LE
Stade.
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un peu leur élan. À compter de la quinzième Olympiade le caleçon a disparu, et les lutteurs ont toujours combattu en une complète nudité. Depuis déjà quelques heures, ils se sont réunis, non loin du stade, dans les apodytéria qui leur sont réservés. C'est là qu'ils ont dépouillé leurs vêtements. Ils causent à haute voix, ils s'impatientent, 1ls frémissent ainsi que des coursiers généreux qui déjà flairent là poussière ardente d'un champ de bataille.
Les amis, les pères, les aïeux maintenant inhabiles à ces luttes regrettées, les petits frères qui envient leurs ainés et se promettent de les dépasser peut-être, ont conduit ces apprentis de la victoire jusqu'au seuil des retraites où se font, loin de la foule des spectateurs, les derniers préparatifs. Que de regrets à se quitter! Que de recommandations! Que de bonnes paroles d'encouragement! Que de souhaits où l’on sent se répandre toute la tendresse d'un cœur de père ! Que de regards attendris ! Que d'embrassades étroites ! Que de poignées de mains prolongées sans fin! Ceux-là qui vont lutter et combattre ne sont pas les plus émus. Vainement les hellanodices repoussaient cette escorte importune; elle serait encore obstinément amassée aux portes qu'on à fermées devant elle à grand peine, si la crainte de ne plus trouver dans le stade les places désirées ne venait tout à coup de hâter le départ et de précipiter la déroute.
Il est temps en effet. La foule ne s'est pas ruée dans le stade, cette foule est courtoise et d'elle-même elle accepte une sorte d'harmonieuse discipline; mais elle s’est répandue ainsi qu'une marée montante. Les gradins de marbre, étagés symétriquement, les plus bas envahis les premiers, ont bientôt tous disparu. Les portiques qui les terminent et les couronnent, sont envahis à leur tour; et les visages curieux, souriants, empressés, 1lluminés d'un regard avide, par milliers s'amassent à l'ombre des colonnades. Là se dressent des statues, de bronze pour la plupart, car les fondeurs de Gorinthe sont
renommés et les maîtres en toute sûreté leur confient le soin de donner à leurs créations l'immortalité du métal. Ce sont des statues d’athlètes vainqueurs. On les compte par centaines; ou plutôt on ne saurait les compter, tant leur nombre est considérable. La vanité des vainqueurs quelquefois en a payé les frais, mais plus souvent le légitime orgueil de leur ville natale. Ces statues ne dépassent point la grandeur naturelle; mais il a fallu promulguer une loi sévère qui interdit de leur donner des proportions colossales. Les athlètes auraient eu bientôt fait de s'égaler aux dieux. Aucune statue nouvelle n'est reçue et mise en place que les hellanodices ne l'aient formellement acceptée.
Bientôt ces statues elles-mêmes sont assaillies, escaladées, conquises; on voit des spectateurs accrochés aux piédestaux, debout sur les plinthes ou même grimpés et posés à califourchon sur les nuques de bronze. Les groupes sont curieux, d'une amusante bizarrerie que font ces vivants et ces morts, la blancheur éclatante des chlamydes agitées de la brise et le noir du métal toujours immobile, les visages graves, impassibles ou vaguement éclairés d'un sourire presque divin et les têtes mobiles où se reflètent toutes les émotions, toutes les joies de la vie heureuse et frémissante. Il semble toutefois, tant ces héros déifiés composent une assemblée solennelle, qu'ils sont les juges suprèmes, et que l’orgueil d'un grand passé, sans vaine complaisance, interroge le présent.
Immédiatement au-dessus de l'arène, vers le milieu des gradins, est ménagée une petite enceinte réservée aux magistrats, aux juges, aux dignitaires qui seuls ont droit de porter plus haut la tête et d'imposer l’obéissance au milieu de ce monde soumis au nivellement d’une complète égalité. Privilège glorieux, redoutable cependant, mais que justifient leur vigilance toujours en éveil, leur inébranlable austérité. [ls sont la justice et la loi vivantes ; ils sont la Grèce elle-même, et la Grèce, partout présente,
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n'accepterait pas la moindre faiblesse qui lui serait un déshonneur.
Un autel, consacré à Déméter, est dressé au milieu des sièges de marbre où viennent de se placer l'olytarque, ordonnateur suprême des cortèges et des cérémonies, les agonothètes, présidents des jeux, les hellanodices, tout spécialement chargés de la police et du bon ordre, les pédotribes, dont l'expérience prononcera dans les cas douteux et contestés, les nomophylaques, dépositaires sévères des traditions devenues des lois et des usages établis. Ceux-e1, comme les hellanodices, sont majestueusement drapés de laine blanche et tiennent un long bâton. On les prendrat, si fière est leur attitude, si grandiose est la placidité de leur visage ombragé d'une barbe toute blanche, pour quelques-uns de ces rois pasteurs que les poètes nous montrent présidant, à peine revenus de la bataille, aux travaux de leurs moissonneurs. On avait réservé deux places à Flamininus et à son frère Lucius. Le hasard est singulier, mais tous deux sont assis auprès de l'autel de la déesse. Est-ce donc que Rome, elle aussi, aspirerait à la toute-puissance des immortels?
Les concurrents inscrits et qui tous ont dit leur nom et leur patrie, viennent d'être partagés en groupes de quatre. Une urne d'argent qui porte une dédicace divine, a reçu de petits morceaux de bois de la grosseur d’une fève et sur lesquels une lettre est gravée. Il y a quatre À, quatre B, ansi de suite; les lutteurs mettent la main dans l'urne, et s'en vont ainsi prendre une lettre qui décidera du choix de leurs adversaires. Gette lettre ils ne sauraient la lire avant que tous aient interrogé le hasard. Pour plus de sûreté, le mastigophore se tient tout auprès d'eux et son fouet cinglerait les mains qui s'ouvriraient trop vite.
Le signal est donné. Les quatre jeunes gens se sont alignés à l'extrémité du stade qui se termine par un mur droit, dans l’aphesis. Les voilà qui courent, et le sable déjà monte et tourbillonne sous leurs pas; en effet le sol n’est
point battu et résistant, mais bien au contraire poudré d'un sable fin et doux aux pieds. L’allure des coureurs en est un peu ralentie; mais du moins les chutes ne sont jamais dangereuses; et la Grèce, humaine et clémente jusque dans ses plaisirs, évite autant qu'il se peut la cruauté des blessures inutiles. Les Grecs sont encore de tous les peuples les moins prodigues du sang des hommes.
Les coureurs vont, fuient, disparaissent à demi, quelquefois à peine reconnaissables dans le nuage qu'ils soulèvent. Leurs forces juvéniles veulent encore être ménägées ; aussi ne doivent-ils fournir que la moitié de la carrière. Trois bornes, affectant la forme de colonnes tronquées, jalonnent et partagent également le stade. Toutes trois portent une inscription différente ; 11 semble que le marbre, ému lui-même et s’animant dans la fièvre de ces jeux, prenne la parole et s'adresse aux lutteurs. « Courage! s’écrie la borne première! — Hâte-toi, dit la seconde! — Tourne vite! s’écrie la dernière. »
Ces premiers coureurs ne doivent parcourir que la moitié du stade, et la seconde borne est le but qui leur est assigné. Celui qui à dépassé les trois autres reste à l'écart auprès de l'aphésis, tandis que les vaincus, encore haletants de leurs efforts inutiles, se retirent la tête basse; mais le vainqueur n’est pas encore assuré de la suprême victoire. Une épreuve plus redoutable lui est réservée. Quatre groupes de quatre coureurs sont tour à tour descendus dans le stade, et les quatre coureurs qui se sont eux-mêmes classés les premiers, vont décider dans une course dernière, laquelle de leurs quatre victoires égales sera la complète victoire. sont-ils pas déjà lassés? Mais non, les efforts accomplis + fait que les mieux préparer à des efforts plus grands. Ces jeunes corps, sveltes, fins, légers, associent les grâces un peu grêles de l'enfant qui était hier aux élégances déjà presque viriles de l'adulte qui sera demain; il semble qu'ils éprouvent une Joie profonde à s'étaler dun l'exquise
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harmonie de leurs formes, dans le premier épanouissement de la jeunesse, de la force et de la vie. Ces pieds, rapides comme ceux du divin Achille, ont-ils touché le sol? On en pourrait douter. Ge n’est plus une course, c’est un vol : on dirait un petit nuage qui passe; et déjà les applaudissements montent des gradins, suivant les coureurs dans la carrière, .ou plutôt essayant de les suivre, car la brise même ne saurait les atteindre. Il faut bien un vainqueur cependant, et celui qui l'emporte peut être fier de :sa première victoire, car ses rivaux ne sont dépassés que de bien peu, et leur agilité pouvait se promettre l'avantage. Les vaincus n'ont pas à rougir. Mais qu'elle est joyeuse l'ivresse de cette première victoire! Qu'est-ce que l'avenir réserve à ce vainqueur? Peut-être d'autres victoires, et de moins innocentes; peut-être après ces jeux de la paix les jeux terribles de la guerre; peut-être la puissance, la richesse, les splendeurs d’une pompe royale. Il n'importe, on ne saurait le dire. Mais toujours cet enfant se souviendra de l’isthme, du stade, de la première couronne conquise; celle-là, comme le souvenir d'une adolescence radieuse, sera toujours caressante et légère au front qui l’a reçue. Qu'il est doux d'être vainqueur à seize ans |
Les lutteurs qui maintenant descendent dans le stade, sont des hommes jeunes, mais dans la plénitude des forces longuement exercées. Quelques-uns sont connus de la foule; leur réputation partout les précède et les fait désirer. Ilen est qui déjà ont suspendu, aux murs de leur maison, des couronnes rapportées d'Olympie, de Némée et de Delphes. Quelques-uns, plus fameux encore, peuvent se reconnaitre dans les marbres, dans les bronzes consacrés à la mémoire des vainqueurs et se regarder ainsi eux-mêmes du haut de leur immortalité. Quel encouragement plus puissant et plus direct! Quelle honte s'il fallait avouer une défaite + même du monument de ses propres vic-
toires! $
Ces coureurs n’ont pas seulement la force et l'élan qu'exige et développe leur exercice favori, ils ont la ruse, le sang-froid qui ménage habilement les forces et quelquefois, au dernier moment, répare un échec presque certain et fait violence à la fortune. Comme tout à l'heure les enfants qui les ont précédés, ces coureurs sont groupés quatre par quatre. Mais la carrière qu'ils doivent parcourir est quatre fois plus étendue. Ils doivent enjamber le stade tout entier, et tournant la borne dernière qui leur dit : « Tourne vite! », revenir à leur point de départ. Cette course est dite le diaulos. Les vainqueurs cette fois encore vont de nouveau lutter entre eux. L'attention est plus ardente, fiévreuse, et l'impatience de tous dévore ces instants suprêmes. Le spectacle d'une lutte, d’un combat attache, retient aisément les yeux et l'esprit de l'homme : la vie n'est-elle pas un combat toujours renaissant ? et l’homme aime la vie. Mais cet intérêt instinctif qui sans peine bientôt s’éveille autour des rivaux acharnés à se vaincre, trouve un aliment dans la vanité de toutes les villes et de tousles peuples. Chacun de ces lutteurs sent que pour un Jour il personnifie, il résume en lui ses aïeux, sa patrie, toute une tradition de gloire qu'il se doit de défendre et, s’il se peut, de grandir encore. On compte sur lui, comme Rome comptait sur le dernier des Horaces, et bien que l'existence même d’une cité ne soit pas en jeu, le poids d’une écrasante responsabilité s'impose à chacun de ces hommes. Toute la Grèce le voit, mais les siens surtout le suivent et le regardent. Quelle désolation si Thèbes l'emportait sur Héraclée, si quelque pauvre petite ville sans nom allait vaincre Argos ou Lacédémone! Cela se voit, cela se peut faire; et rien ne pourrait conjurer ou effacer l'éclat de cette défaite. Le champ de bataille s'étale au grand soleil, et la renommée, qui se tient aux écoutes, n'attend que la victoire pour crier à tous le nom du vainqueur.
Ceux qui sont arrivés les premiers, les plus agiles, les plus forts, sont restés dans l'apñesis el s'apprêtent à re-
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partir. Enfin nous allons voir quel sera le vainqueur entre ces victorieux. L'épreuve imposée est plus difficile encore; cette course dernière, c'est le dolichos. Il faudra douze fois, et sans reprendre haleine, parcourir le stade tout entier. Ceux-là seuls qui renferment en leur large poitrine des poumons qui jamais ne s’essoufflent, un cœur qui jamais ne précipite ses battements, peuvent accepter une tâche semblable et sans folie espérer de la remplir dignement. C'est alors que l'expérience des luttes passées peut servir le plus utilement. Les quatre concurrents savent à merveille que sous peine d’une défaite certaine, ils doivent garder quelque sang-froid et discipliner leurs fureurs héroiques. |
Ils partent, mais non pas d’une allure très rapide cependant. Les poings sont fermés, les bras ramenés et pressés. contre la poitrine. Le pas est rythmé et s’allonge sans efforts excessifs. Ils courent les uns auprès des autres, presque côte à côte. Il leur est impérieusement défendu de se heurter. C'est une course, rien qu'une course, non pas un pugilat. Déjà deux fois ils ont tourné la borne, et l’alignement reste parfait de ces quatre coureurs; on ne saurait dire qu'il en est un qui dépasse les autres de l'épaisseur de la main. Est-ce donc qu'ils vont tous les quatre ensemble atteindre le but? Faudra-t-il leur imposer le supplice d’une épreuve nouvelle? Ce serait peut-être condamner à mort le plus brave et le plus acharné. N'a-t-on pas vu le Spartiate Lados expirer alors qu'un dernier bond le faisait vainqueur ? Mais non, ces quatre corps qui longtemps ont semblé le même corps quatre fois répété, si parfaite était la cadence de leurs longues enjambées, si sagement ordonnés étaient leurs mouvements, accusent l'inégalité des efforts suprèmes. L'alignement est rompu; il est un coureur qui devance les autres, ses pieds touchent à peine le sol; sa vitesse est prodigieuse et le sable qu'il soulève, tourbillonnant lorsque déjà il est passé, monte au visage des autres, les trouble et les aveugle à demi. Ils s'acharnent
cependant, leur fureur impuissante ne leur sera qu'une fatigue de plus, ils crient; leurs corps se jettent tout en avant, les bras se lanceht comme pour saisir le but qui leur échappe. Ne vont-ils pas, ces acharnés, déjà haletants et tout inondés de sueur, s’abattre et rouler par terre”? Ce serait ajouter aux tristesses de la défaite le ridicule d'une maladresse aussitôt raillée. Hélas! il faut bien céder. C'est une loi fatale; au premier rang il n'est jamais de place que pour un seul. D
Philopæmen a contesté l'utilité de ces jeux gymnastiques où se complaît la Grèce, n'y trouvant pas, disait-il, le véritable apprentissage du soldat. Il est vrai que s'accoutumer, s'endurcir aux irrégularités, au désordre que toujours entraine la guerre, semble un excellent enseignement pour le soldat; et l'on sait que les lutteurs qui rêvent les victoires du stade, se soumettent bien au contraire à un régime d'une implacable régularité, mangeant aux mêmes heures toujours à peu près les mêmes aliments, les coureurs, du fromage, du laitage surtout, nourriture fortifiante et cependant légère, les boxeurs, les pugilistes, des viandes qui leur font des muscles massifs prêts à toutes les résistances comme à toutes les attaques; mais la course en armes, celle qui se prépare maintenant, est un exercice tout litaire et lui-même, ce Philopæmen, s'il n "était d'hUR grondeuse, la devrait recommander à quiconque aspire aux combats qui ne sont plus des Jeux...
