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un cratère éteint de la veille et qui demain peut-être doit se réveiller.
Tout cela n'est plus à notre taille ; nous sentons quelque malaise à mesurer ces masses surhumaines, lourdement elles nous écrasent.
Notre visite est importune. Tout à l'heure nous marchions environnés de silence. Voilà que des cris éclatent, éffarés et bientôt répétés à l'infini. Tout ce que le vieil amphithéâtre recèle encore de bêtes de proie, s’éveille, s’agite, plane, tourbillonne sur nos têtes. Ce sont des malédictions, des clameurs de mort qui nous tombent du ciel, et rien n’est plus épouvantable que:l’épouvante de ces oiseaux de la nuit forcés de contempler le jour.
Un instant nous détournons nos yeux du monument, cherchant le sourire d'une campagne plus clémente. El- Djem est à nos pieds. Il impose son nom, ses hontes, ses misères à Thysdrus qui n'est plus. Pas de toit, pas une cheminée qui, de son Joyeux panache de fumée, annonce le foyer et l'hospitalité promise; des terrasses terminent les masures du village. Quelles pitoyables bâtisses et qui croulent à peine sorties de terre! La caducité précède la vieillesse. L'herbe pousse drue sur les terrasses, sur les murailles. Plus loin ce ne sont même plus des masures, mais des taudis, des tanières informes où grouillent, à demi plongés dans l'ombre, des paquets de guenilles qui sont peut-être des humains. Une mosquée timidement élève son minaret, elle se dissimule toute petite, comme pour se faire oublier; le muezzin, quand vient l'heure de la prière, ne saurait Jeter bien loin le nom sacré d'Allah, les échos lui renverraient peut-être les noms des grands dieux paiens.
Au détour d'une rue poudreuse débouche un nombreux cortège. Un chant lent et monotone nous arrive adoueï par la distance et l’espace, ce n’est pas un chant joyeux. Une femme cependant, toute jeune encore, traine derrière elle cette assemblée de parents et d'amis. Mais on ne la conduit
pas à son fiancé; elle est morte. Hier à coups de couteau”
elle a été assassinée, elle et l'enfant qu’elle nourrissait. On
nous a montré le grossier couteau à manche de bois qui a fait cette terrible besogne. Le corps, sans cercueil et les
pieds nus, est emmailloté dans un linceul. On le porte sur
une étroite civière; il s'en va balançant la tête, quelquefois tressautant comme s'il voulait retourner en arrière et «
ne pas aller là d’où l’on ne revient plus. Tout disparaît; le «
chant des porteurs et des suivants nous parvient longtemps
encore, il baisse, il s'éteint, comme bientôt s'éteindra dans «
l'oubli le souvenir de la mère et de l'enfant. Le pauvre nourrisson perdit tout ce qu'il avait de sang n'ayant pas encore,bu tout le lait qu'il pouvait espérer. Faut-il le plaindre? Il n'avait connu de la vie que les caresses et les baisers.
Voici un autre cortège, moins nombreux, mais aussi moins triste. Le cheik d'El-Djem a reçu la lettre qui nous recommande à son obligeante hospitalité; il vient nous souhaiter la bienvenue. | |
Coiffé d’un turban, enveloppé d’un burnous d’une blan-
cheur éclatante, il marche gravement. Sa barbe, que l'âge
décolore, descend très bas sur sa poitrine. Il prend, d'instinct et sans apprêt, les airs majestueux d’un patriarche. Quelques Arabes l’accompagnent, mais lui laissent partout l'honneur du premier pas.
Il ne serait point seyant de condammer Abraham ou
mad is
Jacob à l'escalade d'un amphithéâtre païen. Nous lui épar- ü
gnons cette peine, d'abord par juste déférence, puis pour ne pas compromettre la rectitude et l'harmonie de ce dé-
filé grandiose. Bientôt nous sommes auprès du cheik, et“
par l'intermédiaire d’un interprète, nous échangeons les
compliments les plus flatteurs. Le souper, le gîte nous est promis, hélas! nous ne disons pas le repos. Tapis et nattes:
nous réservent de cruelles surprises. Il n’est pas que Lucifer qui puisse dire : « Je m'appelle légion! »
Nos hommes se sont chargés de morceaux de pierre, "
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dérobés à l’amphithéâtre, Ce sont là, ils nous l'assurent, À
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de merveilleux talismans. Quiconque s’en est muni est défendu contre la piqûre des scorpions. Et de fait, le privilège est singulier, ces hôtes, désagréables plus encore que dangereux, sont inconnus à El-Djem, tandis qu'ils fourmillent à Sousa et dans presque tous les villages de la Tunisie.
Nous laissons derrière nous l’amphithéâtre, et par conscience plutôt que par plaisir, nous poursuivons la visite de quelques ruines incertaines et confuses. Maïs nos yeux le plus souvent, notre pensée toujours, redemandent la merveille à regret délaissée.
Le nom de marabout s'applique indifféremment, dans le langage vulgaire, à tout personnage qui fait profession de sainteté, puis au tombeau qui lui prête un dernier asile. Nous trouvons deux de ces tombeaux, cubes de maconnerie toute blanche et que surmonte une coupole aplatie. Les brebis aiment à se grouper sous la protection du pasteur, ainsi les fidèles sont venusse grouper à l'ombre de ces monuments vénérés.
