‹ Les spectacles antiquesChapitre 11 sur 15 · TON · texte numérisé non relu

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s'animent, mais qui restent sans parole et sans pensée. Le pedisequus précède la litière; il crie aux passants de se ranger. La précaution n’est pas inutile, jamais il ne fallut tant crier, car la foule est immense.

On franchit l'arc de Fabius, puis la voûte encore encombrée d'échafaudages de l'arc de Titus. Voici les deux amis devant l'amphithéâtre. Il occupe tout entier le vallon qui sépare l'Esquilin du Cœlius. Quatre étages. Trois étages de quatre-vingts arcades chacun, puis une attique sillonnée de pilastres et plus haute que n’est un étage; dans l'ouverture des arcades autant de statues encadrées et détachant leurs nobles draperies ou leur nudité triomphale sur l'ombre des galeries, c'est grand, c'est magnifique, fastueux comme un temple, fermé comme une prison; car cette enceinte ne révèle pas ce qu'elle cache, et ce mystère lui donne une formidable majesté.

Les porteurs s'arrêtent, la litière est posée à terre.

« Que l’on vienne nous reprendre à la sortie! » dit Faustus, et, suivi de Nicias, il pénètre au premier ambulacre.

Les grilles de bronze ne sont ouvertes qu’à demi. Les designatores S'y tiennent, vérifiant les tessères, renvoyant les petites gens aux portes qui leur sont assignées, accueillant les privilégiés qui ont droit à des places particulières. Faustus est de ceux qui en toute assurance se présentent partout ; il le doit àson nom, à la gloire de sa famille, à sa bonne mine, à sa fortune. Il sait ce qu'il vaut; il sait le faire valoir et le faire sentir. Il se nomme, et laisse tomber une pièce de monnaie dans la main du designator, qui aussitôt recule et profondément s'incline.

Cependant depuis plusieurs heures déjà la foule s'épand, roule, se précipite. Il semble que Rome tout entière se vide. Les boutiques, les temples sont fermés : on a laissé les esclaves garder la maison, les dieux se garderont tout seuls. C’est un affolement, c'est un délire!

Bien souvent, aux temps héroïques des rois et des pre-

miers consuls, le Tibre indompté débordait de son lit, il ne laissait émerger au-dessus de ses flots jaunes que les sept collines; et le fleuve, étonné de ces îles nouvelles, grondait, tourbillonnait tout alentour. C’est maintenant une inondation d'hommes. Les sept collines déversent leurs habitants. On est venu du Cœlius, de l'Esquilin tout voisins de l’amphithéâtre, on est venu du Quirinal et du Viminal, de l’Aventin, on est accouru des nouveaux quartiers bâtis dans le Champ de Mars, puis des lointains faubourgs, du Janicule et du mont Vatican. Autant de ruelles, autant de ruisseaux; autant de rues, autant de torrents; autant de grandes voies, autant de fleuves ; autant de carrefours, autant de lacs où les flots s'arrêtent quelques instants. Incertains, ils refluent ; furieux, ils se heurtent, ils montent, ils cherchent, ils trouvent une nouvelle issue, ils s'y jettent, ils S'engouffrent, ils fuient. Le forum est une mer grondante, hurlante. Nulle part on ne découvre les dalles tant la foule est compacte. Et quel bariolage de costumes, de coiffures ! Ce ne sont pas les seuls habitants de la ville. La toge blanche des citadins se froisse à de plus grossiers vêtements. Les campagnes voisines se sont ruées dans la ville. L'annonce d'ün triomphe et de ses pompes glorieuses n'aurait pas attiré un semblable concours. Les montagnards à la casaque faite d’une peau de mouton coudoient les bergers enveloppés majestueusement aux plis d'un lourd manteau de laine. Lès bouviers n’ont pas voulu se dessaisir du long bateau ferré qui hâte la lenteur solennelle de leurs attelages. Ils sont graves et, malgré la foule qui les presse, marchent comme des pontifes menant leurs bêtes au sacrifice. Les autres sont venus la veille; ils ont remisé leurs charrettes et leurs chevaux en quelque hôtellerie populacière. Ils ont vendu le vin de leurs vignes, et l'argent touché est là qui sonne au fond d’un sac soigneusement caché dans leur ceinture. Ils sont riches. Quand il rentreront au village, la femme, ne trouvant plus toute la somme promise, les accablerà d'injures.

Mais bah! l’amphithéâtre Flavien n’est pas inauguré tous les jours; on peut bien faire quelques folies, et sans être Socrate braver pour un si grand plaisir les clameurs de la ménagère. Xantippe fera mieux de se taire si elle craint d'être battue. On est venu d’Arpinum qui vit naître Marius et Cicéron, des montagnes lointaines où les Volsques et les Herniques ont longtemps défié les armes romaines. des monts Albains et des lacs bleus qui s'y cachent dans la sombre verdure des forêts; on est venu de Prœneste, toujours frais au milieu des chaleurs ardentes de l'été, de l’aimable Tibur d'Horace où les cascatelles gazouillantes scandent les strophes du poète qui les a sibien chantées. Le Tibre lui-même, par on ne sait quel prodige, rebroussant chemin vers sa source, à charrié jusqu'à Rome les bateliers, les marins, cette écume, cette tourbe humaine que la mer Jette aux rivages d'Ostie. Et tous ces gens d’origine si diverse, les uns hâlés du soleil, les autres pälis dans l'ombre des ateliers ténébreux, parlent, crient, s'appellent, se raillent, rient, jurent les dieux. C’est un concert discordant, un tumulte sans nom. Les montagnards ont la voix rauque; on croit les entendre héler leurs chèvres et leur latin grossier est semé de vieux mots étrusques désappris des citadins. Quelques mots grecs, harmonieux et sonores, éclatent aux lèvres des pêcheurs, et d’un accent dur et guttural les matelots se lancent en plein visage de vieux jurons phéniciens. Tous cependant n'ont qu'un seul but; âmes viles, esprits déliés, cœurs ardents, vibrent et se confondent dans l'unisson d’une commune espérance et d’une commune pensée.

