Les splendeurs de la foi
Chanoine de Saint-Denis, chanoine d'honneur du Chapitre de la cathédrale de Vannes ; docteur en théologie de Saint-Thomas-d'Aquin, professeur émérile de théologie, d'hébreu, d'Ecriture sainte, d'histoire ecclésiastique, de mathématiques, de physique et de chimie ; auteur des Leçons de calcul di/férentiel et intéyral, de Calcul des variations, de la Mécanique analytique, du Répertoire d'optique moderne, de la Télégraphie électrique, des Actualités scientifiques, de la Clef de la science, cinquième édition française ; des principes fondamentaux daprès lesquels doivent se résoudre, au temps présent, les deux grandes questions : 1° des rapports de l'Église et de l'Étal; %" et de la Liberté et de l'organisation de Venseignem.ent ; ancien rédacteur de Y Univers, de V Union monarchique, de V Epoque, de la Presse, du Pays ; rédacteur des vingt-un premiers volumes du Cosmos, des trois premiers volumes des Annuaires du Cosmos, des trenteneuf volumes des Mondes; traducteur de la Corrélation des forces physiques, de Grove ; de la Chaleur conyidérée comme une /orme de mouvement, de Tynda.l;
des Leçons sur le son, deTyndall; de h Lumière, de Tyndalî; membre de l'Association britannique pour l'avancement des sciences , de l'Académie impériale Stanislas de Nancy, de la Société batave de Rotterdam, de la Société des sciences de Harlem, de l'Institut géologique de Vienne, des Sociétés industrielles de Mulhouse et de Lyon, de la Société des sciences, lettres et agriculture de Versailles, des académies pontificales des Nuovi-Lyncei, de l'Immaculée- Conception, de l'Académie philosophico -médicale de Sainl-Thomasd'Aquin de Florence, et de plusieurs autres Sociétés savaiites; un des fondateurs de l'Œuvre de Saint- François-Xavier; chevalier de la Légion d'honneur; officier de l'ordre des Saints-Maurice-et-Lazare d'Italie; commandeur de l'ordre de Charles lit d'Espagne.
On trouvera peut-être étrange qu'après avoir écrit tant de livres avec cette simple indication : par IV. l'abbé Moigno, je fasse étalage, au frontispice de ces volumes, d'une longue série de qualités et de titres. Aurais-jedonc cédé à un sentiment de vanité puérile et ridicule? Ma conscience me rend témoignage qu'il n'en est rien.
Mais, dans l'ouvrage que je publie aujourd'hui, et qui est le résultat des études et des préoccupations de ma vie entière, je viens combattre les combats du Soigneur, c'est-à-dire que je viens venger et défondre la vérité et la divinité de ma foi ; voilà pourquoi j'ai dû revêtir toutes mes armes.
Nous vivons dans un siècle qui n'admet pas la sincérité éclairée des âmes croyantes, qui affiche celte prétention insultante que la grande sauvegarde de la foi est l'ignorance, qui prend dans le sens grossier de la lettre qui tue celte admirable sentence du Sauveur : Heureux les pauvres d'esprit; qui veut en un mol que la science ait tué la foi^ et que, là où la foi subsiste encore, il ne j)uisse plus y avoir de science. Dans ces conditions, évidemment, j'aurais nui à ma causa, et manqué par conséquent à mon devoir, si, dès l'abord, ie n'avais oas établi
l'auteur. 3
mes droits à me poser en savant, ce que je ne pouvais taire qu'en ajoutant à mon nom les distinctions lionorifiques qui sont venues me cliercher dans mon exiguïté.
J'ose le déclarer, sans hésitation aucune : s'il est un écrivain qui remplisse les conditions exigées par la mission qu'il veut remplir, constater et prouver l'accord parfait de la foi et de la science, je suis cet écrivain. Je ne puis pas être accusé d'ignorance, et quand j'affirmerai que dans l'immense trésor des vérités dont la science est à bon droit glorieuse, il n'en est pas une seule dont un homme de bonne foi puisse se faire une arme contre la religion, force sera de discuter mes preuves, sans qu'on puisse m'opposer aucune fin de non-recevoir. Imitant une forme de langage saintement audacieuse de saint Paul, je pourrais dire sans orgueil aux plus chauds partisans de la science, à ses représentants les plus autorisés : «Vous êtes savant, je le suis comme vous; vous avez sondé toutes les profondeurs de la théorie et vérifié toutes les expériences, j'ai autant théorisé et expérimenté que vous. Vous avez aimé le progrès, j'ai eu pour le progrés une soif insatiable, et on m'a toujours vu au premier rang de ses promott^urs. Livres, journaux, brochures, leçons, conférences, conversations, j'ai tout mis en œuvre pour le rendre accessible à ceux qui le cherchaient, pour le faire accepter de ceux qui le repoussaient. Et les hommes qui le repoussaient furent quelquefois ceux qui semblaient être ses plus ardents promoteurs!
J'ajouterai même, parce que tout le monde l'a remarqué, et que beaucoup s'en sont étonnés, scandalisés peut-être, que j'ai toujours été en tête, et bien en avant, dés théories nouvelles. Le premier j'ai proclamé les vérités acquises par une science arrivée enfin à l'état adulte; j'ai attaché mon nom comme un grelot sonore aux doctrines en apparence les plus émancipées, quoique, en réalité, les moins ennemies de la foi : la simplicité et l'identité des derniers atomes de la matière ; la réduction de tous les phénomènes de la nature à la matière et au mouvement; l'unité et la corrélation de
loiites les forces physiques et chimiques, leur horaogenèse mutuelle par équivalents dynamiques, etc., etc. Je n'ai pas dû reculer, je n'ai reculé devant aucune des grandes synthèses de la science moderne, parce qu'elles sont l'expression de la vérité, et qu'elles ont, ce que le commun des savants ignore, leur raison d'être, leur explication dernière, dans la métaphysique, la première et la plus élevée des sciences, puisqu'elle est en nous le reflet de la lumière de Dieu qui éclaire, lorsqu'elle vient au monde, toute âme faite à son image et à sa ressemblance.
(Ju'il me soit permis de rappeler ici l'hommage spontané que le baron Charles Dupin, le grand géomètre, doyen de la section de Mécanique de l'Institut de France, voulut bien me rendre en ces termes dans la séance du Sénat du 25 février 1870, à l'occasion de la discussion sur la liberté de l'enseignement supérieur, liberté enfin accordée en 1875 et mutilée en 187G..]e cite tout le passage parce qu'il offre aujourd'hui un intérêt d'actualité.