Cette fois les coureurs n'apparaissent plus dans leur héroïque nudité. Ils sont vêtus et pesamment armés. Les casques sont surmontés de ces hautes aigrettes dont s'épouvantait, jusque dans les bras de son père Hector, le petit Astyanax; au bras gauche est fixé le bouclier rond et d’un diamètre qui excède la longueur du torse. Des figures, des emblèmes les plus divers y sont gravés dans le métal et relevés d’une éclatante enluminure. Ce sont des disques solaires, ou le croissant de Phœbé, ou des
ISTHMIA 133 aigles volant à tire d'ailes, promesse de bravoure et gage de victoire, ou des monstres marins, des crabes aux pinces menaçantes, des poulpes tordant leurs tentacules ainsi que la Chimère les serpents de sa chevelure. Les lourdes enémides d’airain emprisonnent les jambes. Le poids semble écrasant de cet attirail de guerre, etcependant telle est la force, telle est surtout l'agilité de ces vaillants exercés dans le xyste et la palestre, que leurs armes ne leur sont qu’une parure; leurs mouvements n’en sont que bien peu ralentis. Quelle serait terrible et magnifique l'attaque de semblables soldats! Et comment s'étonner que les Hellènes aient affirmé la présence des dieux et des héros ressuscités, d’Arès et de Thésée au champ de bataille de Marathon? Ils pouvaient se reconnaître euxmêmes dans les héros et dans les dieux.
La nuit vient, mais elle ne va pas interrompre aussitôt les jeux. Une course est attendue, impatiemment désirée, qui veut la complicité des ténèbres profondes; c'est la course aux torches, la lampadédromie. Les torches sont faites de sarments de vigne étroitement ficelés, ou mieux, car la flamme est plus rapide et plus éclatante, de branches de pin serrées et nouées dans les tiges flexibles dise ou des papyrus. | Un feu vient d'être allumé sur l'autel de Démèter la grande déesse. C'est là que les concurrents viennent embraser leurs torches. À peine ont-ils fait quelques pas. on ne saurait plus les distinguer, ni les reconnaitre. Plus de lutteur déjà renommé et que le souvenir de ses exploits fait, dès qu'il vient de paraître, saluer d'applaudissements et de joyeuses clameurs. Les favoris de la fortune sont perdus dans l'ombre, et le regard des amis les plus fidèles ne peut les suivre ni les encourager. Cependant le spectacle, s’il est moins beau, est plus étrange; il ne va pas sans quelque désordre, les Hellanodices les plus sévères perdent leur temps à répri-
mander; on ne les voit pas, et dans le tumulte leur voix
n'est plus entendue. La bonne humeur de tous est une loi qui suffit à maintenir la loyauté de ces luttes curieuses. On rit, on s'amuse bruyamment; et cependant les torches scintillent, passent, filent, quelquefois prêtes à s'étendre, tant le coureur les emporte d’un élan furieux. On dirait une course d'étoiles, et le ciel lui-même, maintenant semé de feux sans nombre, traversé de la poussière lumineuse de la Voie lactée, semble sourire à ces Jeux. N'est-il pas une arène sublime où les astres, les soleils, les mondes poursuivent leur course éternelle et mènent leur ronde harmonieuse dans les mystères insondables de cette immensité ? |
On a consacré au repos les dernières heures de la nuit; mais ce repos entre la fête passée et la fête du lendemain il faut bien peu de chose pour le troubler : la chanson d’un vaincu trop bien consolé, et qui s'acharne à la recherche vaine du logis qu'il a perdu, le frémissement d'une lyre encore vibrante dans les mains d'un poète. Pindare a fait école. Il n’est pas de victoire qui n’éveille la fanfare de quelques vers glorieux. On voit accourir, flatteurs obséquieux, empressés sur les pas des athlètes, un essaim de poètes maigres et qui s'en vont offrant à tous les vainqueurs les compliments enthousiastes d'une muse besogneuse et famélique. C'est un métier qui fait vivre à peu près et tout Juste assez pour ne pas en mourir.
À peine la mer a-t-elle reflété le premier sourire d'une aurore nouvelle que la foule reparaît, les uns échappés à leur campement, d'autres, les derniers venus, désertant les parvis des temples, les portiques du stade, seul abri qu'ils aient pu obtenir de la complaisance des prêtres ou des Hellanodices. Quelques-uns, dans l'espoir d’une victoire prochaine, déjà fatiguent les dieux de leurs prières et de leurs offrandes. Trois ou quatre blocs de pierre, énormes, presque frustes, mal équarris, composent ce qu'on appelle l'autel des Gyclopes; divinités étranges, culte essentiellement local, mais qui recrutent toujours
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parmi le monde des athlètes, des fidèles obstinés. Ces légendaires remueurs de rochers plaisent à des hommes orgueilleux avant tout de la force brutale.
Mais ce qui attire. le plus souvent retient la foule et l'amuse, en attendant que l'heure soit venue des jeux du stade, c'est l'assemblée présente partout des statues qui disent l’interminable lignée des braves proclamés vainqueurs. On se les montre, et les plus anciens des athlètes, ceux-là surtout à qui l’âge ne permet plus que le récit des combats, racontent à la jeunesse curieuse de les entendre, tout ce long poème de gloire, les luttes épiques dignes d’un Homère et ce qu'ils étaient ces coureurs, ces lutteurs, ces boxeurs, ces bataïlleurs d'autrefois. La gloire dans le passé, comme les montagnes dans l'éloignement, semble grandir pour quelque temps du moins, et la vieillesse toujours se console un peu de ses ruines en criant à la décadence.
Voici Théagène de Samos qui fut douze fois vainqueur ; Glaucus de Caryste. qu'a chanté Pindare
« Ni le frère bouillant d'Hélène, « Ni le robuste fils d’Alcmène « N'ont tendu comme lui leurs bras musclés de fer. »
. C'était un laboureur avant d’être un athlète; et l’on raconte qu'il raccommodait l’essieu de sa charrue à coups de poing. Pour enfoncer des clous il n “avait besoin que de sa main toute nue.
Nicostrate, fils d'Isidotus, fait pendant à son ami Alcée de Milet; et bien que le statuaire ait complaisamment trahi une ressemblance qui serait regrettable, la laideur fameuse de ce Nicostrate est écrite dans le bronze. Par bonheur Alcée est beau comme un Apollon. L'harmonie des proportions, leur seule beauté, a valu aussi à Philippe de Crotone une statue digne de son modèle. Il fut, dit l'inscription, l'homme le plus beau de son temps.
La lointaine Crotone n'est pas moins fière d’avoir
enfanté Milon. Dans la guerre entreprise contre Sybaris il commandait l'armée de Crotone et fièrement il parut sur le champ de bataille, portant les attributs d'Héraclès, la massue et la peau de lion. Ce terrible assommeur prenait une grenade dans sa main, et les plus forts s'acharnaient en vain à lui faire lâcher prise; il rendait la grenade intacte, sans même que l'écorce gardât quelque trace de son étreinte. Il se plaçait sur une dalle de pierre parfaitement plate et ruisselante d'huile; personne ne pouvait l'y faire glisser ni le déplacer d’une ligne. Un jour il tua un taureau d'un coup de poing. Il tendait sa main ouverte et nul ne pouvait en écarter un seul doigt. On sait enfin comment il mourut, sa main ou plutôt sa formidable tenaille prise dans le tronc d’un arbre qu'il avait voulu éclater. Réduit à l'impuissance et à l'immobilité, 1l fut la proie des bêtes fauves.
Milon, cependant, un jour avait rencontré son maître dans Léotrophide. C'était un pâtre; il se faisait un jeu d'irriter les taureaux et tout net les arrêtait, leur saisissant une patte de derrière au milieu mème de leurs bonds les plus furieux. Quelquefois il en tenait ainsi deux, l'un de chaque main. Il arriva que le sabot lui restait dans les doigts. Milon lui-même s’écriait : « Zeus, cet homme est-il donc un autre Héraclès? » Polydamas de Scotussa reJoignait sans peine un char emporté au galop de quatre chevaux et l’arrêtait si brusquement en l’empoignant par derrière, que chevaux et cocher roulaient sur le sable de l'hippodrome. Son image attire un concours nombreux -: de dévots et de suppliants. Il a fallu la placer dans un petit sanctuaire, et les offrandes entassées, toujours renouvelées, les ex-voto suspendus tout alentour, affirment que ce bloc d’airain guérit les fiévreux.
Théagènes de Tharse, à peine âgé de neuf ans, voit sur une place une statue qui séduit ses regards d'enfant; il la descelle et l'emporte sur ses épaules. La ville est en émot; le sacrilège est découvert, mais le coupable s'excuse
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et, reprenant le marbre qu'il se montrait si digne de conquérir, il va le replacer sur son piédestal. Ce Théagènes, dix fois fut proclamé vainqueur aux jeux Isthmiques, il avait recueilli de ville en ville, de fêtes en fêtes, quatorze cents couronnes. |
Les vainqueurs aux courses de chevaux, aux courses de char ne sont pas moins honorés. Hermogènes de Xanthe était surnommé le coursier. Léonidas de Rhodes fut quatorze fois vainqueur. Milésias fut surtout célèbre pour son enseignement. Porus de Cyrène était son élève et lui fit longtemps honneur.
Les cavaliers, les conducteurs de char ont voulu quelquefois, touchante confraternité, associer à leur gloire les nobles animaux qu'ils avaient associés à leurs labeurs, à leurs luttes comme à leurs espérances. Ainsi on se montre Philotas debout près de sa jument. Un jour il perdit son équilibre et tomba sur le sable; la jument toute seule poursuivit la course et le prix lui fut décerné. Elle avait donc tous Les droits aux honneurs du bronze.
En tous lieux où l’homme respire, la brigue ne saurait être absolument bannie; elle est si féconde en ruses et si habile à se frayer partout quelque secrète issue ! Eupolus de Thessalie, riche d'argent plus que de vaillance, avait gagné par la promesse d'une grosse somme les rivaux que le sort lui avait désignés. Agéton d'Arcadie, Prytanes de Cyzique, Phormion d'Halicarnasse devaient complaisamment se laisser distancer par lui. Mais ce’ marché sordide fut découvert et dénoncé: Eupolus vit, du produit de la grosse amende qu'il dut payer, dresser une statue de Poséidon; et l'inscription rappelle encore «qu'on ne saurait mériter la victoire à prix d'argent, mais par la vigueur du corps et la légèreté des pieds ».
Callipus d'Athènes, qui lui aussi voulait tricher la victoire que ses largesses lui faisaient espérer, dut payer l'amende ; ce fut une affaire d'importance, car la cité d'Athènes prit follement parti pour le coupable et sans
l'intervention de Phœbus lui-même conseillant par la bouche de la Pythie l'oubli et la conciliation, Athènes allait être exclue des jeux publics.
La lâcheté est châtiée non moins sévèrement. Sarapion d'Alexandrie, un pancatriaste indigne et qui s'enfuit tremblant de peur à la vue des poings armés du ceste de ses adversaires, fut condamné à l'amende.
La politesse même est imposée à tous. Apollonius d'Alexandrie était arrivé après l'heure prescrite, carils'était un peu attardé à faire étalage de sa force dans quelque cité voisine. On le frappe d'une amende et, sans combat, on décerne le prix à son adversaire qui du moins avait fait preuve d’exactitude et de bon vouloir. C'était un inconnu, un certain Héraclide. Apollonius, outré de colère, se jette sur lui et l'aurait assommé dans une lutte peu courtoise, si les spectateurs indignés ne l'avaient livré aux hellanodices. Cette violence lui valut une amende nouvelle et une nouvelle statue au dieu protecteur de l'Isthme.
Aïnsi les exploits des athlètes comme leurs indignités sont le prétexte et l'occasion de monuments multipliés à l'infini. Il arrive encore que des peuples en guerre, des cités ennemies profitent de la solennité des jeux publics pour conclure une alliance, sceller une réconciliation. La Grèce tout entière est ainsi prise à témoin des résolutions arrêtées d'un commun accord; elle devient le dépositaire et la gardienne de la paix jurée. Le marbre aussitôt se dresse et le ciseau complaisamment y grave le nouveau traité. Il en est beaucoup de ces traités que l’on peut ainsi lire aux murailles des temples et sur les colonnes érigées tout alentour. Hélas! ils se contredisent impudemment et proclament trop bien la vanité de toutes les espérances, le mensonge de toutes les promesses.
La deuxième journée tout entière est réservée à des exercices qui veulent encore plus d'adresse que de force : le saut, le jet du disque et du javelot.
Dès le temps d'Homère, les Phéaciens étaient renommés
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entre tous pour leur habileté dans l'exercice du saut. Mais Crotone cite, avec non moins de complaisance, l’un de ses fils, Phayllas, qui d'un bond franchissait une distance de plus de cinquante pieds; c’est le bond d’un tigre.
Sur le sol de l'arène on à pris soin de tracer une ligne parfaitement droite et qui marque le point de départ. Quelques paedotribes portant de longues lanières d'étoffes se tiennent un peu à l'écart, tout prêts à les étendre pour mesurer exactement la distance franchie. Les sauteurs sautent, soit en s’aidant d’une perche, soit en chargeant leurs mains d'haltères de bronze; mais c’est là une manœuvre assez compliquée et qui réclame un long apprentissage. Ge poids cependant, déplaçant tout d'un coup l'équilibre du corps, lorsque les bras, ramenés en arrière, brusquement se rejettent en avant, augmente beaucoup la puissance du premier élan. Un sauteur maladroit, gêné par cela même qui devrait lui venir en aide, aurait bientôt fait de s’abattre sur le dos; mais les autres, ceux qui sont dignes des applaudissements publics, semblent des chèvres légères ou des cerfs que viennent de mettre en fuite les aboiements des chiens et les cris des chasseurs. Les aulètes, la double flûte aux lèvres, accompagnent les sauteurs; d’un eri perçant et subit ils leur donnent le signal et marquent le rythme de ces beaux corps toujours obéissants. On ne se sert au jet du javelot que d'armes émoussées. Une vigilance jalouse s'efforce d’écarter, de la Joie de ces Jeux, les tristesses de quelque blessure.
Le jet du disque, sans doute parce que c'est là un exercice essentiellement grec, mérite une faveur plus grande, etl’empressement de concurrents plus nombreux. Homère, qui fait loi, n’a-t-il pas dit que le jet du disque est le jeu favori des hommes? On faisait usage autrefois de disques de pierre et de fer; maintenant les recherches du luxe et les raffinements d’un art délicat pénètrent et embellissent toutes choses. Les disques sont de bronze et souvent ornementés de figurines ciselées.