Voilà qu'un lourd chariot débouche d’une rue qui serpente en arrière du Palatin. Deux buffles aux Jambes courtes, tête basse, bouche écumante, grands yeux stupides et leur front plat armé de cornes rugueuses, péniblement le traînent. La foule s'écarte; c'est de la complaisance, presque du respect. Qu'est-ce donc qui vient là? Un maître? un roi? un dieu? En effet, ou du moins il ne

s’en faut pas de beaucoup. Le chariot porte une cage aux barreaux de fer, et deux lions y sont couchés. Qu'on leur pardonne! ils ne sont arrivés que de la veille; mais il est temps encore; ces fiers acteurs ne sauraient manquer leur entrée. On les regarde, on les approche, on les appelle; ils ne bougent pas, ils se taisent. C’est de l'orgueil, peut-être du mépris. On les insulte, on les raille. Un enfant se faufile auprès du chariot; il se hisse sur le timon, il est armé d'une baguette. C’est un bel enfant blond, aux yeux noirs pleins de $ourires. Il veut s'amuser ce petit. Qui sait? on ne voudra peut-être pas le laisser entrer dans l’amphithéâtre. L'un des lions s'étend au bord de la cage, toujours silencieux; l'enfant s'apprête, il vise bien et d’un seul coup de baguette il lui crève un œil. Un cri éclate effroyable, quelque chose de jaune a dépassé les barreaux. L'enfant retombe sur la chaussée, de son bras déchiré plus rien ne reste qu’une guenille sanguinolente. Suffoqué, pâle, il crache dans la cage et crie : « Méchante bête! » Il pa que c’est la bête qui est A a

Mais les belluaires ne veulent pas que l’on mutile leurs animaux ; Ce sont leurs amis, c’est presque leur famille. Ils rejettent dans la foule le blessé qui s'évanouit, et bientôt chariot, hommes et bêtes disparaissent aux ténèbres des arcades béantes.

Dans son vaste bassin circulaire tout revêtu de marbre, la meta sudans épanche une eau limpide. Les baladins, c'est une vieille habitude, tiennent là boutique et font parade; mais ils ont tous battu en retraite. Ils ne sauraient soutenir la concurrence avec les gladiateurs.

Des marchands ont remplacé les baladins, marchands d'eau glacée, de gâteaux, de fruits surtout; et sur la margelle de marbre les grenades entr'ouvertes, les cédrats, les citrons dorés se dressent en pyramides, les pastèques découpées par tranches montrent leur belle chair rosée où les pépins noirs font tache ainsi que des grains

de beauté sur un frais visage de vingt ans. Mais les marchands, les marchandes, ont bientôt grande peine à défendre leur étalage; on les presse, on les pousse; un remous plus brutal les emporte; au milieu des rires et des quolibets, c'est une déroute, c'est un pillage. Les fruits roulent sous les pieds ou tombent dans la fontaine, et les enfants clapotant, éclaboussés des pieds à la tête, se disputent les épaves du naufrage.

Cependant des soldats, des prétoriens sont venus renforcer les desigñatores. La précaution est prudente, mais inutile bientôt. En vain les premiers arrivants voudraient reculer, 1ls sont emportés d'un courant irrésistible. Une dernière poussée, celle-ci plus terrible; et les grilles descellées s’abattent. Pourquoi non? L'amphithéâtre, assure-t-on, peut contenir plus de cent mille spectateurs ; il en viendra plus encore, c’est une ville dans la ville. On se pressera s'il le faut. Les dieux ont leurs temples, les riches ont leurs villas, les sénateurs ont leur Curie, les avocats ont leur forum, César a son Palatin; il faut maintenant songer au peuple, César le veut, César l'a commandé, César a jeté des milliers de prisonniers juifs sur les chantiers, car il voulait au plus vite terminer son œuvre. César est bon, César sera les délices du genre humain; le peuple a son palais, sa villa, sa curie, son forum, son temple. Jour de gloire, triomphe sans égal! le peuple romain est entré dans son amphithéâtre !

Faustus et Nicias ont trouvé place sur les premiers oradins et tout près de la tribune réservée aux vestales. Elles sont là toutes les six, drapées de laine, graves et tranquilles comme de blanches statues échappées au fronton d’un temple grec. Un large bandeau, abaissé sur le front, dissimule la triste indigence de leurs cheveux rasés. Une boucle d'or rattache sous le menton le suffibulum qui voile le visage presque tout entier. Cependant on reconnaît la grande vestale à son air plus imposant, à son encombrante majesté. Elle touche la quarantaine et

doit bientôt déserter le culte de la déesse par elle fidèlement servie durant trente longues années. Quelle est donc cette jeune fille, presque une enfant, qui se tient auprès d'elle? Serait-ce une novice déjà vouée à d'austères devoirs et que la grande vestale assiste de sa protection et de son expérience? Mais non, par bonheur ce n’est pas une prêtresse ; les humbles mortels peuvent l'aimer sans risque de la mort. Le fer n’a pas outragé sa belle chevelure d'un blond un peu roux et qui semble poudrée de bronze et d'or. À Rome cette nuance est rare ; les élégantes qui fièrement ceignent un blond diadème, l'empruntent le plus souvent aux épaisses toisons des femmes de Germanie ou bien elles ont recours aux artifices d’une teinture savante. Dès le temps de Caton, les Grecs enseignaient aux Romaines l’art de faire mentir même les cheveux.