« ...Il s'est produit quelque chose de bien singulier. Royer-Collard, que je citais, était persuadé de la grandeur, de l'excellence de l'Université, et que rien ne pourrait jamais l'égaler. Il avak, sur ce point, toutes les idées de M. de Saint-Arnaud. Les Jésuites,, disait-il, n'auront jamais que de médiocres professeurs, et je les défie d'établir un enseignement de premier ordre. Il me disait cela peu de temps après 1830. Cependant les révérends Pères sont allés tout doucement, de progrès en progrès, et, chose qui révolte leurs antagonistes, ils ont tâché de former des professeurs. Ils ont, dans leur institut, une habitude merveilleuse, et que les gouvernements feraient bien d'imiter, afin de tirer le meilleur parti des hommes. Quand on est accepté pour faire partie de leur ordre, on examine quelles sont les aptitudes des novicesetonleurdit: Vous, vous avez la parole abondante et colorée, vous avez des dispositions pour les éclatantes manifestations, vous serez missionnaire et prédicateur; vous, vous êles excellent pour les détails de l'administration, vous serez notre économe. El enfin à quelqu'un
comme M. i'abbé Moigno, l'un des géomètres les j)\ii?i distingués de l'Europe, on a dit : Vous, vous avez le génie mathématique, vous serez professeur de sciences exactes. » {Journal oljiciel) du 20 février, colonnes 3 et 4.
De son côté M. Dumas, l'illustre secrétaire de l'Académie des sciences, dans la séance du lundi 10 septembre 187â, daigna prononcer ces paroles dont le Journal officiel se fit encore l'écho :
« J'ai l'honneur de déposer, poursuit M. Dumas, au nom de M. l'abbé Moigno, toute une série de petits livres qui forment un véritable cours de science illustrée, sous le litre de : Actualités scientifiques. Les découvertes modernes y sont développées assez complètement pour que l'on ne trouve pas de renseignements équivalents dans les livres récemment parus. Ce sont des conférences détachées sur chaque question en vogue, surtout sur des sujets traités en Angleterre, en Allemagne, etc. Exemples : Combinaison des atomes. — '' Analyse spectrale des corps célestes. — Force et matière.
— Les éclairages modernes. — Physique moléculaire.
— Théorie du vélocipède. — Constitution de la matière.
— Esquisse historique de la théorie mécanique de la chaleur. — iMétamorphoses chimiques du carbone. — Phénomènes et théories électriques. — Toutes leçons à succès de MM. Tyndall, Hofmann, Huggins, Tait, Rankine, Odiing, etc.
« M. Moigno, depuis cinquante ans, marche à la tcte du mouvement scientifique. 11 a introduit en France toutes les nouveautés de la science étrangère. Nous lui devons de connaître à peu près tout ce qui se fait de curieux et de remarquable chez nos voisins ; réciproquement, c'est encore bien souvent à lui que les savants étrangers doivent de connaître nos travaux.
a Par ses journaux et ses livres, 31. l'abbé Moigno a rendu d'incessants services à la science; il a su constituer une sorte de libre-échange intellectuel entre les savants français, anglais, allemands, italiens, américains*
Il a servi de trait crunion, plus que tout autre, entre les. écoles, les facultés, les universucs et les grands centres scientifiques. Puisque l'occasion s'en trouve, il est bon de le rappeler à la génération présente, qui ne rapporte pas quelquefois à son véritable auteur, avec une suffisante impartialité, le mérite d'avoir introduit parmi nous le goût des fortes études et des lectures scientifiques. »
L'Angleterre m'a aussi donné un précieux témoignage de notoriété scientifique. Les Montlilij Notices, journal officiel de la Société Royale astronomique, m'apprirent uîi jour que mon humble nom bas breton avait été donné à un cratère de la Lune, nouvellement remarqué et plus nettement défini, désigné sur les cartes ou catalogues, par le n° 408. C'est un très-grand honneur, car quarante noms français, à peine, sont inscrits à la surface du satellite de la Terre, et plusieurs noms plus illustres n'y sont apparus qu'après le mien.
L'Amérique ne m'a pas non plus oublié : un jour '"en parcourant le vocabulaire des noms biographiques modernes du magnifique Dictionnaire anglo-américain illustré, de Webster, édition de juin 1864, dont on m'avait fait hommage, je fus tout surpris d'y trouver mon nom avec les deux manières, anglaise et américaine, de le prononcer.
A Vienne, Auti'iche, un éditeur, M. Lenoir, qui, sous le patronage de l'Académie impériale des sciences, publia le cal ilogue, avec grands portraits lithographies, des mathématiciens distingués, m'y donna une place d'honneur.
A Kerlin, M. Poggendorff, dans son grand Dictionnaire biographique pour servir à l'histoire des sciences exactes, a bien voulu me traiter en ami.
Je ne puis donc pas être suspect à la science; je lui ai toujours accordé, je lui accorderai toujours ce qui lui est dû, la soumission à ses théories, l'acceptation franche de ses faits, sans aucune arrière-pensée, sans leur imposer d'autres conditions que leur bienvenue à l'état de vérités acquises. Une m'estjamais arrivé, et il nem'arrivera jamais, de faire faire quarantaine à une théorie ou
à lin fait tlémonlrés de la science, sous le prétexte fiéraisonnable, impossible, que celte théorie et ce fait déuiontrés pourraient êlie contraires à ma foi.
Je dois inspirer d'autant moins de défiance à la science, que je ne suis pas un spécialiste, mathématicien, physicien, chimiste ou naturaliste exclusif, confiné dans un ordre particulier d'idées, tournant dans un cercle étroit de doctrines et de phénomènes, absorbé dans la poursuite incessante d'une même classe de problèmes. Par vocation, par une disposition naturelle de mon esprit, et aussi par devoir, j'rd été amené à étudier tour à tour, diine manière approfondie, les diverses branches des sciences hnmaines. J'avais à peine reçu de mes m:iîties illustres, CauL'hy, Ampère, Uinet, l'enseignementcomi let des sciences -mathématiques et physiques, que déjà, au Muséum d'histoire naturelle, je m'initiais dans les collections des galeries et des jardins, sous la direction des Cuvier, des Haiiy, des Desfontaines, des Thouin, aux faits de la zoologie, de la botanique, de la minéiah^gie et delà géologie. Plus tard, fondateur et directeur d'une école normale du clergé, qui a eu quelque relenlissement, j'ai à mon tour enseigné les mathématiques, la physique, la chimie, l'astronomie, elo.
