‹ Les spectacles antiquesChapitre 13 sur 15 · NN PANNES · texte numérisé non relu

NN PANNES

Cirque de Maxence.”

L'Atmeïdan.

Ancien hippodrome de Constantinople

Janvier l’an 532 de Jésus-Christ.

« Vert ou bleu? »

Cette question aussitôt menace, arrête quiconque, soit barbare, soit provincial, franchit l'enceinte ou débarque dans l’un des ports de Constantinople. Ge voyageur vient d'Italie, de Rome où Théodoric usurpe non sans gloire l'héritage des Césars; de Rome où le pape, non sans de cruelles vicissitudes, maintient ‘péniblement l'unité d'une orthodoxie vacillante. Va-t-on demander à ce voyageur, instruit des derniers événements, ce qu'il advient des Goths et si quelques décisions nouvelles frappent de nouvelles hérésies? — Non vraiment. Vert ou bleu? c'est là ce qu'il importe de connaitre.

Ge marchand arrive d'Illyrie. A-t-il entendu parler des barbares toujours acharnés à rompre la barrière fléchissante, les frontières ébréchées où s’enferme l'empire? L'empereur Justinien est originaire de l'Illyrie. Avant de se faire appeler Justinien, on ne le connaissait dans son village de Taurésium que sous le nom d'Uprauda; son père s'appelait Istok, sa mère Bigléniza, noms sauvages et qui accusent la plus basse origine. Justinien cependant fait, dit-on, élever là-bas une ville qu'il veut fastueuse et splendide, car elle portera son nom impérial, le seul dont l'histoire se souviendra. Ce marchand nous pourrait dire ce qu'il faut en croire. Peut-être a-t-il vu le vieux Justin, l'oncle de Justinien, pousser la charrue, car ce n'était en sa Jeunesse qu'un pauvre paysan; peut-être a-t-1l vu le petit Justinien, ignorant de sa future destinée, le bâton à la main, faire l'apprentissage du gouvernement et de sa toute-puissance sur l’échine de ses chèvres et de ses moutons. Quelques philosophes, s’il en est encore, le sénateur Procope, seraient curieux de recueillir les anecdotes et de remonter jusqu'à la mare fangeuse où prend sa source ce fleuve de gloires, de grandeurs qui traverse et submerge le monde romain. Mais qu'importe à cette tourbe humaine qui s’épand et fermente aux rues de Constantinople? « Vert ou bleu? » C'est la seule question qui mérite une réponse.

Ce soldat, ce vétéran, le visage balafré de larges cicatrices, le teint hâlé et brûlé du soleil, a traversé les lointains déserts de la Syrie; il a servi sous Bélisaire, hier il débarquait avec lui. Il a vu l'Euphrate, les Perses de Chosroès. Il pourrait dire si les villes d'Asie sont menacées, si l'empereur se vante de succès imaginaires, s’il est vainqueur au moins par procuration, car Jamais, on le sait bien, Justinien n’a paru sur un champ de bataille. Mais qu'importe que la frontière soit forcée? C'est si loin! Une province de plus ou de moins sur les soixante-quatre éparchies entre lesquelles se partage l'empire? quelques cités

ravagées sur les neuf cent trente-cinq qui reconnaissent la loi suprême de l’autocrator? Quelles misères qui ne méritent pas de retenir un instant la pensée! « Vert ou bleu? » Répondez enfin! et que l'empire s'écroule en un cataclysme suprême ! Nous aurons bien encore le répit de quelques jours et le temps de nous amuser. Demain, premier Jour des ides de l’année nouvelle, l'an cinq cent trente-deux de Jésus-Christ sauveur, la cinquième année du principat du très glorieux Justinien, « l’égal des apôtres », grandes courses dans l'hippodrome de Constantinople. « Vert ou bleu? » Il n’est pas un homme, pas une femme, pas un enfant, pas un cheval qui soit dispensé de répondre. On peut disputer de la présence réelle, on peut affirmer la commune essence du Père, du Fils et de l’Esprit, on peut contester la double nature de Jésus-Christ fait homme, affirmer que son apparence humaine ne fut qu'une apparence; on peut, selon l'orientation que prend la théologie du maître et quelquefois aux risques de vexations, de persécutions et d’anathèmes, se dire monophysite ou orthodoxe, se recommander du pontife romain ou bien d’Arius, de Nestorius, d'Eutychès ; on a le droit d'ignorer ce que les Pères de l'Église ont décidé aux conciles de Nicée ou de Chalcédoine, mais il faut être vert ou bleu, sous peine de ne pas être.

