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CHAPITRE X

YédnS'.

On a le sommeil léger lorsqu'on dort pour la première fois dans une maison où l'on est arrivé de nuit et qu'on se réjouit de la voir au grand jour. Aussi je fus éveillé dès l'aube par le rire saccadé des Laughing Jaccasses (oiseaux rieurs), et par les notes graves et pleines des pies perchées sur les arbres rapprochés des habitations. Déjà le soleil entrait dans ma chambre et je sautai hors de mon lit pour ouvrir la porte de la vérandah.

Nous étions aux premiers jours d'avril (l'automne chez nos antipodes). La maison de mon frère était située à l'extrémité de la colline la plus avancée, au centre d'un grand circuit formé par la Yarra, et

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j'avais à mes pieds, entre la colline et la rivière, lii plaine dont je vous ai parlé d'au moins deux lieues d'étendue. Celte plaine souvent inoncJée l'hiver, n'était couverte que de longues herbes parmi lesquelles j'apercevais des troupeaux de bœufs et de • chevaux, et çà et là une lagune qui brillait au soleil comme une tache d'argent, ou bien une touffe d'arbres verts sur une légère éminence de terre. Au milieu de la plaine le cours de la rivière était marqué-par une haute bordure de gommiers et de mimosas. D'autres collines semblables à celle sur laquelle je me trouvais, s'abaissaient échelonnées les unes derrière les autres. La même disposition se retrouvait de l'autre côté de la rivière, môme plaine, mêmes collines, et comme.je l'ai, déjà dit, les Alpes australiennes, hautes de quatre mille pieds, bornaient l'horizon derrière ces collines.

Pendant que j'admirais ce passage si nouveau pour moi, un léger brouillard d'automne glissait, lentement chassé parla brise du matin, et le silence n'était interrompu que par les cris des oiseaux rieurs et des cacatois qui se répondaient d'un arbre à l'autre, ou par ceux des canards sauvag-es qui s'abattaient dans les lagunes. Que de grandeur dans le silence! il faut avoir vu des pays primitifs pour le comprendre ; car si vous regardez une contrée peuplée de villes et de villages, même alors que vous êtes assez loin pour qu'il ne vous arrive aucun bruit ,

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le silence ne peut être dans voire pensée, puisque le tableau que vous avez sous les yeux vous représente malgré vous l'agilalion des hommes.

Bientôt mon frère arriva pour s'enquérir de moi et me donner sur toutes choses les explications que je pouvais désirer.

La station de Yéring comprend environ vingt-cinq mille arpents anglais (10 000 hectares). Elle est bornée au nord par la Yarra, à l'est et au sud par une suite de montagnes qui produisent peu d'herbes, et à l'ouest par le ruisseau que nous avons traversé en venant de Melbourne. Nous la divisons en deux parties distinctes, le run, que nous appelons aussi le bush, composé de tout l'ensemble de nos pâturages, et le clos, qui comprend près de deux mille arpents et qui est fermé d'un côté par la rivière et de l'autre par une forte barrière. Nos habitations, nos jardins sont enclavés dans ce clos. Nous y tenons enfermés les chevaux de service, ceux que nous faisons dresser, les bœufs de travail, les vaches laitières, en un mot tous les animaux ([uenous voulons avoir sous la main. Tout un système de carrés de différentes dimensions formés par de hautes clôtures, sert à faire passer le bétail du bush dans le clos, et du clos dans le bush. Notre bétail, toujours en hberté, reste à l'état demi-sauvage. Nous le chassons par troupeaux dans ces carrés, et là, en le faisant passer successivement de l'un dans l'autre, nous se-

parons d'avec les autres les bêtes que nous voulons prendre.

C'est la qualité des herbes qui détermine l'emploi principal d'une station. Si les terres sont bonnes et les herbes abondantes, on y élabUra une station pour engraisser le bétail; une station où les herbes sont de qualité inférieure sera destinée àl'élève du bétail; enfin une station où le terrain sablonneux produit une herbe courte et fine, recevra exclusivement des moutons.

De ces trois catégories , la première est la plus productive. Yéring, par sa position au bord d'une rivière et au pied de montagnes d'où descendent plusieurs petits ruisseaux, fait partie de cette catégorie. Chaque vallée, chaque colline un peu considérable, porte un nom que nous lui avons donné. Notre occupation de tous les jours est d'aller chevauchant de droite et de gauche pour voir ce qui se passe, et comme les troupeaux se groupent entre eux par pefits mobs [groupes) de quinze à cinquante têtes et restent habituellement sur la porfion de terrain qu'on leur a fait adopter, nous appelons ces mobs du nom du terrain qu'ils occupent et nous reconnaissons pour ainsi dire chacune des bêles qui les composent.

Nous n'élevons pas chez nous, nous achetons des éleveurs de l'intérieur, par troupeaux de deux cents, de quatre cents et même de mille têtes, du bétail

maigre âgé déjà de quatre à cinq ans. L'acclimatation de ce l)étail est une opération importante ; car de même que les petits mobs retournent toujours à leurs pâturages habituels lorsqu'ils en .ont été dérangés, de même aussi, laissés libres,.ces grands troupeaux amenés de cent et de deux cents lieues de distancé, retourneraient à la station d'où ils viennent, prenant par instinct la ligne la plus droite à travers les forêts, et traversant les rivières à la nage.

Pour habituer le nouveau bétail à nos pâturages, nous le faisons conduire chaque malin par des hommes à cheval sur la partie de notre run qui est la moins occupée. Ces hommes le surveillent pendant toute la journée et le ramènent le soir dans les enclos. Peu à peu ces animaux oublient leur ancienne station et les hommes qui les gardent n'ont plus à s'inquiéter que de quelques bêles qu'ils connaissent, et qui ont constamment la tête tournée dans la direction de leur ancienne contrée. Ce sont les plus maigres; atteintes de nostalgie, elles ne mangent pas et comme ce sont elles qui prennent toujours la tète et entraînent les autres, tant que leurs surveillants les voient, ils sont sûrs que le troupeau eslau complet. Si celles-là manquent àl'appe], ils montent à cheval et les ont bientôt atteintes et ramenées. Pendant le premier mois, on garde strictement rassemblé tout le troupeau. On le laisse s'écarter peu à peu, à mesure qu'il commence à s'ac-

climaler, et on laisse les groupes se former librement, mais toutefois, on a soin de les forcer à s'espacer de manière que toutlerun soit à peu près également occupé. Après le premier mois, il ne faut pas plus de deux hommes pour surveiller cinq cents têtes. Il suffit, lorsque le bétail est laissé jour et nuit au pâturage, défaire chaque malin la tournée d'inspection de chaque mob particulier et, au bout de trois ou quatre mois, tout le troupeau a oublié son ancienne station.

Nos habitations étaient toutes en bois à l'époque où j'arrivai chez mon frère. Celle des maîtres était une petite maison importée d'Angleterre et composée de sept pièces. Yéring étant une des plus anciennes stations de la province, j'y trouvai un jardin planté d'arbres tï;uitiers en plein rapport; l'oranger et le grenadier à côté des pommiers et des poiriers ; une vigne d'un arpent dont on venait de terminer la vendange.

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