SENS, VIE ANIMALE, AME SENSITIVE
leur refuserions-nous? Puisque l'animal pense, réfléchit, désire, cherche, distingue et choisit sa nourriture, reconnaît son maître et sa demeure, exécute ses ordres, Taime ou le redoute ? Et cette âme sera nécessairement immatérielle, simple et active par elle-même, puisque la matière est essentiellement morte à toute pensée, à toute action spontanée, etc. Mais, comme le disait Voltaire, si orthodoxe, quand il n'obéissait qu'à sa raison éclairée: « Les plus belles affections des bêtes, leurs actions les mieux ordonnées ne sortent jamais du domaine des sens, ne s'élèvent jamais au-dessus du sensible... On n'a jamais aperçu dans elles quelque action qui n'eût pour unique but leur bien-être corporel. » Il suffira donc que l'âme de l'animal soit purement seînsitive, adaptée aux sens, subordonnée aux sens, esclave des sens, même alors qu'elle les dirige, puisqu'elle ne doit exister que pour eux. Dès que cette âme n'existe que pour pourvoir aux besoins du corps et peupler la terre, qu'elle est toute physique, toute sensuelle, ce qui terminera l'évolution des organes chez l'animal, consommera le destin de son âme. La même sagesse qui lui avait donné sa mission exige qu'elle cesse d'exister après l'avoir remplie ; le privilège de l'immortalité sera assuré à l'homme seul, parce que l'homme seul est entré dans le monde moral, et que l'amour du vrai, du bon, du beau, du divin lui donne le droit de se survivre. Et qu'on ne dise pas que, doué d'une âme immatérielle, l'animal deviendrait l'égal de l'homme. Par cela même que l'âme de l'animal est purement sensitive et que l'âme de l'homme est à la fois sensitive et raisonnable, comme nous l'établirons tout à l'heure, il y a entre les deux êtres une différence de nature ou essentielle, qui exclut toute comparaison.
La science, la fausse science opposerait-elle quelque objection invincible à ces enseignements si raisonnables du bon
sens et de la Révélation? Non ! ici comme partout elle reste enveloppée de ténèbres épaisses. Pour elle, la vie animale, comme la vie végétale, est une abstraction, la manifestation des propriétés inhérentes et spéciales à la matière organisée, c est-à-dire un grand mot vide de sens ; et l'animal, bien plus encore que le végétal, demeure pour elle une énigme désespérante. Elle essaye seulement, et nous la réfuterons bientôt, d'identifier l'homme avec la brute, ou du moins de n'autoriser entre l'homme et la brute qu'une différence de quantité, de plus ou moins.
Dès qu'il est question de l'homme, la Révélation devient plus explicite ; elle accentue bien plus fortement la différence entre l'organisme et le principe de vie, entre le corps et l'âme. L'àme humaine est appelée un souffle dé vie inspiré de Dieu, et l'homme, en raison de l'esprit qui l'anime, est proclamé semblable à Dieu (1). Puis, avec l'esprit, viennent
(1) Un physiologiste expérimenlateur très-connu, M. Bence Jones, dans une leçon sur la matière et la force faite devant le collège des Médecins de Londres, s'est échappé à dire {Revue des cours scientifiques, livraison du "29 décembre 1869, p. 60) : « Si le livre de la Genèse est une révélation de la science physique, faite à l'homme par le Tout-Puissant, alors l'existence d'une force vitale, séparée du corps complètement formé, est une vérité à laquelle nous devons croire; mais si ce livre au point de vue scientifique ne représente que l'état des connaissances à l'époque ou il fut écrit, comme nous le prouvent les faits qu'il rapporte en contradiction avec la révélation que le Tout-Puissant nous présente dans ses œuvres, alors quelque intérêt que nous inspire le plus ancien monument des connaissances scientifiques, nous ne pouvons lui accorder aucune valeur, quand il s'agit de déterminer les rapports véritables de la matière et de la force vitale. »
Il y a dans cette assertion plusieurs erreurs graves qu'il importe de relever. On ne peut pas dire que le livre de la Genèse soit une révélation de la science phj-sique ; mais rien de ce que la Genèse affirme positivement, clairement, ne peut être opposé à la science physique. Or la Genèse affirme la distinction de l'âme et du corps qui est du reste un dogme fondamental de toutes les religions chrétiennes ; elle attribue la
RAISON, VIE HUMAIISE, AME RAISOISINABLE. 437
le discernement du vrai et du faux, du bien et du mal, du beau et du laid, la langue articulée, la science, l'affection raisonnée, la conscience du bien et du mal, la moralité, la religiosité, les règles de conduite, les lois, l'amour de la
vie à un souffle divin, à un esprit différent du corps, indépendant du corps, qui entre dans le corps pour le faire vivre et en sort pour le laisser mourir ; la science certes ne démontre pas le contraire, et, pour elle, essayer de le démontrer ce serait cesser d'être chrétienne. M. Bence Jones est bien loin de l'avoir fait ; il plaide simplement une thèse impossible, qui n'a que très-peu de partisans, l'inséparabilité, l'identité de la force et de la matière, ce qui l'amène au fond à donner au corps humain vivant autant d'âmes qu'il renferme d'atomes matériels, c'est-à-dire des milliards de milliards d'âmes. Ce n'est qu'une rêverie, qu'une extravagance de l'esprit, mais il a fait une faute en disant sans aucune réserve que sur plusieurs points importants, la Genèse était en contradiction avec la révélation donnée par Dieu dans ses œuvres. Cette accusation est plus que légère, dans les termes où M. Bence Jones la formule; j'oserai dire qu'elle est ridicule. Voyons en effet: « 1° Suivant la Genèse, la nuit, le jour et la lumière existaient avant le soleil : avant le soleil constitué à l'état de luminaire tel qu'il est aujourd'hui, oui; avant le soleil encore à l'état de nébuleuse solaire, non! Où est la contradiction ? La Bible parle comme la science au xixe siècle. 2° Les ténèbres sont une substance comparable à la lumière. Au figuré, oui ; en réalité, non. La Genèse, la première, a fait de la lumière une substance, mais cette substance est essentiellement obscure en elle-même; M. Tyndall le prouvait récemment en présence de M. Bence Jones; et les ténèbres sont aussi bien l'éther en repos que la lumière est l'éther en mouvement. ;^o La Genèse mettrait au-dessus des cieux, des eaux semblables à la terre. Non mille fois, nous l'avons déjà dit, les eaux supérieures ne sont ni de l'eau liquide, ni de la glace, mais des gaz très-légers, peut-être une atmosphère hydrogénée, comme le soupçonne sir William Herschell, et comme la science moderne le fait pressentir, i» La Genèse, précisément parce qu'elle n'est pas une révélation scientifique, ne dit nulle part dogmatiquement que la lune reçoit et réfléchit la lumière du soleil, mais elle le dit implicitement, et de la manière la plus formelle, en constatant partout que la lumière de la lune croit et décroît selon sa position dans le ciel. 3" Enfin, dans !a Genèse, l'ordre et le temps de la création des êtres inorganisés et des êtres organisés est interverti ! » Nous avons prouvé sura- Ijondamment que non, en ajoutant que lorsque la Genèse dit d'une série d'êtres qu'elle a été créée à telle époque relative, elle n'exclut pas une autre création à une époque différente. Au reste M. Bence Joncs semble faire sa profession de foi à une âme immortelle, nous ne lui demandons rien de plus.
justice et des jugements de Dieu. {Ecclésiastique, cli. xvii, l.) Constatons-le en passant, aucune des facultés que nous venons d'énuméier ne se rencontre chez l'animal, pas même en (juanlilé infiniment i)etite, pas même en geime ; il serait absolument impossible de les faire naître en eux; donc, répétons-le encore, relativement à Tliomme l'animal est un zéro absolu, et le rapport de l'homme à l'animal est rigoureusement infini.
Le Sage dit de l'homme qui méconnaît Dieu : Il ignore celui qui l'a formé, qui lui a donné l'ame qui opère et qui lui a INSUFFLÉ l'esprit DE VIE [Safjesse, ch. XV, V. 1). L'âme qui opère et l'esprit, quelle admirable distinction ! Ce ne sont pas deux âmes, c'est une même et seule âme considérée sous deux aspects ; en tant qu'elle fait fonction d'âme sensitive présidant aux phénomènes physiques et physiologiques, en tant qu'elle produit les phénomènes psychiques. Les animaux n'ont que l'âme sensitive ou qui opère, l'homme seul a l'esprit.
Ces quelques mots des livres saints en disent plus que toutes les dissertations à perte de vue des philosophes les plus éminents. Lisez encore, page 272, le récit de la vision grandiose d'Ézéchiel, dans lequel l'homme physique, physiologique et psychique, avec son quadruple système osseux, nerveux, musculaire, épidermique, et son esprit, est si clairement défini. Il s'agit de rendre à la vie une armée réduite en os ! Que dit le Seigneur? T introduirai dans vous V esprit et vous vivrez. Et, en effet, le prophète a crié : Venez, esprits, et les esprits sont entrés en eux, et ils ont vécu, et ils se sont tenus debout comme une armée imm,ense.
Partout dans les livres saints, et dans toutes les pages de l'histoire de l'humanité, il est sans cesse question, comme d'une vérité imposante, de l'âme qui agite la masse du corps, mens agitât molem ; de l'esprit qui entretient, qui alimente
la vie, spiritus intus alit. Cet esprit, cette âme, nous en avons la conscience intime, elle est nous, elle est notre MOI ; nous pouvons même dire que nous la voyons intuitivement, de la vision la plus parfaite, puisque nous voyons tout ce qui se passe en elle. Nous sentons qu'elle est distincte de notre corps, et qu'elle n'a pas de parties comme notre corps. Pourrait-elle être une illusion, un fantôme ? Le prétendre , ce serait blasphémer. « Que l'homme s'examine, disait le grand Buffon, s'analyse et s'approfondisse, il reconnaîtra bientôt la noblesse de son être, il sentira l'existence de son âme ; il cessera de s'avilir, il verra d'un coup d'œil la distance infinie que l'Être suprême a mise entre lui et les bêtes. »
Disons rapidement ce qu'est cette âme dans les doctrines de la saine philosophie qui sont les doctrines de la Révélation et de la Foi. Nous verrons ensuite, ou en même temps, si ces notions essentielles de la Philosophie et de la Révélation sont contraires aux données de la Science, si la science moderne a réellement démontré ou que l'âme n'est pas distincte du corps ou que l'âme humaine ne diffère pas de l'âme des bêtes essentiellement et par nature.
Simplicité de l'âme humaine. Dans Tétat actuel de la science, il est probable et assez universellement admis que tous les corps matériels de la nature, solides, liquides, gazeux, non organisés ou organisés, sont composés d'éléments simples, atomes ou monades sans étendue, indivisibles, dont on doit dire qu'ils sont tout ou rien, totum aut nullum^ et identiquement les mêmes partout. Ces atomes, groupés en plus ou moins grand nombre, de telle ou de telle manière, forment les molécules, éléments essentiels et caractéristiques des différents corps. Pour donner une idée de la quantité innombrable non-seu-
lement d'atomes, mais de molécules ou groupements d'atomes contenus dans les corps, nous dirons, au risque d'effrayer les imaginations les plus intrépides, qu'un cube d'eau d'un millième de millimètre de côté, pesant mille millions de fois moins qu'un milligramme, et qui ne pe- ^j.ùt vu qu'à l'aide d'un très-fort microscope, renferme vihj;,%-cinq millions de molécules d'eau distinctes, renfermant à leur tour des millions de millions d'atomes simples. Un nombre innombrable de molécules solides, fluides, gazeuses, formées chacune d'un nombre innombrable d'atomes simples et inertes, voilà ce qu'est en dernière analyse un corps non organisé ou organisé quelconque, minéral, végétal, animal, humain ! Et ces atomes simples et inertes, pris soit individuellement, soit groupés ensemble, ne peuvent être conçus animés que de simples mouvements de translation, de rotation, de vibration. Pour que ce corps puisse devenir vivant, il faut que la vie lui soit surajoutée et vienne du dehors, de l'idée ou de l'action créatrice, de l'âme vivifiante, de l'esprit vivificateur. Mais de même que nous avons l'idée d'un être nécessaire, infini, infiniment actif qui a tout créé et qui anime tout, de même nous avons parnous-même, ou du moins par la Révélation, l'idée d'un être fini et actif, âme sensible ou âme raisonnable, qui puisse animer et faire vivre d'une vie propre un être organisé animal ou humain quelconque.