Les cochers du cirque n’ont plus que deux livrées, la livrée verte, la livrée bleue. Autrefois on comptait quatre livrées répondant à quatre factions rivales. Il y avait les cochers rouges, blancs, verts et bleus. Les deux premiers ont abdiqué devant les deux autres. Les blancs ont absorbé les rouges. Il y a bien longtemps de cela, à peine si quelques vieux scribes de bibliothèque en ont gardé le souvenir, Athènes avait ses partisans de la démocratie et les fidèles de l'aristocratie; Rome avait ses plébéiens et ses patriciens; elle eut plus tard les césariens et les pompéiens. Constantinople, héritière d'Athènes et de Rome, à ses cochers verts et ses cochers bleus. Comment douter

qu'elle maintienne dans le monde la tradition de ses illus-

tres ancêtres ?

Justinien connaît trop bien son peuple et son temps pour ne pas prendre position et parti. Il est bleu de cœur et d'âme. On sait qu'il se pique de théologie, et la faconde fleurie dont le moine Théophile, son précepteur, Iui a transmis le secret, plus d’une fois a fermé la bouche des prélats, des évêques, des patriarches complaisamment émerveillés et confondus. L'empereur Justin ne savait ni lire, ni écrire; son neveu est un lettré, de plus un jurisconsulte savant. Son questeur Tribonien rédige des lois que l'empereur se fait une gloire de promulguer. Mais que servirait à l'empereur tant de mérites et de vertus s’il n'était lui aussi un habitué du cirque, un bleu résolu, zélé ét convaincu? Les verts sont jaloux et le dépit, la rage les dévore. Les voilà jetés dans l'opposition. On dit que la divine Augusta, l'impératrice Théodora, la bienaimée, la confidente de l’autocrator, favorise discrètement les verts. Elle est aussi un peu hérétique, assure-t-on; et les monophysites se vantent d'une secrète sympathie. Le couple impérial ne jouerait-il pas un double jeu, l'empereur affirmant son orthodoxie, sa foi dans la suprématie du pontife romain et dans l'excellence des cochers bleus, deux choses d'une égale importance, l'impératrice flattant tout bas les hétérodoxes et laissant tomber sur les verts, avec la clémence de quelques sourires, l'espérance de jours meilleurs? Ce serait de la stratégie et d'une adroite politique. Quoi qu'il en soit, Justinien est bleu; les bleus se chargent bruyamment et brutalement de l'apprendre à

tous, surtout de l'apprendre à leurs rivaux, les verts «

détestés et maudits.

Les bleus sont maîtres de Constantinople, on pourrait M

dire : de l'empire. Ils ont le verbe haut, .et, jaloux de se

donner un air martial et terrible qui puisse en imposer, ils parodient le costume et le harnachement des bar-m

