‹ Les spectacles antiquesChapitre 14 sur 15 · TY FIL — = · texte numérisé non relu

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dit qu'Augusta discrètement les excuse. Cet hippodrome de Constantinople a vu les trois sœurs, toutes petites, implorer la pitié de l'assistance, car la mort de leur père Acacius les laissait orphelines et sans ressource; la mignonne Théodora pleurait si bien et de si gentille manière, que ce fut une joie, un délire, un magnifique succès. Depuis lors, bien des fois, elle répéta cette jolie scène de larmes. Devenue danseuse, et très experte dans la pantomime, son partenaire, avec une colère sans doute quelque peu simulée, la frappait, et Théodora avait toujours des désespoirs qui faisaient pâmer d'enthousiasme les vieux connaisseurs. Acrobate, pantomime, dompteuse, comédienne et tragédienne, Théodora était prédestinée à toutes les grandeurs; et le ciel, sur ce joli front, avait marqué la place d'un diadème. $

L'empereur va paraitre en public, l'impératrice reste invisible; elle est présente cependant. Il n'est pas admis qu’une femme de bien s'offre librement au regard de la foule assemblée dans l'hippodrome. Un mari pourrait, sans autre motif, répudier sa femme. Il y a temps pour tout, Théodora est maintenant une femme de bien. Elle est présente cependant, disons-nous. En effet une basilique enchâssée dans le palais impérial, Saint-Stéphane, attient à l'hippodrome. Les saints, les apôtres, Dieu lui-même peuvent assister aux fêtes du cirque; ils ont leurs places réservées. Dieu est bleu sans doute, car c’est la livrée que porte le ciel. Aux catéchuménies de Saint-Stéphane, une loge est ménagée qui attendait l'Augusta et déjà vient de la recevoir. Augusta voit sans être vue. Elle aussi a sa suite et sa cour, ses gardes, ses femmes, ses eunuques. Elle est non moins parée, non moins brillamment constellée que le maître. Un jour viendra où l'impératrice et l'empereur, dans cette fastueuse Constantinople, ne garderont plus de l'empire que le diadème et le manteau impérial.

La loge de l’empereur, le Xathisma, occupe l'extrémité de l’hippodrome, celle-là qui est droite et répond à l'ex-

pe qui se courbe en demi-cerele. La loge est vaste

s'élève à plus de trente pieds au-dessus de l'arène. es, e sur de hautes colonnes, elle est inaccessible à tout profane. Il n'est pas de châsse pleine de reliques qui soit si jalousement mise à l'abri de tout contact irrespectueux. L'empereur, cette relique faite homme, craint le sacrilège et la profanation.

Les tribunes, réservées aux magistrats, encadrent la loge du maître. Quatre chevaux de bronze, ouvrages, ce dit-on, du fameux Lysippe, surmontent et couronnent ce grand ensemble architectural. Ils viennent de l'ile de Chio. Qui pourrait dire s'ils ne sont pas encore destinés à quelque autre voyage plus lointain? Les carceres, écuriesetremises de chars, forment le soubassement de la loge impériale et des tribunes annexes.

En tout leur immense développement, les gradins de l'hippodrome sont couronnés d’un large portique peuplé de statues. La spina enfin réunit quelques-unes des épaves les plus précieuses ramassées sur tous les rivages. L'Égypte a donné l’obélisque de granit dressé au milieu de la spina, la Grèce a donné l’un de ses plus glorieux trophées de victoire, le trépied de bronze que les vainqueurs de Platée consacrèrent à Phœæbus Apollon, puis des figures de héros, . d’athlètes, de dieux, celles-ci hissées au chapiteau de colonnes triomphales,et partout sur leurfrontencore éclairé d'une majesté toute païenne, des auréoles inattendues. On a voulu christianiser jusqu'aux exilés de l’Olympe. Ainsi la spina met, sous les yeux de Constantinople, un résumé, une vision réduite, merveilleuse cépendant, de toutes les gloires et de toutes les magnificences du passé.

La spina porte aussi quelques édicules, puis deux bassins où quatorze dauphins de bronze vomissent de leur gueule béante une eau abondante et limpide; puis, alignés sur un petit entablement que deux colonnettes supportent, sept œufs de bronze qui vont tout à l'heure, obéissant à un mécanisme ingénieusement dissimulé, disparaitre un

à un. Les chars doivent sept fois faire le tour de lhippodrome; les œufs, en disparaissant, indiquent et rappellent le nombre de tours déjà faits et de ceux qui restent encore à faire. Enfin les extrémités de la spina, décorés de basreliefs que souvent les chars frôlent de bien près, alignent trois hautes bornes arrondies et qui semblent des colonnes décapitées.

Les dauphins ne seraient-ils pas un souvenir lointain et désormais incompris de Neptune, le dieu équestre qui se plait aux courses de chars”? Les œufs, emblème tout paien, ont peut-être symbolisé l’origine à demi céleste de Castor et Pollux, fils de Jupiter et de Léda; les deux frères étaient de célèbres dompteurs de chevaux.

Les chevaux réservés à l'honneur de courir dans l'hippodrome de Constantinople viennent des pays les plus lointains, quelques-uns d'Afrique, de la Cyrénaïque; d’autres de plus loin encore, du pays des Cantabres et des Astures, Les Romains désignaient souvent leurs chevaux les plus rares et les plus recherchés sous le nom d’Asturiones.

Rome avait déjà des cochers favoris et qui- parfois amassaient une grosse fortune. Crescens, d'origine moresque, qui débuta au temps de l’empereur Nerva, n'eut besoin que de deux années pour remporter quarante-sept premiers prix, cent trente seconds, cent onze troisièmes, et amasser un million cinq cent cinquante-huit mille trois cent quarante-six sesterces. Lui-même en fait le compte dans son inscription funéraire et transmet, comme il est de toute justice, à la postérité les noms de Cirius, Acceptor, Delicatus, Cotynus, les nobles animaux qui composaient son attelage accoutumé.

Les cochers les plus en renom aujourd'hui à Constantinople sont Barbatus, obstinément inféodé à la faction des verts, Calchas, l'enfant chéri des bleus, Faustin surtout, qui lui aussi porte la livrée d'azur et se vante, non sans raison, d’un crédit tout-puissant à la cour.

Les cochers ont la tête nue, les jambes, les bras nus. Les pieds chaussent de fortes sandales qui laissent les doigts à découvert et sont maintenues par des courroies entre-croisées sur la cheville. Une tunique légère drape les épaules et descend jusqu'au-dessus des genoux. Le torse est sanglé de lanières de cuir étroitement serrées ; la sveltesse de ces corps, rompus aux exercices les plus violents, en est mieux indiquée et mieux accentuée. Les tuniques sont vertes ou bleues, selon la faction dont le cocher se recommande.

Justinien s’est avancé jusqu'à l'extrémité de sa loge impériale. C'est un usage consacré; il lève sa main droite, enveloppée dans un pan de sa chlamyde, et, faisant le signe de la croix, il bénit l’arène et la foule assemblée.

