‹ Les spadassins de l'opéraChapitre 2 sur 17 · MARTHE · texte numérisé non relu

MARTHE

Trois jours après, dans le petit hùtel de la rue de Babylone, une chaise de poste était attelée et deux valets de chambre y chargeaient les malles du général. M. de Ruvigny était auprès de sa jeune femme, tenant ses deux mains dans les siennes et lui faisant de tendres adieux.

— Ah ! dit-il, il est neuf heures, et mon nouvel officier d’ordonnance se fait attendre, il me semble. A propos, j’ai oublié de vous apprendre que le capitaine de Lescot vient d’envoyer sa démission au ministre de la guerre. Pourquoi? Nul ne le sait, pas même moi. Je l’ai remplacé par un officier également distingué, capitaine depuis deux jours seulement; sa nomination est au Moniteur d’aujourd’hui... le capitaine Lemblin.

Marthe frissona et pâlit.

— Le capitaine Lemblin, continua le général, sans remarquer le trouble subit de sa femme, a déjà servi en Algérie, il parle l’arabe, et je crois qu’il me rendra d’excellents services.

Au moment où le général achevait, la cloche qui annonçait l’arrivée d’un étranger se fit entendre.

— Le voici sans doute, dit M. de Ruvigny.

Marthe sentit ses genoux se dérober sous elle, et elle adressa à Dieu la plus fervente des prières, lui demandant la force de supporter cette terrible et dernière épreuve.

Peu après la porte s’ouvrit et le capitaine entra. Il était en petite tenue d’officier d’ordonnance, les épaules couvertes du caban militaire, chaussé de grandes bottes à l’écuyère et sans épaulettes. Il était un peu pâle, mais

son visage bruni au soleil -africain ne trahissait aucune émotion, et il salua la baronne avec cette courtoisie indifférente qui s’adresse à la femme qu’on voit pour la première fois. Dieu 3ans doute avait eu pitié de Marthe, et il exauça sa prière, car, en ce moment suprême, elle fut impassible et forte et domina son émotion si parfaitement que l’œil le plus exercé n’aurait pu dire avec assurance que cet homme à qui elle rendait son salut n’était point un inconnu pour elle.

— Madame la baronne, dit le général, permettez-moi de vous présenter le capitaine Leinblin, mon officier d’ordonnance.

Hector s’inclina une seconde fois.

— Eh bienl capitaine, êtes- vous prêt? Continua le général.

— Oui, mon général.

— Vous déjeunerez avec moi lestement, car il faut que dans une heure nous soyons en voiture.

En ce moment un valet qui venait demander quelques ordres au général détourna son attention une seconde et permit à Hector de s’approcher de la baronne et de lui dire tout bas : — Pardonnez-moi, je m’éloigne de vous à jamais... Adieu, madame, vous êtes obéie.

Une heure après le général baron de Huvigny embrassait tendrement sa jeune femme, essuyait une larme furtive et montait eu voiture avec le capitaine Hector Lemblin. Puis la chaise de poste s’ébranlait et sortait au galop de la cour de l’hôtel.

Marthe avait été forte jusqu’au bout. Elle n’avait ni pâli ni tremblé pendant cette heure terrible; mais, lorsqu’elle se trouva seule enfin, alors son énergie factice l’abandonna; elle éclata en sanglots, se mit à genoux, éleva ses mains suppliantes, et sa prière fut si ardente que l’ange qui préside au repeutir laissa tomber sur elle, du haut du ciel, une larme de compassion.

Près d’un mois après les événements que nous venons de raconter, un corps d’armée français se dirigeait vers un des points les plus déserts de l’Atlas ; à la suite de ce corps marchait le général baron de Ruvigny.

Après trois nuits et trois jours de marche, cette troupe s’arrêta dans une petite vallée dont la situation permettait d’établir et de fortifier un camp. Le colonel avait ordre de ne pas aller plus loin, mais d’envoyer en avant une centaine de cavaliers chargés d’observer exactement les dispositions de l'ennemi-

Ces mesures une fois prises, le général descendit de cheval et se retira enfin dans sa tente pour s’y concerter avec son état-major sur le choix de l’officier qui devait commander le détachement. Ce choix était difficile, car il fallait trouver un homme qui eût une connaissance exacte du pays, parlât la langue arabe, ce qui étàit fort rare à

l’origine de la conquête, et fût d’une bravoure assez aventureuse pour tout risquer. Un seul officier réunissait toutes ces qualités, c était le capitaine Hector Lemblin, qui avait été prisonnier chez les Arabes pendant plusieurs mois. Le général le manda auprès de lui : — Capitaine, lui dit-il, vous allez prendre le commandement d’un escadron de chasseurs. Voici vos instructions que vous suivrez rigoureusement. Mais, quand on part pour une expédition comme celle que je vous confie, si brave qu’on soit, on peut éprouver l'impérieux besoin d’avoir une dernière fois des nouvelles des siens.

Hector tressaillit.

— Ces dépêches d’Alger m’apportent les lettres de France arrivées par le dernier paquebot. Peut-être y en a-t-il pour vous, capitaine.

— Je ne crois pas, mon général.

■ — Pourquoi ?

— Je n’ai plus que des parents éloignés.

— Comment! pas un ami... Pas une amie?

El le général ouvrit un volumineux sac de cuir, et d’une main rapide il éparpilla toutes les lettres, lisant à la liàte chaque suscription, et faisant ainsi la besogne d’un vaguemestre.

— Tenez, dit-il tout à coup, vous vous trompiez, capitaine...

Et il tendit à Hector une lettre dont l’écriture ronde et tremblante lui était inconnue. Hector fut persuadé d’abord de n'avoir jamais vu cette écriture, mais il tressaillit

et fut en proie soudain à un de ces pressentiments mystérieux dont la cause demeurera éternellement inexplicable. Avec cet instinct du cœur qui n’abandonne jamais ceux qui aiment, le capitaine avait deviné que cette lettre venait de Marthe. Et telle était la puissance de concentration que cet homme avait sur lui-même, qu’il prit la lettre sans l’ouvrir et répondit au général avec insouciance : — Je sais ce que c’est.

Le capitaine s’inclina et passa dans la tente voisine. Alors, devenu pâle et frissonnant, Hector, jusque-là impassible, ouvrit cette lettre d’une main fébrile. Son cœur ne l’avait point trompé, c’était une lettre de Marthe, qui avait habilement déguisé son écriture. Palpitant et la sueur au front, le capitaine lut les lignes suivantes tracées d’une main tremblante et qui avait dù obéir à une terrible émotion :

« Hector, si vous ne me sauvez sur l’heure, je suis perdue. C’est la honte, le désespoir... la mort de mon vieux père... le déshonneur de ma sœur... le mépris du monde... l’enfer! Hector! Hector! par pitié... au nom de Dieu, au nom de votre mère, sauvez-moi ! Je suis à demi folle de terreur, et je ne sais comment vous dire ce qui s’est passé là... il y a vingt-quatre heures.

» — Écoutez-moi, Hector. Hier, j’étais agenouillée et je priais Dieu comme je le prie tous les jours... Je priais pour lui... je priais pour vous, et je demandais au ciel la grâce d’effacer mon souvenir de votre cœur... Un homme

se présenta. Il voulait me parler sur-le-champ. Je ne l’ai 7

vais jamais vu; son aspect me parut repoussant. Il était vêtu avec décence, il avait les manières du monde et il me salua avec respect... Et pourtant j’eus froid au cœur en le regardant, et il me sembla voir un reptile.

» — Que voulez-vous, monsieur? lui demandai-je avec effroi.

» — Une demi-heure d’entretien avec vous, madame.

» — Mais je ne vous connais pas...

» — Moi non plus, madame, mais vous connaissez sans doute cette écriture.

» Et cet homme mit sous mes yeux ma lettre, la seule que je vous aie écrite, cette lettre trempée de mes larmes, dans laquelle je vous demandais à genoux de m’oublier; et tandis que je le regardais avec égarement, me demandant si je n’étais pas le jouet d’un horrible rêve, il ajouta :

» Cette lettre, madame, le capitaine Lemblin ne l’a poiut emportée avec lui, car il pourrait être tué : il l’a soigneusement enfermée dans uuc cassette laissée par lui rue de la Victoire, et c’est dans cette cassette, dont on a forcé la triple serrure, qu’elle a été volée.

» J’écoutais cet homme comme un condamné doit écouter son arrêt de mort, et je ne trouvais ni un mot, ni un geste... j’avais l’immobilité d’une statue.

» — Madame, continua-t-il, Paris est la ville aux cent mille industries, moi je suis trouveur de lettres compromettantes. La profession est assez luerajiçe.

» Je devinai cet homme, et je crus qu’il voulait me vendre cette lettre pour quelque somme misérable. Je

DE L’OPÉRA Ht

pris sur la cheminée une bourse pleine d’or et je la lui jetai.

» Il se mit à rire, et son rire m’arracha un cri d’épouvante. — Madame la baronne plaisante sans doute, me dit-il avec calme. Une lettre pareille a une valeur incalculable.

» — Incalculable ! exclamai-je au comble de la stup eur .

» — Bien certainement, poursuivit-il avec un sang-froid féroce, le général baron de Ruvigny la payerait cette somme, mais elle coûtera moins cher à madame la baronne. i

» Alors cet homme a murmuré un chiffre à mon oreille... un chiffre exorbitant. Hector... un chiffre que je n’ose écrire... Où prendre cet argent? J’ai cru qu’il était fou.

» — Je sais bien, me dit-il, que le denier est rond et qu’on ne le trouve pas du soir au lendemaiu, mais j’attendrai... madame la baronne a quinze jours entiers devant elle. C’est aujourd’hui le 10 du mois. J’aurai l’honneur de me présenter chez madame la baronne le 25, à midi précis.

» Si, à cette date, madame la baronne n’avait pu réunir cette somme, un de mes associés partirait le soir même pour l’Algérie, où il négocierait cette affaire avec le général baron de Ruvigny lui-même.

» Et cet homme m’a laissée folle, désespérée, Hector, et ce n’a été que longtemps après son départ que j’ai pu envisager mon horrible situation.

» Où prendre cette somme? ù qui la demander? J’ai vingt-cinq mille francs de diamants une dizaine de mille francs qui restent de la pension trimestrielle que me fait le général... Sous quel prétexte en emprunter? Il me faudrait l’autorisation de mon mari... et je ne l’ai pas... Mon père est parti pour Bellevue il y a deux jours. Et puis comment lui dire : J’ai besoin de cent mille francs! Il n’y a que vous, Hector, qui puissiez me sauver... Venez,

accourez... ne perdez pas une heure... Cet homme tien-

dra parole.

» Ma tète s’égare... Hector, Hector, si vous n’accourez, je suis perdue ! Et mon père me maudira!... »

Là s’arrêtait la lettre de madame de Ruvigny, et celte lettre portait encore l’empreinte des larmes brûlantes dont elle l’avait arrosée.

Le capitaine demeura foudroyé et il se demanda, lui aussi, s’il n’était pas le jouet d’un horrible rêve. Mais cette lettre était là... il la tenait dans ses mains crispées et il la relisait...

— Oh ! s’écria-t-il enfin, je la sauverai !

11 regarda la date de la lettre. Elle avait mis huit jours de Paris au camp. Le capitaine n’en avait plus que sept devant lui. Sept jours pour arriver à Paris, sept jours pour trouver cent mille francs!

11 était à vingt-cinq lieues de tout port; il fallait trois jours pour arriver à Marseille, deux pour aller de Marseille à Paris.

— J’arriverai! murmura -t-il, il faut que j’arrive à temps.

Mais alors Hector Lemblin se souvint qu’il n’avait pas le droit de partir sans demander un congé, et il comprit que, ce congé, le général ne le lui accorderait pas, à l’heure même d’une expédition, à la veille d’une bataille.

C’était à en devenir fou sur l’heure. En ce moment un cheval piaffait à l’entrée de la tente, c’était celui qu’il devait monter dans cette expédition dont il avait le commandement... et l’heure était venue, il fallait obéir au devoir, il fallait partir.

— Eh bien! murmura-t-il, je déserterai!

, A ce mot terrible de désertion, le capitaine frissonna malgré lui. Déserter ! c’est-à-dire abandonner son poste comme un lâche, tourner le dos à l’ennemi, déshonorer ses épaulettes, couvrir d’une tache indélébile, d’un stigmate éternel, cette vie de loyauté et de bravoure qui avait reçu le baptême du feu ; mourir de la mort des traîtres après avoir subi le supplice sans nom de la dégradation... Il fallait que le capitaine se déshonorât ou qu’il laissât arriver cette lettre fatale qui serait l’arrêt de mort de Marthe de Chastenay.

— Qu’importe mon déshonneur, se dit-il avec toute l’exaltation de l’amour, qu’importe que je meure delà mort des traîtres, si elle doit être sauvée!

