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RÉCIT DES CÔTES ET DE LA MER

Le berger de Renéville.

Parmi les souvenirs d'enfance que j'avais emportés d'un pays qui était presque le mien, il y en avait deux que ni le temps ni les distances n'avaient eu le pouvoir d'effacer. Le premier était celui d'une vieille femme, hôtesse privilégiée d'une des vastes pièces taillées dans le roc parmi les ruines imposantes du Château -Gaillard, près du Petit- Andelys ; le second, celui d'un grand vieillard à figure sévère, qui, dans l'automne, parquait les moutons de son troupeau sur le sommet de la côte de Renéville à Fécamp.

Entraîné par le cours de la vie loin de l'Europe

et de la France, au milieu de scènes toutes différentes, je m'étais bien souvent reporté en idée vers l'habitante des ruines de l'ancien château fort et sur le sommet des falaises normandes. De longues années s'étaient écoulées quand il m'avait été permis, homme fait, passé de l'enfance à la maturité de la vie, de me retrouver sur les lieux que me retraçaient si obstinément mes premiers souvenirs. Ce qui leur avait donné tant de force, c'était moins la solennité du paysage qu'ils me rappelaient que certaines idées superstitieuses rattachées à la vieille hôtesse du Château-Gaillard et au berger des coupeaux de la côte de Renéville.

Le destin de la vieille du Château-Gaillard avait été à peu près ce qu'il devait être. Un jour, elle était morte de vieillesse, et des visiteurs, en parcourant les ruines, l'avaient trouvée froide auprès de son foyer éteint. Voilà ce que m'avait raconté une autre vieille femme qui avait remplacé la première, et que les paysans, en la voyant préparer son misérable repas dans l'âtre où brûlaient les tiges de genêts et de genévriers que lui fournissaient les flancs et le sommet de la montagne, devaient appeler aussi la sorcière du Château-Gaillard.

Quant au berger de la côte de Renéville, je le cherchai vainement; personne ne l'avait remplacé. L'aspect même du pays avait changé. Les gelées et l'effort des lames avaient, pendant trente ans,

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rongé de près de trente pieds- les parois de la falaise, et, sur une partie de son vaste coupeau, les champs cultivés avaient remplacé les landes de joncs marins. Mais, à défaut du vieux pâtre, le paysage où je me le rappelais, loin d'offrir une déception à mes souvenirs, avait un charme sévère qu'ils ne me retraçaient pas : car l'œil de l'enfance n'avait pu en comprendre le caractère de grandeur, et je saisissais, pour la première fois, l'imposante harmonie du contraste que présentent en cet endroit la campagne et la mer, si rapprochées l'une de l'autre. Comme tous les prisonniers dont l'incessant effort est de limer leurs barreaux, l'Océan sape nuit et jour les grands remparts qui l'emprisonnent. Sur leur sommet, la charrue trace un -sillon fertile ; à leurs pieds, la barque, dont les voiles se gonflent, laisse aussi son sillon, que comble une écume blanche ; le laboureur, qui guide son attelage de grands chevaux normands, peut héler de la voix le pêcheur indolemment couché dans son canot, l'écoute de sa voile à la main; les blés ondulent sous la brise comme la surface de la mer, les uns. roulant leurs flots d'or, les autres leurs lames d'azur ou d'émeraude, tandis que; plus loin aussi, l'odeur embaumée des foins se mêle à la senteur amère des varechs de la plage.

Le vieux berger de la côte de Renéville n'était toutefois que l'un des souvenirs que je venais cher-

cher à Fécamp, et, parmi tant d'autres que j'y retrouvais tels que je les avais laissés, il était naturel que j'en oubliasse promptement un dont la mort avait effacé le moindre vestige, tandis que d'autres monuments, présents encore à ma mémoire, étaient toujours debout. J'avais visité l'ancienne Abbaye, la chapelle de la Vierge au sommet de la côte du Bourg-Baudoin, et le Perrey, le long duquel je m'étais si souvent baigné dans mon enfance. Le ruisseau des moines faisait mouvoir quelques machines de plus; d'autres ex-voto s'étaient ajoutés à ceux que j'avais vus dans la petite chapelle, et la mer roulait et polissait sans cesse comme jadis les galets du Perrey. Je n'avais donc plus, une fois ces pèlerinages accomplis, qu'à reprendre mon excursion maritime le long des côtes, excursion dont Fécamp n'était pas le seul but.

