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CHAPITRE XIII

Les noirs.

Vous avez lu déjà sans doute une foule de descriptions où les naturels de l'Australie sont dépeints sous les plus tristes couleurs. Race ignoble, a-t-on dit, et plus rapprochée de la brute que de l'homme 1 Pauvres noirs, ils sont, il est vrai, une race bien inférieure à la nôtre, mais nous devons les plaindre plutôt que les mépriser. Cette race, restée la même pendant des siècles, et qui s'efTace en quelques années à la seule apparition des blancs, n'offre-t-elle pas matière à nos étonnements? Bientôt ils ne seront plus, et pourtant c'étaiei;^t des hommes aussi, faibles et iuoffensifs. Dieu leur avait moins donné

qu'à nous, est-ce à nous de juger?... Et quand, leur apportant nos vices seulement en échange de leur sol, de leur liberté et de leurs chasses, nous les avons forcés à désirer de voir leur race tout entière s'éteindre; à refuser d'élever plus longtemps leurs enfants, est-il noble à nous de leur jeter une sentence de réprobation? Intéressés à leur ruine, nous sommes juges et partie à la fois.

Si les habitants de l'Australie se sont maintenus à l'état de nature, si l'on ne trouve chez eux aucune Idée de propriété, et même aucun indice de religion, cela tient aux conditions dans lesquelles ils ont vécu dès l'origine. Quelle propriété aurait pu se créer l'Australien? La terre sur laquelle il vivait ne produisait ni le blé, ni le riz, ni aucune racine dont il pût se nourrir. Aucun fruit ne pendait aux arbres sinon quelques petites groseilles à quelques pauvres buissons. En revanche, l'opossum, le kangouroo, l'écureuil, le- chat sauvage et des oiseaux de toute espèce étaient si nombreux qu'il n'avait pour ainsi dire qu'cà étendre la main pour les atteindre. De plus, Dieu qui semblait lui avoir tout refusé, lui avait donné en compensation un doux cUmal qui lui permettait de vivre sans abri, et nul animal méchant, à part quelques rares serpents, ne lui inspirait de crainte. Pour lui un jour suivait l'autre, sans disette et sans hivei*; ses provisions étaient les mêmes en toute saison, cachées au tronc de quel-

ques arbres. Rien autour de lui ne pouvait s'améliorer ni augmenter, rien ne pouvait par conséquent l'engager à travailler, à penser, à prier.

Voici un fait qui prouvera suffisamment que l'état de nature dans lequel vivaient les sauvages d'Australie , était la conséquence de la pauvreté de leur pays en môme temps que de l'absence du froid et de la faim. En 1836, lorsque Batman arriva avec ses compagnons, ils virent parmi les natifs qui regardaient avec étonnement leur débarquement, un homme de haute taille , mais dans lequel il eût été difficile de reconnaître un Européen. Cet homme, quand ils l'eurent accosté, parut sortir de léthargie, et répétant les mots qui lui étaient adressés, il semblait chercher des idées oubliées depuis longtemps. Pelit à petit il parvint à se faire comprendre en anglais. C'était un nommé Buckley, qui avait été soldat dans un régiment du roi, et qui, condamné pour insultes envers un supérieur, avait fait partie du convoi de déportés du colonel GoUins : il s'était échappé lors du débarquement sur la côte de Port- Plïilipp en 1803, avait été recueilli par les noirs qui l'avaient admis parmi eux, et il avait vécu ainsi pendant trente -trois ans, adoptant tout à fait leur manière de vivre et oubliant jusqu'à sa propre langue. Si le pays eût été par lui-même susceptible d'amélioration, si Buckley avait éprouvé d'autres besoins que ceux des natifs, n'aurait-il pas apporté

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quelques modifications au genre de vie de la trihu dont il faisait partie ?

De toute la tribu de la Yarra , autrefois nombreuse, il ne reste aujourd'hui que dix -sept individus. Si vous aviez sous les yeux une carte détaillée de Victoria, vous y remarqueriez peut-être un emplacement marqué Reserve for the blachs (réserve pour les noirs). C'est tout ce -qu'on leur a laissé de leur ancien territon^e, et c'est sur la carte seulement que ces quatre mots semblent avoir une intention philanthropique, car c'est une horrible contrée : la plus horrible que j'aie vue en Australie, et chose curieuse , elle est enclavée dans la portion la plus riche du pays. Or comme les noirs n'ont jamais établi leurs campements que dans des pays riants , au bord des ruisseaux ou des rivières, et sous les grands gommiers qui leur fournissent leur gibier, ils sont restés sur les bords ouverts de la Yarra, et ils vivent tantôt sur nos terres, tantôt sur celles de nos voisins. Ce sont eux qui nous fournissent de canards et de poissons. En échange nous leur donnons de la poudre et du plomb, et quand ils viennent demander quelque chose à la porte de nos cuisines, ils ne sont jamais renvoyés mécontents.