Bien des fois les statuaires sont venus chercher des modèles parmi les athlètes rompus aux nobles exercices du stade; ces jeux leur sont le plus précieux enseignement, car le corps humain, sans aucun voile importun, y révèle toutes ses souplesses, le rythme harmonieux de ses mouvements, l’heureux équilibre de toutes ses proportions. Mais les lanceurs de disque, les discoboles, ont la préférence attendrie des tailleurs de marbre et des fondeurs de bronze. L'un des plus célèbres chefs-d'œuvre de la Statuaire grecque n'est-il pas le Discobole de Myron? A peine sortie du moule embrasé des fondeurs, cette statue fut acclamée presque à l'égal d’un Zeus de Phidias ou d'une Aphrodite de Praxitèle. On ne se lasse point de la reproduire ; elle est à Delphes, à Olympie, elle reparaît à Némée, à l’isthme de Corinthe, et ce bronze étudié sur la nature même, accuse si bien l'attitude vraie, la savante concentration des forces d’un corps tout entier, qu'il reste un exemple éternel et que l’on apprendrait le jet du disque rien qu'à le regarder.
Le torse vigoureusement muselé se courbe et penche en avant; les jambes sont repliées et rapprochées ; la main gauche s'appuie fortement sur le genou droit. La tête abaissée fait relever la nuque et disparaitre le cou. Le bras droit est ramené en arrière, élevé plus haut que la tête. Les muscles se dessinent, raidis comme la corde d'un arc dans les doigts d’un archer. Le large disque est dans la main, posé bien à plat contre la paume qu'il dépasse. Encore un instant, moins que l'espace d'un éclair, il va s'échapper et partir, lancé plus sûrement qu'il ne serait par un ressort d'acier tout à coup détendu, puis, décrivant dans les airs une longue courbe, il ira tomber là-bas, peut-être plus loin même que ne saurait porter le regard.
Bien des fois, dans le stade, les discoboles répètent ce même jeu. Ils prennent place à l'extrémité du stade, sur la balbis, petite butte de terre que l'on a dressée à leur intention. Les disques souvent roulent jusqu'au pied de
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la tribune où sont groupés les juges. Une machine de guerre ne les lancerait pas beaucoup plus loin, et dans les sièges de ville, quelques-uns de ces discoboles tiendraient lieu sans peine d’onagre ou de baliste.
L'heure avance et les exercices de ce Jour touchent à leur fin. Mais voilà qu'une rumeur subite monte des gradins les plus voisins de l’aphésis. Bien des yeux désertent le stadeets’envont chercher la cause de cet émoi inattendu. Ce n’est pas cependant un bruyant désordre, rien qu’un mouvement de surprise. Un long cortège. d'hommes a franchi les portes et s’avance dans le stade; sur leur tête rasée ils portent le bonnet d'affranchissement. En effet, hier encore ces hommes étaient des esclaves, et l’esclavage leur devait être plus pénible, plus humiliant qu'il u'est à personne. Ces hommes étaient nés libres en effet, ils avaient connu toutes les Joies, senti toutes les fiertés du citoyen et du soldat; ces hommes avaient vécu au bord du Tibre, ils avaient combattu pour Rome, versé des flots de sang à Trasimène, à Cannes, et la défaite seule les avait réduits en servitude. Prisonniers d'Annibal, on les avait vendus, échangés, revendus, jetés dans les marchés publics, disputés quelquefois dans l'ardeur des enchères, car 11 y avait pour bien des maîtres un plaisir d'orgueil à compter parmi leurs esclaves quelques-uns de ces braves que seul avait pu vaincre le grand Annibal. Cette servitude a duré vingt ans, et combien sont morts, ceux-là désespérant de la vengeance et de la liberté, ceux-ci, non moins malheureux peut-être, voyant passer à travers la Grèce et sur la Macédoine conquise leurs Jeunes frères, leurs fils, leurs vieux compagnons d'armes toujours libres et maintenant vainqueurs et triomphants! Flamininus aurait pu exiger leur délivrance; le héros de Cynoscéphales pouvait tout exiger. Mais léser les intérêts, méconnaitre les droits d'un Grec, Flamininus n'y saurait penser. Au reste Rome n'aime pas beaucoup racheter ses prisonniers. Un soldat vaincu qui ne meurt pas sur le champ de bataille est,
pour elle, presque un déserteur. ‘Mais la Grèce se refuse à maintenir l'esclavage d’un seul Romain. Les captifs viennent d'être rachetés. Les voilà qui arrivent; on en compte douze cents. Ils vont retrouver leurs amis et la patrie perdue. Ges fronts, longtemps courbés sous les hontes de la défaite et de la servitude, se sont redressés tout à coup; ces corps que de vieilles blessures hier encore engourdissaient à demi, se réveillent rajeunis et fortifiés; ces vétérans se rappellent qu'ils furent de braves légionnaires; ils ont repris l'allure fière qui donnait à l'imprudent Varron l'espérance de la victoire, et si les rides, plus encore que les cicatrices, ne balafraient leur visage, si leurs cheveux blanchis ne trahissaient les outrages des ans, on les prendrait pour des recrues vaillantes et qui rêvent déjà des batailles prochaines. Flamininus se proclame l'ami des Grecs, et la Grèce a voulu, mieux que par des honneurs, payer cette toute-puissante amitié. La Grèce a toutes les délicatesses, celles du cœur comme celles de l'esprit; et quand viendra le jour promis où Flamininus mènera au Capitole la pompe de son triomphe, il devra, et Rome devra avec lui, à la Grèce la plus grande joie de cette fête et sa plus grande splendeur : les vaincus de Cannes et de Trasimène retrouvés, embrassés par les vainqueurs de Zama.
Ainsi le second jour des jeux finit dans l’épanouissement d'un bonheur sans aucun nuage. Qu'il fait bon vivre et que l'air de la Grèce est doux à respirer! ;
La lutte à main plate, la lutte au ceste occuperont le troisième jour. Les lutteurs à main plate sont les premiers appelés ; ils vont lutter par couple et le sort décidera, comme pour les autres exercices, de la manière dont ils seront accouplés. [ls sont réunis dans les apodyteria. Promptement dépouillés de leurs vêtements;ils s’enduisent, s'aidant les uns les autres, d'une légère couche d'huile, puis saupoudrent le corps tout entier d’un sable fin et blanc qui fait à peine tache sur la peau. L'aleiptys les
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assiste et conseille les lutteurs encore inexpérimentés. On voit, suspendus aux murailles, des flacons remplis de sable, puis les strigiles de bronze qui serviront au retour, la lutte terminée, à débarrasser les membres de leur épiderme factice, toute glissante et toute poudreuse. L'huile assouplit le corps, gêne l’étreinte de l'adversaire ; le sable arrête une transpiration surabondante etj qui bientôt ajouterait à l'épuisement inévitable d’un corps qui se dépense en un labeur furieux, une cause nouvelle de fatigue et de faiblesse.
Les lutteurs sont dans le stade, et les premiers qui vont se mesurer ont depuis longtemps la faveur de la foule, car une salve d'applaudissements discrets mais déjà sympathiques vient d'annoncer leur entrée. L'un est Nicoclès d'Égine, l’autre Chilon de Patras.
Les deux adversaires, sans hâte, désireux de se bien observer du regard, de se connaitre et d'estimer autant qu'il se peut leurs forces et leur plus ou moins grande habileté, avancent l’un vers l’autre, puis s'arrêtent, et répétant des mouvements semblables, tous deux lèvent les bras en l'air. C’est aussi bien une prière aux dieux qu'un salut à l'adversaire. Les voici penchés en avant, ils se touchent, ils sont aux prises; et d'abord sur l'huile qui partout ruisselle, les mains glissent, impuissantes à maintenir leur étreinte. Il faut changer de tactique. Les coups de poing sont interdits, mais non le choc de la tête et du front. Les lutteurs vont combattre ainsi que font les béliers. Ils ont reculé de quelques pas. Les brebis ‘qui pâturent ne leur sont pas la récompense espérée, mais seulement une couronne verte; il suffit pour que la lutte en arrive au plus furieux acharnement.
Les torses sont courbés plus bas encore contre terre; les épaules montueuses, bosselées de muscles, se bombent et approfondissent la dépression des reins. Tout à coup les fronts se relèvent, se rabattent, se heurtent, et bien que les mains se soient aussitôt nouées à faire craquer les
phalanges, on à entendu un coup secs il semble que d’un choc pareil les crânes devraient éclater aussitôt. Seraïentils de bronze ces braves, comme les statues qui les doivent un Jour immortaliser ? Maintenant les corps sont enlacés, confondus; il serait impossible de reconnaitre où l'un finit, où l'autre commence. Pas un cri, pas un souffle. Quelquefois la lutte reste suspendue et le groupe de ces membres, serrés presque jusqu'à l'écrasement, reste immobile. On médite quelque ruse, la surprise d'un subit soubresaut, une feinte savante. Tout à coup Ghilon perd pied; il est enlevé de terre. Son adversaire l'a saisi par les reins et tout d'un élan l'envoie à cinq pas de lui. C'est la victoire sans doute? Mais non, le vaincu n’est pas vaincu, à peine a-t-il trébuché sur le sable; le voilà debout sur ses jambes, comme le tronc d'un chêne sur ses racines noueuses et toujours inébranlées. L'assaut est repoussé. Les deux corps une seconde fois s'étreignent, enragés de leurs efforts inutiles. Nicoclès, qui tout à l'heure à su parer une chute désastreuse, empoigne son . adversaire par une jambe; il échappe brusquement aux prises des bras de Chilon violemment dénoués, et le brandissant comme un frondeur ferait d’une pierre, il le Jette tout de son long sur le sable. C’est un succès, et qui ne peut être contesté. Mais la lutte n’est pas terminée : il faut, pour qu'elle s'achève, avoir renversé trois fois son adversaire. Cependant des cris éclatent de toutes parts: on réclame le répit d’une courte trêve; c'est un usage toujours accepté : et les lutteurs docilement obéissent. Bientôt ils ont repris leurs forces et renouvellent leurs” attaques. On dirait que l’un l’autre ils s'investissent ainsi qu'ils feraient d'une citadelle et qu'ils tâtent le formidable rempart de leurs corps, comme pour y chercher le point faible, la place mal gardée que doit viser le prochain assaut. Il ne semble pas que le premier combat les ait beaucoup fatigués; cependant les poitrines.s'élévent et s’abaissent, haletantes comme des soufflets de forge, et
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quelquefois les bouches crispées, qui ne veulent pas crier, laissent échapper de rauques gémissements. Une brusque détente sépare les deux corps; Nicoclès ne tient plus Chilon que par la main et seulement du bout des doigts; mais comme Sostrate qui en fut surnommé Acrochersites, il peut serrer ses doigts d’une telle force que ce n'est plus une étreinte, mais un écrasement. Nicoclès fléchit sur les genoux et tombe à la renverse. Chilon pour la seconde fois vient de l'emporter. La troisième reprise se terminera-t-elle encore à son avantage ? Nicoclès adroitement évite quelque autre de ces effroyables poignées de main et la lutte paraît incertaine. Mais tout à coup voilà Nicoclès qui chancelle. La lutte n'a pas de secret pour Chilon; 1l sait user même du croc-en-jambe. C'est une manœuvre permise; ainsi Ulysse, d'un coup de talon sur le genou, jeta à terre son rival Ajax; et la Grèce ne tient pas en moindre estime Ulysse fécond en stratagèmes que le bouillant et loyal Achille. | Nicoclès cependant entraîne Chilon; le combat se poursuit dans le sable qui se creuse et parfois enveloppe les lutteurs. Mais Nicoclès ne saurait plus qu'honorer son inévitable défaite par une résistance héroïque. Chilon à l'avantage, car 1l tient son adversaire à demi renversé, et sa jambe gauche passée entre les Jambes de Nicoclès les immobilise. Nicoclès voudrait se relever, il plie ses pieds injectès de sang et cherche vainement un point d'appui qui lui échappe. Son bras gauche s'arc-boute d'un effort désespéré. Chilon a saisi le bras droit de Nicoclès, il le tord en arrière; la douleur est devenue atroce, le vaincu défaille et cède la victoire. Quelques autres couples méritent, dans la lutte à main plate, de longs applaudissements; mais la rencontre suprême, celle qui met en présence les deux plus forts et les deux plus braves, reste favorable à Chilon; la couronne lui est décernée d'une voix unanime.
Les lutteurs qui maintenant paraissent sont armés du
ceste. Dans les gymnases où l'on fait le dur apprentissage de cette lutte, la plus terrible et la plus dangereuse qui soit, le maître permet de porter de larges oreïllères de laine et de cuir. Les élèves peuvent ainsi s'exercer et s’instruire, sans se voir étourdis ou même à demi assommés dès la première leçon. Mais aujourd'hui, au grand jour de l'arène, plus rien n’est toléré qui protège le corps que sa force et sa masse. Aussi ces boxeurs ou pugilistes, dits communément pancratiastes, sont-ils comptés entre les plus robustes. Si leur beauté d’athlète peut séduire et tenter le ciseau d'un sculpteur, on ne saurait dire que leur visage garde le sourire d'un peu de grâce et d'agrément ; les coups de poing modèlent brutalement les chairs, et il n'est pas de bon pancratiaste qui n'ait reçu d'innombrables volées de coups de poing. Et quels poings! On devrait dire plutôt des massues vivantes. Le ceste est fait de cuir durei, de fer et de plomb. C'est une arme terrible. Le bras Jusqu'au coude est enserré dans un réseau de courroies entre-croisées et armées de clous; les doigts passent enchâssés dans un large anneau de plomb.
Les deux rivaux que le sort met aux prises les premiers, sont des hommes en pleine maturité; leur forte corpulence accuse et le régime nourrissant des viandes rôties, et les approches de la quarantaine. Leurs visages soigneusement rasés de près, bouffis, couperosés, ne sont éclairés que de petits yeux tout renfoncés en leur orbite, enfouis sous la broussaille des sourcils. C’est prudence, un mauvais Coup aurait bientôt fait de les crever.
Agathon d'Épidaure, Chrysias de Chéronée se connaissent depuis longtemps ; Agathon doit à Chrysias son oreille droite déchirée, Chrysias doit au fier Agathon sa mâchoire mal raccommodée et qui lui fait une bouche toujours grimaçante. Ce sont là des gages, des liens de bonne confraternité. Comment après cela douter que Chrysias et Agathon soient les plus tendres amis? De quel cœur joyeux ils ont appris qu'un sort propice leur réservait une fois encore
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le plaisir d'échanger quelques beaux coups de poing! Mais entre lutteurs, quand on professe l’un pour l’autre estime et amitié, ce n'est pas une raison pour se ménacer, bien au contraire. Agathon, Chrysias le comprennent ainsi. Les bras en l'air, les poings déjà levés et tendus, mais la tête prudemment rejetée en arrière, ils s'abordent, et le combat aussitôt commence. Ils savent ce qu'ils valent tous les deux et ne vont point s'attarder à des feintes inutiles. Leur force est grande, grande aussi leur adresse. Les coups portés sont parés le plus souvent ou du moins ne frappent pas toujours d'aplomb; d’un brusque mouvement, d'une simple inclinaison de tête, quelquefois le choc le plus terrible est évité ou du moins amorti. Le ceste est une arme offensive et défensive, et ce n'est pas impunément que l'on se heurte à ce dur bouclier. Cependant les deux rivaux, échauffés par la bataille, en arrivent à dédaigner les ruses et l'ingénieuse tactique de la défense; ils veulent se vaincre à force de coups. Ce ne-sont plus que deux enclumes en présence et les poings, comme des marteaux, ne cessent de s’abattre. Les cyclopes, fidèles compagnons d'Ephaistios, ne s'escriment pas d’une ardeur plus farouche, lorsque aux profondeurs de l'Etna ils battent le fer sorti de la fournaise. Les poitrines sonnent ; les épaules tuméfiées sont bientôt rouges, elles aussi, comme du métal qui s'embrase. Un coup plus violent atteint Chrysias tout au milieu du corps : il fléchit, il recule; en vain il serre la bouche à se briser les dents, un petit jet d'écume sanguinolente s'en est échappé. La foule crie, le blessé se tait. Mais Chrysias, un instant troublé plutôt qu'ébranlé, reprend l'avantage; etles coups qu'il assène tombent rapides, précipités, furieux; c’est une grèle effroyable. Agathon vaillamment riposte; on ne voit plus que deux corps, immobiles sur leurs jambes également écartées, tandis que les bras s'acharnent au rythme de ces coups terribles et qui ne finissent plus. On dirait des carriers armés de masses de fer et qui vaine- .
ment assaillent un roc que la foudre même ne pourrait renverser.