Cette âme, à plus forte raison que les corps, sera ellemême un être simple, ou formé d'êtres simples identiques entre eux. Mais pourquoi cette multiplicité, pourquoi un seul de ces êtres simples ne ferait-il pas à lui seul ce que tous pourront faire ensemble? S'ils étaient plusieurs, toutes les opérations de l'âme, le sentiment, la pensée, le jugement, le souvenir devraient être dans chacune de ces monades. Chacune d'elles serait une âme complète. Or pourquoi cette multipli-
RAISON, VIE HUMAIiNE. AME RAISONNABLE. 441
cité quand une seule âme suffit? Et comment admettre cette multiplicité quand je sens en moi une unité absolue, quand j'ai la conscience que mes sentiments, mespensées, mes affections, mes penchants, mes dégoûts, mes craintes et mes espérances, mes plaisirs et i douleurs, que tout ce qui entre en moi par mes yeux, pa^ mes oreilles, par chacun de mes organes, en même temps, ou successivement, est senti par moi, par moi un et indivisible? Oui, toutes les actions et les passions de mon âme annoncent dans cette âme l'unité et l'indivisibilité. Un jeune ingénieur des ponts et chaussées, penseur et philosophe exercé. M, Félix Lucas, a démontré mathématiquement, dans un petit livre très-original, le procès du MATÉRIALISME, quc Ic sensorium ou centre de toutes nos sensations, de toutes nos perceptions, est un atome insécable, indécomposable, inaccessible au scalpel de l'anatomiste. Il en concluait que si des philosophes voulaient enchaîner l'âme supérieure à des sensoriums matériels, il leur faudrait reconnaître que ces sensoriums sont sans dimensions, et il ajoutait : « Se renfermer dans le cercle restreint du monde physique, sacrifier tout à la bête, c'est s'avilir au dernier degré. L'âme humaine a des aspirations d'un autre ordre : religion, morale, science, art, poésie, le vrai, le bien, le beau, tout ce qui relève du monde sublime de l'abstraction, voilà ce qui constitue son véritable domaine. Croire anéantir la foi spiritualiste, penser dépouiller l'homme du mystérieux attribut qui le caractérise, vouloir combler l'abîme sans fond qui le sépare de l'animalité, ce serait l'illusion d'un scepticisme aussi orgueilleux qu'impuissant. Dire, au nom de la science actuelle, qu'une telle œuvre est accomplie, ce serait errer ou mentir. »
Activité de l'âme humaine. L'âme humaine est évidemment
active, puisqu'elle opère sans cesse : elle sent, elle pense, elle rént'cliit, elle jUi,^o, elle se souvient. Elle n'est pas active seulement en elle-même; elle imprime le mouvement et au corps qu'elle anime, et par le corps qu'elle anime, à tous les êtres inorganiques ou organiques de la création. Son activité est en quelcjue sorte iniinie ; pour soulever la terre elle n'a besoin que d'un point d'appui. Mon corps était dans le repos, je , veux et aussitôt ma droite s'agite, et mes pieds me transportent dans une course rapide, et mon bras lance une flèche ou un liarpon qui ébranlent à leur tour les colosses de la création, réléj>liant et la baleine.
Active essentiellement et par elle-même, l'âme est aussi passive ; un grand nombre d'actions ou de mouvements physiques exercent sur elle des impressions qu'elle transmet à son tour, en les faisant des causes ou occasions de mouvement. Mais dans ces perceptions et dans ces transmissions ou communications de mouvement, elle ne se conforme en aucune manière aux lois de la transmission ou delà communication du mouvement d'un corps matériel à un corps matériel. Un mot, un son léger, incapable d'emporter une plume, m'apprend que ma vie ou la vie de mon ami est en danger! J'étais immobile, et voici que je m'élance avec impétuosité, changeant de direction à chaque obstacle, jusqu'à ce que j'atteigne le but. C'est une des lois de la nature qu'une même cause imprime à des masses égales des quantités égales de mouvement ; et voici qu'à la barre d'un même tribunal la même voix, la même parole, la même impulsion dynamique, en un mot, excite à la fois dans une foule attentive les sentiments les plus opposés. L'oppresseur frémit et se désespère ; l'espérance et la joie renaissent dans le cœur de l'opprimé; un noble sang-froid règne sur le front des magistrats, l'assistance prévient et appelle par ses transports la sentence des juges. Au pied d'une
même chaire, à ce seul mot, Dieu, le croyant sMncline, l'impie se révolte ou blasphème ; l'étranger dont ce son a frappé l'oreille, sans en être compris, reste dans la plus parfaite indifférence (1).
En outre, et c'est une différence accablante pour le matéria-
(1) Je sais quelle objection on pourra me faire. Les ispositions antérieures et les connaissances acquises des auditeurs ont imprimé à leur être spirituel ou corporel des modifications profondes et substantielles. L'effet de la parole de l'avocat ou de l'orateur est celui d'un déclanchement, si je puis m'exprimer ainsi, d'un désembrayage, ou, pour me servir d'une comparaison dont j'ai déjà fait usage, un effet d'ouverture de robinet ou de fermeture de circuit, qui met en jeu, avec toute sa puissance, la machine calorique ou la machine magnéto-électrique humaine. Oui, mais ce déclanohement est un acte intellectuel et volontaire qui ne vient nullement du dehors, qui a pour cause d'existence, au sein et au-dessus de la machine, un agent ou moi, qui ouvre ou ferme le robinet quand il lui plaît, qui rompt ou établit le circuit à son gré. Un homme de beaucoup d'imagination, M. Trémaux, a été amené, par une étude attentive des phénomènes de la mémoire, à une comparaison heureuse qui nous donne le secret du déclanchemcnt ou désembrayage dont je parle. « Le cerveau, dit-il, ou l'organe de la mémoire dans le cerveau, peut recevoir des sensations et des impressions par les seules forces matérielles des courants nerveux... Lorsqu'une couche très-mince de matière impressionnable ou sensible a été exposée à la lumière venue d'un objet, et répartie par la lentille du daguerréotype , cette couche, où le regard ne distingue encore rien, est couverte cependant d'une infinité de nuances et de contours parfaitement rendus Si la trace des sensations s'imprimait d'une
manière analogue dans la matière du cerveau, le phénomène de la> mémoire serait une simple action mécanique. Mais il ne faut pas se presser de conclure, les difficultés se présentent bien vite. Quand, par erreur ou autremeut, les photographes exposent une même couche à plusieurs objets ou paysages différents, avant de faire paraître l'image, le résultat est de plus en plus confus et indéchiffrable. L'analogie nous dit encore qu'il en serait de même dans le cerveau, si l'action matérielle agissait seule. Au contraire, lorsque cet organe s'est beaucoup exercé, qu'il a reçu beaucoup d'images, la perception et le jugement sont plus nets. Nous retrouvons la môme différence entre la fonction matérielle qui ne se perfectionne pas, qui perd plutôt dans certains cas, et la fonction intellectuelle où l'âme intervient pour perfectionner l'action... Nous comprenons facilement que le cerveau soit impressionné d'une manière analogue par tous les sens, et qu'il possède ainsi ce fonds persistant d'impressions qui constitue la mémoire.
liste, ce qui arrive à l'âme ou au cerveau est obligé, inévitable ; mais ce qui en sort ne l'est plus. La sensation agit nécessairement sur le cerveau avec une intensité proportionnelle à sa force et dans le sens voulu par elle. Mais il n'en résulte pas du tout, comme dans les autres organes, une action obli-
Nous comprenons que les choses qui nous ont frappés dans notre enfance, alors que la substance du cerveau n'était pas surchargée d'impressions, aient toutes des traces plus vives ou plus nettes; nous comprenons mieux encore que les impressions les plus récentes soient en général les plus présentes à notre mémoire ; et enfin que les objets qui nous ont frappés par plusieurs sens soient, toutes choses égales
d'ailleurs, les mieux sentis Nous voici donc en présence d'une foule
d'impressions de tous les âges, de tous les jours, qui meublent le cerveau, et qui constituent une sorte de bibliothèque des impressions de notre vie. Mais si rien ne réglait l'ordre dans lequel elles se présentent à notre pensée, elles auraient toutes une tendance à surgir en même temps à l'appel d'une même action provocatrice, et ne donneraient pour résultat qu'une image confuse, un cahos indéfinissable ; il n'en est rien heu. reusement. Nous avons la faculté de nous reporter à telle ou telle de ces impressions, selon notre volonté. C'est donc évidemment que cette bibliothèque a son bibliothécaire, qui cherche au point voulu l'impression à laquelle nous voulons nous attacher, et qui la met sous les yeux de notre pensée, seule à l'exclusion de toutes les autres ou combinée avec d'autres. Mais comment définir ce bibliothécaire incomparable qui sait lire des caractères aussi délicats, et révéler clairement des images aussi imperceptibles que confusément entassées, si elles ne l'étaient que par l'action extérieure ? Pour cela, et quelque volonté que l'on y mette, il faut exclure le hasard ; il faut reconnaître la liberté de fouiller dans toutes les impressions, il faut la faculté de les choisir et de les comparer avec intelligence, il faut quelque chose qui surpasse en subtilité tout ce que notre imagination peut concevoir... Nous voici donc encore ramenés aux deux principes que nous avons déjà rencontrés, à l'action matérielle et à la faculté de s'en servir. Pour distinguer une faculté aussi extraordinaire, je ne vois rien de mieux que de conserver le vieux nom donné indistinctement par tous les peuples, et que chacun comprend en l'appelant âme. « L'âme est le mécanicien de la machine calorique qui donne issue au courant de sang oxygéné, source de la force motrice nécessaire à l'exercice des fonctions physiques et physiologiques du cœur, du cerveau et des autres organes ; elle est l'électricien de la machine électrique, qui ouvre le circuit au courant de fluide nerveux ; elle est le bibliothécaire de la mémoire ; elle est la sentinelle souveraine ou mieux le général en chef qui reçoit les dépêches télégraphiques de tous les sens, etc., etc. Elle est en un mot l'agent qui opère et l'esprit qui vivifie.
gée, inévitable, suivant la loi qui est l'attribut de la matière. Au contraire, l'âme use de l'impression du cerveau pour agir ou ne pas agir, pour déterminer librement la production d'actions entièrement volontaires ; sentinelle vigilante et libre, elle garde toute sa puissance d'agir ; elle peut ne pas vouloir utiliser l'impression reçue, elle peut vouloir l'utiliser, comme elle peut même réagir en sens contraire. Que le mouvement excitateur arrive au cerveau sous forme de lumière, l'âme reste libre d'agir comnie si elle voyait ou comme si elle ne voyait pas. Qu'il pénètre par les oreilles sous forme de vibrations ; par le nez sous forme d'émanation et de diffusion moléculaire ; par la nutrition sous forme d'agents transformables en chaleur ou en force mécanique; par la respiration, par le froid, par la chaleur ; par mille contacts divers, avec ordre ou sans ordre ; que l'impression cesse ou continue, l'âme est toujours libre d'agir ou de ne pas agir ; et si elle agit, ce n'est nullement d'une manière obligée, comme cela a lieu dans toutes les transmissions de mouvement soumises aux lois de la mécanique; son activité, par conséquent, est d'une tout autre nature que l'activité passive de la matière.
L'activité de l'âme, considérée à un autre point de vue, s'exerce dans des conditions qui établissent entre elle et la matière un antagonisme profond. La matière agit ou subit là où elle est, dans le lieu qu'elle occupe. Il n'y a pour elle d'action actuelle, ni à distance où elle n'est pas, ni dans le passé, ni dans l'avenir. Le créateur lui-même de l'attraction en raison inverse du carré de la distance, le grand Newton, s'est empressé de reconnaître que cette attraction n'est qu'un mot, une force explicative, mais nullement une force réelle. Ainsi la distance, l'espace, le temps, relativement à la matière, sont des réactifs purement muets, auxquels elle ne répond rien. Pour l'action de l'âme, au contraire, ces réactifs sont d'une éloquence extrême.
L'âme sY'lance à son çfiv dans le passé, dans l'avenir, dans l'immensité de l'univers. Il n'est pour elle ni passé, ni futur, ni dislance. Elle se rend présentes, quand elle veut, lesconquêtes d'Alexandre ou la lin des monarcliies modernes. Au milieu de la nuit la plus profonde, elle peut invoquer la nature tout entière : le soleil l'éclairé de ses splendeurs ; les prés étalent leur verdure, les oiseaux font retentir les airs de leur ramage, etc. Disons-le en passant : il est un réactif, la pesanteur, devant lequel la matière tout entière, jusqu'à la dernière des molécules, accuse sa présence ; tout corps a nécessairement son poids et son volume propre. Qui oserait assigner un poids et un volume à la pensée, à la volonté, à l'amour et aux êtres moraux, affections de l'âme, la vérité et le mensonge, la reconnaissance et l'ingratitude, la perfidie ou la fidélité ?
