CHAPITRE XXIX
Pvetour en Europe.
Par un beau jour de Janvier, le cœur serré do regrets pour le pays que j'allais quitter, je dis adieu au cottage de Yéring, à la maison en construction, aux arbres que nous avions plantés , et jetant un dernier regard sur les montagnes de Dalry , où je laissais mon excellent ami Guillaume de Pury, je m'assis à côté de mon frère, dans sa voiture , qui m'emmenait à Melbourne , avec mon bagage d'oi* seaux empaillés , d'armes de sauvages , de peaux d'opossums et d'ornitliorbynques , souvenirs delà colonie.
Les gens travaillaient aux moissons dans le clos cultivé ; parmi eux se trouvait le vieux Tom, qui avait
aidé à la construclioii du ponl de Dalry. Quand nous passâmes, Tom donna le signal d'un hourra trois fois répélé en chœur, par lequel ils me souhaitaient core une fois tous ensemble hon voyage.
Je passai ma dernière soirée à FairUe-housc avec le hon colonel A., me doutant peu que lui-même, malgré son âge, viendrait aussi en Europe l'année suivante pour prendre les eaux de Yildhad; et le lendemain, quand s'éleva le vent favorahle que l'o-n attendait pour sortir de la haie de Port-Philipp, tristement appuyé sur le haslingage de VAnghscy, j'envoyai mon dernier adieu à mon frère, qu'un petit hateau ramenait vers le port avec notre ami Lloyd.
VAnglesey était un bâtiment à voiles^ et nous prenions la route du cap Horn. Heureusement, nous étions dans la meilleure saison pour faire ce voyage, et si nous devions avoir notre part de tempêtes, inévitables dans ces latitudes, du moins nous pouvions espérer d'échapper aux dangers du voisinage des glaces flottantes. De plus, notre navire était excellent, notre capitaine vigilant, et, pour mon compte, pendant toute la traversée je n'eus jamais la moindre inquiétude. Même pendant la nuit, les vagues énormes qui se brisaient avec un fracas épouvantable contre les parois de ma cabine ne réussissaient pas à me tenir éveillé.
Peu d'incidents vinrent troubler la monotonie de
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notre voyage; je ne me souviens que d'un seul qui mérite d'être raconté : le voici.
Quelque temps avant mon départ nous avions été invités, mon frère et moi, à un dîner offert par le consul suisse de Sydney à ses compatriotes de Melbourne. A ce dîner nous rencontrâmes deux Français nouvellement arrivés avec un petit navire de Bordeaux, le Noé, dont notre consul était coiisignataire. Je me trouvai à table près de ces messieurs, et leur étonnement sur tout ce qu'ils voyaient et entendaient me divertissait beaucoup. Mon voisin, M. Louis Langon, et son ami, M. de Fourçan, capitaine du Noé, n'en revenaient pas lorsque nous leur disions que nous avions fait quatorze lieues à cheval dans l'après-midi, et que nous allions repartir après le dîner et faire encore ces mêmes quatorze lieues sur les mêmes chevaux, au clair de la lune, parce que nous avions affaire chez nous le jour suivant. Nous les invitâmes tous les deux à venir passer quelques jours à las tation; M. Langon accepta, et nous liâmes ainsi connaissance. Quand ils furent sur le point de reprendre la mer, tous deux m'offrirent mon passage sur leur bord, car mon départ était alors déjà décidé. Je les remerciai cependant, préférant un bon cUpper anglais à leuu petit navire de quatre cents tonneaux, qui allait être terriblement ballotté par les grandes vagues du cap Horn.
Ils partirent le 1" janvier, et, comme je devais
ni'embarqiier le 15 du même mois, je leur dis eu plaisantant que je les rattraperais en route et que nous nous donnerions le bonjour en passant.
J'avais complètement oublié le Noé, lorsque vers la moitié de notre traversée, à hauteur de la Plala, après une épouvantable" tempête qui avait duré trois jours, la vigie ayant signalé une voile, on hissa pavillon, et l'ofticier de quart crut, malgré la grande distance, recoimaître le pavillon français amené en réponse au nôtre.
" C'est sans doute le Noé de Bordeaux, dis-je à deux de mes compagnons de voyage qui s'entretenaient en ce moment avec moi sur le pont. Il est parti quinze jours avant nous de Melbourne.
— Quelle plaisanterie ! me répondit l'un d'eux, il y a bien des navires français sur la mer ; je parie (quatre contre un que ce n'est pas lui. »
Par enfantilUige j'acceptai le pari : cinq schillings contre un chapeau neuf, et six paires de gants contre vingt-quatre.
Le petit navire ayant disparu sans que nous nous fussions rapprochés davantage , nos paris tombèrent dans l'eau.
Le lendemain, pendant que nous étions à table, l'ofticier de quart envoya dire au capitaine qu'un uavire qui faisait même course que nous venait de virer de bord et arri\ait droit tuv nous. Tout le monde se leva précipi'.ammenf , et, comme nous
avions abord pour plus de cinq millions de poudre d'or, quelques passag'ers timides s'écrièrent que c'était un pirate qui venait nous attaquer.
