‹ Les squatters australiensChapitre 11 sur 34 · CHAPITRE Xr · texte numérisé non relu

CHAPITRE Xr

Quelques mots inutiles. Perroquets et canards sauvages.

Qu'aimez-vous dans un livre? Y voulez-vous du merveilleux qui étonne votre esprit et vous lasse admirer l'invention de l'auteur? Une intrigue bien ténébreuse où vous suiviez les yeux tendus et les tempes pressées unebéroïne inforlunée qui mourra avec votre volume? ou bien plutôt, aimez- vous un livre où vous pouvez suivre sans fatigue une. pensée qui eût été la vôtre, une impression que vous auriez reçue si vous aviez été vous-même placé dans les conditions où s'est trouvé l'auteur; un livre que vous pouvez quitter ou -reprendre au gré de votre humeur, comme un ami discret qui toujours heureux de vous voir venir à lui, vous laisse cependant

partir à votre heure?... Pour moi ce sont ces derniers livres que j'aime , et vous m'excuserez si, faute de connaître votre goût, je vous traite au mien.

Ainsi, vous ne m'astreindrez pas à une méthode suivie. Nous irons au gré du temps, du pas de nos chevaux. Nous n'avons du reste plus de routes tracées, pas d'ennuyeux ou dangereux voisins. Une bonne petite maison pour abri , la pêche et la chasse ouvertes autour de nous; et nos bœufs ruminants couchés dans les hautes herbes s'engraissant au soleil. Puis nous aurons des visites, toute une cavalcade d'amis : s'ils ont amené leurs mères et leurs sœurs, nous abandonnerons aux dames notre maison tout entière, et nous irons camper dans quelque hutte de nos gens. Mais pas de roman; à quoi bon le roman quand on peut s'en passer?

On a écrit de l'Australie que tout y est au rebours de l'Europe.... Les arbres y perdent leur écorce et non leurs feuilles, a-t-on dit bien sérieusement ; les cerises y croissent le noyau en dehors ; les fleurs y sont sans parfum et les oiseaux sans voix. Aucune de ces assertions n'est exacte. On en peut dire autant de beaucoup d'autres. Les feuilles des arbres tombent comme celles de l'olivier, alors qu'elles sont remplacées déjà, le gommier change son écorce de la même façon que chez nous le platane ; quelque

mauvais plaisant a donné le nom de cerise^ aux baies d'un arbre indigène ; ce nom est resté, et des bomrnes graves ont cru la chose sur parole et l'ont répétée. S'il y a en Australie des fleurs sans odeur, ou en rencontre aussi dans tous les pays; et certes en Australie, quand le vent vous arrive au printemps passant sur les mimosas qui bordent les rivières, il est aussi chargé de parfums qu'en Europe lorsqu'il sort d'une forêt de lilas.

On a aussi calomnié les oiseaux quand on a dit qu'ils étaient sans voix. Là point de chanteur comme le rossignol ou la fauvette, c'est vrai; mais chaque oiseau a son cri particulier; dans quelques espèces ce cri est cbarmant, et ils sont si nombreux sur les arbres, ils se poursuivent si bruyamment, pafés de leurs plumes routes, vertes etjaunes,quele premier soin de tout nouveau débarqué est de faire, pour les mieux voir, la chasse aux habitants ailés du bush. Je fis comme tout le monde, je pris un fusil, de la poudre et du plomb et j'allai seul sur les collines tuer des perroquets.

Hélas! il n'y a pas grand mérite à abattre ces pauvres oiseaux si peu sauvages : j'en remphs mes poches, de petits et de gros, m'extasiant à chaque nouvelle espèce. Au bout d'une heure de carnage, j'étais entouré de veuves et d'orphelins, d'amis qui

1. Ces prétendues cerises sont celles dont on a tant parlé qui croissent le noyau en dehors.

me redemandaient leurs amis, répétant leurs cris sur un ton plaintif. Tournés vers moi, ils me suivaient d'arbre en arbre à une petite distance , s'éloignant quand je me rapprochais, déjà rendus prudents par le malheur des autres. Le remords m'entra au cœur, et renonçant à celte cruauté, je quittai la colline pour descendre dans la 'plaine et longer la rivière en quête de canards.