XIY

Dix minutes après, Hector Lemblin était à cheval et sortait du camp à la tète de l’escadron qu’il commandait. Il était nuit close, une de ces nuits africaines, splendides et sombres à la fois, scintillantes d’étoiles et sans lune, où l’on ne voit plus à une faible distance sur la terre, alors que le ciel est lumineux. La petite troupe s’engagea dans une vallée qui débouchait, après mille détours, dans une plaine immense. Pour fuir, le capitaine ne devait point attendre que la colonne eut atteint cette plaine. L’escadron chevauchait sur un rang de deux hommes, un lieutenant en tète. Hector était placé au dernier rang, côte-à-côte avec un sous-officier qui avait servi sous ses ordres, et un an auparavant, l’avait vu tomber percé de coups sur le champ de bataille. Tout à coup, au moment où la vallée formait un coude brusque derrière lequel tout l’escadron venait de disparaitre, une inspiration traversa le cerveau d’Hector :

— Le soldat qui chevauche à côté de moi, se dit-il, dort déjà sur sa selle; moi, je vais me laisser glisser de la mienne à terre. Mon cheval, comme tous les chevaux de cavalerie, continuera à marcher à côté du sien, peu soucieux de sentir les arçons vides. Quand le soldat s’é-

veillera, il donnera l’alarme et avouera qu’il s’est endormi. Alors on supposera que j’ai été saisi par le froid et que je suis tombé évanoui sur le bord du chemin, et l’on enverra à ma recherche. Et l’on ne me retrouvera plus, mais on croira que les Arabes m’ont assassiné et ont jeté mon corps dans une broussaille.

Et Hector se laissa glisser à terre, et il arriva ce qu’il avait prévu : sou cheval continua sa route côte-à-côte avec le cheval du soldat. Le capitaine avait, on le sait, une connaissance parfaite du pays. Il savait qu’à trois lieues de là, dans les montagnes, il trouverait une tribu d’Arabes nomades campée auprès d’uue fontaine, et il se dirigea vers leur douar, à pied, se glissant de broussaille en broussaille et s’arrêtant au moindre bruit. Ce n’étaient plus les Arabes qu’il redoutait, mais bien un soldat français qui eût pu le rencontrer. Au point du jour, il atteignit le douar. Un Arabe eu sentinelle le coucha eu joue :

— Arrête! lui cria-t-il en langue arabe, je suis un ami et je suis seul.

L’Arabe abaissa le canon de son fusil et le capitaine jpta son sabre. Cette démonstration était suffisante pour lui permettre d’arriver au douar sans recevoir une balle en pleine poitrine.

Hector savait qu’un homme est sacré pour un Arabe du moment où il a le pied dans sa tente. Il pénétra donc dans celle du chef de la tribu, qu’il trouva fourbissant ses armes, et il lui dit :

— Je viens me mettre à ta discrétion et j’ai foi en toi.

— Parle, répondit le chef. Si tuas faim, voilà du couscouss ; si tu as soif, voilà du lait de chèvre.

L’Arabe est d’une grande loyauté chaque fois qu’on s’adresse à son imagination et à son cœur.

— J’ai un plus grand service à te demander, lui dit Hector. Il faut que tu me procures le moyen d’aller fermer les yeux de mon père qui se meurt en appelant son fils.

— Où est ton père?

— En France.

— Alors pourquoi n’as-tu pas pris la route ordinaire et ne t’es-tu pas adressé aux tiens?

— Parce que mon chef, dit Hector, m’a refusé la permission de quitter mes compagnons d’armes. Il me faut un cheval, un burnous comme en portent les tiens. Je te payerai tout cela.

Hector avait sur lui deux cents louis renfermés dans une ceinture de cuir. Il en donna dix au chef arabe ébloui et lui acheta un cheval et un costume d’indigène. Deux jours après, le capitaine Hector Lemblin, déguisé en Arabe soumis, arrivait au petit port de Bougie et s’embarquait sur une felouque maltaise allant à Marseille. Mais les vents étaient contraires, la felouque était mauvaise voilière, une tempête retarda sa marche, et ce ne fut que le 23 au soir qu’elle entra dans le port de Marseille. C’était un jour de perdu. Il était impossible de franchir en vingt-quatre heures les deux cents lieues qui le séparaient encore de Paris. Mais il espéra que le misé-

rable possesseur de la terrible lettre attendrait un jour de plus, et dans ce cas, il avait le temps d’arriver, il repartit, et cinquante heures après il entrait rue Babylone chez la baronne...

Il était dix heures du soir, et c’était le 25 du mois. Marthe était seule, couchée sur un canapé, et dans une prostation terrible qui lui permit à peine de reconnaître Hector lorsqu’il parut à ses yeux.

— Me voilai s’écria-t-il; Marthe, vous êtes sauvée!

Elle secoua la tète avec un calme qui épouvanta le capitaine.

— Non, dit-elle, il est trop tard ! je suis perdue !

— Trop tard !

Et ces mots s’échappèrent de la gorge d’Hector comme un rugissement.

— Oui, reprit-elle, il est trop tard... il est venu... Ce matin... je vous attendais encore... Je l’ai supplié, cet homme... je me suis mise à ses genoux... j’ai prisses mains... Comprenez-vous, Hector? moi, prendre les mains de ce misérable... 11 a été inflexible... Il a été inflexible! Adieu, madame, m’a-t-il dit... Adieu, je pars pour Alger dans une heure. « Alors, acheva Marthe mourante, je suis devenue folle ! »

Un éclair de fureur jaillit des yeux du capitaine.

— Eh bien ! s’écria-t-il, je le rattraperai en route, Dieu me donnera des ailes... et, s’il arrivait avant moi, j’aurais le temps de le tuer avant qu’il remette la fatale let-

tre... Oh! je le reeonuaitrai rien qu’à le voir, cet homme que je u’ai jamais vul

Et le capitaine laissa Marthe sans avoir même songé à lui serrer la main, et il sortit ivre de fureur. Il avait renvoyé sa chaise de poste pour pénétrer dans l’hôtel comme un simple visiteur, et il fut obligé de s’en aller à pied jusqu’au quai.

A dix heures du soir, la rue de Babylone est dé» sorte et sombre. Hector se prit à courir, et tout en courant il réfléchit, avec ce calme subit qui naît de la surexcitation des facultés mentales, à son horrible situation.

Il lui fallait retourner en Afrique sur-le-champ, rejoindre le général qui, à cette heure, le tenait infailliblement pour déserteur, empêcher qu’un inconnu arrivât jusqu’à lui, en admettant que cet inconnu n’eùt pas fait plus grande diligence que lui-même, — et, dans ce dernier et terrrible cas, n”était-ce point la mort sans profit pour Marthe qu’il allait chercher?

Tout à coup Hector heurta violemment un homme qui marchait en sens inverse et rasait le mur.

— Imbécile ! dit brutalement le passant.

— Imbécile vous-même! répondit Hector furieux.

Mais le passant lui saisit le bras et lui dit : — Vous

m’insultez, monsieur!

— C’est possiblelmais laissez-moi. Je u’ai pas le temps, je suis pressé.

— Monsieur, répliqua froidement l'inconnu, vous m’a-

vez heurté et vous aurez bien le temps de me faire des excuses.

— - Des excuses!

— Ou je vous tiens pour un lâche !

Et le passant serrait avec violence le bras d’Hector.

— Monsieur, dit le capitaine, laissez-moi, et si j’en avais le temps, je vous corrigerais de votre insolence.

— Ah! ricana l’inconnu, vous le prenez sur ce ton! eh bien! en ce cas, je vous tiens pour un lâche jusqu’à ce que vous m’ayez rendu raison. Moi aussi je suis militaire.

Hector frissonna. Se battre, c’était perdre un tempB qui ne lui appartenait plus, s’exposer à être tué... et alors qui sauverait Marthe? Il prit à son tour le bras du passant, l’entraîna sous un réverbère et lui dit : — Monsieur, regardez-moi eu face. Ai-je l’air d’un lâche?

— Non.

— Cependant je ne puis me battre avec vous.

— Ah ! ah ! et pourquoi?

— Ma vie n’est plus à moi.

— A qui donc est-elle?

— A une femme que j’aime.

— Monsieur est marié? — ricana le passant.

Hector regardait, lui aussi, son agresseur, et il tressaillit en voyant un homme déjà mûr, au sourire froid et railleur, à l'œil étincelant. Cet homme était, vôtu de . noir, et de sa boutonnière sortait la rosette d’officier de la Légion d’honneur.

— Monsieur, dit-il, me donneriez-vous votre parole que rien de ce que je vais vous dire ne sortira jamais de votre bouche? A ce prix seul je puis vous prouver que je ne suis point un lâche et vous expliquer pourquoi il m’est impossible de me battre.

— Je vous la donne, parlez.

— Votre nom, monsieur?

— Le colonel Léon, officier démissionnaire.

— Eh bien! monsieur, dit Hector, je sors de chez une femme dont j’ai été aimé. Une lettre de cette femme qui m’était adressée est tombée aux mains d’un misérable qui a voulu la lui vendre une somme énorme. Elle a demandé un délai et m’a écrit. Cette lettre m’est arrivée en Afrique, en pleine expédition, à la veille d’une bataille. J’ai déserté, déshonoré mes épaulettes, franchi une distance de cinq cents lieues sans m’arrêter, et je suis arrivé trop tard. Le délai était expiré depuis quelques heures, et je vais repartir sur -le-champ pour rejoindre le misérable qui porte la lettre au mari de cette femme.

Le colonel avait écouté froidement le récit d’Hector.

— Monsieur, lui dit-il, vous n'arriverez pas à temps, vous êtes déjà porté comme déserteur, et, en admettant que vous ne soyez point arrêté en France, vous le serez en mettant le pied sur la terre d’Afrique.

Hector frissonna.

— Donc la lettre arrivera. Cependant vous avez bien fait de me heurter d’abord et de me confier ensuite votre . secret.

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— Pourquoi?

— Parce que je puis vous sauver, vous et elle.

L’accent du colonel était calme et annonçait une conviction profonde.

— Vous! s’écria Hector. Qui donc êtes-vous?

— Je vous l’ai dit : ou me nomme le colonel Léon, voilà tout.

— Mais ce que vous me promettez est impossible !

— Si vous voulez vous assurer du contraire, je suis à vos ordres.

— Parlez donc, alors!

Le colonel tira sa montre : — Il est près de onze heures, dit-il; retournez chez la personne que vous venez de quitter et dites-lui qu’elle est sauvée. Puis, à minuit, soyez au bal de l’Opéra, en domino, avec un nœud de rubans

verts sur l’épaule. Là vous saurez comment je puis tenir

ma promesse.

— Monsieur, murmura Hector frissonnant, savez-vous que vous commettriez la lâcheté la plus inouïe en vous raillant de moi ?

Le moment était solennel, le visage du colonel grave et digne.

Hector demeura convaincu.

Ce fut à la suite de cette rencontre que le capitaine Hector Lemblin se trouva au bal de l’Opéra en domino avec un nœud de rubans verts sur l’épaule, et qu’il assista à la réunion des compagnons de l’épée, où il prêta entre les mains du colonel Léon le serment qui le liait, à la vie à la mort, aux terribles statuts de l’association.

Maintenant, pour suivre les événements de cette histoire, il nous faut nous transporter eu Afrique un mois plus tard.

La nuit descendait des hauteurs de l’Atlas sur ce sol africain où déjà tant de noble sang avait été répandu ; les sentinelles et les vedettes avaient repris leur poste nocturne, les soldats donnaient tout vêtus sous la tente, et le plus profond silence régnait dans le camp. Le général était seul; il était seul et triste, le front pensif et incliné sur sa poitrine, assis devant une table sur laquelle était déroulée une carte de sa campagne récemment dressée parle génie. Mais ses yeux avaient depuis longtemps cessé de la voir; la pensée du général, abandonnant la terre d’Afrique, s’était laissé emporter, sur l’aile du rêve, au delà des mers, là où se déroulait l’horizon brumeux de la

patrie. À cette heure, les yeux demi-clos dans cette pénombre de la tente à peine éclairée, M. de Ruvigny se transportait mentalement en France et semblait y récapituler les trois derniers mois de son existence avec une amère volupté.

D’abord, le vieux soldat revoyait en Bourgogne, à Bellevue, ce joli petit castel bâti à mi-côte sur le bord de l’Yonne ; là il était assis entre un vieillard et une jeune fille, et la jeune fille lui souriait de ce sourire mélancolique qui gagne les cœurs, et son àme, endurcie aux âpres émotions de la guerre, tressaillait d’une émotion inconnue.

. Puis la pensée du général, franchissant l’espace, s’arrêta en Normandie, dans ce manoir sombre et triste, perdu au bord des falaises, entre la mer infinie et ces vastes plaines monotones où poussent des pommiers sous un ciel toujours nuageux et grisâtre.

Là il revoyait la jeune fille, toujours mélancolique, toujours rêveuse, et il attribuait cette tristesse et cette rêverie à ces premiers chagrins de la femme pour qui un mari remplace tout à coup les visages depuis longtemps aimés de la famille.