Formulons donc dès à présent cette conclusion suprême, que bientôt nous retrouverons plus éclatante encore de vérité. Pour ne voir qu'une même nature dans l'âme et la matière, c'est à l'être essentiellement esclave qu'il faut transporter la liberté ; c'est l'être insensible au présent même qu'il faut voir appeler devant lui l'avenir et le passé, ce qui n'existe point, comme ce qui existe ; c'est tout le moral des vertus et des vices, qu'il faut réduire à la physique du mouvement, ou du déplacement dans l'espace ; c'est dans le composé, le multiple et l'étendu qu'il faut voir l'être essentiellement un, essentiellement indivisible et simple; c'est dans l'inertie même qu'il faut trouver l'activilé et la force ; c'est dans la mort enfin qu'il faut s'obstiner à chercher toutes les forces de la vie. C'est en vain que dans rimi)ossibilité d'attribuer l'intelligence à la malière inorganique, on voudra la chercher dans la malière organisée ; comme si des atomes réunis par Torganisalion changeaient de nalure ! comme si ces atomes réunis en molécules solides, liquides, gazeuses, molles
OU dures, flexibles ou inflexibles, par la cohésion et l'organisation, devenaient par là même intelligents! comme si concevoir des corpuscules rapprochés sous quelque forme organique que ce soit, c'était les concevoir pensants.
Unité de l'âme humaine. L'âme qui travaille et Tesprit qui vivifie ne sont qu'une seule et même chose; l'âme humaine est essentiellement une. Partout les divines Écritures donnent à l'homme une âme et ne lui en donnent qu'une, qu'il doit sauver à tout prix. Mais parce que des hérétiques osèrent affirmer qu'il y avait dans l'homme deux âmes, le quatrième concile de Constantinople crut devoir les anathématiser solennellement. Et parce q«e d'autres hérétiques plus insensés encore révèrent que l'âme infusée dans chaque être humain était non pas une âme individuelle, mais une âme collective, la même dans tous les corps, le cinquième concile de Latran et la Bulle Apostoîici regiminis de Léon X, proclamèrent de nouveau l'unité et l'individualité de l'âme humaine.
Le Souverain Pontife Pie IX dans son bref à l'évêque de Breslau affirme en ces termes la contradictoire des assertions de deux théologiens allemands, Gunther et Balzer : « La doctrine qui met dans l'homme un seul principe vital, l'âme raisonnable, de laquelle le corps reçoit à la fois le mouvement, la vie tout entière et le sentir, est très-commune dans l'Église de Dieu ; et, au jugement du plus grand nombre, surtout les plus autorisés, si étroitement unie au dogme catholique, qu'elle en est la seule et véritable interprétation : par conséquent, elle ne peut être niée sans erreur dans la foi. » Quel bonheur que d'être ainsi fixé sur une vérité que la science déclare inaccessible pour elle !
Comment, au reste, pourrait-on douter de cette vérité capitale ou mieux de ce fait évident : « Je sens, je pense, je
juge, je veux, je me souviens, mais j'ai la conscience qu'il n'y a pas en moi cinq êtres différents dont l'un ait en partage la faculté de sentir, le second celle de penser, le troisième celle déjuger, le quatrième celle de vouloir, le cinquième celle de se souvenir. Toutes les facultés de mon âme, d'ailleurs, sont nulles dès que je les sépare de la pensée et du sentiment. Le jugement n'est que la décision prise en vertu des rapports connus par la pensée ; la volonté n'est qu'une pensée qui porte vers l'objet désiré ; la mémoire n'est qu'une pensée renouvelée, etc., etc. L'être qui cnmoi sent, pense, juge, veut, se souvient, est essentiellement un ; toutes ses facultés accusent son unité et son indivisibilité.
Liberté de ïâme et libre arbitre. Même après la chute d'Adam, Dieu disait à Gain : «Si tu fais bien, rassure-toi ; si tu fais mal, ton péché demeurera ; tes penchants te seront soumis et tu pourras toujours les dominer. » {Gen., ch. iv, v. 3.)
Au moment où il achevait d'énumérer au peuple hébreu les volontés de son Dieu, Moïse lui disait : « La loi que je vous impose n'est ni au-dessus de vous, ni loin de vous. Elle est près de vous, dans votre bouche et dans votre cœur, afin que vous l'accomplissiez,.. J'atteste le ciel et la terre que je vous ai proposé le bien et le mal, les bénédictions et les malédictions, la vie ou la mort : choisissez donc la vie, afin que vous en jouissiez, vous et vos descendants, et que vous aimiez le Seigneur votre Dieu. » {Deut., ch. xxx, v. 2 et suiv.) L'auteur de V Ecclésiastique dit h son tour, ch. xv, v. 14 : «Dèsle commencement. Dieu a créé l'homme, et lui a remis sa conduite entre les mains... L'homme a devant lui le bien et le mal, la vie et la mort : ce qu'il ciioisira lui sera donné. » Mais l'hérésie, qui n'a rien respecté, a voulu attenter à la liberté de l'homme déchu, cl l'Église assemblée en concile
LIBERTÉ DE l'AME ET LIBRE ARBITRE. 449
a solennellement déclaré que le libre arbitre de l'homme n'a pas été perdu ou éteint par la déchéance, qu'il est seulement affaibli dans ses efforts pour le bien, au point de ne pouvoir par ses propres forces seules reconquérir sa supériorité perdue ; que dans l'ordre naturel survivant à la déchéance, la liberté morale de l'homme n'est pas un vain nom, sans réalité ; que cette déchéance lui a laissé sa liberté complète intérieure et extérieure ; qu'elle ne l'a pas constitué dans l'activité nécessaire du mal ou du bien, de telle sorte que tout ce qu'il fait soit péché, que toutes les œuvres de l'homme vicieux soient vicieuses, que toutes les œuvres de l'homme vertueux soient vertueuses.
Le libre arbitre ! Mais c'est encore là une vérité de sens intime et de sens commun ! S'il n'y a pas de liberté, il n'y a pas de crime, il n'y a pas de vertu. Et le remords, un des grands phénomènes de l'humanité, devient non-seulement un effet sans cause, mais un contre-sens odieux,
« La nature et la voix du genre humain tout entier me disent que mes vertus sont dans le bien que j'ai fait par choix et non pas en machine ; mes vices, dans le mal dont j'ai pu me défendre ; que tout mérite ou démérite part de ma liberté, comme du seul principe de louange ou de blâme, de récompense et de châtiment. Lorsque mon cœur me dit que toutes mes actions sont à moi, que ma volonté les a déterminées librement, c'est alors que j'espère ou que je crains de la part de leur juge; c'est alors que je m'en applaudis ou que je me condamne; j'aurais beau vouloir me le cack';''. lorsque le remords parle, je sens que mon crime est celui du libre arbitre. Si la force et la contrainte ont..dirigé mon bras, je pourrai pleurer sur les maux dont il fut l'instrument ; mais ma douleur ne sera point mêlée à des reproches inlérieurs. Jeparailrai sans crainte devant un Dieu juste, sans
honte devant les tribunaux de la terre. Je puis être malheureux, mais je ne suis point coupable, et il ne peut y avoir de supplices pour la nécessité. » (Bauruel, Helviennes.)
Aces doctrines du bon sens et du sens commun, qu'oppose la science du jour? Avec M. Huxley, un des plus généreux, le doute dans la théorie, la tolérance dans la pratique. « Les philosophes se prêtent à livrer bataille sur le plus grand de tous les problèmes spéculatifs. La nature humaine possèdet-elle un élément libre, doué de volonté, c'est-à-dire vraiment anthropomorphique?Ou n'est-elle que la plus artistement construite des machines qui sont l'œuvre de la nature? Quelquesuns, au nombre desquels je me range, pensent que la bataille sera a jamais indécise, et que dans toutes les questions pratiques, le résultat équivaut à la victoire de l'anthropomorphisme (c'est-à-dire de l'existence de l'élément libre, doué de volonté).» {Revue des cours publics, 30 octobre 1869.)
Avec M. André Sanson, un doute sans réserves. « Contester ou reconnaître absolument ou relativement le libre arbitre, cela soulève un problème qui ne.sera jamais résolu, et que le sentiment individuel tranche seulement ; ce problème n'est point, quant à présent du moins, du domaine scientifique. Nous nous faisons volontiers l'ilUision de croire que nous avons la liberté du choix entre nos actions; mais sur quoi pouvonsnous fonder notre prétention de dominer les raisonnements en vertu desquels nous nous décidons ? » {Philosophie positiviste, livraison de mai-juin 1870, p. 449.)
Avec M. Taine, une négation brutale. «Notre esprit est une machine construite aussi mathématiquement qu'une montre. Si tel ressort l'emporte, il accélère ou fausse le mouvement des autres, el l'imiwession qu'il leur communique échappe au gouvernement de notre volonté, parce qu'elle est notre volonté MÊME. L'impulsion donnée nous emporte, nous allons irrésisti-
LIBERTÉ DE l'aME ET LIBRE ARBITRE. 451
tlement dans la voie tracée, et l'automate spirituel qui fait notre être ne s'arrête plus que pour se briser.» {Essais de critique, p. 339.)
Avec M. Moleschott, une affirmation insensée delà nécessité des actes humains. « Un sage de l'antiquité a dit que l'homme est la mesure de toutes choses. Ce mot de Protagoras nous révèle une des vérités les plus profondes. Pour que l'homme puisse s'appeler la mesure de toutes choses, il faut que ses sensations, ses jugements, ses pensées, sa conscience, ses volitions, et enfin ses passions elles-mêmes, soient liés par ces mêmes lois de la nécessité naturelle qui gouvernent l'orbite des planètes, la formation des montagnes, le flux de la mer, la végétation des plantes et l'instinct des animaux. » {Cours de philosophie fait à Turin. Première leçon.) Quel étrange langage et quel sens lui donner ! En présence de cet excès d'audace et de déraison, toute réfutation est inutile ou impossible. Tout ce qu'on peut faire est de crier avec indignation à l'odieux apôtre de la fatalité : Plaise a toi de traire le BOUC, MAIS ne m'oblige PAS A TENIR l'écuelle ! Uu autrcéncrgumène, qui exerce dans la ténébreuse Allemagne une influence désastreuse, M. le professeur Haeckel, a osé dire : «Tous les êtres animés et inanimés sont le résultat de l'action mutuelle, d'après des lois définies, des forces appartenant à la nébuleuse de l'Univers. Si cela est vrai, il n'est pas moins certain que le monde actuel existait virtuellement dans la vapeur cosmique, et qu'une intelligence suffisante, connaissant les propriétés des molécules de cette vapeur, aurait pu prédire, par exemple, l'état de la Faune de la Grande-Bretagne en 1869, avec autant de certitude que l'on peut dire ce que deviendra la vapeur de l'haleine par un jour d'hiver. » D'après Moleschott, au lieu de l'état de la Faune de la Grande-Bretagne en 1869, on aurait pu, on aurait dû prévoir l'état des intelligences et des
452 LES SPLE.NDEUUS DE LA FOI.
volontés nationales ou individuelles en 1870, la guerre de la France et de la Prusse, ses causes et son issue !
C'est à faire bondir d'horreur et d'indignation ! Alors que le problème du mouvement de trois corps inertes, le soleil, la terre et la lune, a défié jusqu'ici le génie des mathématiciens les plus illustres, ils osent, les insensés, affirmer la possibilité de la solution du problème, non-seulement des mouvements, de l'organisation et des oi'ganisations successives des milliards de milliards de milliards de molécules de la nébuleuse de l'univers, et des pensées, des jugements, des volontés de tous les êtres raisonnables! Et ces fables monstrueuses trouvent des milliers d'oreilles avides de les recevoir! Et elles remplissent aujourd'hui les intelligences !... Et ces excès d'extravagance n'ouvrent pas les yeux à des hommes même honnêtes; ils ne les rapprochent pas de la foi ! La vue de ce gouvernail brisé, de ce vaisseau de l'humanité allant à la dérive, de l'abîme dans lequel il va s'engloutir les laisse impassibles !
