‹ Les spectacles antiquesChapitre 12 sur 15 · ÈS · texte numérisé non relu

ÈS

hideuses, car le mourant n’a plus là autour de lui de regards qui le guettent, de bouches qui le sifflent, de mains qui l'applaudissent; et la nature maîtrisée, reprenant enfin tous ses droits, pleurerait toutes ses larmes, hurlerait toutes ses malédictions, crierait toutes ses angoisses et toutes ses douleurs.

Pauvres gens qui expirént ainsi sans un ami, sans un parent, sans même un chien qui les prenne en pitié et qui lèche leurs blessures! Ils n'auront pas de bûcher magnifique, pas même une prière, pas même un souvenir. ( Il dansa deux jours, et il plut! » dit une inseription antique parlant d'un danseur mort à douze ans. Ceuxei ont combattu, ont plu peut-être, puis ils sont morts, puis c’est tout, la louve romaine les a dévorés.

Hélas! voilà ce que montre ou plutôt ce que dérobe dans son ombre ce que l’on pourrait appeler les coulisses de

l'amphithéâtre.

Cependant de jeunes esclaves ont parcouru l'arène, tenant des corbeilles pleines de sable, et partout, d'une main légère, 1ls ont poudré les flaques de sang ; il serait trop long d'attendre que l'arène l'ait bu jusqu'à la dernière goutte.

Les deux gladiateurs qui font maintenant leur entrée, sont saluës d'applaudissements. Bien qu'ils soient casqués et la visière close, on les connait, et leur apparition était ee dr attendue. |

«€ Pourquoi done, dit Nicias à Faustus, ces applaudisenéét

— Il faut bien arriver d’ Âthènés et des parages les plus lointains pour ignorer ainsi les gloires de l’arène. Bebrix et Nobilior que tu vois, ne combattent jamais! qu’à cheval. Tu m'avoueras qu'ils montent comme les meilleurs cavaliers des Panathénées. »

En effet, Bébrix et Nobilior s’en vont chevauchant dans l'arène avec une aisance si élégante, déchainant, modérant :

l'ardeur de leur monture, que les applaudissements reprennent plus nourris.

« Hélas, Romains! Romains! murmure encore Nicias, ne sauriez-vous borner vos plaisirs à la beauté! Qu'est-il de plus beau que la beauté? Et, ajoutant une réflexion qui révèle un disciple d'Épicure et de Lucrèce : la beauté est divine et de tous les dieux c’est encore le plus probable.

— PBébrix, poursuit Faustus, a remporté douze victoires, Nobilior onze. On dit que ce sont deux grands amis, des inséparables.

— Comme nous, et cependant ils vont s'entr'égorger.

— Cela n'empêche pas les sentiments du cœur.

— Je dois donc me féliciter, mon cher Faustus, que tu ne sois pas gladiateur, ton amitié me serait redoutable. »

Bébrix et Nobilior portent les armes défensives des gladiateurs samnites. Mais ils y ont ajouté un petit manteau de pourpre qui librement flotte ; c'est une parure qui plaît à leur coquetterie vaniteuse. À cheval il est malaisé de s’aborder de près; aussi ces deux champions ont-ils remplacé l'épée par la lance.

Les voilà qui se défient, les voilà qui se poursuivent. Bébrix a l'avance, Nobilior le rejoint et le presse. Les coups portés sont aussitôt parés; c'est une voltige d’une adresse merveilleuse; et longtemps le combat reste incertain. Les chevaux eux-mêmes sont grisés de dépit et bientôt de fureur. Ils se mordent. Chevaux et cavaliers passent tourbillonnant, etle sable soulevé aveugle à demi les spectateurs anxieusement penchés sur la balustrade qui termine le podium. La lutte est si violente, les coups, les ripostes, les parades si rapidement échangés, que l'œil le plus attentif ne voit qu'une mêlée confuse, les éclairs du métal, le flamboiement des casques de bronze. Mais tout à coup, un cheval s’abat. C’est celui de Bébrix. La lance de Nobilior lui est entrée dans le flanc jusqu'à la hampe. La bête se débat, se roule pantelante, elle ne fait qu'élargir sa large blessure, et les entrailles s'échappent, hideuses et saignantes.

Bébrix est tombé auprès de son cheval, il veut se relever,

pr ETES LES SPECTACLES ANTIQUES

trop tard. Nobilior a mis pied à terre, il a repris sa lance et le voilà debout un pied sur le cou de Bébrix, la tête hauteet demandant du regard à la foule ce qu'il doit faire : épargner le vaincu ou le tuer. Bébrix, désarmé, tend la main et son geste supplie. Les vestales, la foule, César sont d'humeur débonnaire. Toutes les mains se lèvent. C’est la grâce. Ce pauvre Bébrix! la chute de son cheval seule à failli le perdre. Il faut bien avoir égard à cette malechance. Allons! qu'il se retire sans plus de dommage! Les esclaves servants de l'arène n'auront pour cette fois qu’un cheval à traîner au spoliarium. La bête, étendue sur le côté, lance des ruades affreuses; elle n’a pas appris les belles manières; et les crocs de fer l'ont saisie et l’emportent qu'on la voit se débattre encore dans d'horribles soubresauts. Les entrailles traînent à sa suite et marquent le sable d’une longue souillure.

Deux troupeaux succèdent aux equites; ce sont des bêtes étranges et que les Romains ne connaissaient pas : des girafes, des autruches. Elles sont venues de bien loin, du fond de l'Afrique, assure-t-on, du pays des Pygmées, peut-être de la mystérieuse Atlantide. Hébétées d’une longue traversée, d'un voyage sans fin, plus encore de leur captivité, elles se reprennent à la vie. Les voilà, non plus sous les voûtes ombreuses et humides des carceres, non plus dans les cages étroites des belluaires, mais au grand jour, en pleine lumière. L'espace est vaste; partout un sable fin; c'est la vie, c’est le salut, c'est presque la liberté. Déjà les girafes gauchement. trottent et se groupent en famille; leur long cou se penche; les plus grandes lèchent les plus petites : on se retrouve, on se reconnait, 1l semble que l’on se félicite. Sans doute dans ce désert on trouvera quelques oasis et l'on pourra brouter les hauts panaches des palmiers. Les autruches courent, joyeuses, cheminent, piétinent, repartent. Elles ouvrent leurs petites ailes ainsi que des voiles, ou bien se couchent sur le sol et enfoncent leur

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cou chauve dans ce cher sable qui les poudre et les caresse. Dans le sable elles sont nées, et dans le sable elles rêvent déjà d'enfouir l'espérance et la promesse d’une nouvelle famille.