Il était, je crois, trois heures de l'après-midi, l'heure où le bétail va boire à la rivière. J'ignorais alors que notre bétail s'effrayait à la vue d'un homme à pied, et, comme ma fusillade avait mis tout le troupeau en émoi, j'étais à peine sorti des collines boisées et engagé dans la plaine nue, que je vis de tous côtés arriver les animaux cornus. Quand je remarquai toutes ces grosses bêtes en mouvement (celles qui étaient les plus éloignées prenant une espèce d'amble rapide et la tête pesamment portée en avant) je pressai le pas pour gagner les arbres de la rivière. J'étais à moitié chemin et au beau milieu de la plaine quand je fus rejoint par le troupeau et littéralement entouré de plus de deux cents bœufs et vaches de toute taille. Je m'arrêtai, et eux aussi à vingt pas de moi, formant le cercle tout autour, pressés les uns contre les autres et me regardant tranquillement tête baissée. Je n'étais pas sans quelque inquiétude; je n'avais pas songé à m'informer si ces animaux étaientdangereux, et machinalement j'armai

mon fusil. Voyant qu'ils restaient là immobiles, je fis quatre pas en avant vers le plus épais du groupe en criant et en levant les bras pour les effrayer. Ce mouvement fut en effet suivi d'une volte-face générale, tout le cercle s'enfuit au galop, ce dont je profitai pour prendre moi-même ma course vers la rivière.

Je n'avais pas fait cinquante pas que je vis les bœufs s'arrêter dans leur retraite, et, à peine arrêtés, revenir à toute vitesse et reformer leur cercle plus* resserré que la première fois. Déjà la course les avait rendus haletants et le ronflement de leurs naseaux n'avait rien de bien agréable. J'essayai de les effrayer de nouveau et de nouveau ils pivotèrent sur leurs pied de derrière et s'enfuirent en gambadant de la plus étrange façon. Mais ils s'éloignèrent peu cette fois et ils revinrent plus haletants m'entourer encore. J'avais plus de cinq cents pas à faire avant d'atteindre des arbres quelconques, je réfléchis donc qu'en continuant de cette façon je pourrais les rendre furieux, peut-être, et, changeant de tactique, je me mis tranquillement à marcher en avant. Le cercle s'ouvrit pour me laisser passer et tout le troupeau me suivit, tantôt s'arrêtant et tantôt galopant pour m'atteindre. Enfin j'arrivai à la rivière, et ce me fut, je l'avoue, un grand soulagement de sentir auprès de moi des troncs et des broussailles.

Les eaux en s'écoulant de la plaine vers la rivière, remplissent tout le long de la Yarra de grandes et

profondes lagunes toutes peuplées de canards. Le premier vol de ces oiseaux qui s'éleva à mon approche, me fit bien vite oublier ma promenade avec le bétail. Comme ils forment une des ressources de notre table, ils sont devenus très-sauvages et les deux ou trois premiers vols, m'entendant venir avant que je les eusse aperçus, s'enfuirent hors de la portée de mon fusil. Je n'avançai" plus que pas à ' pas, et quand j'arrivai à une autre lagune je me mis sur mes genoux et rampai entre les hautes herbes, bien décidé à n'en faire l'inspection que lorsque je serais assez près pour être sûr du succès. — Celle fois je léussis et quand je levai doucement la tète du milieu des joncs, je découvris à quarante pas de moi quinz(3 ou vingt gros canards bruns, les uns dormant tranquillement la tète cachée sous l'aile d'autres faisant leur toilette avec leur bec, et quelques-uns, connue préposés à la garde des autres, nageant lentement la tète levée et attentive. Au mouvement que je fis pour mettre mon lusil en joue, ceux-ci s'envolèrent les premiers et mes deux coups tombèrent sur tout le vol au moment où les dormeurs déployaient leurs ailes. Trois victimes restèrent sur l'eau au milieu de la lagune. Je n'étais nullement disposé à les laisser là, et n'ayant pas de chien je me déshabillai pour aller les chercher à la nage. Je venais de sortir de l'eau quand je vis arriver mon frère, conduisant un cheval de main pour

me ramener.... Tandis que nous traversions la plaine, galopant au milieu du bétail qui ne faisait alors nulle attention à nous, Paul m'expliqua que, comme on rencontrait rarement dans le bush un homme à pied (les sauvages exceptés), le bétail s'en effrayait, et que pour cette raison il inteidisait la chasse dans la plaine, et ne la permettait que dans le grand clos ou l'on garde généralement des animaux tranquilles, et sur les bords ombragés de la rivière.

'En arrivant j'allai porter mes canards à Tipoon le cuisinier, et je vidai chez lui mes poches pleines de perroquets. 11 les reçut en riant, ce qui lui faisait fermer ses petits yeux chinois, et il me répétait à mesure que je les lui donnais : Oh ! îhat one no good,nogood\ Tschautshau. TschauîshausigmiieiW manger, dans son dialecte, c'était le mot usité à Yering.

Le soir après notre dîner, nous nous réunîmes autour du feu qu'on allume dès l'automne (les nuits devenant fraîches), et la conversation roula sur la chasse, sur la pêche, sur les kangouroos, sur les habitants du bush en général, quadrupèdes et oiseaux. Un nouveau venu s'enquiert des dangers qu'il peut courir, et bientôt les serpents furent sur le lapis. On m'avertit d'avoir toujours un œil sur le terrain ou j'allais poser mon pied, surtout dans les

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