La veille du jour que j'avais fixé pour mon départ, une brise du nord-ouest avait subitement rafraîchi l'atmosphère, et j'étais assis dans la cuisine de l'auberge où je logeais. Au retour d'un bain de iner dont j'avais rapporté autant de frissons de froid que d'appétit, j'attendais le déjeuner non loin du feu. Sous le vaste manteau de la cheminée, dont le chambranle gothique paraissait contemporain de l'Abbaye, sur les grands landiers de fer poli qui supportaient une broche homérique, la flamme du foyer faisait étinceler de joyeux reflets. Les servantes al-

laient et venaient au milieu du silence de la cuisine que troublaient seuls le bruit monotone du tournebroche et le pétillement des bûches de hêtre qui rôtissaient une énorme pièce de bœuf destinée au dîner des hôtes de l'auberge. Le froid et la faim que je ressentais prêtaient à mes yeux, je l'avoue, un certain charme à ce tableau d'intérieur, quand un bruit de fers de cheval résonna sur le galet de la rue. Le cheval s'arrêta près de la porte de l'auberge, et presque en même temps le retentissement de bottes éperonnées sur le seuil annonça la venue d'un cavalier.

C'était un brigadier de gendarmerie qui, avant de partir pour quelque excursion de service, venait se lester d'un morceau et d'un pot de cidre.

« Allons ! la belle, diUl en entrant à l'une des servantes, vite quelque chose à manger et à boire. Gorbleu ! le beau rôti ! n'en pourrais-je pas avoir une tranche?

— Oui, prenez garde qu'il ne vous brûle, dit assez cavalièrement la servante d'auberge, à laquelle le brigadier s'était adressé avec un geste qui justifiait le sans-façon de sa réponse ; et les voyageurs qui tomberaient sur moi si j'entamais leur rôti !

— Eh! eh! ils ne se feraient pas trop de mal, repartit le gendarme avec un à-propos d'esprit tout militaire. Eh bien ! donnez-moi un os à ronger. »

La fille servit devant le brigadier un restant de

gigot froid qu'il se mit en devoir de faire disparaître tout aussitôt. Puis quand il fut en besogne :

« Où allez-vous donc, que vous êtes si pressé ? dit-elle.

— Ah ! voyez-vous la belle curieuse ! Au bois des Hogues.

— Tiens ! au bois des Hogues ?

— Oui, affaire de service.... de sûreté. »

Le gendarme continua de manger après avoir jeté cette réponse, évidemment scindée en deux parties pour exciter la curiosité de la fille d'auberge. En effet, elle fixa sur le militaire deux grands yeux bleu de mer qui exprimaient mille questions. Le gendarme resta impassible.

« Une affaire vieille de plus de vingt ans, où la Granvillaise jouera peut-êireun grand rôle, dit-il en buvant un coup de cidre.

— Ah ! la vilaine femme ! s'écria la fille.

— Oui-da! Trouvez-m'en donc une qui, malgré ses trente ans sonnés, ait les lèvres plus vermeilles, les joues plus roses et des yeux.... pour la perdition du prochain.

— Ça, c'est vrai, reprit vivement la servante, bien que l'éloge d'une autre femme semblât beaucoup lui déplaire; mais de quelle affaire donc parlez-vous?

— Vous n'étiez pas née alors ; moi-même j'étais grand comme ma botte quand le vieux a disparu.

— Quel vieux ?

— Je ne l'ai pas connu : je^nesuis pas de Féeamp. Tout ce que je sais, c'est qu'il a disparu subitement il y a peut-être vingt ans, et qu'aujourd'hui le bruit se répand qu'il a été assassiné. »

Je ne sais pourquoi ma curiosité se trouva tout à coup aussi éveillée par ces paroles du gendarme que celle delà jeune servante elle-même. Elles ouvraient un si vaste champ à mes conjectures, que je n'hésitai pas à y faire entrer tout de suite le souvenir du berger de Renéville.

« N'était-ce pas le vieux Renoux? demandai-je au brigadier.

— C'est une affaire toute nouvelle à force d'être vieille. Je n'en sais encore que cela, » répondit le brigadier.

Je n'ajoutai rien, car je pensai qu'il n'en voulait pas dire davantage.

« Eh bien! reprit la servante, allez-vous savoir quelque chose au bois des Hogues ? .

— Là-dessus, motus! la belle, dit le gendarme, 'rappelé, comme je m'en doutais, à la circonspection

habituelle à ses collègues; assez causé! »

L'assiette du brigadier restait nette, son pot vide, et, pour combattre la crudité du breuvage normand, il avala coup sur coup deux petits verres d'eau-devie, qu'il demanda expressément de raisin et non de pommes; et, après m'avoir salué d'un : « Bonjour la compagnie, » il sortit delà cuisine. Une minute plus

tard, le trot de son cheval résonna de nouveau sur le pavé de la rue qui conduit à la route de Beuzeville. « Qui est donc cette Granvillaise ? demandai-je à la servante.

