G LES SQUATTERS
cisco ce quel'Hudson et la Rivière de l'Est sont pour New- York : il n'y a que les noms à changer. Aujourd'hui encore la race anglo-saxonne remplace à San-Francisco la race espagnole, comme elle remplaçait à New -York , il y a deux siècles à peu près , les colons hollandais. Ici toutefois il y a un premier contraste à noter. A New-York, la race anglo-saxonne n'a plus qu'à maintenir une prospérité acquise et développée par de longs efforts : à San- Francisco, elle voit cette prospérité naître et grandir déjà avec une rapidité merveilleuse. En d'autres termes, la capitale commerciale de l'Union américaine ne fait aujourd'hui que raconter l'histoire future de San-Francisco. Cette vaste baie de New- York, jadis déserte , est trop resserrée maintenant pour les navires qui s'y pressent de tous les points du monde. Sur les hauteurs , autrefois inhabitées, qui dominent l'entrée de la baie, au milieu des bois et des jardins , toute une ville de maisons de plaisance s'élève , oisive et silencieuse , au-dessus de la ville affairée , qui fait sans cesse monter vers le ciel , avec la vapeur de ses usines , le bruit joyeux de son activité commerciale. Entre les rives escarpées de l'Hudson , entre les bords plus adoucis de la Rivière de l'Est , les bateaux à vapeur se croisent en tous sens et annoncent leur passage par des colonnes de fumée auxquelles répond de loin, dans la campagne , la traînée blanchâtre des locomotives ,
car New-York est le centre des chemins de fer de l'Union. Puis la nuit, quand les feux de la ville sont éteints, quand les falots des navires ne brillent plus dans la baie, le phare de Sandy-Hook, les signaux des montagnes de Neversink , éclairent encore de leurs feux tournants ou fixes la marche des navires qui cherchent à franchir la passe des Narrows.
La baie de San-Francisco est loin de présenter un aspect aussi animé ; mais la race anglo-américaine a signalé sa présence en Californie par une activité qui ne peut manquer d'amener une transformation prochaine. En attendant, je ne puis m'empêcher de préférer aux brillants aspects de New-York les paysages solitaires de San-Francisco. Le long des deux bras de terre qui s'avancent pour protéger l'enceinte de la ville mexicaine , la mer brise en gerbes écumantes jusqu'au pied des cèdres qui la bordent. Au milieu de la baie, qui ressemble à un lac tranquille, quelques navires , perdus dans l'immensité, dessinent leurs mâts isolés sur l'éternel azur du ciel mexicain. Ici c'est un bâtiment américain peint en blanc , indolemment balancé par la houle , comme un albatros gigantesque; plus loin, un baleinier, aux flancs souillés de sang et de graisse comme le tablier d'un boucher, se répare entre deux campagnes, et la mer disparaît autour du bâtiment sous un essaim blanchâtre de goélands affamés. Au loin, des îles nombreuses s'élèvent comme
des obélisques, ou s'allongent comme des corbeilles de verdure au-dessus des eaux. Enfin , au pied de hautes collines et à l'extrémité du promontoire qui ferme la rade du côté du nord, quelques maisons en pisé , aux murs blanchis , se groupent au bord de la mer comme une troupe de mouettes prêtes à prendre leur essor. C'est la ville mexicaine de San- Francisco , telle du moins que je l'ai vue il y a peu d'années. Si, de la hauteur où elle est située, on étend ses regards, par delà l'enceinte de la baie et l'embouchure des deux fleuves, le Sacramento et le San-Joaquin, jusqu'à la ligne orientale de l'horizon, on aperçoit une longue chaîne de montagnes que couronnent d'épaisses forêts de cèdres centenaires , et derrière lesquelles se dresse le sommet escarpé du pic du Diable. C'est un splendide paysage, mais où il ne faut chercher aucune de ces traces d'activité industrielle qui donnent un caractère particulier aux rives del'Hudson. A peine de temps à autre un canot ou une pirogue remonte les deux fleuves solitaires , où les élans et les chevaux sauvages viennent se désaltérer en paix. Si , du milieu de la plaine inhabitée qui attend une ville, derrière une colline ou derrière un bouquet d'arbres s'élève quelque fumée vagabonde , cette colonne bleuâtre , doucement balancée par la brise , n'annonce point une locomotive, mais le foyer d'une troupe d'Indiens chasseurs ou de trappeurs américains qui font
halte dans les solitudes. Là, plus de phares la nuit pour guider les navires à travers les écueils de l'Océan, mais parfois un rayon furtif de la lune qui verse ses lueurs bleuâtres sur l'un des pics neigeux de la Sierra-Nevada.
