CHAPITRE XII
Nos chevaux'. Comment on rassemble et comment on trie le bétail.
D'où vient l'excellence des chevaux de tous les peuples nomades ou qui vivent sur de vastes terres? d'où leur vient cette sûreté de pied dans les endroits les plus difOciles et ce courage infatigable qui leur fait porter leur cavalier à des distances que les meilleurs d'entre les nôtres ne sauraient franchir? De leur éducation et de leur emploi.
Le cheval en liberté porte la tête haute et mobile, ses naseaux au vent flairent votre approche, et quand il vous voit venir à lui, ou bien il s'enfuit de toute la vitesse de sa course, ou bien curieux et étonné il tourne autour de vous la crinière flottante
la queue détachée, se soulevant alternativement sur ses ressorts d'acier, par un mouvement vif, court et accenlué, qui n'est ni le pas ni le trot, mais d'où il part au galop, el où la légèreté et la force sont mieux exprimées que dans toutes les allures savantes que l'homme lui impose.
Sans doute dans les allées fashionahles du hoisde Boulogne le cheval le plus admiré est celui dont la tête rapprochée du poitrail, marque le plus d'attention à la volonté de son cavalier, celui dont les mouvements réguhers s'élèvent alternativement scandés, avec une force tout employée au profit de l'élégance. Mais ce cheval a reçu une seconde nature. Il lui faut pour le maintenir les soins du groom qui le panse , et pour le conduire l'homme qui l'a dressé.
Dans les pays où le cheval est le compagnon nécessairede l'homme, oij il ne lui rend que des services utiles, lecheval est plus laissé à lui-même. Quand son cavalier est parvenu à se faire porter docilement par lui et à le rendre ohéissant aux diverses allures, il ne lui demande pas davantage. Un simple hridon suffit pour le diriger : l'animal choisit lui-même l'endroit où il veut poser son pied sur le sol, et quand il doit franchir un obstacle, les rênes flottantes lui permettent de prendre son élan à son gré. Aussi ce cheval conserve mieux sa vigueur, qui n'est pas absorbée par la tension constante d'une obéis-
LES SQUATTERS AUSTRALTENS. 75
sance de tous les instants ; comme à lui seul est laissé le soin de sa propre sûreté et de celle de son cavalier, son pas reste attentif, ferme et sûr. Quand il a fourni une longue course, son maître, au lieu de l'enfermer daiis une écurie où il passe d'un mouvement trop rapide peut-être à une immobilité trop complète, le débarrasse seulement de la selle et de la bride, et le laisse retourner libre au pâturage.
Dans les stations australiennes, h part quelques chevaux plus particulièrement affectionnés du maître et gardés à l'écurie pendant la saison des pluies, tous sont traités ainsi. Chacun des employés a cinq ou six chevaux qui lui sont spécialement affectés; il en conserve toujours deux dans le grand clos pour son usage présent. Les autres sont laissés dans le bush et attendent là frais et gras, leur tour de service.
Dans le grand clos s'en trouve un autre plus petit où l'on garde un criquet quelconque, un vieux seivifeur en demi-solde, dont tout le travail est déporter l'homme qui rassemble les chevaux de service, les vaches laitières et les bœufs qu'on emploie aux labours.
Tous les matins les chevaux du clos sont amenés ainsi dans les yards, là chacun passe la bride à celui qu'il veut monter, et les autres sont renvoyés pour une autre occasion. En route ou lorsqu'on chasse le bétail, on songe peu à l'animal qui vous porte. On reste quelquefois en selle toute une journée
sans le faire manger, et lorsqu'on rencontre de Teau on le laisse boire à son gré, alors même qu'il est tout en nage après un vif temps de galop. Au retour, quand la selle est enlevée, le cheval se secoue violemment sur ses membres, il se mel sur le dos, se roule sur l'herbe dans tous les sens, et rejoint en trottinant ses camarades.
iVprès un mois ou deux de travail, quand il commence à maigrir il est renvoyé dans le bush, où trois ou quatre mois de liberté le remettent bientôt de ses fatigues. Aussi nous exigeons beaucoup d'eux, beaucoup plus qu'on n'oserait le faire en Europe, où l'on n'a pas toujours une autre monture pour remplacer celle qu'on mettrait sur les dents.