— Oh ! monsieur, c'est une femme sur laquelle il court bien des bruits, dont un seul suffirait, s'ils sont vrais, pour perdre de réputation une honnête femme, mais dont, vrais ou faux, elle paraît se soucier beaucoup moins que des dentelles de son bonnet et de la blancheur de sa peau. Ah! si elle n'était pas la servante, la maîtresse plutôt, devrais-je dire, car cet homme en est affolé, d'un propriétaire des environs de Saint-Léonard, assez riche pour payer ses caprices, et qui de son vivant ne lui donnera jamais son congé, on peut être bien sûr qu'elle ne trouverait dans tout l'arrondissement personne qui la voulût prendre à son service, excepté pour...

— Pour...? repris-je, voyant que la jeune servante n'achevait pas.

— Dame! pour lui faire faire le même métier que chez son maître actuel... celui de servante, » ajoutât-elle en ricanant.

La maîtresse de l'auberge, qui entrait à l'instant, interrompit les médisances de la jeune fille ; puis, quelques minutes après, on sonna le déjeuner.

C'était jour de marché, et la table d'hôte se trouvait, ce matin-là, beaucoup plus nombreuse que d'habitude. La cour de l'auberge s'encombrait de

voitures et de chevaux,, età^chaque instant dé nouveaux arrivants remplissaient aussi la salle à manger, dont la vaste table fut bientôt aussi garnie qu'elle pouvait l'être.

Outre les commensaux habituels, il y avait des commis voyageurs, non pas de ceux qui étaient jadis le fléau ou le divertissement des tables d'hôte par leurs exigences ou leurs charges facétieuses, car l'espèce en est presque aujourd'hui perdue; mais il y . avait des voyageurs du commerce, qui, en changeant de nom, ont changé d'allures et fait leurs humanités. Il y avait des propriétaires des environs, venus à la ville, le jour du marché, non plus comme jadis en char à bancs, mais dans de confortables berlines ou de larges calèches, et qui toutefois, par un reste de parcimonie commune à tous les propriétaires campagnards et provinciaux, préféraient, pour s'héberger, une auberge à un hôtel. C'étaient aussi des cultivateurs des fermes voisines, derniers représentants de cette gigantesque race normande que l'industrie arrache tous les jours à la terre pour l'abâtardir; puis des marins indigènes, hâlés par les glaces de Terre-Neuve et bronzés par le soleil des tropiques ; et encore des marins suédois et norvégiens, descendant en ligne directe de ces Scandinaves, rois de la mer, jadis la terreur de nos côtes, et qui, de nos jours, n'apportent plus que leurs planches de sap ou les madriers de leurs robustes

chênes aux scieries hydrauliques de l'antique et féodale abhaye des Bénédictins deFécamp.

Je ne parlerai que pour mémoire de deux rapine de Técole réaliste, venus pour chercher sur les bords de la mer des sujets de tableaux et des motifs de refus pour le prochain salon, qui ne juraient que par la couleur et crachaient insolemment sur la forme.

On sait ce que c'est qu'une réunion de convives dont l'air vif de la campagne ou de la mer a aiguisé l'appétit : d'abord un silence complet pendant lequel on s'observe un peu et on mange beaucoup ; puis des conversations particulières, suivies d'un tumultueux dialogue de groupes réunis ou de voix retentissantes qui se croisent des extrémités opposées de la table. En pareil cas, l'observateur n'a rien à faire de mieux que de se taire et d'écouter; c'est ce que je faisais.

Parmi les conversations particulières que je pouvais saisir dans leur vol vagabond, il en était une à laquelle je prêtais l'oreille avec attention, car elle me révélait un but d'investigation de nature à occuper la dernière journée que je comptais passer à Fécamp, et à tromper ce long espace de temps qui s'écoule, pour le voyageur oisif, entre le déjeuner et le dîner. Cette conversation avait lieu au sujet d'un camp de César dont, à mon grand étonnement, j'entendais parler pour la première fois, moi qui croyais avoir épuisé la visite de tous les endroits eu-

rieuxde Fécamp ou de ses environs, et sur lequel mes souvenirs d'enfance étaient complètement muets.

Cependant le repas en était arrivé à cette phase où un tumulte général empêche d'entendre les conversations particulières, et il advint ce qui a souvent lieu en semblable circonstance : qu'un convive raconte à son voisin le plus immédiat quelque aventure curieuse ou saisissante, la curiosité gagne de proche en proche, de proche en proche la conversation s'éteint, le bruit meurt, et, au milieu d'un profond et soudain silence, la voix du conteur se fait seule entendre. Il est certains de ces narrateurs dont la modestie s'effarouche et qui se taisent brusquement, au désappointement général. Il en est d'autres aussi que flatte et qu'anime cette attention des auditeurs et qui ajoutent alors à leur récit de nouveaux embellissements et des fioritures nouvelles. Le conteur était précisément de ces derniers.