Mais là, chez cette jeune fille, pas d'artifice, pas de mensonge. Faustus est jeune, mais il est fort expert et ne pourrait s'y tromper. Celle que ses yeux cherchent et bientôt découvrent, n'a pas une de ces coiffures extravagantes, échafaudage compliqué, dispendieux, qui révoltait le bon goût de Juvénal. Les cheveux partagés par une raie bien droite, ondulent sur le front, ondulent sur les tempes comme des flots caressés d'une brise légère. Un cercle d'or mince, très simple, les surmonte et les retient. Pas d'épingles aux formes bizarres, décorées de figurines ou de têtes d'animaux. Un petit morceau d'étoffe claire est fixé au chignon; quelques boucles s’en échappent, folâtres, fines, aériennes, elles voltigent sur les blancheurs d’un cou souple et gracieux. Le visage dessine un ovale allongé d'une pureté singulière; la bouche est toute petite; Les lèvres sont rouges et fraîches comme une grenade qui s’entr'ouvre. Le nez est fin, un peu courbé, mais à peine, l'oreille toute mignonne, rôse et transparente. Les yeux sont grands, noirs, ardents, couvant des flammes, et le regard a des profondeurs où va se perdre la pensée. Est-ce une âme douce et bonne qui s'y vient

refléter ? on n'oserait l’affirmer, mais le visage tout entier brille de jeunesse et s’environne d’un sourire.

Elle est mise avec recherche, avec élégance, mais sans richesse tapageuse. La sfola munie d’une gorgerette est blanche, mais d’une étoffe si fine que les épaules, devinées plutôt qu'aperçues, lui prêtent leurs contours harmonieux et animent, égayent la blancheur de la laine un peu triste et morte, de la blancheur de la chair vivante et doucement rosée. La pallæ est d’un bleu clair, un pan d'azur dérobé à un ciel d'été; la bande qui la termine est festonnée d'entrelacs et de feuillages d’un ton plus foncé. Les manches descendent à peine jusqu'au coude, ouvertes jusqu'à l'épaule; trois fois sur toute leur longueur, elles se rattachent et se ferment, laissant ainsi le bras à demi nu. Un serpent d'électron coquettement s'enroule et mord le poignet droit.

Cette jeune fille si charmante qui, par un privilège envié de toutes, a pris place au milieu des vestales, on le devinerait si Faustus ne l'avait pas déjà dit à Nicias de ses yeux aussi bien que de ses lèvres, c’est Lælia.

L'amphithéâtre est comble, du podium qui enferme l'arène, jusqu'aux galeries de bois qui le terminent. Les architectes n’ont pas eu encore le temps de construire de pierre et de marbre la partie supérieure de leur monument. En attendant le bois peut suffire; et les échafaudages, incomplètement enlevés, disparaissent sous des grappes, des guirlandes humaines. On à vu un moment des enfants, même des hommes, grimpés aux mâts de cèdre qui portent le velarium; et les matelots, préposés à la manœuvre de cette voile gigantesque, ont dû, pour les faire partir et lâcher prise, les menacer de les jeter du haut en bas de l’amphithéâtre.

Qu'est-ce donc que l’on aperçoit cependant de ce monument qui a occupé toute une armée de manœuvres et de travailleurs, épuisé des carrières? Rien maintenant, et comme les dalles de la rue, galeries, gradins, même les

scalæ marquant les præcinctiones qui partagent les gradins, même les ouvertures béantes des vomitoria sont invisibles. Tout à l'heure encore ces ouvertures vomissaient la foule; on aurait dit ces trous de fourmilière d’où s'échappe à la première alerte le peuple grouillant d'innombrables fourmis. Mais les vomitoria eux-mêmes sont envahis. Leurs profondeurs noires sont pleines de gens qui ne sauraient rien voir, mais qui voient le dos des gens qui voient. Cela est mieux que rien, du moins il leur semble ainsi.

Cependant trois divisions s'accusent. Le nivellement que la tyrannie impose à tout ce qui rampe au-dessous d'elle, n'a pu effacer la jalouse hiérarchie que la vieille Rome avait établie, que la Rome nouvelle accepte et s’obstine à toujours maintenir. L'amphithéâtre lui-même ne saurait tolérer la promiscuité de rapprochements scandaleux. Une fraternelle égalité n'a jamais eu de sens pour les maîtres du monde.

L'immense périmètre du podium met au premier rang tout ce qui est la loi, le culte, la puissance : les graves sénateurs, les édiles, les prêtres, les augures, les représentants officiels de quelques corporations importantes, les consulaires, les chevaliers. La tribune des vestales, celle de l'empereur qui lui fait face, sont fermées de dalles dressées, mais non pas assez hautes pour arrêter le regard. Tous ces grands de la terre, leurs protégés et sans doute quelques intrus qui n'ont d'autre noblesse et d'autre rhagistrature que des coffres bien garnis, occupent vingt gradins. Des mortels aussi favorisés du maître ou des dieux ne peuvent se résigner à la dureté peu hospitalière des blocs de pierre ou de marbre. On a disposé pour eux des subsellia mobiles et rembourrés de crin.

Le second étage réserve seize gradins aux simples citoyens de Rome. Il n’est séparé du premier étage que par un large passage bordé d'une balustrade. Le troisième étage au contraire, le dernier des mæniana, celui que la

plèbe librement envahit, reste sans communication possible avec les étages inférieurs. Il s'élève au-dessus d’une véritable muraille; des niches y sont creusées où veillent des statues, des vases y sont alignés dont la magnificence peut amuser les yeux, c'est un rempart cependant et que l’on ne saurait franchir. Petites gens, c'est assez que l'on vous aperçoive, là-bas, bien loin ainsi qu’une poussière incertaine qui tourbillonne sur le chemin.

La foule murmure impatiente. Sur le podium on est calme, on attend. Un certain air de dignité est un mot d'ordre obéi de tous. On cause, on salue discrètement de la main, du regard, d’une lente inclinaison de tête. Chacun fait à son voisin la biographie de ceux qu'il reconnait. Plus on est rapproché et plus les compliments sont empressés, plus on est éloigné, plus la médisance se donne libre carrière, plus la calomnie distille ses noirs venins; c'est question de perspective. Heureusement que César ne veut plus de délateurs, ils auraient beau jeu à imaginer des complots, à recueillir des paroles imprudentes.