bares les plus grossiers. Un Romain de Constantinople, 1 É 2

sans cette mascarade, ne serait d'apparence ni bien martiale ni bien terrible. On se laisse croître les moustaches, qui descendent fauves et rudes jusque sur la poitrine ; les cheveux deviennent des crinières. Les plus zélés se drapent au long manteau fait de peaux de rats, cher à la lignée du féroce Attila. Ils en viendront peut-être à se taillader le visage, à se trancher le nez pour compléter cette glorieuse ressemblance et se proclamer bleu à la face du monde. Les bleus sont assurés de trouver, auprès du trône impérial, bonnes grâces, faveurs, complaisances que rien ne peut lasser. Ce sont des enfants terribles, mais si aimés que Justinien ne saurait les châtier, tout au plus consentirait-1l à des réprimandes attendries. Le. courroux d'un père sous-entend le pardon et l'oubli. Aussi les bleus ne vont jamais par la ville que munis de quelque poignard. Le Jour l'arme reste dissimulée aux plis des vêtements, mais dès que s'épand la nuit propice, cette dernière condescendance à la majesté des lois devient inutile, la main librement brandit le poignard ou le glaive. Quelques-uns se vantent de tuer d’un seul coup et sans que la victime ait la peine de jeter un eri; c’est un talent qui fait bien des envieux. On assasine, on vole, on pille tout à son aise, sous la seule condition d'appartenir à la faction impériale des bleus. Et l’on dit quelquefois, propos d'esprit chagrin, qu'il n'y a plus de liberté dans l'empire! Bien au contraire, on ne saurait imaginer un état de plus complète liberté. Il ne s'agit que de se mettre du côté des plus forts! Quelques magistrats ont voulu sévir et revendiquer la protection des faibles et des persécutés. C'était une grave imprudence, presque un crime de lèse-majesté. L'empereur graciait toujours, et même, impatienté, il finit par envoyer au fond de provinces lointaines, jusqu'à Jérusalem, quelques-uns de ces justiciers attardés et moroses. Mais comment une faction hostile aux bleus peut-elle subsister encore et même garder quelque crédit et quelque puissance”? Cela se conçoit cependant.

Il faut bien qu'il reste des gens à proscrire pour occuper les proscripteurs. Qui voudrait se faire voleur s’il n’était des gens que l’on puisse voler? Le chasseur habile et prévoyant n’a garde d’anéantir le gibier. Il en est ménager et songe aux plaisirs du lendemain.

Les jeux promettent d'être magnifiques. Une administration ingénieusement, savamment machinée, régente et pressure l'empire. Il n’est pas de coffre si bien clos, de cachette mystérieuse, de comptoir de pauvre marchand, de cabane croulante, de cellier presque vide, de meule, de gerbe à demi stérile où le vampire ne glisse ses doigts crochus. Le fisc impérial aurait mis un impôt sur le tonneau de Diogène; il ferait suer de l'or aux guenilles d'un mendiant. Mais du moins l’empereur, s'il sait compter quand il reçoit, ne sait plus compter quand il dépense. Il prend à ses sujets leur pain; il prendrait, s'il le pouvait revendre, le lait des nourrissons; mais il rend l'inutile et le superflu à ceux qui n'ont plus le nécessaire; il les affame et les grise, 1l les tue et les amuse, n'est-ce pas admirable? et cette administration impériale qui aspire et dévore ce qui reste encore dans l'empire de sang et de vie, n'est-elle pas justement dite : la divine hiérarchie?

L'empereur Justin régnait encore que Justinien, élevé aux honneurs du consulat, donnait à cette occasion des jeux que la reconnaissance populaire n’a pas encore oubliés. Vingt lions, trente panthères furent jetés dans l'arène et complaisamments’entr'égorgèrent pour le plaisir de l'homme, le seul être, au dire des théologiens, que Dieu ait fait à son image. Il en coûta à Justinien deux cent quatre-vingt-huit mille pièces d'or. Néron n'aurait pas fait mieux.

Nous avons parlé de consulat. Il est donc toujours des consuls? Sans doute, et Constantinople qui a voulu étendre son enceinte sur sept collines, comme sa grande rivale et devancière, Constantinople résidence des empereurs, Con-