C'était un de ces vieux loups de mer dont je viens de parler ; vrai Normand par la carrure de ses épaules, aux cheveux blonds blanchissants, le teint à la fois sanguin comme les pommes à cidre de son pays et fauve comme celui d'un bohémien. Loin de s'intimider quand l'auditoire fit tout à coup silence, il promena sur nous tous son œil verdâtre et bleu comme le manteau de l'Océan, tandis qu'une de ses mains s'épanouissait, par un geste oratoire, aussi large que la patte d'une maîtresse-ancre.

«C'était un cri effroyable, continua le marin, un cri tel qu'il n'en peut sortir de semblables que du gosier d'un homme en pleine perdition, un cri qui paraissait môme n'avoir rien d'humain, foi d'homme! je peux le dire; car il ne s'élevait pas de la mer et il semblait tomber du haut des nuages avec les sifflements du vent ; puis des hurlements prolongés s'y venaient mêler encore. »

Tels furent les premiers mots du récit déjà commencé par le vieux loup de mer, qui se firent entendre au milieu du silence général. Cette espèce de préambule promettait trop pour que tout le monde ne continuât pas d'écouter la suite. Ce fut donc sans que personne l'interrompît que le narrateur poursuivit de la façon suivante :

« D'où venait ce cri? C'est ce que nous ne pouvions savoir au juste; car je dois répéter, pour ces messieurs qui ne le savent pas, que la nuit était noire comme un pot à brai et la mer furieuse avec de grosses lames qui allaient tout d'une pièce avec des mugissements de quarante-huit et une crête d'écume....

— Où cela? où se passe l'histoire? interrompirent à la fois plusieurs convives.

— Je demande le prologue du drame, s'écrial'un des rapins réalistes.

— Le commencement du feuilleton, continua l'autre.

— Le quoi? le commencement du quoi? répliqua le loup de mer en laissant tomber de ses yeux verts sur les deux rapins un regard qui les mit mal à l'aise.

— Nous désirons savoir où se passe votre intéressante histoire et son commencement, repartit l'un d'eux.

— C'est en mer, parbleu! puisque je vous dis qu'il y avait des lames qui allaient tout d'une pièce, et sans passe-port encore, du cap Faguet à la porte d'Antifer. C'est donc comme qui dirait dans le port de Pécamp qu'avait lieu la chose. »

Un profond silence succéda à ces interruptions, et le marin continua :

« Bien entendu que la mer ne s'agitait pas toute seule; le vent la fouaillait de la partie d'ouest-nordouest, en hurlant comme cent mille possédés ou en sifflant comme les esprits de ténèbres. Bref, c'était un gros temps d'équinoxe. Nous flânions avec assez d'inquiétude, je l'avoue, dans ces parages, et il n'au- ! rait pas fallu nous capeler un cartahu autour du I cou pour nous faire avouer que nous aurions mieux ; aimé être à la noce sur le plancher des vaches que sur du chêne et du sap, et si près des falaises, avec ça que ce cri de mauvais augure entendu déjà S deux fois nous retentissait encore à l'oreille. Dame! quand le vent et la mer hurlent comme deux dé- .inons, le matelot a ses superstitions; ça lui est per-

mis, ça lui est même salutaire : car, s'il sait que le diable est déchaîné, ça lui fait penser aussi que l'œil de Dieu s'ouvre sur lui pour le protéger; le feu de marée de la jetée qui reluisait dans l'obscurité était pour nous comme cet œil toujours ouvert sur le matelot, quand son œil, à lui, ne voit plus que ténèbres.

« Le même cri, les mêmes hurlements se répétèrent pour la troisième fois, plus lugubres et plus déchirants encore si c'était* possible, et un nouveau frisson me passa sur là chair.

« Maître Heurtevent, demandai-je au second qui « se penchait sur l'habitacle, est-ce un cri d'homme « ou bien...? »

« Je n'osais pas exprimer les idées étranges qui me passaient par la cervelle.

« Je n'en sais rien, je n'en sais rien en vérité, » me répondit le maître.

« Et je pus voir à la lueur de l'habitacle que son visage était blanc comme une page blanche du livre de bord. Était-ce parce qu'il pensait de même que moi, ou que nous bourlinguions si près de la côte de Renéville? Le vent, en effet, nous affalait sur la terre, et déjà nous pouvions distinguer dans l'obscurité les hautes falaises pâles comme des fantômes.