Gomme moi-même , le jeune exilé avait pu comparer ces divers aspects du monde américain , la vie méridionale dans son insouciance sauvage , l'ardeur fiévreuse des émigrants de toute race et de tout pays, la civilisation anglo-saxonne dans sa puissante activité. De quel côté sont les conquêtes durables et les plus glorieux triomphes? De quel côté aussi est l'avenir de la société américaine? Toutes ces questions se pressaient en moi quand je me rappelais le contraste si éloquent de San-Francisco et de New-York. Le récit que j'emprunte aux lettres de Georges de L... y répondra peut-être.
Après une traversée de trente-cinq jours, notre bâtiment , parti du Havre , arrivait à l'endroit où le Mississipi, encore invisible, pousse au milieu de l'Océan ses flots jaunis , et où l'Océan s'écarte respectueusement devant l'impétuosité du père des fleuves. C'est à ce moment que je m'interrogeai une
dernière fois avant de débarquer dans ma nouvelle patrie. Quelles ressources apportais-je dans ce inonde inconnu? quelles chances de fortune m'offrait cet exil dont je ne pouvais h'xer le terme? Au temps de ma prospérité , j'avais acheté , pour la somme de 5000 francs , une concession de terrain aux États-Unis d'Amérique. Le prix de ces terrains, médiocre d'abord, avait successivement augmenté en passant de main en main. Mon but alors n'avait été que de rendre service à un ami dans l'embarras , qui me sut un gré infini de lui payer 6000 francs la possession de cinq cents acres (deux cent cinquante hectares) de terres vierges au delà de l'Atlantique , dans l'État de Virginie. L'acte de cession était parfaitement authentique, dûment enregistré à la cour du comté où était située la concession. Le défrichement de ces terres incultes devenait, avec le quart d'une année de mes revenus, c'est-à-dire 6000 francs, ma seule ressource au lendemain de la révolution de février. Mon parti avait bientôt été pris. J'étais allé déjeuner une dernière fois au Café de Paris, et le soir j'étais au Havre. Un navire, le Queen Victoria , partait le lendemain pour la Nouvelle-Orléans. J'avais pris passage à. son bord, et, quelques moments après , la terre de France n'était plus à mes yeux que comme une fumée bleuâtre confondue avec les brumes lointaines de l'horizon. J'étais encore sous l'impression de mes tristes
pensées, quand on signala l'embouchure du Mississipi. Mon cœur se serra, je l'avoue, à l'aspect de ces deux rives basses , inondées , fangeuses , entre lesquelles des eaux limoneuses écument et bouillonnent en roulant une avalanche d'arbres déracinés et d'amas de terre arrachés aux berges du fleuve géant. Ces nuées d'oiseaux tourbillonnant au milieu des vapeurs que dégage la masse des eaux , ces arbres charriés comme des brins de paille, montrant alternativement leurs puissantes racines ou leurs feuillages souillés , ces îlots entraînés par la force irrésistible du courant, tout m'offrait l'image de la désolation et du chaos. Le navire entra dans le fleuve aux rives toujours noyées et large comme une mer intérieure. A partir du petit village de la Balise , composé de quelques huttes de pêcheurs , il s'avança plus rapidement , traîné par un remorqueur. Nous approchions du terme de cette longue navigation. Déjà des traces de culture se laissaient voir : nous aperçûmes des rizières d'abord, puis des champs de cannes à sucre ; enfin , nous vîmes surgir au loin une forêt de mâts et de cordages , qui désignait l'emplacement où , protégée par sa levée contre les invasions du fleuve, s'élève et grandit chaque jour la reine du Meschacébé , la Nouvelle- Orléans.