La foule se lasse la première ; d’autres rivaux attendent, curieux de suivre cette lutte admirable, mais impatients plus encore de se mesurer à leur tour. Le soir viendrait que ce même Chrysias frapperait encore ce même Agathon, que ce même Agathon frapperait éncore ce même Chrysias. Il faut en finir; et les hellanodices, approuvés de tous, décident le partage d'une récompense que mérite si bien le partage d’une victoire incertaine. On veut aussi éviter quelque catastrophe suprême. Le lutteur qui se sent défaillir, peut toujours s’avouer vaincu et suspendre le combat; il lui suffit d'élever la main. Mais l’orgueil soutenant le courage, Agathon ou Chrysias se laisserait peut-être tuer plutôt que d'avouer une défaite. La Grèce veut les sauver en dépit d'eux-mêmes et se conserver des braves qui l'honorent. On à vu quelquefois, et malgré toute la vigilance des hellanodices, le combat du ceste entraîner mort d'homme. C'est ainsi que Cléomède d’Astypelée tua Iccus d'Épidaure; on ne put que déplorer le meurtre, car 11 n'y avait ni préméditation, ni méchanceté.
Les jeux célébrés jusqu'alors ont compris cinq exercices principaux : la course, le Jet du disque, le jet du javelot, la lutte à main plate et le pugilat. L'ensemble de ces exercices est dit le pentathle. On à vu quelquefois le même athlète l'emporter successivement dans tous; mais c'est là un prodige que peut-ètre ont ambitionné bien des athlètes, que bien peu ont réalisé.
Une lutte qui confond le pugilat et la lutte à main plate, remplit les dernières heures du troisième jour.
Le quatrième jour qui se lève sur ces fêtes dignes des héros, est salué non plus seulement des cris joyeux échappés aux lèvres humaines, mais aussi de longs hennissements. Le stade est déserté; la foule envahit les talus de gazon où s’enferme l'hippodrome.
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La Grèce le pense, Xénophon le dit : «Il n'est pas d'occupation plus glorieuse et plus noble que de nourrir des chevaux pour les courses de l'hippodrome. »
C'est là une occupation que ne sauraient se permettre les petites gens. La dépense est lourde. Cependant les chevaux amenés à l’isthme de Corinthe sont nombreux et des races Les plus fameuses. On a aussi amené des mules et leur braiement parodie mal les hennissements des chevaux. Il fallait autrefois que le maître de la bête fût aussi son cavalier; la prescription n’est plus rigoureusement maintenue. Une complaisance tacite et discrète souffre que le maître cède la place à quelque autre cavalier plus adroit et plus expert. Il en est de ces cavaliers, connus de tous, * d'autant plus recherchés, et qui mettent leur intervention à prix très haut. Cela devient un métier, et des plus lucratifs.
Le tumulte est grand mais joyeux ; car les bêtes, d'instinet ou d'habitude, associent leurs ardeurs impatientes, leurs fiévreuses rivalités, leurs espérances mêmes à celles de leurs maîtres. On les caresse, on les flatte, on leur parle. Comment ne pas aimer ces nobles animaux? Phidias ne leur a-t-il pas fait une large place aux frises du Parthénon ? Ils sont jeunes, ils sont beaux, ils sont braves, ils ont eux aussi une céleste origine. Prométhée, d'un peu de fange pétrie en ses mains immortelles, à fait l'homme à l’image des dieux. Poséidon lui-même, heurtant le rivage d'un coup de son trident, a jeté sur la terre le premier ancêtre de tous les coursiers.
Le cheval peut connaître et sentir presque toutes les passions des mortels. Il a ses haines et ses amours, tous les dévouements de la reconnaissance, toutes les colères d’une implacable rancune. Diomède n'avait-il pas enseigné la plus atroce cruauté à ses chevaux qu'il nourrissait de chair humaine? Taraxippus du Péloponèse, un cavalier qui survit encore dans le marbre, périt dévoré par ses chevaux. Mais cette férocité même n'est-elle pas une ressemblance de plus entre le cheval et l'homme?
Depuis les temps où régnait Diomède, où courait Taraxippus, les mœurs sont devenues plus douces et plus clémentes; les chevaux comme les maîtres se sont humanisés. Rien n'est à redouter que des culbutes sur le sable ; et ces culbutes mêmes ne feront qu'’amuser la foule ; l'habileté des cavaliers qui affrontent l’hippodrome se fait un Jeu de ces petits dangers.
Une des courses et non des moins goûtées, la calpè, ordonne et réglemente ces chutes. Avant de toucher le but, il faut que le cavalier se laisse tomber de cheval, que tous deux, l’homme et la bête, poursuivant la course côte à côte, et réglant, ce qui est d’une suprême difficulté, leur allure d'une commune entente, arrivent ainsi au terme qui leur est prescrit.
Les Grecs, jaloux de contempler librement et sans voile importun l’'admirable spectacle d'un corps d'homme et d'un corps de cheval, n'ont voulu ni de vêtement pour le cavalier, n1 de selle, ni de harnachement compliqué pour le cheval. Celui-là ne porte rien que le mastix, fouet au manche court et qui se partage en lanières de cuir flottant tout échevelées; celui-ci n’a rien que son mors; el les rênes, tendues de la bouche de l’un à la main de l’autre, leur sont un lien plutôt qu'une entrave. C’est par là que passent et volent les ordres aussitôt obéis et que les pensées, en quelque sorte harmonisées et confondues, circulent, frémissent et palpitent dans l'unisson d’une intime confraternité.
Le fouet restera presque toujours inutile. Ces chevaux ne savent-ils pas combien sont glorieuses les victoires de l'hippodrome? N'ont-ils pas vu devant le vainqueur rentrant dans sa patrie, une cité tout entière accourir et s’empresser, quelquefois même les murailles s'abattre, ouvrir une large brèche et livrer passage au triomphateur? Ces coursiers qui tout à l'heure seront des centaures, abandonnés de leurs maîtres, tout seuls commenceraient la lutte. Le vide, l'immensité de l’espace qui les sollicite,
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leur donnerait le vertige ; on Les y verrait tomber expirants plutôt que de déserter la carrière.
Voici qu'un incident tout à fait inattendu interrompt quelques instants les courses de chevaux. On annonce l’arrivée d'un corps nombreux de troupes romaines. Flamininus aurait-il quelque crainte? Voudrait-il faire étalage de sa force et de la puissance de Rome? Non, vraiment, de semblables soupçons lui seraient une mortelle injure, et jamais 1ls ne seraient moins justifiés. La guerre a de cruelles nécessités. Il avait bien fallu prendre quelques précautions, non pas assurément contre les Grecs, :mais contre Philippe qui ne rêvait, c'est de toute évidence, que la tyrannie de la Grèce. Pacifiquement et de complicité avec les habitants, les Romains avaient occupé trois villes de la Grèce, rien que trois, des mieux choisies et des plus fortes, celles-là même que Philippe insolemment appelait les entraves de la Grèce : Corinthe, Chalcis et Démétriade. Les garnisons étaient nombreuses, mais si bien disciplinées, si exactes à payer sur l'heure. tout ce dont elles avaient besoin ; Les officiers jusqu'au dernier centurion affectaient tant de réserve, que ces braves Romains s'étaient fait des amis de tous. Un peu grossiers quelquefois et de conversation un peu lourde, mais tout le monde n'a pas l'honneur d'être Grec.
Le sénat, cet aréopage de Rome aussi sage et plus puissant que ne fut jamais l'aréopage d'Athènes, le sénat où les ambassadeurs de Pyrrhus croyaient voir une assemblée de dieux, voulait maintenir, dans les trois villes occupées par elles, les garnisons romaines. Ce n'était pas beaucoup exiger. Mais Flamininus a protesté, vivement insisté. Flamininus ne saurait souffrir que la fidélité de la Grèce à ses nouvelles amitiés soit effleurée du plus léger soupçon. Il sait combien les Grecs sont, fidèles à leurs amitiés. Il se porte garant de tout et de tous. Enfin son avis a prévalu. Chalcis, Démétriade, Corinthe même, ce port d'importance première, cette riche et grande cité, viennent d’être éva-
cuées. Ce sont ces garnisons réunies et formant tout un corps d'armée qui traversent l’isthme et défilent au milieu de la pompe des jeux quelques moments interrompus.
Le contraste est grand et plein de révélations curieuses. D'un côté, non pas le tumulte indiscret ou le désordre, mais un laisser-aller charmant, un aimable abandon, l’expansion Joyeuse et quelque peu bruyante de tout un peuple en liesse; de l'autre, l'ordre absolu, la symétrie implacable et froide, l’immobilité des visages sans autre pensée que celle de l’obéissance; d’un côté la loi; de l'autre la discipline; d'un côté une fête, de l’autre un défilé, une parade militaire; d'un côté la paix souriante jusqu'en ces luttes toujours innocentes, de l’autre la guerre toute prête, menaçante même jusque dans ce repos de commande, la guerre qu’un signe ferait éclater ; d'un côté, s'ilest des soldats, et l’on n’en trouve guère, des armes légères, de longues piques, des épées fines, des ares, des flèches que le doux Éros lui-même se plairait à manier; de l’autre le pilum au manche court mais au fer “énorme, le glaive large et fort : aussi les armes des Romains coupent, taillent, tranchent, abattent, tandis que les armes des Grecs, moins barbares et presque clémentes, égratignent et piquent le plus souvent; c'est affreux, mais si l’on revient vivant d'une bataille contre les Romains, on en revient tout défiguré; d’un côté enfin la Grèce confiante, insouciante, heureuse jusqu’en ses malheurs, contente des dieux et surtout contente de la Grèce: de l'autre Rome qui, dit-on, ne sait pas rire, mais qui sait vaincre et commander.
Les légionnaires défilent, flanqués de leurs centurions, le cep de vigne à la main. Les Grecs ont fait du cep de vigne le thyrse que brandissent les Ménades, les Romains en ont fait le bâton, maître et conservateur de la discipline. Un coup aussitôt assené ferait rentrer dans l'ordre bras ou jambe, visage même qui dérangerait l'alignement. Quelques-uns de ces hommes portent sur la poitrine de
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petites couronnes d'or suspendues au fer de la cuirasse ou des phalères d'ivoire. Rome sait récompenser comme elle sait punir. Mais, seuls exceptés ces témoignages d'estime et de haute gratitude que méritent les plus braves, l'uniformité complète des mêmes armes, du mème équipement jusqu'en ses moindres détails, impose à tous les soldats de Rome une sorte de grandeur implacable et morose.
Le signifer est dans le rang. Une peau de panthère recouvre son casque et la gueule de la bête s'ouvre vide et béante sur le front. Le signum de bronze dépasse de très haut les aigrettes des casques, l'ondoyante moisson des pilum de fer. Une main ouverte dans une couronne de laurier surmonte les larges disques dorés où s'inscrit le numéro de la légion.
Tous les soldats ont l’aigrette bleue, le glaive suspendu au côté droit, et fixé au bras gauche le bouclier oblong que traversent les foudres d'or. La poitrine est défendue de lames de fer; les jambes portent des cnémides. Un épais manteau de laine brune s'attache aux épaules et tombe sur le dos.
Pas un cri, pas une acclamation ne monte des rangs de cette petite armée, lorsqu'elle est en présence du maitre. Les soldats voient le chef ou plutôt ils le sentent près d'eux, le chef voit les soldats, il suffit. Celui-ci pour . commander, ceux-là pour obéir, n'auraient pas besoin d'une parole, ce serait assez d’un regard.
Ce silence implacable commande le silence. Flamininus un instant s'est levé et son frère Lucius a fait comme lui. C’est tout. La foule étonnée s’est écartée, les chevaux blanchissent d’écume le fer de leurs mors, mais restent immobilisés, moins encore de la main qui les retient que d’une peur instinctive qui tout à coup les a cloués sur la place.
Loin du stade et de l’hippodrome regorgeant d’une foule en émoi, les Romains sont allés chercher près du
rivage, en vue de la tente que Flamininus s’est réservée, un large espace vide et dont pas un seul arbre n’égaye le sol aride et calciné. Ils arrivent là; aussitôt ils s'arrêtent. C'est une étrange manie et qui prête aux joyeuses railleries des Athéniens : en tout lieu où les Romains s'arrêtent, ils établissent un camp, serait-ce au milieu des populations amies et alliées. Ici même, à quelques pas de l'hippodrome tout en fête, voilà que la terre se creuse. sous le pic; les rocailles sont défoncées, les cystes, les lentisques arrachés, les branches les plus fortes deviennent sous la serpe des pieux symétriquement coupés et bientôt alignés. Les talus se dressent, bordés de leurs fossés, surmontés de leurs palissades. Un grand parallélogramme se dessine et coupe la campagne. Les quatre portes traditionnelles y sont ménagées. C'est un camp bien complet, presque une ville, dans tous les cas une vraie citadelle et qui pourrait défier l'assaut. En face de la porte prétorienne et formant l'extrémité de la voie qui partage le camp, le prétoire a reçu les enseignes; un autel le précède, offrant à la commune, à l’égale adoration des soldats, le souvenir sacré des dieux et le grand souvenir de la patrie romaine.
Les Jeux ont repris; l'incident qui les a troublés quelques instants est bien vite oublié. Qu'est-il advenu ? Ces soldats déjà disparus, qu'est-ce donc? Peu de chose en vérité; rien que l'avenir entrevu, rien que le lendemain se . révélant au Jour qui nous éclaire encore, rien que Rome qui passe. | |
Le dernier jour, le cinquième, est réservé aux luttes les plus brillantes, à celles que seuls peuvent affronter les rois, les tyrans enrichis des dépouilles de toute une cité, ou du moins les favoris de Plutus, aux courses des chars. Le luxe des chars, la magnificence des atielages ajoutent à l’héroïsme des lutteurs les splendeurs d’un spectacle tout nouveau. Les vainqueurs aux courses de chars sont fêtés, chantés plus encore peut-être que ne sont tous les
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autres. La victoire est le prix de la force, de l'adresse, de l’agilité, du sang-froid, de la vaillance, mais aussi de la richesse et du faste. Gette fois du moins l'or n’est pas condamné, pour faire sentir sa puissance, à l’humiliante tactique des intrigues secrètes. Depuis Philippe, père d'Alexandre, 1l n'est pas d'acropole imprenable que peut escalader un mulet chargé d'or. Nous savons cependant que la corruption qui met la déloyauté dans les luttes des jeux publics, est Jalousement surveillée et durement châtiée. Mais quand viennent les courses de chars, l'or s'étale librement et mène grand tapage, car il rayonne sur la caisse des chars, aux vêtements que revêtent les conducteurs; il règne encore, il se révèle dans ces coursiers fringants et magnifiques qu'il à fallu payer de lourdes sommes, nourrir, soigner, dresser comme de beaux fils de famille. Les chevaux portent la tête haute, ils hennissent bruyamment; eux-mêmes savent ce qu'ils valentet ce qu'ils coûtent; cesont des aristocrates et des plus fiers ; leur orgueil insolent ne croit pas payés trop cher de la ruine d’une famille, de la dissipation de tout un patrimoine, du pillage d'un peuple, la gloire et l'enivrement d'une suprême victoire. Les poètes haussent Le ton, les lyres frémissent en de plus magnifiques accords, lorsque le vainqueur est un conducteur de chars, car lui mène debout el, réunissant dans ses mains les rênes qui maitrisent et guident ses quatre chevaux, semble mener la pompe et devancer le cortège du triomphe qu'il s’est promis.