Quelques acclamations le remercient et lui répondent, mais incertaines, timides, hésitantes et qui tombent comme des voix étonnées de ne plus trouver d'écho. Les verts sont restés silencieux; les bleus manquent de zèle. Il semble qu'une froide bise ait passé sur ces lèvres aussitôt lasses de crier, sur ces mains oublieuses d'applaudir. Quand les aquilons chargés d’orages descendent de la lointaine Tauride, traversent les brumes du Pont- Euxin et viennent rider le miroir d'azur du Bosphore, les vaisseaux replient leurs voiles, les barques précipitent la cadence de leurs avirons, et tous regagnent l'abri de quelque rade hospitalière. Ces acclamations sans chaleur, ce silence bientôt grandissant, accusent une sourde colère, peut-être une tempête prochaine; l'empereur cependant ne songe pas encore à fuir; peut-être ne sait-1l pas pressentir le danger. Sa vaillance est douteuse; son ignorance, son aveuglement, son infatuation expliquent sa constance et sa témérité.

Le sort a décidé de l’ordre dans lequel les cochers vont courir et du groupement, quatre par quatre, des concurrents prêts à descendre dans l'arène.

Les chars sont attelés de quatre chevaux. Ce n'est

qu'antérieurement à la vingt-cinquième olympiade que l'on se contentait de deux. Les cochers, que l’on dit auriga où agitator, portent tous, caché dans leur tunique, un petit couteau qui leur permettra de couper les traits, si les chevaux emportés menacent de tout mettre en pièces, et le char et le cocher. Ils sont de plus armés du kentron, longue baguette flexible, effilée, qui cingle, quand il est besoin, les échines des chevaux paresseux ou chatouille leur crinière flottante

Ces courses de chars ne sont pas sans danger; l'enivrement de la lutte, la rivalité furieuse des cochers et des factions ne sont qu'un danger de plus. Il ne se passe guère de course sans que l’on voie quelque char renversé, et parfois mème le malheureux cocher, embarrassé dans ses rênes, emporté au galop d'un attelage qui ne saurait plus lui obéir, roule, culbute dans la poussière qu'il rougit de son sang, et renouvelle autour de l'arène l'horrible spectacle du cadavre d'Hector trainé sous les murs d'Ilion. |

« Un conducteur de chars, dit Xénophon, doit tourner adroitement quand il est près de la borne; il doit se pencher un peu à gauche, exciter de la voix, aiguillonner le coursier qui est à droite et lui lâcher un peu les guides. »

Ces prescriptions restent les plus sages, et les cochers habiles ne les oublient jamais. Tourner la spina est toujours la manœuvre la plus délicate et la plus périlleuse. Prendre du champ et tourner trop au large, c’est perdre du terrain et peut-être l'avance, toujours difficile à res-

saisir; tourner plus court, c'est risquer de heurter l'extrémité de la spina et le choc d’un char contre le marbre presque toujours brise la roue et jette bas le cocher.

Mais les dangers courus, l'exemple fréquent des catastrophes meurtrières, nesont pour les cochers qu'une excitation nouvelle, pour les spectateurs qu'un attrait de plus. Les Pères de l'Église les plus autorisés ont bien des fois

formellement interdit aux fidèles la fréquentation de l'amphithéâtre ou du cirque. En voyant les milliers de têtes humaines alignées sur les gradins, on ne se douterait guère que Constantinople est une ville chrétienne.

Souvent les chars sont incrustés de nacre, d'ivoire ou d'or; et l'on dirait, tant le tourbillon qui les emporte est rapide et vertigineux, des éclairs qui se poursuivent el qui passent. On applaudit, on agite soit un pan du vêtement, soit une bande d’étoffe verte ou bleue dont les plus zélés n’ont pas manqué de se munir. Lorsque l'empereur Aurélien voulut célébrer ses victoires et fèter l'unité du monde romain une fois encore reconquise el rétablie, il fit des distributions publiques de vivres, mais aussi, l'attention était charmante, de bandes d'étoffes multicolores qui permettaient aux plus pauvres de manifester dans le cirque les préférences de chacun.

Mais au terme d’une des premières courses voilà que s'élève une bruyante contestation. Le cocher vert est arrivé le premier, cela du moins semble évident à la faction verte. Le cocher bleu toutefois serrait son adversaire de bien près, et les naseaux enflammés de ses chevaux soufflaient aux naseaux du quadrige vainqueur. La plupart des bleus affirment leur victoire, quelques-uns tout au plus veulent bien admettre qu'il y a doute et que la course doit recommencer. Cela ne saurait convenir aux verts. On diseute, on crie, on se querelle, on s’insulte, on se menace, les poings sont levés, le tumulte grandit. L'autorité des gardes préposés au bon ordre est bientôt méconnue. Justinien interviendra peut-être. Mais comment espérer de lui quelque impartialité et quelque justice? Il est bleu et ne jure que par les bleus. Cela devient intolérable. Morus, un jeune homme bien connu à Constantinople, aimé de tous ceux qui l’approchaient, la nuit dernière a été assassiné; c'était un vert entre tous fidèle et convaincu. Voilà son crime. On a aussi tué en lâche trahison un fils d'Epagathos, car dans cette famille on se fait une gloire

d'être vert de père en fils. Ainsi on ne peut plus être vert sans risque de la vie. Quelque jour l'autocrator fera peindre en bleu jusqu'aux arbres de ses jardins, et le printemps sera poursuivi pour crime de lèse-mayesté.

Quelques-uns des plus hardis ont franchi l'Euripe, large fossé plein d'eau qui borde le podium et entoure l'arène, protégeant tout à la fois les spectateurs contre les assauts désespérés des fauves qui souvent encore sont jetés dans le cirque, et les cochers contre l'hostilité brutale ou les sympathies indiscrètes des spectateurs. Quelques banquettes, quelques sièges, quelques chars arrachés des carceres ont servi de fascines et forment des passerelles, des ponts bientôt envahis et dépassés. La foule est dans l'arène, elle descend, elle tombe, elle roule de gradins en gradins, ainsi qu'une immense cataracte, et rien ne ressemble plus au bruit de la tempête, des averses battantes, des torrents furieusement déchainés que lesmille voix de éette foule grondante, sans digue, sans loi, sans maître, sans raison. Le maitre en effet commence à comprendre qu'il n'est plus le maître. Il veut cependant s'adresser à ceux-là qu’il appelle encore ses sujets. Le mandator est l'interprète ordinaire et désigné de l'empereur, lorsque l'empereur daigne avoir une pensée pour cette multitude qui grouille sous ses pieds.

Mais ce n’est plus déjà le temps de prendre ces détours. Le mandator, impuissant à se faire entendre, déserte une lutte inégale. À l'empereur lui-même de parler. Il faut bien qu'il s'y résigne. Tète-à-tête inattendu, redoutable, effrayant de Justinien et de Constantinople, du maître et de l’esclave, de l'empereur et de l'empire; dialogue tragique du cirque et du palais, de l'arène immense et de Ia tribune princière, de la tempête et de l'écueil, de la mer et du rivage, d’un homme et d’un monstre hideux, inconscient, hydre dont la massue d'Héraclès lui-même ne pourrait écraser toutes les têtes. Pour une fois Constantinople và regarder en face et d'aussi près qu'il est possible celui

regard de ses yeux, le geste de ses mains déjà toutes tremblantes, le visage qui pàlit hideusement sous le mensonge du fard, le son de sa voix, elle verra s’il est une pensée derrière ce front écrasé d'or, s’il est un homme dans ce spectre, s'il est une âme en cette idole. |

Le prestige de la majesté impériale, quelques instants encore, impose un demi-silence, une trêve passagère; et les questions veulent bien attendre les réponses.

« H n'y a plus de justice pour nous, divin empereur.

— De qui vous plaignez-vous?

— Les magistrats nous écrasent et les juges sont sans pitié.