Et le général se souvenait cependant qu’il l’avait vue pâlir d’émotion lorsqu’il, lui annonça son prochain départ, et à ce souvenir son cœur battait à rompre.

Puis encore, abandonnant le sol de la Neustrie brumeuse, M. de Ruvigny se reportait alors à Paris, à Paris, la ville du tourbillon, des plaisirs, la Babylone moderne

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où les plus saintes choses trouvent des insulteurs ; à Paris, le géant de boue et d’airain où lg vice et la vertu se coudoient sans relâche et où la séduction emprunte des formes infinies.

Le général voyait le petit hôtel qu’il avait restauré, meublé, orné tout exprès pour sa jeune femme, ainsi que l’alcyon se dépouille parfois de son plumage pour construire le nid de sa blanche fiancée ; et il frémissait, agité d’un trouble inconnu. Cet hôtel était illuminé pour une fête ; dans la cour se pressaient des équipages armoriés et un monde de laquais ; au premier étage, la foule élégante dansait, peuple choisi, vêtu de velours et de soie, dont Marthe était la reine. Et, comme toute reine a une cour, le général voyait papillonner autour d'elle un essaim de jeunes gens au langage emmiellé de mille flatteries, loups affamés rôdant autour de la maison qui gardait l’honneur du soldat. Et alors il lui montait un flot de sang au cœur, et cet homme, qui s’était battu tout le jour, qui avait passé la journée à cheval et qui se mourait de solitude, aurait voulu franchir l’espace et pénétrer chez sa femme. Le général était jaloux, non qu’il doutât de la vertu de Marthe, mais parce qu’il avait quarante-cinq ans et qu’elle en comptait dix-neuf à peine.

Le baron de Flars-Ruvigny s’était pris à aimer sa jeune femme comme aiment ces hommes dont le cerveau s’est échauffé longtemps au soleil des tropiques, dont le cœur longtemps vierge ne s’éprit jusqu’alors que de gloire et qui songent à s’agenouiller caressants et soumis, eux les

DE L’OPÉRA ifô

rudes et les forts, devant une petite fille frêle et blonde comme un rêve.

Un léger bruit se fît à l’entrée de la tente, et M. de Ruvigny leva la tête.

— Général... dit un jeune officier en saluant.

— Eh bien ! qu’y a-t-il ? répondit brusquement lluvigny.

— Un peloton de chasseurs s’est emparé d’un douar et y a fait quelques prisonniers.

— Très-bien! où sont-ils?

— Au camp, mon général. Mais ceci est de peu d’importance. Un des Arabes prisonniers s’est mis à causer en route avec le lieutenant qui commandait le peloton et qui sait assez bien l’arabe, et il lui a donné un renseignement fort singulier et qui parait se rattacher à la mystérieuse disparition du capitaine Lemblin.

A ce nom M . de Ruvigny tressaillit.

— Comment ! dit-il, cet Arabe saurait ce qu’est devenu ce malheureux capitaine ?

— Oui , mon général , selon toute apparence , du moins.

— Le capitaine était un officier d’élite, poursuivit le général; les hommes qu’il commandait l’ont vu fermer la marche à l’entrée du défilé où sa troupe s’était engagée. Le cavalier qui marchait à côté de lui s’est endormi, et, quand il s’est éveillé, le capitaine n’était plus là et la selle de son cheval était vide, car le cheval n’avait point quitté le rang. Qu’est-il devenu? S’est-il endormi pour

topaber derrière quelques broussailles où les Arabes Tout massacré ?

L’aide de camp regarda le géuéral.

— Voyous, dit M. de Ruvigny, devenant attentif, qu’avez-vous à m’apprendre ?

— Si l’on s’en rapporte aux dates données par l’Arabe, un officier français s’est présenté au douar dont cet Arabe était le chef. L’officier était seul, à pied, et paraissait exténué de fatigue. Il a invoqué l’hospitalité arabe, se plaçant sous la sauvegarde du chef, puis il lui a demandé des vêtements qu’il a payés, et, à l’aide de ce déguisement, il a continué sou chemin vers la mer. L’Arabe prétend qu’il s’est embarqué pour la France.

— C’est impossible ! s’écria le général.

L’aide de camp se tut.

— Envoyez-moi cet Arabe, continua M. de Ruvigny.

L’aide de camp s’inclina, et il s’apprêtait, à obéir , lorsqu’un nouveau personnage parut sur le seuil de la tente.

C’était un homme de trente-cinq ans environ, portant tonte sa barbe et revêtu d’un uniforme de fantaisie adopté en Afrique par les touristes qu’une mission scientifique attachait momentanément à l’armée.

— Pardon, mon général, dit cet homme en saluant militairement.

M. de Ruvigny rendit le salut, lui fit signe d’entrer et le considéra avec une sorte de curiosité. Il ne l’avait jamais vu.

— Que désirez-vous, monsieur ? lui dit-il.

— Mon général, répondit l’inconnu, je puis vous donner des nouvelles du capitaine Lemblin.

Le général fît un soubresaut.

— Encore ! dit- il. Alors vous allez démentir un bruit calomniateur, n’est-ce pas? Dites-moi qu’il est mort... que les Arabes l’ont assassiné... dites-moi enfin, monsieur, que le capitaine n’a pu déserter.

— Mon général, dit l’inconnu, voulez-vous m’accorder un entr etien seul à seul ?

M. de Ruvigny fit un signe, l’aide de camp sortit, recommandant au factionnaire placé à l’entrée de la tente de n’y laisser entrer personne.

Alors l’inconnu s’assit avec une familiarité qui blessa le général, et un de ces sourires où se trahit l’importance qu'un homme est sûr d’avoir, glissa sur ses lèvres.

— Général, les confidences que j’ai à vous faire sont d’une telle gravité, que je suis obligé de vous demander votre parole d’honneur.

— A quel propos ? interrogea le général.

— Vous me renverrez sain et sauf quoi qu’il arrive.

— Je vous en donne ma parole, répondit le général, qui fronçait le sourcil malgré lui et se demandait quelle infamie cet homme lui allait apprendre,

— Bien 1 dit l’inconnu.

Et il prit la pose d’un narrateur qui cherche ses aises et continua : — Le capitaine Lemblin n’est pas mort, général.

— Que dites-vous, monsieur ?

— Le capitaine a déserté.

— C’est impossible.

— Rien n’est plus vrai, général.

— Monsieur, il me faut une preuve...

— Vous l’aurez, général, si vous voulez m’écouter.

— Parlez, monsieur.

— Le capitaine a déserté, parce qu’un motif impérieux l’appelait en France et que ses heures étaient comptées.

Une profonde surprise à ces derniers mots s’était manifestée sur le visage de M. de Ruvigny.

— Hector Lemblin, continua l’inconnu, avait laissé en France une de ces affections qui dominent la vie entière d’un homme, et pour lesquelles on sacrifie tout, devoir, famille, patrie.

— Après, monsieur 1 fit le général agité d’un vague pressentiment.

— Cette femme s’est trouvée en péril, elle a écrit au capitaine.

— Ah! fit M. de Iluvigny, qu’un souvenir assiégea soudain... une lettre arrivée au camp une heure avant son départ.

— Précisément.

— Je comprends à présent cette fuite, monsieur. Mais d’où savez-vous cela? Êtes-vous un ami du capitaine et venez-vous vous adresser à ma loyauté pour essayer de le sauver du triste sort qui l’attend ?

L’inconnu hocha la tète et le général tressaillit eu voyant errer sur ses lèvres un sourire railleur : — Mon-

sieur, (lit-il, le capitaine Lemblin m’a fait snbir une de ces injures que des torrents de sang sont impuissants à laver, et je me suis juré de faire de son honneur ce qu’il avait fait du mien. Vous voyez donc bien que je ne veux pas le sauver.

— Que voulez-vous donc alors? fit le général, dont le front irrité se plissa.

— Peu m’importe, général, l’opinion que vous aurez de moi : je me venge.

— Après? fit sèchement M. de Ruvigny.

— J’avais calculé, poursuivit froidement l’inconnu, que si la femme qu’il aimait l’appelait à son secours, il quitterait tout... et je suis parvenu à soustraire à mon ennemi la seule lettre que cette femme imprudente lui ait écrite.

— Infamie! murmura le général.

— Je me venge, répondit le narrateur avec calme.

Le général attacha un regard chargé de mépris sur son interlocuteur.

— Monsieur, lui dit-il, vous avez sagement fait en me demandant tout à l’heure ma parole que je vous renverrais d’ici sain et sauf.

L'inconnu haussa les épaules.

— Car, dit le général avec un dédain glacial, je vous aurais fait fusiller sur-le-champ dans un coin du camp.

L’inconnu sourit en homme à qui les menaces sont indifférentes et qui les a même prévues.

— Mais, reprit le général, ce que je ne comprends pas, c’est que vous veniez me raconter cette histoire, à moi !

— Peut-être vous intéresse-t-elle?

— Oh ! médiocrement... je vous jure.

Cependant M. de Ruvigny éprouva comme un frisson de peur, lui, l’aventureux et le brave 1 en voyant cet homme le regarder fixement et lui dire : — Vrai? vous croyez que l’histoire du capitaine Lembün ne vous intéresse pas ?

— Monsieur !

— Général, vous connaissez le mari.

— Moi?

Et dans ce seul mot arraché par l’étonnement, il y eut comme une menace.

— Je vous l’ai dit, continua froidement l’inconnu, vous connaissez le mari, vous le connaissez très-intimement, et, puisque je dois lui remettre la lettre...

— Eh bien 1 s’écria M. de Ruvigny avec une impatience fébrile, adressez-vous à lui.

— C’est ce que je fais, articula lentement l’inconnu.

Jamais les éclats de la foudre déchirant les nues, jamais un tremblement de terre ébranlant convulsivement le monde, jamais le Vésuve engloutissant deux villes sous des flots de lave ardente, n’eussent produit chez le général une sensation pareille à celle qu’il éprouva en entendant résonner ces cinq mots à son oreille :

« C'est ce que je fais , » avait dit l’inconnu.

Il était donc le mari.

Un moment il leva sur cet homme un regard hébété et privé d’intelligence, un moment il se crut le jouet d’un

rêve et regarda son interlocuteur comme un de ces personnages fantastiques, compagnons du [cauchemar, qui s’asseoient la nuit à notre chevet et agitent notre sommeil.

Puis tout à coup il s’échappa comme un rugissement du fond de sa large poitrine, un éclair jaillit de ses yeux, et le général, se levant, saisit un pistolet, l’arma et le dirigea vers le front de l’inconnu.

— Monsieur, lui dit-il avec un calme à épouvanter les plus braves, je crois que je vais mentir fl l’honneur et fouler aux pieds le serment que je vous ai fait tout à l’heure; je crois que je vais vous tuer...

L’inconnu ne sourcilla point; il prit dans sa poche un portefeuille, dans ce portefeuille une lettre, et la mit ftoidement sous les yeux du général. M. deRuvigny laissa échapper son pistolet qui tomba sur le sol, et jeta un regard avide sur l’écriture.

11 jeta un cri rauque et profond, un cri de bète fauve qui ne trouve plus ses petits laissés le matin dans son autre, ce cri du naufragé que la lame va briser aux pointes d’un récif.

Et puis il lut cette lettre attentivement, avec un recueillement sinistre, semblant en épeler chaque mot. Il la lut d’un bout à l’autre, jusqu’à la signature, car l’imprudente jeune femme avait écrit son nom de Marthe tout au long, puis il lut l’adresse, cette adresse correcte et nette, adhérente à la lettre, preuve irrécusable que cette lettre était bien destinée au capitaine Hector Lemblin.

Alors M. deRuvigny eut le vertige. 11 se leva et se promena comme un tigre dans sa cage, enfonçant ses ongles crispés dans sa poitrine, le visage inondé d’une sueur glacée, les lèvres serrées convulsivement, les cheveux hérissés. Puis tout à coup il se tourna vers cet homme qui venait de laisser tomber la foudre sur sa tète, l’étreignit d’un regard brûlant de mépris et de haine, et, du geste, lui montrant la porte de la tente : — Sors ! lui dit-il, sors, misérable 1

Cet homme au coeur d’acier que ses soldats surnommaient le lion tomba aloi-s sur ses genoux, comme le condamné qui attend la mort ; deux ruisseaux de larmes jaillirent de ses yeux, et il murmura d’une voix étouffée : — Obi Marthe... Maidhe... vous que j’aimais tant!...

[ Oh ! les trois mortelles journées que celles qui s’écoulèrent alors pour le général, sur le pont de ce navire où, immobile, tourné vers l’horizon qui lui cachait la France, il promena son regard morne et désolé sur l’immensité des mers... Ce qu’il endura de tortures inouïes pendant ces trois jours d’inaction forcée, replié eu lui-mème, essayant de sourire aux indifférents qui l’entouraient de leur respect, et ne pouvant éloigner une heure de son

DE L’OPÉItA 133

cerveau et de son cœur la pensée brûlante qui l’étreignait : ce qu’il souffrit est impossible à redire.

Cette vie à venir était désormais désolée et morne comme cette mer immense vers laquelle glissait le navire qu’il montait.