Immortalité de l'âme humaine. Cette qualité essentielle de l'âme humaine est vivement, ma' nettement énoncée dans ce précieux verset du livre de V Ecclésiastique: « La poussière retournera à la terre d'où elle a été tirée, et l'esprit reviendra, à Dieu qui l'avait donné. L'âme ne périt donc pas avec le corps.» Et quand il disait que l'esprit revenait à Dieu, le Sage n'entendait pas qu'il revenait à Dieu pour se perdre dans l'immensité divine, car il ajoute, ch. xii, v. 1 et 7: «Craignez Dieu et observez ses commandements ; c'est l'essentiel pour l'homme. Dieu entrera en jugement avec lui pour tout le bien et le mal qu'il aura fait. » Lorsque le prophète Élie voulut ressusciter l'eiifaiil de la Sunamite, il s'écria : « Seigneur, faites que l'âmî! de cet enfant revienne dans son corps. » L'âme revint et l'eniciiit ressuscita. La crovance à rimmortalilé de Fàme est ki
IMMORTALITÉ DE l'aME HUMAINE. 453
croyance non-seulement des patriarches, des prophètes de la nation juive, mais de l'humanité tout entière. Jésus-Christ prêcha hautement la vie éternelle pour les justes, et le feu éternel pour les méchants ; il assura non-seulement la vie éternelle, mais la résurrection future du corps. Il fit de ce dogme capital la base de toute sa morale. Par là il consola et encouragea la vertu, il fit trembler le crime, il forma des disciples capables de mourir comme lui en bénissant Dieu. Il commanda plus d'une fois silence aux frivoles objections des Sadducéens en leur opposant cette fin de non-recevoir : « N'avez-vous pas lu ce que Dieu vous a dit : Je suis le Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob ; or Dieu n'est pas le Dieu des morts, mais des vivants ; » donc Jacob, Abraham et Isaac sont vivants, et vous leurs enfants, vous serez immortels commeeux. L'immortalité de l'âme est un des articles les plus solennels du symbole chrétien. Je crois a la vie éternelle, à la vie éternellement heureuse des bons, éternellement malheureuse des méchants. Il est pour le moi humain une vie future dont l'état de bien-être ou de souffrance sera proportionnel à l'état bon ou mauvais où il se sera constitué dans celle-ci ; et il ne sera jamais anéanti ! Comment pourrait-il en être autrement ? La science moderne affirme l'indestructibilité de la matière, elle tend même fatalement à affirmer son éternité et, par conséquent, la nécessité de son existence, ce qui dépasse le but.
« Où sont les lois de la nature qui replongent dans le néant l'être qui en est sorti? Nous voyons tout ce qui meurt, reparaître sous mille formes différentes. Les formes ont changé, mais l'effet subsiste. Pourquoi l'âme humaine, qui n'est point un composé, qui ne participe pas à ces formes matérielles, seraiteUe condamnée à s'évanouir? Par un premier acte de sa toutepuissance, Dieu l'a faite seule à son image, seule capable de s'élever à lui et del'étudier lui-même ; seule appelée à contempler
4o4 LES SPLENDEURS DE LA FOI.
la nature, à adorer son Auteur, à devenir parfaite par l'imitation de ses perfections infinies. Par un second acte de sa toutepuissance Dieu a uni hypostatiqueraent cette âme, le plus noble des êtres, à un être matériel ; il l'a enfermée dans l'étroite prison d'un corps dont les besoins la flétrissent, dont les infirmités l'accablent, dont les penchants la pervertissent. Et quand l'esprit a tout fait pour la matière, quand il l'a vivifiée et servie, quand il a tout supporté par elle et pour elle ; l'instant où elle est prête à s'élancer pour n'être plus qu'elle, l'instant où elle aspire à jouir de toute sa grandeur et de toute sa liberté, cet instant, qui peut et doit être l'instant de son triomphe, Dieu l'aurait choisi pour opérer un troisième prodige de sa toute-puissance en l'anéantissant! Il ne m'aura soustrait à l'empire des lois de la nature, il ne m'aura fait naître immortel par moi-même, que pour se réserver le plaisir barbare de me plonger dans le néant au plus beau moment démon existence! Le jour où je pourrai le voir face à face, et l'aimer sans entraves, sera le jour qu'il prend pour me faire descendre au rangde ce qui n'est pas ! Mon âme peut survivre à mon corps, elle lui survivra donc, car, sans cette survivance glorieuse, la sagesse et la bonté divine seraient des mots vides de sens... Sa justice et sa sainteté seraient bien plus encore des chimères. Pourquoi a-t-il voulu que je me sentisse capable de devenir si grand? Pourquoi a-t-il permis que tous les attraits possibles fussent pour le vice, les dégoûts, les combats, les obstacles pour la vertu ?.. Ce sont les sens qu'il faut dompter, les désirs qu'il faut combattre, les passions qu'il faut modérer, c'est avec son cœur même qu'il faut être dans une guerre continuelle! Et Dieu, qui prit un plaisir si cruel à entourer la vertu de mille obstacles, se ferait un plaisir plus cruel encore de la laisser sans espoir! Il aurait fait beaucoup plus! Ajoutant l'imposture au mépris, à l'abandon total de la vertu, il aurait
IMMORTALITÉ DE l'AME HUMAINE. 455
gravé dans le cœur de tous les hommes Terreur la plus antique, la plus universelle, la plus accréditée et la plus invincible! Le philosophe a beau chercher sur la surface de la terre, partout il voit des mânes révérés, des champs Élyséens ou les cieux annoncés à l'homme juste, le Tartare ou un lieu de supplice préparé pour les méôhants. Nier Timmortalité de l'âme, c'est faire du Dieu de la nature le Dieu de l'illusion, des contradictions, du mensonge et de l'imposture. Mieu.vvaut revenir à toutes les absurdités de l'athéisme que de croire à un Dieu qui, pour anéantir l'homme, oublie tout ce qu'il lui doit, tout ce qu'il doit à la vérité, tout ce qu'il doit au crime, tout ce qu'il doit à la vertu, tout ce qu'il se doit à lui-même. Tous les hommes de bien sans exception, tous les sages désirent ardemment de survivre à ce corps de poussière et de fange ; il n'en est pas un seul qui ne gagne à l'immortalité! Les méchants seuls et les insensés veulent que leur âme périsse avec leur corps, seuls ils invoquent contre elle la mort et le néant! Or Dieu n'a pas pu régler mon sort sur les désirs du crime; la voix de la vertu a seule dicté ses arrêts. Mon ame est immortelle. » (Les Helviennes du P. Barruel. Lettre XLIX.)
Disons pour l'humilier et la confondre les fins de nonrecevoir, les doutes, les hypocrisies, les négations, les ironies, les blasphèmes que les maîtres du jour opposent à ce dogme grandiose, divin et humanitaire.
« Il faut écarter à tout prix ces questions oiseuses et inaccessibles des fins dernières comme les questions d'origine.» (Littré). — C'est encore l'autruche qui enfonce sa tête dans un trou et laisse passer le danger. « L'opinion concernant la perpétuité des individus après la mort pouvait être vraie ; elle ne s'est pas trouvée telle. La science n'a pu constater un fait quelconque de vie après la mort. » (Littré.) « Et les morts que deviennent-ils ? Il ne leur reste plus
qu'une exis(cnce idôale dans notre souvenir...» (Littrk.) « Des jouissances infinies tant en prix qu'en durée promises aux fidèles ! Jamais un si complet système d'égoïsme n'avait été organisé dans le monde. Les effets d'une telle direction auraient été désastreux; et l'aspiration au salut aurait brisé les liens sociaux.... L'humanité s'avance, épurant la morale entravée par la préoccupation égoïste du salut individuel. » (LiTTRÉ, Conservation. Révolution. Positivisme, p. 123.) «Le sage sera immortel, car ses œuvres vivront dans le triomphe définitif de la justice, résumé de l'œuvre qui s'accomplit par l'humanité. L'homme méchant, sot, mourra tout entier, en ce sens qu'il ne laissera rien dans le résultat général du travail de son espèce.. Ses œuvres (pas son âme, pas sa personne) échappent seules à la caducité universelle, car seules elles comptent dans la somme des choses acquises. » Voilà l'immortalité hypocrite de M. Renan. {Job, préface, xc, xci.) « Vaudra-t-il encore un jour la peine de vivre, et l'homme qui croit au devoir trouvera-t-il dans le devoir sa récompense? Je l'ignore ! ceux-là seuls arrivent à trouver le secret de la vie, qui savent étouffer leur tristesse intérieure. » (Renan, préface de Job, lxxxviii.)
«Franchement, je ne désire point rencontrer dansla sphère des ombres Socrate, saint Augustin et tant d'autres héros. Je préfère me plonger dans le néant. La pensée et l'action de la vie ont fini par me fatiguer ; laissez-moi dormir ! Je descends dans le néant, et par là un autre homme va monter... Que signifie le mot tu mourras? Il signifie : tu perdras ton égoïté. Égoïstes, allez vous défaire de votre maladie... Vive la mort ! Adorez la mort. » (Feuerbach, traduit par M. Renan, Liberté de 'penser, t. VII, p. 348.)
La voilà cette philosophie selon la science, la fausse science, la science d'un petit nombre d'esprits égarés, incertains de
UNION DE l'AME ET DU CORPS. 457
tout, incertains d'eux-mêmes, qu'on voudrait substituer à la philosophie selon la Révélation !
Union de Vâme et du corps. L'âme humaine, nous l'avons déjà dit, n'est pas un pur esprit, mais bien une substance intelligente, créée pour vivre dans un corps, lui être étroitement unie et l'animer. La Révélation interprétée par l'Église exprime cette union naturelle et intime de l'âme et du corps, en disant que l'âme est la forme du corps. Pour elle l'homme n'est pas une intelligence servie par des organes, comme l'archange Raphaël, compagnon du jeune Tobie, dont le corps n'était qu'un fantôme, qui semblait vivre et ne vivait pas, se nourrir et ne se nourrissait pas. Lame humaine appelle, exige le corps, comme le corps appelle et exige l'âme ; elle complète le corps, comme elle est complétée par le corps. Elle ne fait avec le corps qu'un tout matériel et spirituel, il existe entre elle et le corps une communion nécessaire et parfaite. L'union est si intime, qu'on peut douter, disait déjà Bossuet, qu'il y ait en cette vie un acte d'intelligence pure, dégagé de toute impression corporelle ; et l'expérience fait voir , en effet , qu'il se mêle toujours à la pensée quelque chose de sensible, dont l'esprit se sert pour s'élever aux objets les plus intellectuels.
Enfin, par l'accord établi entre l'âme et le corps, il se fait naturellement une telle liaison entre les impressions du cerveau et les pensées de l'âme, que les unes ne manquent presque jamais d'exciter les autres. Il n'est donc nullement étonnant, il est au contraire naturel et nécessaire que les opérations et les émotions de l'âme, l'attention, la volition, la joie, la tristesse, la crainte, se traduisent dans le corps, surtout dans le cerveau et les centres nerveux, par des effets physiques ou physiologiques que l'on puisse évaluer, et qui
deviennent, jusqu'à un certain point, la mesure ou, du moins, l'expression corrélative des phénomènes psychiques.
Voilà sur l'union de l'âme et du corps la synthèse chrétienne et catholique. Pour elle l'homme est à la fois un être physique, physiologique, psychique, et, malgré cette unité mystérieuse, elle affirme solennellement que l'âme est essentiellement distincte du corps.
La science moderne, ainsi que l'affirment bruyamment les matérialistes et les positivistes, aurait-elle démontré la fausseté de cette distinction essentielle entre l'âme et le corps? Aurait-elle ramené les phénomènes physiologiques et psychiques aux phénomènes physiques ? les aurait-elle entièrement expliqués par le jeu, au sein de l'organisme, des forces naturelles, causes des phénomènes de la nature inorganique? Non, mille fois non, et pour le démontrer jusqu'à l'évidence, il nous suffira d'analyser rapidement les recherches les plus avancées des physiciens et des physiologistes sur la corrélation des forces vitales et des forces physiques. A quoi ont conduit les travaux et les expériences des Claude Bernard, des Gavarret, des Donders, des Bert, etc., etc.? Ils sont assez bien résumés dans une conférence faite en octobre 1869 par M. le professeur Barker, de Yate-College (États-Unis d'Amérique), que j'ai traduite dans Les Mondes (livraisons 20, 21 et 22 du tomeXXlIl). Voici ses conclusions les plus avancées :
1° Les mêmes atomes qui composent les substances inorganiques composent les substances organiques. Oui, mais si la chimie a pu faire des corps dont la composition soit la même que celle des substances organiques, elle n'a pas fait encore, et elle ne fera jamais, une substance organique proprement dite avec son enveloppe et son germe, un pois chiche ou un grain de blé.
2° Chaque particule de matière dans l'intérieur du corps
UNION DE l'aME ET DU CORPS. 459
obéit aux lois des attractions chimiques et physiques. » L'auteur ajoutait : « Aucun agent dominateur ou surnaturel ne vient compliquer leur action, qui n'est modifiée que par l'action des autres. » C'était outrepasser les faits ; car personne n'ignore que les phénomènes vitaux de la digestion, de la nutrition, de l'assimilation, de la circulation sont souvent troublés par des impressions ou des affections d'ordre purement intellectuel ou moral.