Ceux qui ont visité la Nouvelle-Orléans savent quel aspect étrange présente à un Européen la po-
pulation noire et blanche qui afflue dans ses rues ; ils savent aussi combien est singulière, à l'époque des crues du fleuve à peine contenu par la levée, la perspective de ces mille ou douze cents navires qui semblent flotter au-dessus de la ville. C'était sur cette levée que je me plaisais surtout à me promener, et, tout en pensant à la patrie absente, je passais de longues heures a contempler le cours impétueux du Mississipi. J'avais pris des renseignements sur la direction que je devais suivre pour me rendre dans mon domaine , et je me disais que ces eaux écumantes avaient baigné peut-être les terres qui attendaient mon exploitation. En effet, ma propriété était située près d'un affluent de l'Ohio , qui lui-même verse ses eaux dans le Mississipi. On m'avait tracé d'avance mon itinéraire. Il s'agissait de remonter le Mississipi jusqu'à son embranchement avec l'Ohio , de remonter encore ce second fleuve jusqu'au village de Guyandot ; puis , laissant là le bateau à vapeur, de m' enfoncer à vingt-cinq lieues dans les terres, sur la rive droite de l'Ohio. Là, entre la rivière de Guyandot, qui se jette dans le fleuve près du village du même nom , et une autre rivière nommée le Sandy-Creek, s'étendaient les deux cent cinquante hectares de forêts dont j'étais seigneur suzerain. En quel endroit précisément? comment reconnaître les terrains qui m'appartenaient? C'est ce que j'ignorais; mais l'essentiel était d'avoir ces
données premières, sauf à les compléter en arrivant sur les lieux. Je résolus donc de me mettre sans plus tarder en quête de ma propriété , et , secouant la torpeur qui commençait à m'envahir sous un ciel torride , je m'arrachai aux délices énervantes de la Gapoue américaine pour aller me retremper au milieu des brises du désert.
Près de cinq cents bateaux à vapeur de toutes dimensions et plusieurs milliers de bateaux plats {flat boats) sillonnent en toute saison l'Ohio et le Mississipi. J'avais pris passage sur un de ces énormes steamers américains que je comparerais volontiers à nos établissements de bains chauds sur la Seine. Je fus frappé du singulier contraste que présente le spectacle animé du fleuve avec l'aspect désolé des deux rives. Des champs, des landes incultes, des marécages où les alligators fuient la présence de l'homme , se succèdent tristement durant une navigation d'une centaine de lieues. Je ne trouvais une diversion à la fatigante monotonie de ce paysage que dans l'étrange réunion de passagers au milieu de laquelle je me voyais jeté. Les principaux États de l'Union y étaient représentés. A l'étage inférieur du bateau , quelques centaines de mariniers des flat boats , devenus simples passagers sur le steamer , faisaient leur cuisine , chantaient, buvaient, entassés dans un étroit espace. Des Canadiens, de retour des prairies du Missouri, du Nouveau-Mexique ou
des montagnes Rocheuses , regagnaient les froides contrées du Nord et se racontaient leurs périlleux voyages ou leurs luttes avec les hordes indiennes. Le pionnier de l'Ouest, la carabine sur l'épaule, se croisait sur le pont du bâtiment avec le marchand d'esclaves de la Virginie. Les quakers et les quakeresses, reconnaissantes , les uns aux larges basques de leurs habits , les autres à leurs chapeaux de soie grise, gardaient au milieu de ces hommes bruyants et affairés leur modeste allure et leur démarche compassée. Un gentleman roide et taciturne était assis près d'une jeune fille, qui , sous la garde de son fiancé et sous l'égide des mœurs américaines, entreprenait un voyage de plaisir. A côté d'un groupe de défricheurs duKentucky, on voyait une famille de la Louisiane qui allait passer l'été dans ses possessions de la Virginie, et les femmes créoles, fleurs françaises épanouies dans toute leur beauté sous le ciel américain , formaient un contraste plein de charme avec les rudes Kentuckiens aux formes herculéennes. Mon regard errait de l'un à l'autre de ces types d'une société si nouvelle; mais, s'il s'arrêtait çà et là avec complaisance , c'était surtout quand il croyait reconnaître , parmi tant de figures étrangères, quelque pâle voyageur de l'ancien monde, exilé comme moi peut-être dans le nouveau par les révolutions du pays natal.
Parfois un mouvement inusité régnait à bord :
c'était quand les mariniers passagers interrompaient leurs chants ou leur cuisine pour aller charger à terre les hois empilés sur la rive , ou quand notre hàtiment rencontrait des trains de bateaux redescendant le cours du fleuve. Alors les bateliers échangeaient entre eux des hourras qui allaient réveiller au fond des forêts voisines dès échos formidables. Quelquefois aussi la foule des passagers se précipitait sur les lisses du bateau pour assister à la lutte de deux steamers rivaux. Les chaudières , gorgées de vapeur, nous assourdissaient de leurs sifflemens ; les palettes des roues battaient convulsivement le fleuve , dont les vagues bouillonnantes allaient au loin blanchir la rive et courber les roseaux, jusqu'au moment où du vapeur distancé partaient des cris de colère couverts par le cri de triomphe du capitaine victorieux. Les chefs des deux équipages jouaient leur vie et la nôtre dans ces téméraires parties avec une audace tout américaine.
