna.

— La vie de bandit, poursuivit Gontran, a des jouissances que je ne soupçonnais pas, moi le lion parisien. Les émotious du combat, le péril éternel, l’obéissance passive des hommes qui vous confient le commandement, les expéditions nocturnes, les orgies souterraines... oh! oli ! contessina, tout cela a bien son mérite.

La Florentine regardait Contran, et pour la première fois elle s’avouait qu’il avait la mâle beauté d’un héros de roman. Une lente réaction s’opérait chez elle; Contran y prenait peu à peu la place de Giuseppe, et l’aventurière se demandait comment elle avait pu vivre une année entière avec un tel homme sans le deviner.

Il y avait une sourde ironie dans les paroles de Gontran.

— Vous m’avez foulé aux pieds, continua-t-il, trahi, joué, torturé... J’ai juré de me venger, car je vous hais maintenant comme le lion hait le reptile qui l’a mordu en lui infiltrant son venin. Si vous m’aimiez, votre amour serait ma vengeance; si vous me haïssiez, l’impuissance où vous seriez de m’écraser et l’obligation où vous allez être de me subir à toute heure m’enivreraient de joie.

Léona comprenait que l’heure de l’expiation avait sonné pour elle; et cependant la fougueuse nature de cette étrange femme fut assez forte pour qu’elle se contint, et elle continua à sourire de son rire de démon.

— Allez! dit-elle, vous pouvez me développer votre plan de vengeance; il m’amusera.

— Vous ne le saurez point. L’incertitude est une torture déjà.

— En vérité! Vous m’effrayez... songeriez-vous à me faire mourir de faim?

— Mon Dieu ! non, ou meurt de faim en moins de huit jours. Votre expiation serait une plaisanterie, si elle était aussi cou-te. Je vous réserve mieux encore.

— Oh ! pensa Léona, il sera implacable !

Et ses dents claquèrent d’effroi, taudis que ses lèvres continuaient à sourire.

— Pourvu que je ne l’aime pas! se dit-elle avec rage.

Cependant la berline continuait à rouler, gravissant au

grand trot les rampes brusques des montagnes pour redescendre et s’enfoncer peu après au fond des vallées. C’était bien là le royaume de la guerre nocturne, du pillage et de l’incendie. Tout à coup la berline atteignit une éminence et domina une succession de gorges profondes, de pics tourmentés, de forêts sombres et touffues.

— Regardez ! dit Contran, voilà, chère àme, la demeure de vos rêves.

En parlant ainsi il étendait la main et montrait à Léona un roc décharné surgissant des dernières convulsions de la chaîne des Abruzzes, montant raide et à pic vers le ciel et supportant un lugubre édifice dont la construction féodale éveillait aussitôt dans l’esprit les souvenirs les plus sinistres du moyen âge. C’était la Pulcinella.

Quelques lumières éparsfis çà et là sur les deux façades l’éclairaient comme un phare! A une lieue au delà, vers l’Orient, la lune étincelait sur un horizon immense et bleu. Jamais repaire de bandits, aire d’aigles, ni de faucons, n’avait été mieux placé. Laissé à pic par trois côtés, le roc qui servait de base au vieux manoir était adossé au nord à une forêt de sapins en amphithéâtre, et une route étroite, quoique carrossable, conduisait par une montée raide et coupée à angles brusques jusqu’à la porte de l’édifice.

Léona contemplait avec une émotion inconnue cette sombre demeure où elle allait vivre prisonnière, et elle se demandait si c’était bien là que Giuseppe, renonçant à son existence de bandit, avait songé à installer sa villégiature. Sa surprise augmenta encore lorsqu’en approchant elle s’aperçut que le manoir, loin d’ètre restauré, paraissait au contraire conserver les traces d’un incendie et élevait vers le ciel ses tours démantelées et privées de leur toiture. Un seul corps de bâtiments était demeuré intact, bien que la flamme en eût léché les murs. Contran devina l’étpnnement de Léona et lui dit : — Si ce pauvre comte Giuseppe eût vécu trois heures de plus et fût venu jusqu’ici, il aurait jeté les hauts cris et eût cru faire un rêve. Il avait restauré la Pulcinella et en avait fait une villa semblable à celles de Bièvre ou de Montmorency. Vous seriez morte d’ennui, cara mia... Mais j’ai tout prévu, j'ai tout brûlé, tout démoli, afin de rendre au manoir cette physionomie ruinée qui séduit l’imagination d’une femme comme vous. Ceci est une attention dont, je l’espère, vous me saurez gré. Il n’y a plus d’habitable que votre appartement. Le reste a le ciel pour toiture.

En ce momenjt, la berline s’arrêtait à l’entrée de la Pulcinella.

La Pulcinella se composait de quatre corps de logis, reliés, au pourtour d’une vaste cour, par des tours carrées

GU

qui remontaient à la première féodalité. Sur les quatre tours trois, étaient démantelées, et les rayons de la lune glissaient à travers leurs murs lézardés et calcinés et leur faite découronné de sa toiture. Le feu n’avait respecté qu’un corps de logis, celui qui dominait la mer dans le lointain. La cour était jonchée de décombres, et la berline ne put y pénétrer.

— Veuillez prendre ma main, madame, dit Gontran en ouvrant la portière, et permettez-moi de vous conduire à la salle de réception du château.

Le cœur de Léona était serré; il lui semblait que ces ruines allaient être sou sépulcre. Cependant son orgueil indomptable lui défendait de demander grâce, et elle fût morte à cette heure plutôt que de s’appuyer sur le bras de Gontran.

— Montrez-moi le chemin, dit-elle ; je vous suis.

Gontran prit une torche des mains d’un postillon et

guida Léona à travers les décombres. Les ruines étaient silencieuses, et, n’eussent été les lumières brillant çà et là, on eût juré que nul être humain ne les habitait. Gontran traversa la cour et s’arrêta devant une porte de chêne qui fermait extérieurement le seul corps de logis habitable. Il frappa, la porte s’ouvrit en tournant sur ses gonds avec un bruit lugubre, et laissa voir un corridor à peine éclairé par une lueur rougeâtre. Léona entendit résonner dans l’éloignement des voix avinées et joyeuses.

— Venez, lui dit Gontran, je vais vous présenter à nos amis.

GoTnme toutes les natures profondément vicieuses, Léona était un mélange de courage, d’audace et de rapides terreurs. En ce moment elle tremblait, et elle avait peur de Gontran. Il l’entraîna jusque sur le seuil d’une grande salle, d’où partaient les rires et les voix avinées que Léona avait entendus. Le spectacle qui s’offrit alors aux regards de la Florentine était bizarre et imposant à la fois.

La salle où elle pénétrait avait conservé le cachet sévère et enfumé d’une autre époque. Une vieille tenture rouge en couvrait les murs. Aux angles de ces murs étaient fichées dans des mains de fer des torches de résine qui projetaient leur sinistre lueur sur cette salle tendue d’écarlate. Au milieu, les uns assis, les autres couchés sur le sol, à l’entour d’une table couverte de flacons vides et de gobelets, sept ou huit hommes vêtus comme les paysans des Calabres riaient et chantaient les refrains de l’ivresse.

A la vue de Gontran, tenant Léona par la main, ils se turent aussitôt et se levèrent avec un respectuex effroi.

— Le capitaine! murmurèrent-ils.

— Silence! bavards ! dit Gontran avec colère. Au lieu de boire, souvenez-vous donc que nous avons une rude besogne à faire cette nuit même... et la nuit s’avance !

Les brigands prirent une attitude obéissante.

— Sortez! ordonna le capitaine, qui fut obéi sur-lechamp.

Alors il se retourna vers Léona, qui était fort pâle.

— Eh bien! chère amie, lui dit-il, que pensez-vdus de la mise eu scène?

— Elle est charmante ! ricana la Florentine essayant de railler.

— Bon ! vous n’avez rien vu encore, mais vous avez le temps. Quand vous serez un peu acclimatée, je vous emmènerai eu expédition. Maintenant, souffrez que je vous reconduise à votre logis.

, Contran souleva un pan de la tenture écarlate et poussa un ressort caché dans la boiserie ; une porte s’ouvrit, un jet de lumière et une bouffée de parfums arrivèrent à Léona éblouie.

— Venez, venez, dit Contran. Et il la lit entrer daus une seconde pièce beaucoup plus petite que la première et eu tout différente de celle-ci. C’était une charmante petite chambre à coucher toute tendue en soie gris perle, meublée en boule et en laque, garnie aux quatre angles de caisses des fleurs les plus rares et les plus embaumées, et doucement éclairée par des lampes à globê d’albàtre qui répandaient sur tous ces objets une clarté mystérieuse. Léona poussa un cri de surprise. Deux jolies étagères en palissandre, suspendues vis-à-vis F une de l’autre, supportaient des potiches, des chinoiseries, et ces mille riens coûteux que le luxe moderne des femmes a mis à la mode.