Un dernier litre, enfin, à la confiance que je suis en droit d'attendre des savants. Mon genre d'esprit, tout en me faisant aimer les profondeurs de la science, m'entraînait irrésistiblement vers la vulgarisation ou l'expO' sition élémentaiî'e, dans -le langage de tous, des conquêtes de la science et de l'industrie. Mon premier article de journal date de 1829, et, depuis 1829, je n'ai pas quitté un jour la [dume, heureux au-delà île ce qu'on pourrait dire, d'analyser et de faire connciîlie les 4éoou^M3ites des autres, jaloux de promouvoir leur gloiie, ardent à défendre leurs droits, toujours insouciant de ma gloire propre. Je m'étais préparé à cette mission de dévouement par une longue et sérieuse étude d(>s langues européennes, et je puis dire que, de JS-iO à 187n, i'ai lu et résumé, la plume à la main, presque tout ce '.lû
8 FTiÉFACE.
a été publié de journaux et de livres de science progressive, en Allemagne, en Angleterre, en Espagne, en Italie, en Russie, etc.
Il faut même que je l'avoue, j ai poussé jusqu'à l'excès l'amour de la vulgarisation des sciences. En août 1872, j'osai inaugurer à Paris, avec mes seules ressources, sous le nom de Salle du Progrès, un établissement considérable, dans le but : de promouvoir par des leçons et des conférences publiques, le progrès réel et bienfaisant; de donner le plus grand et le plus prompt essor aux inventions et aux découvertes de la science et de l'industrie; de combattre énergiquement les deux ennemies inexorables du progrès, des découvertes et de l'invenlion, l'ignorance, qui les tue dans leur germe, ou les tient plongées dans le néant, la routine qui leur oppose le cercle infranchissable de l'inertie.
L'époque et le lieu de cette trop grande entreprise avaient été mal choisis I L'agitation politique était beaucoup trop grande, et ma salle de la cité du Rétiro, rue du Faubourg-Saint-Honoré, n°30, était trop en dehors de la circulation publique!
Après trois mois d'exercices presque au-dessus de mes forces, je dus me résigner à rentrer dans mon humble solitude de Saint-Germain-des-Prés, Le bon Dieu seul sait ce que cette trop énergique campagne m'a coûté de fatigues, d'inquiétudes, d'angoisses, de dépenses énormes. Je ne regrette rien, et je recommencerais au besoin, alors même que tout ce que j'ai souffert se dresserait dés le début devant moi. Je suis heureux et fier, moi, humble prêtre, savant pauvre, encouragé et béni par Pie IX, qui a daigné dire qu'il m'aimait, d'avoir élevé le premier et tenu ferme le drapeau du Progrès, c'est-à-dire le drapeau nécessairement divin du vrai, du BON, du BEAU, sous toutes ses formes.
Cet épisode le prouve surabondamment. La science ne peut pas refuser de voir en moi un de ses apôtres les plus ardents; et les savants, qui m'ont depuis longtemps ouvert leurs rangs, ne se refuseront pas à reconnaître
LAUTEIIR.
en moi un frère, un ami, un écho fidèle de leurs recherches et de leurs enseignements.
Je serai moins suspect encore à la religion, parce que j'ai fait mes éludes ecclésiastiques à l'école par excellence du savoir et de la piété; et qu'après avoir étudié pendant six années la philosoph-'e et la théologie, sous des maîtres savants et saints, j'ai enseigné à mon tour pondant trois années ces sciences, les premières de toutes.
J'ai joui aussi d'une faveur insigne, dont, en ce moment, je remercie Dieu, prosterné à genoux, et le cœur plein d'une reconnaissance sans bornes. J'ai soixantetreize ans, j'ai tout lu, tout entendu, et jamais je n'ai été atteint d'un doute ou d'une simple tentation contre la foi. J'ai toujours cru et je crois plus que jamais à toutes les vérités enseignées par l'Eglise caliiolique, apostolique, romaine, d'une foi calme, sereine, vive, forte, sans que, je le répète, aucun nuage se soit interposé entre un dogme et mon esprit. Je dois ce bonheur incomparable, d'abord aune grâce toute particulière du Ciel, puis à l'iniluence et au souvenir de mon vertueux père, Vincent-Paul-Âlexandre-RenéMoigno, esprit droit, cœur noble s'il en fut jamais. Je le dois entin à la limpidité naturelle de mon intelligence, ennemie jurée de l'argutie et du sophisme ; à l'habitude du travail et de la prière qui ont rempli toute ma vie; à la fidélité à ma chère soutane, vieille et sainte compagne que je n'ai pas quittée depuis plus de cinquante ans; à la fréquentation enfin des sacrements de pénitence et d'eucharistie. J'ai beaucoup voyagé, et à deux ou trois exceptions près, j'ai dit chaque jour la sainte messe avec toute la ferveur dont j'étais capable.
J'ai sondé autant que j'ai pu les mystères de k religion et de la science, et ma foi n'a jamais été ébranlée : ma voix sera donc celle d'un témoin éclairé, convaincu et fidèle.
On ne pourra pas dire non plus que la samte Eglise, à laquelle je suis attaché du fond de mes entrailles, ait
eu pour moi des préférences et des tendresses exceptionnelles. Il est constiint, an contraire, el je m'en félicite, et je m'en réjonis aujourd'hui, dans rintérêt de la grande cause que je viens plaider et gagner, qu'elle a été longtemps pour moi plutôt froide et réservée.
Entré à dix-buit ans dans la Compagnie de Jésus, en septembre 1822, j'y suis resté jusqu'au 15 octobre 1843, sincèrement a'.taché à ma vocation, estimé de mes supérieurs, aimé de mes confrères. J'étais profès des quatre vœux, ce qui signifiera, pour les crédules, que j'étais initié à tous les secrets de l'ordre. J'avais vu rattacher à mon nom une grande partie des propriétés de la province de France ; ot je jouissais, dans la Compagnie et au dehors, de la réputation d'un religieux régulier et savant. J'étais beureux alors, heureux autant qu'on peut l'être ici-bas, heureux au sein d'une vie de travail, de fatigue, de privations et d'austérités.