C'est là une sorte de gibier de basse-cour, mais de proportions inusitées. La foule en rit. L'amphithéâtre enseigne aux Romains un peu d'histoire naturelle; c'est la seule école où 1ls peuvent consentir à l’étudier. S'il n'avait péri sous les cendres du Vésuve, Pline serait venu curieusement recueillir des notes.

Autruches et girafes ne prennent pas longtemps leurs libres ébats. Ce n'est point payer trop cher de la vie l'honneur d’une présentation au peuple-roi. Toute une bande d’archers, les venatores, à leur tour, débouchent dans l'arène, et la chasse commence. Déroute lamentable. Victoire sans combat. Les oiseaux affolés cherchent vainement quelque issue ; il en est qui s’enlèvent jusqu’audessus du podium; et c’estune panique burlesque qui vide les premiers gradins; mais l'essor d’une autruche n’est pas celui d’un aigle. Les fugitives retombent dans l'arène, percées de flèches, pauvre volaille sans défense, une à une elles Ss'abattent, et leurs vainqueurs dédaigneux les repoussent du pied. Les girafes n’ont pas opposé plus de résistance. Leur fuite n'a servi qu'à précipiter leurs sambades grotesques. Le cou traversé de javelots et de flèches, elles tombent; leurs yeux grands et doux pleurent longtemps avant de se fermer.

Les animaux qui maintenant pénètrent dans l'arène sont plus redoutables ; la nature les a puissamment armés; ils ont déjà fait le rude apprentissage de la guerre. Ge sont deux éléphants ; l'un vient d'Afrique et sur sa croupe il a porté quelque dernier descendant des princes numides. L'autre vient des lointains royaumes de l'Asie. Il a bataillé aux rives de l’Indus et majestueusement promené sur son dos des rois, des prêtres et des dieux. Ils n'ont personne maintenant qui leur commande. Mais tous

les deux sont forts, tous les deux sont fiers; ils s'égalent, c'en est assez pour qu'ils se haïssent et se défient. Ne sont-ils pas les élèves des hommes et leurs serviteurs?

À peine se sont-ils aperçus, que rejetant la trompe en l'air, ils lancent un cri strident comme un appel de bataille. Ils fondent l’un sur l’autre et la rencontre de ces deux masses énormes fait songer au choc de deux rochers écroulés d’une montagne. Les hommes, plus méchants que la nature, ont armé de pointes de fer les défenses d'ivoire, les voulant plus redoutables et plus sûrement meurtrières.

Pas de tactique, pas de feinte; une rage aveugle précipite les deux bêtes l’une sur l’autre. Les trompes sont aux prises, enlacées, nouées comme des serpents. Le premier qui frappe est vainqueur aussitôt et d'un seul coup; car ses défenses ont pénétré toutes grandes au ventre du vaincu. Il triomphe; une fois encore sa trompe sonne une éclatante fanfare; fièrement, bruvamment 1l se fait lui-même le héraut de sa victoire.

Mais n'est-il plus rien dans cette vaste arène qu'il puisse encore tuer? — Si vraiment, on vient d'y pousser un homme, un pauvre hère sans armes, chancelant, pâlissant; stupide.

« Qui donc vient là? demande Nicias.

— Un condamné, répond Faustus, et que certes personne ne voudra plaindre. Il fut longtemps la terreur de Rome et des plus honorables familles. C'est Rufus le délateur. Il s'était scandaleusement enrichi des dépouilles de ses victimes. Némésis n'a que trop tardé à le frapper. Tu ne vas pas défendre celui-là, j'imagine. Son supplice n'est que la juste expiation d'une existence de crimes et de làchetés.

:— Encore ne faudrait-il pas en faire un spectacle ou. un amusement. »

Rufus cependant se sent perdu. Il est bien vivant, sans aucune blessure, et c’est déjà l’agonie. Une ville, un peu-

ple tout entier est là qui le regarde : if en est entouré, oppressé, suffoqué. Nul refuge. Pas de pitié. Les meilleurs mêmes ne feront que détourner la tête. Et Rufus est seul dans l’immensité de l'arène, seul avec le souvenir de ses infamies, seul avec sa conscience bourrelée, seul avec une bête hideuse qui le guette et va l’assaillir, seul avec la peur, seul avec Le remords. Mourir dans les rangs d’une armée, au milieu des clameurs guerrières, mourir dans l'arène mais au milieu de ses compagnons, de ses rivaux, de ses amis, un tel supplice peut encore se concevoir. Les enfers réunissent et confondent les criminels; les souffrances s’atténuent, les douleurs adoucies se consolent en s'écoutant gémir. Rufus n'entend rien, ne voit rien, ne sent rien qui ne soit sa condamnation, sa torture, sa mort.

Le bourreau avance, formidable. Rufus veut fuir; les forces le trahissent; il crie : Pitié! L’amphithéâtre est-il sans écho? Non vraiment, on a ri. L'éléphant approche, il est là. Rufus s'agenouille, se prosterne. Les hommes sont implacables, la bête sera plus clémente. Il ne lui à rien fait à elle. Elle peut l'épargner. Rufus se traîne sur le sable; ses dents claquent, 1l tremble de tout son corps, puis il reste immobile, déjà mort d'épouvante. L'éléphant lève un de ses gros pieds et lourdement le lui pose sur la tête. Il appuie, et comme ferait une noisette sous un caillou dont s’arme la main d’un enfant, la tête de Rufus éclate et s'écrase.

« Sang vil! dit Faustus.

— Hélas! dit Nicias, citant un vers de Térence : Je suis homme et rien de ce qui est l’homme ne m'est étranger. »

L’exécuteur à son tour sera exécuté. Les archers reviennent et le criblent de leurs traits. Le but n’est pas difficile à toucher; mais dans le cuir épais, mouvante armure qui enveloppe le corps tout entier, c'est à peine si le fer pénètre et parvient à se fixer. Ces blessures ne sont que des piqüres ; autant faudrait-il enfoncer des épingles aux

ECTACLES ANTIQUES

puissantes épaules d'un gladiateur. La bête furieuse S'EXASpère jusqu'à la folie; mais elle est de taille à braver des assauts plus terribles. La bête se défend par sa masse; ainsi que férait une citadelle. Elle voudrait faire mieux : courir sus à ses ennemis, les étremndre, les broyer. Mais ils sont des habitués de l'arène; la peur, le danger ne les ont point paralysés, bien au contraire. Leur agilité, mieux encore que leur vitesse, défie la maladroite lourdeur de la victime. S'ils fuient, c'est comme le Parthe, en décochant une flèche qui jamais ne manque son but.

Il faut en finir cependant. Un archer mieux avisé a pris le pilum d'un légionnaire; il le lance comme on ferait d'un javelot; et le fer tout entier pénètre dans la tempe. est le coup mortel. L’éléphant jette une dernière fois un hurlement à faire trembler les jungles de l'Inde ; il tourne sur lui-même : ses pieds massifs comme des colonnes se dérobent ; il croule.