Au second étage déjà l'agitation est plus vive. On s’interpelle, on se lève pour se rasseoir, on s’assoit pour se relever. L’attente est fébrile et déjà se fait tumultueuse. Mais là-haut quel tapage assourdissant! Ces gens-là ignorent les belles manières; 1ls n’ont pas fréquenté les gymnases et lassé la patience de quelque pédagogue venu de la Grèce. Ils ne sont rien que des hommes, des femmes, c’est-à-dire des êtres naïfs, violents, tout instinct, appétit, passion, des êtres voisins de la primitive animalité. Pressés plus que des amphores dans un cellier, écrasés, à demi étouffés, ils ruissellent de sueur. Les uns ont déjà retiré le bonnet de laine, coiffure traditionnelle des matelots, les autres écartent leurs vêtements de bure grossière, ou s’en dépouillent à demi et montrent leur poitrine velue où pendent les amulettes qui les doivent sauver du mauvais œil. Ils erient : « De l'air! de l'air! » Quelques-uns même, dans l'espérance de quelque brise plus douce, commandent que

l'on replie le velarium. Inutiles clameurs aussitôt contredites de protestations furieuses. Le velarium, qui se maintient tendu par un ingénieux mécanisme de cordages et de poulies, reste en place. Il est semé d'étoiles d'or comme le ciel d'une belle nuit. Un aigle immense en occupe le centre, et les serres ouvertes, les ailes étendues, plane au-dessus de l'arène. L'oiseau de proie voudrait-il disputer à ces hommes de proie la curée qui leur est promise?

Le tumulte grandit, s'exaspère; et si cette toile immense n'était là pour les arrêter dans leur chute, peut-être les hirondelles qui passent là-haut dans l’azur éternel, tomberaient-elles dans l'amphithéâtre, mortes d’épouvante.

Eh quoi, les jeux ne commencent pas, et c’est déjà la septième heure! César fait attendre le peuple romain: c'est un crime de lèse-majesté. Néron, ce cher Néron était toujours le premier aux spectacles. C'était le bon temps, et quel aimable compagnon! pas fier; il s’en allait le soir courir les rues mal famées; il rossait les passants quand lui-même, ainsi qu'il lui arriva plus d’une fois, n'était pas étrillé d'importance. Ces Flaviens, tous bourgeois! et d’une âme bourgeoise! Vespasien était ladre comme un vieil usurier. Vous savez jusque sur quoi il a mis des impôts ! Il s'endormait dans le cirque, c'était désobligeant pour les cochers. Est-ce que par hasard son fils voudrait continuer cette lésine impériale? Mais non! vous dis-je, Titus a les mains ouvertes à tous... C’est lui! Enfin! Il vient... Le voilà!

Ces cris sont partis des hauteurs extrêmes de l’amphithéâtre, car de ce belvédère, élevé au-dessus du sol de près de cent cinquante pieds, on découvre aisément la voie Sacrée et Les abords du Palatin.

La bonne nouvelle a bientôt couru de gradins en gradins. Les clameurs apaisées se fondent dans un long murmure. Ce n'est plus qu'un frémissement attendri et reconnaissant.

La loge impériale, le cubiculum, tout à l'heure était vide au milieu de cette enceinte vivante et débordante.

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Seules deux Victoires de bronze doré, debout sur les chapiteaux de marbre de deux élégantes colonnes, s’y dressaient, ailes déployées, draperies flottantes et cherchant, semblait-il, pour le couronner de palmes et de lauriers, le front de l'empereur absent.

Les acclamations retentissent : « Ave, Cesar! salve, imperator |.» Rome a salué son maître.

Mas, dit Nicias se penchant à l'oreille de Faustus, il me parait que les cris sont mieux réglés, mieux disciplinés, plus nourris, en face de nous et au-dessus du cubiculum.

— Sans doute, réplique Faustus; les augustiani se sont donné là rendez-vous. Néron, qui leur avait attribué un salaire fixe, les trainait partout avec lui. L’enthousiasme et les applaudissements lui faisaient une fidèle escorte. Pauvres gens, 1ls sont réduits à la portion congrue. Vespasien déjà ne voulait plus les payer; il eût mieux aimé être sifflé que de solder les claqueurs.

— Pourquoi donc s’égosiller maintenant de la sorte?

— Vieille habitude, et, qui sait? l'espérance d’une dernière aumône. »

Sortant du vomitorium que seul : cortège impérial a le privilège de franchir, les licteurs sont entrés les premiers, symétriquement drapés non dans le paludamentum que veut la vie des camps, mais dans la toge civile; ils ont les faisceaux sur l'épaule gauche, dans la main droite la baguette dont ils fouaillent les importuns trop lents à se ranger ; ils ont le front ceint de lauriers. Mais c’est là tout le déploiement de force que Titus veut auprès de lui. Titus qui cependant a vécu en Orient, Titus qui a trainé sur ses pas victorieux une cour de princes et de rois, Titus qui a vu la pieuse Egypte l'encenser comme un Apis, Titus affecte la simplicité, et maintenant qu'il n’est rien dans le monde qui soit son égal, 11 s'habille à peu près comme un simple citoyen. Sa toge est de pourpre, elle n'est bordée que d’un simple liséré d'or. Pas une

seule feuille de laurier sur sa tête. Titus est assez couronné du souvenir de ses victoires.

C'est un homme de forte corpulence. Le cou est massif, presque aussi large que le visage; le nez est droit et fort, le menton relevé accuse l’entètement et l'énergie. La puissante saillie des arcades sourcilières, les rides que la pensée plutôt que l'âge a creusées sur le front bas, confirment cette impression et révèlent une nature concentrée, l'instinct et l'habitude du commandement. Cependant la bouche a de la bonté, même quelque indolence. Un certain air d'abandon et de placidité tempère cette force sommeillante et doucement apaisée.