« C'est de là-haut que vient ce cri, » reprit maître Heurtevent après un moment de réflexion, « et, si le « vent ne mollit pas d'un cran, nous irons tous voir

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« au fond ce qui se passe au sommet des falaises : « c'est pas le bon moyen. »

« J'étais plus préoccupé, ma foi! de ce cri de détresse ou de mauvais présage que d'autre chose ; car je savais que, par la nature du fond de la mer et par la grande ouverture du segment de cercle que décrivent les côtes, depuis le cap Faguet jusqu'au cap d'Antifer, un navire bien gréé a la chance de tenir le vent. Alors j'attrape à braquer la longuevue de nuit déposée sur le banc de quart, pour en donner un coup soigné dans la direction où les cris s'étaient fait entendre par trois fois.

« Tout ce que je vous dis là n'avait guère duré plus de cinq minutes, et mon lorgnon dans l'œil je parcourais les moindres crevasses de la côte, quand, arrivé à un certain endroit, je vis comme un nuage passer dans ma longue-vue.

« Eh bien! quoi? me dit le maître; pourquoi « donc que votre tube vous tremble dans la main?

« — C'est que je vois une chose affreuse ! » repris-je.

« Foi d'homme! continua le narrateur, je ne veux être qu'un banquier à pêcher la morue, soit dit sans offenser ceux qui se livrent à ce passetemps mesquin, au lieu de harponner la baleine et et le cachalot depuis le pôle jusqu'à l'équateur, si ce que je vais vous dire n'est pas la vérité vraie.

« Sur l'extrême bord de la falaise à pic de la côte

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de Renéville, et à deux cent cinquante pieds environ au-dessus de la mer, un homme, une forme humaine au moins, semblait suspendueparlesbrasà la tige courbée d'un arbuste. Les racines n'allaient pas tarder à s'arracher sous son poids de la crête de la falaise dans laquelle elles avaient poussé, et je voyais les pieds du malheureux chercher convulsivement, • quoique en vain, un point d'appui sur ses flancs escarpés. Il me semblait même entendre s'ébouler sous lui des fragments du roc marneux trop faible pour le soutenir ; ce qu'il y a de certain, c'est que je distinguais sur ses épaules un vêtement grisâtre pareil à la limousine des rouliers, et que de longs cheveux blancs flottaient au vent autour de sa tête. C'était affreux à regarder que cet homme, ce pauvre vieillard suspendu sur l'abîme au-dessus des lames qui se tordaient à plus de deux cents pieds sous lui. La longue-vue de nuit le rapprochait tellement de moi, quoique j'en fusse éloigné, Dieu merci pour nous, de plus d'une portée de canon, qu'il paraissait que j'allais le toucher rien qu'en étendant les bras.

« J'ai bien vu mourir des hommes dans ma vie ; j'en ai vu écrasés par des boulets ; j'ai vu près de moi des camarades cherchant à regagner notre canot chaviré par une baleine coupés en deux par des requins : mais jamais je n'ai ressenti l'horrible j angoisse que me causait le sort de ce pauvre vieil-

lard luttant pour conserver un restant de vie, et poussant de ces cris lugubres dont le souvenir me glace encore d'effroi, et qu'accompagnaient ces longs et plaintifs hurlements. »

Le pêcheur de baleines s'arrêta dans cet endroit de son récit, comme s'il n'avait plus rien à dire, et tout le monde l'écoutait encore en frémissant.

« Eh bien? s'écria-t-on alors de toutes parts.

— Ah ! vous ne devinez pas la fin, fit le conteur ; ma foi ! je n'en sais pas plus que vous.

« Tenez,» dis-je au maître en lui donnant la longue-vue.

« Mais Heurtevent, à qui j'avais appris ce qui se passait à la crête de la falaise, ne se souciait pas plus que moi de voir ledénoûment.Je ne distinguai donc plus à l'œil nu que la falaise blanchâtre et lointaine; seulement un nouveau cri, plus prolongé, plus effroyable que les trois autres, nous apprit que tout était fini. En effet, cédant à une curiosité dont je ne pus me défendre, je donnai un dernier coup de longue-vue; le sommet du rocher était désert, l'arbuste arraché et le vieillard absent.

— Et sut-on qui c'était? demandâmes-nous au vieux marin quand l'émotion causée par son récit se fut calmée.

— On a dû retrouver son cadavre le lendemain sans doute au pied de la côte de Renéville, d'où il était tombé soit par acccident, soit par toute autre

cause : mais je l'ignore. Tout ce que je puis vous dire, c'est qu'il y a seize ans de cela, et que depuis cette époque je n'étais pas revenu avant aujourd'hui à Fécamp. C'était au sujet de l'impression que j'en avais emportée, que je racontais à mon voisin de table un événement que j'avais fini par oublier, et que l'endroit où il s'était passé m'avait nécessairement rappelé. »

-Le récit du marin avait terminé le déjeuner; chacun se dispersa suivant l'usage, et je ne tardai pas, comme tout le monde, à quitter la salle, en rapprochant involontairement le récit que je venais d'entendre du souvenir du brigadier de gendarmerie et de celui du vieux berger de la côte de Renéville.