CONSTANTINOPLE 291 stantinople qui enferme quatorze quartiers, quatre cents rues, plusieurs voies triomphales aussi fastueuses sinon aussi illustres que la voie Sacrée, cinquante portiques, huit thermes publics, cent cinquante bains réservés aux particuliers, vingt palais, quatre mille cinq cents maisons de quelque importance, huit aquedues, plusieurs amphithéâtres et des bibliothèques où s’entassent cent vingt mille manuserits, Constantinople à voulu se donner le luxe non seulement d'un empereur, mais d’un sénat et des consuls. Constantinople n'est-elle pas une Rome nouvelle? Ces consuls, quelle est leur mission, quelles sont leurs prérogatives ? Il serait malaisé de le dire; eux-mêmes ne le savent guère. Et les sénateurs, lorsqu'ils s'assemblent par. hasard auprès de l'Augustéon, dans le palais qu'ils appellent la curie, que viennent-ils faire? sur quelle question ces têtes vides auront-elles l'audace de délibérer? Ces pères conserits ne pourraient se regarder sans rire, si le maitre toujours aux écoutes, toujours en éveil, n’imposait à ses marionnettes, à ses comparses, une solennelle gravité. Mensonge, parodie pitoyable, vaine apparence, mascarade mais d'un carnaval sans gaieté, voilà ce qu'il est cet empire byzantin ! Voilà ce qu'elle est cette cité de Constantinople qui le domine et le résume si bien ! Certes le site qu'elle a choisi est sans rival dans le monde. Si jamais l’homme éblouit ses yeux aux surprises, aux splendeurs de terres inconnues, ce nid merveilleux qui finit l'Europe et commence l'Asie, restera la plus sublime vision que l'on puisse évoquer sous le soleil. Le Bosphore d'azur vaut bien le Tibre de fange. Mais, dans les œuvres humaines, rien ne se fait de vraiment beau et grand sans la complicité du temps. Constantinople à été une capitale improvisée, agrandie prodigieusement, sinon fondée, par décret impérial. Sur un ordre parti de la chancellerie de l'empereur Constantin, on a bâti, bâti encore, bâti toujours. À peine terminés, les monuments se lézardaient et menaçaient ruine; on recommençait fiévreusement, furieuse-

ment. C'était moins une construction de ville qu'un déménagement hâtif. On aurait dit que l'empire des Césars, se sentant insolvable et tout près de la banqueroute, fuyait ses créanciers et qu'il cherchait là-bas, aux rivages du Bosphore, un refuge contre les barbares acharnés à lui demander des comptes. Les affaires des Gésars sont bien embrouillées : la liquidation de l'empire du monde est déja commencée. Énée, fuyant Ilion incendiée, emportait avec lui ses pénates ; les Césars eux aussi ont emporté tout ce qui se pouvait emporter sans trop de peine. Il à fallu des flottes entières à l'encombrement de leurs bagages. Rome elle-mème a été mise à contribution; Rome avait pillé : on la vole, car le pillard, diminué et déchu. n'est plus qu'un misérable voleur. Mais c'est la Grèce

surtout, la pauvre Grèce sans défense, depuis longtemps: épuisée, maintenant presque déserte, la Grèce voisine de

la cité nouvelle, la Grèce librement ouverte à tous les ravageurs, qui à fait tristement les frais des magnificences décrètées et voulues. Les artistes, les architectes qu'elle envoie à Constantinople, retrouvent un art fécond dans la ruine immense de l’art gréco-romain; 1ls rêvent, imaginent, enfantent des merveilles inspirées d'un esprit nouveau et qui, dans l'entassement confus du butin ramassé, mettront une splendeur vraie, le rayonnement de la vie reconquise, un dernier reflet de la suprème beauté. La Grèce n’a pas de rancune; on la dépouille et elle se con-

sole, on la ruine et elle sourit; on l’outrage, on la viole

en son glorieux passé. Delphes, Olympie, Némée ont livré aux pourvoyeurs impériaux leurs statues d’athlètes; les temples que les décrets de Théodose interdisent aux der-

niers croyants, ont vu partir leurs dieux proscrits et désor-.

mais sans prières; le Zeus de Phidias a quitté Olympie et s’en va en exil, là-bas, sur les rives du Bosphore; Athènes, obstinée dans la religion de ses grands souvenirs,

gardait quelques écoles : on les abolit, on les ferme; la.

dernière étincelle vient de s’éteindre de ce feu qui éclai-

rait le monde, et cependant la Grèce, docile et complaisante, donne à Constantinople ses basiliques, ses palais, Sainte-Sophie rayonnante, ce joyau fait d’or et de pierreries qui suffirait à la gloire d’un empire.