Un moment M. le baron de Ruvigny se repentit d’avoir quitté l’Afrique, où il eût pu se faire tuer à la première rencontre. Mais bientôt une pensée de vengeance domina celle-là : — 11 me faut la vie de cet homme I se dit-il.

Et, sous l’empire de ce désir ardent, M. de Ruvigny compta anxieusement les heures, les minutes, les secondes, durant cette mortelle traversée, et il espéra que le Nestor, — c’était le nom du navire, — entrerait dans le port de Marseille assez tôt pour qu’il lui fût possible de retirer ses passeports que, suivant l’usage, le capitaine doit envoyer, en jetant l’ancre, au commissariat de l’hôtel de ville, et repartir sur-le-champ ensuite.

Le général s’était trompé dans ses prévisions. Le Nestor arriva à Marseille un dimanche, jour où toutes les administrations sont fermées, et force lui fut de se résigner à ne partir pour Paris que le lendemain au matin. Il fit donc transporter son bagage à l’hôtel des Empereurs, le plus confortable de Marseille, et jeta un cri de surpris!; en se voyant aborder sur le seuil même par un visage de connaissance. C’était un homme de trente-cinq ans, vêtu en voyageur, et qui tendit la main au général.

— Comment! dit-il, c’est vous, cher baron?

— Le chevalier d’Asti? fit le général.

— Lui-mèrae, répondit le chevalier en s’inclinant.

Le chevalier, on s’en souvient, avait assisté au premier rendez-vous des sept compagnons de l’épée, et il faisait partie de la mystérieuse et terrible association. Le chevalier d’Asti et le général s’étaient beaucoup connus à Paris et en Nivernais, au temps où le premier voyait encore son parent, le marquis Flars-Montgory, lequel était voisin de terre d’un oncle du chevalier chez qui celui-ci avait passé son enfance. Dans l’état de prostration morale où se trouvait le général, il accueillit comme un bonheur sa rencontre avec le chevalier. Il allait donc pouvoir tromper sa douleur en échangeant quelques mots avec une de ces connaissances qui deviennent presque des amis quand on est loin de Paris.

— Où allez-vous? lui demanda-t-il.

— A Paris, général.

— D’où venez-vous donc?

— D’Italie.

Le général éprouva une sorte de satisfaction douloureuse en pensant que le chevalier ignorait peut-être son mariage, car il lui semblait que l’œil le plus indifférent allait lire son déshonneur écrit en lettres livides sur son front. Et, en effet, le chevalier eut la discrétion de ne point questionner M. de Ruvigny sur le motif qui le ramenait à Paris.

— Quand repartez-vous? lui demanda le général.

— Demain au matin, dans ma chaise de poste.

M. de Ruvigny tressaillit d’aise.

— Eh bien! dit-il, vous me donnerez une place jusqu’à Paris?

Le général avait horreur de l’isolement, car il sentait qu’il serait devenu fou de douleur, si la traversée d’Alger à Marseille eut duré huit jours, et il comptait comme un bonheur inespéré cette faveur du hasard qui lui donnait un compagnon de voyage jusqu’à Paris.

Le chevalier d’Asti et le général dînèrent ensemble. En dépit de ses habitudes aristocratiques, M. de Ruvigny essaya de chercher un oubli momentané au fond d’un verre à champagne, et il y réussit à moitié.

D’ailleurs, le chevalier était gai, railleur, sceptique, et, au contact de son esprit à double tranchant, le cœur le plus ulcéré puisait une certaine philosophie, au moins pour quelques secondes.

Que faire d’une longue soirée en province? Cette question ainsi posée, M. d’Asti proposa au général de l’emmener au spectacle. On donnait ce soir-là Semiramide, avec des artistes italiens. Le général se laissa entraîner.

— J’ai fait retenir d’avance deux places à l’orchestre, assura le chevalier, pensant bien que vous m’accompagneriez. En parlant ainsi, le chevalier prit son chapeau et donna familièrement le bras au général, qu’il entraîna au grand théâtre.

Sur le trottoir, devant l’hôtel, un domestique avait mystérieusement salué. M. d’Asti, lequel se pencha rapidement à son oreille.

— Au grand théâtre, murmura-t-il.

Tandis que le général et son guide descendaient cette longue rue, l’orgueil des Marseillais, le domestique la remonta en sens inverse et disparut bientôt à l’angle du cours Saint -Louis.

M. de Ruvigny s’en allait en trébuchant sous le poids de sa douleur ; il entra au spectacle et y gagna les places x-cservées de ce pas inégal et brusque d’un homme à qui les choses extérieures sont indifférentes et qu’étreint une préoccupation violente, et il promena sur la salle qui était comble, et sur la scène où en ce moment apparaissait presque toute la troupe, ce regard morne et sans rayon de l’homme replié en lui-mème. Mais bientôt l’influence mystérieuse de la bonne musique agit sur ses nerfs tendus violemment, sur son esprit où semblait s’ètre abattu un épais brouillard, et M. de Ruvigny éprouva cette réaction douce et triste qui s’empare souvent, en pareille circonstance, des àme3 les plus torturées. Insensiblement, M. de Ruvigny sentit quelques larmes errer dans ses yeux, son cœur battit à outrance, et il songea à Marthe... Et il la revit belle et pure... et il crut avoir fait un rêve...

Mais, tout à coup, un nom prononcé derrière lui, un nom jeté au vent négligemment, vint retentir à son oreille, et M. de Ruvigny se retourna violemment comme s’il eût été mordu au cœur, et il regarda les deux hommes placés derrière lui. De ces deux hommes, l’un pouvait avoir cinquante ans; il était vêtu de noir, portait à sa boutonnière la rosette d’officier de la Légion d’honneur,

et paraissait jeter sur la scène un regard distrait. L’autre avait vingt-huit ou trente ans ; il était fort pâle, et il sembla au général que chez lui les traits de l’homme cachaient à demi des traits enfantins qu’il avait vus jadis.

— Ainsi donc, demandait l’homme à la rosette tout en continuant à lorgner la première chanteuse, vous avez vu ce pauvre Lemblin !

C’était à ce nom de Lemblin que le général s’était retourné brusquement, tandis qu’un frisson de colère et de honte lui parcourait les veines.

— Je l’ai laissé à Paris l’homme le plus heureux du monde, répondit le jeune homme qui tenait les yeux baissés.

Le cœur du général battait à outrance et il écoutait, la sueur au front. Quant à M. d’Asti, il lorgnait les belles dames dans la salle les yeux abrités sous les verres de sa jumelle d’écaille.

— Pauvre Hector Lemblin î reprit l’homme à la rosette, si j’en crois vos assertions, il a fait une cruelle sottise.

Le général eut froid au cœur.

— Rien n’est plus vrai, dit alors le jeune homme.

Et il parlait plutôt du ton d’un écolier qui récite une leçon que de celui d’un homme qui raconte un événement quelconque.

Mais le général était trop ému pour s’en apercevoir.

— Ainsi il a déserté?

— Parfaitement.

• — Et il est venu à Paris?

— Ôù une femme l’attendait, oui, colonel.

— Est-elle jolie?

— Je l’ai aperçue une fois.

Si l’orchestre eût fait silence en ce moment, on eût entendu les pulsations du cœur de M. de Ruviguy.

— Eh bien! qu’en pensez-vous?

— Je la trouve adorable.

— Savez-vous son nom?

A cette question le général eut le vertige. S’il eût été en uniforme, il eut passé son épée au travers du corps jk jeune homme avant que le nom demandé fût sorti de ses lèvres.

— C’est la baronne de Ru vigny.

Au moment où le jeune homme prononçait ces derniers mots, la toile tombait, et le général se tournant vers lui, le saisissait par le bras en lui disant : — Monsieur, voulez-vous me suivre?

La pâleur nervease qui couvrait le front de M. de Ruvigny était terrible, et on eût deviné facilement qu’il était homme en ce moment à étouffer son interlocuteur, s’il eût refusé de le suivre.

Le jeune homme inclina la tète en signe d’assentiment et accompagna le général.

Tous deux, du reste, étaient suivis à distance, l’un par l’homme à la rosette, l’autre par le chevalier d’Asti, qui semblaient avoir deviné le rôle qu’ils auraient à jouer bientôt.

Alors le général entraîna son adversaire dans un coin.

— Monsieur, lui dit-il, vous possédez un secret qui, venu à mes oreilles, est un arrêt de mort.

Et de son gant le général le souffleta, puis il ajouta : — Je me nomme le baron de Ruvigny.

— C’est bien, monsieur, — répondit l’inconnu pâle comme un spectre, à l’affront qu’il venait de recevoir, et reculant d’un pas : — A demain, sept heures précises, derrière le Jardin des Plantes, sur les bords du Jarret. Je suis l’insulté, je choisis l’épée.

Puis il jeta sa carte au pied du général, prit le bras de l’homme à la rosette, quitta le foyer et disparut.

Le général courut alors à d’Asti, après avoir ramassé la carte sans y jeter les yeux.

— Chevalier, dit-il, je me bats demain au matin, à sept heures, à l’épée et à mort. Vous êtes mon témoin. Ne me questionnez pas, ne me demaudez rien... 11 y a un secret terrible entre mon adversaire et moi.

Alors M. de Ruvigny jeta les yeux sur la carte de son adversaire et lut :

— Le marquis Gontran de Lacy.

— Gontran de Lacy ! s’écria-t-il, le fils de mon meilleur ami, le fils de l’homme à qui j’ai dù la vie trois fois... Oh!

Et le général pirouetta sur lui-mème comme un homme frappé de la foudre, et il s’appuya sur M. d’Asti pour ne point tomber.

— Venez, murmura-t-il d’une voix étouffée, sortons.,. Je crois que je vais devenir fou!

iiO

Tandis que le général quittait le théâtre, donnant le bras au chevalier d’Asti, Gontran de Lacy,car c’était bien lui, s’éloignait également en compagnie du colonel Léon, qu’on a reconnu déjà sans doute.

Tous deux se dirigèrent par les rues Sainte et de Paradis jusqu’à un hôtel situé à l’angle du cours Bonaparte, dans lequel ils entrèrent.

Gontran se dirigea alors vers le premier étage, pénétra dans un appartement assez confortable qu’il occupait depuis le matin avec Léona, et s’arrêta dans un petit salon qui précédait sa chambre à coucher.

Léona, sur un signe de lui, passa dans cette dernière pièce et le laissa seul avec le colonel.

Gontran était fort pâle, son geste était convulsif, et son regard égaré disait les agitations terribles auxquelles il était en proie.

Le colonel était froid et calme comme un homme satisfait de lui-mème. Il sifflotait même entre ses dents le final du dernier acte de Semiramide.

— Colonel, dit alors M. de Lacy en se jetant sur un sofa, savez-vous que nous avons fait là une chose infâme?

— C’est un malheur...

Et le colonel haussa philosophiquement les épaules.

— Le tuer, poursuivit Gontran, n'est-ce pas insulter à la mémoire de mon père ?

— D’accord ! mais , continua froidement le colonel n’avez-vous pas remarqué que chaque fois que les beaux sentiments se mêlent au prosaïsme de notre existence, on ne fait que des sottises?

— Eh bien? fit Gontran.

— Eh bien! mon cher, si vous vous laissez aller à des phrases sur l’amitié, le respect des aïeux, que sais-je? vous finirez par avoir les larmes aux yeux, les larmes vous donneront mal aux nerfs, le mal aux nerfs vous empêchera de dormir, demain votre main tremblera, vous y verrez tout rouge, et vous vous ferez tuer. Voilà à quoi sert la poésie.

Et le colonel se prit à sourire.

— Ainsi, je me battrai?

— Je l’imagine, à moins que vous ne vouliez garder sur votre joue d’abord l’empreinte du gant du général, et qu’ensuite vous ne préfériez vous battre avec les six compagnons de l’épée.

— Oh ! infamie ! murmura Gontran à part lui.

— Mon pauvre cher, fit le colonel avec compassion, vous n’ètes pas encore un homme fort, et vous me paraissez bardé de scrupules et de préjugés ; cela s’en ira avec le temps, soyez-en sûr.

Gontran ne répondit pas ; il avait les yeux baissés comme un criminel qui écoute son arrêt de mort.

— En attendant, mon cher ami, continua le colonel, si

vous m’en croyez, vous vous mettrez au lit et dormirez, vous reposant sur moi du soin de vous éveiller. Je vais m’enquérir d’une paire d’épées et retenir une voiture. Bonne nuit et bonsoir.

Et le colonel sortit fredonnant toujours son ariette.

Gontran demeura longtemps immobile et comme frappé de stupeur. Il sentait enfin le poids terrible de cette association à laquelle il s’était livré pour reconquérir Léoua, il comprenait maintenant qu’il avait échangé sa liberté contre un esclavage éternel et qu’il était devenu l’instrument de ses complices, comme ils avaient été les siens naguère. Quand le marquis entra dans sa chambre, il y trouva Léona debout, l’œil inquiet, le sourire d’amour aux lèvres.