Un camp de 'César.

11 y avait en effet, on en conviendra, une certaine coïncidence mystérieuse entre l'événement auquel avait fait allusion le brigadier et celui raconté par le pêcheur de baleines. Il était fort naturel aussi que le vieillard que je me rappelais en fût le lien intermédiaire : n'était-ce pas un vieillard que le marin avait vu suspendu sur l'abîme, avec un costume qui pouvait être aussi bien celui d'un

berger que de tout autre habitant de la campagne ? Mes souvenirs me retraçaient parfaitement le vieux Renoux, appuyé, tout pensif, sur son long bâton blanc,et les épaules couvertes, la plupart du temps, d'une limousine de laine grise rayée de noir. Ces hurlements plaintifs, qui se mêlaient à des cris désespérés, ne pouvaient-ils être ceux du chien-loup son fidèle compagnon? Mon imagination ne manqua pas de se donner carrière à ce sujet.

Si, du reste, je regardais comme impossible d'éclaircir ce doute, il en était un, du moins, relatif à l'existence des restes d'un camp romain, que je pouvais trancher le jour même dans mon esprit. Je connaissais parfaitement le chemin qui conduit à la côte du Canada, et, jetant sur mon bras un épais caban de voyage, ce fut vers cet endroit que je me dirigeai, tout en faisant mes réflexions sur le tragique événement dont je venais d'entendre le récit.

Je traversai la grande rue qui longe l'Abbaye et forme l'entrée de la route de Rouen; puis je suivis la chaussée empierrée sur le bord du ruisseau qui roule ses eaux, tantôt glauques, tautôt limpides comme du cristal, sous l'ombre de ces hêtres sveltes et hauts comme des colonnettes gothiques, dont le sol normand est si riche. Arrivé à l'endroit où un autre cours d'eau, appelé la Voûte, marque le chemin de Yalmont, la côte qui s'élève sur votre droite est la côte du Canada.

Par un.de ces soudains changements atmosphériques si fréquents sur les côtes cTe la Manche, la brise du nord-ouest avait sauté brusquement au sud, et une chaleur étouffante remplaçait la fraîcheur du vent de mer. Déjà des nuages gonflés d'électricité arrivaient en gros flocons de la partie du sud. Des rayons d'un soleil ardent tombaient de temps à autre des nuées grises aux crevées d'azur. Je venais de m'engager dans le chemin bordé de baies où vient aboutir le petit sentier qui monte en serpentant jusqu'au sommet de la côte du Canada, quand, le long des sureaux, je vis une femme s'avancer vers moi. Nous devions, selon toute probabilité, nous joindre au pied du sentier sinueux de la côte.

Le costume de cette femme tenait à la fois de celui d'une paysanne et d'une petite bourgeoise de la ville. Afin de préserver de l'ardeur du soleil un teint I qui, de loin, me parut d'une blancheur parfaite, elle avait étendu sur sa tête, à la manière des Espagnoles, un petit châle blanc de mérinos, à fleurs bleues et rouges. Quelques pas de plus me permirent de voir qu'elle était plus que jolie, qu'elle était belle de cette beauté sensuelle dont se revêt presque toujours la seconde jeunesse des femmes.

Celle-ci semblait avoir dépassé la trentaine. Les plis du châle qui lui servait de voile, ramenés sur son visage, ne laissaient cependant entrevoir qu'un

front blanc et pur de 'toute ride, et, sous des bandeaux de cheveux noirs, des yeux d'un beau bleu foncé, dont un cercle d'azur tendre cerclait la paupière inférieure ; mais son chàle découvrait en se relevant une taille un peu épaissie , quoique pleine de souplesse, et dont chaque ondulation imprimée par la marche gonflait voluptueusement son déshabillé de soie d'un violet clair.

Pour éviter, peut-être, un examen trop attentif, cette femme hâta le pas et arriva la première au petit sentier de la côte, qu'elle commença de gravir. C'était le chemin que je devais suivre moi-même, et je ne vis pas, dans cette coïncidence, de raison bien concluante pour changer de direction. Je lui laissai seulement, par discrétion, prendre quelque avance sur moi, et je commençai, à mon tour, à gravir le sentier. Mais le sentier, d'abord en pente douce, ne tardait pas à devenir plus escarpé, et le pas de la belle voyageuse qui me précédait se ralentit sensiblement, de façon que, quelque réserve que je voulusse y mettre, je me retrouvai derrière elle. Le soleil •s'était de nouveau caché sous les nuages, et, pour respirer plus à l'aise la brise fraîche qui soufflait sur les hauteurs, elle avait jeté son petit châle sur son bras ; je pus voir alors sa taille dans toute sa richesse, et, sous les dentelles de son bonnet à la paysanne, son chignon arrondi en une volute d'ébône audessus d'un cou blanc comme la fleur de l'aubépine.