Une troisième était garnie de livres, de livres charmants et légers, nos romans à la mode et nos volumes de poésie.

Au milieu de la chambre un guéridon supportait des albums, une boîte à couleurs pour peindre à l’aquarelle, de la cire à cacheter bleue et parfumée. Aux murs étaient appendus de jolis tableaux de genre sortis des meilleurs pinceaux de notre école moderne.

— Vous le voyez, madame, ricana Gontran, votre prison sera douce. Vous pourrez vous distraire et vous rappeler un peu Paris.

— Je suis donc prisonnière? fit-elle avec dédain.

— Oui.

— Pour longtemps ?

— Pour toujours, répondit-il froidement. .

Elle frissonna, Léona courba le front ; elle était condamnée. Quel supplice horrible cachaient donc pour elle ces fleurs et ces parfums? Gontran appela : — Giacomo ! le souper de la contessina. »

Comme si la baguette d’une fée eût présidé aux ordres que donnait le marquis, Giacomo parut à l’instant même, roulant devant lui un guéridon chargé d’un souper délicat et d’un flacon de lacryma christi. Gontran sortit suivi de Giacomo. La jeune femme se laissa tomber sur un siège, et elle entendit grincer des verrous et la clef de la porte tourner deux fois dans la serrure. Elle était bien réellement prisonnière

Léona, malgré sa nature ardente et son énergie, fléchissait enfin sous le poids de tant d’émotions accumulées en quelques heures. La tète dans ses mains, les yeux

demi-clos, elle ouhlia de toucher au souper que Giacomo lui avait servi, et elle se prit à réfléchir à sa situation.

Gontran de Lacy, cet homme dont elle s’était si cruellement jouée, qu’elle méprisait encore quelques heures auparavant , commençait à lui inspirer un sentiment étrange mêlé de haine et de mystérieuse sympathie. Cet homme, naguère à ses pieds, avait cessé de l’aimer, lui qui lui parlait en maître et avec l’accent du dédain. Cette dernière pensée allumait un courroux terrible au cœur de la Florentine. A son tour elle était humiliée, foulée aux pieds, — et l’homme qu’elle avait froidement torturé allait la torturer à son tour.

— Oh! murmura-t-elle avec fureur, je ne veux pas l’aimer! je ne le veux pas! plutôt mourir...

Elle se leva. Obéissant à ce sentiment inné dans le cœur de tous ceux dont la liberté est enchaînée, elle eut le fol espoir de trouver une issue, une porte secrète, un moyen de fuite quelconque, et, pendant dix minutes, elle se promena dans sa prison dorée, sondant les murs du poing, écumant, l'œil en feu, et semblable à la bète fauve qui parcourt en tous sens sa cage et en mord les barreaux avec fureur. Elle alla à la porte et l’ébranla violemment. Mais alors la porte s’ouvrit et Giacomo parut.

— Madame, lui dit-il brutalement, le capitaine m’a ordonné de vous brûler la cervelle, si vous cherchiez à vous évader.

Et il referma la porte.

— Oh! murmura-t-elle vainement, se peut-il que j’aie

méconnu cet homme à ce point! C’est un cœur d’airain.

'Et elle se laissa retomber, tordant ses belles mains de fureur.

Le reste de la nuit s’écoula pour Léona sans une heure de sommeil. Mais à son exaltation croissante avait succédé un énorme abattament, une prostration profonde ; elle s’était évanouie. Quand elle revint à elle, des voix et des pas résonnaient dans la salle voisine. Les pas étaient pressés, les voix tumultueuses et dominées cependant par .celle de Gontran. Léona se traîna vers la porte avec une curiosité ardente, et colla son oreille à l’un des panneaux.

— Capitaine, disait une voix, ces Italiens sont des lâches.

— Je le sais, répondit Gontran, à commencer par leur ancien chef Giuseppe.

— Ils sont bons tout au plus à tirer à l’abri un coup de carabine sur un postillon craintif, mais si on leur résiste, ils fuient. Si je n’avais pas eu avec moi et ces drôles trois Allemands et deux Français que nous avons amenés de Paris, les Anglais nous échappaient.

— Comment cela s’est-il passé? demanda Gontran.

Léona écoutait avec anxiété, et elle entendait résonner la voix brève du marquis avec une joie sauvage.

— Les Anglais étaient trois, trois gentlemen fort braves qui se sont défendus à outrance avec leur deux laquais. Ils nous ont tué trois hommes, et Giacomo qui nous amenait du renfort a eu l’épaule cassée. C’est un homme

inutile maintenant, et c’est dommage, car Giacomo était le seul homme réellement énergique et courageux qiie nous eussions parmi tous ces Italiens.

— C’est un homme mort, en ce cas, dit froidement Gontran, et le meilleur est de nous débarrasser : à quoi bon nourrir une bouche inutile?

Léona tressaillit en entendant ces mots. Cette femme qui avait aimé un assassin se prit à trembler à ces paroles de Gontran.

— C’est un monstre! pensa-t-elle naïvement et sans plus songer à sa vie passée.

— Achève ton récit, dit le marquis avec colère. Que s’est-il passé?

— Je vous disais donc, capitaine, reprit la voix qui s’exprimait en français, que les Anglais s’étaient défendus à outrance, et sans nos carabines, qui portaient plus loin et plus juste que leurs pistolets, et les renforts que Giacomo nous amenait, nous n’eussions pas eu le dessus. Ces Italiens fuyaient à tire d’aile.

— Enfin, insista Gontran, sont-ils morts?

— Tous les trois.

— Et les deux laquais ?

— Également, capitaine.

— Quelle somme renfermait la berline ?

— Ma foi ! nous n’avons pas eu le temps de compter : il y a un portefeuille gonflé de bankuotes et une sacoche pleine d’or : la voilà.

Léona qui retenait son haleine, entendit le bruit sonore

et métallique de pièces qu’on répandait sur une table, qu’on entassait ensuite, et que l’on comptait méthodiquement.

— Allons ! murmura-t-elle, le noble marquis de Lacy est décidément un voleur de grande route.

De nouveaux pas résonnèrent dans la salle, et ces pas étaient lourds comme ceux de gens qui portent un fardeau. En même temps, Léona entendit des gémissements étouffés, et elle reconnut la voix de Giacomo.

— Eh bien! mon vieux, dit la voix de Gontran, tu as donc eu du malheur?

— Ah ! capitaine, murmura l'Italien, je suis un homme fini. Je crois que je vais mourir.

— Et le chirurgien? demanda Gontran.

— Voilà! capitaine, répondit-on en français.

— Regarde-moi cet homme.

Un silence suivit, puis la même voix grommela : Perdu !

— Il en mourra? demanda Gontran.

— Non, mais il n’aura plus qu’un bras, il faut l’amputer.

— Peuth ! fit Gontran, un homme sans bras est un corps sans âme.

Léona frissonnait jusque dans la moelle des os. Elle entendit le bruit sec produit par le ressort d’un pistolet qu’on arme... Giacomo poussa un cri d’angoisse, suivi d’un coup de pistolet... puis un silence... Léona, éperdue

de terreur, tomba à la renverse sur le parquet de sa chambre.

Lorsque Léona rouvrit les yeux, le silence s’était fait dans la salle voisine. Aucune voix, aucun bruit n’y résonnait. Elle regarda les bougies placées sur la cheminée de sa chambre à coucher. Les bougies étaient consumées aux trois quarts, et sans nul doute il s’était écoulé plusieurs heures durant son évanouissement. Léona avait la tète lourde, la poitrine oppressée, et elle était en proie à un singulier malaise. Elle s’assit et essaya de rassembler ses souvenirs. Tous les événements de la veille lui revinrent alors en mémoire...

De l’indifférence à la haine et de la haine à l’amour il n’y a qu’un pas. Léona comprit qu’elle aimait son tyran et qu’elle l’aimait avec le déliré sauvage d’une âme pour laquelle il n’y a aucun sentiment modéré. La' honte de sa défaite lui sembla dès lors une expiation nécessaire ; çlle se sentit garrottée, jetée aux pieds par cet homme métamorphosé en tigre, et ce cœur usé tressaillit d’une ivresse inconnue. Si Gontran fût entré en ce moment pour la tuer, elle eût accepté la mort à genoux et en souriant. Mais Gontran ne vint point. Ce fut un inconnu qui entra, apportant à la prisonnière son repas du matin.