« Pour le vainqueur dont les fatigues ont conquis la victoire, les hymnes mélodieux préludent aux discours de l'avenir et sont des grands succès le fidèle témoignage. Ces éloges dont l'envie n'ose pas murmurer, sont un Juste salaire. Je veux exhaler de ma bouche ces chants de gloire... » Ainsi parle Pindare, ainsi parleront demain bien d'autres après lui; car les victoires, renouvelées d'âge en âge, renouvellent d'âge en âge les mêmes fanfares et réveillent les mêmes échos.
Les derniers préparatifs des courses de chars sont à peine terminés, qu’un héraut public se lève. Il vient de quitter Flamininus, et Flamininus lui a parlé. Qu'est-ce donc qui va se passer? On se regarde, on s'étonne. Les prix ne sont distribués qu'après la dernière course, et cette conclusion suprême, cette apothéose de toutes les victoires finit et conclut dignement ces fêtes. Voudrait-on dès à présent remettre aux vainqueurs les couronnes conquises? Le héraut, debout près de la tribune où trônent les juges et les magistrats, d’un geste réclame le silence. Il parle. Que dit-il? On l'entend mal. On le comprend plus mal encore. Il à longuement énuméré les cités, les peuples les plus divers. N'a-t-il pas prononcé le grand mot de liberté? Qu'il répète! qu'il parle plus haut! Flamininus le presse et l'encourage. Enfin le silence s’est fait, profond, respectueux; et jamais oracle du divin Phœbus ne fut plus religieusement écouté. La Grèce entière est suspendue aux lèvres de cet homme. Rome parle, la Grèce écoute :
« Le sénat et le peuple romain et Titus Quinctius Flamininus, proconsul, ayant vaincu Philippe et les Macédoniens, délivrent de toutes garnisons, exemptent de tous impôts les Corinthiens, les Locriens, les Phocéens, les Eubéens, les Achéens, les Phthiotes, les Magnésiens, les Thessaliens, les Perrhèbes; les déclarent libres et veulent qu'ils se gouvernent par leurs lois et par leurs usages. }
Jamais semblable tumulte tout d’un coup n'éclata sur la terre. C'est une clameur effroyable et folle, le concert assourdissant de voix qui ne sauraient se compter, l'explosion d'une surprise et d'une joie exhalées d’âmes « humaines comme il n’en fut jamais de plus Joyeuses et de plus étonnées. Ce ne sont plus des eris,. des applaudis- « sements ou des acclamations, c'est un fracas qui n’eut jamais de nom. Cela monte, grandit, roule, vole et tonne. Les Titans, liguës contre Zeus, ne menaient pas si grand
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tapage au moment d’escalader l'Olympe. Le ciel même a dû s'étonner de cette joie immense de la terre, s'en épouvanter peut-être, si par hasard il n’en a pas souri. Des oiseaux passaient là-haut, bien loin, perdus dans l'azur qui rayonne. Étourdis, effrayés, morts de peur, ils sont tombés dans l'arène. Ce sont des corbeaux, vilains oiseaux, vilain présage.
Flamininus cependant est entouré, pressé comme ne le fut jamais un héros, un grand vainqueur. On lui saisit les mains, on se suspend à son péplum, on embrasse ses genoux. sa modestie, sa réserve ne se démentent pas un seul instant. Et vraiment il a bon air. On sait qu'il a été élevé avec un soin, une sollicitude dont les rudes Romains ne sont pas coutumiers. Que Rome a bien fait de confier ses destinées -et les faisceaux consulaires à ce fils chéri avant même qu'il eût l’âge imposé par la loi! A peine si maintenant 1l compte trente-trois ans. Sa virilité rayonne encore souriante du sourire de la jeunesse. Il est beau. Rome sait que la Grèce aime la beauté; elle ne lui aurait pas envoyé un proconsul qui püt déparer ses fêtes et ses pompes Joyeuses. Les cheveux sont courts, mais ondoyants et bouclés, la barbe est soyeuse et fine, blonde comme une chevelure de femme. Le nez est droit, un peu fort; les lèvres sont délicates et respirent la douceur. Le front, traversé d'une dépression légère, a de la fermeté; cela sied bien au visage d'un homme et d’un soldat. Aussi Flamininus sait plaire à tous et sans affecter le désir de plaire. Flamininus est un heureux et ne veut que du bonheur autour de lui. La Grèce l’aimait bien, aujourd'hui elle l'adore. Un jour viendra, il est prochain, les plus impatients déjà l'appellent et le devancent, où la Grèce fera un dieu de son cher Flamininus. On va lui dresser des statues, lui élever des temples; 1l aura ses croyants, ses fidèles, ses prêtres, et l’on chantera au pied de ses autels : « Célébrez, jeunes vierges, filles de la Grèce, le grand Zeus, et Rome, et Flamininus notre sauveur! »
Le drame, —ne vaudrait-il pas mieux dire la comédie? — a trouvé son dénouement. Rome a vaineu la Grèce, non point par la force et l'écrasante toute-puissance de ses armées, la tâche lui aurait semblé trop facile. Les vainqueurs d'Annibal peuvent défier le monde. Rome a vaincu la Grèce sur le champ de bataille que la Grèce elle-même aurait voulu choisir; Rome a vaineu par la patience, la ruse et l'esprit. Les fils grossiers des pâtres de la Sabine se jouent des derniers disciples de Socrate et de Platon. Le légionnaire à battu et raillé le rhéteur ; et sans qu'il ait tiré son glaive du fourreau, le voilà qui l'emporte; sa victoire est de celles dont Cannes, Zama n'ont pu lui imposer l'apprentissage. Rome avait la charrue et le glaive qui font les citoyens et les soldats, voilà qu'elle apprend l’art du beau langage et des sophismes ingénieux.
C'est une escrime, une tactique où la Grèce excelle, dit- . on, et Rome, dès la première passe, s'y révèle d'une suprème habileté. Rome à compris que la parole est une force, et Rome veut avoir, au service de sa grandeur, tout ce qui est une force. C'est un miracle qui l’enorgueillit à bon droit; voilà qu'elle apprend à sourire. Les temps sont proches, et le monde lui appartient.
Un homme n'a pas souri, un homme n'a pas crié, un homme n'a pas applaudi; un homme s'est écarté de cette foule en délire, 1l s'est éloigné triste, silencieux, sombre comme un vaincu, dernier survivant de quelque désastre suprême. Get homme, tout à l'heure encore, on lui faisait escorte, on l'écoutait; l’empressement de ses amis et même de quelques flatteurs affirmait son crédit et son autorité. 11 n'est pas beau, un soir qu'il s'était blotti au coin du feu dans une pauvre cabane, on le prit pour une M vieille mendiante. Il n'est pas jeune, il passe la soixantaine. Il a joué cependant un rôle considérable; reprenant l'œuvre d’Aratus, et resserrant les liens distendus de la ligue Achéenne, il l'a reformée, commandée, hier il l'inspirait encore, il voulait que la Grèce fût et restât la Grèce,
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se défendant, se protégeant, se sauvant elle-même. Cet homme, revenant d'un autre âge, c’est Philopæmen. Il a souri peut-être autrefois, 11 ne sait plus sourire, pas même à l'espérance.
On l’abandonne, on l’oublie maintenant, sa tristesse n’a pas éveillé une voix amie qui le console, son départ reste inaperçu. La Grèce n'a plus de regard, n’a plus de pensée, n'a plus d'amour que pour Rome et pour Flamininus. La Grèce est müre pour la servitude. On ne reçoit pas la liberté, on la prend.
Eh bien, que les destins s'accomplissent! Il n’est pas de force humaine qui pourrait conjurer ni même retarder cette fatale échéance. Le grand rôle politique de la Grèce est terminé. Elle n'est pas au bout de ses épreuves cependant. Les fêtes qui la grisent et lui laissent encore, avec l'illusion de la vie, l'espérance menteuse d’un heureux avenir, lui préparent les plus tristes lendemains. Flamininus songe déjà au départ; il laissera à d'autres ‘le soin de recueillir ce qu'il a semé, les fruits empoisonnés des jalousies bientôt renaissantes et de la discorde. Rome est patiente, elle se dit et se croit éternelle ; elle attendra, elle reviendra. Maisaprès Flamininus, c'est Mummius le voleur, c'est Sylla le bourreau qui passeront sur la Grèce. Il faut payer la défaite comme il faut payer la victoire; les hontes dernières se doivent acheter. Et cependant quelle lumière encore en cette nuit qui descend sur la Grèce ! Quel déclin radieux ! Ce crépuscule a des splendeurs d'aurore. La Grèce enseignera ses vainqueurs ; car il n'est rien, il n’est personne de par le monde qui n'ait besoin des enseignements de la Grèce. Rome lui devra de ne plus être un camp, une citadelle. Elle lui devra la gloire, la consécration suprême de la beauté. La Grèce; en mettant au front de cette Rome qui l’a domptée, un diadème de magnificences et de splendeurs jusqu'alors inconnues, excusera sa défaillance, grandira sa défaite et pourra se croire victorieuse encore, au jour où elle se donne des
maitres. C'est la pensée qui gouverne le monde, du plus humble au plus grand, tout ce qui souffre, tout ce qui combat, tout ce qui respire.
Les vainqueurs disparaissent, les peuples meurent, les empires croulent, et si jamais de cette froide cendre, de ces splendeurs abolies, de ce néant sans nom monte un dernier frémissement; si le souvenir s'envole et plane ainsi qu'un aigle dans l’azur, c'est que l'art fait germer sur ce champ de dévastation et de mort quelques-unes de ses fleurs, c'est qu'un marbre brisé arrête le pied dédaigneux du voyageur qui passe, c’est que dans l'air apaisé, oublieux des plus illustres tempêtes, dans le silence et dans la solitude, quelques vers ont chanté que les ruines, à défaut des hommes, aiment encore à murmurer.
La Grèce peut être vaincue, conquise, asservie, insolemment bafouée; elle ne saurait périr. Rome, si puissante $oit-elle, ne mènera jamais que le triomphe de Rome; la Grèce plus heureuse a mené et mène, pour toujours peut-être, le triomphe de l'humanité.
LS Eérer.
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Tète d’un vainqueur.
Arènes d'Arles.
L'AMPHITHÉATRE
Le but fatal, l'œuvre suprême de Rome, c'est la conquête : Pour la conquête elle est née, elle a vécu, plusieurs fois elle a failli périr.
Une philanthropie attendrie que l'antiquité classique n'a Jamais connue, que notre âge avait entrevue, mais qu'il se plaît à méconnaiître, peut refuser ‘sa sympathie et ses éloges complaisants à cette œuvre de violence, à cet idéal de guerre, de batailles, d’oppression et d'asservissement. Le condamner cependant serait un déni de justice. On ne fait pas de grandes choses, quelles qu’elles soient, sans de grandes vertus.
L'amour de la patrie est une très noble et très haute
vertu, il ne saurait être cependant sans quelques préjugés, quelques mépris superbes pour le prochain, quelques heureuses ignorances. Les Romains qui de tous les peuples de l'antiquité l'ont personnifié le plus glorieusement, élevaient leur orgueil au-dessus de tout et de tous. Toujours acharnés à reculer leurs frontières, ils ne voyaient au delà que des peuples à soumettre, que des victoires à gagner. Directement ou indirectement tout devait être romain ou n'être pas.
Avoir soumis, sinon aux mêmes lois, du moins à de communes influences, les batailleuses peuplades du Latium, les Étrusques si longtemps fiers d’une très vieille civilisation et qui s'étaient faits Les premiers éducateurs de leurs maîtres, avoir soumis les Grecs à l'esprit subtil, puis tous les confus troupeaux des peuples de l'Asié et ce qui restait encore debout de tant de royautés qui furent glorieuses, de cités qui rayonnèrent illustres et puissantes à légal des plus vastes empires, avoir soumis les Gaulois braves jusqu'à la folie, puis les rudes Ibères, puis ces nomades Africains qui tourbillonnent dans l’immensité des déserts et fuient vainement l'aigle des légions, avoir soumis l'Égypte, la terre des Pharaons qui donne à ses rois des montagnes pour tombeaux, avoir appris à tous ces peuples, à tous ces mondes qui n’ont rien de commun, ni dieux, ni passé, ni climats, ni rêve d'avenir, le nom formidable et redouté de Rome. l'avoir fait respecter sinon aimer de tous, avoir si bien cimenté tous ces matériaux épars qu'ils n'ont pu se rompre qu'après quatre ou cinq siècles et que leurs débris gardent encore, écrits dans le marbre ou dans le souvenir, ces lettres fatidiques : S. P. Q. R., le sénat et le peuple Romain, quelle tâche prodigieuse dont se grise l’histoire, dont s'épouvante la pensée! Ce qu'il fallut de temps, d'obstination. de fermeté, de constance, de tact, de courage, de confiance en soi et dans sa destinée, de connais-… sance des hommes, de finesse politique, d'adresse diplo- |
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matique, de science administrative, de labeurs et de patience pour mener à fin une telle entreprise, pour réaliser ce rêve inouï, c'est à donner le vertige.
Nous avons dit quelle fut la joie de la Grèce délivrée et comment elle trouva une merveilleuse récompense dans le développement de son génie, dans la floraison exquise de tous les arts, enfin dans ce plaisir essentiellement grec, le théâtre Quel sera donc le prix que Rome triomphante va s'adjuger à elle-même?
Le théâtre, lorsqu'il se résigne à parler latin, garde vivants tous les souvenirs de sa première patrie; Melpomène enfin refuse de s’exiler chez un peuple qui a mis dans l'histoire de telles tragédies, qu'il ne saurait plus les aimer sur la scène d’un théâtre. Quel sera donc le plaisir essentiellement romain, que Rome voudra retrouver partout, le plaisir qui deviendra une institution nationale, le passe-temps qui finira par supplanter, absorber tous les autres et qui, toujours plus chéri, maintiendra sa faveur et sa vogue tant que dura la Rome des Césars? Les ruines partout le proclament, ce plaisir tout romain, ce prix dont Rome se paya tant de siècles de batailles et de victoires, ce monument obligé. de toute cité romaine, c'est l’'amphithéâtre.
En cela même les Romains ne furent pas les premiers inventeurs, l'Étrurie, l’éducatrice de leur enfance, leur enseigna les combats de gladiateurs; qu'elle en garde dans l’histoire la lourde responsabilité !