Nous avons dit que les stations étaient, selon la qualité de leurs herbes, destinées à l'élève ou à l'engraissement du bétail. La vente de ce bétail se fait, pour les stationsoùl'on élève, par troupeaux toujours considérables achetés par les engraisseurs. Dans les stations où l'on engraisse, le bétail se vend par troupeaux de cinquante à deux cents têtes, selon la proximité du marché et le.s besoins présumés de la consommation. Quand un engraisseur veut faire une vente de bétail il rassemble son troupeau , trie le nombre de bêtes qu'il veut vendre et les fait conduire en ville. Là ce bétail est amené dans les yards du gouvernement, le vendeur loue autant de carrés qu'il lui en faut pour contenir ses bêles, et les remet à un agent
qui les vend à la criée aux bouchers ou aux petits spéculateurs. Cet agent est responsable du payement vis-à-Yis du propriétaire, qui peut, en lui abandonnant une commission assez forte, recevoir de lui iiinnédiatement le produit de la vente; de cette façon le bétail se trouve vendu sans embarras et sans risques. Mais il en résulte des fluctuations extraordinaires dans les prix du marché. Si deux ou trois troupeaux sont arrivés le même jour, le bétail se vendra mal; tandis qu'au contraire,si les yards sont presque vides, les acheteurs se disputeront les animaux amenés.
Les propriétaires qui sont éloignés du marché de dix, quinze ou vingt jours de route, sont obligés de courir la chance de ces variations, et, autre désavantage pour eux, ils amènent nécessairement des troupeaux deux ou trois fois plus considérables qua ceux qui, établis dans une station plus voisine, peuvent entreprendre le voyage plus souvent. Gela dit, abordons l'opération que je vous annonçcus en tête de ce chapitre.
Nous avions recula veille avis de Melbourne qu'il y avait disette de bétail, et que la vente serait bonne. De grand matin, j'entendis de mon ht les claquements retentissants du fouet de l'homme qui rassemblait les chevaux dans le clos. Le fouet des squatters australiens mérite bien qu'on lui consacre quelques lignes. C'est une longue lanière tressée d'environ quinze pieds, au bout d'un manche long
d'nn peu plus d'un pied seulement ; cette lanière a près d'un pouce d'épaisseur là oi^i elle est la plus forte. Tournée rapidement au-dessus de la léte du cavalier à la poursuite du bétail, et brusquement ramenée dans un autre sens par un mouvement opposé, ce fouet ! produit des détonations presque semblables à celles d'une arme à feu ; le cheval habitué à ce bruit galope sans s'en inquiéter, la longueur de la lanière permettant de produire ces claquements en avant, à droite, à gauche et en arrière de lui, sans risque de l'atteindre. Chaque claquement augmente la vitesse du bétail poursuivi, et telle est la force de ce fouet terminé par une forte mèche de soie, qu'un coup bien appliqué sur le dos d'un bœuf en fait jaillir le sang.
A six heures du matin nous étions en selle, mon frère, son intendant avec ses deux aides, que nous appelons des stockcepers ou stockmen, Guillaume de P.... et moi.
Chaque troupeau se choisit un emplacement particulier où il se rassemble quand il est effrayé ou dérangé du pâturage, cet endroit nous l'appelons un camp. C'est ordinairement un groupe d'arbres [)lus touffus sur une colline qui domine une vallée ; ou bien, dans la vallée même, une place où l'herbe est plus particulièrement abondante, près de quelque mare d'eau. De tous les camps de notre run, celui du Black-Muster était le plus important. C'était
celui qui servait de rendez-vous à presque tout le bétail de la grande plaine , il était situé à l'extrémité de cette plaine, au centre d'une sorte de baie qu'elle formait entre les collines. C'était là que nous allions choisir parmi le troupeau.