— Ils agissent ainsi qu “pee selon. ma 0 et selon les lois. 1

— Le préfet de 1

— Ce n'est pas ?

qui lui dicte des lois, elle connaîtra le

plaignants. Justice, Pi , pitt et j

Cependant chaque nou elle aceu ation la foule épandue dans le cirque, précipite la fuite du magistrat ains po en tragédie à des incidents d'un e Mais l'emp reur n'est pas à 2

éclatent maintient “On n'au ait jamais € crator, le théologien subtil, le rhéteur disert et fleuri connaissait si bien le langage de la rue, des carrefours et de l'égout. On prendrait ce César qui harangue son

peuple, pour un portéfaix en querelle avec des mariniers.

« Menteurs, s'écrie-t-il, Juifs! Manichéens ! Samaritains ! »

Ce sont là Les plus grosses injures, car elles vont droit au cœur croyant et fidèle de ces excellents chrétiens. Justinien est seul à les jeter dans le tumulte immense qui ne cesse de grandir, et cependant sa rage est telle qu'il trouve des accents, des cris qui se détachent, percent et se font comprendre. Jules César parlait souvent au peuple, Auguste, Tibère ne dédaignèrent pas d'affronter la ribune, les Antonins faisaient dans leurs camps, en face de leurs armées victorieuses, de publiques et solennelles allocutions. Ces glorieuses traditions trouvent le renouveau d'une faveur balobie Justinien laisse tomber sur la foule sa parole impériale.

Toutefois on ne saurait la reconnaitre bien longtemps. La foule est aussi un maître et qui bientôt ne saurait plus entendre que le tonnerre de sa voix. On à commencé par adresser des prières, des plaintes à l’empereur, puis on lui a lancé des outrages, s'il était des cailloux au sable de l'arène, on les lui Jetterait maintenant à la figure. Quelques-uns prennent des poignées de ce sable et les lance; mais la tribune est trop élevée au-dessus du cirque pour que cette poussière puisse atteindre jusque-là. Ce ne sont que de petits nuages aussitôt dissipés et qui retom-

bent aux yeux des blasphémateurs.

Il ne faut pas jouer, mème avec de la poussière, lorsque c'est une multitude en délire qui la soulève et la fait tourbillonner. L'empereur quitte la place. La tribune est vide. Le fugitif, car c'est bien une fuite, presque une déroute, le vaincu, car c'est une défaite piteuse, est rentré aux profondeurs ténébreuses de son palais. Osera-t-il en sortir? Les clameurs l'y poursuivent encore; elles lui disent la bataille perdue, et les regards mornes de la valetaille, le désordre d’une étiquette déjà méconnue, l’affolement des courtisans qui ne: parlent plus et des silen-

liaires qui parlent, la raideur inaccoutumée des échines qui se courbent mal, tout raconte le désastre subi, tout présage l'éclipse du soleil impérial.

La foule reste maitresse du champ de bataille. Elle exulte, elle triomphe. Si quelque apparence d'ordre pouvait se mettre en ce désordre, un défilé splendide serait organisé, réglé, la pompe solennelle où se plaisent les victorieux se déroulerait . dans l'hippodrome, et le dernier des derniers, en cette cohue joyeuse, pourrait s'acclumer lui-même et se croire un empereur. On est heureux, on rit. Les mains se tendent, les mains s'étreignent. Les inconnus se reconnaissent, se félicitent, s'embrassent. On a fait une très grande chose et dont l'histoire se souviendra, on a mis en fuite un empereur!

Il faut en répandre la nouvelle en tous lieux. Il faut que tout Constantinople l’apprenne! Il faut que le monde le sache! Et voilà que d'un instinct inconscient, sur un mot d'ordre que personne n’a formulé, les vainqueurs se dispersent; le cirque en quelques instants se vide et reste abandonné. Cette solitude, succédant brusquement au fourmillement d'une innombrable populace, étonne et fait peur. Ge silence, après un tumulte sans nom, est effrayant, plein de menaces. L'immensité des grandes choses vides dissimule quelque mystère et prépare on ne

sait quel retour, quel réveil, quelle revanche terrible.

Le Vésuve était calme et silencieux, lorsque déjà al distillait en ses entrailles les laves et les cendres qui devaient ensevelir Herculanum et Pompéi. Le sable est partout piétiné et soulevé comme si les aquilons y avaient promené leurs fureurs; des lambeaux de vêtements déchirés font tache aux blancheurs des gradins de marbre, mais sans le témoignage de ces témoins et de ces indices, on pourrait croire que. l'hippodrome est’ désert depuis

longtemps. Quelle vengeance est-ce donc qu'il prépare en,

ce profond silence et de quelles funérailles dignes de son immensité sera-t-il le théâtre et le complice? FA

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Il faut bien à toute rébellion, sinon une pensée commune, du moins un eri de ralliement. « Nika! Nika! sois vainqueur! » Ce cri, cet appel est sorti des lèvres les plus hardies; on Le répète, on le jette, on le lance, on le hurle, et voilà que les révoltés deviennent un parti. Ils ont un mot que chacun a fait sien; cela tient lieu de tout, de foi, de programme, de but, d'espérance; cela suffit bien souvent à décider une victoire. La révolte des nikates prend place dans l'histoire; elle peut déjà ambitionner la gloire d'inaugurer une ère nouvelle.

Le jour à pris fin sans que le tumulte un seul instant se soit apaisé. Constantinople presque tout entière appartient à la rébellion. Une rébellion qui triomphe, c'est une . légitimité nouvelle qui s'affirme. Cependant les ordres de Justinien ne sont pas encore partout méconnus et désobéis. Le lendemain, sept hommes sont pris au hasard dans cette foule, ainsi que l'on prendrait quelques pauvres petits poissons aux profondeurs de l'océan; ils attesteront par leur supplice qu'il est encore un empereur. Verts et bleus, ils appartiennent aux deux factions rivales. Le bourreau du moins revendique l'honneur d’une jalouse impartialité. Les potences sont dressées, et la foule mal contenue se presse, s'écrase tout alentour. Une exécution à mort est toujours un spectacle dont la foule aime à se repaitre. Déjà les corps de quatre suppliciés restent dans limmobilité hideuse de la mort. Est-ce donc que ces rigueurs intimident la révolte? Est-ce donc qu'elle va désarmer? Justinien l'emporte? — Pas encore! Une impartialité qui tue n'est pas faite pour gagner tous les cœurs. Les verts sont frappés, mais aussi les bleus, et les uns comme les autres ont des amis dans l'assistance. Ce n’est pas la pitié qui les émeut beaucoup, encore moins l'indignation. Constantinople a tant vu desupplices, de proscriptions, de massacres, qu'elle à perdu jusqu’à la faculté de s'en étonner. Mais enfin on se lasse de tout, même de voir étrangler ses amis. Une foule, qu'hier encore grisait la victoire, ne saurait

longtemps se résigner à une patiente impassibilité. Quelques protestations éclatent, une poussée se fait, et les trois prisonniers encore vivants sont délivrés. La foule, on pourrait dire la mer, tout à l'heure entr'ouverte, aussitôt s'est refermée; les victimes expiatoires qui empruntaient à leur isolement une importance inattendue, ces hommes échappés à lamort, retombent dans le néant, disparaissent. Ils ne sont qu'une vague de plus emportée dans la tempête.