« Pas du tout, leur ré[)ondis-je, c'est le Noé qui vient nous dire bonjour. » Et je rappelai à mes compagnons de route nos paris de la veille. Arrivé sur le pont, je m'emparai d'une des luneltes d'approclie, et bientôt plus de doute, je reconnus mes amis sur le pont du petit navire qui venait à nous.
Tous les passagers de VAmjlesey étaient sur lo pont. Je courus à travers la foule, et, comme l'escalier qui conduisait à l'avant du vaisseau était encombré, je saisis un des cordages et me hissai sur la cuisine en criant de toutes mes forces : Langon ! Langonf
Pendant ces quelques minutes, le Noé était arrivé à portée de voix ; lorsque mes amis me répondirent en in'appelant à mon tour par mon nom , ce fut sur les deux navires un hourra universel. On m'apporta le porte-voix , et pendant deux ou trois minutes nous pûmes nous demander réciproquement de nos nouvelles. Le Noé était ballotté comme une coque de noix par les grandes vagues, et mes amis eux-mêmes encore sous l'impression de la terrible tempête que nous venions d'essuyer pendant les jours précédents. Comme nous marchions en sens inverse (ils avaient couru une bordée et étaient revenus en arrière pour nous parler), notre
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conversation fut bientôt interrompue.... « Bon voyage ! au revoir ! à bientôt ! à Paris ! » Tels furent les derniers mots qui se perdirent pour nous dans l'éloignement.
Le Noé était déjà bien loin que j'étais encore agité par l'émotion de cette rencontre.
ce C'est curieux, comme vous êtes impressionnables , vous autres Français , me dit un de mes compngnons de route.
— Je ne m'en plains pas , lui répondis-je ; notre vie en est plus vive et plus animée. » Et à la suite de cet incident nous eûmes un long entretien dont le sujet fut la différence de caractère entre les Français et les Anglais.
Pendant les deux ou trois minutes que nous pûmes nous parler, M. Langon et moi, le capitaine de VAnglesey me répétait à chaque instant : « Demandez-lui quelle heure ils ont à leur bord. » Mais nous fûmes hors de portée avant que j'eusse trouvé le temps de faire cette question pratique. C'eût été la première qu'eût faite un Anglais plus calme.
Vers la fin d'avril nous arrivâmes près des côtes d'Angleterre. Le temps avait empêché depuis plusieurs jours de prendre des observations, lorsque nous rencontrâmes le bateau pilote. Le vent étant contraire pour entrer dans la Manche, le pilote offrit à ceux des passagers qui voulurent se confier
à son bateau de les faire reconduire à la pointe de Gornouailles. Une dizaine de passagers acceplèrent la proposition. Il était six heures du matin, et avec un peu de bonheur nous pouvions espérer d'arriver à Penzance le soir même.
Bientôt, sur le pont de VAîvjîesey presque immobile, tous les mouchoirs s'agitèrent en signe d'adieu à ceux que la brise emportait rapidement vers la terre encore invisible. Sans doute, pendant ces quatre-vingt-dix-sept jours passés ensemb'le, séparés du reste du monde , plus d'un passager avait formé quelque amitié nouvelle, et, malgré la joie de l'arrivée, plus d'un adieu était peut-être mêlé de regrets.
Dans l'après-midi nous découvrîmes la terre, et nous arrivâmes à Penzance assez tôt pour prendre le dernier train pour Trouro. Nous étions quatre passagers de première classe ; nous allâmes loger ensemble et nous nous fîmes préparer un dîner tout composé de poisson, de bœuf et de légumes frais, dont nous étions privés depuis longtemps.
Le lendemain , à quatre heures du matin , nous prîmes tous quatre place sur l'impériale du stagecoach qui faisait le service entré Trouro etPlyinouth, un des seuls survivants de ces célèbres voitures d'autrefois, attelées de quatre chevaux toujours galopants.
Combien la nature me semblait belle après mes
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trois mois de prison à bord ! Les haies prenaient leur parure verte de printemps, et, tandis que la voiture montait un chemin creux, le gazouillement des lauvetles qui se poursuivaient de branche en branche vint frapper mon oreille. Je ne saurais vous dire la douce émotion qu'il m'apporta. Ce n'était plus le cri aigu du perroquet aux brillantes couleurs , ni les notes graves des pies moqueuses, auxquels j'étais accouîumé depuis tiois années. C'était l'annonce du retour dans la vieille patrie, le chant familier des oiseaux aimés de l'enfance, qui m'arrivait. tout plein des souvenirs du pays, des amis et des parents que j'allais revoir. Je sentais encore au cœur un regret pour l'heureuse colonie que j'avais quittée ; mais en même temps, la jôie de rentrer sous le toit paternel l'emplissait tout entier, et plein de gratitude pour la divine et bonne Providence qui prend soin de nous partout, je répétais mon refrain favori :
Tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes.
EEGAPITULATION