Une tempête soudaine me sépara de cette illustre Société. Je pourrais révéler ici le secret de ma séparatioîî, il serait de nature à me venger de bien des accusations méchantes, mais j'aime mille fois mieux m'humilier sous la main de Dieu. Je ne me fais pas illusion, la perte de ma vocation était un malheur et un châtiment, mérités p;'r de trop nombreuses infidélités à mes règles. Cchd gui ed infidèle dans les petites choses, !<era infidèle aussi dans les grandes. (S. Luc, ch. xvi, v. 10.)
Mais il a plu au bon Dieu de tirer le bien du mal. Il a voulu que la justice et la miséricorde se rencontrassent en moi, je l'en remercie de tout mon cœur. La devise qu'il m'avait inspirée dans ma troisième année de noviciat, il faut que lui {.Jésus-Christ) croisse, MOI il faut f/ve je diminue, me défendit de l'abattement et du désespoir. Par l'amour et l'habitude du travail et de la prière, qu'il sauvegarda en moi, il me fit entendre qu'il me réservait une mission glorieuse, la réconciliation de la foi et de la science, mission que j'aurais pu dilficilemenl remplir, avec la même continuité el la même indépendance, dans la Compagnie de Jésus. Le
sentiment presque unnnime de mes anciens confrères est, en elïct, que Dieu m'avait fait cette destinée, et ce sentiment m'a grandement consolé. Ils savent d'ailleurs que je n'ai pas cessé d'aimer tendrement celle qui fut notre commune mère, et que je suis resté ce que j'étais quand je vivais au milieu d'eux, dans les belles années de ma vie religieuse.
Yoiîà donc que tout à coup je me trouvai lancé dans un monde auquel j'étais complètement étranger. Dire ce que j'ai souffert pendant les douze années qui suivirent ma sortie, serait impossible. Calomnies odieuses, proscriptions injustes , misère profonde , poursuites cruelles, pour des dettes qui n'étaient pas miennes ou qui avaient pour cause un excès d'imprudente charité, elc, rien ne m'a été épargné. Cependant, je puis aflirmer que j'ai trouvé un grand bonheur dans la Iribulation ; que j'ai compris et goûté cette parole de saint Paul, si amére à la nature : Vous serez heureux quand les hommes vous calomnieront, quand ils diront mensongèrement de vous tout le mal imaginable !
Pendant ces cruelles années d'épreuves, j'étais devenu un étranger, un inconnu pour la plupart des membres de l'épiscopat et du haut clergé, pour ceux même qui m'avaient autrefois, le plus entouré de prévenances et d'affection. Obéissant îi ma conscience, entraîné par mon amour de la sainte Eglise, je publiai, en 184-6, sous ce titre plein d'actualité : Les vrais principes d'après lesquels doivent se résoudre, au temps présent, les deux grandes questions : 1° des rapports de V Eglise et de l Etat ; 2° De la liberté et de l'organisation, de l'enseignement, une brochure qui eut un succès d'estime, on lui lit de nombreux emprunts, mais sans prononcer le nom de l'auteur, considéré peut-èlre comme transfuge.
En i8i8, M^' Sibour, tout récemment nommé arche- Têque de Paris, daigna me nommer second aumônier du lycée Louis-le-Grand. J'y restai queUiues années; mais en présence de la désorganisation momentanée de cet
établissement, autrefois et aujourd'hui encore si florissant, las aussi de la vie séculière, et désireux de retrouver le calme de la vie religieuse, je donnai ma démission.
3Ion projet d'entrer dans une congrégation, alors naissante, ne devait pas se réaliser. La bonne Providence me montra mieux ce qu'elle attendait de moi en me fournissant l'occasion et les moyens de fonder mon journal hebdomadaire Cosmos , devenu plus lard Les Mondes. Je m'y consacrai pauvre et humilié, sans place dans l'Université, sans emploi dans l'Eglise. Après trois années de vie cachée dans une communauté, je fus heureux d'exercer à Saint-Sulpice, avec un traitement modique, de quatre cents francs par an, les fonctions de diacre d'office; et l'auleur du Maudit a pu dire, cette fois sans calomnie : « Un savant du premier ordre, l'ami de François 4rago et d'Alexandre de Humboldt, dont le nom est européen, qui a quitté les Jésuites il y a déjà plusieurs années, est aujourd'hui diacre d'office dans une des paroisses de Paris. » En 1857, sur l'invitation de M. Comte, curé de Saint-Germain des Prés, j'acceptai d'être, dans des conditions un peu meilleures, sous diacre d'office et prêtre des derniers sacrements. C'est la plus humble des positions ecclésiastiques, mais elle est honorable; d'abord, parce que tout est glorieux dans la maison de Dieu ; en second lieu, parce que j'avais le pouvoir de confesser et de prêcher, et que le salut des âmes de la paroisse m'était en grande partie confié pendant la nuit.
Bien des fois, cependant, j'ai entendu dire à des savants célèbres, qui semblaient avoir pour moi plus que de la bienveillance, une sincère amiitié, qui savaient à la fois ma position et le rang inférieur qu'un sous-diacre occupe dans le clergé : « Si vous n'étiez pas un mauvais prêtre, l'Eglise de Paris, au risque de passer pour une iiiaràlrc, vous dirait : « 3Ion ami, montez plus haut. » .le me contentais de répondre avec une résignation sincère : « L'Eglise de Paris n'est pas une marâtre ; elle
l'auteur. 13
sait que je ne suis pas un mauvais prêtre ; et elle est en droit de penser qu'elle fait pour moi tout ce qu'elle peut ! Mon minime emploi me donne le nécessaire et me laisse beaucoup de temps ; il me met en possession, dans l'Église même, d'un petit ermitage, à distance du bruit de la rue, véritable sanctuaire de prière et de travail, les occupations bénies de ma vie ! »
Sans doute que, comme tant d'autres ecclésiastiques, j'aurais pu sauver les apparences, en me constituant prêtre simplement habitué d'une paroisse ou d'une chapelle. Mais, d'une part, j'étais pauvre, sans autres ressources que ma plume, et entouré, écrasé de misères à soulager; 'd'autre part, je n'ai jamais pu me résoudre à rester une seconde lois en dehors des cadres de la hiérarchie ecclésiastique.