C'était le soir surtout, à l'heure où le pont redevenait calme et solitaire, que la nature du Nouveau- Monde se révélait à moi dans sa sévère majesté. La plupart des passagers dormaient dans leurs cabines ; quelques voyageurs plus intrépides s'étendaient, enveloppés de leurs manteaux, sur les bancs restés vides. J'étais presque toujours de ces derniers, et j'ai passé ainsi quelques-unes des plus douces heures de mon voyage. Au tumulte du jour avait suc-
Ifi LES SQUATTERS.
cédé un silence complet, que troublaient seuls le sourd retentissement de la machine, la voix du timonier et le craquement des arbres submergés que broyait sous l'eau la quille du navire. Les falots de poupe répandaient sur le fleuve assombri d'incertaines lueurs. Sur la nappe noire des eaux paisibles glissaient silencieusement de longs trains de ces mêmes bateaux plats si bruyants le jour. Un steamer passait auprès de nous comme un tourbillon et se perdait bientôt dans l'ombre, couronné d'un panache de fumée pailleté d'étincelles. Des feux brillaient sur les rives, comme des phares lointains, et signalaient la hutte ou le bivouac d'un squatter. Il y avait un charme indicible dans ces aspects nocturnes ; mais à ce charme se mêlait parfois une tristesse que j'essayais vainement de combattre. Qu'étais-je, moi rêveur inutile , parmi ces hommes habitués dès l'enfance à lutter contre la nature et à porter en tous lieux leur énergique activité? Qu'allais-je faire au milieu de ces solitudes , et dans quel monde inconnu ma vie devait-elle s'achever ? Les chênes gigantesques qui se dressaient sur la rive me semblaient alors prêts à me barrer le passage, comme autant de sombres fantômes, et dans la plainte monotone que le vent de la nuit arrachait aux forêts primitives, je croyais surprendre de lugubres prédictions.
Un seul des passagers paraissait partager mon
goût décidé pour les rêveries noctures; jamais il ne lui arrivait de quitter le pont, même dans les nuits froides, où je ne restais que peu d'instants hors de la cabine. Un matin, je résolus de l'interroger, et j'appris que, Français comme moi, il avait comme moi quitté son pays après la révolution de février. Je lui rendis confidence pour confidence. « Vous avez pris le bon parti, me dit-il, le seul qui restait à prendre. » Et il commença le récit assez curieux d'une de ces existences agitées qui, en Amérique comme en Europe, cherchent à se fixer sans jamais y réussir. Mon compagnon de voyage était un de ces mille jeunes gens qui, attirés à Paris par une fausse vocation littéraire, ne tardent pas à expier leur erreur dans une lutte pénible contre la misère. Il était arrivé à la Nouvelle-Orléans avec un capital d'une trentaine de francs, son passage une fois payé, et comptait moins sur d'aussi faibles ressources que sur un roman qu'il apportait en portefeuille. Un ami, à qui il avait caché sa détresse pour ne pas décourager son zèle, lui avait, heureusement trouvé un éditeur, et c'était avec le produit de la vente de son manuscrit que le romancier voyageait sur le Mississipi, à la recherche , comme moi, d'une propriété territoriale. Son livre n'ayant eu aucun succès, il avait renoncé aux aventures littéraires, et s'était résigné à acheter pour cent francs dix acres de forêts vierges; il avait payé ses
dettes d'auberge, fait emplette d'une carabine du Kentucky, d'une hache de l'Illinois, et obtenu du capitaine de notre steamer qu'on le transportât à prix réduit , sauf à ne lui accorder que la place au feu et non au couvert. Moyennant cet arrangement, chaque lieue que le romancier devenu planteur faisait vers son domaine lui coûtait à peine dix centimes de France *.