3° L'aliment de la plante et de l'animal est nourriture parce qu'il renferme en lui de l'énergie potentielle, laquelle, dans un moment donné, peut devenir actuelle ou force, par la transformation en mouvement musculaire, nerveux, etc., de la chaleur née de la combustion de l'aliment. La plante peut être considérée comme une machine apte à convertir la lumière solaire en énergie potentielle; l'animal, comme une machine apte à rendre actuelle et à utiliser l'énergie potentielle accumulée dans les plantes. Oui, mais ces conversions ne sont pas la vie ; elles supposent au contraire la vie, et la vie se continuant par le germe vivant.
4° La chaleur vitale en tant que chaleur, l'action musculaire en tant que mouvement, l'action des nerfs et des centres nerveux en tant qu'action physique, résultent d'une conversion d'énergie, de la conversion de la chaleur, et leur origine est purement physique. En d'autres termes, l'organisme humain est use machine calorique ou électrique vivante. Oui, mais pourquoi M. Barker, volontairement ou involontairement, omet-il de dire que cette machine vivante exige son mécanicien ou son électricien, qui ouvre ou ferme à volonté les circuits du calorique ou de l'électricité? 11 n'a nullement prouvé et il ne prouvera jamais que le mécanicien ou l'électricien, comme le bibliothécaire de M. Trémaux, soit un être purement physique, résultant d'une conversion de force.
5° M. Donders s'est vanté d'avoir construit deux appareils auxquels il donne le nom ani])itieux de mesureur de la pensée, d'enregistreur de la pensée. Mais ce qu'il a simplement mesuré, c'est d'une part le temps écoulé entre la cause physique de la sensation et la perception de la sensation, la durée de la sensation ; d'autre part, le temps écoulé entre la j)erception de la sensation et la manifestation de cette sensation par un mouvement spontané ou libre. Or ces deux transmissions sont non des phénomènes psychiques, mais des phénomènes physico-physiologiques qui ont leur siège dans le corps,
6° M. Lombard a constaté par expérience que la perception de la sensation par l'âme, que l'exercice de la pensée, que les émotions déterminent dans le cerveau une élévation de température; que la chaleur développée par la récitation intérieure d'une poésie émouvante est moindre lorsque cette récitation est orale ou exprimée par le jeu des muscles, etc. Mais ces expériences de M. Lombard prouvent-elles la transformation de l'énergie physique ou de la chaleur en pensée? Évidemment non ; elles prouvent seulement, et c'est le sens que M. Barker donne lui-même aux expériences, qu'entre l'âme et le cerveau, il y a une liaison étroite ; que l'évolution de la pensée n'est pas entièrement indépendante de la matière du cerveau ; que la pensée est capable d'être manifestée extérieurement par une conversion du mouvement en énergie actuelle; que l'émotion trouve souvent du soulagement dans des démonstrations physiques, etc., etc. Or, tout cela n'est pas autre chose que la vieille théorie philosophique et chrétienne de I'ame forme du corps.
Et ici je me sens pris d'un remords; j'ai eu vraiment tort d'avoir pris trop au sérieux les expériences de M. Lombard, auxquelles M. Barker attache tant d'importance. Qu'est-ce que
UMOiN DE l'aME ET DU CORPS. 461
la petite élévation (le température du cerveau constatée par lui, vingt degrés de déviation de l'aiguille de son galvanomètre, comparée à un fort mal de tête causé par la contention d'esprit, aux commotions violentes excitées dans l'organisme tout entier par les émotions vives de l'ârne, la peur, la joie, l'amour, la haine, la colère, émotions qui ont souvent causé presque instantanément le blanchiment des cheveux, l'anéantissement de toutes les facultés locomotrices, la perte de la mémoire, la folie, des maladies affreuses, Fépilepsie, l'apoplexie, la méningite, etc.? Si elle n'y prend garde sérieusement, la science, dans ses tendances à tout ramener à la matière et aux forces physiques, finira par se rendre ridicule. Il en est de la déviation des aiguilles de M, Barker comme des silex taillés des géologues, elles enfoncent une porte ouverte; ou, si on veut leur donner une portée qu'elles n'ont pas, elles tombent dans l'absurde. M. Barker, au reste, ne s'y est pas trompé ; sa conclusion est que le cerveau est lui-même une machine destinée à la transformation de l'énergie ; que, par certaines voies mystérieuses, la pensée est en corrélation avec les autres forces physiques; mais il s'est empressé d'ajouter: « Ici se dresse cette grande question : n'y a-t-il que cette énergie physique ? Derrière cette substance matérielle n'est-il pas une puissance d'ordre plus élevée?... N'existe-t-il pas réellement une partie immortelle, séparable des tissus du cerveau, quoiqu'elle lui soit mystérieusement unie ? Le corps, si curieusement façonné, renferme-t-il une âme venue de Dieu et retournant à Dieu? Ici la science se voile la face et s'incline respectueusement devant le Tout-Puissant. Nous avons
ranchi les limites dans lesquelles la science physique est ren-
ermée. »
Cet aveu, cette profession de foi solennelle que l'on
(Hrouve chez tous les esprits supérieurs, ou qui ne se sont
pas faits aveiit(les volontaires, est une conlirmation l'clalante de la Révélation, ou de ce fait, du moins, que la science la plus moderne est loin d'avoir démontré la fausseté de la Révélation. Pour mieux mettre en évidence cette vérité capitale pour nous , qu'il me soit permis de consigner ici quelques aveux de savants, d'autant moins suspects qu'ils se sont plutôt posés en libres-penseurs qu'en chrétiens.
Le plus éminentdes physiciens de l'Angleterre, M. Tyndall, terminait ainsi son discours de Président de l'Association britannique, pour l'avancement des sciences, réunie à Nonvich : « Il est impossible de concevoir le passage de la physique du cerveau aux faits correspondants de la conscience intime, des sensations, des pensées, des émotions. Même alors qu'on a accordé qu'une pensée déterminée et une action déterminée exercée sur le cerveau sont des faits simultanés,... nous sommes aussi loin qu'auparavant de la solution du grand problème : Comment ces opérations physiques sont-elles associées aux faits de la conscience ? L'abîme entre ces deux classes de phénomènes restera toujours intellectuellement infranchissable. En affirmant que l'accroissement du corps est mécanique, et que la pensée, en tant qu'elle a son exercice en nous, a son corrélatif dans la physique du cerveau, il me semble que je fais au matérialiste la seule position tenable pour lui... Les groupements et les mouvements moléculaires n'expliquent rien... Le problème de l'union du corps et de l'âme est aussi insoluble dans sa forme moderne, qu'il l'était dans les âges préscientifiques... Mais si le matérialisme est confondu et la science rendue muette, à qui appartient-il de donner la réponse? A celui a qui le secret A ÉTÉ RÉVÉLÉ ! luclinons nos têtes et reconnaissons notre ignorance une fois pour toutes. » {Les Mondes, t. XVII, p. 97 et 98.)
UNION DE l'AME ET DU CORPS. 463
Le successeur de M. Tyndall à la présidence de l'Association, un naturaliste célèbre, M. W. Hooker, qui n'a pas caché ses sympathies darwiniennes et positivistes, a fait néanmoins une profession de foi spiritualiste. « S'il y avait lieu à réconcilier la science et la religion, la base de la réconciliation devrait être le fait le plus profond, le plus large et le plus certain de tous, que la puissance dont la nature nous manifeste l'existence est entièrement inscrutable... Les limites qui resserrent l'histoire physique et spirituelle de l'homme, et les forces qui se manifestent dans les victoires alternatives de l'esprit et de la matière sur les actes de l'individu, sont de tous les sujets que la physique et la psychologie nous ont révélés les plus écrasants, peut-être même qu'ils sont complètement impénétrables. Dans la recherche de leurs phénomènes se trouve englobée celle du passé et de l'avenir, le mystère effrayant de l'existence : d'où venons-nous ? où allonsnous? Cette connaissance du passé et de l'avenir, l'âme humaine aspire sans cesse après elle, et fait entendre ce cri passionné qu'un poète vivant a si bien rendu dans ces vers : « A la matière et à la force, tout n'est pas borné ici-bas. . . En outre delà loi des choses, il y a la loi de l'esprit... Parlez-moi de CELUI qui nous a placés ici et qui tient les clefs du d'où venons-nous ? où allons-nous ? »
M. Hooker a eu pour successeur à son tour M. Stokes, physicien aussi comme M. Tyndall, mais, en outre, mathématicien éminent; écoutons-le un instant: «Si l'on admet pleinement, comme grandement probable, sinon comme complètement démontrée, l'applicabilité aux êtres vivants des lois qui ont été vérifiées pour la matière morte, je me sens contraint en même temps d'admettre l'existence d'un quelque chose de mystérieux, situé au delà, d'un quelque chose, sui generis^ que je regarde non comme dominant
et suspendant les lois physiques ordinaires, mais comme travaillant avec elles et par elles à l'accomplissement d'une fin déterminée. Quel que puisse être ce quelque chose que nous appelons vie, c'est un profond mystère... Quand des phénomènes de la vie nous passons à ceux de I'esprit, nous entrons dans une région encore plus profondément mystérieuse... Nous avons à traiter de phénomènes qui s'élèvent complètement au-dessus de la simple vie, de la même manière que les phénomènes de la vie surpassent ceux de la chimie et des attractions moléculaires, ou comme les lois de l'affinité chimique, à leur tour, surpassent celles de la simple mécanique. Nous n'avons pas ici grand secours à attendre de la science, puisque c'est l'instrument des recherches qui est lui-même l'objet des investigations! Elle ne peut que nous éclairer sur la profondeur de notre ignorance, et nous conduire à jeter les yeux vers un ordi'e plus élevé, pour ce qui touche de plus près à notre bien-être. »
Je ne ferai plus qu'une citation, etje l'emprunterai hl'undes plus jeunes maîtres de l'École française, M, Paul Bert, professeur de physiologie à la Faculté des sciences de Paris. « En dehors de la physiologie, reste presque tout entier le champ immense des phénomènes constatables seulement par voie subjective. Lorsqu'il s'agit de savoir si l'intelligence humaine est, oui ou non, le simple résultat d'une transformation de la force, ayant comme substmtum la matière organisée, ou si elle est la manifestation d'une substance spéciale, située bien au-dessus de la force et de la matière, comment peut-on penser à écarter du débat et la notion de l'infini, et la notion du bien et du mal, et la conscience, et le sentiment du libre arbitre qui résiste à tout? car nous sentons qu'en l'abdiquant nous nous renions nous-mêmes. Il faut bien que ces notions foinla mentales, dans ce qu'elles ont de scieniiliquement éclairé, inter-
U.MON DE l'aME et DU CORPS. 465
viennent dans une querelle qui durera autant que le monde; et ceux des physiologistes qui refusent d'en tenir compte sont loin de la vérité... Vous connaissez une École (rÉcole positiviste), qui recommande h ses disciples de fuir les questions de cet ordre, et qui voudrait même les bannir des préoccupations humaines... C'est œuvre impossible. Elles s'imposent à l'esprit et l'assiègent d'autant plus qu'il veut les écarter. En dépit de nous-mêmes, nous faisons tous de la métaphysique, souvent sans le savoir. Et pourquoi ne pas l'avouer, au reste? c'est l'honneur de l'espèce humaine, c'est le vrai caractère de sa grandeur que cette impatience d'un éternel inconnu ! » {Discours iVouverture. Revue des cours publics, 28 mai 1870.)
Il est donc faux, absolument faux, que l'homme de la science vraie soit la négation de l'homme delà Révélation. Pour confondre l'esprit et la matière il faut appartenir à la très-faible minorité qui se fait assez ignorante, assez aveugle, assez forcenée, pour oser dire avec M"'® Clémence Royer : « NoN-SEULEMEr<T le
MOUVEMENT SE TRANSFORME EN SON, EN CHALEUR, EN ÉLECTRICITÉ, EN LUMIÈRE, ET RÉCIPROQUEMENT ; MAIS TOUTES CES FORMES DIVER- SES d'une FORCE TOUJOURS IDENTIQUE SE TRANSFORMENT EN VIE, EN INTELLIGENCE, EN VOLONTÉ, EN ACTION LIBRE... L'iNTELLIGENCE ET LA PENSÉE NE SONT QUE DES PHÉNOMÈNES DE LA MATIÈRE, COMME l'étendue, l'iMPÉNÉTRABILITÉ ET LE MOUVEMENT. ))
Comment des hommes distingués, des professeurs agrégés à l'École de médecine, ont-ils pu se faire les échos de ce cri sauvage? comment des libres-penseurs bien élevés qui, comme M. Alph. Leblais, se produisent sous le patronage d'un académicien aussi célèbre que M. Littré, sont-ils arrivés nonseulement à perdre tout sentiment de religiosité, mais à considérer la cause première. Dieu, comme l'ennemi personnel de
466 LliS SI'UENDELUS l)K LA FOI.
riiumanilé, donl il faut purger l'univers à tout prix? Comment, chez des nations civilisées et cliréliennes , en France, en Angleterre, en Allemagne, sommes-nous condamnes à devenir témoins de scènes de grossièreté, de hrutalité, d'impiété, que jamais aucun voyageur n'a rencontrées chez les peuples les j)lus sauvages et les plus barbares ? Par l'action de l'âme sur le cerveau, et la réaction du cerveau sur l'âme, par le phénomène qu'un célèbre physiologiste anglais, M. AV. B. Carpenter, vice-président de la Société royale de Londres, a appelé Vaciivité inconsciente du cerveau ou cérébî'ation inconsciente, soit originelle, soit acquise.