J'avais tellement entendu parler de leur laideur que je fus étonné de les trouver beaucoup mieux que je ne m'y attendais. Ce sont les femmes surtout qui sont laides, car parmi les hommes quelques-uns

sont grands et bien faits. Leur démarche lente et molle n'est pas sans noblesse, el ils posent le [)icd à plat avec une solennité (jui me rappelait le pas des acteurs sur la scène. Quand ils demandent , c'est simplement et la tête levée , souvent avec une intonation de voix câline, mais sans bassesse.

Ces pauvres gens sentent cependant bien leur infériorité. Résignés à disparaître du sol , si voug leur demandez aujourd'hui ce qu'ils deviennent après la mort, ils vous répondent qu'ils renaissent sous la forme d'un blanc. You my brother long Urne dead, « vous mon frère longlenjps mort, » me disait un vieux d'entre eux et cela avec une sorte d'amitié respectueuse. Pauvres noirs, c'est leur croyance aujourd'hui; ils disent mélancoliquement, comme autrefois les sauvages d'Amérique : White felloiv corne, black fellows cdl gone.... «Homme blanc venu, hommes noirs tous partis; «mais ils ajoutent comme pour s'en consoler : Èy and bye cdl black fellows îvhite men. «Petit à petit tous les noirs hommes blancs.»

Les noirs reconnaissent la famille ; chacun d'eux n'a qu'une femme , mais ils ne se marient pas dans leur propre tribu. Quand un jeune homme veut se marier, il enlève une des filles d'une tribu voisine ; un combat simulé a lieu entre les deux tribus ; la lutte se termine par de grandes danses, et la femme reste à son ravisseur. Ils vivent campés par troupes,

et maintenant que les tribus sont pen nombreuses, par tribus entières. Ils ne se construisent pas de huttes permanentes; l'été, de simples branches de gommier entassées et appuyées contre quelques bâtons plantés en terre, les garantissent du soleil et du vent chaud. L'hiver, ils détachent des arbres de grands lambeaux d'écorce de huit à dix pieds de hauteur, qui ont pour largeur toute la circonférence du tronc, et avec ces écorces ils se font un abri qu'ils opposent au côté d'où vient la pluie et qu'ils déplacent si le vent vient à changer. Accroupi sur la terre nue, dans la peau d'opossum quilui sert délit et de vêlement, chacun d'eux a son feu devant lui.

Aujourd'hui ils ont des fusils et se servent de petites haches pour faire leur bois et couper leurs écorces; autrefois ils n'avaient que des armes en bois de fer et leurs hachettes étaient des pierres aiguisées attachées au bout de petits bâtons comme les silex des anciens Celtes.

Leurs armes sont terminées par des sortes de ci'ûchets ou de harpons au moyen desquels ils retirent les opossums et les chats sauvages des creux des arbres où ces animaux se tiennent cachés durant le jour. Leur adresse [)Our monter sur les gommiers est bien remarquable. Ces arbres ont un Ironc droit et souvent dépourvu de branches jusqu'à vingt et trente pieds de hauteur ; ils sont d'ailleurs trop gros pour qu'on puisse les embrasser.

Voici la manière dont les sauvages australiens se tirent de cette double difticulté. Le noir s'assure d'abord par la présence de débris au pied d'un arbre qu'il y trouvera une proie; alors il assujettit sa lance derrière son dos et fait, avec sa hacbetle, dans l'épaisse écorce, trois entailles superposées, à un pied et demi de distance l'une de l'autre. Il place dans la plus élevée la main droite d'abord, dans la plus basse l'orteil du pied droit, dans l'entaille intermédiaire le pied gauche, et, de la main gauche qui est libre il fait une entaille au-dessus de celle dans laquelle sa main droite est placée. Ensuite il met sa hachette dans sa bouche , place sa main gauche dans la dernière entaille qu'il vient de faire, et, reprenant la hachette de la main droite, il fait une entaille nouvelle. Remettant alors encore sa hachette dans sa bouche , il se soulève sur ses deux mains, et , plaçant le pied droit dans l'entaille où était primitivement la main droite, il est monté d'un échelon. Ce sont de vrais échelons qu'il se creuse ainsi dans le tronc de l'arbre, échelons où il place successivement les mains et les pieds. Rien n'est plus curieux que de voir son corps noir et maigre se détachant sur le gommier blanc, tous les muscles tendus, cramponné à l'écorce par l'extrémité seulement des membres.