— Mon Dieu! dit-elle, qu’avez-vous donc? vous ôtes bien pâle ?

— Qui, dit-il d’un ton sec, je viens de faire un calcul.

— Un calcul? fit-elle étonnée.

— Oui, j’ai calculé ce qu’allait me coûter l’amour que j’ai eu pour vous ; car ajouta-t-il avec un sourire convulsif et navré, je n’ai rien payé encore.

Et il tourna le dos à Léona frappée d’étonnement, et se jeta sur un canapé décidé à y dormir tout vêtu.

Il dormit, parce qu’un homme brave, fût-il depuis longtemps atteint de cruelles insomnies, dormirait quand même la veille d’une rencontre ; mais son sommeil fut lourd, agité, peuplé de visions sinistres, et entremêlé de

mots sans suite, de phrases entrecoupées, que Léona écouta, frémissante.

Il s’éveilla plusieurs fois et se rendormit ensuite ; enfin, au point du jour, le colonel frappa discrètement à la porte. Gontran se leva sur-le-champ, rassembla ses souvenirs en une seconde, eut horreur de lui-même et du rôle qu’il allait jouer, et, sous l’influence subite d’une héroïque pensée, il se dit: — Je me ferai tuer... c’est plus juste.

Puis il ouvrit au colonel.

— Comment I lui dit celui-ci, vous ne vous êtes pas couché ? êtes-vous fou !

Gontran haussa les épaules.

— J’ai oublié de me déshabiller, dit-il.

— Sottise ! mon cher. Tenez, vous êtes pâle, vos nerfs sont agités. Cela pourrait vous coûter cher.

— Hé ! que m’importe !

— Bon ! dit le colonel avec flegme, ceci ne ferait point nos affaires.

Puis il reprit d’un ton plus doux et presque affectueux : — Quand on est gentilhomme, mon cher, on va à un duel comme on va au bal, eu habit de gala. Faites donc un peu de toilette, changez de linge, remplacez votre habit par une redingote, rûettez un pantalon large et vos souliers les plus rompus. Les bottes ne valent rien sur le terrain. A propos, j’ai pris chez Zaoué d’excellentes épées. La garde en est bonne, elles sont fort légères ; essayez...

Et le colonel en tendit une à Gontran, qui la mania et

la fit siffler involontairement. Puis le marquis obéit au colonel, il changea de costume, et, quand il fut prêt, dans la conviction où il était qu’il ne la reverrait pas, il alla contempler Léona ; elle dormait, et elle lui sembla plus belle que jamais. Gontran eut lé vertige, et il sentit que l’amour de la vie lui revenait puissant et tenace, et il voulut vivre pour être aimé encore.

Le colonel le prit par le bras et ils sortirent sans bruit de l’appartement, si bien que Léona ne s’éveilla point.

Une voiture attendait dans la rue. Gontran et le colonel y montrèrent, cachèrent les épées sous l’-un des coussins et dirent au cocher : — Au Jardin des Plantes !

Le fiacre partit et roula au grand trot à travers les rues désertes encore.

En dépit de la pureté ordinaire du ciel provençal, un brouillard gris rampait sur le sol, et il faisait un froid très-vif pour la saison. C’était une de ces journées par lesquelles le duel parait inconstestablemeut la chose la plus sotte et la plus ridicule du monde. On ne se bat bien qu’au soleil. Quand le fiacre s’arrêta devant le Jardin des Plantes, et que le colonel et Gontran en descendirent pour chercher les bords du Jarret, ce petit ruisseau qui est la seule rivière des Marseillais, Gontran éprouva un frisson de froid et s’enveloppa de son manteau.

— Bon ! lui dit le colonel, que sera-ce donc quand vous mettrez habit bas ?

Et il se prit à sourire.

— Vous savez bien, répondit Gontran eu haussant les

épaules, que de telles plaisanteries ne sont pas faites pour moi. J’ai l’épiderme sensible au froid, voilà tout. Et puis, — ajouta-t-il avec un sourire triste, — je ne me suis jamais battu par un temps de brouillard.

— Toujours poète ! fit le colonel avec dédain.

Ils descendirent ainsi au bord de la rivière et y choisirent un emplacement convenable sur le sable. Bientôt après ils virent apparaître le général, accompagné du chevalier.

— Le chevalier est superbe dans son rôle, murmura tout bas le colonel. On dirait qu’il ne nous a jamais vus.

Le général était vêtu d’une redingote boutonnée militairement jusqu’au menton et d’un pantalon gris collant.

Sa démarche assurée et fière attestait qu’il avait re- • trouvé son calme habituel en face du péril.

Cependant il était fort pâle, et une tristesse profonde régnait sur son visage. Il salua le colonel et Gontran, puig, au lieu de demeurer en arrière, selon l’usage, tandis que les témoins s’entendraient entre eux, il alla droit au marquis et lui dit : — Êtes-vous bien, monsieur, le marquis Gontran de Lacy, fils du colonel de Lacy, qui commandait un régiment pendant la guerre d’Espagne ?

Gontran tressaillit et sa pâleur redoubla.

— Oui, répondit-il.

— Monsieur, réprit le général, votr^pére était mon ami intime, il m’a sauvé trois fois la vie sur le champ de bataille.

M. de Lacy souffrait mille morts en écoutant le général.

— Regardez-moi, monsieur, poursuivit M. deRuvigny,

j’ai quarante-cinq ans, trente années de services, vingt campagnes, dix-huit blessures, et j’ai tué trois hommes en duel. Ai-je l’air d’un lâche?

— Non, dit Gontran dont le cœur battait à rompre et qui sentait peser sur lui l’œil calme et dominateur du colonel.

— Eh bien ! reprit M. de Ruvigny, voulez-vous me jurer que vous ne prononcerez jamais de votre vie le nom que vous savez, accolé à celui de ce misérable Lemblin, et je vous fais sur-le-champ mes excuses... car, acheva le général avec émotion, je ne peux pourtant pas tuer le fils de mon ami.

Oh ! si le marquis de Lacy eût été libre, comme il se fût jeté aux genoux de cet homme si noble, si malheureux et si bon ! comme il eût pris ses deux mains dans les siennes en lui demandant pardon !... Mais Gontran ne s’appartenait plus, il était désormais le bras de l’association, et sa volonté n’avait aucun poids dans la balance où se pesait à cette heure la destinée du général. Saisi de vertige, Gontran détourna la tète et leva un œil suppliant vers le colonel.

Le colonel était calme, froid, impassible, et son regard disait éloquemment: — Vous vous battrez, il le faut 1 vous l’avez juré!

Et Gontran répondit, sans oser regarder le général en face : — Monsieur vous m’avez frappé. Je n’accepterai vos excuses en aucun cas. Veuillez mettre l’épée à la main.

Un soupir Sembla déchirer la poitrine du général.

puis il se tourna vers le chevalier, qui conservait l’attitude d’un témoin qui n’a à risquer que la vie d’un autre : — C’est la fatalité qui le veut 1 murmura-t-il.

Et il s’éloigna de Gonlran, qui lui-même se rapproCbd du colonel et lui dit : — Cet homme que vous voulez tuer vaut mille fois votre capitaine Hector Lemblin.

— Bon ! répondit le colonel, je le sais bien; mais le capitaine est des nôtres. Si le général était en son lieu et place, il vous faudrait bien tuer Lemblin sans scrupule.

Puis lé colonel ajouta tout haut: — Messieurs, habit bas I

Tandis que les deux adversaires se déshabillaient, le chevalier et le colonel mesuraient les épées et les tiraient au sort. Le sort favorisa Gontran ; il devait se battre avec les épées prises chez Zaoué, et non avec celles du général.

— Eu garde !... Allez, messieurs !

Tels furent les deux signaux que le colonel prononça successivement, lorsque les deux adversaires furent prêts, et toujours de cette voix calme et pour ainsi dire métallique qui donnait à cet homme l’apparence d’une horloge dont tous les battements sont réguliers et prévus.

En mettant le fer à la main de Gontran, le colonel lui avait soufflé à l’oreille : — Si vous vous faisiez tuer, ce ne serait réellement pas la peine d’avoir reconquis Léona.

Ces mots exercèrent sur Gontran une influence magnétique ; entré lui et cet homme dont il allait verser le sang et qui avait été l'ami de son père, il vit se dresser l’image séduisante et fascinatrice de Léona. Il crut sentir son ré-

gard, ce regard noir et profond qui donnait le frisson de l’amour, peser sur lui, et il n’eut plus devant lui qu’un homme dont l’épée nue menaçait sa poitriue et qu’il devait tuer, s’il voulait encore et toujours vivre près de Léona.

Le général avait été dans sa première jeunesse, à cet âge de vingt-cinq ans qu’on nommerait volontiers l’âge des duels, une fine et vaillante lame que le mulâtre Saint-Georges n’eùt point reniée pour élève.

Mais il y avait longtemps que de plus nobles travaux l’avaient fait renoncer à la salle d’armes, et qu’il avait abandonné cette lutte impie et obscure qu’on nomme le duel, pour les splendeurs glorieuses et les périls héroïques du champ de bataille.

Aussi ses muscles, son jarret, n’avaient-ils plus cette élasticité si nécessaire à l’escrime; sa main, devenue lourde, était-elle paresseuse à la parade et lente à la riposte.

Et puis, si jamais un homme se battit un jour â contrecœur, malgré lui, désolé d’avoir pour adversaire un enfant qu’il aimait, ce fut lui.

Toutes ces causes réunies devaient assurer à Gontran, dont la vie s’était écoulée tout entière dans les salles d’armes, une incontestable supériorité. Et cependant, tous deux ils hésitèrent longtemps à engager le fer très-avant. Leurs deux mains tremblaient, et l'on eût dit que leur cœur conduisait leur épée, tant la pointe de cette épée était irrésolue.

— Léona... murmura une seconde fois le colonel à l’oreille de Gontran,

Ce nom le galvanisa et fut comme l'arrêt de mort du général, qu’il pressa soudain avec vigueur, le forçant à rompre de plusieurs pas successivement et à se défendre avec la même énerige. Dès lors il s’opéra chez Gontran de Laoy ce phénomène assez ordinaire chez les hommes à tempérament ardent. Un flot de sang lui monta au cœur et injecta ses yeux ; le sentiment de l’épée se manifesta chez lui d’une façon terrible, et il devint furieux et oublia peut-être jusqu’au nom de son adversaire.

Ce fut alors pour les deux témoins un spectacle solennel et poignant que la lutte acharnée de ces deux hommes faits l’un et l’autre pour s’estimer et s’aimer, et dont l’un devait mourir sur l’heure, un de ces combats terribles qui émeuvent les plus braves lorsqu’ils ne sont que spectateurs. 1

Le général, lui aussi, avait oublié le nom de Gontran, et il ne voyait plus devant lui que l’homme qui avait prononcé le nom de sa femme et qui savait son déshonneur.

Ce fut un siècle qui dura dix minutes, et pendant lequel le fer froissant le fer, les haleines confondues, l’œil sur l’œil, les deux adversaires piétinèrent le sable autour d’eux, avançant et rompant tour à tour... Tout à coup, le général poussa un cri, et à ce cri l’épée échappa aux mains de Gontran. Le marquis vit alors M. de Ruvigny encore debout, mais immoifc. pâle, et portant sa main

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gauche à sa poitrine, tandis que le chevalier accourait vers lui et le soutenait.

— J’ai froid... murmura le général ; et il s’affaissa dans les bras du chevalier.

L'épée de Gqntran avait touché le diaphragme et atteint mortellement M. }e baron de Ruvigny. Alors le colonel s’approcha, donnant soudain à son visage une expression de tristesse et de douleur que les yeux mourants du général purent saisir encore.

— Chevalier... murmura M. de Ruvigny, s’adressant à M. d’Asti... Vous irez à Montgory... voir Flars, mou cousin...

— Oui, fit le chevalier d’un signe et feignant upe vive douleur.

— Vous lui direz... Ruvigny est mort... Montgory n’a pas d'enfapts... Flars doit-il donc s’étejndre?

Le général vomit une gorgée de sang, fit un signe d'adien de la main, et ferma les yeux au milieu d’une violente et suprême convulsion. Le général était mortl Alors le colonel et le chevalier se regardèrent.

— Bien ! chevalier, dit le colonel, vous êtes décidément un de ces hommes sur lesquels on peut compter.

— Je le sais, répondit le chevalier avec une cynique modestie.

— Je ne vois aucun inconvénient, poursuivit le colonel, à ce que vous accomplissiez la dernière volonté du général ; mais seulement, souvenez-vous que ce n’est pas le marquis Contran de Lacy qui l’a tué.

iSi

— Oui donc, alors?

— Un officier obscur, le capitaine Lambert... Vous comprenez?

■ „^-Oui, dit froidement M. d’Asti.

Le colonel se retourna, et jeta alors les yeux sur Gontran.