— Oû est Giacomo? demanda-t-elle, espérant encore qu’elle avait été le jouet d’une comédie.

C’était le dernier effort qu’elle tentait pour échapper à ce brûlant amour qui l’envahissait.

— Il est mort! répondit le bandit. Le capitaine a jugé qu’il ne guérirait pas, et il l’a tué.

Léona demanda à voir Gontran. Gontran était en expédition, et le bandit attaché au service de la prisonnière se retira. La journée s’écoula. Gontran no parut point. Léona éprouvait un ardent et sauvage désir de le voir. Le soir, le même bandit reparut, renouvela les bougies consumées, servit à souper à Léona, refusa d’un signe de tête de répondre à ses questions, et se retira. Léona était au supplice. Elle voulait voir Gontran, lui parler, l’écouter, se mettre à genoux devant lui, comme un esclave devant son maître. Son espoir fut déçu. Gontran ne vint pas.

Pendant la nuit elle entendit bien quelques bruits confus dans la salle voisine, mais son oreille inquiète et attentive ne distingua point cette voix qui la faisait tressaillir et arrachait à son cœur de fiévreuses pulsations. Alors, eh proie à une délirante exaltation, elle se mit à lui écrire. C’était presque causer avec lui; elle lui écrivit une longue et ardente lettre, se livrant pieds et poings liés. Elle la remit à son geôlier, lorsqu’il reparut le lendemain, et elle attendit avec anxiété. Enfin, cédant à un emportement furieux , elle se mit à appeler et à crier en secouant avec une impétueuse colère les parois de

chêne de la porte. Tout à coup elle entendit parler dans la salle des bandits, et elle écouta l’étrange conversation que voici et qui avait lieu en italien : — Le capitaine est réellement trop égoïste, disait une voix, et il agit avec nous comme avec des laquais. 11 nous paye bien, mais tous les agréments sont pour lui.

— Parbleu! répondit une autre voix, ce n’est point assez de cette belle signorina qu’il a enlevée à notre défunt capitaine, et qu’il tient sous clef comme un trésor, il faut encore qu’il s’empare d’une blonde Anglaise que nous avons arrêtée cette nuit.

— Ah ! reprit la première voix, c’est qu’elle est belle aussi, l’Anglaise.

Léona écoutait pèle et haletante ; le venin de la jalousie la mordait au cœur. Les voix s’éloignèrent, elle n’entendit plus rien.

Ce que Léona souffrit à partir de ce moment est impossible à redire; quand le geôlier vint, elle se mit à genoux devant lui : — Donne-moi un poignard, lui dit-elle, jo veux mourir... Si tu as aimé, si tu as souffert, tu comprendras mes tortures... Aie pitié de moi !

— Je vais voir le capitaine, répondit le bandit ému. et laissant à Léona une lueur d’espérance.

A moins que Gontran ne fût un tigre, il viendrait, si le brigand lui rapportait fidèlement ses paroles de désespoir. Gontran vint en effet un peu après. A sa vue, Léona poussa un de ces cris de joie où l’amour d’une femme

éclate comme le tonnerre, et elle courut à lui les bras tendus, mais Gontrau l’arrêta d’un geste.

— Que voulez-vous de moi, madame? lui demanda-t-il.

— Je veux vous supplier de mettre un terme à mes tortures.

— Vous souffrez? ricana Gontran.

— Comme eu enfer.

— Et de quel mal, bon Dieu ?

Elle attacha sur lui ce regard magnétique et profond qui tant de fois l’avait fait tressaillir d’une joie inconnue.

Alors elle s’agenouilla humblement devant lui et prit sa main : — Tenez, dit-elle, en la plaçant sur sa poitrine, êtes-vous assez vengé?

Le marquis tressaillit, ‘mais son visage demeura impassible.

— Vous vous trompez, dit-il; ce n’est point moi que vous aimez, c’est Giuseppe.

— Oui, s'écriu-t-elle avec colère et dégoût, oui, je vous aime, et j’ai horreur de vous et de moi. De moi d’abord qui ai atteint les dernières limites du crime et de la dépravation, de moi que l’amour d’un homme tel que vous étiez pouvait réhabiliter, et qui ai dédaigné, foulé aux pieds cet homme...

— Bon 1 fit Gontran, qu’importe si vous m’aimez ainsi?

Et son rire était si cruel que Léona en eut le vertige. Giacomo parut. Il se portait à merveille. Léona poussa un cri. Elle jeta ses bras autour du col de Gontran, et

l’enlaça avec exaltation : — Oui, je t’aime, répéta-t-elle...

Ainsi cette nature perverse et cruelle subissait par instinct l’influence des plus mauvaises passions. Elle était fascinée, dominée par l’énergie sauvage de Contran, comme la bète fauve se courbe sous le regard du dompteur...

Le lendemain, Contran et Léona quittaient la Puleinella, et deux jours plus tard on eût pu les voir les mains enlacées, sur le pont d’un navire qui faisait voile vers la France.

Contran, pendant les cinq jours de la traversée, oublia par quel acte terrible il avait acheté l’amour de Léona la Florentine. Mais, au moment où le navire déposait sur le quai de Marseille les deux voyageurs, un homme leur apparut dont la vue fit tressaillir et pâlir Contran. C’était le colonel. 11 prit le marquis par le bras et lui dit : — Eh bien! êtes-vous content de votre comédie? Les trois compagnons qui vous ont suivi vous ont merveilleusement servi.

— J’en conviens, colonel.

— Ce n’est pas tout encore, le chevalier de Lacy, votre oncle, ne vous a point déshérité.

Contran tressaillit.

— Il avait fait un testament en faveur de Georges de Lacy, votre cousin germain, et ce testament vous dépouillait, continua le colonel, mais la mort de Georges a changé ses dispositions...

— Georges est inortl exclama le marquis.

— Il y a huit jours.

— Lui, un jeune homme !

— On meurt à tout âge. Il s’est pris de querelle au sortir d’un bal masqué avec un homme que vous connaissez sans doute, le capitaine Hector Lemblin, et il a été tué le lendemain d’un coup d’épée. Georges de Lacy mort, le chevalier a fait un second testament. Vous êtes son légataire universel. Vous voilà riche et aimé, de ruiné et abandonné que vous étiez.

Gontran était pâle comme un spectre.

— Mon Dieu ! murmura-t-il, qu’allez-vous donc exiger de moi maintenant?

— Très-peu de chose pour le moment.

Le colonel étendit la main vers le port et désigna un bateau à vapeur qui entrait à ce moment-là.

— Voilà, dit-il, le Minos qui arrive d’Alger.

— Eh bien ?

— Le Minos a à son bord ce même général dont le capitaine Lemblin était l’aide de camp, et qui revient en France tout exprès pour le faire fusiller. Le général a de bonnes raisons pour cela. Le capitaine aime sa femme, et c’est pour elle qu’il a déserté devant l’ennemi. Comprenez-vous ?

— Pas encore, murmura Gontran ému.

— Vous êtes un des meilleurs tireurs d’épée que nous ayons, dit froidement le colonel.

Le marquis était fort pâle.

— Comment se nomme ce général? demanda-t-il.

— Md foi, il porte un grand nom/et, s’il meurt, comme il n’a pas d’enfants, Emmanuel Chalambel, un des nôtres, pourrait bien s’appeler un jour le marquis de Flars- Montgory.

— Son nom? insista Gontran dont les cheveux se hérissaient.

■ — C’est le chef de la branche cadette des Flars, le seul obstacle réel à l’adoption de l’avocat Chalambel, le général baron de Flars-Ruviguy.

— Le meilleur ami de mon père! s’écria Gontran : jamais ! jamais !

— Bon ! dit froidement le colonel, vous savez bien que les compagnons de l’épée n’ont pas le droit de choisir leur besogne. Vous tuerez le baron, il le faut! d’ailleurs vous avez juré et signé.

Notre action embrasse des drames multiples. Elle est moins par elle-même l’histoire de chacun des sept membres de l’association fondée par le colonel, que celle de leurs victimes, et pour suivre pas à pas les événements, pour débrouiller les fils de cette vaste intrigue, il est nécessaire de faire souvent un pas en arrière et de se reporter au temps où nos héros n’ avaient point encore en leurs mains la force collective et terrible de l'association. C’est donc à une certaine distance des événements que

nous venons de raconter que nous allons nous reporter.