Je me féhcite de plus en plus chaque jour, de la résolution énergique que je pris de rester et de mourir, s'il le fallait, simple sous-diacre d'oCfice à Saint-Germaindes-Prés : elegi abjectus esse ifi domo Dei mei !
Vers celte époque M^'" Gazailhan, alors évêque de Vannes, daigna me nommer chanoine honoraire du chapitre de sa cathédrale.
Ce fut dans ces circonstances et dans ces dispositions que j'osai entreprendre la rédaction et l'impression des Splendeurs de la Foi, accord parfait de la Révélation et de la Science. Je me disais timidement, mais avec une certaine confiance en moi : Les académies reconnaissent que je suis savant, je parlerai avec autorité ; l'Eglise sait que je suis bon prêtre, prêtre humilié si l'on veut, comme le grain de froment qui devait mourir avant d'être fécond, mais prêtre fidèle à mes croyances et à mes devoirs, je parlerai avec conviction, et aussi avec grâce d'état.
J'achevai la première ébauche de ce récit en octobre 1868, et j'étais bien loin de prévoir que le grand ouvrage que j'entreprenais exigerait sept longues années de travail difficile et continu ! Après avoir étudié toute ma vie, et rassemblé incessamment les matériaux nécessaires, j'avais cru que je pourrais courir dans la
l^ PREFACE.
rédaction; mais je m'aperçus bientôt que j'avais à frayer ma route à travers une forêt vierge, que force serait de marcher pas à pas et à tâtons.
N'importe, mes Splendeurs m'ont porté bonheur avant de naître et je les en remercie.
J'avais subi à la fm de mes études le grand examen de Universâ PhiJowphiâ et Theologiâ, et j'avais dans la Compagnie de Jésus rang de docteur en théologie ; mais ce n'était pas un titre officiel ou légal. J'osai exprimer à un pieux et illustre cardinal, le prince Louis- Lucien Bonaparte, qui m'avait témoigné beaucoup d'affection, le désir de voir mon doctorat confirmé et consacré, conformément aux usages et aux canons de la sainte Eglise.
J'avais à peine exprimé ce vœu, bien modestement, que je reçus de la sainte Congrégation de la Propagande le diplôme suivant :
« En l'audience du Très-Saint-Père, le 17 septembre 1871,
« Comme le révérend François Moigno, prêtre de l'archidiocèse de Paris, a donné au Saint-Siège apostolique des témoignages certains de son zèle pour la religion et de l'intégrité de ses mœurs, et qu'il a donné des preuves de grands succès en se livrant aux études théologiques, ainsi que le constate l'attestation du révérend provincial de la Société de Jésus en la province de France, Notre Très-Saint Père le pape Pie IX, sur le rapport de nous, secrétaire soussigné de la Sacrée Congrégation de la Pro()agande, a daigné créer et déclarer le prêtre susdit François Moigno docteur en la Faculté de théologie, avec tous les honneurs et les droits qui sont dus aux docteurs en théologie. Sa Sainteté a voulu que le prêtre ainsi promu fit au plus tôt la profession ordinaire de foi catholique devant son ordinaire diocésain, suivant la forme prescrite par Sa Sainteté le souverain Pontife Pie IV.
« Donné à Rome, dans le palais de la susdite Sacrée Congrégation, les jour et an ci-dessus. »
LALTEUR. 15
Mon vœu était exaucé au-delà de mes espérances, je devenais docteur de Saint-Thomas-d'Aquin, maître en théologie, dignité relativement rare. Je croyais tout fini; mais, moins d'un mois après, le Souverain Pontife Pie IX, si saint et si grand, si doux et si fort, daigna m'adresser du Vatican, sa Prison, hélas ! un bref apostolique qui me confond, et me fait bénir plus que jamais ma vie de prière, d'humiliation et de travail.
A notre cher fils François Moigno, prêtre français,
PIE IX, Souverain Pontife.
« Les pontifes romains, appréciateurs et pères nourriciers les plus certains de la vertu et de la science vraies, ne manquèrent jamais d'accorder les principaux témoignages de leur bienveillance paternelle à ceux chez lesquels le mérite d'un savoir éminent s'unissait à une piété exemplaire, à une foi inébranlable, à un sincère dévouement à ce Saint-Siège Apostolique. Ce très-bel éloge, très-cher fils, s'adresse assurément à vous qui, en même temps que l'éclat de votre renommée attire sur vous les regards de tous les savants, non-seulement de la France, mais des autres nations, réalisez par votre religion, votre intégrité, votre soumission à la chaire de saint Pierre, ce qu'on peut attendre d'un homme ecclésiastique et très-sage. Aussi, comme vous nous avez adressé l'humble prière de vous conférer, quoique vous n'ayez pas suivi dans le collège de Saint-Thomas-d'Aquin des Frères Prêcheurs les cours ordinaires de théoiogie le diplôme de docteur dans cette faculté, nous qui savons de bonne source que, jeune encore, vous avez, par des exercices publics, prouvé toute votre valeur dansces mêmes sciences; nous exauçons volontiers votre vœu. Les choses étant ainsi, très-cher fils, vous absolvant et vous tenant pour absous, à cette fin seulement, de touta excommunication, suspense, interdit et autres sentences ecclésiastiques, si tant est aue vous les ayez,
encourues, de quelque manière et pour quelque cause qu'elles aient été prononcées, nous vous créons, constituons, déclarons par ces lettres, de notre autorité apostolique, docteur en sacrée théologie; nous concédons et permettons que vous soyez appelé de ce nom dans les diplômes ou actes quelconques. C'est pourquoi, cher fils, tous droits, privilèges, prérogatives et induits, de quelque nom qu'on les désigne, de quelque autorité apostolique, impériale ou royale qu'ils émanent, dont, par droit ou par coutume, usent et jouissent, peuvent et pourront user et jouir, ceux qui après avoir fait l'épreuve de leur érudition, dans une université quelconque, ont obtenu le grade de docteur; par notre autorité apostolique, nous vous les déférons, attribuons et octroyons. Toutes ces choses, nous vous les concédons et accordons, décrétant que nos présentes Lettres Apostoliques soient et doivent être tenues pour fermes, valides et efficaces, qu'elles sortissent et obtiennent leurs effets pleins et entiers, qu'elles vous assurent en toute circonstance les litre, droits et privilèges ci-dessus mentionnés, et qu'ainsi soit prononcé par tous les juges ordinaires ou délégués, même par les auditeurs des causes du Sacré Palais et les cardinaux de la Sainte Eglise Romaine, enlevant à tous et à chacun d'eux toute faculté de juger et de définir autrement {Suivent les sanctions (ï usagé).