Cette fois les esclaves, porteurs de cordes et de erocs, ont fort à faire. Leur attelage épuisé déserte une tâche qui dépasse les forces humaines.

La foule raille, bientôt siffle. Les patiences accumulées des hommes font toujours de l'impatience. Enfin on s’avise d’un expédient. Hier encore on travaillait à l’amphithéâtre. On amène deux chariots, provisoirement remisés de la veille sous quelque galerie. Is ont porté les lourds blocs de travertin, peut-être suffiront-ils à porter des éléphants. Seize hommes munis de cordes, armés de crics, tirent, poussent, suant et geignant. Les deux bêtes sont hissées sur les chariots. Ainsi couchées, gisantes, piquées de dards et de flèches comme d’invraisemblables hérissons, elles n'ont plus de forme qui soit reconnaissable. C'est gros, c'est lourd, c'est laid, cela saigne. Voilà tout.

« Les gladiateurs! Les gladiateurs! crie la foule.

— tnondiusl Calendius! appellent quelques voix plus | aiguës.

a à à pe &

— Quel est donc ce Calendius que l’on réclame? demande Nicias.

— Un célèbre rétiaire et us n'en est plus à compter ses victoires.

— Pourquoi donc ne pas lui décerner, comme aux Sci: pions, les honneurs du triomphe avec sacrifice solennel, hécatombe et défilé magnifique sur la voie Sacrée ?

— Ce serait Justice.

— En effet Rome ne connaîtra plus bientôt d'autres victoires et l'arène d’un amphithéâtre est tout ce qu’elle rêve de conquérir. C'est un Romain, ce Calendius ?

— Nul ne le sait, pas même lui, j'imagine. Mais que nous importe ! Il a fait ses classes à Capoue.

— Capoue excelle, paraît-il, dans l'élevage des gladiateurs.

— De là nous est venu le premier velarium.

— J'apprécie l'invention. »

Trompettes sonnantes, réhiaires et mirmillons font leur entrée. Ils sont douze; un seul lamsta les accompagne. Les rétiaires, au nombre de six, n'ont pas d'armes défensives. Ils ne sont vêtus que d’un calecon de bure ; et leur corps souple et robuste apparait presque nu. Sur l'épaule gauche ils ont jeté un filet aux mailles étroites et solides; ils portent de la main droite un trident de fer. Est-ce donc qu'ils partent pôur la pêche? En effet, mais le sable de l'arène remplace le sable de la plage, et la proie qu'ils espèrent, qu'ils promettent à la morsure de leur trident, c’est le mirmillon. Le mirmillon n’a du poisson dont il porte le nom que la figurine ciselée au bronze de son casque. Comme un gladiateur thrace, il est armé d'une jambière, d’un brassard fait de lames de fer emboîtées et mobiles, d'un gantelet de fer qui protège la main, d'une épée courte et large, enfin d'un bouclier - oblong.

Le dernier des rétiaires qui paraît, c’est Calendius. Calendius le beau, le grand, l’agile, Calendius l'éternel

vainqueur! Il entre, ilmarche, il avance. Ce ne sont plus des applaudissements, mais des cris de délire, des acclamations à rendre César jaloux. Saluer, applaudir le maitre, c’est un devoir plus encore qu'un plaisir, et dans cette joie il se mêle un peu de crainte, quelque arrièrepensée, la tiédeur aisément monotone des démonstrations officielles. Mais un gladiateur! c’est un fils chéri, un ami, un amant, une maîtresse ! Il en est dans la foule qui pleurent de joie et d’attendrissement. Le lanista, très fier de son pensionnaire, serre la main que Calendius daigne lui abandonner. Une poignée de main de Calendius, quel honneur à faire envie au peuple romain tout entier!

Calendius étale un torse bosselé, vallonné de muscles d'hereule. Les épaules sont larges à porter le globe du monde, les bras gros comme des cuisses, les cuisses rugueuses, puissamment charpentées comme des membres d'éléphant. Les poings d’un seul coup assommeralent un taureau. Les attaches de la cheville et du poignet sont fines cependant. La tête est petite et hors de proportion avec la force du cou. La chevelure, ramenée-en arrière, forme un chignon rude et crépu. Le visage est imberbe ; il a dû recevoir quelquefois les témoignages d'une camaraderie un peu brutale, car les orbites sont couturés, les joues défoncées, le nez rejeté hors de son axe. Un sourire sot est immobilisé sur les lèvres. S'il peut germer une idée derrière ce front étroit et bas, c'est une idée de profonde béatitude. Calendius est un heureux; il est content des hommes, des dieux; il est surtout content de Calendius.…

Rétiaires et mirmillons défilent devant la tribune impériale et saluent. Puis le lanista reste à l'écart, et le combat est bientôt engagé.

La même tactique répète les mêmes épisodes, les. mêmes incidents. Le rétiaire cherche à envelopper aux plis de son filet son adversaire, qui cherche à l'éviter. Le. coup est-il manqué, aussitôt le rétiaire prend la fuite, et. sans trop de peine le plus souvent, il échappe; car iln'a

plus d'autre arme que son trident, et les jambes nues dévorent l'espace mieux que ne sauraient le faire les Jambes cuirassées de bronze du mirmillon. Mais il faut que le rétiaire ramasse le filet qu'il a laissé tomber, et pour cela 1l faut s'arrêter, ne fût-ce que l’espace d'un éclair. Le danger est là; car le mirmillon n'est pas vainement appelé quelquefois seculor, et armé comme il l'est, il l'emporterait sans peine. Qu'il rejoigne seulement son ennemi, et c’est le salut, c’est La victoire.

Toutefois, au bout de quelques instants, mirmillons pris au filet et frappés à coups de trident comme l’on ferait d'un espadon ou d'un requin, rétiaires surpris dans leur fuite et jetés sur l'arène, plus de la moitié sont mis hors de combat. Calendius fait merveille; il a une manière de lancer le filet, de le refermer, de le serrer qui paralyse aussitôt les mouvements du mirmillon. Les connaisseurs ne se lassent pas d'admirer cette adresse infaillible. A chaque victoire nouvelle, ce sont des cris d’extase, des acclamations sans fin, des trépignements insensés. On n’applaudit plus seulement des mains, mais des pieds, de tout le corps; ceux-là qui ont quelque bâton, quelque baguette, frappent les pierres des gradins. Ce n'est pas un public humain qu'il faudrait pour fêter dignement le héros, mais la mer, l'océan grondant, déchainé, battant le rivage. Quelques-uns n’y tiennent plus; ils se lèvent; ils montent sur leur siège, ils piétinent les genoux des voisins et s'ils n'étaient repoussés de quelques rebuffades un peu rudes, ils leur monteraient sur les épaules. Les femmes, groupées aux galeries du dernier étage, éclatent, pleurent, poussent des cris aigus qui percent le tumulte effroyable, comme les éclairs percent un ciel chargé de nuées et d'orages. Quand il fallut sauver le Capitole, les oies ne menalent pas si furieux tapage.