Les deux stockeepers furent envoyés l'un sur les collines, et l'autre le long de la rivière pom^ chasser le bétail vers le camp ; nous, nous gardâmeslecentre à travers la plaine. Quand ces deux hommes furent arrivés chacun à hauteur de la ligne qu'il devait suivre, déroulant leurs fouets, ils commencèrent à les faire claquer en poussant des cris répétés, et bientôt de dessous les arbres des collines, et du milieu des broussailles qui couvraient les bords de la rivière, je vis sortir les groupes de bœufs s'enfuyant dans la direction du camp. En un instant la scène auparavant si tranquille devint tout animée par les retentissements des fouets, par le mouvement du bétail et par les beuglements lointains du troupeau qui s'émouvait partout à ce bruit.
Nous allions au petit galop. Mon frère recevait de l'intendant des détails sur l'état du troupeau, sur le nombre de bêtes grasses que pouvait fournir chaque mob particulier. Guillaume émettait ses avis, et moi, bercé par le mouvement léger de Nora, une délicieuse bête importée de l'Inde, que mon frère m'avait donnée, je me laissais aller à la nouveauté de mes impressions.... Vous allez rire de
m;i comparaison.... Je nie reportais à mon ancien régiment : il me semblait que nous allions assister à une grande revue, et je me figurais les détachements se rendant de tous côlés au lieu du rendez-vous. Seulement, au lieu d'être en serre-file derrière mon peloton et d'y manger la poussière soulevée par les pieds des chevaux, je faisais cette fois partie de l'élal-major général, et, libre de moimême et de mon cheval, j'étais joyeusement rafraîchi par le vent qui s'engouffrait dans mon caban de flanelle blanche, surmonté de mon petit képi rouge, souvenir du 1'^'" de chasseurs.
Quand nous arrivâmes au camp, nous y trouvâmes plus de trois cents têtes déjà rassemblées. Cette fois elles ne venaient plus former le cercle autour de nous comme lorsquejj'étais seul, à pied, dans la plaine : elles étaient bien plutôt réunies en carré comme pour se défendre les unes les autres, toutes la tête tournée en dehors et attentives.
Nous nous arrêtâmes à quelque distance pour attendre les deux stockeepers, et, à mesure que d'autres bêtes arrivaient, elles se précipitaient pour rejoindre les premières. Quand ces deux hommes furent arrivés, ils prirent avec eux deux ou trois vieux bœufs bien tranquilles qu'ils conduisirent à cinq cenis pas plus loin, et l'intendant, entrant dans le groupe du bétail, commença son inspection. Tandis qu'il marchait lentement au milieu du Iroupeau,
les bêtes près desquelles il passait se retournaient brusquement pour faire face à son cbeval; et de temps à autre, à quelque gambade effrayée d'une jeune génisse, tout le troupeau se mettait en branle. D'un coup de feuet ou d'une pointe de galop, nous maintenions rassemblé tout le bétail, autour duquel nous étions espacés.
A mesure que Sayle faisait choix d'une béte grasse, il se mettait à la suivre, et son cheval, liabitué à ce travail, ne la quittait pas plus que ne l'aurait fait le meilleur chien de berger. Bientôt il la forçait à sortir du groupe; quand elle partait au galop pour chercher à y rentrer d'un autre côté, le bon stok-horse s'élançait entre elle et le troupeau ; et Sayle, déroulant son grand fouet, la chassait à fond de train dans la direction des deux hommes qui gardaient les bœufs destinés à servir de noyau au troupeau gras qu'on allait former. Là, ces hommes l'arrêtaient, la maintenaient avec celles qu'ils avaient déjà, et l'intendant retournait continuer le triage.
De cette façon et successivement un tiers environ du bétail fut séparé du reste, et cette opération terminée, nous eûmes une centaine de bêtes choisies. Tous ensemble, nous les chassâmes alors devant nous dans la grande plaine, les dirigeant vers les habitations, ou plutôt vers les yards où elles allaient subir une inspection dernière et plus rigoureuse. A droite et à gauche sur les lianes se tenaient
deux cavaliers chargés de ramener les animaux qui auraient cherché à s'échapper; un autre en avant pour contenir les plus sauvages, et derrière, criant et faisant claquer leurs fouets, les hommes chargés de forcer le troupeau à prendre le galop afin de ne pas lui laisser le temps de se diviser.