Voilà que les bleus et les verts font cause commune. Ge prodige d'une paix heureusement conclue, ou du moins d'une trève acceptée de tous, se réalise, et c'est à n'en pas croire ses yeux ni ses oreilles. Quelque ennemi, également exécré de tous, fera seul les frais de la réconciliation. Il faut bien que toujours on puisse haïr et maudire . quelqu'un. L'empereur payera pour tout le monde ; juste retour, tout le monde a si longtemps payé pour l'empereur ! |

La foule s'est mise en appétit de ce qu’elle appelle la liberté et de ce qu'elle croit la justice. On court aux prisons ; leslourdes portessontrompues. Ilsemble, en certaines heures troublées, que les haïnes populaires soient un bélier qui dès le premier choc brise toutes les murailles. Les ceôliers précipitent leur retraite, trop heureux d'en être quittes à si bon marché; et le jour pénètre victorieux en des profondeurs gémissantes qui semblaient condamnées aux tristesses des ténèbres éternelles. Le soleil fait visite à la nuit, la vie fait visite à la mort. Les captifs sortent, surpris, affolés, étourdis des clameurs qui les saluent, éblouis de la lumière qui les inonde, presque sourds, presque aveugles, oiseaux lugubres et funèbres qui avaient désappris le jour. Ces loqueteux attendrissent la facile sensibilité de la multitude. Les plus sages se dérobent et s'enfuient, empressés à profiter de la liberté retrouvée et cherchant contre les revanches toujours possibles de la justice impériale un asile plus sûr que les bras de leurs libérateurs; les autres, comme des chiens reconnaissants,

suivent leurs nouveaux maîtres, et leurs maitres, c'est tout un peuple qui ne sait ni ce qu'il est aujourd'hui, ni ce qu'il sera demain.

Les martyrs de la tyrannie impériale avaient bien quelques peccadilles que la justice, à défaut de leur conscience, leur pouvait reprocher. Mais Le populaire, en ces Jours de victoires, n'y regarde pas de si près. On s’en va de compagnie, voleurs, volés, les justiciers de la rue et leurs nouveaux amis. Il faut bien se distraire et s'occuper un peu. Quelques boutiques étaient restées ouvertes : on les pille; d'autres prudemment mais inutilement s'étaient closes : on les défonce, on les force, on les pille de meilleure façon. L'apprentissage est fait, et le pillage même a ses maitres et ses enseignements. On a pillé pour se nourrir, on à pillé pour se vêtir, on pille pour se parer, toujours pour se divertir. Les orfèvres occupent de leurs étroites boutiques pressées les unes contre les autres, une rue tout entière. Ils se sont enfermés à la première alerte, verrouillés, barricadés. Vaines précautions. Les verrous sautent, les clôtures volent en éclats. Les écrins se vident dans la boue de la rue; et les ruisseaux comme le Pactole roulent de l'or et des pierreries. samais Constantinople n'aura étalé tant de joyaux, même en ses jours de fêtes solennelles. Il y a quelque désaccord entre les vêtements, les visages mêmes et les bijoux dont ils sont parés. Mais un philosophe détaché des vaines misères de ce monde, y verrait un plaisant contraste; un solitaire, un ermite dévot venu du fond de la Thébaïde ou descendu de sa colonne de stylite, y saluerait Joyeusement un retour de justice divine et la promesse de la venue de l'Antéchrist qui doit bouleverser la terre et précéder le Sauveur. Les bras rudes et velus des portefaix s’écorchent sous l'étreinte des bracelets d'enfant. On se met des colliers à la ceinture, des pendants d'oreilles aux déchirures des guenilles. Les bagues trop petites pour les doigts sont quelquefois pendues au bout du nez, car on'a vu, — que ne voit-on pas

dans la métropole impériale? — des nègres, des négresses, venus des lointains déserts de l'Afrique, se suspendre des anneaux dans le nez. Les mains caleuses ont des frémissements joyeux en soupesant, eh caressant cet or si longtemps convoité. Quelques-uns plantent dans la broussaille de leurs rudes cheveux de longues épingles de femmes et s'attachent, au-dessus de la cheville, de larges anneaux dont le choc et le bruit les amusent ; ils sautent, ils dansent, ils ondulent, mimes grotesques, ainsi qu'ils ont vu faire à leur impératrice sur la scène des théâtres. L'homme a du singe les grimaces et les malices méchantes.

Mais un bruit se répand. Justinien a voulu reparaître dans la tribune de l'hippodrome. On y court. Est-ce pour l’acclamer comme naguère encore? Est-ce pour le siffler et, s'il est possible, pour le mettre en pièces? On ne saurait le dire. La foule n’est même pas un animal, c’est un élément, et les lois qui le dirigent, s'il est quelqu'une de ces lois, échappent aux prévisions humaines. Justinien va-t-il commander, maudire, menacer, châtier, ou du moins parler haut et ferme? Il faut d'abord se sentir et se croire le maître pour avoir le droit d'ordonner. Non, Justinien se ;'epent, Justinien se reconnait des torts, il les avoue, il les regrette, il les veut expier. Les magistrats que le peuple condamne, et l'on sait bien que le peuple ne saurait se tromper, sont déjà révoqués, ils seront bannis, chassés, mis à mort s’il le faut. Les prévaricateurs devront rendre gorge. Justinien le dit, le promet, le jure. Qui pourrait douter de la parole de Justinien? Il a si peur qu'il est sincère du plus profond de son âme. Il prie, 1l supplie, il pleure, il gémit, il soupire à faire pitié, il

demande grâce. On connaît sa piété et le zèle de sa foi. Il

porte avec lui, devant lui, un lourd volume incrusté : d'ivoire, scintillant de pierres | précieuses : c'est. le livre des Évangiles. Le livre s'élève, s'abaisse, tremble dans les mains impériales, car Fempereur s’en fait une sauvegarde, un refuge, un rempart suprême. Sa Majesté,

Son Éternité sanglote et frémit derrière ces pages sacrées que salit un serment de Justinien.

Tu mens! misérable ! âne excommunié, tu mens! »

Ces injures, ces outrages, et bien d'autres qui ne sauraient s'écrire, montent, volent ainsi que des flèches empoisonnées et frappent en plein visage Justinien, une fois encore vaincu, moqué, bafoué, dégradé, l'empereur éclaboussé de boue en attendant qu'il soit éclaboussé de sang. Il défaille, il chancelle, à peine lui reste-t-il assez de force pour fuir et se cacher.

* Constantinople n'a done plus de maitre, l'empire n'a donc plus d'empereur? mais cela ne saurait durer au delà de quelques instants. Constantinople veut, sinon une tête qui la gouverne, du moins un diadème qui l'éblouisse. N'est-il pas quelque prince oublié qui puisse reparaître ? Tant de Césars n’ont-ils pas laissé quelque lignée échappée aux massacres? On cherche, on se le demande, et la clarté se fait dans cette ombre et cette incertitude. On trouve bientôt ce que l'on cherche; il ne s’agit que de trouver un empereur, Avant Justin, régnait le vieil Anastase ; il n'avait pas d'enfant, mais quand il mourut, il avait des neveux, bien jeunes, tout petits. Ils ont grandi, ils vivent; ils ont traversé un changement de dynastie, deux règnes, et ils ont échappé aux délations, aux soupçons toujours ombrageux du maitre; quelle sagesse, quelle prudence il leur a fallu pour se faire ainsi oublier! C’est un miracle, et Dieu sans doute les réservait aux honneurs de la puissance souveraine. Hypatius est l'ainé, Pompée est le cadet; on peut choisir. Le droit d’aînesse n’est pas un droit que l'on ne puisse méconnaitre. Mais enfin, soit hasard, soit inspiration divine, Ten. nom d Hypatius a été prononcé le premier, Hvpatius sera done empereur. Le peuple n'a-t-il pas pleine liberté de désigner son maitre? une acclamation dans la rué vaut bien un sacre dans Sainte-Sophie; et de toutes parts Hypatius est acclamé. 1: 1128)

On veut le voir cependant, on veut l'entendre. Sa maison est entourée, assaillie. Les serviteurs tout d'abord ne comprennent pas de quoi il s’agit. La fortune qui frappe à la porte, frappe d'une main un peu rude. Est-ce la mort qui vient? Peut-être, car c’est la toute-puissance ; Hy dt a tremblé, c'est done qu'il règne déjà.