En quittant Auxerre pour se rendre à Clamecy, petite sous-préfecture du département de la Nièvre, le voyageur peut choisir deux routes à son gré. La première, passant par Courson, aboutit à Coulanges, le dernier clief-lieu de canton de l’Yonne; la seconde côtoie en amont la rivière qui donne son nom au pays qu’elle arrose, et, suivant toujours la vallée, va rejoindre également à Coulanges le pont qui sépare la Nièvre de l’Yonne.

Cette vallée de l'Yonne est bien certainement une des plus jolies, des plus fertiles, des plus pittoresques, du pays bourguignon et morvandiau. De distance en distance et presque de lieue en lieue, un coquet village s’étage au bord de la rivière, les pieds dans l’herbe de longues prairies plantées de peupliers, la tète adossée à une succession de coteaux, au flanc desquels rougit un raisin généreux, et dont le sommet est couronné de grands bois giboyeux que l’automne entend retentir de ces bruyantes et mélancoliques fanfares, dont les sons éveillent un si doux enthousiasme au cœur de quiconque sait distinguer un dix-cors d’un tiers-an et une bète en compagnie d’un solitaire. Çà et là s’élève un château, souvent en ruines, parfois habité par quelque rejeton de cette loyale noblesse bourguignonne qui a joué un si grand rôle dans l’histoire*

L’ère nouvelle a fait place au siècle industriel ; alors le gentilhomme des bords de l’Yonne est devenu agriculteur et vigneron, mais il est demeuré veneur. La vénerie est

ce soixante et unième quartier de noblesse autrefois exigé pour aller à Malte.

Or, sur les bords de cette jolie rivière d’Yonne, entre Chàtel-le-Censoir et Coulanges, et sur la rive droite, à peu de distance du petit village de Méry, le touriste qui va visiter les fameuses roches du Saussois ne saurait refuser un coup d’œil curieux à un joli castel de style Renaissance, entouré d’un grand parc, et bâti à la lisière d’une de ces immenses forêts qui relient la véritable Bourgogne au Morvan, cette Écosse en miniature du centre de la France. Ce castel, vendu aujourd’hui et déshonoré par la bande noire, appartenait encore, à l’époque de notre récit, au baron de Chastenay, ancien garde du corps du roi Louis XVI, général de division sous l’Empire, et en dernier lieu membre du conseil général du département de l’Yonne.

Les Chastenay n’étaient point d’origine bourguignonne. Ils étaient venus du Blaisois vers la fin du règne de Louis XV et descendaient du baron Fleur-de Mai de Chastenay, le même qui arrêta Fouquet à Ingrande. Ce baron Fleur-de-Mai avait épousé la chanoinesse de Mailly, dont la famille possédait en Bourgogne les deux fiefs de Mailly-la-Ville et de Mailly-le-Chàteau. A l’extinction de la branche ainée des Mailly, les Chastenay, héritant du fief de Mailly -le-Château, étaient venus s’établir en Bourgogne.

Or, le petit castel habité par le baron de Chastenay actuel, d’abord simple pied-à-terre de chasse, avait, par

le pittoresque de sa position, engagé ses hôtes à déserter Mailly-le-Chàteau, situé à deux lieues de là. M. le baron de Chastenay s’était marié fort tard. Sa femme, mademoiselle de Mallevert, d’origine bretonne, était morte en donnant le jour à deux filles jumelles, Marthe et Camille. Marthe était brune, svelte; son front était couronné de cheveux noirs et ses lèvres avaient le chaud coloris des 4 cerises de juin. Camille était blonde comme un chénibin, et de ses grands yeux bleus s’échappait un regard d’une angélique douceur. Elle était petite et frêle, et elle avait la grâce mutine et rieuse d’un enfant.

M. de Chastenay passait l’hiver à Paris dans son hôtel de la rue de Verneuil, et le reste de l’année à Bellevue ; c’était le nom du petit castel bourguignon. 11 n’avait jamais voulu se séparer de ses filles. Marthe et sa sœur avaient achevé leur éducation, qui était accomplie de tous points.

A dix-huit ans, les deux jumelles étaient bonnes musiciennes, peignaient à ravir, écrivaient élégamment, montaient à cheval. Elles étaient jolies toutes deux, et chacune devait apporter à son mari trente mille livres de rentes comptant. Mais, comme l’avare qui hésite à se défaire de son trésor, le vieux gentilhomme se montrait peu pressé de marier ses filles, et il était tellement difficile sur le choix d’un gendre que tous les prétendants avaient été successivement éconduits.

Marthe et Camille adoraient leur père, et elles avaient l’une pour l’autre cette affection ardente et naïve que se

porteut mutuellement les, jumeaux. Les paysans des environs de Bellevue, auxquels sous la Restauration le baron, avait rendu de grands services, souriaient d’admiration en voyant passer ces deux enfants rieuses et mutines qui semblaient se soucier fort peu du reste du monde, du moment que le printemps les ramenaitaubord de l’Yonne et leur permettait de s’ébattre en liberté sons les ombrages du parc. L’amour de leur père et leur fraternelle affection leur suffisaient.

Cependant, cette année-là, quand la chaise de posté du baron, venant de Paris, s’arrêta à la grille du parc de Bellevue, un observatenr attentif aurait remarqué un léger nuage de tristesse sur le front de Marthe; il eût deviné peut-être un de ces secrets du cœur qui jettent dans l’àme une mélancolie profonde. Les jours s'écoulèrent, la tristesse mystérieuse de Marthe augmenta, et, par contre-coup, le rose visage de Camille s’assombrit, et elle fut bientôt gagnée par la mélancolie à laquelle sa sœur se trouvait en proie. Au printemps, succéda l’été, puis aux ardeurs d’août les tièdes soirées et les haleines embaumées de septembre. Le mal avait fait des progrès terribles chez Marthe ; elle avait perdu ses fraîches couleurs, et un léger cercle de bistre avait graduellement ombré ses grands yeux noirs.

Une seule personne, aveuglée par son amour, ne s’apercevait point de cette pénible métamorphose : c’était le père, le vieux baron de Chasteuay. Quant aux gens du château, ils murmuraient tous : — Il faut que mademoi-

DE L’OPtiRA 70

selle Marthe ait un chagrin de cœur bien violent pour changer ainsi à vue d’œil.

Un soir, les deux jeunes filles, les mains enlacées, erraient au bord de l’Yonne, causant à voix basse, lorsque le facteur rural vint à passer et les salua avec respect.

— Mesdemoiselles, leur dit le bonhomme, j’ai une nouvelle à vous donner.

— Ab ! fit Marthe avec distraction, de quoi s’agit-il, mon pauvre Jean?

— Vous aurez une visite, ce soir, à Bellevueé

Marthe tressailüt.

— Un bel officier, ma foi ! continua le facteur, un gérai, dit-on. Il s’est arrêté à Coulanges, où il est arrivé en poste cette nuit, et il m’a chargé d’annoncer son arrivée à M. le baron, en me remettant une lettre pour lui.

Au mot d’officier, Marthe avait pâli.

. — Comment se nomme-t-il cet officier? demanda Camille avec vivacité.

— Ah! dame! mademoiselle, répondit le piéton, pour cela je n’en sais absolument rien, mais il est baron, à ce qu’il parait, tout comme monsieur votre père.

Marthe respira, et Camille, dont le sourcil s’était froncé, laissa glisser un sourire sur ses lèvres. Le facteur salua les jeunes filles et continua son chemin vers le château.

— Pauvre Marthe ! murmura Camille en pressant dans ses mains les mains de sa sœur.

Marthe soupira, et une larme étincela comme un rubis au bord de sa paupière.

— Tu l’aimais donc bien? demanda Camille avec émotion.

— Ah ! répondit Marthe levant les yeux au ciel avec l’éloquence du désespoir.

— Que veux-tu? continua la jeune fille, c’était impossible! un pauvre lieutenant sans nom, sans fortune... Ah ! jamais notre père n’y eût consenti. Il en fût mort de douleur...

— Mon Dieu ! fit Marthe, dont les yeux s’étaient emplis de larmes, n'était-il pas brave, beau, ambitieux?

— Enfant! répondit Camille, notre père a rêvé pour nous un sort brillant... Il veut que tu épouses un homme titré... un homme riche...

Marthe pleurait et ne répondit point.

— Mesdemoiselles, appela une voix dans le lointain, mesdemoiselles, venez, M. le baron désire vous voir.

Elles reconnurent la voix d’un vieux serviteur et reprirent le chemin du château à travers le parc : Marthe en proie à une violente émotion, Camille souffrant de la douleur de Marthe.

Le baron de Chastenay attendait ses filles dans un petit salon d’été situé au rez-de-chaussée de l’édifice.