Dans une conjoncture semblable, c'est-à-dire au milieu d'une solitude profonde tout embaumée des parfums des genêts fleuris et des vagues senteurs des champs, il y a dans le silence d'un homme près d'une femme quelque chose de plus inquiétant pour elle que dans la parole, dût l'homme n'avoir aucun droit de la lui adresser. J'avais, quant à moi, une entrée en matière aussi naïve que respectueuse, dont l'emplacement du camp de César me fournissait le sujet, cl je priai poliment la belle promeneuse de vouloir bien me renseigner à cet égard.

« Je ne sais pas ce que vous voulez dire, monsieur, » répondit une voix dont le timbre et l'accent un peu chantant me parurent fort harmonieux, bien qu'empreints d'une certaine ironie.

Il était évident que mon interrogation scientifique avait complètement rassuré celle à qui je l'avais faite, et que peut-être elle s'attendait à plus de hardiesse de ma part; ce qui fut cause qu'elle se hasarda à lever de mon côté deux grands yeux d'un azur aussi foncé que celui de la mer, clont la nappe bleue s'étendait à l'horizon derrière nous. Cependant, toute rassurée qu'elle fût ou qu'elle parût être, elle rejeta promptement son fichu sur sa tête, quand elle vit que je continuais à marcher à côté d'elle, comme fait un voyageur qui trouve prudent de cacher un sac d'argent tentateur aux yeux d'un compagnon de route dont il suspecte la probité. Je pus

alors, tout en achevant de la mettre à l'aise par l'explication du but de ma course au sommet de la côte que nous allions atteindre, examiner plus attentivement une femme qui eût été belle à la ville comme aux champs.

Quelques légères taches de rousseur parsemaient son visage sans en ternir la blancheur ; les plis de son fichu effilaient l'ovale de sa figure un peu empâté par l'âge ; mais l'âge, par compensation, avait arrondi au-dessous de son menton un pli d'une voluptueuse ampleur; son nez droit était d'une forme parfaite et paraissait encore plus délicatement ciselé à côté de ses lèvres assez largement épanouies et d'un éclat semblable à celui des baies du cornouiller que commence à empourprer la maturité. Puis, ce qui achevait de compléter cette radieuse beauté de la seconde jeunesse, c'est que le souffle de la passion semblait l'animer même au repos. Les ailes mobiles de son nez grec, ses lèvres d'un sensuel incarnat, paraissaient frémir encore et conserver la trace du feu qui avait dû les animer un jour, comme aux longues ondulations de la mer, après que le vent a cessé, on juge que la tourmente a passé sur elle.

Cependant nous étions arrivés sur le sommet de la côte, et au milieu de cette lande aride de joncs marins dont les fleurs d'or des genêts égayaient seules la sombre verdure, où n'apparaissaient que des bouquets de grands hêtres, disséminés çà et là, et pas

la moindre habitation. Je me demandais quel pouvait être le but vers lequel se dirigeait cette femme, à qui son éclatante beauté devait faire particulièrement redouter les dangers de la solitude. Quelqu'un sans doute l'attendait dans cette lande déserte, et je ne pouvais m'empêcher d'envier le sort de celui qu'allait rejoindre cette belle créature, au milieu des enivrements de la solitude, sous l'ombrage des hêtres et loin des regards de tous.

« N'y a-t-il pas quelque habitation par ici? lui demandai-je.

— Aucune, si ce n'est là-bas, sur l'autre versant de la côte, au hameau de Toussaint, à une demilieue d'ici.

—Et vous ne craignez rien dans cette lande où.... personne ne se laisse voir ? »

Ma question fit tressaillir celle à qui elle était faite; un nuage passa sur ses yeux; mais ce ne fut que l'affaire d'un instant.

« Je «e suis pas si seule que vous le croyez, ditelle en se remettant promptement; vous allez voir tout à l'heure quelqu'un qui pourra vous indiquer l'endroit que vous cherchez. »

Nous continuâmes quelques minutes encore notre route en silence, le long d'un chemin de charroi tracé à travers celte mer d'ajoncs épineux, et qui se dirigeait vers un renflement de terrain qu'il coupait en ligne perpendiculaire. Excepté par la brèche qu'y

ouvrait le chemin, cette espèce de remblai était couronné dans toute sa longueur d'une crête formée de pousses de jeunes arbres.