Sa mère, l'instinct d'une mère ne saurait la tromper, sa \icille r mère entend les noms glorieux, les titres sonores qui saluent et poursuivent son enfant. Elle a compris, elle a senti une angoisse profonde, et dans une vision subite, elle a vu passer les épouvantes du lendemain. Elle ne veut pas qu’on lui prenne son fils, et surtout pour en faire un empereur. Que peut-elle cependant? ses prières, ses supplications se perdent inécoutées dans les acclamations partout retentissantes. Vainement elle s'est cramponnée à la main de son enfant. On l'écarte, on la repousse, on l’abandonne. Quelques instants ont suffi à la tempête pour dévaster le logis. Il est vide maintenant. Hypatius est parti, son frère est parti avec lui, les serviteurs sont dispersés ainsi que des feuilles mortes dans un tourbillon. Plus rien, plus personne qu'une femme étendue sur le seuil, sans un souffle, à demi morte, pauvre mère si heureuse hier encore de sa maternité, pauvre mère qui ne reverra plus ses enfants! Ils s’en vont trop haut, ils s’en vont trop loin. Hypatius lui-même, s’abandonnant à l'orage qui le soulève, n'a pas détourné la tête. Ce n'est plus un fils : c’est un empereur. La maison silencieuse est triste comme une tombe; la gloire a passé par là.

Hypatius est dans l’hippodrome; n'est-ce pas dire qu'il a gravi la cime suprême et qu'il voit le monde sous ses pieds? On lui a jeté sur les épaules un manteau de pourpre et d’or. Mais il faut un diadème. Un collier d’or en tiendra lieu, et de force, au front meurtri d'Hypatius, le voilà enfoncé et fixé. Pauvre Hypatius! il fait déjà l'apprentissage de ses grandeurs nouvelles.

Chacun veut l’admirer; on l'entoure, on le pousse, on l'enlève, on se le passe, on le hisse et d'épaules en épaules, aidé de quelques échelles apportées à la hâte et dressées dans le cirque, il monte enfin jusqu'à la tribune impériale. Les barbares Franes, acclamant leur chef porté sur le pavois, n'exhalent pas en un plus furieux tapage leur joie et la confiance naïve de leurs espérances. Au fond de la tribune, les portes de bronze sont closes, et Les appartements intérieurs où se cache Justinien sont encore inaccessiblés. Mais Hypatius trône; une cour déjà s'improvise autour de lui. Il a ses dignitaires qui se sont euxmêmes désignés. Il ne tient qu'à lui d'ordonner, de légiférer sur toutes choses. Il est de quelques pieds au-dessus de la foule. C’en est assez pour se croire le maître et pour régner sur le monde.

Que fait Justinien cependant? Depuis plusieurs jours la rébellion bat son éternité chancelante. Sur un ordre émané de lui, des armées de plus de six cent mille hommes pouvaient naguère encore surgir comme des entrailles de l'empire et se mettre en mouvement. La garde qui lui reste, lui inspire plus de crainte que d’espérance. N'est-il pas environné de traitres? Cet Hypatius, maintenant son rival et peut-être son rival heureux, il le connaissait, il le recevait à sa cour, 1l l'épargnait; imprudent, insensé, est-ce qu'un empereur doit Jamais épargner personne? Est-ce que l'ombre mème qu'il projette sur les dalles de son palais, n’est pas quelque ennemi attaché à ses pas”? Justinien n'aime la guerre et la bataille que de très loin; et voilà que la guerre jette aux portes du palais ses fanfares meurtrières, et voilà que la bataille : l’environne de ses cris et de ses huées, voilà qu'il faut combattre avant de mourir ou se résigner à mourir avant de combattre. Justinien n'ose pas se protéger lui-même. Il à confiance en la protection du Très-Haut. Il ne fait pas avancer une armée, il commande une procession. Par les rues et les carrefours chemine un interminable

cortège de prêtres, de prélats, d'évèques et de moines. Ils portent des images pieuses, des reliques : ils psalmodient des hymnes saintes. Ce spectacle inattendu ne va-t-il pas en imposer à la foule? C'est un dernier appel à l'oubli, à la paix. Les moines, les prètres euxmêmes ne sont pas cependant bien convaincus qu'ils servent la cause la meilleure en servant la cause de Justinien. La ferveur leur manque, et les regards inquiets errent au hasard sans savoir où se fixer.

La foule s'écarte, mais de mauvaise grâce. Ses fureurs mal apaisées prolongent un sourd grondement. Dans cette foule 1l n’est pas que des chrétiens fidèles, il est des hérétiques, jusqu'à des païens. Qui pourrait prévoir ce qu'une révolution fait sortir des profondeurs d'une grande cité, et quelles clartés soudaines elle projette sur des abimes inconnus”? Ainsi aux jours de calme, aux caresses d'un ciel clément, le ruisseau qui s’épanche est clair et limpide comme un miroir immaculé; il semble ne receler aucun mystère en ses eaux transparentes, à peine sil murmure en sautillant sur les cailloux, et l'on voit les petits poissons se jouer dans la verdure des algues échevelées. Mais que vienne un orage subit, que la pluie gonfle ce tranquille ruisseau jet le trouble jusqu'en ses profondeurs ignorées, voilà que le ruisseau est devenu torrent, 1l enfante on ne sait quelles larves hideuses, il avoue des laideurs, on pourrait dire des infamies que rien ne laissait soupçonner; il était de cristal, il. est de fange, et cette souillure grossissante, débordante, ne laisse sur son passage rien quine soitsali et souillé. Ainsi en est-il dans une capitale, ainsi en est-il dans tout rassemblement d'hommes. Les tempêtes populaires font sortir de l'ombre et de la nuit, des misères innommées, des haines effroyables, des appétits inavoués, les épouvantes d'un enfer terrestre que l'autre peut-être ne saurait dépasser; enfin elles trainent au ‘grand jour des.visages de spectres et de monstres humains où l'humanité hésite à se reconnaître:

Ces gens-là sont curieux cependant de tout ce qui compose un spectale. On regarde passer la procession. Mais les cris bientôt recommencent; les insultes, les railleries s'encouragent, se répondent, se défient, s'exaspèrent jusqu'au blasphème. Un prêtre porte une image de saint Basile; elle brille, elle rayonne, elle est d'or ou du moins de quelque métal précieux. Une main se tend, qui veut la saisir, Le prêtre défend le saint et frappe le voleur sacrilège. Sa pieuse indignation lui coûte cher. Le voleur, un barbare on ne saurait dire de quelle nation, un homme barbu, chevelu, hérissé, souillé de graisse, chargé de peaux de fauves qui lui semble une toison naturelle, bondit, rugit, jette bas le prêtre et l’assomme à demi. Le noble cortège est rompu, la procession est en déroute. Elle fuit, elle se dissipe, elle s'évanouit; ce ne sont plus que des châsses ballottées deci delà, des croix à gran dpeine maintenues au-dessus des milliers de têtes partout vacillantes, des statues qui s'abattent insultées de rires impies ou pleurées de lamentations indignées. Ce qui reste encore vivant, debout, reconnaissable, s'engouffre aux profondeurs hospitalières de la basilique des Saints Apôtres. Le ciel même abandonne Justinien; il abandonne, et c'est justice, celui-là qui s’abandonne luimême.