L'empereur a pris place sur un solium taillé dans un bloc de Paros. Deux griffons accroupis offrent leurs ailes demi-closes à la paresse de ses bras. Deux pommes de pin terminent le dossier que festonnent des pampres, des raisins délicatement sculptés.

Auprès du solium, plus bas et sans dossier, un bisellium de bronze, mais garni d'un moelleux coussin, attendait un auguste personnage, le premier mortel qui soit sous le ciel après Titus. Son jeune frère, son successeur probable, est venu s’y asseoir. Aussitôt un esclave s’empresse à mettre sous-ses pieds un tabouret de bois incrusté de nacre.

Domitien, selon l'usage constant de tous les héritiers présomptifs, contredit dans sa mise, dans son air, dans ses paroles, dans son attitude, le prince régnant. Il faut bien donner des espérances de changement aux mécontents, car les meilleurs maitres font des mécontents, et non pas beaucoup moins que les autres. Titus, Domitien se ressemblent un peu et tous deux ressemblent à leur père maintenant passé dieu : même visage épais et même lourde encolure, même menton vigoureux. Mais Titus est de bonne humeur, son regard complaisant sourit à l'univers ; Domitien fronce le sourcil comme un apprenti Jupiter; l’un rêve de se faire aimer, l’autre veut se faire craindre. Le contraste n’est pas moins saisissant dans leurs costumes.

Titus a fait la guerre, 1l revêt le costume civil : Domitien n'a Jamais commandé une cohorte, mais il veut jouer au grand vainqueur. Les légionnaires, les vétérans des armées d'Asie en plaisantent tout bas; mais 1l est venu, comme pour une revue, armé de pied en cap. Il porte une belle cuirasse de bronze où la tête menaçante de Méduse secoue sa chevelure de vipères. Il n'a pas chaussé de simples

calcei, mais des caligæ comme s'il devait cheminer dans

la glorieuse poussière d’un champ de bataille. Il a ceint une couronne de laurier d'or; et d’une main fébrile, mais inexpérimentée, 1l remue, il agite un glaive à la poignée d'ivoire, glaive innocent et que remplacerait avec avantage un poinçon pour tuer les mouches, car Domitien les déteste et s'occupe de longues heures à leur faire la guerre. Domitien cependant rayonne : les yeux le cherchent, éblouis, étonnés, mais les cœurs ne vont pas jusqu'à lui. |

Les agents chargés de la police de l’amphithéâtre et du bon ordre, les cunearü et les locaru, tout à l'heure débordés et impuissants, empruntent à la présence du maître une autorité enfin reconquise. Ils se tiennent debout et commandent le silence.

L'une des grandes entrées qui marquent l'extrémité de l’arène, s'ouvre. Les cornicines, groupés au-dessus de cette entrée, font éclater leurs cors qu'ils portent enroulés autour d'eux et le pavillon ouvert au-dessus de leur tête. Le bronze jette une fanfare furieuse, comme s'il donnait le signal d'un assaut. Les jeux ont commencé.

Qu'est-ce donc cependant que cette troupe bariolée et grotesque qui vient de déboucher dans l'arène? Un sannio ouvre la marche; 1l est gros, poussif, le visage caché sous un masque où s'immobilise le rictus d'une affreuse grimace. Condamné à la gaieté quand même, à la gaieté toujours, il gambade, il roule par terre son corps bouffi, agile cependant. Il se gratte comme un singe, crie, hurle et comme un chien rejette au loin le sable du pied, on pour-

rait dire de la patte. Le planipes qui le suit à demi aveuglé, car il en a reçu tout un paquet aux orbites béantes de son masque, se fâche, tempête et derrière le carton qui fait porte-voix, jette un long grognement. Le planipes est maigre, le sannio est gras, si lourd que son adversaire ne peut le soulever : culbutes répétées, bousculades burlesques, athlètes hideux que la Grèce aurait sifflés. Le publie s'en amuse, mais à peine quelques instants.

Les pilarii ont plus de succès. Ils jonglent avec des boules dorées; et les boules, retombant d’un rvthme harmonieux sur le pied qui les renvoie, sur le mollet qui les retient un moment, sur la main qui les rejette, sur le bras qui les fait onduler, sur le front qui s'en couronne, les enveloppent d’une auréole scintillante qui voltige et s'agite sans fin. |

Mais ce sont là trop petites choses et trop petites gens. Rome, la Grèce, l'Orient vainement ont envoyé à l’amphithéâtre Flavien leurs mimes les plus habiles, leurs baladins les plus experts. Au triclinium d’une maïson, au carrefour d'une ville, ils feraient merveille ; ils sont perdus dans cette immensité; leurs lazzi, leurs grâces apprises, leur art à peu près méconnu, comme une flèche qui vise un but trop lointain, retombent sans provoquer le rire ou n’obtiennent que de maigres applaudissements. Aussi ce prologue prend bientôt fin et ces piteux acteurs disparaissent sans laisser de regret.

Voici des desultores. À peine vêtus d’une tunique légère, coiffés d'un long bonnet de feutre, le pileus, qui leur est une sorte d'uniforme consacré, ils se tiennent debout un pied sur un cheval, un pied sur un autre cheval et devant eux, deux autres chevaux obéissent aux rênes qu'adroitement ils manient, au long fouet qui s'en va fustiger leurs « crinières flottantes. Douze paires de ces quadriges tour- « billonnent dans l'arène, se poursuivent, se rejoignent ; et l'assistance, qui se croit un moment transportée dans le cirque, sourit à cette terrible chevauchée.