« La distinction de l'âme et du cerveau est tellement ])atente, dit-il, que chacun peut chaque jour avoir la conscience de phénomènes subjectifs dans lesquels ou l'âme est active sans que le cerveau soit averti de son activité, ou le cerveau agit sans que l'âme ait conscience de son
activité Celte action inconsciente du cerveau s'exerce
souvent en donnant à nos jugements une tendance que nous pouvons ignorer. C'est ainsi que chacun de nous se trouve plus ou moins sous l'influence des habitudes de pensées et de sentiments qu'on lui a imprimées de bonne heure, ou qu'il s'est faites à lui-même par ses études et ses relations : le jugement est particulièrement exposé à être modifié par ces influences, quand la vigueur ordinaire de l'esprit est déprimée par des causes morales et physiques. Cette espèce de perversion peut être poussée si loin dans ses fâcheuses conséquences , qu'elle donne quelquefois lieu à une absence de bonne foi et de candeur, soupçon qui peut n'avoir aucune sorte de fondement, puisque sa source réelle réside au plus
PROFOND DE CE STRÂTUM DE LA CONSTITUTION MENTALE qui représente le résultat de ces premières influences dont l'individu lui-même n'est plus responsable. Aussi, comme l'a montré
U-MON DE l'aME ET DU CORPS. 467
M. Lecky, la doctrine de la cérébration inconsciente inculque la tolérance, non-seulement pour des différences de croyance, mais encore pour des inégalités de valeur morale. » {Revue des cours publics, 25 septembre 1869, p. 684.)
Oui, dans la doctrine orthodoxe de la Révélation, qui n'est jamais homicide, qui ne nie rien de Fhomme, qui fait à rélément matériel et à l'élément spirituel de notre être leur juste part, l'éducation ou l'action personnelle peuvent, non-seulement exciter dans le cerveau des impressions assez vives, assez profondes, pour que Tàme inconsciente devienne en quelque sorte leur esclave, mais encore modifier sensiblement, chez l'individu et chez la race, la' forme même du cerveau. Un prêtre savant et saint, M. Frère, qui, vingt ans avant qu'on songeât à fonder la Société d'anthropologie, avait formé patiemment une collection de crânes des divers peuples qui ont tour à tour habité la France, collection léguée par lui au Muséum d'histoire naturelle, avait constaté et affirmé, ce qui, plus tard, a été vérifié, sur cette collection et ailleurs, par M. Pruner-Bey, un de nos anthropologistes les plus éminents , que les crânes modernes d'une même souche, en voie de civilisation, offrent une conformation plus avantageuse que les crânes anciens de même origine. L'âme fait le cerveau et le cerveau asservit l'âme. C'est ainsi qu'un peuple civilisé peut descendre physiquement et mentalement à l'état sauvage ; c'est aussi pourquoi un peuple tombé à l'état sauvage a besoin d'un certain temps, de plusieurs générations peut-être, pour revenir physiquement «t mentalement à la civilisation. M. le docteur G. Vilson a •examiné quatre cent cinquante-quatre têtes de criminels ordinaires ou endurcis, avec la sage précaution de prendre ses mesures avant toute information sur la vie des personnes, et il a constaté que le crâne des habitués du crime présente des iinomalies sensibles surtout dans la région des lobes antérieurs
468 LES SPI.ENDELHS DE LA FOI.
du cerveau ; d'où il concluait (|ue, à moins d'une réforme possible, et qui devra être contrôlée par un certain temps d'épreuve, ils ne pouvaient guÎ3re cesser d'être criminels. Si on mesurait de même le ciàne des athées, des libres-penseurs, des solidaires, etc., ou, du moins, si l'on j)Ouvait soumettre leur cerveau à un examen sut'tisamment attentif, on constaterait des modifications évidentes et profondes, dont ils ont été la cause plus ou moins volontaire, et qui expliqueraient leur confirmation dans le mal ou dans l'impiété.
Que je serais heureux si j'avais pu convaincre mes lecteurs que celte fois encore, comme toujours, la Révélation est seule dans le juste milieu où régnent la vérité et la vertu! Et, qu'on le remarque bien, nous avons emprunté ces derniers enseignements à la science, à un professeur éminent de physiologie expérimentale. 11 est donc faux, absolument faux, que la science soit impuissante à établir la distinction essentielle entre l'àme et le corps, entre les phénomènes physiologiques et psychiques. Si l'on entend par science l'emploi du scalpel, du thermomètre, du galvanomètre, du microscope, oui, l'àme ne se révèle pas essentielleiiienl à ces instruments grossiers. Mais ce n'est pas là toute la science d'observation. Celui qui a vu sortir de la prison de la Roquette l'empoisonneur de sang-froid, qui avait nom de La Pommeraye, devenu vieux presque subitement, les cheveux et la barbe blanchis par la peur, mort à la ibis et vivant, tellement paralysé de ses jambes qu'il lui est impossible de faire un pas, a fait évidemment une observation scientifique solennelle, et cette observation manifeste au grand jour l'existence d'une âme violemment saisie par la crainte ou le remords, et qui a. tué le corps avant l'heure! Celui-là seul pourrait rester matérialiste après un tel spectacle, chez qui le corps ou le cerveau, fatale-
PARALLÈLE DE l'hOMME ET DE L AMMAL. 469
ment vicié par des impressions méphitiques, aurait virtuellement étouffé Tàme.
La vérité que je viens d'exposer est clairement énoncée dans les livres saints, ce dépôt incomparable de la sagesse des nations. Il y est question partout de cerveaux tellement agités, encombrés, endurcis, qu'ils deviennent inaccessibles à Faction de la grâce. Le peuple juif est appelé mille fois le peuple à la cervelle pétrifiée et au cœur incirconcis. Dieu recommande incessamment aux enfants d'Israël de ne pas laisser leur cerveau s'endurcir. Tète dure, cerveau solidifié, sont des expressions très-communes. Isaïe va jusqu'à dire à la maison de Jncob que son cerveau est un nerf de fer et son front un bloc d'airain.
Parallèle de lliomme et de ranimai. La très-faible minorité qui ose affirmer que l'homme diffère de l'animal non pas essertiellement ou qualitativement, mais accidentellement ou quantitativement, qu'en réalité l'homme n'est doué d'aucune faculté absolument absente chez l'animal, est certainement dans la catégorie des cerveaux agités, encombrés et endurcis dont nous venons de parler; car leurs yeux sont fermés à l'évidence. Pour que lame de l'homme soit qualitativement différente de celle de l'animal, il suffit que l'homme soit en possession de facultés que l'animal ne possède pas, même à l'état rudimentaire. En effet, dès qu'une des facultés de l'homme est nulle chez l'animal, le rapport de l'homme à l'animal devient rigoureusement infini. Or MM. Robin et Littré, les chefs reconnus de l'école positiviste, les seuls qui, à ma connaissance, aient eu le triste courage d'accorder aux animaux la raison, c'est-à-dire la faculté qui, dans le langage de l'humanité tout entière, est appelée et définie ce qui distingue l'homme de la BÊTE, n'en ont pas moins admis et déclaré que la raison humaine possède seule (ce qui, ajoutent-ils, lui donne une supériorité
470 LES SPLENDEURS ItE LA FOf.
très-consi(lt'ral»lo) le pouvoir d'abstraire et de généraliser, source nécessaire du langage articulé et de l'invention. {Dictionnaire de Nvsten, an mot Raison.)
L'àme de l'animal n'ajjstrait pas, ne généralise pas, elle n'est pas en possession de l'outil souverain appelé langage articulé > ou écrit, elle n'invente pas ; elle diffère donc essentiellement, qualitativement, del'àmede l'animal. M>r. Littréet Robin ajoutent, il est vrai : «Ce qui montre le passage entre les deux raisons, c'est que l'homme sauvage ne possède que dans un degré infiniment petit ce quadruple pouvoir. » Mais cette restriction est vaine; car, tout le monde le reconnaît, si le pouvoir d'abstraction est ACTUELLEMENT infiniment petit chez le sauvage, c'est ACCIDENTELLEMENT, tandis qu'il est nul essentiellement chez ranimai. Il est virtuellement à l'état latent, mais il y est naturellement et tout entier, puisque dans le sauvageou le descendant du sauvage, il y a eu et il y a l'étoffe d'un homme de génie, tandis que l'animal et le descendant de l'animal n'abstrairont et ne généraliseront jamais. C'est toujours, et bon gré malgré, le rapport du fini au zéro absolu, ou l'infini, que le temps, l'espace, les milieux les plus propices ne franchiront jamais. La race humaine la plus inférieure, la plus dégradée, peut arriver à la raison, à l'abstraction, à la généralisation, aulangagearticulé ou écrit le plus parfait, à l'invention, ce qui est à jamais interdit à l'animal le plus voisin de l'homme ; donc le rapport de l'homme à l'animal est celui du tout au rien.
Bossuet insistait déjà avec force sur ce caractère essentiel et qualitatif : l'homme invente et la bête n'invente pas ; ou si elle invente quelque chose, c'est dans le domaine du sentir, dans un but de conservation ou de reproduction. Depuis que le monde est monde, l'animal le plus rusé n'a rien inventé : pas une arme pour attaquer, un signal pour se rallier, un fort pour se défendre. -M. AndréSanson, plus hardi ou plus étourdi
PAHALLÉLE DE l'iIOMME ET DE L'AINIMAL. 474
que ses chefs de file, MM. Littré et Robin, a osé dire : «Tous les animaux reçoivent des impressions comme nous ; ils associent par le raisonnement, comme nous, les idées qui résultent des impressions, et qui les représentent ; ils dirigent, comme nous, par le jugement, les actes auxquels ces idées les conduisent ; comme nous enfin, ils géinéralisent tout cela pour en
TIRER DES C0MBIINAIS0>S NOUVELLES Qu'iLS MANIFESTENT PAR DES ACTES qu'aucun DE LEURS SEMBLABLES ASCENDANTS OU CONTEMPO- RAINS n'avait ACCOMPLIS AVANT EUX. )) {Philosophie j^ositiviste. Livraison de mai-juin 1870, p. 462.) Mais c'est une assertion purement gratuite, hasardée et plus que douteuse, car elle n'est appuyée que de deux ou trois faits apocryphes ou sans portée : « Les castors du bord du Rhône, ne trouvant plus les conditions d'une sécurité suffisante dans leurs habitations construites suivant le mode traditionnel (dites par respect pour vous-même le mode instinctif, les traditions n'existent que chez les êtres raisonnables), ont pris le parti de les abandonner pour s'en creuser de nouvelles dans les rives du fleuve. De maçons qu'ils étaient, ils se sont faits mineurs. Or, pour accomplir ce changement dans leurs mœurs, ne leur a-t-il pas fallu apprécier 'les nouvelles conditions qui s'imposaient à eux, et prendre un parti décisif? Si ce n'est pas là raisonner, qu'est-ce donc ? » Le castor aurait donc inventé une nouvelle demeure, et il ne l'aurait pas inventée s'il avait été sans raison. J'avais déjà lu ailleurs cette légende animale; j'ai voulu la vérifier une fois pour toutes; j'ai ouvert au mot Castor la première encyclopédie qui m'est tombée sous la main ; l'article était signé du nom de M. Boilard, naturaliste distingué qui a pris place dans le Dictionnaire des Contemporains, et j'y ai lu : « Les castors que l'on trouve en Europe vivent solitairement, ne construisent rien, et n'habitent que des terriers. Il en est ainsi maintenant, et il en
était ainsi dans l'antiquité; car les anciens, en nous parlant de Icurcttn/i' ponticus, qui n'était rien autre chose que notre castor, ne font nullement mention de son habitude de bâtir, et lui attribuent les mêmes habitudes que celles de la loutre, à la nourriture près. »
Tout récemment, M. Pouchet, de Rouen, le célèbre hétérogéniste, crut avoir découvert que, perfectionnant leur nid grandement et avec intelligence, certaines hirondelles avaient substitué au trou rond séculaire une longue ouverture, un véritable balcon, qui permit aux petits de mettre leur tète en dehors, pour respirer l'air pur, ou se familiariser mieux avec le monde extérieur. Mais cette communication académique était à peine faite qu'elle était vivement combattue, et par ;\I. André Sanson tout le premier. Les uns se sont empressés de rappeler ce passage de l'article Bête de Y Encyclopédie de d'Alembert : « Si une hirondelle i)lace son nid dans un angle, il n'aura de circonférence que l'arc compris entre les côtés de l'angle (et l'ouverture sera un petit trou). Si elle l'applique, au contraire, contre un mur, il aura pour mesure la demi-circonférence (et l'ouverture sera un balcon). » Les hirondelles ont donc toujours fait ce que, suivant M. Pouchet, elles auraient récemment inventé. Et, en effet, le nid perfectionné dont il nous a envoyé la photographie, est un nid accolé à une surface plane. Les autres, avec 3L Noubel, ont fait remarquer qu'il y a, et quily a toujours eu, deux sortes d'hirondelles; Tune, Ihirondelle rustique , dont le nid est largement ouvert en balcon ou en galerie ; l'autre, Vhirondella citadine, avec nid à ouverture circulaire, juste assez grande pour laisser passer l'oiseau, non sans quelque peine de sa part. La faculté d'invention de l'hirondelle est donc aussi problématique, ou plutôt aussi nulle que celle du castor. Répétons-le cependant, cet exercice per-
PARALLÈLE DE l'hOMMF. ET DE l'aNIMAL. 473
fectionné de Finstinct n'est peut-être pas impossible; mais c'est un acte de rintelligence de sensibilité, et non de raison proprement dite, comme nous l'expliquerons tout à Theui-e.