Nous savons que la civilisation étrusque se complaisait en des habitudes cruelles; les mœurs étaient dures, les sacrifices humains fréquents. Les combats de gladiateurs devenaient l'accompagnement obligé des funérailles que l’on voulait solennelles. Le fleuve de sang qui traverse les innombrables amphithéâtres élevés par Les Romains, prend sa source dans l'Étrurie. Les Romains toutefois devaient singulièrement le grossir; en toutes choses ils ont voulu faire grand.
En 264 avant notre ère, Marius et Décimus Brutus, voulant honorer la mémoire de leur père, donnèrent dans le forum Boarium le premier combat de gladiateurs que Rome ait vu ou du moins dont le souvenir nous soit resté. Uneintentionreligieuse s’attachait à cesmassacres, au moins primitivement. Chez ces peuples rudes et toujours en guerre, le sang humain semblait une offrande précieuse et rien ne devait être plus agréable aux mânes toujours altérés de ceux qui n'étaient plus. Mais ce prétexte plus ou moins acceptable ne tardera pas à disparaître, bientôt les gladiateurs ne tueront et ne mourront que pour la joie féroce des vivants.
Tant que les institutions républicaines ne furent pas à Rome de vaines et mensongères formules, le forum où l'on élevait à la hâte quelques échafaudages de bois, servit à ces spectacles. De jour en jour le peuple les goûtait davantage, et que sera-ce donc quand le peuple ne sera plus que la plèbe? Aussi voyons-nous tous les ambitieux, tous les quémandeurs de popularité flatter ce goût. Il est toujours plus aisé de prendre les hommes par leurs vices et les bas instincts de leur nature que par leurs vertus.
Scaurus, gendre de Sylla, dépensa des sommes énormes dans les jeux dont il amusa les Romains; il fit si bien les choses que Scribonius Curion, désespérant de dépasser ou même d'égaler la munificence de Scaurus, s'ingénia du moins à trouver du nouveau. Par ses ordres, à ses frais, et ces dépenses donnent une idée grandiose des pillages qui devaient les alimenter, deux grands théâtres de bois furent construits. On y donna des représentations scéniques. Mais ce n'était là qu'un modeste prologue, quelques bagatelles destinées seulement à stimuler la curiosité de la foule. Les deux théâtres étaient adossés:;. les pièces venaient à peine de finir, que les deux théâtres, sans même que les spectateurs eussent à se déranger de leurs places, se mirent en mouvement, tournèrent sur
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une machinerie ingénieusement dissimulée, et vinrent se rejoindre. Les scènes ont disparu, les deux orchestres réunis forment une arène. Thalie et Melpomène n'ont plus là rien à faire. Arrière ces belles parleuses! Place aux fauves ! Les deux théâtres ne sont plus qu’un seul édifice ; c'est un amphithéâtre, un théâtre des deux côtés, comme le disent les deux mots grecs qui composent ce nom bientôt illustre entre tous.
Mais l'arène ainsi obtenue par la juxtaposition de deux orchestres était circulaire. C'est encore la forme qu'elle présente dans les amphithéâtres espagnols, dits vulgairement plazas de toros.
Dans les amphithéâtres romains au contraire l'arène est presque toujours elliptique. Deux grandes entrées, se faisant pendants, y donnent accès le plus souvent. Le mur où elle s'enferme est dit podium, et ce nom s'applique aussi aux premières places, aux gradins qui immédiatement le surmontent. Comme dans les théâtres, les gradins sont partagés, dans leur hauteur et dans leur développement horizontal, en sections par des escaliers, des passages, præcinctiones. Les couloirs, qui débouchaïent sur les gradins, étaient dits vomatoria.
Les gradins, presque toujours de pierre, portaient sur des arcades étagées qui s'accusaient en façade et prêtaient ainsi une majestueuse et symétrique ordonnance aux dehors d’un amphithéâtre.
Souvent les arcades se superposaient, formant plusieurs étages. Au rez-de-chaussée quelques-unes de ces arcades, deux le plus souvent, s'ouvraient plus largement, s'encadraient dans une ornementation plus riche et marquaient l'entrée du maître ou des magistrats de la cité. On nommait carceres les salles basses, à demi ténébreuses, où l'on enfermait les animaux qui devaient combattre.
Capoue a conservé le souvenir, sinon les ruines du plus ancien amphithéâtre qui ait été mieux qu'un baraquement provisoire.
Les voluplueux sont aisément cruels; donc il n’y a pas lieu d'être surpris que le premier amphithéâtre ait été construit à Capoue. Le grand César l'avait fait ériger, mais la reconstruction ordonnée par Hadrien ne nous a rien laissé qui soit reconnaissable du premier monument.
L'amphithéâtre de Capoue a cruellement souffert. Les triples arcades autrefois majestueusement étagées, ont croulé. Deux seulement subsistent de celles qui, ouvertes au rez-de-chaussée, donnaient directement dans l'intérieur ; elles sont flanquées de colonnes à demi engagées et coiffées de simples chapiteaux doriques. Une tête de déesse forme clef de voûte, et ces visages placides laissent errer un triste sourire sur ces champs de ravage et de dévastation.
Ces ruines en effet ne se sont pas seulement émiettées pour donner des pierres aux masures de Santa Maria, elles ont dû livrer les fûts de marbre qui se dressent en colonnades dans la cathédrale de la nouvelle Capoue, et ceux qui mettent un peu de splendeur et d'imprévu dans les solennelles banalités du palais de Caserte.
L'arène de l’amphithéâtre de Capoue, comme celle de l'amphithéâtre de Pouzzoles, présente des dispositions particulières qu'il convient de signaler. Cette arène tout entière repose sur un sous-sol aussi vaste qu'elle; les voûtes effondrées permettent d'embrasser sans peine le labyrinthe compliqué de ces constructions. Le soleil pénètre librement dans ces couloirs, ces salles basses, ces réduits où sans doute autrefois régnait une ombre dis- Crète:
Quelle était la destination de tout cela? Il nous semble assez difficile de le préciser. L’arène était-elle machinée comme la scène d'un théâtre? Il est permis de le supposer. Nous n'ignorons pas que les surprises des décorations i mprovisées et changeantes variaient quelquefois la monotone uniformité du spectacle. Toujours du sang, cela peut lasser, même un public de Romains.
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L'arène du Colisée, elle aussi, cache un immense soussol, mais c'est là, semble-t-il, un perfectionnement postérieur aux empereurs Flaviens. L'amphithéâtre Flavien, si justement appelé, dans la suite des temps, le Colosse, fut commencé par Vespasien, inauguré par Titus en 80, terminé par Domitien. Antonin y ordonna quelques travaux de restauration. Au temps de Macrin, la foudre alluma un incendie qui détruisit les galeries supérieures, construites évidemment en bois. Rien ne put arrêter ou limiter les ravages du feu. Il fallut encore réparer et reconstruire, et durant des années le Colisée ne fut plus accessible qu'aux ouvriers. Alexandre Sévère se fit une gloire de le rouvrir. N'est-il pas remarquable que dans cette histoire de l’amphithéâtre de Rome, ce monument qui fut en quelque sorte le cœur de la Rome impériale comme le forum avait été le cœur de la Rome républicaine, nous trouvions les noms des empereurs les plus doux et les plus humains : Titus, Antonin, Alexandre Sévère lui-même qui, s’il ne fut pas chrétien, connaissait les enseignements de la foi nouvelle. Tant il est vrai que l’amphithéâtre et ses Jeux avaient conquis un droit de cité que les plus puissants et les meilleurs auraient contesté vainement.
Tant que le Colisée resta fermé, bêtes et gladiateurs émigrèrent dans le grand cirque; Rome, n'aurait pu s’en passer.
La Sicile fut longtemps grecque plutôt que romaine, cependant cette île charmante était trop voisine de Rome pour ne pas docilement en accepter le mot d'ordre, bientôt les modes et les usages. La Sicile eut ses amphithéâtres; elle en garde quelques-uns.
C'est à peine si Catane laisse deviner le sien sous l’amoncellement des bâtisses modernes. Errant dans ces couloirs devenus de ténébreux souterrains, perdu dans un labyrinthe sans fil d'Ariane, il nous souvient d’avoir vu tout à coup, par une brèche béante, rayonner un coin d'azur. Là se penche curieux un petit citronnier, une brise.
légère, moins qu'un baiser, le vient balancer; aussitôt un beau fruit se détache ettombe à nos pieds, douce et jolie offrande qui nous fit sourire. Il faut savoir gré, même aux plus humbles choses, d'un sourire et d’une joie.
Libre de toute bâtisse parasite, l'amphithéâtre de Syracuse étale, en pleine lumière, son arène que partagent deux longs canaux formant la croix. Peut-être ‘amenaientils l'eau lorsque l'arène, transformée en lac, amusait le public d’un combat naval. Autrefois la libre Syracuse avait vu dans son golfe, sous ses murs, de terribles batailles, le choc héroïque de ses galères et des trirèmes athéniennes ; mais alors il valait la peine de mourir. Syracuse, Athènes étaient des patries, des mères assez glorieuses pour exalter tous les courages, mériter tous les dévouements. Trois siècles à peine sont écoulés, c'était hier que s'écrivait avec le sang le plus généreux cette si belle histoire ; quel changement, hélas! et quel déclin! Les gladiateurs remplacent les soldats.
L'amphithéâtre de Syracuse est tout voisin du théâtre. Quelle différence de l’un à l’autre! Que de nobles souvenirs là-bas, ici combien les pierres sont moins éloquentes! Ces ruines cependant sont pittoresques et d’un effet charmant. Un chemin rapide se fraye passage au milieu des décombres et débouche devant l’une des entrées principales. À droite, à gauche, deux puissantes murailles à grand appareil, portent les escaliers qui desservaient les gradins. Les figuiers de Barbarie ou nopals les escaladent et constellent de fleurs les raquettes épineuses qui leur sont tout à la fois le tronc, les branches et les feuilles. Quelques mignonnes fougères frémissent, découpées comme une dentelle, aux petits coins mieux ombragés.
La voûte de cette entrée, largement, fièrement ouverte, encadre dans son demi-cercle l'arène ensoleillée, la seconde entrée qui la termine, les gradins à demi effondrés, l'azur éblouissant du ciel. Jamais empereur entre tous
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fastueux n'étendit, sur la foule qui l'acclame, plus magnifique velarium.
Lorsqu'en 79 de notre ère la ville de Pompéi disparut sous les cendres du Vésuve, elle avait déjà son amphithéâtre, donc c’est le plus ancien qui subsiste. Nous avons vu, nous verrons que tous les autres furent construits ou du moins reconstruits plus tard. Bien qu'elle ait eu la gloire de voir reculer Sylla, la ville de Pompéi, nous le répétons, n'avait qu'une médiocre importance; son désastre a fait sa fortune.
En 59 de J.-C. un certain Livineius Regulus, qui n'avait rien de son homonyme et qui s'était fait exclure du sénat romain, non pas pour ses bonnes mœurs, bref un personnage assez peu recommandable, donnait un combat de gladiateurs dans l’amphithéâtre de Pompéi. On était venu de toute la ville, aussi des environs, de Nuceria surtout.
Les Pompéiens aiment à rire. On plaisante ces lourdauds de Nucériens, ce sont des campagnards mal éduqués. Une querelle éclate, bientôt une rixe, on lance des pierres, on court aux armes. La bataille reflue de l'arène jusque sur les gradins. Les Nucériens sont vaincus, mis en déroute; quelques-uns restent sur la place.
Néron, qui régnait alors, prit fort mal la chose. Sans doute ce jour-là 1l se rappelait par hasard les sages préceptes du bon Sénèque; et Pompér, de par la volonté impériale, fut condamnée pour dix ans à la privation de tous jeux publics. Empoisonner son frère, faire égorger son précepteur et sa mère, passe encore; cela ne sort pas de la famille. Mais empêcher une ville de s'amuser, c'est sans nom! Jamais Néron ne s'était montré aussi cruel. |
Au reste nous doutons que Pompéi ait subi, jusqu'au * terme prescrit, cette inhumaine pénitence. Ce que nous pouvons affirmer en toute certitude, c'est qu'à la veille du grand cataclysme de 79, de prochains combats de gladiateurs étaient annoncés. Dans l'édifice d'Eumachia, l'album,
nn
pan de mur destiné à porter ce que nous autres modernes nous appellerions des affiches, les annonce, comme si nous pouvions encore nous mettre par avance en quête de bonnes places. Nous traduisons ces curieuses annonces, voici la plus simple :
« Troupe de gladiateurs, chasse et velarium. »
En voici une autre plus détaillée :
« La troupe des gladiateurs de l’édile Aulus Svettius Cerius combattra à Pompéi la veille des calendes de juin; il y aura chasse et velarium. »
Nous ne saurions quitter l'Italie sans faire visite à l'amphithéâtre de Vérone. Ge n’est pas qu'il remonte aux siècles glorieux où l’art romain reflétait, sans l’altérer trop cruellement, son ancêtre et son éducateur, l’art grec. . Cet amphithéâtre paraît avoir été construit au temps de Dioclétien. Alors le vieux paganisme est miné de toutes parts, sur la frontière gronde le flot déjà plus prochain des barbares, les architectes commencent ou plutôt continuent à désapprendre.
Les dehors du monument ne présentent pas un ensemble remarquable. L'enveloppe première, la façade a disparu, ne laissant debout que quatre travées. Les arcades à plein cintre, flanquées de pilastres d’un ordre dorique incertain et bordées de moulures d'un dessin lourd et: négligé, forment trois étages et majestueusement montent les unes sur les autres jusqu'à une hauteur de 32 mètres.
Partout ailleurs c’est la puissante ossature des murailles et des corridors où le jour ne devait pas directement pénétrer, qui apparaît tout à découvert. Quelques artisans s'étaient réfugiés à l'ombre des voûtes béantes; on les en a délogés. La municipalité se montre maintenant: impitoyable pour ces nids parasites plus gênants que des nids d'hirondelles. Les oiseaux, les fleurs devraient seuls avoir le droit d’usurper les ruines; ils les bercent et les conso=, lent si bien! - |
On a dit que dans ces corridors inscrits les uns dans
les autres et qui portent quarante-deux rangées de gradins, dans les cercles concentriques d'arcades toujours plus sombres, le Dante avait pris la première idée des cercles maudits où il enferme ses damnés. L’amphithéâtre serait l’ébauche première de l'enfer, tel. que le grand poète l'a conçu. C'est là sans doute une légende; elle nous agrée cependant. Tant de blessures ont saigné dans cette enceinte, tant de supplices l'ont remplie, tant de douleurs y ont gémi, tant d'agonies y ont râlé, que l'enfer a pu leur porter envie.
L'amphithéâtre de Vérone est fort bien construit de beaux blocs à grand appareil, et à défaut des élégances oubliées, des finesses désapprises, cette force reste une beauté. 3
Les amphithéâtres que nous avons visités, ceux que nous visiterons encore, ont presque tous perdu leurs gradins; les blocs réguliers, aisément accessibles dont ils étaient formés, presque partout ont été mis en exploitation comme une carrière commode et qui épargnait aux ouvriers la plus rude besogne. Au contraire à Vérone, les gradins conservés ou plutôt refaits, montent sans qu'une brèche y soit ouverte, du moins jusqu'à la hauteur de ce qui fut le second étage; le troisième, avons-nous dit, n’éant plus qu'indiqué par un dernier fragment.