Cependant de tous les gladiateurs, morts, blessés ou bien épuisés de fatigue, la plupart ont déserté la lutte Calendius l'a toujours emporté. Il grandit, il triomphe”

c'est le roi de l'arène, c’est le dieu de l’amphithéâtre. Il pourrait se retirer. N'est-ce pas assez de gloire pour un jour? Mais la gloire est un vin capiteux et qui trouble les plus pauvres cervelles.

Un mirmillon est encore là, debout, immobile. Il a combattu sans ardeur et comme à regret, se défendant assez pour sauver sa vie, mais rien de plus, et toujours négligeant la riposte, dédaignant la poursuite et le soin d’une misérable vengeance. C'est un débutant; personne, pas même le lanista, ne semble le connaître.

Qui donc est encore vivant, sans blessure, sans lassitude apparente, lorsque Calendius n'a trouvé personne qui lui puisse résister ? N'est-ce pas diminuer sa victoire? Calendius le pense. Il approche. Le mirmillon se dérobe et fuit. Il est d'une agilité singulière, bien que pesamment armé, et tout ce métal n’alourdit pas plus son corps que ne ferait une écharpe flottante. Calendius s’acharne, mais vainement pour la première fois. Cependant -le mirmillon refuse le combat, c’est de toute évidence. Quelle indignité! C'est manquer au premier devoir d'un gladiateur. C’est faire injure au peuple! Un acteur lui doit de toujours et quand même jouer et débiter son rôle. Le lanista a senti sa responsabilité engagée; 11 court au fuyard et le frappe honteusement de sa badine, comme l'on ferait d'un chien indocile. Le mirmillon s'arrête. N'aurait-il donc pas l'habitude des coups? La réplique est soudaine. Un coup de poing brise les dents et à demi la mâchoire du lanista. Il est bon de savoir causer. On rit: c'est très plaisant en effet de voir ce vieil homme qui s’en va, piteux et la main sur la joue, comme affligé d'une fluxion.

Cependant cette petite conversation a interrompu la fuite du mirmillon. Calendius accourt, il crie : « Lâche! » Cela suffit; le mirmillon ne cherche plus à fuir. Bien au contraire, il fait face à son ennemi; ce seul mot de lâche

a cloué ses pieds au sable de l'arène. Va-t-il donc, lui

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aussi, périr comme tant d'autres? Ce n'est qu'un instant rapide, mais l'attente est anxieuse, lesilence haletant s’est fait effrayant, implacable.

Le filet mortel part, s'ouvre, s'abat. Un bondléger, subit, capricieux ainsi que le bond d’ une chèvre, rejette sur le côté le mirmillon; le filet vide est tombé sur le sable. Calendius en rugit de rage. À son tour il veut fuir; mais d'un seul coup de pointe qui lui déchire la poitrine, il est . Jeté bas. Cette fois encore le mirmillon est prompt à la réplique.

Cela se passe au-dessous de la tribune des vestales ; les blanches vierges, gardiennes du feu sacré, ne perdent pas un seul détail de la lutte, et sur leurs mains enfiévrées qui se cramponnent au marbre du podium, elles sentent l'haleine de flamme échappée aux lèvres des gladiateurs. C'est à elles maintenant de décider du sort de Calendius ; car c'en est fait : il est vaincu. « Hoc habet : il en tient!» Ce cri, répété d’écho en écho, a traversé tout l’'amphithéâtre. La blessure cependant n’est pas mortelle, et si le pied du mirmillon ne l'immobilisait sous une étreinte écrasante, Calendius se relèverait peut-être et recommencerait la lutte. Mais pourquoi se laisser ainsi vaincre? Et par un débutant, un écolier! Le maladroit! Les succès l'ont gâté. Il devient insupportable avec ses airs de taureau cherchant Europe. Ilse néglige, il engraisse; et puis pas de variété dans son jeu. Toujours les mêmes feintes, toujours la même attaque! Toujours les mêmes effets! C’est ennuyeux à la fin! Trop vanté ce Calendius! très surfait! on en trouvera cent pour un de ces Calendius!

Le favori de tout à l'heure a perdu son crédit. Il vit cependant; il tend vers les vestales sa grosse main noueuse comme la racine d’un chêne séculaire. Il demande grâce. Les avis sont partagés : des six vestales trois lèvent la main et commandent la clémence, trois ferment la main et renversent le pouce, police reverso. Que faire? Que décider? Patiemment le vainqueur attend ; et maintenant tous

les regards sont fixés sur la tribune des vestales; le drame y doit trouver son dénouement. Une belle jeune fille est là; elle n’a pas fait un mouvement. Honneur suprême, caprice de la fortune! il lui appartient de départager les votes et de fixer la majorité. Ses gentils petits doigts peuvent sauver ou tuer un homme; le destin va leur obéir : jeu terrible et qui cependant ne les agite d'aucun frémissement. Il faut prononcer. La main se lève un peu, s'abaisse, et le pouce, tout mignon, se montre renversé.

« Elle est atroce, ta Lælia ! s'écrie Nicias.

— Elle est Romaine, réplique Faustus. Comme elle a bonne grâce à tout ce qu'elle fait! Quelle jolie main! »

Cependant, à cet instant suprême, Calendius oublie les enseignements qu’il reçut autrefois; 11 s’abat gauchement, il meurt sans grâce; on siffle son dernier soupir.

Mais quel est-il ce mirmillon sans pareil? D'où vient-il? Son nom”? Les plus vieux connaisseurs, vainement interrogés, restent bouche close.

« Gloire au vainqueur de Calendius ! Mais que du moins il montre son visage! »

Le mirmillon entend cette prière; il veut bien y condescendre. Il détache son casque. Un visage apparaît jeune, fier, beau d’une héroïque beauté. Ce n’est pas là un gladiateur, mais plutôt un soldat. Les éclairs de son regard le disent. La bouche s'ombrage d'une longue moustache tombante; les cheveux blonds, presque roux, échappés à la prison du métal, roulent et s'épandent jusque sur les épaules. Plus d’une dame romaine en serait jalouse.

« C'est un Gaulois! C’est un Gaulois ! s'écrie-t-on aussitôt dans la foule.

— Quelque vaincu de la dernière rébellion, ajoute Faustus; peut-être un ami de Sabinus, un ecüsin d'Éponine.