C'était un bruit magnifique, surtout lorsque, traversant quelque bras de lagune profond seulement d'un ou de deux pieds d'eau, le bétail passait au milieu d'un nuage d'écume. Nous étions au mois d'avril, et déjà nous avions eu quelques jours de pluie. Au bruit de notre approche, une famille de cygnes noirs s'éleva de l'eau en avant de nous. —• Gomme ils complétèrent le tableau, volant pesamment en hgne, l'un derrière l'autre, le cou tendu, avec leurs grandes ailes noires qui se mouvaient lentement et régulièrement, bordées au-dessous de plumesblanches! Comme aussi ce cri aigre et mélancolique qu'ils répètent à intervalles égaux en volant, se mêlait étrangement, pour moi, aux cris de nos gens, aux claquements de leurs fouets et aux piétinements du bétail dans l'eau!
Les yards vers lesquels nous nous dirigions sont, comme nous l'avons dit, des carrés fermés par des clôtures. Ces clôtures se composent de poteaux hauts de huit pieds, qui supportent cinq fortes barres horizontales. Des barrières mobiles relient ces carrés, et une clôture partant à angle droit de celui qui fait
face au bush, forme une espèce d'entonnoir ou de cône, au sommet duquel se trouve l'entrée principale. C'est par cette entrée qu'on pousse le jDétail dans les yards, à force de cris et de coups de fouet, lorsque tout le troupeau est engagé dans cette sorte d'entonnoir. Pressés les unes contre les autres, ou plutôt les unes sur les autres, les bêtes les plus voisines de la barrière se décident enfin à entrer, et, une fois les premières passées, les autres se précipitent avec une telle sauvagerie que j'en ai vu perdre leurs cornes en se heurtant aux forts poteaux qui supportent ces barrières. Quand toutes sont passées, on ferme les yards, et chacun lâche son cheval si la besogne est tinie, ou le conduit à l'écurie, si l'on doit s'en servir encore, puis on revient terminer l'opération du triage.
Dans lecentre des yards se trouve un long couloir que nous appelons le lane (ruelle.) Ce lane est long d'environ soixante pas, sur trois de largeur. Une extrémité correspond au carré où l'on a amené le bétail, tandis qu'à l'autre extrémité se trouvent deux barrières qui sont en regard l'une de l'autre, et correspondent chacune à un carré différent. Un homme est placé à chaque barrière pour l'ouvrir et la fermer promptement. Armé d'un long bâton, l'intendant maintient ensemble une dizaine de bêtes qu'on a fait entrer dans le lane, et n'en laisse passer qu'une seule à la fois. Pendant qu'elle est seule,
celle-ci est définitivement jugée. On crie : Market (marché) si elle doit être vendue, bush si elle doit retourner au pâturage, et l'une ou l'autre porte s'ouvre pour la laisser passer.... Il faut à l'intendant beaucoup de prudence et de sang-froid, car c'est là un des dangers du métier de squatter. Les bœufs deviennent méchants lorsqu'ils sont seuls et enfermés, et l'on doit avoir l'œil sur l'animal qu'on examine et sur ceux qu'on a derrière soi. Il faut être pour ce triage prompt et adroit, et les rires des spectateurs quand une bête plongeant en avant arrive avec ses cornes à un ou deux pieds de l'homme qui sépare le bétail, le look outy ou gare à vous ! qui l'avertit de sauter sur les barres de la clôture à l'approche du danger, rendent cette opération amusante et animée. Quand on a choisi les bêtes grasses, on ouvre aux autres la barrière du bush, et elles retournent en ligne droite à leurs pâturages de leur amble le plus rapide. En même temps celles qui sont destinées au marché sont chassées dans le grand clos, où elles doivent rester jusqu'au lendemain matin ; là, faisant le tour de la longue clôture qui le ferme, elles cherchent partout une issue pour rejoindre leurs compagnes qu'elles appellent de leurs tristes et inutiles beuglements.