« Donné à Rome, dans Saint-Pierre, sous l'anneau du Pécheur, le 2 octobre de l'an 1871, de notre Pontificat le vingt sixième. »
Je n'ai reculé devant aucune des conquêtes de la science ; j'ai, au contraire, couru de toutes mes forces au-devant du progrès ! Le souverain Pontifa le sait ! Et il loue, et il bénit, dans mon humble personne, l'accord d'une science avancée avec une foi inébranlable. Cet accord serait donc en moi un fait, comme il est en luimême un dogme ! Il me tardera désormais de faire briller ce fait et ce dogme dans mes Splendeurs, auxquelles le bienheureux Bref donne une préface incomparable.
Mais il manquait encore quelque chose à mon bonheur. Uéliabilité au-delà de toutes mes espérances, je me sentis vivement pressé de me rapprocher de la Compagnie de Jésus, ma sainte et glorieuse mère ; je conçus un désir ardent de lui apparlenir,autant qu'il est possible, sans vivre actuellement dans son sein. J'adressai, dans ce but, une humble supplique au Très-Révérend Père Général, par l'intermédiaire du Révérend Père Rubilion, Assistant de France, mon élève autrefois, et mon ami. La réponse ne se fit pas longtemps attendre et je suis tout heureux de la consigner ici: elle est datée de Rome, 25 août 1872, « Ce m'est une grande consolation de vous voir solliciter de nouveau, et plus instamment que jamais, votre rapprochement de la Compagnie deJésus, quand elle est sous^ le coup d'une persécution si universelle et si A^olente; alors que l'auguste suffrage de Pie IX vient consacrer vos succès,' et donner un nouvel élan à vos travaux, pour le bien de la sainte Eglise. J'ai fait valoir ces motifs auprès de notre Pvévérend Père Général; il a bien voulu les agréer; et il vous accorde bien volontiers ce que vous lui avez demandé : 1° une union de prières et de mérites avec la Compagnie; %° l'autorisation de terminer vos jours dans une de nos maisons, avec l'agrément des supérieurs locaux. » Le Très-Révérend Perd Becks voulut bien ajouter de sa propre main : « J'accorde de grand cœur les deux demandes susmentionnées », et signer.
J'étais au comble de mes vœux, et tout aussitôt mesyeux et mon cœur se tournèrent vers le pieux et savant asile de Fourvières où les Pères de la Compagnie rédigent les Etudes Religieuses ; j'eus quelque velléité de m'y présenter avec armes et b.Tgages; les Mondes auraient peut-être complété les Etudes. J'écrivis en conséquence à l'un de mes confrères : voici sa réponse, je m'y suis conformé : « C'est avec une vraie joie religieuse que j'ai appris ce que vous m'aanoncez,au sujet des dispositions prises parle Très-Révérend Père Général en ce qui vous conceiMe ; et tous ceux de mes confrères à qui j'ea ai parlé en ont éprouvé une vive et douce consolatioa
dans le Seigneur. Ohl oui, assurément, Dieu vous avait donné une grande et glorieuse mission, et quelque désir que nous ayons de vous voir un jour uni encore à nous plus que par le cœur, nous pensons qu'il est utile, nécessaire même, que vous gardiez le plus longtemps possible )e poste d'honneur où la Providence vous a placé, pour surveiller, démasquer la fausse science, et soutenir devant le monde entier la gloire de la science chrétienne et du sacerdoce catholique. » 15 avril 1873.
Quelques mois après, un décret du Maréchal-Président de la République, contre-signe par M. Batbie, Ministre des Cultes, en date du 15 septembre 1873, me nomma Chanoine de l'insigne Chapitre de Saint-Denis^
À cette première dignité. Monseigneur l'Évêque de Vannes a bien voulu ajouter celle de Chanoine d'honneur de sa Cathédrale, avec rang d'Evêque.
C'est à Saint-Denis que, depuis trois ans, dans une paisible solitude, dont les fenêtres ont vue sur la vieille et splendide basilique, j'ai continué mon travail des Splendeurs de la Foi.
C'est à Saint-Denis aussi qu'est venue m'atleindre une nouvelle épreuve dont je dois dire quelques mots. Un décret de la Congrégation de l'Index, en date du 7 décembre 1875, condamne une de mes Actualités Scientifiques : La Foi et la Science, explosion de la libre pensée en septembre 1874. Discours annotés de MM. Tpidall , du Bois-Uaijmond, Richard Owen^ Huxley, Hooker, et Sir John Lubbock, par M. l'Abbé F. Moigno, Chanoine de Saint-Denis et Rédacteur en chef des Mondes.
L'arrêt applique à mon Livre la seconde règle de l'Index du concile de Trente : « Les Livres des autres hérétiques qui traitent ex professa de la Religion sont absolument condamnés. »
Il excepte mes préfaces et mes notes, c'est-k-dire tout ce qui est de moi dans cet opuscule, qui avait pour but de réfuter brièvement toutes les erreurs que la Science moderne oppose à la Religion.
La condamnation n'a donc rien qui me touche personnellement; elle ne s'adresse, en réalité, qu'aux discours que j'ai reproduits pour les mieux combattre.
Mais il n'en est pas moins vrai que mon livre est à l'Index, et que j'ai eu tort de le publier.
Je le reconnais et je n'essayerai pas de m'excuser.
Personne ne le sait mieux que moi, l'erreur est incomparablement plus contagieuse que la vérité n'est persuasive. Mes annotations, quelque nettes, précises et victorieuses qu'elles aient été, peuvent ne pas neutraliser complètement le venin des esprits tentateurs de la libre pensée, et j'aurais dû me dispenser de publier intégralement les discours insidieux des savants insurgés contre la foi.
Je m'empresse de le dire à l'avance : alors même que la condamnation de l'Index se serait adressée ou s'adresserait à mes Splendeurs de la Foi, le grand ouvrage qui couronnera ma longue vie d'études et de prières, travail rude cà l'excès de sept années de rédaction, dont l'impression m'a tant coûté, je n'hésiterais pas un instant à me soumettre et à me sacrifier, non sans une vive douleur, mais sans autre regret que celui de n'avoir pas su me garantir de l'erreur!... L'autorité légitime, l'autorité spirituelle, surtout, ne se discute pas, on l'accepte, on s'incline, puis on regarde le ciel et l'on adore.