La philosophique insouciance de mon compatriote me rendit du courage, et j'enviai presque sa joyeuse témérité. L'émigrant m'énuméra ses moyens d'exploitation. « Vingt-cinq piastres, ou cent vingtcinq francs, comme il vous plaira, voilà tout mon capital, me dit-il. Yingt-cinq francs me suffisent à acheter en patates et en bœuf salé la provision d'une année. J'aurai bien du malheur, si à cet ordinaire de matelot je ne puis ajouter de temps à autre un quartier de cerf ou de chevreuil. Il me restera donc encore une réserve de cent francs. J'en dépenserai la moitié pour la construction d'un log-house;\e reste me servira pour ensemencer les terres que ma hache défrichera. Un grain de maïs me rapportera un épi ; avec le produit d'un acre de terre, j'en achèterai dix autres, et je continuerai d'étendre ainsi les limites de mes champs jusqu'au
1. Le centime d'Amérique est la centième partie du dollar, ou un peu plus de cinq centimes de France.
moment où, dans mon orgueil satisfait de propriétaire, il me plaira de déposer ma hache et de dire : « C'est assez. » De tels projets ne sont pas des rêves dans le pays où nous sommes. Nous approchons d'une ville dont l'accroissement prodigieux est un des faits les plus remarquables de l'histoire d'Amérique. Cincinnati.... »
Le narrateur s'interrompit. Un vieillard, vêtu d'un habit noir râpé et boutonné jusqu'à la cravate, avait fait quelques pas vers nous en entendant prononcer le nom de Cincinnati. Les rides profondes de son visage, en dépit d'une taille que l'âge n'avait que légèrement courbée, accusaient un homme plus que septuagénaire. Il y avait dans la physionomie de ce vieillard un cachet étrange et sombre auquel on reconnaît les existences cruellement éprouvées.
a Chut ! » me dit mon interlocuteur, et, me tirant à l'écart, il ajouta d'un ton plus bas : «Vous verrez demain ou après la ville de Cincinnati. Fondée il y a cinquante ans, cette ville occupe sur le bord de l'Ohio un terrain immense; elle compte à présent plus de quatre-vingt mille habitants. Ce vieillard, aujourd'hui presque pauvre et connu de tout l'équipage, a vendu, il y a cinquante ans, pour 48 dollars (240 francs) un emplacement qui vaut maintenant plus de 100 millions. »
J'examinai curieusement alors l'ancien posses-
scur du terrain où s'élève Cincinnati , et j'admirai la dignité avec laquelle il portait sa misère. Ces brusques déceptions de la fortune sont communes en Amérique. Le génie entreprenant de la population y renouvelle sans cesse les conditions au milieu desquelles s'exerce l'activité des spéculateurs, et l'insouciance avec laquelle la plupart des voyageurs regardaient passer au milieu d'eux le vieillard ruiné de Cincinnati disait assez combien ils étaient blasés sur des péripéties dont leur propre existence offrait peut-être de nombreux exemples. Je venais de perdre de vue ce vieillard, quand le steamer ralentit sa marche. La vapeur s'échappait en bouillonnant de la soupape. « C'est à mon intention qu'on s'arrête, reprit l'émigrant français. Me voici arrivé à l'endroit où je vais dire adieu pour longtemps à la vie civilisée. » Nous avions devant nous un des sites les plus sauvages des bords de l'Ohio. Une habitation isolée s'élevait là, à demi cachée par les sapins. Une barque s'approcha , montée par un pêcheur, qui devinait, à l'immobilité du navire, que des passagers voulaient descendre à terre. Le bagage de l'émigrant, qui se composait d'une valise, d'un caban africain, d'une hache et d'une carabine , fut bientôt transporté dans la pirogue. Mon aventureux ami me serra la main sans mot dire, et s'élança dans l'embarcation. Le steamer reprit sa course, mais j'eus encore le
temps de voir le colon mettre pied à terre, passer ses bras dans les bretelles de sa valise, jeter sa hache et son fusil sur l'épaule, puis disparaître derrière un rideau d'arbres gigantesques.
Les derniers incidents de cette navigation n'offrirent que peu d'intérêt. Le lendemain du jour où le romancier nous avait quittés, nous passâmes devant Cincinnati. Je contemplai avec curiosité cette ville qui, en un demi-siècle, avait couvert de ses maisons de brique ou de pierre admirablement alignées un immense plateau, jadis désert. Je cherchai vainement des yeux l'ancien propriétaire du territoire de Cincinnati. Cet homme me rappelait ces chefs indiens dépossédés, auxquels de leurs vastes domaines il ne reste que l'espace nécessaire pour creuser une tombe. Le vieillard s'était hâté de descendre furtivement à terre. Bientôt nous arrivâmes à la petite ville de Guyandot. C'était là que je devais quitter le bateau à vapeur à mon tour. Je ne me séparai pas sans quelque émotion de cette population flottante dont j'avais, pendant quelques jours, partagé les fatigues et épousé les habitudes. La terre où je débarquais était celle où devait commencer ma vie de colon. Heureusement une pensée me soutint dans ce moment pénible. Je me rappelai avec quelle insouciance l'émigrant français parti de la Nouvelle-Orléans, sans autres ressources qu'une vingtaine de piastres, s'était élancé dans le désert
qu'il allait défricher* Je me sentis, moi aussi, accessible à cet orgueil qui pousse le squatter toujours en avant au milieu des périls et des obstacles d'une nature inexplorée ; moi aussi j'allais bravement jeter sur mon épaule la carabine du chasseur et la hache du pionnier, et commencer la lutte que j'étais venu chercher, sans songer désormais à jeter un regard en arrière.