Quelques mansuetarir leur succèdent. Ils ont dompté des ours, des panthères, des loups-cerviers. Ils les font danser sur deux pattes, gauchement saluer, grogner au commandement, ramper sous le pied qu'ils voudraient dévorer et qu'ils lèchent. Les panthères d'un bond passent dans les cerceaux ainsi qu’un écuyer agile, les loups se laissent arracher de la gueule les os qui leur sont jetés. Il en est un qui un moment se fâche, et lance un coup de dent un peu plus hardi au bras du maître. Mais le bras est garni d’un épais brassard de cuir, et c’est à peine si quelques gouttelettes de sang glissent au long du poignet : « Par bonheur, dit Nicias! — Par malheur, » pense Faustus. Car Faustus, ainsi que le public tout entier, s'ennuie, et déjà s'irrite de ces jeux d'enfants. Les mansuetarii le comprennent. Qu'ils poursuivent encore quelques instants des exercices devenus fastidieux, et l’on pourrait bien les faire dévorer par des bêtes moins indulgentes.

« Cela, des bêtes? crie un mauvais plaisant; du bétail tout au plus! »

Et le bétail, sur ce mot, précipite sa retraite.

« Enfin, c’est le tour des gladiateurs, » dit Faustus à Nicias. |

Et Nicias tout d’abord ne l'entend qu'à demi. Est-ce la chaleur intense et lourde en dépit de l'ombre que ménage le velarium, est-ce le peu d'intérêt qui s'attache pour lui à cette acrobatie puérile, mais Nicias s’abandonne aux douceurs d'une vague sommolence.

« Tu dors, Brutus! lui crie son ami, et voici les gladiateurs!

— Ce n’est pas l'instant de me réveiller, réplique Nicias d'une humeur un peu chagrine. Tes gladiateurs ne sont après tout que des saltimbanques assassins.

— Quelle injustice! des héros qui font profession de bravoure. Sais-tu quel serment on leur impose au moment de déserter les ludi gladiatorii où, bien nourris de fortes viandes, initiés à tous les mystères de l'escrime, ils ont

passé des années de labeur, d'exercices et d'entrainement, enfin lorsqu'ils sont aussi versés dans leur art que toi dans la vaine science de la philosophie et de la rhétorique ?

— Grand merci de ta comparaison.

— Je jure de souffrir la mort dans le feu, dans les chaines, sous le fouet ou par l'épée, quelle que soit la volonté du maitre, d'obéir en vrai gladiateur. N'est-ce pas admirable?

— J'aime mieux Léonidas jurant de mourir aux Thermopyles pour la gloire etles lois de sa patrie. »

Une nouvelle sonnerie de cors, plus éclatante que la première, interrompt ce dialogue. Vingt-quatre paires de gladiateurs entrent dans l'arène, deux familles, car on appelle de ce nom vénéré ces compagnies qui n’ont le plus souvent de par le monde ni patrie, ni parents, ni vrais amis, ni véritables amours.

Leurs maîtres les ont achetés au rebut des marchés d'esclaves, aux geôliers des prisons, puis il les ont élevés, ils s’en font un revenu et une gloire, aujourd'hui ils les accompagnent, ce sont deux lanistæ de renom. Ils ont combattu eux-mêmes, au temps de Claude et de Néron. Échappés à tant de massacres et couverts de cicatrices comme de braves légionnaires, ils n’ont pas déserté un métier qui leur est devenu le seul but, la seule occupation de la vie. Ils veulent présenter leurs élèves. L'âge, les cheveux blanchis, le front ridé les excluent maintenant du combat. Ils vont y assister, non pas indifférents cependant, car leur vanité de maître, et les souvenirs de tout leur passé réveilleront dans leur âme grossière les ardeurs et la flamme de leurs vingt ans.

Les lanistæ portent la tunique : ils sont nu-tête et tien- |

nent, seule arme qui leur soit permise, une baguette ainsi qu'en ont les centurions pour stimuler les soldats indociles.

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Les gladiateurs au contraire sont armés de pied en cape. «

Vingt-cinq sont des gladiateurs thraces, vingt-cinq des gladiateurs samnites; car Rome se plait à donner, aux acteurs des jeux qui lui sont chers, les noms des peuples fameux qu'elle a vaincus et asservis. Sa vanité évoque le passé et recommence la conquête du monde.

Les Thraces sont armés à la légère. Leur casque sans visière, très relevé, laisse le visage à découvert; deux longues plumes y sont plantées. C’est là une coiffure pittoresque plutôt qu’une arme défensive. Le bouclier est petit, arrondi, c'est la parma. Les jambes portent l'ocrea de bronze attachée au mollet qu'elle dessine et protège. La poitrine est nue. À la ceinture un court caleçon s'attache sans gêner le libre jeu des cuisses, c’est le campestre. Les Thraces n'ont d'armes offensives que la sica; maniée avec adresse, c’est une arme terrible et toujours mortelle que cette courte lame recourbée et pointue ainsi qu’une défense de sanglier.

Les gladiateurs samnites semblent mieux défendus. Leur casque est hermétiquement clos. Un trou ménagé à la hauteur de l'œil gauche, un étroit grillage ménagé à la hauteur de l'œil droit, permettent le libre vol du regard. Le cimier est garni de plumes. La jambe gauche porte une large cnémide et le bras droit est enveloppé d'une épaisse cotte de mailles, la manica. Quelques-uns de ces Samnites cependant ont dû se contenter d’un brassard de cuir. Le bouclier, c’est le scutum oblong et plus vaste que la parma. ki

Ainsi les armes ne sont que de deux types, mais l'ornementation varie. Les lanistæ, pour un si grand jour, ont été chercher les plus belles pièces de leur arsenal. Quelques-unes sont des chefs-d’œuvre de richesse et d'élégance. Les plus habiles ouvriers y ont promené leur ciseau; un sourire de la Grèce a caressé et vivifié ce dur métal. Les jambières portent des aigles, des masques, des branches de chêne ou de laurier; les casques énormes, à la visière saillante, sont surmontés d'ailes, comme si le

lourd gladiateur singeait Mercure, l’agile messager des dieux. Quelquefois le cimier se termine par une tête, et des groupes de captifs, de vainqueurs reposés couvrent ce que l'on pourrait appeler la boîte arrondie du casque. Tous les gladiateurs ne font pas étalage de semblables joyaux; et cependant, si tamisée que soit la lumière épandue dans l'arène, le métal brille et chaque mouvement en fait jaillir des étincelles. Ces hommes sanglés, cuirassés de bronze, enfermés comme des crabes dans leurs massives carapaces, ne sont plus qu'à demi des hommes.