Le baron était un vieillard d’environ soixante-dix ans, vert encore, le front couronné d’une majestueuse chevelure blanche. Sa physionomie était douce et martiale à la fois, et il inspirait à première vue un respectueux attachement.

Au moment où ses filles pénétrèrent dans le petit salon

DE L’OPÉRA 8i

d’été, M. de Chastenay achevait de parcourir les gazettes que lui avait apportées le facteur, et il avait encore à la portée de sa main la lettre qui accompagnait les gazettes et venait de Coulanges.

— Mon enfant, dit-il en baisant Marthe au front, tu seras ma préférée aujourd’hui. Viens t’asseoir auprès de moi... là, dans ce fauteuil.

En parlant ainsi, le baron souriait à Camille et semblait vouloir démentir par là ses paroles. Marthe s’assit, le vieillard prit sa main.

— Savez-vous bien, mademoiselle, lui dit-il en lui jetant ce regard charmant dont les pères enveloppent leurs filles, que vous avez dix-huit ans accomplis?

— Eh bien! mon pèrel demanda Marthe en tressaillant.

— Et que ni vous ni votre sœur ne pourrez demeurer filles éternellement.

Une pâleur nerveuse 3e répandit" sur le large front de Marthe.

— Mais, continua le vieillard, je suis un peu comme les avares forcés de rendre les trésors qu’ils ont amassés, je les conserve le plus possible et ne m’en veux dessaisir que partiellement.

Marthe écoutait les yeux baissés.

— Quand on a deux perles comme vous, mes trésors, poursuivit l’excellent père en souriant, on ne les marie pas toutes deux à la fois. Aussi je garderai ma petite Camille quand tu m’auras quitté, chère enfant.

— Il faut donc que je vous quitte, mou père? demanda Marthe eu tremblant.

— Oui, répondit le baron. Ton mari arrive ce soir.

— Mon mari?

— Mon ami, le général baron de Ruvigny, dont la famille et la nôtre ont toujours été intimement liées.

Marthe pâlit. Le baron se méprit à son émotion.

— Allons, dit-il, rentre chez toi. Je sais bien qu’on n’annonce point son prochain mariage à une jeune fille

sans qu’elle tressaille et se trouble; il lui faut le temps de la réflexion. D’ailleurs, mon enfant, si le général ne te convenait pas, je ne violenterais point ta volonté.

Marthe s’enfuit à demi folle, et elle crut qu’elle allait mourir. Marthe avait passé l’été précédent dans le Blaisois, chez une sœur de son père, et de ce séjour datait le secret de son cœur. La vicomtesse de Marol, c’était le nom de la tante, habitait un château, aux environs de Blois, et y menait ce train luxueux des grandes fortunes de province. Elle y recevait beaucoup de monde, tenait table ouverte, et son fils unique, le jeune marquis de Marol, chasseur passionné, invitait tous les veneurs des environs à ses rendez-vous. '

Or, au nombre des hôtes momentanés du château, que Marthe avait rencontrés chez sa tante, se tramait un jeune officier, un lieutenant d’état-major, aussi beau que brave, aussi brave que pauvre, et n’ayant d’autre héritage à attendre que les éventualités du hasard. Il fit à Marthe une cour respectueuse ; Marthe l’aima, mais alors

les deux jeunes gens s’aperçurent que rien n’était plus impossible que leur union. Le lieutenant était sans for tune, Marthe aurait uu jour soixante mille livres de rente ; elle appartenait au monde aristocratique et celui qu’elle aimait portait un nom bourgeois, il s’appelait Hector Lemblin. Jamais le baron de Chastenay ne consentirait aune semblable alliance; les deux amoureux le comprirent. Alors Hector jura qu’il partirait pour l’Afrique et qu’il y ferait un chemin si rapide et si brillant, qu’on ne pourrait lui refuser Marthe; et Marthe lui jura de l’attendre et de refuser obstinément tous les partis qui se présenteraient.

On conçoit donc facilement l’émotion violente qui s’empara de la jeune fille lorsqu’elle eut entendu son père formuler sa volonté. Pendant quelques heures, elle fut en proie à une sorte de délire et elle s’enferma chez elle, ne voulant pas même recevoir sa sœur, sa confideute, celle qui, seule, possédait tous ses secrets. Puis, à cette exaltation fébrile, à cette explosion de douleur, succéda tout à coup un morne abattement, et Marthe se trouva dans cette situation étrange de ceux qui attendent la mort et qui n’ont point le courage d:aller au-devant d’elle. Ce fut alors que Camille entra.

La blonde Camille, tandis que son vieux père passait avec amour sa main dans ses cheveux, s’était mise à parcourir les gazettes, et tout à coup elle avait pâli étouffant une exclamation de douloureux étonnement. Le journal qu’elle avait pris contenait le fait divers suivant :

(( Dans la dernière rencontre de nos soldats avec les » Kabyles, notre glorieuse armée a éprouvé une perte » des plus douloureuses; le lieutenant d’état-major Hce- » tor Lemblin a été laissé parmi les morts. M. Lemblin. » était un de nos plus braves et de nos plus vaillants » officiers. »

Ce fut ce journal à la main que Camille entra dans la chambre de Marthe.

— Chère sœur, murmura-t-elle, celui que tu aimais n’est plus, ne fais point mourir de douleur notre vieux père.

Marthe, au désespoir, appela le trépas à son aide; le trépas ne vint point, elle vécut, et un mois après elle épousait le général baron de Ruvigny.

Il y avait un mois, jour pour jour, que mademoiselle Marthe de Chastenay avait épousé M. le baron de Flars- Ruvigny, lieutenant général en disponibilité. Le mariage avait été célébré à Bellevue en présent e d’un petit nombre de parents et d’amis, sans pompe et sans apparat. Le général avait passé huit ou dix jours à Bellevue, puis il était parti avec sa jeune femme pour sa terre de Ruvigny, située en Normandie entre Dieppe et le Havre, sur les côtes de la Manche. Ruvigny était une vieille terre féo-

dale qui avait conservé cet austère cachet et ce funèbre aspect des demeures du moyen âge où la noblesse s’entourait de tous les moyens de défense que l’art et la nature combinés peuvent offrir. Le manoir était perché sur une haute falaise, deux fois le jour battue en brèche par la marée montante. Du haut des tours, l’œil attristé s’étendait au loin sur la mer; monotone et grandiose spectacle, toujours varié et toujours le même.

Du côté opposé, le regard embrassait une de ces vastes plaines normandes, fertiles et uniformes, immenses damiers de terres noires et de verdure, mouchetés çà et là par des pommiers, et semés de distance en distance de fermes qu’environne une double haie de hêtres et d’ormeaux.

Le cœur de Marthe, ce cœur si désolé déjà, s’était serré lorsqu’elle pénétra dans cette froide et triste demeure, œuvre des premiers barons normands, nid de cormorans

bâti au sommet des falaises, vastes salles dont les portes

disjointes laissaient passer les pleurs des bises d’hiver, ameublements d’un autre âge, tentures sombres et fanées, noirs et sévères portraits de famille, corridors obscurs et remplis d’effrayants échos, escaliers tournants aux marches de pierres usées par le passage des générations, tristesse et solitude partout... Et puis, alentour, ces campagnes mornes et déboisées en opposition avec les sites riants, les grandes forêts, les ruisseaux murmurants du pays bourguignon. Marthe, à qui naguère encore la vie souriait comme un matin de printemps, se demanda en

arrivant à Ruvigny si elle ne franchissait point le seuil de son tombeau.

Le général était un homme de quarante-cinq ans, si vert et si fort qu’il en paraissait trente-cinq à peine. Il avait cette tournure élégante et martiale du gentilhomme élevé à l’école impériale et demeuré soldat en dépit des révolutions. La vie des camps était la seule existence possible pour M. de Ruvigny. Mis en disponibilité, sur sa tlemande, six mois auparavant, pour avoir le temps de se marier, le général sollicitait énergiquement depuis quelques jours sa nomination à un commandement eu Afrique, peu soucieux d’abandonner sa jeune femme après une courte lune de miel.