Citons encore un exemple de prétendu perfectionnement ; il nous dispensera de discuter une des vaines objections soulevées contre l'histoire naturelle des livres saints. Job a dit de l'autruche femelle qu'elle manquait de l'intelligence que Dieu donne aux autres oiseaux, qu'elle ne couvait pas ses œufs, qu'elle les abandonnait sur le sable dans le désert, et qu'elle laissait aux rayons du soleil à les faire éclore. Le célèbre Réaumur s'était cru autorisé, par quelques rares observations, à donner à Job un démenti; et son démenti semblait confirmé par un récit d'Adanson qui, au Sénégal, aurait vu les autruches couver leurs œufs, mais seulement pendant la nuit. Or, voici qu'un observateur, qui ne saurait être suspect, M. Darwin, dit avoir vu de ses yeux {Origine des espèces, traduction de M™'= Royer, première édition, page 313) plusieurs femelles d'autruche pondre chacune quelques œufs dans un nid commun. Les œufs sont ensuite couvés par les mâles seuls. « Cependant (c'est toujours Darwin qui parle), cet instinct de l'autruche américaine n'a pas encore eu le temps de se fixer et de se perfectionner, car un nombre considérable d'œufs de ces oiseaux demeurent semés çà et là dans les plaines, si bien qu'en un seul jour de chasse, j'en ai trouvé au moins une vingtaine ainsi perdus et gâtés. » Donc, au dix-neuvième siècle après Jésus-Christ, comme au dix-huitième siècle avant Jésus-Christ, l'autruche femelle ne couve pas ses œufs, et elle les abandonne souvent sur le sable. M. Darwin, qui croit à la transformation et au progrès incessant des êtres, est contraint lui-même de constater qu'après quatre mille ans l'intelligence de l'autruche, comme celle de tous les animaux, est restée dans une immobilité absolue.
474 LliS SPLKMIEURS DE LA FOI.
Eli réalité, les animaux n'ont rien ajouté depuis l'origine du nioiule à ce que la nature leur a donné. S'ils avaient haJjité seuls la terre, si l'homme n'avait pas existé, la terre présenterait une apparence de confusion véritablement effrayante ; j'oserais même ajouter que les animaux n'existeraient plus, tant ils sont incapables d'assurer les conditions essentielles de leur existence. Que deviendraienl les animaux les plus utiles à l'homme sans le concours et le secours de l'homme? S'ils ne servaient pas à le nourrir, leur féconditémême deviendrait la première cause de leur destruction ; ils épuiseraient les fruits ou les herbes qui font toute leur nourriture ; les camftagnes ne leur suffiraient plus ; s'ils se retireraient dans les bois, ils seraient bientôt la proie des grands carnassiers que la nature y entrelient pour les en chasser !
Du côté de l'homme, au contraire, c'est une mobilité incessante, un progrès indéfini, jusqu'au retour à la barbarie par l'excès de la civilisation matérielle, par l'abandon des dogmes spiritualistes et chrétiens qui font seuls (disait courageusement sir Georges Grey, devant toute l'Association britannique réunie à Exeter) la civilisation vraie et bienfaisante. Je ne puis résister au plaisir de citer le beau passage dans lequel Bossuet opposait avec tant d'éloquence la mobilité et l'invention de rhomnie à l'immobilité absolue des animaux : « L'homme attentif à la vérité a connu ce qui était propre ou impropre à ses desseins ; il a trouvé son imagination remplie par les sensations d'une infinité d'images; par cette force qu'il à de réfléchir, il les a assemblées, il les a disjointes ; il s'est, en cette manière, formé des plans, ei il a cherché des matériaux propres à l'exécution. Il a vu qu'en fondant le bas, il pouvait élever le haut ; il a bâti, il a occupé de grands espaces dans l'air, et a étendu sa demeure ; en étudiant
PARALLÈLE DE l'iIOMME ET DE l'aMMAL. 475
la nature, il a trouvé le moyen de lui donner de nouvelles formes; il s'est fliit des intruments, il s'est fait des armes; il a élevé les eaux qu'il ne pouvait pas aller puiser dans les basfonds où elles étaient ; il a changé toute la face de la terre ; il en a creusé, il en a fouillé les entrailles, et y a trouvé de nouveaux secours ; ce qu'il n'a pas pu atteindre, de si loin qu'il a pu l'apercevoir, il l'a tourné à son usage : ainsi les astres le dirigent dans ses navigations et dans ses voyages ; ils lui marquent et les saisons et les heures ; après six mille ans d'observations, l'esprit humain n'est pas épuisé ; il cherche et il trouve encore, afin qu'il connaisse qu'il peut trouver jusqu'à l'infini. » {Connaissance de Dieu et de soi-même. Chap. V, § 9.)
M. A. Sanson et consorts veulent absolument que les animaux soient en pleine possession de la perception, de la mémoire, du raisonnement, de l'association des idées, du discernement, du jugement, de la volonté, etc. J'y consens, mais à la condition qu'ils accorderont, ce qui est plus évident que le jour, que chez l'animal ces facultés s'exercent exclusivement dans la sphère de la sensibilité et de la sensation, mais non pas dans la sphère de l'intelligence et de l'abstraction, domaine essentiel de l'àme humaine; qu'il existe entre l'homme intelligent et la béte sensible un monde entier à franchie ; que des sensations de l'animal à la raison de l'homme il y a plus loin que de la terre aux cieux. L'infini les sépare, comme l'infini divise l'univers moral de l'univers physique. Le P. Barruel, dans ses Helviennes , tome P', édition de 4823, p. 355, a très-bien établi ce parallèle: « Comme vous, je consens à admirer dans l'animal sensible, la tendresse, les soins, la vigilance, la sollicitude de l'amour paternel; mais je le vois oublier qu'il est père dès que l'instinct donné par la nature pour la conservation de l'espèce n'a plus
(le motifs, tandis que je vous moiilre chez riionime le sentiment (le la j)Ost(îrité se l'ortifianl de génération en génération, et les anciens du peuple embrassant et serrant contre leurs poitrines les enfants de leurs enfants. Comme vous, je vois l'animal tressaillir à l'aspect de son maître, mais dans le pain ([u'il en reçoit, je découvre le principe de son affection. Comme vous encore, je le vois honteux, triste, confus des fautes ({u'il a faites, mais je vois en même temps la verge (ju'il redoute. Dites (pie la bête est fidèle, tendre, reconnaissante ; ([u'elle vous défend contre vos ennemis en raison des bienfaits qu'elle a reçus. Mais quels sont ces bienfaits ? Vous la rassasiez, vous l'abritez, vous la défendez contre la bête plus puissante prête à la dévorer... Elle vous chérit, elle revient à vous, comme elle revient sous le toit qui la défend des injures de l'air... Tout est matière dans vos bienfaits, tout est boue dans les motifs de son amour, de sa fidélité, de sa reconnaissance... L'animal est libre dans ses directions, il choisit et raisonne son choix, il peut être infidèle à votre voix ; lorsqu'il vous obéit, il agit et se meut conséquemment à ce qu'il voit de pire ou de meilleur... Mais quels sont tous les objets sur lesquels sa raison et sa liberté s'exercent ? Il fuit la prison que vous lui destinez ; il brise ses chaînes et rompt sa cloison pour respirer cet air plus pur et plus libre qui le ranime, pour exercer ses membres engourdis ; il flatte la main qui l'en délivre... Et ses raisonnements jusqu'oii s'étendront-ils? Il sent qu'il est plus faible, il ne s'en prendra pas au plus fort ; il sent qu'il est le plus fort, il dévorera le plus faible ; il emploiera la ruse et l'adresse pour l'atteindre. A l'instinct de la nature il ajoutera même la lumière de vos leçons : ce qu'il prévoit devoir être suivi de la verge, il l'omettra, ou il évitera vos regards pour le faire ; vous obtiendrez de lui ce qu'il pourra prévoir vous engager à satisfaire
PARALLÈLE DE l'iIOMME ET DE l'aMMAL. 477
son appôtit et ses besoins; il fuira son ennemi, il déclinera le (langer, il choisira, parmi cent moyens d'arriver à ses fins, le plus aisé, le plus court, quelquefois même le mieux combiné. N'est-ce pas dans ce choix des moyens que vous mettez la raison et la liberté de ranimai...? Or, tout cela, un fou le fait ! ... Le point où Tanimal vous semble parfait, n'est pas même le point oùrhommecommence!...» — Puis, page 411 : «C'est donc un fait incontestable, l'intelligence de l'animal est circonscrite tout entière dans la sphère de la sensibilité. Mais il est vrai, en outre, que même dans le monde sensible, l'animal ayant sous les yeux l'effet et la cause, ne les distingue pas assez l'un de l'autre pour aider tant soit peu à la nature. De ce que son œil voit, faites que la bète s'élève à ce que la raison du plus brut des hommes lui apprend. Montrez-la-nous, au moins, entretenant le feu qui la réchauffe, ou éteignant les flammes qui la brûlent ; arrosant les plantes dont elle attend les fruits, ou semant elle-même ce qu'elle se plaira à recueillir ; ajoutant nos filets à ses embûches ou nos flèches à ses armes, et vous n'aurez franchi qu'un premier monde, celui qui sépare l'animal du sauvage. Faites que l'animal sorte de sa tanière, non pas pour courir après sa proie, mais pour contempler la brillante armée des étoiles, vous l'aurez fait entrer dans le monde social des peuples pasteurs; faites que, non content de contempler la marche des astres, il mesure et calcule leur cours, vous aurez franchi un troisième infini, des peuples pasteurs à Newton. Faites que, peu contente des arts que la nature lui donna, qu'elle n'a point acquis, la bête essaye au moins de transmettre à sa postérité ce que vos leçons et vos soins ont ajouté à son industrie ; faites que les descendants, chez elle , enchérissent sur ce qu'ont su leurs ancêtres , et vous aurez franchi dans votre marche vers l'homme un quatrième infini, un quatrième monde, celui des espèces qui
acquièrent et se perfectionnent. Vous serez encore loin de ce monde oîi des vérités abstraites, purement intellecluolles et complètement étrangères aux sens, absorbent Malcbranche, Descartes, Pascal, Laplace, Cuvier, Enlin, vous aurez encore des régions nouvelles. et un autre infini à parcourir avant d'entrer dans ce monde où la vérité réduite en pratique orne l'âme de plus de perfections que mille vérités découvertes par la force du génie. De ces mondes divers où l'animal est nul, où l'homme apparaît seul, quels espaces immenses, quels abîmes à franchir pour atteindre celui où l'âme jouit d'avance de toute la grandeur et de toutes les délices d'une vie future, où le monde matériel et le présent ne sont plus rien, où Dieu et l'avenir sont tout ! Ce monde est mien, mon âme s'y contemple ; elle en a l'idée, elle sait en jouir, et vous l'abaisseriez au niveau de l'âme de l'animal ! L'essence et la nature de la brute seraient mon essence et ma nature ! Non ! mille fois non ! il est entre elle et moi trop d'intervalle pour que nous soyons animés par un même être ! »
Répétons donc encore cette triste parole de Bossuet : « La ressemblance des actions desbètes aux actions humaines trompe les hommes; ils veulent, à quelque prix que ce soit, que les animaux raisonnent, et tout ce qu'ils peuvent accorder à la nature humaine, c'est d'avoir peut-être un peu plus de raisonnement. Encore, y en a-t-41 qui trouvent que ce que nous avons de plus, ne sert qu'à nous rendre plus malicieux ■ et plus malheureux ; ils s'estimeraient plus tranquilles et plus heureux s'ils étaient comme les bêtes. »
Fin de l'homme. Dieu, dit l'auteur inspiré du livre des Proverbes, a tout fait pour lui-même, l'homme et les créatures ; il est, par conséquent, leur fin dernière. Plus explixite, la foi nous apprend que l'homme a été créé pour cette
FIN DE l'homme. 479
tîn unique : adorer, aimer, servir Dieu, et, par Texercice de ces trois grands devoirs, conquérir la vie éternelle. Ma raison me dit que cette fin suprême est nécessaire, glorieuse, bienheureuse. Venu de Dieu, l'homme est nécessairement à Dieu. Dieu a sur lui un domaine essentiel, suprême, absolu, irrésistible. La religion, la raison, son cœur, son expérience, les objets créés eux-mêmes par leur néant, lui crient que Dieu est sa fin dernière ; que pour lui la source de toute gloire et de tout bonheur est dans la fidélité à son Dieu; que tout son être sera fatalement inquiet, tant qu'il ne se reposera pas en Dieu.