Au mois de janvier, la température n'est pas toujours si douce à Constantinople que l’on ne puisse désirer la réconfortante chaleur d'un bon feu. On allume des feux au coin des rues et dans les carrefours. Mais pour chauffer, réjouir dignement un peuple qui à si bien mérité de lui-même et de la patrie, est-ce assez de quelques foyers çà et là dispersés et qui aveuglent à demi les passants de leur fumée suffocante? Quelques maisons y suffiraient à peine. La première étincelle à jailh, la première flamme à crépité dans la ville; le feu étonne, surexcite, enivre comme la bataille. Tous les puissants, qu'ils trônent dans le ciel ou qu'ils.se vautrent dans la rue, aiment le feu et

toujours ils en ont fait l'instrument di colère ; Jupiter a ses foudres, le peuple a l'incendie. …

Le préfet de la ville, Endémon, avait appelé quelques soldats à la défense de sa maison; ils ont bien vite déserté une défense inutile; la maison flambe et s'écroule en l’espace de quelques instants. Ce n’est pas la dernière. Mais des maisons c’est encore trop peu. Néron s'est donné le plaisir d'incendier Rome, pourquoi le peuple de Constantinople à son tour ne se donnerait-il pas une fête semblable? N'est-il pas le maitre? Le nouvel empereur, Hypatius lui-même, serait le premier à le déclarer. Ce qui rampe déteste, envie toujours ce qui s'élève. Des monuments, des églises, des palais, cela exige pour être conçu et réalisé une instruction variée et profonde, des aptitudes spéciales, une science éprouvée, enfin toutes les elartés d'une intelligence d'élite. Quelle joie pour l'ignorance et la sottise de détruire en quelquesmoments ce qui a demandé tant d'efforts, de soins et de génie peut-être! Quelle revanche des ténèbres contre la lumière! Les hiboux, s'ils le pouvaient, aveugleraient le soleil.

Ce sont maintenant les monuments, les thermes, les palais, les basiliques que l'incendie menace, assiège et bientôt envahit.

Les Thermes de Zeuxippe sont voisins de l’ hippodrome. Une curiosité en éveil chez quelques délicats, un reste de pitié, enfin la clémence dédaigneuse des empereurs chrétiens, y avaient rassemblé, entassé tout un peuple de statues. Les philosophes, les poètes, les vainqueurs du stade et du gymnase, les rois et les héros, les orateurs fameux, Démosthène en pendant avec Eschine, les rivaux, lesennemis.les bourreauxetleurs victimes, réconciliés dans la défaite commune et dans l’apaisement des choses disparues, étaient là, aréopage solennel, assemblée grandiose qui se contemplait elle-même et, se voyant si belle, si glorieuse encore, à demi se sentait consolée. Les dieux, la sage Athènè, la souriante Aphrodite, car la beauté veut

toujours sourire, Mars, Neptune, Zeus, Apollon, tout ce que l'humanité avait aimé et prié si longtemps, tenait sa place en cette retraite suprème. Ils n'avaient plus le privilège d'enceinte particulière, de sanctuaire inaccessible aux simples mortels, eux aussi ils s'étaient fait des hommes et, sans regret, de bonne grâce, ils se confondaient dans cette humanité qui semblait toujours croire en leur sourire et leur placide immortalité. Eh bien, leur dernière heure est venue. L'Olympe à triomphé des géants conjurés, mais cette fois l'Olympe ne sait plus se défendre, tout doit périr qui n'a plus de croyant. L'incendie détruit les thermes de Zeuxippe, et, derrière Les flammes qui montent furieuses, derrière le voile épandu tristement de la fumée qui s'élève, c'est encore une vision de la Grèce passée qui vient de disparaitre.

Les saints, les saintes, le Dieu mème qui chaque jour à ses temples appelle et rassemble une immense population de croyants et de fidèles, ne sont pas traités avec plus de clémence. La basilique Sainte-Irène est en feu, en feu Saint-Théodose, en feu Sainte-Aquiline. La plus sainte, la plus belle, la plus vaste des basiliques de Constantinople, l’un des premiers temples élevés au Dieu des chrétiens, l’œuvre de Constantin lui-même, monument de triomphe autant que de piété, Sainte-Sophie à son tour est en proie à l'incendie.

Effroyable dévastation, déchaîinement du plus épouvantable de tous les fléaux, spectacle sublime dans son horreur ! Le feu court, rapide, implacable, furieux; on le voit avancer, saisir une à une les coupoles, les entourer, les étreindre; elles rougissent, elles rayonnent une fois encore et d’un éclat que l’or mème ne pourrait leur donner; puis elles se fendent, s’affaissent, fléchissent, croulent, disparaissent. La flamme, un instant refoulée, à demi étouffée sous l’écrasement des ruines, se relève, rebondit plus fière, plus hardie, triomphante; elle dépasse de bien haut les plus hautes murailles et leur prête un immense panache

mouvant que le vent secoue et fait incliner. B'embrasement s'arrête parfois au pied de quelque rempart plus solide. Ce n'est qu'un répit bien court. Le feu sape et mine ainsi que ferait un assiégeant impitoyable; la muraille vascille, la brèche est faite, le rempart s'abat, et l'incendie s'étend plus loin encore, plus loin toujours. Souvent les flammes varient leurs couleurs, et l’on croirait voir multipliées à l'infini, exaspérées, emportées en un tourbillon de tempête, les changeantes splendeurs d’un beau coucher d2 soleil, ou le jaillissement des pierres calcinées, des laves débordantes que vomirait l'Etna fraternisant avec le Vésuve, En effet le bronze des coupoles, fondu, liquéfié, s'épand au long des murailles, descend, glisse et lourdement saute de terrasse en terrasse pour s'étaler enfin, fleuve paresseux et scintillant ainsi que le Styx ou l’Achéron, sous les portiques à demi croulants. Il est tout à coup des gerbes d'étincelles qui montent, erépitent, éclatent et disparaissent. On dirait que les marteaux d’invisibles cyclopes frappent les dômes et les forgent dans leurs fournaises béantes. Cependant la fumée épaisse et lourde ne peut s'élever dans les airs; le ciel en repousse l'indigne souillure. Les jardins sont dévastés à leur tour. Les buissons, les bosquets, prennent feu, les fleurs se sèchent et tombent flétries, l'immense parasol des pins s'allume ainsi que des lustres au plafond d'un palais, les cyprès embrasés semblent des torches funèbres dressées tout alentour d'un bûcher comme Attila lui-même n'aurait pu en espérer au jour de ses funérailles.

Ce n'est plus Justinien, ce n'est plus Hypatius, ce n’est plus le peuple qui règne dans Constantinople, c’est la flamme, c'est l'incendie. Il est maître de ceux-là même qui l'ont déchainé, et quelquefois il venge la cité qui lui est abandonnée en victime; il atteint les pillards qui lui veulent disputer sa part de butin, il les écrase sous les poutres carbonisées, il les broie sous les colonnes qui s'abattent, il les poursuit, il les brûle, il les tue, car

lui aussi est implacable, et lui aussi ne sait plus reculer.