Cependant Samnites et Thraces défilent deux par deux, au rythme brutal des cors; ils marquent le pas, balancent leur corps énorme, fiers, imposants, farouches plus que ne seraient des prétoriens à la parade. Ils arrivent devant l'empereur et brusquement s'arrêtent : « Ave, César, empereur, ceux qui vont mourir te saluent! » Cette acclamation est sortie, retentissante, des lèvres librement ouvertes des Thraces, confusément et semblable à un grognement de fauve, des casques fermés où disparaît le visage des Samnites.

Les lanistæ, ainsi que feraient les maîtres des champions emplumés dans un combat de coqs, ont disposé avec ordre, avec harmonie, les couples qui vont se heurter; sur le sable ils ont tracé, de la pointe de leur baguette, comme faisait Popilius autour d’un roi sommé de répondre, l'espace étroit dans lequel les braves doïvent vaincre ou mourir.

Il ne s'agit pas encore de mourir, les armes dont se servent les combattants sont émoussées, inoffensives, arma lusoria. C’est une joute courtoise. Ces hommes,

qui longtemps dans leurs écoles ont appris le maniement :

des armes en se servant d'armes plus lourdes que celles

qui devaient leur être confiées au grand jour des jeux -

publics, indiquent les coups, ménagent les feintes, simulent « ce que tout à l'heure ils nesimuleront plus, etsi bien, d'une “

si noble allure, d'une majesté si tranquille, d'une ardeur si heureusement disciplinée et pondérée, que Nicias luimême se réveille, regarde, s'étonne, admire et applaudit.

€ À la bonne heure, s'écrie Faustus, tu y prends goût.

— Je n'ai pas en vain respiré l'air subtil de la Grèce, partout et toujours J'aime et je salue la beauté. Le spectacle devrait finir ainsi. »

Mais les Grecs seuls ne demanderaient rien de plus qu'une belle apparence. Les Romains ne sont pas des poètes ; 1l leur faut de brutales réalités. On crie, on réclame le combat sine remissione. Les esclaves, attachés au service de l'arène, accourent, apportant des épées, des poignards aiguisés, bien tranchants; le jeu ne sera plus un jeu. C'est une politesse que l’on fait toujours au maître; l’un des lanistæ, péniblement hissé au marbre du podium, présente à Titus quelques épées. Le maître doit s'assurer lui-même que ces armes sont affilées, qu’elles tueront en conscience et que les lanislæ ne seront pas avares du sang qu'ils ont promis.

Titus prend les épées; 1l se lève et Les présente à deux personnages, depuis peu d’instants entrés dañs la tribune impériale. Ces hommes pâlissent, se troublent. Qu'est-ce donc qui se passe? Et Nicias, penché à l'oreille de Faustus, lui dit : « Est-ce que l’empereur voudrait faire des gladiateurs de ses invités, et galamment les sommerait de descendre dans l'arène”?

— Non ! non! Caligula eut de ces fantaisies, Titus est d'humeur plus clémente. Mais je reconnais ces deux hommes.

— Qui est-ce donc?

— Curion, Niger, de grands amis de Vitellius, gourmands presque à l’égal de leur maître et qui avaient dû un immense crédit à l'infatigable complaisance de leur estomac. Depuis quinze ans ils ne mangent plus à leur appétit; 1ls auront tramé quelque conjuration.

— La faim est mauvaise conseillère, comme chante Virgile, ajoute sentencieusement Nicias.

— Titus aura été prévenu et voilà que lui-mème arme Ces mains qui devaient l’assassiner. C’est d’une singulière audace. Auguste voulut bien épargner et confondre Cinna, mais il ne lui avait pas mis par avance un poignard dans la main. » |

Ce drame inattendu inquiète la foule. Que se passe-t-il? va-t-elle changer de maitre? Et quel nom faudra-t-il acclamer? Les conjurés d'un seul coup peuvent changer le mot d'ordre que Rome a donné au monde. César les tient sous l'interrogation tranquille de son regard. Mais qui l'emportera? Le temps semble avoir suspendu sa course vertigineuse, et cet instant dure un siècle.

« Ave, César, gloire à toi! Longs jours! »

Ces cris partis de la tribune, se répercutent et roulent de gradins en gradins comme un tonnerre emporté de vallées en vallées, de montagnes en montagnes.

Curion, Niger, vaincus sans combat par celui-là qu'ils voulaient assassiner, se prosternent et pleurent. Ils embrassent les genoux du dieu qui sait tout et qui veut oublier.

L'empereur les relève et les fait placer près de lui.

€ IL est digne de régner, conclut Nicias; il sait pardonner. »

Brandissant leurs armes nouvelles, Samnites et Thraces vont engager la bataille. Il en est parmi eux qui sont rompus à ce métier, d'autres qui débutent et que le regard des lanistæ encourage et couve d'une tendresse presque paternelle. Les premiers ce sont les spectati; ils gardent, suspendus aux murs des étroites cellules qu'ils habitent, leur tessera gladiatoria où sont écrits leur nom, le nom de leur maître, la date de leurs premiers exploits. On les connaît, on les recherche, quelquefois on les fait venir, c’est une mode coûteuse mais galante qui-s’introduit dans la ville. À la fin d’un Joyeux repas, quelquefois on amuse les invités d'un petit combat dans le triclinium; rien ne complète mieux l'ivresse du vin, sinon l'ivresse du sang.

Les Grecs Mae festin des flûteurs, des

chanteurs, des joueurs de cithare, de belles danseuses, voire même des philosophes qui les régalaient de diseussions savantes ou subtiles ; les Romains du bel air Iongtemps ont fait comme les Grecs. On va changer tout cela; les vainqueurs ne sauraient toujours s'abaisser jusqu'aux amusements des vaincus.