Guyandot, qui prend son nom d'un des affluents de l'Ohio, est une petite ville de peu d'importance. Je ne comptais y séjourner que le temps nécessaire pour recueillir des renseignements précis sur la situation de ma propriété. J'avais appris, dans une causerie avec un passager du steamer, que ma concession était une subdivision de ces grands lots de terrain répartis en vente publique, et qu'on appelle sections. La mesure uniforme de ces subdivisions est de 640 acres ou 259 hectares. Il me restait à compléter ces notions, évidemment insuffisantes, et c'est au bar-room de l'auberge où j'étais descendu que je pouvais espérer d'obtenir des informations plus détaillées. On appelle bar-room une pièce du rez-de-chaussée des auberges où, derrière une ba-
lustrade *, les propriétaires établissent un débit de liqueurs. C'est comme le café particulier de chaque hôtellerie ; c'est aussi une espèce de Bourse où Ton échange les nouvelles, où l'on traite des affaires de tout genre. Je trouvai dans le bar-room une demidouzaine de buveurs causant, debout et le verre à la main, de leurs affaires. Je me sentis presque humilié en comparant ma taille, qui n'est pas cependant des moyennes, à la stature de ces géants américains. Mon arrivée, du reste, n'excita la curiosité de personne, et les buveurs continuèrent à s'entretenir du prix de vente des bois de construction à Cincinnati, des prix courants des salaisons et des denrées du pays, sans paraître s'apercevoir de la présence d'un étranger. Je profitai de cette inattention générale pour m'approcher de l'hôte et lui adresser quelques questions sur la section de terrain qui m'appartenait. Je dus nécessairement donner à l'homme que je consultais des indications sur la date de la vente publique, sur la mesure de superficie de la section, la désignation du territoire, etc. Pendant que je m'expliquais en assez mauvais anglais, je m'aperçus que les hommes réunis dans le bar-room avaient fait silence pour m'écouter. Je remarquai aussi que le landlord ,
1. C"est l'origine de cette dénomination: bar-room, chambre de la barre.
assez embarrassé, hésitait à me fournir les renseignements dont j'avais besoin. Tout à coup une lourde main s'appesantit sur mon épaule; mes jarrets fléchirent, et je faillis perdre l'équilibre. Je crus un instant à quelque acte d'agression de la part d'un des athlètes qui m'entouraient, et je me retournai vivement, prêt à me défendre; mais le sourire presque bienveillant que je lus sur la large figure du Virginien me détrompa. Le géant n'avait voulu qu'entrer en conversation, et l'effort de sa main gauche, qu'il avait placée sur mon épaule , était si imperceptible pour lui, que le whiskey n'avait pas perdu son niveau dans le verre que tenait la main droite. « Je dirai à ce gentleman, s'écria le colosse en se tournant vers le landlord, que la section dont il parle est celle du Red-Maple (abréviation de red flowering maple, l'érable à fleurs rouges).
— Ah! dit l'hôte d'un air étonné.
— Étes-vous certain de ce que vous dites ? demandai-je à mon tour.
— Tobesure, » reprit le Virginien en jetant autour de lui un regard où je crus lire une certaine ironie.
Puis il répondit d'un ton plus grave aux nouvelles questions que je lui adressai. Enfin, comme je ne lui cachais pas mon désir de m'installer au plus tôt dans ma propriété :
« Soyez tranquille , me dit-il , vous y arriverez toujours assez vite.»
Et, sans plus s'occuper de moi, il se versa un grand verre de whiskey qu'il avala d'un trait. Gomme j'allais sortir, un nouvel arrivant parut dans le bar-room. C'était un homme qui ne le cédait ni en stature ni en vigueur herculéenne aux autres assistants. De larges guêtres de cuir bouclées et montant jusqu'à la cuisse, des éperons attachés par des courroies à ses pieds chaussés de forts souliers de chasse, un habit court et un chapeau à grandes ailes, tel était le costume du nouveau venu. Un fouet d'une main, une lourde carabine sur l'épaule droite, le cavalier s'avança vers la barre et échangea quelques mots en guise de salut avec les buveurs réunis dans la salle. Le landlord remplit un verre à son intention.