Gontran était toujours debout, à la place même où son oreille avait été frappée par le cri de mort du général ; il attachait un regard stupide sur son épée tombée à terre, et il ressemblait à cet assassin qui, saisi de remords à l’heure même de son crime, jette son poignard, détourne les yeux de sa victime expirante, et n’a plus ni la force ni la volonté de fuir.

— Cœur de fièvre! murmura le colonel en haussant les épaules.

II y avait quinze jours que M. le baron de Flars-Ruvigny, général de division, avait été tué en duel à Marseille par le marquis Gontran de Lacy.

Gontran était revenu à Paris, traînant après lui Léona et il s'était installé de nouveau dans ce petit appartement de la rue du Port-Mahon, où il avait vécu si heureux alors qu’il croyait en elle.

Le» bizarreries, les mystères du cœur humain sont im-

pénétrables. Gontran avait joué son honneur, engagé sa liberté, tué le meilleur ami de son père, pour reconquérir cette femme... Il la voyait maintenant à ses pieds, les mains jointes, l’œil suppliant, mendiant un regard, un sourire, et Gontran tournait la tète avec horreur et dégoût.

M. de Lacy, en ramenant Léona rue du Port-Malion, avait voulu se guérir de son fatal et honteux amour ; il ne s’était pas trompé. En se retrouvant dans cet appartement où tout lui rappelait un souvenir, Gontran avait sans cesse présents à l’esprit la trahison de Léona, le récit du colonel, et ces huit jours de délire furieux qui s’étaient écoulés pour lui après le départ du bandit Giuseppe et de l’aventurière. 11 se prenait alors à la regarder avec cette répugnance mêlée de curiosité qu’on éprouve à sonder un abîme dont le brouillard avait longtemps dissimulé les profondeurs. Il étudiait cette perversité cachée sous la plus séduisante des enveloppes, et s’il n’était point encore rassasié de cette beauté souveraine, s’il était encore en proie à cette furie de l’amour où le cœur n’a déjà plus sa part, furie des sens et de l’imagination, du moins pressentait-il l’heure prochaine où. Léona ne serait plus pour lui que ce jouet insignifiant qu’on repousse dédaigneusement du pied quand l’heure de la lassitude vient à sonner. D’ailleurs, en aimant le marquis, en se vouant à lui comme une esclave, Léona avait perdu ce regard dominateur qui jadis courbait Gontran à ses genoux ; cet éclair du génie du mal, le génie le plus

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étincelant, sans contredit, qui éclairait son front naguère, s’était éteint ; ce sourire aigu et tranchant comme une lame de stylet, s’était effacé pour faire place au fade sourire de l’amour adorateur. Le charme fascinateur qui attachait Gontran aux pieds de son idole s’était rompu.

Le remords pénétrait peu à peu au fond du cœur de M. de Laey, ce remords vengeur qui nous reproche d’avoir payé un si haut prix le bonheur qui se vulgarise et s’évanouit à nos yeux désenchantés. Pour racheter cette femme, qui maintenant commençait à lui devenir odieuse, il était descendu des sphères lumineuses et aristocratiques d’une noble vie jusque-là sans tache, aux bouges mystérieux d’une association dont le pied glissait, dans les ténèbres, sur la boue sanglante du crime ; il avait consenti à jouer une comédie infâme, un rôle de bandit; il était devenu le complice et l’ami d’hommes qui tous avaient dans leur vie une heure ténébreuse, lui dont la loyale existence avait jusque-là pu délier le grand soleil de l’opinion publique ; il avait, enfin, trempé ses mains dans le sang du général...

Et, depuis ce jour, un spectre s’asseyait la nuit à son chevet, l’accompagnait en tous lieux, et semblait le flétrir d’un sourire de mépris en l’appelant assassin. Une fièvre ardente s’emparait parfois du marquis ; il cherchait un poignard, et la pensée de tuer Léona lui venait alors. Léona, qui ne le quittait jamais d’un pas, devinait sa résolution, et elle s’agenouillait devant lui : — Frappe! disait-elle.

Gontrau, désarmé, jetait le poignard loin de lui et cachait sa tête dans ses mains comme si le monde entier eût eu les yeux sur lui et eût pu voir le rouge de la honte monter à son front. L’existence de ces deux êtres, liés dé* sormais l’un à l’autre par une fatalité terrible, était devenue intolérable pour Goutran, douloureuse et désespérée pour Léona. L’amour qui repose sur le mépris est une torture sans nom.

Et puis, de même que Léona avait eu horreur et dégoût du bandit Giuseppe devenant honnête homme et se prenant au sérieux, Goutran haussait les épaules de pilié en voyant Léona l’aimer éperdûment, dépouiller ce froid scepticisme qui naguère arquait railleusement ses lèvres, rejeter cette enveloppe de corruption mondaine, perdre insensiblement jusqu’aux derniers éclairs de ce génie du mal qui l’avait séduit avec tant de violence, lorsqu’il eut appris la fuite de ce monstre et son horrible histoire.

Le marquis sortait peu ; d’ordinaire rêveur et sombre, il demeurait assis en face de Léona comme le forçat évadé dédaigne de limer le dernier anneau de sa chaine. Depuis leur retour, Léona ne s’était montrée nulle part, ni à, l’Opéra, où elle avait une loge, ni à Longehamps, où les premières journées d’avril ramenaient le monde élégant.

Le bonheur inespéré pour elle, son rêve, eût été de sortir une heure, le soir, au bras de Gontran ; de faire avec lui un tour unique de boulevard, au milieu de cette foule brpyante parmi laquelle les heureux et les infortunés passent également inaperçus.

Préjugea

DK L’OPÉRA 133

Mais elle n’osait demander à Gontran uue pareille faveur, et Gontran paraissait peu disposé du reste à y consentir. S’il aimait encore Léona, il rougissait assez de ce funeste attachement pour ne le point vouloir étaler aux yeux du monde.

Du jour où il avait connu Léona, Gontran avait disparu pour la presque totalité de ses amis, de ses parents et de ses simples connaissances. A son premier retour d’Italie, il n'avait vu personne et s’était enfermé rue du Port-Mahon. On sait comment il était entré dans l’association du colonel et comment il avait derechef quitté Paris. Par conséquent, au moment où nous le trouvons installé de nouveau rue du Port-Mahon, Gontran n’était à Paris pour personne. Dans le monde aristocratique des rues de Varennes, de Grenelle et de Lille, mille bruits, plus ou moins vagues, couraient sur sa disparition. Où était-il ? Nul ne le savait au juste. — En Italie, disaient les uns , en Espagne, affirmaient les autres. Nul ne l’avait rencontré et ses traces étaient perdues pour les membres du jockeyclub dont il était autrefois un des fidèles.

M. de Lacy était déchu à ses propres yeux, et il lui semblait que l’univers entier devait lire son déshonneur sur son front. Encore peu endurci au crime, il se cachait au lieu d'atTronter le grand jour, et qui sait combien de temps il fût demeuré en cet état de prostration morale, si un événement nouveau n’eût surgi au milieu de son existence déjà torturée? Un matin, on lui apporta le billet suivant ;

« Mou cher marquis,

» Le principe réel, unique de la vie, c’est le mouvement. Le repos tue l’homme. Voici quinze grands jours que vous vous abandonnez au far niente de l’amour et que vous nous avez tous tellement oubliés que l’association parait ne plus exister pour vous.

» Or, cher marquis, l’association existe, et elle a besoin de vous qqi êtes un de ses membres les plus braves, les plus intelligents, j’espère dire bientôt les plus dévoués.

» Venez donc ce soir même, à six heures, partager le diner d’un vieux garçon qui vous donnera ses instructions, et vous serre, en attendant, les deux mains.

» Colonel Léon. »

La lettre échappa aux mains de Gontran :

— Encore ! murmura-t-il, encore un assassinat, un crime à commettre! quelque vieil ami de mon père qu’on veut me faire tuer peut-être. Plutôt mourir.

Quand le marquis Gontran de Lacy se retrouva calme, il ne songeait plus à mourir. . . Il courba le front en homme vaincu et qui a fait le sacrifice de son honneur. 11 appartenait désormais à l’association de l’Épée, corps et âme, et à six heures, il alla chez le colonel qui l’attendait.

Depuis que l’association des compagnons de l’Épée était fondée, le colonel Léon avait abandonné ce petit appartement situé dans une ruelle étroite où noys l’avons

vu recevoir pour la première fois les membres de cette association. Il avait éprouvé le besoin de placer sa vie privée au grand soleil, du moins en apparence, et il était venu occuper dans la rue du Helder un vaste et confortable appartement au premier étage.

11 reçut Gontran dans un joli fumoir décoré à l’orientale et garni d’un épais tapis de l’Inde, sur lequel traînait le tuyau flexible d’un houka. Le colonel semblait avoir dépouillé le vieil homme ; ce n’était plus ce grave et sévère personnage vêtu de noir qui créa l’association des compagnons de l’Épée, c’était un brave et bon homme tout guilleret, savourant la vie comme on hume une tasse de pur moka, trouvant tout pour le mieux dans le meilleur des mondes, et souriant comme Pangloss d’un bienveillant et naïf sourire qui rassura quelque peu M. de Lacy.

— Marquis, dit le colonel, voici le printemps, les brises de mai, les belles matinées du soleil, et, par un temps pareil, le séjour de Paris commence à n’ètre plus tenable. Pour mon compte, je n’entends plus sans émotion un claquement de fouet, un roulement de chaise de poste, et je voudrais bien être à votre place.

— Pourquoi ?

— Parce que vous allez, ce soir même, quitter cet ennuyeux Paris, déjà rempli de poussière, et courir à grau-

des guides sur une belle route bien ferrée. Le voyage, la

nuit, est charmant, la rêverie qu’il procure délicieuse.

— Colonel, interrompit Gontran, j’aime peu les églo-

gués, et je vous serais reconnaissant de vouloir bien vous expliquer.

— Comment l’entendez-vous?

— D’une façon fort simple. Pourquoi dois-je partir? Où vais-je?

— Vous allez en Nivernais. Vous irez à Clnraeey, et de Clamecy vous vous ferez conduire à un petit village du nom de Saint-Pierre, où vous trouverez un des nôtres, le chevalier d’Asti.

— Quel crime faut-il donc encore commettre?

— Ah! cher, dit le colonel, vous avez l’esprit mal fait. Il n’est pas plus question de crime dans votre mission que dans celle d’un inspecteur d’une compagnie d'assurances. D’Asti est à la campagne, il s’ennuie à chasser tout seul, il souhaite fort un compagnon, et il a compté sur vops. Voilà tout.

— Allons donc! fit Gontran, me prenez-vous pour un enfant?

— Peut-être, reprit le colonel, vous chargera-t-il d’une mission délicate; mais rassurez-vous, cette mission n’aura rien que d’agréable.

— Ah! dit Gontran qui respira, vous me l’affirmez?

— Parbleu ! croyez-vous donc que notre association ne procède jamais que par coups d’épée? Des hommes forts comme nous, mon cher, doivent avoir plus d’une corde à leur arc.

— Mais enfin de quoi s’agit-il?

— Dame! fit naïvement le colonel, c’est le secret de d’Asti.

— Monsieur le colonel est servi! dit une voix à l’entrée du fumoir.

— Venez dîner, dit joyeusement le colonel. Votre chaise de poste viendra vous prendre à sept heures et demie.

— Comment! vous ne me donnerez pas le temps de rentrer chez moi?

— C’est inutile.

— Mais Léona?

— Eh bien! vous lui écrirez un mot en lui annonçant que yous faites un voyage de huit jours.

Les ordres du colonel étaient si formels que M. de Lacy fut cpntraint d’obéir. Il écrivit un mot à Léoua pour lui annoncer son départ, et, à sept heures et demie, il monta en voiture, criant au postillon : — Route du Nivernais!

Deux jours après son départ de Paris, le marquis Gontran de Lacy atteignait la lisière des grandes forêts de cette partie du Nivernais qu’on nomme le Morvan. Le motif mystérieux de son voyage, motif qu’il ignorait encore et que le chevalier d’Asti lui devait seul expliquer, avait prédisposé le marquis à cette rêverie sombre qui s’empare souvent des voyageurs, quand une force incon-

nue les pousse vers un but ignoré. Gontran avait joué imprudemment le repos et le calme honneur (le sa vie contre une passion que le temps eût suffi à arracher de son cœur; il avait vendu sa liberté au profit de son fol amour, et ce fol amour s’éteignait, et il devait demeurer esclave. Cette pensée terrible lui rappelait sans cesse qu'il était devenu un instrument aveugle dans les mains de cette association infâme où il était imprudemment entré.

« Le chevalier vous donnera vos instructions, » lui avait dit le colonel. Et Gontran s’était mis en route, et il avait fait soixante lieues en chaise de poste, seul avec lui-mème, absorbé en sa noire mélancolie et jetant un triste regard çà et là, par les portières de sa berline, sur les sites mouvementés et changeants d’aspect qu’il traversait au galop.

La berline de voyage s’arrêta dans une petite sous-préfecture du département de la Nièvre qu’on appelle Clamecy et qui touche au Morvan, Là, le marquis devait monter à cheval pour se rendre à Saint-Pierre, le petit village où il devait attendre la visite du chevalier d’Asti. Gontran s’informa de la distance qui le séparait de Saint-Pierre.

