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L ŒUVRE FRANÇAISE DES ÉCOLES CHRÉTIENNES

Lettre de M. Granier de Cassagnac pèie.

L'institut de frères des Ecoles chrétiennes étant en ce moment, en France, le principal point de mire des attaques acharnées de la Révolution, j'ai tenu à honneur de bien faire connaîlift la place vraiment miraculeuse que ce saint institut occupe dans le monde chrétien. F. Moigno.

« Les Frères des écoles chrétiennes, auxquels quelques-uns ont conservé le nom de Frères ignorantins, qu'ils s'étaient autrefois donné eux-mêmes par humilité, sont aujourd'hui à la tète de l'enseignement primaire, non seulement en France, mais dans le monde entier.

« Sans le secours du budget d'aucun Etat, avec les ressources dues à l'intérêt qu'inspire leur zèle, leur abnégation et leurs lumières, ils possèdent, en ce moment, douze cent quaranteneuf éVAhUs^emenis ou maisons de résidence, qui sont à eux; dont mille soixante-quatre en France, et cent quatre-vingtcinq à l'étranger; et ces établissements fournissent des Frères, maîtres ou profès, à deux mille deux cent trente- quatre Écoles, distribuées ainsi qu'il suit :

« Dix-huit cent soixante-dix-neuf en France ;

« Quarante-trois dans les colonies françaises ;

« Trois cent douze à l'étranger.

« Oui, ces Frères, auxquels les républicains de Blois ont retiré l'École municipale primaire, enseignent le français dans dix écoles, à Rome ; dans onze, à Turin; dans deux, à Tunis ; dans trois, en Prusse ; dans deux, en Autriche ; dans cinq, en Angleterre; dans vingt-six, au Canada; dans trente-une, à New-York; dans douze, h Saint-Louis; dans trois, au Mexique; dans cinq, en Californie ; dans cinq, à Madagascar et à Maurice ; dans dix, à l'Equateur et au Chili.

«Ces exilés de Blois ont dix écoles en Algérie, c'est-à-dire à

Alger, à Blidah, li Constantine, à El-Bar, h Oran, à Sidi-Bel- Abbès, à Tlemccn, à Mostaganem, à Stora, à Philippeville ; ils en ont trois en Egypte, c'est-à-dire à Alexandrie, à Ramlé, au Caire ; ils en ont quatre en Turquie, c'est-à-dire à Constanlinople, à Kadikeny, à Sniyrne, à Jérusalem; ils en ont trois en Cochinchine, c'est-à-dire à Saigon, à Mylho et à Visals- Long;ils en ont deux à Ceylan, c'est-à-dire à Combo et à Negombo; ils en ont trois en Birmanie, c'est-à-dire à Basscin, à Rangoon et à Monlmain; ils en ont deux dans l'Indoustan, c'est-â-dire à Cananore et à Galicut ; deux dans la Malaisie, à Penang et à Singapore. Enfin, ils en ont deux en Chine, et seize à l'île de la Réunion.

« Voilà les hommes qui enseignent la langue, la littérature et la civilisation de la France à tous les peuples du monde!

« Après avoir exposé le développement immense qu'ont pris hors de France les écoles chrétiennes, en Europe, en Asie, en Afrique et en Amérique, j'ai à faire connaître l'esprit qui a présidé à leur formation, et la situation légale qu'elles ont en France.

« Les écoles chrétiennes, considérées comme institutions charitables, destinées à instruire gratuitement les enfants pauvres, furent fondées en 1080 par un vénérable chanoine de Reims, nommé Jean-Baptisie de la Salle, qui consacra sa fortune à cette œuvre. Elles forment une congrégation religieuse, mais non ecclésiastique ; c'est-à-dire que les Frères prononcent des vœux relatifs à la profession enseignante, qu'ils embrassent; mais ils ne peuvent aspirer ni à la prêtrise, ni à la prédication. L'autel et la chaire leur sont absolument interdits.

« Afin d'être exclusivement consacrés à l'étude et à renseignement, et de n'en ôli'e détournés par aucun intérêt extérieur, ils renoncent à la famille et au monde, et font vœu de chasteté, de pauvreté et d'obéissance. Ils n'ont qu'une occupation, qu'un but : travailler sans cesse pour être en état de bien enseigner, et enseigner, en effet, jusqu'à épuisement des forces de la vie.

« Après les classes du jour, les instituteurs laïques ont le repos du soir; après les dix mois de l'année scolaire, les instituteurs laïques ont les vacances. Les Frères s'interdisent tout cela. Le soir, ils se réunissent en conférence pour préparer les classes du lendemain; aux vacances, ils vont en

APPENDICE C. Il*

retraite au chef-lieu de leur province, où ils se fortifient par des conférences, par des études nouvelles, en vue de maintenir ou d'élever le niveau de leur enseignement.