— Le bel homme! dit Nicias; qu'il aille done, c'est plus digne de lui, briguer la victoire aux jeux Olympiques! On l'applaudira rien que sur sa bonne mine. »

Lælia à tué, mais par caprice, distraction, fantaisie. Sa pensée n'est plus dans l'arène. Elle a échangé quelques mots avec la grande vestale, etla voilà qui cherche Faustus d'un regard enhardi. Elle a détaché des guirlandes qui festonnent la tribune une brindille fleurie; elle la jette, mais la fleur manque son but et tombe dans l'arène.

« Victoire! murmure Faustus à Nicias, étouffant à grand'peine un eri de triomphe et de joie. La tante à prononcé; c'est la réponse. »

Et disant cela, avant que Nicias ait pu le retenir; il enjambe le podium et tout d'un élan saute dans l'arène. Il ramasse la fleur. Remonter n'est pas aussi facile. Par bonheur le Gaulois obligeamment lui prête son épaule.

€ Merci, Gaulois, dit Faustus. Tu mérites le Capitole. »

Il a regagné sa place. |

« Regarde les jolies fleurs, reprend Faustus, s'adressant à Nicias. C'est un petit rameau de jasmin blanc, immaculé, frais; doucement parfumé, toute grâce et toute beauté comme celle qui me l'envoie!

— Une fleur est tachée de rouge.

— C'est du sang de Calendius.

— Pour un bouquet de fiançailles je n'aime pas cela.

— Heureux présage, au contraire; elle est à moi jusqu'à la mort! » Et Faustus embrasse les chères fleurs sans prendre garde à la souillure.

Rome a bruyamment fêté le Gaulois; le Gaulois quitte l'arène.

Qu'est-ce done que ce troupeau d'hommes qu'on y pousse maintenant? Ils sont sans armes, ils refusent d'avancer. Les fouets les cinglent, ce n'est pas assez, les lances, les glaives des prétoriens les blessent, les déchirent. Cette foule resterait immobile si les derniers, inconsciemment, ne pressaient les premiers. Enfin une grille de fer retombe derrière eux; la retraite leur est fermée, tout espoir de fuite désormais interdit. Ils sont bien là deux ou trois cents; les traits tirés, le visage hâve, la tête

basse. Quelques-uns chancellent et boitent, comme gènés d'anciennes blessures. Il en est qui sont vieux, et leur barbe taillée en pointe est déjà toute blanche; d'autres bien jeunes, presque des enfants. Ils sont vêtus de haïllons poudreux et sordides, débris lamentables de costumes militaires, vieilles toges effritées, manteaux tout à jour que jette aux prisonniers la pitié dédaigneuse de leurs geôliers.

« Les Juifs! les Juifs! s’est exclamée la foule.

— Ce sont là les vaincus de Titus? interroge Nicias.

— Sans doute; et voilà leur dernière bataille.

— Ainsi finit la guerre!

— Leurs bras ont servi à construire l'amphithéâtre : n'est-il pas juste qu'il soient de la fête?

— À mort! à mort! Les Juifs! »

La grande entrée qui débouche dans l'arène et répond à celle que les condamnés viennent de franchir, tout à coup résonne de grognements, de cris horribles, de longs rugissements. Est-ce donc une porte des enfers? On pourrait le croire et le dire. Derrière les barreaux d'une herse encore baissée, lions, tigres, ours pesants, panthères agiles, hyènes chercheuses de cadavres, confusément s’agitent, hurlant, bâillant, ébranlant sous leurs griffes le fer qui les emprisonne. L'ombre les enveloppe, à l'horreur de ce que l’on voit s'ajoute l'horreur des perspectives incertaines, l'épouvante de l'inconnu. Quelquefois les bêtes reculent, s'accroupissent toutes prêtes à bondir

d'un élan plus terrible, et l’on n’aperçoit dans les ténè-

bres que les lueurs mouvantes de leurs prunelles jaunes. « À mort! Les Juifs! à mort! »

Une accalmie se fait, un silence menaçant.

« Grâce ! crieune voix ; grâce ! si vous êtes des hommes. » On se retourne, on s'étonne. Qui doné a jeté ce cri inattendu ? Un homme est debout, monté sur les gradins. « Grâce! » Il ne sait que répéter ce mot.

« C’est un Juif! dit-on. — Non! Non! — Qu'est-ce done?

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— Les Juifs ne sont pas coutumiers de la clémence et du pardon. — Un massacre n’est pas pour les surprendre. — Et quel Juif aurait voulu assister au supplice de ses frères?

— Ce n’est pas un Juif, c’est un chrétien!

— Un chrétien? dit Nicias surpris.

— Oui, dit Faustus, un de ces vils sectaires qui font profession de haïr le genre humain. Ils viennent de l'Orient, de Palestine, je crois, comme ces Juifs. Tourbe de petites gens qui grouillent confusément aux dernières sentines de Rome. Aucune idée, aucune doctrine; que des rêves d'enfant ! aucun avenir!

— Les enfants deviennent des hommes. »

Mais l’importun trouble-fête ne cesse pas ses protestations, ses appels insensés. On le sait maintenant, on le dit, on le répète. C'est un chrétien!

Quelle est cette insolence de vouloir faire la leçon au peuple, à César, à Rome? On oublie l'arène et les malheureux qui l’'encombrent.

Ces colères, ces haines, ces fureurs qui tout à l'hoeé s'éparpillaient sur une foule, réunies, maintenant rapprochées, confondues, centuplées, ne visent, "n’accablent, n'écrasent qu'un seul homme. Il reste calme, pâle mais résigné, insoucieux des clameurs qui l’assaillent.

«A mort! le chrétien! À mort! à mort! Le chrétien aux bêtes! Aux lions! à mort! »

Ce n’est plus assez des injures et des cris. Les mains par centaines, par milliers ont saisi ce fou qui a demandé grâce. On l'enlève. Quelques instants 11 disparaît terrassé, piétiné; puis rejeté de gradins en gradins, comme une pierre qu'un torrent déchainé emporte, le voilà qui roule des hauteurs dernières de l’amphithéâtre, et tombe sur le podium. Ses vêtements sont en lambeaux; 1l est sans force et sans mouvement; au reste il n’a pas fait un geste ni dit un seul mot pour se défendre. Ce n'est pas sa grâce qu'il a demandée. Encore une poussée, il est dans l'arène, et le massacre comptera une victime de plus.

César a tout vu; César est debout, César a fait signe à ses licteurs. Ils partent, ils accourent, enjambant escaliers et gradins. Devant les faisceaux, emblèmes de la toute-puissance, la foule s'écarte, les plus furieux ont lâché prise. Le chrétien est sauvé; on l'emporte loin de cette arène qui déjà s'ouvrait béante devant lui ainsi qu'une tombe.