La foi nous apprend encore que toutes les créatures, c'est-àdire tout ce qui est sur la terre en dehors de l'homme, n'existent ou ne lui sont données que pour l'aider à parvenir à sa " fin qui est Dieu ; de telle sorte qu'il puisse en user, ou qu'il doive s'en abstenir selon qu'elles rapprochent ou qu'elles l'éloignent de Dieu ; de telle sorte encore, et c'est le comble de la perfection humaine, que, relativement à tous les biens ou à tous les maux de la terre, la santé ou la maladie, la pauvreté ou la richesse, une longue vie ou une mort prématurée, l'honneur ou le mépris, l'homme soit dans une indifférence absolue, en ce sens qu'il ne choisit ou ne veut que ce qui le conduit plus sûrement à sa fin qui est Dieu.
L'homme était à peine créé et installé dans le paradis terrestre, que Dieu se déclarait son souverain maître, en lui donnant des lois, en lui défendant, sous peine de mort corporelle et spirituelle, de manger du fruit de l'arbre de la science du bien et du mal, en lui commandant de s'abstenir de toute iniquité. Il gravait dans le plus profond de l'être humain le sentiment de la divinité ; il dotait à la fois son âme de ces deux attributs caractéristiques de son espèce : la religiosité et la moralité.
Relativement à cette question d'ordre purement surnaturel, que pouvons-nous demander a la science, à l'histoire, à la
480 LES SPLÉMlEUr.S DE I..\ 101.
géographie, à rothnograj)liie, à la physiologie? Une seule chose, c'est qu elles nous montrent dans toutes les sociétés liiiniaincs, même les plus restreintes, cette double faculté de relii;iosilé et de moralité ; or c'est ce (pfelles ont l'ait surabondamment, comme le pro.ive M. de Quatrefages dans son Unité de l" espèce humaine, pages 22* et suivantes. Chez les nations les plus sauvages, jusqu'au sein des peuplades que, d'un commun accord, on place au dernier rang de rhumaiiilé, des actes publics ou privés nous révèlent que partout l'homme a su voir, à côté et au-dessus du bien et du mal physi({ue, quelque chose de plus élevé... Partout on croit à un monde autre que celui qui nous entoure, à certains êtres mystérieux qu'on doit redouter ou vénérer, à une existence future qui attend une partie de notre être après la destruction du corps... On s'est appuyé sur les dires d'un certain nombre de voyageurs pour affirmer que quelques peuplades, et parfois des races entières, étaient dépourvues de moralité et de religiosité... Les faits montrent chaque jour avec quelle légèreté ont été émises et accueillies ces assertions si graves... Quatre races ont eu le triste privilège d'être l'objet de ces im})utations : la race hottentote, la race australienne, la race africaine et la race américaine... Or, chez les Hottentots et les Cafres, on a reconnu la croyance à un bon et à un mauvais principe, tous deux personnifiés et portant des noms particuliers, la croyance à une autre vie, etc. Livingstone a dit des races de l'Afrique méridionale : « Quelque dégradées que soient ces populations, il n'est pas besoin de les entretenir de l'existence de Dieu, ni de leur parler de la vie future; ces deux vérités sont universellement reconnues en Afrique. » M. Aie. d'Orbigny, celui qui s'est le plus occupé de Thomme américain, dit dans un ouvrage, devenu à bon dioit classique : « Quoique plusieurs auteurs aient refusé toute religion aux
FIN DE l'homme. 481
Américains, il est évident pour nous que toutes les nations, même sauvages, en avaient une quelconque. Jusqu'au sein des forêts cent fois séculaires de rAmazone, chez ces tribus dont les mœurs atroces nous révoltent le plus, la notion d'un monde et d'êtres supérieurs se constate davantage à mesure que nous parvenons à pénétrer quelque peu le secret de ces solitudes... Chez les populations de l'Asie, on trouve partout des tendances religieuses, le chaman et son tambourin magique... Les navigateurs ont vu des idoles et des moraïs chez tous les insulaires de la Polynésie... On a constaté chez toutes les tribus australiennes la croyance aux esprits, à un esprit du bien, Coyax, que Ton invoque lorsqu'il s'agit de retrouver les enfants égarés ; à un mauvais génie, PoioyAN, qui rode pendant la nuit autour des cabanes, cherchant à dévorer les habitants... L'idée religieuse se retrouve donc sur tout le globe et chez tous les êtres humains. » .
Voilà comment la science vraie démontre, autant qu'elle le peut, que Dieu est la lin dernière de l'homme.
J'admets, cependant, qu'en vertu de la fatale influence du corps sur l'âme, de l'animal sur l'esprit, influence si admirablement et si rudement exprimée par le verset 13 du IX® chapitre du livre de la Sagesse : « Le corps qui se corrompt matérialise rame, et cette habitation terrestre déprime la raison capable des plus hautes pensées ; » Corpus quod corrumpitur aggravât aniniam, et terrena habitalio deprimit sensum milita cogitantem^ j'admets, dis-je, qu'une nature ou même une nation humaine puisse être assez dégradée pour n'avoir plus aucune idée actuelle de la divinité. J'admets aussi, avec le duc d'Argyll, comme un f;iit certain, que, par un excès fatal de civilisation matérielle, l'homme et la minorité d'une société éclairée puissent perdre toute connaissance religieuse, cesser éderoire ii tout dogme révélé, mettre décote tout devoir reliai
482 LES SPLE^^EURS ue la foi.
gieux, arriver même h une liaiiic satanique de Dieu et de toute religion. Déjà ils ne sont pas rares parmi nous les positivistes, les libres-penseurs, les solidaires, pour lesquels toute pensée de Dieu est odieuse, qui parlent hautement de Téliminer du monde, de Féclieniller ! C'est leur blasphème infernal. Pour des académiciens célèbres, MM. Littré, Renan et tant d'autres, Dieu n'est qu'un mot , un mauvais rêve. Dans ses Paroles de philosophie positive, p. 288, M. Littré dit en termes exprès : « Les sciences (je voudrais bien savoir lesquelles) ont défait toute la théologie... Jadis le sentiment religieux se fixa sur des êtres fictifs, dont l'imagination primitive peupla le ciel. De nos jours, il se fixe sur l'existence réelle de l'humanité... » Il dit ailleurs : « L'humanité devient sa providence à elle-même, après avoir longuement souffert pour avoir trop longtemps compté sur d'autres providences imaginaires. » (Article Mort du Dictionnaire des Sciences médicales.) Et, chose étrange, aveuglement vraiment fatal, M. Littré se défend vivement d'être athée. « La philosophie positive, dit-il, est trop antithéologique pour le déisme, trop religieuse pour l'athéisme. » {Conssrcation, liéuélation, Positivisme, p. 279.) Mais faisons trêve à ces aberrations d'esprit, et plaignons, non pas la science, elle n'y est pour rien, nous le savons, nous qui lui avons consacré notre vie entière, mais les savants qui, sous la réaction de leur cervelle encombrée, sont descendus religieusement parlant au-dessous des Boschimens.
Fin de ranimai. Dans les desseins de Dieu, l'homme, nous l'avons déjà dit, est le roi de la nature, et tout est fait pour lui. L'animal doit servir l'homme, le craindre, l'aimer ou le fuir, subir son joug ou cherclier un abri dans les cavernes des montagnes et les antres des forêts. Ces droits de l'homme, réalité
FIN DE l'animal, 483
grandiose, sont fondés sur la nature; elle nous crie bien haut, avec la Révélation, que l'homme est le but de Tanimal comme Dieu est le but de l'homme. Hors de son espèce, l'homme ne trouve à adorer, à craindre, à aimer que Dieu. Hors de son espèce, l'animal capable d'amitié et de reconnaissance ne trouve à s'attacher qu'à l'homme. Dieu est pour l'homme l'être souverain et irrésistible ; la terreur a chassé devant l'homme le lion même et le tigre. Hors de son espèce, Dieu seul a pu soumettre l'homme à sa voix et le faire fléchir sous son empire ; l'homme seul sur la terre a pu être suivi et obéi par l'animal.
L'homme est donc le roi, la fin dernière de l'animal, comme Dieu est le roi et la fin dernière de l'homme.
Qui pourrait dire que cet empire soit usurpé ? Est-ce de l'homme que vient à l'animal cet instinct qui le lui rend fidèle? Est-ce l'homme qui courbe la tète du bœuf qui appelle le joug et la charrue ? Est-ce lui qui a arrondi le dos du chameau qui invite aie charger des plus lourds fardeaux? Est-ce lui qui apprit au cheval à se glorifier du frein qui le dompte et du maître qu'il porte? Cette riche toison que le mouton présente aux ciseaux, est-ce l'homme qui la fait croître? Les fils argentés et dorés que le ver à soie tire de son sein, est-ce l'homme qui lui a appris à les ourdir ? N'est-ce pas le Dieu de la nature qui partout et toujours dit à l'homme : « Tout cela est pour toi? Que les animaux, dociles à ta voix, fécondent tes champs par leurs labours ; qu'ils t'habillent de leur toison ; qu'ils te nourrissent de leur chair. Ceux que je multiplie auprès de toi seront pour tes plaisirs ou tes besoins ; ceux mômes que lu crois tes ennemis n'existeront que pour toi ; je les soumets à ton empire, en les destinant tous à te servir ; je t'ai donné l'adresse contre les plus forts, la force contre les faibles, l'inlelligence contre tous. »
Résurrection des corps. Une dernière pi'érop;alive enfui de riionime de la Révélation, la résurreclion des corps. Le patriarche Job disait déjà : « Je sais que mon Rédennpteur est Tivant; qu'au dernier des jours je surgirai de la terre; que je serai de nouveau revêtu de moii corps ; que je verrai mon sauveur des yeux de ma propre chair ; cette espérance est le fond même de mon être. » Le prophète Daniel dit à son tour : « Ceux qui dorment dans la poussière se réveilleront un jour, les uns pour la vie éternelle, les autres pour un opprobre sans fin. » Marthe disait sans hésitation à Jésus-Christ : « Je sais que mon frère ressuscitera vivant au dernier des jours. » Jésus-Christ, après nous avoir donné dans la sainte Eucharistie, dans la manducation de son corps et de son sang, le gage et le germe de la résurrection future, a prononcé cet arrêt irrévocable : « Les morts qui sont dans le sépulcre entendront la voix du Fils de Dieu, et ils s'en iront, ceux qui ont fait le bien dans la résurrection de la vie, ceux qui ont fait le mal dans la résurrection du jugement. » (Jean, ch. v, v. 24.) Saint Paul, enfin, fidèle écho de la révélation évangélique, s'écrie: « Tous nous ressusciterons, mais nous ne serons pas tous changés... Semé dans la corruption, le corps ressuscitera incorruptible ; semé dans Tignominie, il ressuscitera dans la gloire; semé dans la faiblesse, il ressuscitera dans la force ; semé animal, il ressuscitera spirituel... En un moment, en un clin d'œil, les morts ressusciteront... Le corps corruptible sera revêtu d'incorruptibilité ; le corps moi'tel sera revêtu d'immortalité. Et, quand le corps de mort aura été revêtu d'im- Biortalité, cette parole de l'Ecriture sera accomplie : La mort a été absorbée dans la victoire qu'elle croyait follement avoir remportée. 0 mort, où est ton aiguillon? 0 mort, où est ton liiomphe? »
Toutes les communions chrétiennes sont unanimes à croire