Ce trop long récit, je ne me le dissimule pas, froissera quelques esprits plus austères, il paraîtra peut-être même inconvenant, ou du moins inopportun.
Mais je n'ai pas été autorisé par ma conscience à le supprimer; parce qu'il m'a semblé de nature à concilier à mon livre quelque sympathie, à lui donner plus d'importance et de succès.
Je me résigne donc à être accusé de vanité, la plus sotte des infirmités humaines ; et je bénirai cette humiliation, si mon autobiographie contribue à me donner assez d'accès auprès d'une seule âme, pour la ramener à la Foi. F. Moigno.
S:iint-Denis, ce 24 mai lSlQ,féle de Notre-Dame Secours des Chrétiens.
QA LES SPLEiSDEUUS DE LA FOI.
LE FOIV'DATEUR DES MoildeS ET DES SALLES DU PROGRÈS.
Au moment le plus solennel et le plus critique de mon existence si éprouvée, lorsque j'étais dans les douleurs de l'enfantement de nia«Salle du Pi'ogrès», j'eus le bonheur d'inspirer, à mon insu, un vif intérêt à un Irès-habile écrivain, M. Victor Fournel, qui sous le pseudonyme de « Bernadiile », rédigeait la chronique très-lue du journal Le Français. Je fus tout surpris d'api)rendre que, dans le munéro du 6 décembre 187^, il avait daigne faire de mon bumble individualité une étude attachante, dont on m'a grandement félicité. Voici, quand je le lus, quel fut le sentiment qui remplit mon àme. Il est possible que la création de la « Salle du Progrès » soit au-dessus de mes moyens, et que je sois forcé de la suspendre, pour attendre des jours meilleurs. M. V. Fournel aurait-il eu pour mission providentielle d'orner la victime, afin qu'elle tombe au moins avec honneur sous son immense faideau, et de lui ménager des sympathies qui la relè Tent quand l'heure aura sonné?
« Si vous passez jamais, entre huit et neuf heures du soir, aux environs du faubourg Saiiil-Honoré, je vous engage à pousser jusqu'au n° 30 et à demander la Salle du Progrès. Vous pourriez même, sans inconvénient, y passer exi)rès : la chose vaut la peine qu'on se dérange. La Salle du Progrès a été ouverte, il y a quelques semaines, par M. l'abbé Moigno, à qui M. Dumas, le chimiste, rendait dernièrement ce témoignage en pleine Académie, qu'il marche, depuis près d'un demi-siècle, à la tête du mouvement scientifique en France.
« C'est une grosse entreprise que celle-là, et qui a bien besoin des encouragements du public. M. l'abbé Moigno, avec l'aide des collaborateurs dont il s'est entouré, entreprend d'y faire quotidiennement des cours de science illustrée, qui embrasseront toutes les branches
des connaissancc's humaines: cliimie, physique, histoire naturelle, histoire universelle, géographie, que sais-je encore?..., accompagnés de toutes les démonstrations et de toutes les expériences qui peuvent ajouter à la clarté et àrintérôt des leçons, saupoudrés même, à certains jours, de musique, destinée à dorer la pilule pour ceux qui ne consentent à s'instruire qu'à la condition de s'amuser.
«Telle est la lourde affaire que M. l'abbé Moigno, à l'âge de près de soixante-neuf ans, vient de prendre sur ses épaules, avec la vaillance et la foi qui le caractérisent.
« En Amérique et en Angleterre, le succès serait assuré à une tentative de ce genre : en France, ce n'est qu'à l'aide d'une persévérance indomptable qu'on peut espérer vaincre l'apathie routinière du public.
« Pour moi, j'admire en toute sincérité ceux qui, à l'âge du repos, s'embarquent tranquillement dans une pareille entreprise, et je voudrais être poêle pour renouveler en leur honneur l'ode d'Horace au vaisseau de Virgile, partant pour la Grèce.
« Ce qu'il y a de plus curieux à la Salle du Progrès, ce ne sont pas les cours, mais leur fondateur. Vous apercevez tous les soirs sur l'estrade, môme lorsqu'il ne professe pas, un vieillard en lunettes, un peu voûté, à figure douce, couronnée d'abondants cheveux blancs, à parole aussi douce que sa figure. Ce prêtre d'allures si simples et si modestes, est M. l'nbbé Moigno, l'ami d'Arago, de Cauchy, d'Ampère, de Tliénard, l'ancien collaborateur scientifique de VEpoque, du Pays, de la Presse, le fondateur du Cosmos et des Mondes, l'homme qui a écrit à peu près autant de volumes, dans son genre et pour la plupart sans collaboraleur, qu'Alexandre Dumas dans le sien; bref, le plus infatigable vulgarisateur de la science que notre époque ait produit.
« On montrait un jour à une dame M. de Montalembert dans un groupe de personnes qui causaient ensemble.
<( Regardez bien. Madame, vous allez le reconnaître tout de suite : c'est celui qui n'est pas décoré. »
« M. l'abbé Moigno a également un signe distinctif, mais moins visible à l'œil nu : il n'est pas membre de l'Académie des sciences.
« Suivez-le au sortir du cours oîi il vient de faire ses grandes expériences d'électricité, avec la machine de Holtz, modèle Ruhmkorf, et de démontrer le nouveau parafoudre de Zeuner : vous le verrez les pieds dans la boue, la tête abritée d'un parapluie qui pourrait bien être en coton, attendre patiemment l'omnibus, y monter entre un teneur de livres et une marchande de beurre, et dire tout bas son rosaire ; car cette haute intelligence a la foi du charbonnier, et ce savant illustre est le plus humble des prêtres.
« Descendons d'omnibus avec lui, et filons-le jusqu'à sa porte. Il ne sera même pas bien difficile de le suivre plus loin encore. L'abbé 3Ioigno ressemble beaucoup à cet abbé de Molière dont Chamfort nous a conté l'histoire. Tout est ouvert chez lui; les voleurs peuvent venir et fouiller les tiroirs à leur aise; au besoin le propriétaire les aidera, en leur pnssant la clef, si par hasard il y en a une. Pourvu qu'ils ne dérangent pas les papiers, c'est tout ce qu'on leur demande.