Tout à coup se répand une chaleur suffocante. L'air s'embrase, on respire du feu. Est-ce un orage qui menace? On le croit un moment et déjà les Arabes éclatent en cris joyeux; car la pluie c'est le blé gonflant ses épis, la moisson abondante, la richesse. Un sublime combat se livre aux immensités du ciel. Déjà l'heure avance, le soleil déceline; à l'orient tout est noir, de profondesténèbres montent et envahissent l'horizon. Chaque instant élargit cette tache sinistre; et sur cette noirceur les blancs marabouts brutalement s’enlèvent. Le vent souffle furieux et gémissant ; il soulève, il emporte la poussière en tourbillons énormes. Voudrait-il jeter au désert ce qui reste de Thysdrus ?
A l'occident trône l'amphithéâtre. Lui du moins ne veut pas avouer sa défaite. IL brave la tempête. C'est l'écueil impassible où toute rage doit sebriser. Vu de ce côté, ilest complet : plus de brèche, plus de blessure béante. Ces arcades étagées dans leur magnificence solennelle ne sontelles pas les premiers degrés d'un escalier qu'un Titan
aurait dressé, jaloux d'escalader l'Olympe et de châtier les dieux? Le soleil même fête le monument. Prêt à disparaître, c'est à lui qu'il envoie ses dernières caresses et ses dernières splendeurs.
La nuit s'est épandue de toutes parts; l'amphithéâtre rayonne encore, à l’égal du grand nom de Rome dans les ombres du passé.
L'orage s’est envolé loin d'El-Djem, sans même lui faire l'aumône de quelques larmes. Adieu l'espérance des lourdes gerbes déjà entrevues! Adieu les beaux rêves d'abondance et de prospérité qu'il apportait avec lui! Chacun rentre chez soi; les portes se ferment. Nous regagnons la maison qui nous est attribuée. Dans un coin de la cour un homme est accroupi, que deux gardiens surveillent leur long fusil en main. C'est l'assassin d'hier; on vient de l'arrêter. Les chiens commencent leurs rondes silencieuses; tout à l'heure ce seront de bruyantes querelles, car eux aussi les chacals se sont mis en campagne, nous les entendons japer. Quelquefois, plus loin encore, et perdu dans le mystère des vagues résonances de la nuit, nous devinons un miaulement tristement prolongé. C'est l'hyène qui passe, la chercheuse de cadavres. Puisse la tombe rester close et la bête ne pas achever l'œuvre de l'assassin !
QUI BVS PVG NANTIBVS SIMMA curvs FERRU CPTERNUS ; ’
Gladiateurs combattants.
L'an 80 de Jésus-Christ.
Faustus habite au Vélabre, et sa maison domine le Tibre. C'est la sixième heure, Faustus va sortir. Il est accompagné de Nicias, le plus cher de ses amis. Longtemps Nicias a vécu loin de Rome, dans Athènes, la patrie de sa mère; son éducation toute grecque a fait de lui un raffiné de bonne grâce et de bon goût. Faustus et Nicias ont quitté la table, de joyeuse humeur, heureux de se revoir, heureux de vivre.
Titus, fils de Vespasien, inaugure le Colisée. On annonce que les fêtes dureront cent jours, que plus de dix mille captifs, toute une armée, plus de cinq mille bêtes fauves,
y combattront, y périront; Faustus ne saurait manquer d'y
paraître. Si le luxe de ses vètements, ses élégances toujours docilement soumises à la mode dernière, les recherches savantes de sa table, sa générosité et ses origines illustres le font compter entre les delicatuli les mieux accrédités de Rome, il est bien romain de cœur, d'instinct et d'habitude. Les combats de gladiateurs ne sont pas pour lui déplaire. Cependant un attrait plus doux appelle Faustus à l’amphithéâtre. Faustus aime Lælia, la nièce de la grande Vestale; il rêve la joie de cet hyménée. Si Lælia assiste, comme il le croit, aux fêtes de l’amphithéâtre, peut-être d'un mot, d'un signe, d'un regard surpris, lui donnerat-elle mieux qu’une espérance; car la famille a été pressentie, la réponse ne saurait tarder.
Nicias suit Faustus, mais sans hâte et sans enthousiasme. Il se résigne à ses devoirs d'ami et de confident; un dévot de Sophocle et d'Euripide, comme il s'honore de l'être, répugne aux jeux sanglants. Sénèque a dit : « Quelle honte ! Tuer par jeu l’homme qui est chose sacrée, et cela pour l’amusement de ses semblables! » Nicias pense comme Sénèque.
La litière est là qui les attend. Faustus n’a pas fait venir quelque litière de louage prise au castra lecticariorum. Cette litière est sienne et les lecticaru, les quatre esclaves cappadociens qui se tiennent debout, tout prêts à l'enlever, lui appartiennent. Le pedisequus, que tout riche Romain emmène avec lui, guette les ordres de Faustus. Sur un signe, il écarte les rideaux de pourpre qui ombragent plutôt qu'ils n’enferment la litière. Les matelas, moelleux et de fin duvet de cygne, sont supportés par des sangles. Côte à côte les deux amis y prennent place. « Les Cappadociens, rompus à ce labeur qui leur est habituel, enlèvent la litière et la placent sur leurs épaules. Puis ils se mettent en marche d’un pas régulièrement rythmé. Bronzés, le cou inondé de sueur sous l'effort et le soleil ardent, les bras nus, les jambes nues, ne portant qu'une tunique légère, ils semblent quatre statues de bronze qui