M. de Ruvigny s’était marié parce que, selon ses principes de gentilhomme, il devait un héritier à sa race ; ensuite, il avait cru un moment qu’il manquait quelque chose à sa vie, et que ce quelque chose était une femme; mais, à part cela, le général ne voyait pour lui aucune bonne raison de rester en France. Cependant il aimait Marthe; l’éblouissante beauté de la jeune femme, ses grâces, sa tristesse dont il était loin de soupçonner la cause, avaient fait sur lui une impression profonde, et si le hasard l’eût forcément rejeté dans la vie privée, il se fut sans nul doute estimé le plus heureux des hommes. Dès son arrivée à Ruvigny, où depuis cinq ans il n’avait fait qu’une seule apparition, le général s’était mis en devoir de régler ses affaires d’intérêt, de renouveler ses baux avec ses fermiers, et de faire faire quelques répara-

tions urgentes au château dont plusieurs corps de logis menaçaient, ruine. Puis, ces soins accomplis, il avait laissé Marthe à Ruvigny, et était allé à Paris voir le ministre de la guerre.

Demeurée seule dans l’austère manoir, la jeune baronne avait compris alors l’immensité du sacrifice qu’elle avait fait à son père en épousant le baron. Eu présence de cette nature désolée, sous ce ciel nébuleux et froid, dans cette sombre demeure, poursuivie par l’ombre d’Hector tombé sur un champ de bataille, Marthe avait senti sa pauvre vie à jamais perdue, et en quelquës jours elle avait été terrassée par cette nostalgie fatale qui s’empare des exilés, surtout lorsque le cercle de leurs affections est à jamais borné. Entourée de serviteurs taciturnes, incapables de comprendre les souffrances de son isolement, sans aucun de ces voisins de campagne qui aident une jeune femme à supporter la monotonie de la vie de château, Marthe passait ses journées entières, depuis le départ du général, assise sur la plate-forme du manoir, qui dominait la mer. De cette plate-forme, un petit escalier tournant condui- . sait au bord des falaises qu’un sentier taillé à pic dons le granit et coupé en rampes brusques reliait à la grève. Les douanes avaient placé là une sentinelle, être vivant perdu en cette solitude, gardien toujours éveillé et suspendu entre la terre et le ciel.

La jeune baronne qui prenait une sorte de plaisir sauvage à contempler l’Océan et son mouvant panorama, avait ûni par s’intéresser malgré elle au sort de cet homme

dont la civilisation faisait un paria, et qu’elle apercevait toute la journée immobile sur son roc, épiant la moindre embarcation qui passait au large et semblait vouloir se rapprocher de la terre. L’escalier qui de la plate-forme conduisait au poste de douaniers, avait été construit quelque vingt années auparavant pour la commodité des habitants du château qui descendaient jusqu’à la grève, à la marée basse, pour y puiser de l’eau de mer ou y pêcher des étrilles et des homards. 11 arrivait parfois à Marthe de descendre cet escalier jusqu’au poste du douanier, et de causer avec lui avec la naïve curiosité d’un enfant. C’était sa seule distraction.

Ce douanier avait un camarade de service, et tous deux se relevaient alternativement après vingt-quatre heures de faction. L’un était un père de famille, dont la modique paye était insuffisante à faire vivre une femme et trois enfants en bas âge. La jeune baronne avait appris cela de sa bouche, et un soir elle glissa dans sa main deux pièces d’or. Le lendemain, elle envoya des vêtements aux enfants demi-nus, et fit dire à la femme qu’elle pouvait se présenter sans crainte au château chaque fois qu’elle aurait besoin de quelque chose. Le douanier avait pris la jeune baronne en grande vénération, et il s’estimait le plus heureux des hommes lorsqu’elle daignait descendre jusqu’à sa guérite de rochers et causer avec lui. Le brave homme avait deviné, avec ce bon sens naïf du peuple, que cette jeune femme ainsi condamnée à la solitude était dévorée par un de ces chagrins, par une de ces douleurs

profondes del'àineque rien ne saurait guérir, et souvent, en la rude bonté de son cœur, il s’était demandé comment il pourrait soulager cette souffrance mystérieuse.

Un soir, Martin, — c’était son nom, — était à son poste, son œil perçant fixé sur la mer. On touchait alors à la fin de novembre. Le ciel normand était terne et froid; l’Oeéan, empruntant au ciel sa couleur, avait revêtu cette teinte verdâtre et plombée qui attriste le regard. Les vents d’ouest soufflaient avec violence et poussaient les lames à la grève avec un lugubre bruit. Tout à coup le douanier tressaillit. Aux lueurs mourantes du crépuscule, il venait d’apercevoir une barque nageant vers la côte avec vigueur. Quel but l’attirait? Ce n’était pas, ce ne / pouvait être des pêcheurs, et la nuit n’était point assez sombre encore pour que Martin pût croire à la présence de hardis contrebandiers. Cependant, obéissantau devoir, il arma sa carabine, descendit rapidement l’étroit sentier et arriva sur la grève au moment même où la barque atterrissait. Deux hommes la montaient.

L’un était un pêcheur de Fécamp, bien connu de Martin, et à coup sûr le plus hardi matelot de la côte à vingt lieues de distance. L’autre était un homme d’environ trente ans, le visage à demi caché par les larges bords d’un chapeau catalan, enveloppé des pieds à la tète d’un grand manteau, et dont l’air martial et les moustaches retroussées semblaient annoncer la profession militaire.

— Qui vive? demanda le douanier.

— Amis! répond l’inconnu.

Et puis il regarda attentivement Martin et lui dit :

— Nous ne sommes point des contrebandiers. Visitez la barque, si bon vous semble, elle ne contient absolument rien.

— Je m’en doute, mon officier.

L’inconnu tressaillit.

— Vous avez servi? demanda-t-il.

— Oui, mon officier, j’ai été soldat d’artillerie.

— Mon ami, reprit l’officier, — car c’en était un, — si je vous demandais de me rendre un service qui ne compromit en rien votre devoir, le feriez-vous? Je suis officier, vous l’avez deviné.

— Si cela ne m’oblige point à quitter mon poste.

— Nullement.

— Alors, mon officier, je suis à vos ordres.

L’inconnu entraîna Martin à quelques pas du pêcheur

et reprit à voix basse :

— A qui appartient ce château qui est en haut sur la falaise?

— Au général baron de Ruvigny.

— Est-il chez lui ?

— Non, le général est à Paris.

— Et... la baronne?... demanda l’officier d’une voix altérée.

— La baronne est à Ruvigny.

— La connaissez- vous?

— Si je la connais! murmura le douanier; ah! la pauvre chère dame, elle est la bienfaitrice de mes enfants !

— Eh bien, reprit l’officier, il faut, mon ami, nous rendre un grand service, à moi... et à elle.

— A elle? Oh ! parlez en ce cas, mon officier.

— * Lui remettre cette lettre.

— Quand?

— Ce soir même.

— A l’instant?

— Oui, et la lui remettre à elle seule... sans témoins...

— Ce sera fait, mon officier.

L’inconnu voulut, avec la lettre, glisser une bourse dans la main du douanier, mais il la repoussa avec fierté :

— Non, non, dit-il, gardez, mon officier. Je dois trop à madame déjà...

L’inconnu ajouta d’une voix altérée :

— Revenez vite, je vous attends ici.

Martin gravit rapidement le sentier à l’extrémité duquel se trouvait l’escalier conduisant à la plate-forme.

La nuit était venue, — une froide nuit normande. Le manoir de Ruvigny disparaissait à demi dans les ténèbres, et les serviteurs du baron s’étaient groupés autour du feu de l’immense cuisine où un bel esprit de la localité se préparait, en vidant un gobelet de cidre, à narrer quelque effrayante légende du temps jadis. Cependant Marthe était toujours assise sur la plate-forme, la tète inclinée dans ses mains et écoutant le. roulis des vagues sur le galet, ce bruit sauvage et monotone qui allait si bien à la mélancolie de sou àrae. Elle avait aperçu dans les vapeurs

du soir la barque qui tirait des bordées vers la terre, et, bien que ce spectacle ne fût déjà plus nouveau pour elle, un vague tressaillement s’était emparé de son cœur, et, malgré elle, obéissant à une sympathie mystérieuse, elle avait suivi des yeux avec intérêt ce frêle esquif qu’une

lame en fureur pouvait, d’un moment à l’autre, briser

aux aspérités d’un rocher. Puis la barque avait touché terre... et Marthe s’était prise à respirer. Mais les reflets crépusculaires de la pleine mer n’éclairaient plus la côte, et les ténèbres régnaient si bien sur la grève que la pauvre femme n’avait pu distinguer combien d’hommes mon* taient l’embarcation. Elle avait vu descendre Martin, voilà tout.