Les hommes qui sont là errants dans la ville, les uns attisant les flammes, les autres s'enfuyant affolés, tous semblent des démons, des damnés hurlant, criant, blasphémant, dans une fournaise immense, car laterre a craqué, s'est ouverte jusque dans ses entrailles, et l'enfer en est sorti, Curieux de voir ce que l'homme peut consommer de ruines, déchainer de désastres et ce qu'il peut inspirer d'horreurs nouvelles, enseigner de crimes et de supplices nouveaux au séjour des épouvantes dernières et des suprèmes châtiments.

Dans le concert de tous les bruits, de tous les fracas, à peine si l'on pourrait reconnaître une voix humaine. Cependant une clameur a retenti dans l’espace et, quelques instants du moins, a tout dominé. L'hôpital d'Eubulos, celui de Saint-Samson viennent tout entiers de périr dans les flammes.

L’enceinte fortifiée qui protège le palais impérial, seule, à grand'peine se sauve de l'incendie.

C'est le cinquième jour de l'insurrection. Que fait Hypatius? Rien, ou du moins peu de chose. Il trône dans le cirque. À cette enceinte se limite sa toute-puissance. Il distribue ses faveurs cependant, 1l écoute des flatteries, il reçoit des serments. C’est dire que tout en ne faisant rien il est très occupé.

Que fait Justinien ? On lui demande des ordres, il ne les donne pas, ou plutôt il en donne sans cesse de nouveaux, et qui toujours se contredisent. Reculer une échéance qui lui semble fatale, marchander en quelque sorte et la catastrophe et la mort, voilà sur quelles pensées, sur quelles piteuses résolutions 1l s'arrête le plus souvent. Déjà les fugitifs sillonnent le Bosphore; les barques chargées de ce que l’on sauve ou de ce que l’on vole, précipitent leur course et gagnent la côte d'Asie. Est-ce un refuge bien assuré? Rien n’est plus incertain. En perdant l'Europe et plus de la moitié de son empire, Justinien

peut-il espérer garder l'autre moitié, et l'Asie lui sera-t-elle hospitalière? La peur le talonne, cela seul est évident, et la fuite est toujours le conseil que donne une indigne Jächeté. Au reste les derniers serviteurs qui n'ont pas déserté la fortune du maitre, ont eux-mêmes conseillé Ta fuite. Justinien s'y résout.

Théodora cependant n'a pas êlé consultée, c’est la première fois. Depuis le début de la rébellion elle a laissé dire, elle a laissé faire, jalouse de se réserver l'honneur et l'audace des résolutions suprêmes. Fuir, elle s’y refuse. Que l’empereur parte s’il le veut, mais il partira sans elle. L'Augusta jure de vivre impératrice et souveraine ou de mourir. C'est un beau linceul qu'un manteau impérial et qui vaut bien les haillons d’un proscrit.

Enfin voilà done un mot de fierté, une leçon de courage! Comment celle qui le donne, descendue à tant de vilenies et de bassesses, a-t-elle pu concevoir cette pensée et remonter à cette hauteur? Il n'importe. Une âme se révèle, une volonté s'affirme, c'en est assez pour que la confiance renaisse aux cœurs des plus timides, pour que les soldats redeviennent des soldats, pour que les fuyards redeviennent des hommes, pour que Justinien lui-même redevienne un empereur.

Bélisaire prend le commandement des troupes, Mundus le secondera. Ils ont les trois mille hommes cantonnés dans le palais impérial. Quelques troupes ramenées d'Asie par Bélisaire et campées sous les murs de la ville viennent les renforcer. Tout cela ne compose pas une armée bien nombreuse, mais du moins c'est une armée qui a des armes, une discipline et des chefs qui savent la guerre.

Les troupes, rapidement réunies dans la vaste enceinte des jardins impériaux et sous les portiques des rues avoisinantes, se partagent en deux colonnes. Toutes les deux, sans un cri, rythmant sur les dalles la cadence monotone du pas militaire, elles marchent sur lhippo-

drome, mais par des chemins différents. Quelques curieux, quelques flâneurs, quelques fugitifs hébétés de terreur les regardent passer, et derrière les grilles qui ferment les étroites fenêtres de quelques maisons échappées à l'incendie, apparaissent des visages inquiets, luisent des yeux tout remplis d'anxiété.

Les rues sont encombrées, quelquefois même à demi obstruées de débris fumants. La marche des troupes impériales n’en sera que de bien peu ralentie. Elles sont aux portes de l'hippodrome que leur approche vient à peine d'être signalée. Hypatius et les siens n'avaient pas encore affecté autant de bonne humeur et de confiance. Les dernières nouvelles reçues annonçaient la fuite imminente de Justinien. Un règne de deux jours c'est déjà un règne, c'est déjà une expérience faite, c'est déjà un droit respectable. Il suffit de bien peu d’instants pour que le vertige de la toute-puissance trouble la tête la plus solide. Hypatius n’est pas Jules César ou Auguste. Ce matin encore il avait des doutes cruelssur l'issue de son aventure, et des frissons d'angoisse lui traversaient le cœur. Le voilà plus tranquille, presque heureux, et pour la première fois il sourit, sans qu'un pénible effort de volonté impose à ses lèvres la grimace d'un faux sourire. Il se voit victorieux, triomphant, maître du monde, il se promet déjà peut-être la vengeance des injures subies, et déjà il rabaisse, mésestime les services rendus, déjà il médite l'éloignement des amis gênants, les ingratitudes sereines d’un heureux lendemain.

Cependant la foule reflue tout à coup dans l'arène. Des portes qui avoisinent la tribune impériale, une subite poussée a rejeté les derniers venus. On crie. Serait-ce des cris de joie, des acclamations nouvelles? Des amis plus nombreux, des fidèles empressés viennent-ils saluer l'astre qui se lève sur le monde des Césars? Hypatius le pense, et le voilà qui prépare une allocution tout à la fois aimable, élégante, qui plaise aux lettrés et cependant

familière, assez simple pour que les plus ignorants la puissent comprendre et goûter. Il n'a pas même le temps de commencer son exorde. Parmi ces hommes qui sont refoulés dans le cirque, on voit des blessés et qui piteusement montrent leurs mains sanglantes ou leur visage traversé de hideuses balafres. est la guerre, c'est la bataille, c’est la mêlée, c'est la déroute! On veut fuir. La foule, repoussée de l’une des extrémités de l'hippodrome, brusquement roule vers l'autre extrémité, ainsi que dans un vase que la main secoue et penche, l'eau s'amasse et glisse tout d’un côté. On cherche une issue, mais pour la seconde fois les fuyards sont refoulés. Toutes les portes sont gardées, envahies, dépassées. C'est une muraille de fer qui s'avance, balayant, écrasant tout sur son passage. Bélisaire est d’un côté, Mundus de l’autre côté; l'un sera l’enclume, l'autre le marteau. Chaque instant les rapproche, chaque instant resserre le cerele où la foule est prise et déja commence d'étouffer. Le cirque lui-même s’anime et se fait complice des envahisseurs. On dirait la gueule immense d'un monstre innommé et qui va fermer ses mâchoires prêtes à tout saisir et à tout broyer. Ç

Cette multitude pressée, poussée de toutes parts, déjà saignante, haletante, n'a plus même l'espérance d'un salut incertain demandé à la fuite. L'espace sans cesse rétréci lui manque; les assauts jamais ralentis la pressent, l'ébrèchent, puis la rejettent et la renvoient hurlante, gémissante jusque sur les gradins. C'est une escalade furieuse, enragée; les oiseaux que traquent les chiens et les chasseurs ne se sont jamais dispersés à travers la campagne d'une fuite plus follement précipitée. La peur donne des ailes; mais la mort aussi a des ailes; et comme n’en ont pas les alcyons eux-mêmes. Bélisaire réunit le coup d'œil d’un tacticien et le sang-froid d'un soldat éprouvé, Mundus sent bouillonner dans ses veines le sang de son aieul