Quand il est arrivé au nid de l'animal, il harponne le malheureux dans son trou, le relire et lui brise

la lète contre le tronc en riant et criant de joie; puis il le jette à sa lubra (sa femme), et redescend comme il esi monté. Cette fois, les entailles étant déjà faites, il met autant d'agilité que s'il descendait nne échelle.

C'est la femme qui porte ensuite l'animal, ou les animaux, si le noir a continué sa chasse. C'est elle qui porte tout. Son dernier né, dans un panier de jonc suspendu à son cou , le gihier tué dans une main et dans l'autre la branche de gommier allumé qui leur sert à faire un nouveau feu lorsqu'ils vont . camper ailleurs. L'homme marche en avant, portant ses armes seulement; la femme vient ensuite, puis les enfanis par rang de taille, tous les uns derrière les autres : comme font les kangouroos et les cygnes noirs. Sans doute cet usage vient aux natifs de la crainte des serpents , car où le premier a passé, les autres peuvent marcher sans danger. Jamais on ne rencontre plusieurs noirs de front, même quand ils sont très -nombreux. Lorsque toute la tribu voyage à travers les plaines, on voit de loin une longue file noire se mouvant au-dessus des hautes herbes.

Leur pêche à l'anguille dans les lagunes est un spectacle original. Figurez-vous par un beau soleil, sous le ciel gris blanc des jours d'été des pays chauds, huit ou dix de ces sauvages à la peau luisante et d'un Ion noir cuivré qui tranche sur tous les autres tons

un peu monotones de la nature. ~ Debout dans l'eau jusqu'à mi-jambe ou jusqu'à la ceinture, ils tiennent dans chaque main une lance avec laquelle ils fouillent le fond de l'eau, se balançant et réglant leurs mouvements sur la mesure parfaitement marquée d'un de leurs chants saccadés. Quand ils ont traversé une anguille avec une de leurs lances (ce qu'ils sentent au mouvement qu'elle fait en se débattant), ils la transpercent avec l'autre lance dans un autre endroit, et, tenant les deux pointes écartées, ils la jettent sur la terre à l'un d'eux, qui les met toutes en tas. Ils en prennent de cette façon des quantités vraiment prodigieuses, et en font d'horribles grillades. Ces pauvres gens n'ont pas de casseroles pour préparer leur dîner : ils placent leur gibier ou leur poisson sur la braise recouverte d'un peu de cendres, et le mangent quand il est cuit. Ils n'égorgent pas les petils quadrupèdes qu'ils rôtissent ainsi, ils les épilent seulement bien soigneusement et l'animal cuit dans son jus ; ce qui fait tendre sa peau à tel point, qu'il ressemble alors à une petite outre pleine. La cuisine ainsi préparée est fort laide à voir, mais très-bonne à manger, pourvu qu'on n'ait pas trop de préjiigés.

Tout le monde a entendu parler de l'adresse des sauvages à voyager sur les rivières dans des canots d'écorce. Pour faire ces canots ils prennent un gommier dont le tronc est recourbé ; l'écorce a un peu

moins d'un pouce d'épaisseur, ils coupent cette écorce en dedans de la courbe perpendiculairement, et ils prolongent cette coupuie tout autour du tronc, en haut et en bas. Avec les manches de leur hachette ils détachent l'écorce de l'arbre et ils la portent au bord de l'eau. Là ils placent en travers pour la maintenir écartée des morceaux de bois lixés au bord intérieur, et ils mettent leur canot à l'eau. Quelquefois quand ils n'ont pas pu trouver un arbre très-recourbé et que par conséquent l'avant et l'arrière sont presque à fleur de l'eau, ils pétrissent de la terre glaise et font un petit rebord intérieur pour empêcher l'eau d'entrer. Deux personnes seulement peuvent se tenir dans un canot ordinaire, leur lance leur tient lieu de rame et ils s'en servent avec une adresse vrannent merveilleuse.

En voilà assez sur les noirs, et du reste nous en rencontrerons plus d'un dans nos excursions : je n'ajouterai plus qu'une observation. On les a dits absolument slupides; pourtant, lors de la découverte des mines, quand le gouvernement de Victoria manqua d'hommes pour faire la police et pour escorter les convois d'oi-, un grand nombre d'entre eux fut incorporé dans les troupes à cheval qui furent organisées à cette époque. Ils n'y restèrent pas bien longtemps, parce que la discipline ne leur convenait pas et qu'ils aiment trop l'eau de feu; mais

ils étaient bons cavaliers et intelligents. Si leurs beaux habits avaient pu les charmer plus longtemps, si le souvenir de la vie du busli avait pu s'éteindre chez eux, ils auraient peut-être rendu de plus longs services.

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