« Quelles nouvelles de là-bas ? demanda le cavalier en prenant le verre (ce mot, pour les Virginiens, désigne Cincinnati, l'entrepôt d'une grande partie des denrées de l'Ohio). J'accompagne le plus beau train de bois de peuplier et de chêne qui ait jamais flotté sur la rivière.
— Nous avons de bonnes nouvelles de là-bas : le stock (marchandises en magasin) s'épuise , et les prix vont être fermes, reprit le Virginien qui m'avait parlé le premier; mais ici nous avons des nouvelles.... d'un autre genre. Yoici, ajouta-t-il en me désignant, le maître de Red-Maple. »
Le cavalier tressaillit. Il me sembla voir son 276 . b
visage pâlir sous l'épaisse couche de haie qui le couvrait. Sa main, par un brusque mouvement, fit jaillir presque tout le contenu du verre de whiskey. Cependant il se remit promptement.
« Ah ! dit-il d'une voix sourde , en me toisant avec une expression de dépit concentré; puis il étendit avec complaisance ses mains musculeuses et velues. Des mains de gentleman blanches et frêles font une mauvaise besogne avec la hache et la carabine, » reprit-il.
J'avoue qu'en ce moment je ne me comparai pas sans confusion à ces rudes dompteurs des bois. Aussi gardai-je le silence , ne sachant que répondre à la brusque apostrophe du cavalier aux guêtres de cuir. Celui-ci se jeta sur une chaise qui craqua sous le poids de son corps, et allongea à la manière américaine une de ses jambes sur une table voisine.
« "Vous penserez, continua-t-il, que je me mêle de ce qui ne me regarde pas; et cependant, si vous m'en 'croyez , vous vous en retournerez d'où vous venez... à New-York, je suppose, plutôt que de pousser jusqu'au Red-Maple.
— Et pourquoi cela, s'il vous plaît ?
— Pour des motifs qu'il est inutile de vous dire, » reprit-il; et il se mit à siffler l'air de Yankee dooddle, brisant là toute conversation avec l'urbanité américaine.
Ces paroles ambiguës , ces réticences, commen-
çaient à me sembler étranges. Le mystérieux avertissement surtout que l'inconnu venait de me donner me préoccupait fort péniblement. Pendant que je cherchais à pénétrer le sens de ces paroles menaçantes, un jeune garçon se présenta à la porte du bar-room en disant :
« Tovvnship, il y a là quelqu'un qui vous demande. »
Le cavalier, car c'était lui qui se nommait Tovvnship, se leva sans hésiter et suivit l'enfant. Peu à peu les buveurs se dispersèrent, et je restai seul avec le landlord.
« Savez- vous quelque chose de particulier à l'égard de ma concession? » lui demandai-je.
Un non laconique fut la seule réponse que j'obtins, et, jugeant inutile de pousser plus loin cet interrogatoire , je sortis à mon tour. L'impression désagréable que les paroles des buveurs yanhees m'avaient laissée ne tarda pas à se dissiper. Je finis par trouver tout naturel l'étonnement de ces hommes à la vue d'un Européen qui venait seul défricher un lot de terrain considérable. Sans doute, ils jugeaient cette entreprise au-dessus de mes forces, et leurs avis bienveillants n'avaient d'autre but que de me détourner d'une tâche périlleuse; mais je m'étais promis de ne plus reculer. Je connaissais maintenant l'emplacement qui m'appartenait, et, sans me résoudre encore à le défricher moi-même, j'avais
hâte d'aller voir par mes yeux le parti qu'on en pourrait tirer. Ce qui manque le moins aux États- Unis, ce sont les voies de communication; ce qui manque souvent, ce sont les moyens réguliers de transport. De là la nécessité de faire parfois de longues traites à cheval. Ma concession était située à vingt-cinq lieues de Guyandot : je pouvais faire le trajet en deux jours. J'allais me mettre en quête d'un cheval, quand je fus accosté par le jeune garçon qui était venu chercher le cavalier nommé Township.
« Si vous désirez vous rendre au Red-Maple, me dit le petit drôle d'un air déluré, je puis vous procurer ou une embarcation de choix pour remonter le Guyandot jusqu'à ce domaine, ou un bon cheval pour y aller par terre.