Le monument ne fut jamais abandonné au cours des longs siècles qu'il a déjà vécus. Les preux y sont venus, panache en tête, écharpe à la ceinture, rompre des lances en l'honneur de leurs dames; les fastueux seigneurs de la Renaissance, moins jaloux de beaux coups d'épée que de faste et de magnificence, y sont venus donner des Joutes courtoises et des carrousels. Enfin notre siècle lui-même a plus d’une fois troublé ce grand silence et promené ses fètes, ses cortèges au sable de la vieille arène.
En 1805 c’est Napoléon qui passe et ordonne quelques travaux de restauration; il ne pouvait lui déplaire de reprendre la tradition des Césars. On le reçoit, nous dit l’in-
scription : plausu maximo, par d'unanimes applaudissements. L'aigle impérial s'est cassé les ailes et voilà qu'il tombe au rocher de Sainte-Hélène. La Sainte-Alliance triomphe et règne. François d'Autriche, un empereur de moindre envergure, vient à Vérone, il visite l'amphithéâtre accompagné des princes et des illustres diplomates qu'un fameux congrès avait réunis; c'est en 1822, et les nouveaux passants, nous dit encore le marbre non moins véridique, non moins sincère, sont reçus plausu maximo.
Vient Garibaldi, vient Victor-Emmanuel : l'antique édifice attire ces gloires, quelquefois à peine viagères, comme si elles espéraient trouver là le secret d'une moins précaire immortalité; et jamais ne leur manque, le marbre le dit toujours, jamais ne leur manquera, s’il en vient encore demain, l'éternel plausu maximo. |
Ces blanches tables de marbre enchâssées aux murailles grises, fraternellement se font pendants. Touchante impartialité. Il en à tant vu, le vieil amphithéâtre, il en a tant écouté de ces joyeuses acclamations, qu'il en connaît le prix : il en sourirait s’il lui était permis de sourire, et nous dirait que la faveur des gladiateurs fut plus constante que celle de la plupart des rois.
Ainsi nous ne voyons pas à Vérone un intérieur dévasté, des escaliers rompus et le confus squelette des couloirs et des corridors écroulés. L'aspect est parfaitement uniforme de ces gradins où des trous noirs, régulièrement espacés, marquent l'issue des vomitoria. Aucune décoration, rien que des grosses pierres étagées et alignées; cela est grand cependant d'une grandeur que ne voient pas seulement les yeux; la pensée en est émue, presque effrayée ; enfin c’est bien romain.
Puis le cadre est si beau! Gette ville de Vérone, tout à la fois romaine et féodale, hérissée de tours et de clochers, traversée de Adige qui s'en va précipitant ses eaux fauves comme la crinière d’un lion, cette antique Vérone, avec ses ponts crénelés, ses collines lointaines où les cy-
près font sentinelle, est si charmante, si pittoresque, si glorieuse, qu'elle à mérité de retenir longtemps le Dante, d'inspirer l'un des rêves les plus sublimes dont se soit bercé Shakespeare.
Aux portiques de ses vieux palais, au seuil de ses maisons où pâlissent les fresques à demi effacées, sur ses petites places encombrées de tombes triomphales, de colonnes et de statues, on revit la vie du moyen âge, comme dans ce prodigieux amphithéâtre, sauvé par miracle, on revit la vie des rudes légionnaires et d’un peuple qui ne trouva jamais rien d'assez terrible, d'assez grand pour lui que le massacre et que la mort.
Nous avons dit que la civilisation romaine ne fut nulle part plus docilement acceptée qu'au pays des Gaules. Vainqueurs et vaincus bientôt s'entendirent à merveille ; au reste les gouverneurs s'ingénièrent à faire grandement et magnifiquement les choses. Pour ne parler que des théâtres, cirques et amphithéâtres, il y a une quarantaine d'années, et les fouilles réservaient de nouvelles surprises, on avait reconnu en France les ruines ou du moins les traces de einquante-huit monuments de ce genre.
Poitiers a laissé émietter le sien et bâtir un marché couvert dans ce qui fut l'arène; Périgueux, plus vigilant, s’estenfin préoccupé de conjurer les dernières dévastations; son amphithéätre reste découpé en plusieurs propriétés, mais on ne le saccage plus, et la parure est charmante, qu'il emprunte aux jardins, aux vergers abrités, étagés, groupés dans ses ruines. Les espaliers s’accrochent aux murailles; la gaité des beaux fruits qui se dorent tout gonflés de soleil, fait un curieux contraste avec les tristes ténèbres des voûtes à demi comblées.
Une large entrée, sillonnée de pilastres et coupant la perspective d'une rue interminable, est connue à Bordeaux sous le nom de palais Gallien. On peut découvrir encore au-dessus des remparts de bûches dont s'encombre un chantier de bois, quelques arcades toutes grandes
ouvertes; et l'on dirait un pont par miracle suspendu dans l'air. Si ce ne fut jamais là un palais, mais en toute évidence un amphithéâtre; on peut accepter pour lui la paternité, au reste médiocrement glorieuse, de l'empereur Gallien. La construction où la brique alterne avec la pierre à petit appareil, trahit une assez basse époque, non moins que la pauvreté et la lourdeur de l’ornementation.
L'amphithéâtre de Saintes enferme une fontaine renommée dans tout le pays. On y vient en pèlerinage, ce sont surtout de jeunes pèlerines. Cette source chétienne, ou peut-être en secret obstinément païenne, rend en effet des oracles désirés. Les fillettes qui rêvent d'un mari, celles surtout qui redoutent la triste échéance de sainte Catherine, viennent là et jettent dans l’eau deux épingles. Si les épingles tombent en se croisant, l'époux n'est pas loin et la noce est prochaine, l'an ne finira pas sans qu'elle soit célébrée. Si au contraire les épingles se séparent et tombent l’une deci l’autre delà. Hélas! àl faut encore s’armer de patience, ce ne sera pas pour cette année.
En ces dernières années, le vieux sol de Lutèce a rendu, contre une rançon de douze cent mille francs, à peu près la moitié d’un amphithéâtre gallo-romain. Rançon princière qu’il ne faut pas cependant regretter. C'est là le vénérable doyen des monuments de Paris; ilremonte pour le moins à l'époque des Antonins, tandis que le palais dit des Thermes est, selon toute probabilité, une création de Constance Chlore.
Trèves, colonie romaine, germée aux limites dernières du pays des Gaules, grandie jusqu'à devenir une capitale, au jour où les Césars, au milieu des alarmes de guerres sans fin et sans merci, n'osaient plus s'éloigner de la frontière, Trèves qu’a chantée Ausone et que les derniers empereurs ont remplie du bruit de leurs dernières victoires, devait, elle aussi, avoir son amphithéâtre.
Il n'est pas tout entier un ouvrage de la main des
hommes; les pentes d’un étroit vallon lui servent de fondations et de piédestal. Certes la ville de Trèves mérite d'attirer et de retenir quiconque a le respect du passé et le souci de l'histoire. Quand disparurent les Césars païens ou à peu près chrétiens, Trèves reçut en échange son archevêque, bientôt prince électeur. Ce n'était pas un prélat sans crédit et sans puissance; jusqu'au dixhuitième siècle 11 menait grand train etfaisait grand tapage. Les vastes hôtels aux balcons pansus, les palais lourdement blasonnés nous disent cette vie à la fois ecclésiastique et princière : fastueux cortèges, défilés des carrosses pesants, opulences grasses d'interminables festins. Mais si l'empereur a reparu, il n'est plus d'Électeurs, la décadence abaisse, dépeuple, dégrade cette ville deux fois découronnée. C'est déjà le suranné, ce n’est pas l'antique, et rien n'est plus pitoyable que les magnificences abolies de la veille, rien n’est plus triste qu’un bouquet de fête qui vient de se faner. l
L'amphithéâtre de Trèves a vu Constantin vainqueur jeter aux bêtes ses prisonniers de guerre; c'étaient des gladiateurs au rabais, et dans ces temps de misère grandissante, il n'était pas d'économie à dédaigner.
Dans notre Provence, Nîmes et Arles s'enorgueillissent à bon droit de ce qu'elles appellent, nous ne saurions dire pourquoi au pluriel, leurs arènes.
Celles de Nîmes, les mieux conservées, à peu près complètes à l'extérieur, servirent longtemps de citadelle. Charles Martel eut grande peine à en déloger les Sarrasins, et l'honneur d’avoir longtemps arrêté ce rude batailleur faillit coûter cher à l’amphithéâtre. Charles y fit mettre le feu. Quelques pierres fendues et calcinées attestent cette rage de vengeance. Le monument sortit blessé, mais vainqueur de cette nouvelle bataille, et plus tard la chevalerie chrétienne s’en fit un repaire longtemps redouté. Nimes eut ses chevaliers des arènes qui vivaient là retranchés et groupés. Ils prêtaient serment solennel de défendre
la place jusqu'à la mort, et bien des fois bravèrent impunément les magistrats de la cité.
Les arènes d'Arles, plus vastes que celles de Nimes (140 mètres de diamètre au lieu de 136), superposent elles aussi deux rangs d'arcades encadrées de pilastres formant saillie à l'étage inférieur, de colonnes engagées à l’étage supérieur. À Nimes comme à Arles ces arcades sont au nombre de soixante par étage.
Les arènes d'Arles, comme tant d’autres, ne pouvaient échapper à l'honneur redoutable d’une destination militaire. Les Sarrasins s’y étaient fortifiés, et les deux tours carrées qu'ils élevèrent au-dessus des deux entrées principales, ajoutent quelque pittoresque fantaisie à la majesté un peu grave, un peu solennelle de l'édifice romain.
Les arènes de Nimes, celles d'Arles surtout n'ont pas abdiqué sans esprit de retour. Elles ont quelquefois des réveils subits et qui ne vont pas sans tapage. Le goût des spectacles violents est resté cher à bien des gens dans notre belle Provence; c'est un virus mal étouffé et qui leur reinonte au cœur. Les courses de taureaux retrouvent aisément faveur; la foule au premier appel s'entasse sur les gradins ébréchés. Il semble qu'elle n'en ait jamais oublié le chemin. Nous-mêmes, et certes sans en avoir cherché l'occasion, nous avons vu aux arènes de Nimes une course de taureaux. |
Les toréadors que les mauvais plaisants de la ville qualifiaient dédaigneusement de vachéadors, accusaient une sotte inexpérience. Il nous souvient d’un taureau débonnaire et qui ne demandait qu’à brouter. L'arène n'étant pas un pré fleuri, il mugissait à faire pitié; son inquiétude, ses grands veux hagards, tout disait : « Je voudrais bien m'en aller ». Au lieu de lui donner une botte de foin, on se mit à le taquiner :.il fut d'une angélique patience; nous prenions parti pour lui, la bête nous paraissant avoir ici IG beau rôle. On la frappait, on lui tirait la queue. Enfin Jam . mesure se trouva comble, un mouton se serait fâché plus
vite. Le taureau se lance, il part, son tourmenteur détale à toutes jambes : 1l est rejoint, bousculé, renversé; le voilà couché de tout son long. Le taureau abaisse ses cornes, racle un peu le dos du vaincu, correction toute paternelle : il semble qu'il veuille seulement le brosser, puis il le laisse et s'éloigne. L'homme se relève et piteusement s'en va se frottant les épaules. Huées, sifflets, quolibets précipitent et: saluent sa retraite. Qu'est-ce donc que la foule voulait de plus? on frémit de le penser. Cependant le taureau, rentré dans son placide caractère, et le museau dans le sable, cherche une herbe, hélas! toujours absente. Ces
spectacles n’échappent à l'horrible que pour tomber dans Le grotesque.
Nous avons dit que la Grèce, Athènes surtout, resta ioujours hostile à ces Jeux grossiers. Elle voulut bien applaudir Néron, un méchant histrion égaré au palais des Césars, mais Néron déclamait et chantait; un mauvais chanteur vaut mieux encore qu'un bon gladiateur.
Cependant auprès de Corinthe, une excavation elliptique, taillée dans le tuf, semble avoir servi d'arène à un amphithéâtre. Au reste s’il était, dans toute la Grèce, une ville où l’on püt établir, sans résistance, un amphithéâtre, c'était là sans aucun doute. Gomme il arrive de toutes les villes maritimes en pleine prospérité, Corinthe était une cité cosmopolite. Aux rivages où la vague jette sa bave et son écume, elle peut bien aussi charrier toutes les infamies et tous les vices.
Il nous reste à parler de deux amphithéâtres qui doivent être comptés entre les plus magnifiques et les mieux conservés. C'est en [strie, aux rivages de l’Adriatique, que nous irons chercher le premier. Les mornes solitudes de la Tunisie nous gardent le second.
Pola est une ville charmante, et qui présente tout à la fois, contraste amusant et pittoresque, la joyeuse animation d’un port fréquenté, la gravité un peu morose d’un arsenal, la majesté superbe d'une cité romaine. Le passé n’y est
point seulement écrit aux parchemins poudreux des archives; il est debout, il trône, il se dresse en portes triomphales au seuil de la ville, il enserre le palais municipal aux murailles d'un temple, il prête l'ombre des colonnades corinthiennes aux étalages d'un marché, enfin il domine de haut le présent, et fièrement lui offre l'hospitalité.
En vain l'empire Austro-Hongrois a-t-il fait de Pola son premier arsenal et un port de guerre qui, dans toute l’Adriatique, ne connaît pas d'égal, Rome reste sur ce rivage la souveraine incontestée, et son amphithéâtre suffirait à consacrer ses droits.
Un peu en dehors de la ville, il enferme un vaste espace : du côté de la mer il compte trois étages; deux seulement de l’autre côté, car le sol se relève, et les architectes ont profité de cette complicité de la nature. On peut dire que le monument est complet à l'extérieur. Construit de beaux blocs bien appareillés et que la sollicitude des édiles à dans ces dernières années fortifiés d’un peu de chaux ou de mortier, primitivement il n'avait pas connu cette aide longtemps inutile. On compte par étage soixante-douze travées; à Nimes nous n’en avons trouvé que soixante.
Le rez-de-chaussée et le premier étage présentent des arcades à plein cintre, séparées par des piliers d’une ornementation très sobre. L'étage supérieur est percé d'un même nombre d'ouvertures carrées. Là il n’est plus de piliers, mais de longues rainures correspondant à des trous ménagés à intervalles égaux dans la corniche qui termine tout le monument. On y fixait les mâts qui portaient le velarium. |
Nous ne dirons pas comme un auteur dramatique fameux : («aux quatre coins de la machine ronde », d’abord l'amphithéâtre que nous visitons n'est pas rond, mais elliptique, puis il nous semble malaisé de trouver les coins d’un rond; nous dirons cependant que par une disposition singulière et dont nous ne connaissons pas d'autre exemple, quatre avant-corps se détachent en saillie de la
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Amphithéâtre de Pola.
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masse de l’amphithéâtre et rompent, non sans bonheur, la perspective un peu monotone de ces portiquesinterminables. L’ornementation toujours d’une extrême simplicité, harmonieuse cependant, se permet là quelques variantes. Du côté de la mer, les arcades du rez-de-chaussée, au nombre de deux, répètent les proportions et les dispositions de toutes les autres, mais à l'étage supérieur elles sont à demi murées et, dans leur partie semi-cireulaire, alignent des meneaux de pierre. Les piliers là aussi disparaissent, indiqués, rappelés seulement par un petit chapiteau accroché à l’architrave et qui ne porte sur rien.