— Monsieur, lui répondit-on, vous en êtes à six lieues. En plein jour, on peut faire le trajet en trois heures, pour peu qu’on ait un bon cheval ; mais la nuit, c’est bien différent, et, à moins que vous ne preniez un guide qui vous conduise à travers les bois et vous fasse passer l’Yonne au bon endroit, vous courriez risque de vous perdre et d’errer à travers bois toute la nuit.

DK L’OPÉRA

— Trouvez-moi un guide, dit Gontran.

— Monsieur, fit observer le maître de poste avec une politesse obséquieuse, ferait bien mieux d’attendre à demain au matin. Il a beaucoup plu ces jours derniers : la rivière est enflée, les chemins sont défoncés partout, et il y a réellement du danger à se mettre en route la nuit.

Mais Gontran était pressé . comme s’il eût été question pour lui d’un rendez-vous d’amour. Il voulait savoir, savoir au plus vite quel nouveau service allait lui demander la terrible association, et il répondit sèchement au maître de poste :

— Il faut que j’arrive ce soir à Saint-Pierre. Sellez-moi le meilleur cheval de votre écurie, trouvez-moi un guide et je pars à l’instant.

Gontran avait ce ton bref qui n’admet pas la réplique. Le maître de poste s’inclina. M. de Lacy passa dans la salle à manger de l’auberge et y dîna à la hâte, tandis qu’un valet prenait ses deux valises et les bouclait sur la selle. Quelques minutes après l’hôte revint :

— Monsieur, dit-il, j’ai fait chercher un guide partout ; personne ne veut se mettre en route à cette heure, car il y a de l’orage à l’horizon, et il parait que l’Yonne est complètement débordée à l’endroit où il faut la passer à gué pour aller à Saint-Pierre.

— J’irai sans guide, répondit Gontran peu soucieux du visage consterné du maître de poste.

— Je ne vois qu’un seul homme qui puisse accompagner monsieur, si monsieur n’a pas de scrupule.

m LES SPADASSINS

— Que voulez-vous dire par là ? demanda le marquis, intrigué par ces paroles mystérieuses.

— Dans nos pays, dit-il, les gens du peuple sont superstitieux, et ils croient que faire route avec un innocent, ça porte malheur.

— Qu’appelez-vous un innocent?

— C’est une espèce d’idiot. Celui dont je parle est un » grand garçon du nom de Nicou, qui est né à Chàtel-Censoir, une petite ville du département voisin. Ce gars-là est un drôle de personnage, monsieur; on dit même qu’il est sorcier.

Gontran haussa les épaules.

— Il est le soutien de sa mère aveugle, et il pourvoit à ses besoins en mendiant. Un jour, il part pour Auxerre, demande la charité tout du long de la route, fait le tour de la ville et revient poucher à Chàtel. Le lendemain, il part pour Clamecy et fait ici ce qu’il a fait à Auxerre ; et pendant toute l’année, été ou hiver, quelque abominable temps qu’il puisse faire, il va un jour à Auxerre et le lendemain à Clamecy. Il est toujours en route.

— Est-ce le besoin qui lp fait agir ainsi?

-r- Oh I dit l'hôte, il gagne plus qu’un excellent ouvrier. Tout le monde lui donne. D’ailleurs il fait les commissions à merveille.

— Et il est idiot de naissance?

— Non, monsieur. Il était soldat. Il a fini son congé voici deux ans, et, quand il est revenu de la troupe, il avait tout sou bon sens, si bien qu’il devint garde-chasse.

ÜE L’OPÉRA

Riais quelques mois après, et sans qu’on ait pu savoir pourquoi, il a perdu la tète et il tient les plus étranges discours. Pu reste, il ne fait de mal à personne, et sa folie consiste à croire qu’il est le galant d’une princesse.

Gontran se prit à sourire.

— Eh bien ! dit-il, cet homme pourra me servir de guide.

— C’est-à-dire que, si monsieur veut le suivre, il ne pourra se tromper, car, pour aller à Châtel-Censoir, Nicou est obligé de passer par Saint-Pierre..

— Où est-il"?

— 11 est à la cuisine, qù on lui a donné à manger pour le faire patienter un peu.

— Voyons-le, dit Gontran quittant la salle à manger pour entrer dans la cuisine de l’auberge.

Sous le manteau de l’àtre, auprès d’un grand feu de javelles et de souches de vignes, Gontran aperçut alors un être bizarre qui mérite certainement quelques lignes de description. Accroupi à la manière des chats, les coudes sur les genoux et le menton appuyé dans sa main gauche, ce singulier personnage fixait sur le brasier un regard ardent et d’une effrayante immobilité. Une chevelure épaisse d’un blond roussàtre et d’une longueur prodigieuse tombait en boucles emmêlées sur ses épaules couvertes d’un méchant sarrau bleu, comme en portent les paysans de la Bourgogne et du Nivernais. Chose bizarre l tandis que ses cheveux étaient roux, sa barbe, d’uu châtain foncé et fort longue, achevait de donner à sa physio-

nomie une empreinte de dureté et d’étrangeté farouche qui frappa le marquis.

— Allons ! Nicou, lui cria l’hôte, lève-toi, mon gars !

L’idiot tourna lentement la tète et attacha sur Gontran

ce regard terne et fixe des fous.

— Voilà un beau monsieur qui va faire route avec toi, continua l’hôte.

L’idiot regardait toujours Gontran et ne disait mot. Puis tout à coup il se leva, — et le marquis s’aperçut alors qu’il était d’une taille gigantesque, bien que sa maigreur fût prodigieuse, — il chercha son bâton, qu’il avait déposé dans un coin. Ensuite, sans prononcer un mot, sansregar* der le marquis, il se mit en route et sortit de l’auberge.

— Suivez-le, dit l’hôte à Gontran : peut-être vcrtis parlera-t-il en route. 11 est dans ses visions à cette heure.

Un valet tenait en main, à la porte de l’hôtellerie, le cheval bridé et sellé. Gontran mit le pied à l’étrier et suivit son étrange compagnon. Il était jour encore, mais la nuit approchait à grands pas, et Gontran se laissa reprendre par sa tenace et sombre rêverie durant la première heure de marche.

Le fou cheminait gaillardement en avant, son bâton à la main, et d’un pas si rapide que Gontran avait peine à le suivre au petit trot de son cheval. De temps en temps il rejetait ses cheveux sur ses épaules, dégageant ainsi son front sur lequel ils descendaient parfois, dérangés par la vitesse de sa course. Puis il continuait son chemin sans paraître s’apercevoir qu’un cavalier le suivait.

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Bientôt les deux voyageurs quittèrent la plaine pour entrer sous la futaie d’une de ces vastes forêts qui couvrent le pays nivemois et se prolongent des environs de Clamecy aux premières chaînes montagneuses du Morvan.

En ce moment, la nuit était complètement venue, et M. de Lacy fut contraint de se fier à l’instinct de sa monture, qui suivit pas à pas l’idiot. Celui-ci, comme s’il n’eût attendu que l’obscurité des bois pour rompre tout à fait avec la vie réelle et reprendre son rêve bizarre que l’bôte avait interrompu durement, celui-ci, disons-nous, se retourna brusquement vers le marquis et lui dit en riant :

— Nous ne verrons pas la princesse cette nuit?

Le rire du fqu était strident et railleur et fit tressaillir Gontran.

— De quelle princesse parles-tu? lui demanda-t-il.

— Eh bien! la princesse qui m’aime, Votre Seigneurie.

— Ah ! ah! dit Gontran en riant à son tour, tu es aimé d’une princesse, mon garçon?

Le géant se plaça à la droite du cheval, appuya familièrement sa main sur le pommeau de la selle et murmura :

— Chut ! c’est un secret, mais je veux bien vous le coûter. Vous serez discret, n’est-ce pas?

— Je te le promets.

— Très-bien, fit gravement le fou.

Puis il continua :

— Figurez-vous qu’il y a là-bas, tout là-bas, — et il indiquait de sa main la profondeur de la forêt, — un beau château qu’habite ma princesse, une belle princesse,

allez! Votre Seigneurie, et qui est plus riche que Je roi de

France, bé sûr.

— Et elle t*aime, la princesse?

— A la folie, Votre Seigneurie.

— Elle te l’a dit?

— Parbleu ! fit-il d’un air fat. Elle me l’a dit, un jour que je l’ai passée sur mon dos, à la rivière, et elle voudrait bien m’épouser.

— Oh ! oh ! murmura Gontran qui regarda le fou avec compassion.

— Mais le prince son père ne veut pas.

— Le butor! dit Gontran.

— Ah! c’est que. Votre Seigneurie, continua le mendiant d'un ton mélancolique, le prince est avare... oh ! très-avare...

— Et il veut un gendre riche, peut-être ?

— Comme le dit Votre Seigneurie, mais je suis en bon chemin de le devenir.

— Toi?

— Moi, Votre Seigneurie, moi-mème. Depuis deux ans, j’amasse un trésor, et quand j’aurai réuni la somme nécessaire, le prince ne me refusera plus sa fille.

L’idiot parlait d’un ton convaincu qui fit sourire Gontran dans l’ombre.

— A quel métier amasses-tu donc ce trésor?

— Je vais chez les autres seigneurs, mes voisins, et ils më donnent chaque jour quelque pièce de monnaie à ajouter aux autres.

Le pauvre fou appelait seigneurs les paysans et les cabaretiers auxquels il demandait l’aumône en chemin.

— Combien te faut-il donc pour que le prince t’accorde la main de sa fille?

— Cent écus, Votre Seigneurie.

Gontran réprima avec peiné un grand éclat de rire et se dit : — La princesse dont il parle est quelque vachère de son village.

Et le marquis retomba dans sa rêverie, laissant flotter la bride sur le col de sa monture, qui continuait à suivre le vagabond à travers les cépées et les gaulis au milieu desquels se déroulait le sentier, car Nieou avait quitté la route pour prendre un raccourci. Ce voyage à travers les bois, dans les ténèbres, cette nuit silencieuse pendant laquelle tout semblait se taire et présager un prochain orage, tout cela avait revêtu un cachet de poésie sombre auquel le fou, qui guidait le marquis, achevait d’imprimer un reflet fantastique avec le récit de ses amours.

Nicou s’était tu, Gontran cessant de le questionner, et il fredonnait entre ses dents un refrain populaire tout en marchant de son pas alerte et soutenu. Gontran rêvait. Ils cheminèrent ainsi deux heures environ, quittant parfois la profondeur des taillis pour traverser une clairière du milieu de laquelle M. de Lacy pouvait interroger le ciel. Le ciel était sombre et offrait aux regards l’image frappante d’une coupole de cuivre sans la moindre fissure ; on devinait que des torrents de pluie allaient s’en échapper, Gontran consulta sa montre.

— Il est huit heures, pensa-t-il : voici donc deux heures que nous marchons, et l’hôte m’a dit qu’en trois heures j’arriverais à Saint-Pierre. Il sera temps.

Un éclair déchira la voûte plombée du ciel, et le bruit du tonnerre ébrhnla les échos endormis des forêts. Le fou répondit par un strident éclat de rire.

— Ah î ah ! dit-il la princesse aura bien fait de passer l’eau en plein jour.

— Elle a donc passé l’eau? demanda le marquis, enchanté de voir l’idiot recommencer son bavardage.

— A ce matin, dit-il.

— Et... où allait-elle?

Il haussa les épaules d’une façon qui siguifiait : — Je ne sais pas.

— Était-elle seule?

— Oui, sur son cheval noir, avec ses deux lévriers.

Goutran se souvint à ces mots de l’une des plus jolies

créations d’Alfred de Dreux, et, renonçant à cette idée que la princesse était une vachère, il se demanda si ce ne serait pas bien plutôt une jeune et jolie dame de l’un des châteaux environnants, dont le pauvre diable se ferait épris, et dès lors la curiosité du marquis se trouva aiguillonnée et il se remit à questionner l’idiot.

— Elle t’a parlé, sans doute?

— Oui, Votre Seigneurie, et Nicou a eu du bonheur pour toute sa journée.

— Elle a donc été bien tendre, bien affectueuse?

— Elle m’a donné une pièce d’or en me disant : Tiens,

mon pauvre Nicou, ajoute cela à ton trésor, et amasse-le au plus vite, afin que tu puisses m’épouser. Elle a poussé son cheval et elle m’a souri en tournant la tète.

Le fou appuya ses deux mains sur son cœur et murmura : — 11 est là... son sourire...

— Pauvre homme ! pensa Gontran.

Un second éclair venait de succéder au premier; quelques larges gouttes de pluie fouettèrent les feuilles des arbres autour de Gontran.

— Sommes-nous loin? demanda-t-il au fou.

Celui-ci étendit la main : — Écoutez! dit-il.

Gontran prêta. l’oreille et entendit un sourd murmure dans l’éloignement, comme le bruit d’un cours d’eau subitement grossi et cherchant à quitter son lit ordinaire.