«Allons, reprend Faustus, si la vie est un bien comme Lælia me permet de le eroire, Titus a fait un heureux. Il ne dira pas ce soir qu'il a perdu sa Journée.

— Vois donc comme il est ému! On dirait qu'il pleure. |

— Un César qui pleure ! Rome n’a jamais vu cela. Il est trop bon, continue Faustus levant les épaules de mépris, il ne vivra pas. »

Cependant on doit de la déférence à toutes les majestés ; c'est trop faire attendre les fauves. Le festin est servi. Place au festin! La herse est levée. Les bêtes bondissent dans l'arène. |

« On les compterait par centaines, dit Nicias; de ce train-là le monde sera bientôt dépeuplé de ses fauves.

— Les Césars nous resteront. Les Titus n'ont pas de lignée. »

Mais Nicias, qui jusqu'alors a surmonté non sans peine son horreur et ses dégoûts, sent les nausées lui soulever le cœur et lui monter aux lèvres. Passe encore pour la bataille! mais le massacre, l’'égorgement lâche, c'en est assez, c'en est trop.

«Je pars, dit-il à Faustus.

— Soit, partons! César a déjà quitté l'amphithéâtre. Les vestales se lèvent, Lælia nous quitte, et mon âme s’en irait avec elle. »

Les deux amis ont déserté l'arène. Les voilà étendus dans la litière qui docilement les attendait. Nicias est troublé, inquiet. Lui si causeur, il ne sait plus que dire; lui si joyeux, il semble accablé de tristesse. Ce cri de

gräce subitement jeté dans l’amphithéâtre, il croit toujours l'entendre, non pas de ses oreilles, mais de son âme et de son cœur. Ce cri, la haine, la mort lui ont seules répondu. Il venait du ciel, du moins un instant Nicias l’a pensé; n’aura-t-1l jamais d'écho sur la terre?

L'heure avance, la nuit est prochaine. Lentement la litière suit la voie Sacrée, cette voie fameuse sillonnée des ornières que tant de siècles de gloire et de triomphe ont creusées, cette voie qui mène du Forum à l'amphithéâtre, de la Rome des consuls à la Rome des empereurs.

« Hyménée ! Hyménée! » chante gaiement Faustus.

Cependant des clameurs confuses leur parviennent encore. Est-ce la foule qui hurle, est-ce la bête qui rugit?

L’amphithéâtre immense trône et barre l'horizon. Derrière sa masse, le soleil a disparu, l’azur s'embrase, le ciel est en fête, le ciel est tout rouge.

Casque de gladiateur.

Course de char.

Lorsque, sous les murs longtemps imprenables d'Ilion, les Grecs avaient le loisir de quelque trêve, ils improvisaient des jeux, et leur goût pour la lutte, pour la bataille était si impérieux, que ces jeux devenaient aussitôt une image, une réduction de la guerre à peine un peu moins brutale que la guerre sanglante de tous les Jours. Ces grands enfants ne cessent de se battre que pour jouer aux soldats. |

L’Iliade ne parle pas de cavaliers ; Agamemnon, Achille, Hector, Ulysse, que le grand Homère nous fait si bien connaître et si tendrement aimer, sont cochers souvent, cavaliers jamais. [ls se plaisent aux courses de chars; c'était tout à la fois un exercice utile, un entrainement fécond, un spectacle magnifique. On choisissait dans la plaine qui s'étend de la colline d'Ilion au rivage prochain, quelque espace à peu près uni. Si le terrain tout alentour se relevait un peu, formant talus, ce n’en était que mieux : la foule des assistants S'y pouvait asseoir tout à son aise. Des pieux fixés dans le sol marquaient'les limites prescrites. Un tronc d'arbre desséché, assez haut et flanqué, à droite comme à gauche, de deux pierres d'une blan-

cheur éclatante, servait de borne. Les chars la devaient contourner pour revenir à leur point de départ. Rien de plus simple que ces dispositions improvisées. Tel fut le premier hippodrome.

Nous avons dit que le stade était réservé aux courses, aux luttes des jouteurs à pied. L'hippodrome, beaucoup plus étendu, servait aux courses de chars, puis aux courses de chevaux montés. Delphes, Olympie avaient leur hippodrome, et celui d'Olympie nous est longuement décrit par le voyageur Pausanias. L'un comme l'autre sont aujourd'hui à peine reconnaissables. Ils empruntaient leur principale magnificence aux statues, colonnes, autels, marbres commémoratifs que le cours des siècles avait accumulés dans leur enceinte. Cette parure splendide mais fragile, devait disparaître la première, le jour où le respect traditionnel des peuples ne la défendait plus.

Aux pages les plus lointaines de leur histoire, nous trouvons les Romains cavaliers et vaillants dompteurs de chevaux. Leur premier roi, à demi légendaire, Romulus organise des courses dans les prés qui devinrent le champ de Mars, là même où, chaque année encore, des chevaux libres, joyeusement empanachés, s’en vont dévorer l'espace tout le long du Corso.

Les compagnons de Romulus n'avaient pas des goûts ni des habitudes d'une suprême délicatesse. Ils se souvenaient qu'ils avaient longtemps été bouviers, vachers, chevriers, quand ce n'était pas maraudeurs et pillards, et leurs divertissements coutumiers étaient, comme 1l leur convenait, de la dernière grossièreté. Gonfler des peaux de bœufs écorchés, les étaler par terre côte à côte, et sur cette piste bosselée s’avancer chancelant, titubant, culbutant, au milieu des gros rires et des bousculades furieuses, cela leur paraissait une invention tout à fait charmante. Il n'en fallait pas davantage pour attirer les Sabins et charmer les Sabines.

Quelle ressemblance saisissante et profonde entre les

choses du passé et les choses du présent! Ne dirait-on pas souvent que nos lointains aïeux revivent à peine dégrossis dans leur descendance. Ces courses au milieu des outres rappellent les courses en sac encore chères aux gamins de nos villages. Il reste toujours un peu d'enfant dans l'homme, quand ce n'est pas un peu de la bête féroce.

Le cirque des Romains n’est qu’un dérivé, presque une copie de l'hippodrome des Grecs. Lui aussi est spécialement destiné aux courses de chevaux montés ou de chars, bien que les nourrissons de la louve y aient plus d’une fois lâché leurs fauves et appelé leurs gladiateurs.