Les ouvertures carrées du dernier étage se rétrécissent beaucoup, groupées quatre par quatre, et la pierre s'y combine, s'y croise, composant une véritable grille.
Les deux avant-corps fondés sur le rocher et qui sont à l'opposé de la mer ont, comme tout l'édifice, un étage de moins et pas d’arcades ouvertes au ras du sol.
Ces avant-corps, dit-on, et cette opinion docilement nous rallie, renfermaient des escaliers qui donnaient facile accès jusqu'aux derniers gradins. re
Ces gradins sont partis avec les constructions qui les soutenaient. Étaient-ils entièrement de rocher ou de pierres rapportées? nous hésitons beaucoup à le dire. Cette disparition totale autorise les doutes. Nous savons que les édifices de Pola servirent longtemps de carrière. Venise, triomphante et prospère, voulait des églises, voulait des maisons, des quais, des palais, et Venise envoyait ses vaisseaux ramasser partout les marbres et les pierres. Pola fut mise impitoyablement à contribution; la proximité de sa suzeraine devait lui être fatale. Mais enfin, si considérable que nous supposions le butin conquis, les facades étant si bien conservées, cet anéantissement de l'intérieur étonne. Les blocs qui composent les gradins attirent tout d'abord, mais les massifs, qui leur servent de base, construits à petit appareil, sont une proie misérable et que les plus enragés pillards épargnent presque
toujours. À Pola, les constructions subsistant à l'intérieur, émergent à peine du sol et ne sont que débris confus. Aussi sommes-nous tenté de conclure que les gradins et les constructions qui les soutenaient, étaient de bois, au moins pour la plus grande partie.
L'amphithéâtre n’est donc qu’une enveloppe, mais tout inondé de lumière, et laissant l’azur rayonner librement dans ses arcades béantes, il s'étale, il grandit, nul que nous ayons salué, ne compose un ensemble d'une plus saisissante majesté. Quelques vergers se blottissent à l’entour. Lorsque le hasard d’un heureux voyage nous permit de pénétrer dans cette enceinte toute vide et silencieuse, le printemps faisait germer les premières herbes, épanouir les premières fleurs. Ce n’était rien encore qu'une parure bien discrète, quelques petites taches roses sur les chaudes rougeurs de la pierre, quelques perles blanches, quelques petits grains d’or tombés sur les ruines, non pas de la joie, mais seulement un sourire, l'espérance et la promesse du renouveau. | Autrefois la mer s'avançait jusqu'au pied de l’amphithéâtre; ce miroir était digne de refléter le colosse. Les remblais, un quai importun ont reculé le rivage. C'est fâcheux, et cependant le joli golfe de Pola complète bien le tableau. Entre les iles prochaines et les récifs de ses bords, il est si bien resserré, encaissé, qu'il semble un lac radieux et clément. Là-bas la mer fait rage, les sanglots du vent nous apportent un écho de ces plaintes lointaines. Le golfe reste calme; les mignonnes barques glissent au rythme cadencé des avirons. Près du bord s’amarrent les lourds bateaux de pêche; leur proue relevée se termine par une tête. Deux grands yeux troués, où passent les chaînes, sont peints à l'avant; cette décoration toute barbare donne à cette flottille un aspect tout archaïque. On ne s’étonnerait qu'à demi si l'on voyait Ulysse et ses compagnons la traîner sur le rivage. Enfin de blanches mouettes, peut-être les alcyons de la légende,
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passent et souvent s'abattent sur la mer qui les balance doucement, comme une mère balance un enfant dans son berceau.
Thysdrus comptait au nombre des plus grandes et des plus glorieuses cités de la province d'Afrique. El-Djem, qui la remplace, n’est qu’une misérable bourgade, éloignée de Tunis de plus de deux cents kilomètres. Ce voyage n'était pas sans danger avant l'occupation française, et le consul général de France à Tunis nous l'avait déconseillé avec une instance du reste parfaitement inutile. Un voyageur ne doit marchander ni ses fatigues ni même ses périls. Si Thysdrus ne vaut pas que l’on se fasse égorger, comme il advint à une pauvre femme indigène la veille de notre arrivée, Thysdrus mérite bien quelques inquiétudes, quelques petits frissons de crainte; et qui sait? voyageant aujourd'hui sous la vigilance d'une police mieux faite, peut-être Thysdrus et son amphithéâtre n'éveilleraient plus en nous qu'un enthousiasme attiédi.
Nous sommes en calèche et traîinés triomphalement à quatre chevaux. Ge n'est pas trop, car il n'est rien, en Tunisie, qui ressemble même de loin à une route; bêtes et gens doivent se la frayer eux-mêmes.
Nous avons passé la nuit à Sousa. Dès le matin nous quittons la ville et bientôt nous dépassons Zaouiet-Sousa, puis Meuzal, pauvre hameau, tristement assoupi. Jusqu'à El-Djem où nous arriverons avant le soir, si Allah et les brigands le permettent, nous ne devons plus rencontrer une masure. Une plaine, un ciel embrasé nous enfermeront entre leurs deux immensités. Et cependant cette implacable uniformité étonne plutôt qu'elle ne fatigue.
La mer, qui réjouissait hier encore l'horizon de sa splendeur et de son sourire, a disparu ; les montagnes ont fui; plus de frontière, et la faiblesse de nos yeux limite seule ces solitudes formidables. Pas un arbre, pas un buisson, pas une branche où quelque oiseau vienne se reposer,
rien qui jette un peu de joie dans cette morne tristesse. Les fleurs plus rares pâlissent, éteignent leurs couleurs. Si quelques plantes encore consentent à végéter, elles rampent contre terre ou s'élèvent à peine en touffes arides; les feuilles épaisses s'enveloppent d’un duvet bleuâtre. Souvent ces plantes portent plus d'épines qué de feuilles. Parfois cependant frémit et ondule, librement caressée du vent, la chevelure verte de l’alfa. La piste que nous suivons, serpente incertaine, peut être mensongère et perfide. |
Tout à coup nos chevaux s'arrêtent. Une bête morte est là devant eux, à demi pourrie et gisante. C’est un chameau. Un chien le ronge; un instant il interrompt son hideux repas, et quand nous repartons, sans un cri, sans un aboi, sinistre et menaçant, il nous suit de ses yeux jaunes.
Voici qu'au loin nous découvrens un troupeau de moutons; deux hommes tout à coup apparaissent et nous ne saurions dire d'où ils sont venus, dans quelle mystérieuse cachette ils se tenaient blottis. Il ne semble pas que ces vastes plaines soient propices à l'embuscade. Ils bondissent cependant, ils courent et saisissent un mouton. Le pauvre animal bêlant est déjà loin de ses frères. Mais le berger, qui lui aussi restait invisible, a tout vu, il se lève, il se met à la poursuite des voleurs. C’est une course folle, acharnée, haletante. Enfin, serrés de près, les maraudeurs abandonnent leur butin. Ils disparaissent comme ils étaient venus, ils se dissipent, ils s'évaporent, et nous pourrions nous croire le Jouet d'un rève, si nous ne voyions la bête délivrée rejoindre son troupeau et le pâturage accoutumé.
Il est donc vrai, le pays n’est pas très sûr; par bonheur nous trainons avec nous tout un attirail de guerre redoutable et toujours prudemment mis en évidence, les rôdeurs hésiteront peut-être à se dédommager sur nous de la perte d'un mouton. Toujours la plaine; les roues de notre calèche y creusent librement leurs ornières. Nous faisons
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toutefois un brusque détour. Le sol, affaissé tout à coup, creuse des trous perfides jusqu'à 5 ou 6 mètres de profondeur. Ces ravines se coupent, s'entre-croisent ; quelques pas de plus, et nous tombions à pic, bêtes et gens, dans un mystérieux labyrinthe. Quelques oliviers v végètent, heureux de trouver un peu d'ombre et de fraicheur. À peine si leurs branches extrêmes dépassent les falaises qui les entourent.
Une masse confuse surgit à l'horizon. C'est une montagne, disons-nous; c'est El-Djem ou plutôt c'est son amphithéâtre, nous dit le juif Abraham qui nous sert de drogman; c’est El-Djem, répète Sidi-Ali, le janissaire que le vice-consul de France à Sousa nous a obligeamment donné pour compagnon et sauvegarde. Comment reconnaitre cependant un monument dans cette croupe qui domine la campagne? Si c'est une montagne, elle ne se rattache à rien; elle est à elle-même, à elle seule son commencement et sa fin. Quel bizarre caprice de la nature! Mais si c'est là un édifice, quelles sont done ses proportions formidables ?
Les heures passent. Impatients du but qui nous est maintenant visible, nos chevaux précipitent leur course. Le sol que nous foulons, s'enfuit en toute hâte. Et cependant ce sont toujours les mêmes solitudes, la même immensité, toujours à l'horizon cette masse mystérieuse. Nous avons parcouru, dévoré quatre lieues pour le moins depuis qu'elle nous est apparue; elle reste immobile, morne, et l’espace qui nous en sépare, s'allonge, grandit en mème temps que nous courons. Notre poursuite semble vaine. Les déserts s’obstinent à nous dérober le mot de cette énigme. Serait-ce quelque jeu d'un mirage décevant?
Enfin la masse, si longtemps confuse, se débrouille lentement, la montagne supposée révèle un monument; ou plutôt on dirait que la montagne elle-même se découpe, se taille, prend forme à la voix de quelque génie. Les contours s’accusent, se précisent. Le rève devient réalité.
Voilà que les arcades, ouvertes maintenant, superposent leurs rangées solennelles. On nous a dit vrai : c’est un amphithéâtre.
La voiture fait halte près d’un puits. Quelques Arabes détellent nos chevaux et les mènent boire. Pauvres chevaux, ils en ont besoin. Ils sont tout blancs d'écume, ils reniflent haletants. Toute une longue journée ils n'ont aspiré que du feu et de la poussière. Cela ne peut suffire qu'aux coursiers du soleil. L'eau est douce et bonne, bienfait inattendu et d'autant plus apprécié. Combien de puits, dans toute cette région peu hospitalière, ne laissent sourdre qu'une eau saumâtre et infecte! Une longue, perche, posée sur la margelle, permet assez commodément la manœuvre du seau; quand elle est immobile et droite, on croirait voir de loin la vergue d’une pauvre barque naufragée et déjà ensevelie dans le sable.
On cultive quelques champs; les oliviers reparaissent; les figuiers de Barbarie s'entassent, s’entre-croisent dans les haies; c'est une mêlée d’épines, un combat furieux.
El-Djem, petit bourg peuplé de musulmans, n'a obtenu de nous que des regards distraits, peut-il mériter l'aumône d’un souvenir? C’est à l'antique cité qu'il remplace, à Thysdrus seul que nous devons penser.
Thysdrus, que certaines inscriptions désignent sous le nom de Thysdritana colonia, vit naître l'éphémère puissance de Gordien l’ancien. C’est là qu'il fut proclamé. Thysdrus eut l'honneur facile et bientôt assez commun de faire un empereur. En ce temps les Césars, les Augustes germaient un peu partout; quelque divinité malfaisante en avait jeté la graine à tous les vents. En lui-même l’avènement de Gordien est un fait peu mémorable. Il atteste cependant l'importance de Thysdrus au troisième siècle; mais l’amphithéâtre nous le dit mieux encore.
Construit sur le modèle du Colisée, il en égale presque l'étendue, du moins le souvenir de l’un s'égale presque dans notre pensée au souvenir de l’autre. Une estimation
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vraisemblable fait monter à plus de quatre-vingt mille le nombre total des spectateurs qui trouvaient place dans son enceinte.
Il y a trois rangs d’arcades comme au Colisée. Les colonnes à demi engagées qui les séparent, supportent architraves et entablements. Mais l’ordre adopté est partout le même ; les chapiteaux répètent sans fin l’acanthe corinthienne. Comme au Colisée, une attique surmontait les trois étages d’arcades et complétait le monument. Elle a disparu ; quelques pans de murs, debout à l'intérieur, s’y rattachäient selon toute vraisemblance.
Les clefs de voûte sont frustes, à peine équarries; deux seulement, aux premières arcades, détachent en relief une tête de femme et une tête de lion. La décoration de l’amphithéâtre n’a jamais été complètement terminée.
Jusqu'aux dernières années du dix-septième siècle, le monument avait échappé aux outrages des hommes; et le temps, sous un €lel aussi clément, n'aurait pas de sitôt ébranlé ses fortes murailles. Par malheur, en 1695 elles servirent d'asile à un parti d'Arabes révoltés; et pour forcer les rebelles, Mohamed-bey éventra la citadelle. Hélas! la brèche était faite; les Arabes n'ont cessé de l'élargir. Une à une ils arrachent les pierres; dans les blocs ils se taillent des moellons. L'occupation française a-t-elle arrêté cette folle dévastation? nous voulons le croire où l’espérer. Mais, lors de notre visite, on voyait, à la teinte plus blanche de quelques pierres où les barbares étaient venus la veille couper, rogner, ronger; et c'était grande pitié de surprendre ces blessures que pas un brin d'herbe n'avait encore la clémence de panser.
Ainsi le colosse s’émiette ou du moins s'émiettait, transformé en masures. El-Djem tout entier est sorti de cette carrière ; par bonheur ce n’est pas grand’chose qu'El-Djem tout entier.
Nous voici dans l'arène. Elle est ensevelie sous un prodigieux entassement de décombres. Les gradins, c'est la
coutume, ont disparu; les voûtes vomissent des torrents \
de débris; tout cela tombe én cascades, en cataractes, de galeries en galeries, de murailles en murailles, et va se perdre dans le gouffre béant.
La brèche s'ouvre à notre droite, nous montrant la joie des campagnes lointaines, mais aussi, tranchés net, les voûteset les massifs de maçonnerie où s'appuyaient les gradins.
Ge qui est détaché roule en éboulis et se précipite sous le pied. Mais ce qui est resté en place, arcades, pilastres, murs puissants à l’égal des remparts les plus puissants, corridors interrompus, escaliers inattendus et qui veulent des enjambées prodigieuses, monte, grandit, s'élève. Une seconde arène se découpe dans le ciel, plus vaste encore que la première, et toute resplendissante de soleil et d'azur.
Dans cet intérieur l'herbe pousse vigoureuse et touffue. Les orties géantes obstruent, cachent à demi les voûtes. L'amphithéâtre devient une vaine pâture. Les chameaux, lents et placides, y remplacent les panthères et les lions.
Nous voulons atteindre la cime des ruines; l'escalade est malaisée. Les escaliers rompus pendent dans le vide, et la crête des murs, tout environnée de précipices, fait songer au sentier étroit et vertigineux qui seul, au dire de Mahomet, conduit au Paradis. Par bonheur un Arabe nous accompagne; sa robuste épaule, docilement prêtée, remplace les degrés absents.
De quelque chose qu'il s'agisse, il faut toujours peiner pour atteindre le faite. Bien heureux lorsque le vainqueur, pour seul prix de tant d'efforts, ne trouve pas l’affolement et le vertige!
Le monument se découvre tout entier. C’est un abime:; sa profondeur, les débris qui s'y entassent, les trous noirs, prisons innommées, cachots pleins de mystères, le bouleversement effroyable des ruines, tout enfin accuse, non la patiente destruction des siècles, mais la rage d’un cataclysme mal apaisé. On se prend à rêver d’un volcan, d'éruptions furieuses, de laves débordantes ; l'arène semble