Attila; l'un est plus adroit, plus Lt à plus

F, Le +

féroce; tous deux connaissent leur champ de bataille et du monument lui-même ils savent habilement se servir. Des archers ont gagné les galeries qui couronnent l'hippodrome; les flèches volent de gradins en gradins. Il n’est pas un seul coup qui soit inutile. Les plus maladroits font des merveilles, car la foule est si compacte que rien ne sert de viser. Ge n’est pas une bataille, c'est un massacre, une prodigieuse hécatombe, un écrasement, un anéantissement, et si les corps amoncelés, les uns après les autres enfin immobilisés dans la mort, ne couvraient d’un amas confus le monument tout entier, on verrait en minces filets rouges, en ruisseaux quelquefois, le sang s’épancher de gradins en gradins.

Du haut de la tribune, l'empéreur Hypatius assiste à ces jeux que Néron, Caligula lui-même, n'auraient jamais rèvés. IL voit ce que peuvent coûter quelques heures de toute-puissance. Il se croyait le maitre, l’autocrator acclamé de tous, maître de ce peuple comme l'épave ballottée des flots est maîtresse de l'océan; mais du moins il avait l'illusion d’un songe éblouissant déjà réalisé. Il voit le songe se dissiper, les lauriers à peine cueillis tomber en poussière, et l'empire crouler, vain mirage qui passe et ne laisse après lui que la solitude et la mort. Hypatius peut compter les heures qu'il a régné, 1l peut compter aussi les instants qui lui restent à vivre. Demain la mer rejettera son corps et celui de son frère Pompée, car la mer ne veut pas de ces souillures. Cependant Constantinople se souviendra d'Hypatius. Trente mille hommes massacrés cela fait quelque bruit, même dans l'histoire

des Césars.

Il est sur la rive du Bosphore, mais à quelque distance de l'enceinte qui protège Constantinople, un petit bois ombreux, discret, solitaire le plus souvent. Les frènes au tronc blanchâtre s'y dressent, et quelques vieux platanes, toujours inquiets et frémissants au plus léger souffle qui

passe, les caressent de leur ramure penchante. Puis de hauts cyprès déploient tout alentour une sombre colonnade. Le lieu est charmant et propice à la rêverie, un peu triste cependant, mais de la douce tristesse des choses méconnues, des souvenirs évanouis. Ils sont bien rares les audacieux qui pénètrent en cette oasis mystérieuse. On l'évite, on s'en écarte, surtout lorsque s’épandent les premiers voiles de la nuit. Si quelque voyageur s’attarde le soir dans le voisinage, il hâte le pas, souvent même 1l murmure quelque prière et se signe dévotement. Ce bois en effet a très mauvais renom. On assure, et les chrétiens les plus zélés en feraient serment devant le Christ sauveur, que des êtres étranges, des spectres hantent ces ombrages et cette solitude. Les dieux déchus s’y révèlent encore. Bannis du ciel,'ils se sont refugiés sur la terre; ce ne sont plus que des fantômes éplorés. Les cyprès noirs portent la livrée de ce deuil toujours inconsolé, les hymnes oubliées ne sont plus que des sanglots, et ces vieux arbres eux-mêmes cachent sous leur écorce une âme qui ne saurait désapprendre la douleur et les gémissements. | |

Là s'élevait autrefois un temple d'Artémis. Les Mégariens, fondateurs de Byzance, en avaient jeté les premiers fondements. Durant plus de dix siècles, ce temple fut respecté, et qui pourrait dénombrer les croyants, les fidèles qui venaient user les dalles de marbre sous leurs pieds et sous leurs genoux? Un désastre est consommé quelesoracles n'avaient point prédit. Les fronts où l’eau du baptême a ruisselé, ne veulent plus fléchir devant les dieux de la Grèce et de Rome. Théodose a fermé le temple d’Artémis ; ce ne fut pas assez. Tant que les pierres sont debout, une vieille habitude y ramène quelques suppliants, le temple inspire la prière, l'autel ordonne le sacrifice. Le paganisme expirant lui aussi a pu s’enorgueillir de quelques martyrs. Comme elle à fait de bien d’autres, la volonté impériale a renversé de fond en comble le temple

Fr

d'Artémis. C'est moins qu'une ruine, ce ne sont que des débris informes, au hasard gisants et dispersés. Les lichens les rongent, la mousse les couvre à demi, les hautes herbes, les chardons géants les drapent et les festonnent. Tambours de colonnes, chapiteaux, architraves rompues s'enfoncent, disparaissent déjà presque ensevelis, car la terre clémente se plait à sauver le passé des outrages du présent. Aux heures brûlantes du jour, les lézards pâmés font la sieste sur ces vieilles pierres; et sous l'abri des racines noueuses, les chiennes errantes allaitent leurs petits; les ruines sont doucement hospitalières à tous les proscrits, à tous les vaincus, à tous les abandonnés.

Cependant deux hommes viennent de se rencontrer en cette solitude. Ils sont vieux tous les deux, timides, inquiets, attristés; ce sont des Grecs. L'un arrive d'Athènes : c'est Macédonicos, qui professait naguère encore, enseignait la philosophie et qui, suivi de ses élèves, évoquait l'âme du grand Platon au bois d'Académus. Un ordre impérial lui interdit l'enseignement, on l’a chassé de son Athènes bien-aimée; et c'est toujours son Athènes qu'il cherche au rivage de l'exil, jusque dans les ruines, jusque dans la poussière frappée d'anathème et de malédiction.

L'autre, c’est le médecin de Justinien. Sa foi chrétienne toujours sembla suspecte et peu sincère; on l'accusait d'helléniser en secret. Cependant 11 n’est guère de maitre, d'empereur qui ne soit quelque jour l'humble esclave de la maladie, et la science éprouvée d'un médecin lui peut tenir lieu de tout; celui-ci, tout infecté qu'il soit d'un paganisme mal désavoué, jouit d’un grand crédit auprès de Justinien. On demanderait la santé, fût-ce au diable lui-même.

Macédonicos tient dans sa main quelques fleurs bien pales, toutes décolorées et qui se sont à regret épanouies grelottantes sous le soleil de janvier; mais c’est bien là le bouquet dernier que doit offrir un vieillard. La joie

des fleurs printanières serait une ironie dans une main que l’âge dessèche et fait trembler.

Le médecin cachait sous ses vêtements un petit lacrymatoire de verre rempli d'huile parfumée. Macédonicos et lui se connaissaient; ils se reconnaissent, ils se comprennent. Tous deux s'arrêtent. Ils écartent les herbes folles; un bloc de marbre apparaît où quelques lettres mal effacées ébauchent le nom d’Artémis. L'un sème une à une les fleurs de son bouquet, l'autre verse et répand l'huile du sacrifice. Puis tous les deux ils se prennent la main ; et Macédonicos, montrant à son ami l'immense fumée rougeâtre qui tache le ciel et voile Constantinople :

« C’est la fin du monde, n'est-ce pas?

— Non, mais c’est la fin d’un monde, ou pour mieux dire, car l’agonie quelquefois se prolonge, c'est le commencement de la fin. »

Le Plan de l'aiguille à Vienne.

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