Mais si l'architecture survit ou plutôt revit, car elle subit une transformation profonde, c'en est fait de la statuaire. Le christianisme oriental la redoute et lui interdit l'accès de ses sanctuaires. On élève encore quelques statues. Au sommet d'une colonne de porphyre qui se dresse entre la basilique de Sainte-Sophie et le palais impérial, sur le forum Augustéon, Justinien a fait hisser sa statue équestre. Elle remplace une statue de Théodose en bronze

doré que Justinien a fait jeter bas. Quelques statues d’em- pereurs, quelques statues de cochers ou de mimes fameux, cest tout ce que les sculpteurs de Constantinople ont pu fare. On cite et l'on montre à l'hippodrome une statue de la danseuse Helladia qui mimait les rôles d'homme avec un talent suprême et excellait dans le personnage d'Hector; mais ces statues parodient, calomnient hontéusement la nature humaine; ‘elles trahissent trop bien la décadence d'un art perdu et la nuit d'une barbarie grandissante.

Le palais impérial avoisine Sainte-Sophie; il n’en est séparé que par le forum Augustéon, vaste esplanade carrée bordée de portiques à colonnes où le milliaire marque le point de départ de toutes les voies qui sillonnent l'empire. Mais l'hippodrome est plus près encore ; c’est une dépendance du palais, à moins que le palais ne soit une dépendance de l'hippodrome. Le palais, ou pour mieux dire la réunion des palais impériaux, couvre un espace énorme; et pour faire le tour des murailles crénelées et flanquées de tours qui les enferment, 1l faut près d’une heure. C’est une forteresse, un camp aussi bien qu'une résidence souveraine. La mer la termine et la borde, lui prêtant tout à la fois les magnificences radieuses d’un horizon immense, le sourire de ses flots

d'azur et la protection d'un fossé que rien ne saurait combler: la mer en effet, refuge suprême, laisse au maître qui tremble derrière les, murailles de marbre et d'or, la facilité et l'espérance d'une fuite soudaine. Le maître qui n'est jamais le maitre du lendemain ni de l'heure prochaine, a réuni autour de lui, à portée de sa main, tout ce qu'exigent sa puissance, sa gloire, ses caprices, sa sécurité : vastes Jardins, portiques, mystérieuses retraites où l’enchevêtrement des corridors et des escaliers déroute la poursuite, chapelles privées, oratoires où sont enfermées et gardées les plus précieuses reliques jusqu'aux sandales de Jésus, jusqu'à la baguette dont Moïse a frappé le rocher, salles d'audience, sue de réception où la majesté impériale daigne tolérer la présence des humbles mortels et la souillure de leurs egards, casernes, écuries, arsenal, enfin un pêtit port, le Boucoléon, où des embarcations, rapides comme les mouettes, attendent, toujours prêtes à recevoir la fortune fugitive d’un César découronné.

Les appartements impériaux-qui sont attenants à l'hippodrome, sont dits le palais du Cathisma. C'est là que se trouve l’empereur. L'heure est venue de partir et de se montrer à la foule qui déjà envahit les quarante gradins de marbre où s’encadre l'hippodrome.

Le préposé appelle les valets, qui aussitôt apportent une chlamyde bleue etrespectueusement, sans un mot, retenant leur souffle, ils la jettent et la drapent sur le sagion brodé d'or que déjà portait l’empereur. Les grands Césars allaient tête nue; ce n’était qu'aux jours de triomphe ou de fête solennelle qu'ils ceignaient une simple couronne de laurier. Justinien porte un lourd diadème surmonté d'une croix; c’est tout un monument. Des chaïnettes d'or, constellées de perles et de pierres. précieuses, s’en détachent et descendent jusque sur les épaules. L'or et les pierreries scintillent même au tissu des vêtements. L'empereur est une idole éblouissante, un joyau vivant.