« Et quelle est, après trente, quarante, cinquante ans de labeur, de dévouement et d'obéissance, la retraite de ces serviteurs des Enfants pauvres? Ils n'en ont aucune!... Comment donc vivent-ils, à la fin de leur carrière ? Le voici. A l'heure des repas, quand le vieillard, qui ne peut plus travailler, entre au réfectoire, on se serre un peu plus sur les bancs, et l'on fait les portions plus petites.

« La situation des Frères est parfaitement légale. Ils sont collaborateurs réguliers de l'Université. Bannis de France en 179fî, après avoir eu leurs établissements confisqués, ils rentrèrent et rouvrirent leurs écoles en 1802. En 1808, le décret du 17 mars, qui rétablit et réorganisa l'enseignement général, les adjoignit k l'Université pour l'enseignement primaire, en leur laissant leurs statuts et leurs méthodes.

« Jusqu'en 1833, les Frères dirigèrent leurs écoles en vertu des lettres d'obédience, délivrées par leur supérieur général, confoi'mémcnt à leurs statuts; mais la loi du 28 juin, élaborée et soutenue par M, Guizot, ayant imposé aux instituteurs aïques des garanties diverses, parmi lesquelles était un brevet de capacité, obtenu après examen devant une commission départementale, les Frères ne voulurent jouir d'aucun privilège, ni donner l'exemple d'aucune exemption. Ils se présentèrent donc devant les commissions et obtinrent les brevets ; si bien qu'aujourd'hui, il n'y a pas en France, en Algérie ou dans les colonies, une seule école tenue par les Ficres, où le Frère directeur ne soit breveté, absolument comme dans les écoles laïques.

« En France, toutes les écoles primaires sont publiques ou libres. Les écoles publiqiies dites encore communales, sont celles dont renseigucaient est payé par le concours complot ou partiel de l'Etat, du département et de la commune. Les écoles libres sont celles qui sont dues à l'initiative privée.

Mille seize écoles communales sont, en France, confiées aux Frères, qui ne peuvent pas y déléguer moins de trois membres. Ce sont généralement des écoles de chef- lieu de canton. Les Frères ont encore, en France, trois cent seize écoles libres, qui leur appartiennent.

12* LES SPLEr^DEUPS DE LA FOI.

« Paris possède cent quarante et une écoles communales ; qualre-vingt-une sont confiées à des instituteurs laïques; soixante sont dirigées par les Frères, lesquels possèdent encore à Paris, vingt écoles libres.

« On conçoit sans peine l'énorme personnel qu'un tel développement impose aux écoles chrétiennes; c'est une véritable armée. Les écoles chrétiennes emploient 21 250 professeurs, savoir :

« En France 9 387

« A Alger et aux colonies 223

« A l'étranger 11 640

« Total général 21 2S0

« Telle est l'organisation des écoles chrétiennes.

« Montrons maintenant la supériorité immense et incontestable de l'enseignement donné par les Ecoles chrétiennes sur l'enseignement donné par les Ecoles laïques, et, en citant les chiffres authentiques qui prouvent cette supériorité, j'ai d'abord à expliquer la méthode spéciale dont elle est le résultat, méthode inconciliable avec l'enseignement laïque.

« Les deux méthodes dilfèrent en ce que l'inslitulion laïque, dans les Ecoles normales, ne peut recevoir que l'instruction : tandis que le Frère, dans les noviciats de l'ordre, reçoit à la fois l'instruction et la vocation.

« Ce n'est pas mal penser del'instituteur laïque, de dire qu'en général ce qu'il cherche dans l'enseijïnement primaire, c'est une carrière, suffisamment honorable et suffisamment rémunérée. On conçoit que dans l'enseignement secondaire ou dans l'enseignement supérieur, le goût ardent des lettres suffise à créer et à maintenir la vocation du professorat; mais la perspective de vivre obscur au fond d'une campagne, et d'y faire quotidiennement six heures de classe à des enfants de sept h douze ans, n'est pas assez attrayante pour se passer des avantages attachés à la carrière de l'instituteur primaire, avantages dont le premier est de dispenser du service militaire, et dont le second consiste dans un traitement h peu près égal à celui du curé, suivi d'une retraite que l'Etat ne donne pas au prêtre.

« D'un autre côté, ce n'est pas rabaisser ou méconnaître la mission du gouvernement, en matière d'instruction primaire, de dire que tous ses efforts se bornent nécessairement à for-

APPE?<D1CE C. 43*

mer un instituteur instruit. Il arrive à ce résultat à Taide d'écoles normales, chèrement bâties, outillées, entretenues aux frais des déparlements, et dans lesquelles les jeunes sujets qui se destinent ii l'enseignement viennent recevoir une instruction généralement gratuite, à l'aide de bourses portées au budget du département ou au budget de l'Etat.