« L'abbé Moigno habite une maisonnette qui s'accroche aux flancs de l'église Saint-Germain-des-Prés. 11 est attaché à la paroisse où il remplit les fonctions de sousdiacre d'office, qui lui rapportent, je, crois, 125 francs par mois. C'est un progrès, et il est bien loin de se plaindre. Avez-vous lu Le Maudit, un ouvrage qui avait le tort d'être impie et le malheur d'être bête? Non, n'estce pas? Moi, je l'ai lu, car il faut que je lise tout, ce qui ne m'inspire pas toujours une estime profonde pour l'art de Guttemberg. J'y ai vu un chapitre intitulé le Diacre d'office, où il est question d'un savant de premier ordre qui touche 33 francs 33 centimes par mois, pour remplir les fonctions diaconales à la grand'messe, dans une des principales églises de Paris. Telle était, en effet, jadis, la position de l'abbé Moigno, et c'est de lui qu'il est question dans ce passage du Maudit. Je ne sais où l'auteur
avait pris ces renseignements, qu'il eût pu compléter en ajoutant que jamais il n'est sorti une plainte ni de la bouche ni du cœur de l'abbé Moigno. Il se trouve bien, et remplit ses fonctions, comme tous ses devoirs sacerdotaux, avec l'exactitude d'un jeune vicaire. Il trouve le temps de dire régulièrement son bréviaire en rédigeant les Mondes, en écrivant les Leçons de Mécanique analytique, en préparant ses cours, et il n'a jamais songé que ses travaux transcendants pussent l'autoriser à demander une dispense quelconque.
« Sur la porte, on lit : Sonnette des Sacrements. C'est M. l'abbé Moigno, en effet, qui est chargé aussi de répondre, la nuit, k l'appel des mourants. Parfois, ce vieillard, cet homme qui a approfondi les mystères de la science, est réveillé à plusieurs reprises pour aller porter, par la neige et la bise, le viatique à quelque pauvre femme qu'il console, comme il éclairait, deux ou trois heures auparavant, les intelligences les plus hautes. Et la pauvre femme ne se doute guère que ce prêtre k la parole si douce, qu'elle fait venir k son chevet, et qu'elle a vu cent fois portant la dalmatique k la messe de dix heures, est l'ami d'Ampère et d'Arago.
« Heureusement, l'abbé Moigno a le sommeil facile et calme d'un enfant. Il se couche entre dix et onze heures, pour se lever invariablement k six heures, même quand il a commencé par être réveillé k minuit. De six heures kmidi ses fonctions et sa messe le contraignent au jeûne. C'est un carême perpétuel. Mais il lui coûte peu. Cet anachorète de la science a la sobriété de? Pères du désert, et je ne souhaite pas à M. Monselet d'être invité k dîner chez lui. Il vivrait de croûtes de pain et d'eau claire sans s'en apercevoir ; je crois même qu'il parviendrait k se nourrir exclusivement de racines carrées ou cubiques
« Revenons à la maisonnette.
« On entre dans un couloir obscur. Au fond, un petit jardin, encombré de poules, de pigeons, de lapins et de canards. Après avoir erré quelque temps au hasard et
jeté des appels sans échos, vous finissez par pousser à droite une porte qui ouvre sur un escalier étroit, raide et noir. Au premier, vous débouchez vis-à-vis d'une cuisine, où la vieille bonne infirme qui tient depuis quarantecinq ans la maison de M. l'abbé Moigno, comme elle tiendrait la sienne, vous attend au passage. Montez un étage encore, et ne vous trompez pas de porte : à droite, c'est un galetas mansardé ; à gauche, le bureau du maître ; sur le seuil une pancarte imprimée indique les jours et les heures en dehors desquels il est expressément interdit de chercher à voir M. l'abbé Moigno, mais nul n'y fait la moindre attention, pas même M. l'abbé Moigno.
« Vous frapi)ez, vous entrez : personne I Après quelques minutes d'attente et quelques coups d'œil sur la bibliohéque, qu'un amateur pourrait dévaliser à loisir sans que personne s'y opposât, vous descendez avertir la vieille bonne, qui vous répond simplement: «C'est qu'il « est peut-être à l'Académie. » Cependant elle se met en quête, et, après dix minutes de recherches, on parvient généralement à découvrir M. l'abbé Moigno, qui ne sort jamais (pie pour ses conférences, qui ne met pas les pieds dans le monde, mais qui, parfois, descend au jardin, on monte, par un escalier situé au fond de son bureau, dans sa chambre à coucher, — cette fameuse chambre fracassée par un obus prussien, le 20 janvier, tandis que M. l'abbé Moigno se tenait debout sur le seuil, une bougie à la main, et dont la ville de Paris a scrupuleusement recollé le mobilier, acheté jadis 35 francs dans une vente du quartier.
« On est sûr d'être accueilli avec une bienveillance qui ne se dément jamais, dans ce cabinet de travail où le monde entier vient se déverser chaque jour. M, l'abbé Moigno reçoit tout ce qui paraît de publications scientifiques, depuis la France jusqu'à l'Australie; il est en correspondance avec tous les savants de l'univers. Sa riche bibliotlièque est bien rangée, mais son bureau est un abîme qu'un Ilot de papiers nouveaux vient inonder sans cesse. En vous asseyant orenez garde d'écraser un
l'auteur. -O
appareil. Heureusement, pour se reconnaître dans ce chaos, M. l'abbé Moigno a le secours d'une mémoire prodigieuse, aidée d'un système mnémotechnique des plus ingénieux. Il sait douze langues et n'a rien oublié de ce qu'il a appris. Or il a tout appris. Vous pouvez sans crainte le mettre à l'épreuve en lui demandant le nom du cent vingt et unième pape, et il vous répondra : Landon. L'obus prussien lui a broyé cinq cents volumes, mais il les avait tous dans la. tète. Qu'on lui vole les autres, et il s'en consolera, comme il s'est consolé de tant de choses, en les lisant dans sa mémoire. A la façon de Bias, l'abbé 3]oi;j;no porte tout sur lui, — non pas 5eulement toute sa garde-robe et toute sa fortune, mais ;a bibliothèque.
<( Bernadille. »
(Le Français^ vendredi 6 décembre 1872