Vivant, disons-nous; il ne le semble guère, Est-ce l'embarras de cet attirail pesant et magnifique, est-ce leçon bien apprise, obéissance aux lois d’un formalisme religieux ? L'empereur est impassible, presque immobile ; il avance, 11 ne marche pas, il voit sans regarder, il ordonne sans parler, il vit sans respirer. Il est lui-même son croyant et son prêtre, 1l est un dogme, il est une foi, il est l’image vivante de Dieu sur la terre, n'est-ce pas dire qu'il est presque un dieu? Les Césars de Rome étaient des soldats, des magistrats, des citoyens, quelquefois des bourreaux, toujours des hommes; on attendait du moins leur mort pour les élever au suprême honneur de l'apothéose. L'empereur de Constantinople est chrétien cependant et l'on connaît son zèle ‘contre les derniers païens hellénisants ; mais l'abaissement des esprits et des àmes commande l'idolâtrie: On court risque de la vie à sacrifier encore au marbre des autels renversés de Zeus ou: d'Aphrodite; mais les évêques, les patriarches font cortège à l’autocrator, ils quémandent les faveurs de la divine Augusta, cette femme qui n'aurait pu, de par les lois et la coutume, devenir l'épouse légitime d'un citoyen, tant ses mœurs l'avaient décriée, et qui s'est fait sacrer dans Sainte-Sophie, acclamer dans l'hippodrome, cette femme qui, maintenant associée à l'empire, s'égale au divin Justinien. Le ciel même n’aurait-il plus de nude ni qe honte?

Justinien parait, et l'on se prosterne la face contre terre; les dignitaires, les plus haut placés en la hiérarchie, rivalisent de platitude et de servilité. Ils ont leurs prérogatives particulières, leur rôle spécial en cette comédie, ou pour mieux dire, en cette pantomime impériale, car les sénuflexions et les révérences, l'unanime et plus ou moins sincère stupéfaction des visages interdits sont les premiers devoirs de quiconque Riche du maitre. Rien ne flatte mieux le soleil que l’éblouissement du monde. Ces honneurs, ces prérogatives qui graduent la bassesse et la

servitude, on les envie, on les brigue, on languit de les obtenir, on meurt de Les perdre, on se les dispute comme des chiens hargneux et faméliques se disputent les os jetés aux tas d'ordures. Les mains se tendent à toutes ces entraves, les fronts se courbent sous cette puérile majesté ; quelle gloire de se draper dans cette pourpre qui tombe en guenille! Ces dignitaires ont des noms pompeux, des épithètes sonnantes : le maître de la milice, les deux préfets du prétoire, le grand chambellan, le maître des offices, le questeur rédacteur des lois, le stratélate chef militaire, le comte du domaine, le comte des largesses sacrées, sont dits illustres, clarissimes, perfectissimes ; tous les superlatifs s'épuisent à les désigner. Il ne faudrait pas qu'un solliciteur ignorant fit quelque confusion et gratifiât du titre de clarissime un dignitaire en droit d’être appelé perfectissime, sa requête serait mal venue et l'outrage même inconscient pourrait encourir un châtiment exemplaire. C’est cependant toute une science de se reconnaitre et se conduire en ce labyrinthe de privilèges et de vanités jalouses; ceux-là seuls qui vivent dans le palais impérial possèdent le fil d'Ariane et savent cheminer, sans trop de dommage, de vestibules en vestibules, de dignitaires en dignitaires, d'esclaves en esclaves. jusqu'aux pieds de l'empereur.

Justinien à cinquante ans. Son visage glabre, épais, arrondi rappelle assez fidèlement la lourde face de Domitien, ainsi du moins le disent tout bas les téméraires qui n’ont pas craint de le regarder au moins à la dérobée, car dévisager franchement l'empereur serait une impertinence sacrilège qui pourrait coûter cher.

Trois mille cinq cents hommes, casernés dans l'enceinte des palais impériaux, composent la garde particulière de l'empereur.

Les protospathaires, vètus d’une tunique blanche, armés

d’une longue pique et de rouge à bordure d'or, ont le privilège envié d'escorter et de précéder l'empereur.