« Après trois années d'études, les élèves de l'école normale se présentent à l'examen d'une commission départementale, dont les membres sont nommés par le gouvernement, et, s'ils sont convenablement préparés, ils reçoivent un brevet de capacité, qui est de premier ou de second degré, suivant le programme; après quoi, le jeune homme porteur du brevet reçoit la direction d'une école.

« Or quelle est, au point de vue de la pédagogie et de l'enseignement pratique, la valeur de ce brevet de capacité, et quelle garantie oftVe-t-il aux familles ou à l'Etat? — Sur un sujet si délicat, il faut donner la parole à l'Université ellemême, et voici quelle est l'appréciation de M. Gréard, inspecteur général de l'Instruction et directeur de l'Enseignement primaire de la Seine :

« Si le brevet de capacité est la constatation qu'un candi- « dat possède le minimum des connaissances exigées par la « loi, il ne fournit aucune garantie^ ni quant à sa valeur pro- « fesslonnelle, ni quant à ses aptitudes morales. Le législateui-, « il est vrai, a prescrit de vérifier, par des questions sur les « procédés d'enseignement des diverses matières comprises « dans le programme, si le candidat est muni de quelques no- « tions pédagogiques. D'autre part, avant qu'il puisse exercer, a la loi soumet sa vie entière à une enquête approfondie. « Sages et utiles mesures, propres à écarter les sujets inca- « pables ou màÀ^iiQs, mais insuffisantes pour former un corps « de maîtres et de maîtresses irréprochables^ et pour propager « les saines doctrines d'enseignement.

a La profession d'instituteur ou d'institutrice ne saurait se « passer de ce qu'on appelait autrefois d'un nom élevé, qui ne « s'appliquait presque qu'aux appels d'ordre divin: la voca- « TioN ! Or, pour être sûre d'elle-même, la vocation a besoin « d'être soumise à une épreuve prolongée (1). »

(l) Gréard, Mémoire adressé à M. le Préfet de la Seine, p. 270.

y « Eh bien, cet appel, presque d'ordre divin, dont la profes-

sion d'instituteur ou d'institutrice ne saurait se passer, la vocatio7i, ou ce caractère que les Ecoles normales ne sauraient donner aux instituteurs laïques, les Noviciats des Ecoles chrétiennes le donnent aux Frères. En effet, si les efforts du gouvernement tendent à produire un instituteur instruit, les efforts des Ecoles chrétiennes tendent premièrement à produire un religieux, et le novice ne devient instituteur qu'après que de longues épreuves, des réflexions profondes, une expérience concluante des devoirs auxquels il se voue ont prouvé qu'il peut devenir un Frère. Alors, lorsque les supérieurs ont jugé que le novice a effectivement la vocation, qu'il accepte, non seulement sans révolte intime, sans murmure, mais avec conviction, avec amour, les obligations attachées aux trois vœux de chasteté, de pauvreté, d'obéissance, il acquiert le caractère de religieux, il est admis comme Frère j mais pour cela, il ne devient pas encore instituteur.

« La différence de préparation d'un instituteur est donc immense, dans les Ecoles normales et dans les noviciats. Le laïque n'offre à peu près pour garantie que le brevet de capacité ; dans sa jeunesse, il a été abandonné à lui-même, sans surveillance, sans formation effective; et, à sa sortie de l'école, il cesse généralement de recevoir des leçons. Il n'en est pas de même pour l'instituteur congréganiste. Il offre, celui-là, les plus sérieuses garanties; il s'est volontairement soumis à un règlement pénible, il a embrassé un état d'abnégation, de dévouement, de pauvreté; il sait qu'à tout âge il lui faudra obéir, qu'il vivra et mourra en travaillant, séparé du monde et sans rien posséder personnellement. En outre, même devenu maître, il étudiera encore et toujours, car toute communauté enseignante est comme une Ecole normale pratique, où chaque maître étudie sans cesse et redevient élève après la classe, pour se perfectionner, selon son degré.

« Mais le point culminant qui caractérise encore davantage la différence des méthodes employées dans l'enseignement laïque et dans l'enseignement congréganiste, c'est que, dans celui-ci, il est fait une application judicieuse des aptitudes spéciales du professeur aux diverses matières enseignées.

« Dans une école laïque, tous les maîtres étant brevetés, c'està-dire égaux, aucun d'eux ne voudrait accepter l'humiliation de consacrer sa vie à enseigner l'AB C, la table de Pythagorc

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