La grande voix de la mer empêchait Marthe d’entendre ce qui se passait sur le galet; cependant son oreille distingua un bruit de pas, puis ses yeux déjà faits à l’obscurité virent se dresser une silhouette sur la première marche de l’escalier de la plate-forme. Alors Marthe tressaillit et sentit son cœur battre à outrance sous le poids d’une émotion inconnue. Cette barque lui apportait-elle donc un message? Martin le douanier était devant elle, son képi à la main. Le brave soldat, dans la rude simplicité de son cœur, avait deviné qu’il apportait à la jeune femme un de ces messages inattendus qui parfois font mourir de bonheur, et, dans les cinq minutes qu’il avait mises à monter du bas de la falaise à la plate-forme, il s’était pris à réfléchir au moyen de préparer la baronne à une violente émotion.

— C’est vous, Martin? lui demanda Marthe, dont la • voix tremblait.

— Oui, madame la baronne.

— Avez-vous besoin de moi? 1

— Oui et non, madame.

— Que signifient ces paroles?

Le douanier s’assit à côté d’elle avec cette familiarité respectueuse des subalternes, et il osa prendre dans sa main calleuse la petite main de Marthe.

— Madame la baronne, murmura-t-il avec émotion, vous êtes si bonne que tout le monde doit vous aimer...

Marthe se méprit à ces paroles; elle crut que le douanier avait à lui demander quelque important service, et elle respira librement.

— J’ai un père et une sœur, murmura la baronne, sans songer à retirer sa main que le brave homme pressait toujours dans la sienne.

— N’y a-t-il donc que ces deux êtres qui vous aiment? insista-t-il.

— Mon mari... balbutia-t-elle.

— Et puis ?

Marthe frissonna.

— Plus personne, soupira-t-elle bien bas...

Martin tressaillit à son tour. ’ •

— Madame, murmura-t-il de plus en plus ému, je ne suis qu’un pauvre diable, mais vous avez été pour mes enfants aussi bonne que notre sainte patronne la Vierge Marie ; et si je tuais comme un chien celui qui oserait

vous manquer de respect, je serais aussi muet comme la tombe, si vous aviez besoin d’un ami à qui confier vos peines.

A son tour, Marthe serra la main du douanier.

— Martih, dit-elle, vous êtes un noble cœur, et, si j’avais à me confier à un ami, ce serait à vous. Mais, acheva-t-elle d’une voix brisée, je n’ai plus de secrets...

— Madame, supplia le douanier, au nom du ciel, ditesmoi la vérité ! N’avez-vous jamais aimé?

A ces brusques paroles, Marthe frissonna comme ces feuilles mortes que roule le souffle impitoyable des vents d’automne.

— Oh ! taisez-vous ! taisez-vous ! murmura-t-elle d’une voix étouffée par l’efl’roi, taisez-vous 1

— La joie ne tue pas, madame.

Marthe eut le vertige.

— La joie... fit-elle en frissonnant, il n’y a plus de joie pour moi.

— Peut-être...

Madame de Ruvigny oublia-t-elle qu’elle avait en ce moment pour confident un pauvre douanier, ou bien eutelle en cet homme cette confiance aveugle et sans bornes d'un cœur qui trouve un autre cœur plein de généreux échos? Quoi qu’il en soit, elle murmura : — Il est mort...

— Mort, dites-vous? interrogea Martin, qui tout à coup crut deviner une partie de la vérité.

— En Afrique... sur le champ de bataille, acheva Marthe d’une voix mourante.

— Madame, murmura Martin, j’ai été soldat; tel que vous me voyez, je suis vivant, n’est-ce pas?

— Oui, fit-elle avec un étonnement douloureux, eh bien?

— Eh bien ! on m’a laissé pour mort, moi aussi, sur un champ de bataille, et on a envoyé mon extrait mortuaire à ma famille, et mes sœurs et mon petit frère ont porté mon deuil... et le curé de mou village a dit des messes pour le repos de mon âme.

— Ciel ! murmura Marthe, voulez-vous donc me tuer?

— Espérez, dit le douanier; espérez, madame...

Et puis il ajouta vivement :

— Cette barque, qui vient d’arriver...

Marthe frissonnait et elle faillit s’évanouir. Le sang ne circulait plus dans ses veines, une sueur glacée perlait à son front, et sa main tremblait dans les mains du douanier.

— Dans cette barque, continua Martin, il y avait deux hommes...

Marthe chancela.

Courage, madame, courage ! murmura le douanier* ne tremblez plus... l’un d’eux était un officier.

La baronne étouffa un cri;

— Et il m’a donné cette lettre, acheva le soldat en soutenant Marthe défaillante. Lisez, madame, lisez...

Les yeux hagards de la baronne tombèrent sur la suscription de la lettre, et alors elle poussa un nouveau

cri... mais ce cri était uu cri de joie. C’était son écriture... il n’était point mort 1

De sa main tremblante, elle décacheta la lettre et lut avidement ces quelques mots :

« Marthe, mon amour, ma vie, Dieu n’a point voulu nous séparer... Laissé pour mort sous le feu ennemi, j’ai survécu... Prisonnier des Arabes, j’ai fui. Votre amour était mon talisman...

» Marthe, ma bien-aimée, il faut que je vous voie, il le faut! ne me refusez pas...

» Celui dont votre vie est la vie tout entière.

» Hector. »

Il se passa alors dans le cœur et dans l’esprit de lu baronne une chose étrange, incompréhensible. La joie ne l’avait point tuée, et elle effaça jusqu’au souvenir du passé. Entre l’heure présente et la dernière heure où elle avait vu Hector Lemblin partant pour l’Afrique et emportant ses serments, il se fit un trait d’union. Le temps écoulé dans l’intervalle disparut; son mariage, le baron, le nouveau aom qu’elle portait, elle oubüa tout pour ne penser qu’à lui.

Et cette femme mourante naguère, et qu’un mot pou-

vait tuer, se redressa jeune et forte, le bonheur dans les yeux.

— Où est-il? où est-il?

— Venez, dit Martin la prenant de nouveau dans ses bras, il est eubas, au pied de la falaise... il vous attend... . L’étreinte des deux amants fut longue et muette. Le pécheur et le douanier, retirés respectueusement à l’écart, entendirent des mots étouffés, des soupirs et des sanglots...

Mais tout à coup le réveil arriva, réveil solennel et terrible que précédait le souvenir.

— Mariée! s’écria l’officier, dont une fureur subite étrangla la voix.

Marthe baissa la tête et poussa un cri.

— Mariée! mariée! répéta-t-il avec l’ivresse du désespoir.

Marthe s’était souvenue... Elle ne s’appelait plus mademoiselle de Chastenay : elle était la baronne de Ruvigny.

— Oh! dit-elle, pardonnez-moi... Hector... pardonnezmoi... mais je vous ai cru perdu pour jamais.

Et Marthe leva les yeux au ciel avec une expression d’ardent espoir.

Hector Lemblin se leva silencieux et froid comme un homme qui vient de prendre un parti solennel.

La nuit était noire ; l’Océan rugissait au pied des falaises. La sauvage majesté du lieu, l’orage lointain qui grondait, la grande voix des flots eu courroux, tout sem-

blait vouloir entourer d’uue austère et sauvage poésie la dernière entrevue des deux fiancés d’autrefois.

— Marthe, dit l’officier, à dix-huit ans, belle etadorée, si brisée qu’elle soit par le destin, une femme ne doit point renoncer à la vie. Adieu... Oubliez-moi...

— Puis-je vivre? s’écria- t-elle.

— Eh bien! fit-il avec un élan subit de passion, veuxtu changer la face de notre commune destinée?

Elle tressaillit et le regarda.

— Veux-tu, continua-t-il, faire de nos douleurs une joie sans fin, de notre vie brisée une éternité de bonheur, de nos tortures passées un paradis à venir?

— Parlez! murmura-t-elle frissonnante.

Il étendit sa main vers l’horizon. Une faible lumière scintillait, en pleine mer, à la surface des vagues.

— Vois-tu cette clarté? c’est le fanal d’un brick qui va en Amérique. Vois-tu cette barque? Elle m’a amené seul, elle peut nous conduire tous deux à bord de ce brick. Veux-tu fuir avec moi?

— Fuir! s’écria-t-elle avec épouvante.

— Oui, continua-t-il avez exaltation, nous irons au

bout du monde et nous serons unis devant Dieu, qui voit notre amour. •

Mais alors une ombre désolée sembla se dresser devant Marthe. C’était l’ombre d’un vieillard vêtu d'habits de deuil, appuyé sur une jeune fille fondant en larmes et priant Dieu... Couple triste et navré pleurant sur la honte d’un noble nom, sur le départ précipité de l’ange

du foyer, qui s’envole éperdu le jour où le déshonneur touche de son aile le toit d’une maison.

— Mon père! ma sœur! murmura-t-elle.