Romulus, au dire de quelques auteurs, aurait établi le premier cirque de Rome comme il construisit sa première enceinte. Le fait reste douteux. Et d’ailleurs que pouvait être le cirque de Romulus? Tout au plus une piste à peu près nivelée et quelques talus à peu près alignés tout alentour. Le premier grand constructeur de Rome fut un Étrusque, le roi Tarquin dit le Superbe. Avec lui, par lui le cirque devientun monument, c'est déjà le Circus maxzimus, nom mérité par l'étendue qu'il prendra bientôt, surtout par le rôle illustre qu'il jouera, durant près de mille ans, dans la plus illustre des histoires. Ne l’oublions pas, il est antérieur de près de cinq cents ans au théâtre, à l'amphithéâtre. C'est un organe essentiel, vital de ce grand corps romain ; le cirque fut tant que Rome fut, et nous ne saurions la supposer sans lui.

Entre l’Aventin et le Palatin un vallon se déploie, traversé encore aujourd'hui d'un petit ruisseau, la Maranna. Ce fut longtemps un marécage, nous disent les géologues. Le cirque, successivement agrandi à travers les âges, finit par occuper ce vallon presque tout entier.

Si Tarquin n'a pas fondé le cirque, le premier il y fit dresser des estrades permanentes. Le Superbe prenait grand souci du bien-être de ses sujets. En 425 de Rome seulement on établit des remises. Le bois entrait pour beaucoup dans ces constructions assez simples encore. Un incendie eut

bientôt fait de tout ravager. Jules César, alors dans toute sa puissance, s'empressa d'ordonner une complète reconstruction. Et déjà le cirque s'étendit au delà de ses limites premières. S'il faut en croire une autorité sérieuse, l'historien Denys d'Halicarnasse, le cirque de Jules Gésar pouvait recevoir cent cinquante mille spectateurs. Néron le fit agrandir encore, et le nombre des spectateurs put s'élever à deux cent cinquante mille. Trajan y ajouta encore cinq mille places, une bagatelle! Enfin la Notitia urbis Romæ affirme, au quatrième siècle de notre ère, le chiffre insensé de trois cent quatre-vingt-cinq mille. C'est à donner le vertige.

Au reste le monument, dans sa forme dernière, long de plus de six cents mètres, large de près de deux cents mètres, sans compter l'espace occupé par les carceres et lesremises, superposait, comme les plus grands amphithéätres, trois rangées de portiques en arcades. Il faut évoquer les pylônes et les colonnades de Thèbes pour trouver des monuments qui puissent rivaliser avec cet entassement inoui de marbres et de pierres.

Les carceres ne furent construites de matériaux solides que sous le consulat de Fulvius et de Postumius Albinus, l'an 578 de Rome. Claude les fit revêtir de marbre.

Le grand cirque attenait au palais des Césars; les empereurs pouvaient s'y rendre sans descendre dans la rue. Septime Sévère reliales deux monuments par le Septizonium, simple portique aux colonnades fastueuses qui subsista, au moins pour la plus grande partie, jusqu'au seizième siècle. Sixte-Quint le fit jeter bas, et les matériaux, christianisés de par la volonté pontificale, partirent pour les chantiers de Saint-Pierre. Ce fut sans doute du Septizonium qu’un certain Féron, préposé au gouvernement de Rome. par le roi goth Théodorie, jeta sa vaisselle d'argent à la foule impatiente de voir commencer les jeux, moyen ingénieux, mais coûteux, d'obtenir quelque répit. Cassiodore nous raconte cette anecdote. Longtemps ministre de Théo=

doric, il était mieux placé que tout autre pour connaître l'histoire de son temps et même la chronique du jour. Ainsi, après la disparition des derniers empereurs, après Alaric, après Odoacre, alors que tout ce confus ramassis de barbares souille la ville dont le nom seul les avait si longtemps épouvantés, au sixième siècle de notre ère, les jeux du cirque n’ont pas encore cessé. « Panem et circenses ! du pain! des jeux du cirque! » criait-on sur le passage des grands Césars. Le dernier César a disparu, Rome elle-même semble ne plus être qu'une ombre dolente el déshonorée, il est encore cependant une foule qui peutêtre n’a pas de pain, mais qui sait encore crier : Circenses ! si bien, si haut qu'elle se fait écouter de ses vainqueurs. Nous ne disions pas assez en disant que le cirque fut tant que fut l’ancienne Rome : il devait lui survivre. De Romulus à Théodoric quelle longue carrière! Qu'un temple maintienne sa faveur à travers les sièeles, cela n'est pas pour nous surprendre. C’est encore à son culte, à ses amours divines que l’homme est le moins infidèle. Mais un lieu de plaisir aussi obstinément fréquenté, cela passe toute vraisemblance.

Les cirques, les hippodromes, comme les stades, présentent un rectangle allongé et qui courbe en demicercle l’une de ses extrémités. C’est la dispositon constante. Mais l’arène est partagée, sur les deux tiers à peu près de sa longueur totale, par la spina, l'épine, longue muraille parfaitement droite, mais d'une faible élévation où s'échelonnaient les accessoires obligés des courses. Les bornes terminaient la spina, puis venaient des statues, des autels, des figures triomphales, des obélisques presque toujours. Ces monolithes énormes plaisaient infiniment aux Romains. Ils en ont tant volé à la pieuse Egypte que si elle en garde quelques-uns, c’est miracle.

Le grand cirque en avait deux : l'un qu'il devait à la munificence d’Auguste, l’autre à l'empereur Constance. Constance venait après Constantin, et les nouveaux Césars,

soit prédilection pour leur capitale nouvelle, soit instinctive antipathie de néophytes pour une ville encore toute pleine de dieux et de souvenirs païens, ne prodiguaient plus à Rome les faveurs accoutumées. Cet obélisque fut l'un des derniers cadeaux que l'antique Rome ait reçus de ses maitres.

La barbarie envieuse du moyen âge avait jeté bas et brisé les obélisques. La sollicitude de quelques papes, jaloux de rendre à leur ville quelques ressouvenirs de ses splendeurs perdues, les-a fait exhumer, restaurer et redresser.

Le grand cirque, dont Rome était si fière, a laissé son nom à une rue, la via dei Cerchi, mais ses derniers débris se cachent à sept ou huit mètres sous terre.

Un cirque qui pouvait contenir près de quatre cent mille spectateurs, ce n'était pas encore assez. Rome en comptait plusieurs autres. Le cirque de Salluste, à peine reconnaissable entre le Pincio et la porte Salara, a livré l’obélisque de quinze mètres aujourd'hui dressé au faite de la rampe onduleuse et pittoresque de la Trinité-du-Mont. Il porte le cartouche de l’empereur Hadrien et rappelle la mémoire de son cher ami, le bel Antinoüs.