Les cataphractares, plus nombreux, portent une cotte de mailles qui les enveloppe tout entiers, dessine les membres, assez souple, assez légère pour ne pas gêner leur libre jeu. Les monstres marins ne sont pas mieux protégés de leurs écailles. Les scholaires de la garde portent la cuirasse d'or. Où sont-ils recrutés ces soldats, valets et bourreaux, condamnés à la seule protection du maître, tous ces hommes qui répondent de la vie d’un seul homme”? Bien loin de Constantinople, au delà des frontières. Ils n'ont rien de commun, ni la patrie, ni la foi religieuse, ni les mœurs, ni la langue, rien que la solde qu'ils partagent, rien que la servitude qui les rassemble et la discipline qui les écrase. Ce sont des Hérules, des Huns, des Goths, des Gépides; et quelques-uns atteignent les plus hauts grades : Mundus, gouverneur d'Illyrie, est un petit-fils d'Attila.

Les cubiculaires, les silentiaires ne sont pas des personnages Moins considérables dans cette domesticité impériale. Les premiers n'ont d'autre mission que de veiller au bon ordre en tout lieu qu'illumine la présence du maître ; les seconds, presque toujours muets, comme si leur langue était paralysée dans leur bouche, soulèvent les draperies sur le passage de l'empereur, d'un signe, d'un regard, commandent le silence, et cela seul leur permet de se croire illustres et grands entre les plus grands et les plus illustres. Leur protection est coûteuse et peut décider du commandement d'une armée, quelquefois même de l'orthodoxie d'un dogme contesté.

Le cortège impérial, ce firmament descendu sur la terre, traverse le Chrysotriclinium. Les saints, les patriarches, les apôtres, immobilisés dans l'or des mosaïques partout scintillantes, semblent refléter l'empereur et sa cour. C'est une même famille de fantômes rigides, solennels, ennuyés, et . ne conservent presque plus rien d'humain. #

Cependant, sur un signal discrètement donné, le silence

est rompu. Un orgue, ou, pour mieux dire, un hydrone, caché sous l'ombre d'un portique, exhale un murmure attendri et mystérieux. L'espace même a salué l'empereur Justinien. Néron raffolait de l'hydrone, il voulut en jouer en publie, ct l'on sait que Néron était, au moins pour un empereur, un excellent musicien. Puis les acelamations montent, cadencées, rythmées dans une savante progression; si ce n'était la platitude honteuse des pensées, cela ferait songer à la strophe, à l’antistrophe des chœurs anne

« Longs jours, autocrator ! Conduis ton Pape re le

Saint-E Ut

En toi tout est divin! Tu es un ange envoyé du ciel.

L'ange exterminateur suivra tes légions.

« Auprès de tes victoires, celles de Thémistocle et de Cyrus ne sont que des jeux d'enfant.

Tes ordres sont des décrets divins, tes pieds sont des autels! »

Comment douter de la sincérité de ces vœux et de ces louanges? Voici le serment que tous prêtent à l'empereur :

« Je jure par le Dieu tout-puissant, son fils unique, Notre-Seigneur Jésus-Christ et le Saint-Esprit, par la glorieuse Marie toujours vierge, par les quatre Évangiles que Je tiens en mes mains, et par les saints archanges Michel et Gabriel, d'être fidèle à nos maîtres très sacrés, Justinien rt sa femme Théodora. »

Mais où donc est-elle cette Théodora ainsi associée aux honneurs souverains, cette Égérie que le Numa Justinien se fait un droit de consulter sur toutes choses? Comment ne la voyons-nous pas aux côtés de l'empereur? Auguste peut-il être sans Augusta? Les jeux du cirque ne sauraient déplaire à la fille d'un montreur d'ours savants. Théodora est née dans l'île de Cypre, l’île chère à la belle Aphrodite; elle a longtemps honoré l'antique déesse, sinon de ses prières, au moins de ses folles équipées. Ses sœurs, Comite et Anastasie, sont restées fidèles à ce culte, et l'on

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