— Et qui vous a dit que je voulais aller au Red- Maple?
— C'est Township. »
Entre les deux moyens de transport qu'on m'offrait, je choisis le cheval. Il fut convenu qu'au point du jour, le lendemain , un guide viendrait me prendre à l'auberge où j'étais logé. En effet, les premières clartés de l'aube blanchissaient à peine le ciel, quand j'entendis le piétinement de deux chevaux sous les fenêtres de ma chambre. Je jetai de la croisée un coup d'œil dans la cour de l'auberge, et j'aperçus le jeune garçon de la veille
déjà en selle et tenant en bride l'autre cheval qui m'était destiné. Je ne me fis pas attendre, et nous nous mîmes en route.
« Vous connaissez le chemin qui conduit au Red- Maplc? demandai-je à mon jeune guide.
— J'y suis allé vingt fois pour affaires, reprit-il, et je vous y conduirais les yeux fermés. »
Je ne désirais pas en savoir davantage. Comme je ne parle anglais que quand j'y suis forcé, je préférai garder le silence pour examiner à mon aise le pays que nous traversions. Les traces de cultures et de défrichements y devenaient de plus en plus rares, et le paysage prenait à chaque pas un caractère plus sauvage. Notre route côtoyait la rivière du Guyandot. Aux talus adoucis qui la bordent près du village avaient succédé de nombreux escarpements. Les eaux, grossies par la fonte des dernières neiges, jaunies par les éboulemenls de terrains, assombries par les bois épais qui interceptaient le soleil, grondaient avec un bruit lugubre entre deux berges à pic, sillonnées de veines de houille. Après avoir perdu de vue le cours de la rivière, nous l'entendions encore mugir au loin. Dans les plaines sablonneuses comme dans les sombres sapinières , rien ne trahissait la présence de l'homme. Quelquefois seulement nous rencontrions les débris d'une hutte ou les souches noircies d'arbres consumés. Ce ne fut que vers le cou-
cher du soleil que des champs de maïs et quelques troupeaux disséminés dans les savanes nous annoncèrent une hahitation. Bientôt, derrière un rideau d'arbres que la cognée avait laissés pour abri aux terres défrichées, se montra une farm (ferme : c'est ainsi qu'on appelle les habitations perdues dans ces déserts) avec ses murs en troncs d'arbres superposés horizontalement, et sa longue et svelte cheminée de briques rouges, qui semblait servir de contre-fort au bâtiment de bois. Une enceinte de barrières soigneusement peintes en vert, des vitres nettes et transparentes comme du cristal de roche , tout indiquait l'aisance et nous promettait une confortable hospitalité pour la nuit. Au moment où je faisais signe à mon guide de se diriger de ce côté, le galop d'un cheval retentit sous les voûtes sonores de la forêt. Je tournai brusquement la tête, et je vis arriver derrière nous, monté sur un magnifique coursier frison, mon mystérieux donneur d'avis du bar-room de Guyandot. Cette apparition inattendue réveilla en moi le vague sentiment d'inquiétude auquel venaient de faire diversion les douces et sereines impressions de ma course à travers les bois. La figure de Township exprimait une contrariété très-vive, et le regard qu'il me lança en s'approchant de nous était presque menaçant. Après quelques mots échangés à voix basse avec mon guide , il piqua des deux et continua sa route au galop ,
sans même se retourner vers moi. Peu d'instants après cet incident, nous mettions pied à terre devant la ferme. Avant d'y entrer, je crus devoir interroger James (c'était le nom de mon guide) au sujet de ce Township, qui paraissait animé à mon égard de dispositions si peu bienveillantes.
« Quel est cet homme ? lui demandai-je.
— C'est Township.
— Ah ! Et vous ne savez rien de plus sur lui?
— Rien.
— Mais a-t-il par hasard quelque raison de m'en vouloir?
— Pas encore.
— N'avait-il pas l'intention de s'arrêter dans cette habitation ?
— Oui.
— Et pourquoi passe-t-il outre?
— Pour ne pas dormir sous le même toit que vous.
— Ne pouvez-vous me dire au moins quels sont les motifs d'une si étrange conduite? »
James secoua la tête d'un air mystérieux.
« Écoutez, me dit-il : s'il y a des gens qui veulent se mettre en contravention avec la loi, je l'ignore. Je ne sais qu'une chose : c'est que je vous conduis au Red-Maple. Vous plaît-il de passer la nuit ici ? Gela coûtera trois schellings1 pour nous et nos chevaux.»