Le cirque dit d'Alexandre Sévère est devenu une place célèbre et justement citée entre les plus belles de Rome, la place Navone. Les maisons, la gracieuse église Sainte- Agnès, qui les domine de sa coupole et de ses clochers jumeaux, suivent docilement le tracé, dessinent-le plan du monument disparu. Enfin jusqu’à la spina est reconnaissable; trois fontaines en indiquent la direction. Le Bernin, qui les a construites, jamais ne s'amusa aux fantaisies d’une décoration plus pittoresque. On s'étonne que cela soit de marbre et de granit, car tout cela semble improvisé pour la scène de quelque théâtre.

L'obélisque de dix-sept mètres qui marque le centre du cirque aboli, porte les cartouches de l'empereur Domitien.

Encore une épave sauvée des ruines d’un cirque, le cirque de Maxence, que bientôt nous visiterons,

Cette place Navone est toute charmante. Et quelles belles eaux! Ces Joyeuses cascatelles semblent s'amuser elles-mèmes de leur tapage qui ne finit pas. Le soleil sv Joue à merveille, tantôt projetant un arc-en-ciel aux couleurs changeantes, tantôt éclaboussant les marbres d'une pluie de rubis, de perles et de diamants. Il n’en est pas comme dans notre Versailles où les nymphes s’attristent sur leurs urnes presque toujours taries. Les fontaines de Rome ne tarissent jamais; la nature se fait docilement complice des fantaisies fastueuses de l’homme, et les sources, résignées à leur illustre servitude, ne seraient pas plus limpides, plus pures aux montagnes lointaines qui les ont épanchées.

De tant de victoires, de tant de conquêtes, Rome n’a conservé que l’eau de ses fontaines.

Nous voulions parler de cirques, et Jusqu'à présent nous avons surtout parlé d’obélisques. Pour trouver un cirque romain qui ait laissé plus, sinon mieux qu'une grosse pierre, il faut sortir de Rome et dans le voisinage, sur la gauche de la voie Appienne, chercher le cirque de Maxence.

Maxence doit toute sa renommée à la défaite que lui fit subir un rival plus heureux et plus habile, l'empereur Constantin. Pendant que Constantin guerroyait dans les Gaules jusqu'en Germanie, Maxence eut cependant le loisir de consacrer un temple à la mémoire d'un fils chéri et qui mourut avant le désastre du pont Milvius; il eut aussi le temps de bâtir un cirque. Toujours ce constant souci des amusements publics; c'était en quelque sorte la rancon dont les Césars devaient payer leur grandeur et leur toute-puissance. Le populaire en est venu à ne demander rien de plus.

Le temple, peut-être le dernier temple païen germé sur cette terre que les catacombes chrétiennes ont déjà minée de toutes parts, présente une lourde rotonde de maçon-

nerie percée de basses arcades. Le César déifié qui quelques jours à peine y abrita son immortalité mort-née, avait non Romulus. Voilà que reparaissent ces noms des premiers âges. La vieillesse se plaît aux lointains souvenirs. Décidément les temps sont proches, Rome tombe en enfance.

Le cirque, tout voisin du temple, est un monument plus considérable et mieux conservé; d'une grandeur toute relative cependant. A peine quinze ou dix huit mille spectateurs pouvaient-ils s'y donner rendez-vous. Auprès du cirque Maxime, le cirque de Maxence n'est qu'une bonbonnière.

Ici, par bonheur, nous ne trouvons aucune de ces bâtisses parasites qui s’attachent aux flancs des édifices abandonnés, comme les coquillages, les polypes marins à la panse d’une amphore. Le monument se révèle tout entier et lui-même s'explique clairement. Tout ce qui n'était que décoration accessoire à disparu. Nous savons où trône maintenant l'obélisque de la spina. Au reste, les temps étaient déjà bien malheureux, la richesse des sculptures ou des matériaux employés ne devait point dépasser les bornes d’une bourgeoise médiocrité. Maxence n'avait plus les ressources d’un Néron ou d’un Hadrien.

La longue arène est bordée de gradins peu élevés et qui reposent, ainsi que dans la plupart des amphithéâtres, sur des voûtes inclinées et fruyantes. On reconnaît à l’une des extrémités, celle qui se courbe en demi-cercle, la porte dite Libitina, par laquelle s’en allaient ceux qui ne pouvaient plus s’en aller tout seuls, car ces courses de chars faisaient souvent des victimes, et ce n’étaitpas pour déplaire à un public de Romains.

Les carceres, ou remises des chars, sont au nombre de: douze, partagées en deux groupes de six par l'entrée principale. Puis à droite et à gauche montent, se faisant pendants, deux tours aujourd’hui découronnées. Elle sont, sur l'une de leurs faces, semi-circulaires. C'était là le complé-

ment obligé des carceres, ce que l’on appelait l'oppidum, le rempart. Et en effet ces tours, ces fortes murailles prêtent à cette partie du cirque un air de citadelle.

Peu de gros blocs; la construction, presque partout, est de petit appareil. Elle trahit en quelque sorte l’impatience, la précipitation. Maxence avait des raisons de se hâter. Qui donc en ces Jours troublés pouvait caresser l’espérance d’un lendemain ? :

Les substructions de la spina sont visibles sur toute leur étendue. L’arène, longue de quatre cent cinquanteneuf mètres, étale une belle pelouse verte; les chars n°v soulèveraient plus un nuage de poussière.

La présence des humains est toujours plus ou moins fâcheuse au milieu des ruines; celle des gardiens, des guides, de ces quémandeurs de pourboires qui s’embusquent là comme une araignée au bord de sa toile, est Le plus odieux de tous les fléaux. Si nous avons mis quelque complaisance à parler d'un monument très curieux assurément, mais non pas très beau, c’est qu'il nous a laissé le souvenir d'une solitude sereine et le plus souvent, hélas! vainement désirée. Nous ne trouvâmes rien là qu’une couleuvre. Nous estimons, comme Mercure à la recherche du caducée, que le serpent, et surtout la couleuvre, est un animal du plus heureux effet décoratif. Aussi ce nous fut un amusement de suivre sans les troubler les souples ondulations du reptile. Il nous devinait clément à toute la gent animale qui nous est clémente; il ne fuyait pas, il se retirait, moins effrayé qu'ennuyé d'interrompre la sieste paisible qu'il faisait au soleil.

L'ancienne Gaule, si riche en théâtres, en amphithéâtres, ne saurait montrer un seul cirque qui soit reconnaissable. Celui de Lyon, la glorieuse métropole des Gaules, avait de l'importance. Une mosaïque, exhumée du vieux sous-sol romain, nous montre les palissades de pieux où s’enfermaient les carceres, la spina encombrée de fontaines, de statues, d'obélisques, puis enfin la mêlée ardente des

chars emportés tout alentour. Mais du cirque lui-même plus rien n'existe qu'un souvenir. Vienne ne conserve de son cirque qu'un édicule dit le plan de l’Aiguille, qu paraît avoir surmonté la spina.

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