Les autres, les débutants, ce sont les firones, mais il en est parmi eux qui sont déjà redoutables. Quelques beaux coups adroitement parés, adroitement portés, et ils seront ce soir les favoris du peuple; leur gloire naissante éclipsera la gloire abolie de leurs aînés et de leurs maîtres.

Ces hommes n’ont les uns contre les autres aucune raison de haine. Ils sont tous des errants, des déclassés, ou du moins presque tous; car on a vu des hommes libres, soit détresse sans espoir, soit entrainement et vertige, se vendre, aliéner pour quelque maigre somme ce qui leur restait d'humain et s'improviser gladiateurs. Ce sont les auctorati ; on les désigne, et c’est justice, d’un nom particulier. On cite un chevalier qui mourut glorieusement sous l'armure d’un Samnite.

Mais quelle que soit leur origine, le plus souvent basse ou inconnue, ces hommes, semblables à des chiens hargneux, et que les eris excitent, s'abordent, se frappent; les épées cherchent quelque place nue où elles puissent s’enfoncer. La vanité, l'habitude, l’insouciance de la douleur et même de la vie, le bruit des armes qui se heurtent, tous ces yeux par milliers tendus, fixés sur l'arène, cette atmosphère de cruauté, de mort qui partout flotte et que partout l’on respire, agitent, enveloppent, grisent les combattants. Tout à l'heure ils hésitaient peut-être, ils avaient échangé, au moment de paraître dans l'arène, d'amicales poignées de main, qui sait? une promesse de ménagement, de clémence, peut-être un adieu; les brutes elles-mêmes ont un pauvre cœur qui bat et qui peut aimer. Mais maintenant ils sont plus acharnés que n'étaient les légionnaires de César aux murs d’Alésia, plus féroces que les derniers

défenseurs de Numance, que les femmes de Carthage jetant leurs enfants dans le brasier plutôt que d'accepter pour eux l'injurieux pardon du vainqueur. L'homme est de sa nature si prêt à se haïr, à se tuer, qu'il suffit de lui mettre une épée à lamain dele conduire devant son frère et de lui crier : ( Tue! » pour qu'il frappe ou pour qu'il meure.

Douze gladiateurs sont tombés, et le combat ne dure que depuis quelques instants. On n'a pas eu à demander grâce pour eux, car les poignards des Thraces ont d'un seul coup éventré huit Samnites et les épées des Samnites ont d'un seul coup traversé la poitrine de quatre gladiateurs Thraces. Les autres sont blessés pour la plupart, quelques-uns désarmés. Les casques faussés, arrachés, sont tombés sur le sol et, par l'ouverture de leur visière béante, se remplissent de sable.

Cependant la partie n’est plus égale entre les Thraces et les Samnites. On réclame, on proteste. Mais les lanistæ ont de l'expérience; ils ont prévu un semblable incident. Les Samnites reçoivent un renfort de quatre combattants ; ce sont des supposititii, toujours gardés en réserve; ils viennent combler les vides et rendre au combat une ardeur nouvelle.

Le second choc est encore plus terrible. Ces hommes restent silencieux Jusque dans leur fureur. Ge sont des acteurs pénétrés de leur rôle et préoccupés du public qui les regarde, plus encore que des combattants. Leur colère a des règles apprises et que pas un seul ne voudrait transgresser. Si quelque blessure plus grave les épuise et les Jette sur le sol, d’un mouvement bien compris ils s’accoudent et fléchissent sans que jamais quelque spasme dérange l'harmonieux équilibre des gestes et du corps. Jamais de cri, jamais de râle, les dents déchireraient plutôt la lèvre que de laisser échapper une plainte importune; et l'on pourrait croire que le dernier soupir même . est noté comme une douce mélodie.

Cependant si ingénieusement disposés que soient leurs

armes défensives, si habile que soit le bras gauche à manœuvrer le bouclier et à ménager à la poitrine cette protection mobile, plusieurs gladiateurs sont encore tombés, quelques-uns pour ne plus se relever. C’en est assez pour ceux-ci. Les lanistæ et leurs élèves ont bien fait les choses. César est satisfait, le peuple est content. Les portes sont rouvertes, et les survivants se retirent.

Les plus braves, les plus forts, les plus heureux recevront des récompenses : des couronnes, des palmes, des guirlandes de laurier enrubannées, et, ce qui vaut mieux, des gratifications en belles espèces sonnantes; argent bien gagné et qui profitera aux taverniers de Rome.

Mais ceux-là qui sont restés gisants sur le sable, que vont-ils devenir? C'est prévu. À peine leurs vainqueurs ont-ils quitté l'arène, sans qu'un seul ait détourné la tête, car la défaite c'est l'oubli, qu'une porte basse, ménagée dans le podium, écarte les dalles qui lui servent de battants. Fermée elle est presque invisible. On en voit sortir des hommes rapides, muets; 1ls traînent des cordes armées de crocs de fer. Les cadavres sont saisis, enlevés, et la porte se referme, implacable et sinistre comme la porte d’un tombeau. La porte libifinensis pourrait donner sur l’'Achéron, elle ne rend jamais sa proie.

Qu'est-ce donc cependant qui se passe là derrière? Les morts et ceux-là qui ne sauraient survivre sont amenés et jetés sur les dalles. La lumière incertaine d’un étroit soupirail seule glisse en ces profondeurs; le soleil refuse d'en pénétrer le mystère. C'est le spoliarium. Les morts sont dépouillés de leurs armes, 1l faut bien que les lanistæ retrouvent un matériel coûteux et qui peut encore servir. Les mourants sont achevés; s'ils guérissaient, ils ne pourraient plus reparaître dans l'arène. Pourquoi s'embarrasser de vétérans inutiles? Le gladiateur qui n'aurait plus la force de tuer, n’est plus bon qu'à mourir. Au reste, c'est pitié peut-être; et sans le coup de grâce qui dénoue la tragédie, le spoliarium verrait des agonies

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