— C’est l’eau ! c’est l’eau ! s’écria le fou en riant de nouveau.

Et il doubla le pas et reprit son refrain ; puis, en chantant, il se mit à courir, et alors Gontran poussa son cheval et allongea le trot.

Le murmure, de sourd qu’il était, devenait strident, et le sentier que les voyageurs suivaient avait pris tout à coup une inclinaison rapide, signe certain que la rivière était proche. En effet, M. de Lacy aperçut bientôt devant lui une faible clarté, celle du ciel que démasquaient les derniers arbres de la forêt, et peu après le fou s’arrêta tout court. A la lueur d’un éclair, Gontran embrassa alors d’un seul regard le lieu où il se trouvait. Ils étaient sur

une petite plate-forme de rochers que le sentier traver-

sait en sortant des bois pour descendre On deux rampes brusques jusqu'au lit de la rivière, qui, en cet endrc/it, était d'ordinaire guéable, car, à cette époque, le canal du Nivernais n’existait point encore, et oü n’avait nulle part encaissé la rivière d’Yonne. Sur les deux rivés de la rivière on voyait se diesser dé grands bois, et l’oeil eût vainement cherché, en amont ou en aval, une maisort, un village, une ldmière quelconque enfin, attestant le voisinage des hommes, en ce lieu d’aspect sauvage èt désolé.

La rivière avait été grossie parles pluies de la veille, subitement, en deitx heures, comme grossissent tout à coup certaines rivières, ruisseaux le matin, fleuves débordés le soir. Elle charriait avec ses flots devenus bourbeux, de limpides qu’ils étaient d’ordinaire, des trOlicS d’arbtes déraéiués, et elle venait se heurter violemment aux parois des rochers sur lesquels s'était arrêté le fort tout consterné de cet obstacle imprévu.

— L’eau est trop forte, murmura-t-il. Ou ne peut pltis passer.

Et puis, comme si déjà il éftt éprouvé un pareil Contretemps, il se remit à marcher le long des rochers, faisant signe au marquis de le suivre.

En partant de Clarnecy, Gontran était pressé d’arriver à Saint-Pierre, il avait hâte de voir M. d’Àsti et d’apprendrfe de lui le secret de son voyage ; mais, en route, l’aüstèré poésie de l’orage et des grands bois l’avait gaghé, et il accepta avec une sorte de joie cet obstacle insurmontable^ cette crue d’eau qui lui permettait d’errer une heure dè

plus daps le doute et d’ignorer quel sombre forfait il lui faudrait bieutôt accomplir. M. de Lacy ressemblait en en moment à te condamné à mort dont uu accident retarde le supplice et qui se voit possesseur de quelques heures de vie inespérées.

Le fou suivait le cours de l’eau, et M. de Lacy put se couvaincre qu’il cherchait et trouverait sûrement un abri contre la pluie, car les rochers s’élevaieut graduellement à sa droite, et bientôt il le vit s’arrêter devant une grande roche creuse, une sorte de caverne peu profonde, mais assez élevée et où il put entrer avec son cheval.

Uu amas de bruyères et de feuilles sèches qui jonchaient le sol de cet asile naturel apprirent à Gontrap que les bprgers et les chasseurs avaient coutume d’ÿ chercher un lit. Il vit l’idiot s’asseoir philosophiquement, dans cette même posture qu’il avait à Clamecy, au coin du feu de l’auberge, et attacher, sans plus songer à lui, sur la rivière, ce regard fixe et étincelant qu’il dardait naguère sur les tjspns embrasés dp foyer. Son rêve d’amour l’avait repris.

Gontrap mit pied à terre, attacha son cheval à une broussaille, et, résigné à laisser passer l’orage, il s’assit ù côté du fou, qui ne songeait plus à lpi. L’orage éclatait

alors dans toute sa sauvage majesté, et le tonnerre trouvait sur les rives rocheuses de l’Yonne de sonores et lointains échos qui faisaient sourire le fou et semblaient évoquer chez lui un souvenir agréable. Ce fut du moins la pensée de Gontran, car il chercha à le questionner de nouveau, et il lui poussa l’épaule du doigt.

— Hé! l’ami, dit-il, tu ne me parles plus de ta princesse?

— Ah ! ah ! ah ! répondit l’idiot en riant de plus belle, elle aura repassé l’eau de jour... et elle a bien fait... car...

Ici il demeura un moment silencieux et comme s’il eût cherché à rassembler des souvenirs épars et à demi effacés.

— Il pleuvait comme ça, pourtant, dit-il, et l’eau était grosse, le jour où je la passai sur mes épaules... mais elle me serrait avec tant d’amour... Ah! Nicou fut bien fort, allez, et il nagea comme s’il n’avait eu à porter qu’une plume... 11 pleuvait... il pleuvait... et le tonnerre... Oh! le tonnerre!...

Et le fou continua à rire, entremêlant son rire de paroles décousues, incohérentes, mais d’où il ressortit clairement pour M. de Laey que ce devait être par une nuit pareille qu’il avait traversé la rivière, portant sa princesse sur ses épaules, et que de cette nuit peut-être datait sa folie.

— C’est que voyez-vous, Votre Seigneurie, reprit le fou après quelques minutes d’un silence farouche, si la princesse repassait maintenant, et que je l’eusse ainsi, sur mes épaules, oh! alors...

— Que ferais-tu donc, l’ami?

— Je l’enlèverais.

Et le fou eut un sourire qui fit tressaillir Gontran, et lui prouva que ce géant était capable de mettre sa force herculéenne au service de sa folie et de sa passion.

— Je l’enlèverais, voyez-vous, continua-t-il, et, quand je l’aurais conduite chez moi, il faudrait bien que le prince son père...

Les sourcils du fou se froncèrent d’une façon menaçante.

— Mais, dit Gontran, puisque tu amasses ton trésor, ne serait-il pas plus juste d’attendre?

Le fou hocha mélancoliquement la tète.

— Attendre bien longtemps, murmura-l-il.

— Combien as-tu?

— Cent quarante francs.

— Il t’en manque donc cent soixante?

— Oui, fit le fou avec un rire triste.

Il tira de sa poche une bourse en cuir, l’ouvrit et la montra à Gontran. Cette bourse était pleine de monnaie de toute espèce, écus de cinq francs, petites pièces blanches, gros sous, et parmi eux on voyait briller d’un reflet fauve le louis de la princesse. M. de Lacy regarda le pauvre fou qui thésaurisait par amour, il en eut pitié et se sentit ému.

— Tiens, dit-il, je veux que tu sois heureux et que la princesse t’épouse. Et il laissa tomber huit louis dans l’escarcelle graisseuse de Nicou. Nicou poussa un cri, se

dressa subitement, pirouetta sur lui-ipèrpe eu regardant

Gontrau : — Vous êtes donc un roi? dit-il.

— Qgi, répondit le marquis en souriant.

— Cent écus ! j’ai mes cent écus ! s’écria le fou, qui se prit à gambader sous la rocbe, ainsi qu’une bête fauvp qui voit ouvrir la porte de sa cage, et qui, avant de s’élancer au dehors et de reprendre sa libeité, essaye l’élasticité de ses muscles. Et il dansa en riant et chantant, faisant sqnner son escarcelle; et c’était un spectacle réellement fantastique et qui eût rappelé les créations les plus bizarres des peintres et des poètes de la brumeuse Germanie, que la danse désordonnée, les éclats de rire sauvage, la joie insensée de ce géant aux cheveux roux, à la barbe inculte, qui gambadait dans cette caverne au bruit strident de la rivière roulant sur les rochers, à la fauve lueur des éclairs qui se succédaient sans relâche, projetant leur illumination sinistre sur ce site désert. Gontraq eut le vertige, il crut assistera la mise en scène de quelque sombre ballade allemande.

Tout à coup, au milieu des bois en amont de la rivière, et durant un moment où le tonnerre se taisait, un bruit retentit... Soudain le fou s’arrêta, — et, pareil au chien de chasse égaré pt hurlant sous les futaies, qui prête subitement l’oreille et croit avoir entendu les premières notes de la fanfare du pendu, il cessa de chanter et de rire et allongea le col pour écouter. Un long aboiement s'était fait entendre sous les dernières futaies du bord de l’eau, t— et à cet aboiement s’était mêlé le bruit du galop d’un

Di

cheval. La nuit était obscure, mais les éclairs qui se succédaient avec rapidité permirent à M. de Lacy d’apercevoir tout à coup un cavalier ou plutôt une amazoue qui sortit du bois, précisément à l’endroit où lui-même il avait atteint la plate-forme de rochers, et qui s’arrêta net au bord de la rivière eu la voyant si subitement grossie. Eu même temps, deux grands chiens sortirent du bois après elle, et l’un d’eux se reprit à hurler.

— C’est elle, c’est elle ! s’écria le fou, qui avait tout vu.

Mais déjà l’amazone avait pris un parti et poussait son cheval dans l’eau, se fiant imprudemment à la force musculaire de ses jarrets pour rompre le courant et traverser la rivière eu ligne droite. Gontran et le fpu poussèrent simultanément un cri de terreur. Ce cri, l’amazone ne l’entendit pas, et sou cheval s’enfonça dans l’eau et se prit à nager vigoureusement. Mais le courant était rapide, si rapide qu’au milieu de l’Youne le cheval hennit de douleur et se sentit entraîné.

Alors l’amazone à son tour poussa uu cri si perçant qu’il vint résonner à l’oreille du marquis de Lacy et à celle du fou, qui y répondit par une exclamation sauvage. Et avant que Gontran eût songé à prendre un parti pour porter secours à l’amazone, il vit le fou s’élancer du haut des rochers, plonger dans la rivière, reparaître au milieu de l’eau, et se cramponner au tronc d’nq saule poussé dans le lit même de l’Yonne, et dont les pêcheurs et les flotteurs avaient coutume de se servir comme d’une amarre.

Une fois cramponné, le fou attendit... il attendit que le cheval qu’entraînait le courant vint à passer à sa hauteur... Et Gontran, à la lueur des éclairs, muet, immobile, sans haleine, sans voix, écoutait les cris de désespoir de la jeune femme se mêlant aux rugissements de la foudre et au murmure de la rivière, — et il regardait avec terreur l’idiot qui guettait le passage du cheval et de l’amazone comme un oiseau de proie qui attendait sa victime. L’éclair illuminait une seconde ce paysage, puis il s’éteignait, et tout rentrait dans les ténèbres; et M. de Lacy sentait alors son cœur battre à outrance, et il attendait un nouvel éclair avec anxiété.

Tout à coup, et aü milieu des ténèbres, il entendit un cri, un cri plus perçant que les autres, puis ce cri fut suivi d’une exclamation de triomphe rauque et sauvage, puis l’éclair brilla de nouveau... Alors Gontran put voir le fou toujours cramponné d’une main au tronc du saule, qui, de l'autre, avait saisi l’amazone par la taille et l’avait enlevée de sa selle, taudis que le cheval continuait à s’en aller à la dérive. Les ténèbres se firent une fois encore... M. de Lacy ne vit plus rien, n’entendit plus rien, pendant dix secondes qui lui parurent durer une éternité tout entière, et ce ne fut qu’à l’éclair suivant qu’il put apercevoir le fou. Le fou avait chargé l’amazone sur ses épaules, l’y maintenant d’une main et nageant de l’autre, et telle était sa force herculéenne qu’il coupait presque eu droite ligne le courant rapide qui avait entraîné le cheval.

M. de Lacy ne respirait plus.

Le fou nageait avec la sauvage énergie d’une louve qui sauverait son louveteau et voudrait mettre entre elle et la meute ardente, acharnée après elle, la largeur d'un fleuve; il nageait en poussant parfois un cri de triomphe, et bientôt il toucha la rive et escalada les rochers avec l’agilité d’un chat, et déposa l’amazone mourante sur les bruyères qui jonchaient la grotte.

Ce fut alors qu’elle aperçut Gontran, et que Gontran, à l’aide de cette lueur sinistre du feu céleste qui faisait sans cesse succéder la lumière aux ténèbres, put l’envisager d’un regard.

La femme que Nicou l’idiot venait d’arracher à une mort certaine était une jeune fille, une de ces délicieuses enfants blondes comme en ont rêvé les poètes allemands. Grande, svelte, merveilleusement belle, elle fit tressaillir Gontran, qui crut n’avoir jamais vu une créature aussi parfaite, aussi suave, aussi idéale. Elle pouvait avoir dixneuf ans, vingt peut-être ; chose rare ! elle avait de grands yeux noirs, en dépit de ses cheveux d’un blond cendré, et ses lèvres étaient rouges comme celles d’une brune fille du Midi.

M. de Lacy croyait faire un rêve, et il se demanda si la mythologie païenne n’était point une réalité, et s’il n’avait pas sous les yeux la déesse du fleuve qui roulait à ses pieds... Le costume terrestre de la jeune fille démentait heureusement cette supposition. Elle était vêtue d’une amazone en drap vert sombre, croisée sur sa poitrine, et

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