Le tentateur comprit qu’il ne triompherait jamais d’une semblable égide.

— Adieu donc, reprit-il, adieu pour toujours... Au large! cria-t-il au pécheur en sautant dans la barque, au large !

Alors le pauvre douanier prit dans ses bras la baronne de Ruvigny et la porta au château. Aucun des hôtes du manoir n’avait encore quitté les cuisines, où un éloquent narrateur contait une légende attachante et terrible, et nul ne soupçonna la scène désolante de la falaise. Quand les femmes de madame de Ruvigny pénétrèrent dans son appartement pour la déshabiller, elles la trouvèrent revenue à elle et couchée. Elle était pâle, mais elle était forte. Le souvenir de son père et de sa sœur avait triomphé de son amour, et il ne vint point à la pensée de ses femmes de chambre qu’elles avaient failli perdre pour jamais leur maitresse.

Le lendemain, Marthe quitta son appartement calme et résignée. Elle voulait oublier Hector, elle voulait aimer son mari et expier par une vie de vertu et d’abnégation la seule faute de sa jeunesse. La pauvre femme avait prié toute la nuit, et la prière avait versé dans son âme meurtrie un peu de ce baume consolateur qui fait oublier les douleurs en élevant l’esprit et le cœur vers le ciel. Le départ de M. de Ruvigny lui avait été d’abord

assez indifférent; maintenant elle appelait son prompt retour de tous ses vœux, et en même temps elle eût voulu savoir éloigné pour toujours ce brick qui avait dû emporter Hector.

Elle passa la journée toute seule sur la plate-forme, interrogeant au loin les solitudes de l’Océan, et frissonnant chaque fois qu’une voile blanche échancrait l’horizon. Mais la voile passait et se perdait dans le bleu du ciel, et sans nul doute le brick était loin déjà. A deux cents pieds plus bas que la plate-forme elle apercevait le douanier immobile à son poste. Ce n’était plus Martin, c’était son compagnon. Marthe attendit avec anxiété la fin de sa faction. Elle avait besoin de voir Martin, de causer avec lui comme on cause avec un ami... C’était le dernier sacrifice qu’elle faisait à son amour.

Le soir vint, le douanier se leva, un autre apparut à l’extrémité du petit sentier qui conduisait du village au poste, et vint remplacer son camarade qui s’éloigna surle-champ. Alors le cœur de Marthe battit bien fort, et elle descendit, légère comme une biche, vers le douanier, qui s’était assis et lui tournait le dos. Au bruit de ses pas. Il se retourna. Marthe jeta un cri. Ce n’était point Martin. L’homme qu’elle avait devant elle, cet homme qui portait l’uniforme des douaniers et tenait une carabine à la main, c’était Hector Lemblin.

— Vous! murmura-t-elle éperdue.

— J’ai voulu me tuer, répondit-il, et j’ai senti que je n’en aurais la force qu’après vous avoir vue une dernière fois.

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— Mon Dieul mon Dieu I murmura-t-elle, je vous avais promis cependant de l’oublier.

— Marthe, reprit Hector, j’ai troublé votre vie... Pardonnez-moi... oubliez-moi... tâchez d’être heureuse...

— Hector 1

— Oh! dit- il avec l’accent d’une froide résolution, la vie sans amour est une terre sans' soleil. Mieux vaut l’obscurité et la mort... Je me tuerai en prononçant votre nom, Marthe; je me tuerai là-bas, sur ces rochers... Cette nuit... le flot emportera mon corps et lavera la trace de mon sang... Adieu, Marthe...

— Je ne veux pas que vous mouriez, et vous ne mourrez pas... car je t’aime... murmura-t-elle d’une voix éteinte.

Un matin, le bruit d’une chaise de poste se fit entendre dans la cour du château de Ruvigny. Le général arrivait après une absence de trois semaines. C’était une de ces natures loyales et chevaleresques qui ne soupçonnent jamais le mal. Il prit sa femme dans ses bras comme il eût fait d’un enfant. Pour la première fois peut-être il éprouva un tressaillement de joie à sa vue. Marthe ne lui avait jamais paru si belle. Il s’assit auprès d’elle sur une causeuse.

— Chère enfant, lui dit-il, il y a huit jours je sollicitais ardemment ma nomination à un commandement en Afrique, et voici qu’aujourd’hui je regrette de l’avoir obtenue, car il va falloir que je vous quitte pour longtemps.

— Mon Dieu 1 fit Marthe, vous partez?

— Sous trois jours.

— Sous trois jours, murmura Marthe, c’est affreux?

— Je suis à présent de votre avis, ma chère âme; l’homme est un iusensé de toujours négliger son bonheur pour courir après cette ehiihère qu’on nomme l’ambition. Mais, que voulez-vous? il est ainsi fait, les joies du foyer ne lui suffisent pas, il oublie qu’une femme telle que vous est le paradis sur la terre, et il lui faut de la gloire, du bruit, des honneurs... La femme d’un soldat, mon entant, a une existence toute d’abnégation et de sacrifices. Je le savais en vous épousant, et j’ai eu le tort de croire, en mon égoïsme, que les sacrifices ne seraient point partagés; mais, je le vois aujourd’hui, cette séparation que l’amour de ma profession me faisait presque souhaiter va m’ètre cruelle et douloureuse; j’emporterai votre image au fond de mon cœur, et cette image sera mon talisman.

Il y avait dans ces paroles d’amour du général, dans cette voix grave et affectueuse qui partait d’un noble cœur, dans l’attitude de cet homme qui touchait presque à la première vieillesse et qui s’agenouillait devant celte femme de vingt ans, quelque chose de solennel. Marthe

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pleurait. Le général attribua ses larmes à l’affliction que lui causait son prochain départ, et il se hâta de prendre un ton plus gai : — Ma chère enfant, lui dit-il, vous avez dû vous ennuyer dans votre vieux manoir, mais rassurez-vous, votre pénitence va finir, et je ne veux pas vous condamner à passer l’hiver dans cette solitude. Tandis que j’étais à Paris, et tout en sollicitant chez les ministres, je me suis occupé de vous. J’ai fait restaurer complètement notre petit hôtel de la rue de Babyloue. Vos appartements y sont charmants, et je vous ai fait un véritable nid de colombe. Vous y serez à deux pas du baron votre père, vous pourrez le voir, lui et votre sœur, tous les jours, et je vous laisse carte blanche pour votre hiver.

Le général mit un baiser au front de Marthe et poursuivit en souriant : — Allons, séchez les pleurs de vos beaux yeux et consolez-vous d’avance du départ d’un vieux bourru de mari, qui eût été hien plus sage en donnant sa démission pour ne plus vous quitter. Est-ce qu’on pleure à vingt ans ? Quand on se nomme la baronne de Ruvigny, l’on se doit un peu au monde. Vous ouvrirez vos salons et vous recevrez les amis de nos deux familles. Votre fortune le permet. Amusez-vous, soyez belle, entourée, admirée... soyez une de ces reines du monde élégant. Et puis, acheva-t-il avec émotion, au lendemain d’un bal, quand vos petits pieds seront las de la valse, lorsqu’à vos oreilles auront cessé de bourdonner les murmures flatteurs de la foule, tandis que le jour naissant pâlira les bougies à demi consumées, songez un peu à

moi... à ce bon vieux soldat que le devoir et l’amour du pays retiennent au camp, et qui vous enverra son cœur et sa pensée à toute heure à travers l’atmosphère poudreuse du champ de bataille et les nuits étoilées de l’Atlas.

Marthe n’y tint plus, elle se jeta au cou de son mari et murmura en sanglotant : — Ah! monsieur, vous êtes noble et bon, et je prierai Dieu de m’accorder une vie assez longue pour faire la vôtre heureuse entre toutes.

En ce moment elle aimait son mari !

Le général eut le vertige. Cet homme, que les balles et le canon avaient toujours trouvé impassible, se prit à trembler comme un enfant, et, dans sa vaillante poitrine, son cœur battit comme bat le cœur d’un amoureux de vingt ans...

Ce soir-là, Martin le douanier remit au lieutenant Hector Lemblin, au moment même où le baron de Ruvigny partait pour Paris avec sa jeune femme, la lettre suivante :

« M. de Ruvigny est arrivé ce matin. Cet homme est un cœur d’or, il m’aime avec adoration ; je l’ai vu à mes genoux, baisant mes mains et me parlant d’amour. Il faut m’oublier, comme je vous oublierai, moi. Dieu m’en donnera la force. Il faut nous dire un éternel adieu... il le faut !

» Je ne vous reverrai jamais..

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