Bientôt les aboiements d'un chien signalèrent la venue de deux arrivants dans la lande déserte à un personnage que nous ne voyions pas encore. Quelques secondes après, un chien noir, de l'espèce des chiens-loups, se montra dans l'ouverture de la brèche.

« Nous ne surprendrons personne, si je ne me trompe, dis-je à ma belle compagne, qui avait pressé le pas comme quelqu'un hâté d'arriver à un rendez-vous donné.

— Non, répondit-elle, car on m'attend.

— Avec bien de l'impatience, sans donte?

— Oh non ! la vieillesse n'est pas impatiente comme la jeunesse, quoiqu'elle ait moins le temps d'attendre. »

Cependant, comme pour démentir ces paroles, un vieillard apparut sur le sommet du remblai.

De longs cheveux blancs s'échappaient de son chapeau à larges ailes et flottaient sur ses épaules. Une panetière était passée en bandoulière pardessus un sayon grossier, et sa courroie soutenait une limousine de laine à raies noires. Le vieillard s'appuyait sur un long bâton de houx qu'il tenait à la main et nous regardait venir, mais je ne pouvais encore distinguer ses traits ; sa silhouette seule se

détachait sur l'horizon de nuages gris. «Tout à coup, après quelques pas , comme l'ombre indécise qui prend une forme palpable, le visage du vieillard se dessina plus distinctement à mes yeux, ainsi qu'un visage déjà connu; puis bientôt le vieux berger de la côte de Renéville, que me rappelaient avec tant de précision les souvenirs de mon enfance, se montra tel que je l'avais vu trente ans auparavant, tel que je ne devais plus m'attendre à le voir» Je ne pus retenir une exclamation de surprise.

« Le vieux Renoux n'est donc pas mort, m'écriaije, que je le revois encore !

— Duquel parlez-vous? me demanda vivement la belle villageoise en se retournant vers moi.

— Du vieux Renoux.... celui de la côte de Renéville; n'est-ce pas le même?

— Oh non! me répondit-elle, tandis que l'azur de ses yeux se ternissait comme celui du ciel audessus de nous , et que la pourpre de ses lèvres s'effaçait ainsi que les nuages rouges après la disparition du soleil ; celui-là est mort, ajouta-t-elle avec un effort pénible.

— Y a-t-il longtemps?

— Je ne sais. »

Cette dernière réponse fut faite d'une voix si basse qu'à peine pus-je l'entendre. Du reste, je ne me préoccupai pas pour le moment du trouble soudain qu'avaient fait naître ces questions chez

une femme dont un >vagae instinct m'avait déjà révélé le nom et la qualité. J'allais apprendre enfin ce qu'était devenu le père de la bouche même du fils, qui avait conservé d'une manière si frappante la ressemblance paternelle. Quant à ma compagne de route, je savais trop bien que les femmes seules de Granville allient la pureté du type grec à la richesse du sang normand, pour m'étonner quand le vieillard, avec cette simplicité des campagnes, où des appellations empruntées à la condition ou à la qualité des personnes remplacent souvent les noms propres, lui dit simplement :

« Bonjour, la Granvillaise.

— Bonjour, père Renoux, » répondit-elle avec une familiarité tempérée d'un certain respect; puis elle ajouta tout de suite, comme si elle avait hâte de rester seule avec le vieillard : « Je vous amène un monsieur qui désire savoir...: Que désirez-vous donc savoir, monsieur? dit-elle ; des nouvelles du temps passé, toujours. »

Cette fois il n'y avait plus, dans la manière dont elfe s'adressait à moi, cette réserve un peu gênée qu'elle avait gardée le long de la route. Un sourire plein de franchise et de douceur entr'ouvrit ses lèvres et laissa voir de petites dents d'une blancheur parfaite.

« Des nouvelles des temps passés ou des temps à venir? » reprit le vieillard.

Le fils du Renoux que j'avais connu pouvait avoir

soixante-dix ans, et plus je le considérais, plus je retrouvais dans ses traits ceux que me rappelaient d'anciens souvenirs. Le costume était exactement le même, et il n'y avait pas jusqu'à la hutte de bois que le vieux berger roulait de pâtis en pâtis, qui ne fût certainement la même que celle où s'abritait son père ; et, comme lui sans doute, il se piquait de connaître l'avenir :«sa question ne le prouvait-elle pas?

« Plus tard, peut-être vous demanderai-je l'avenir, lui dis-je; aujourd'hui je ne veux parler que du passé. »

Pendant que je parlais , le berger'fîxait sur moi ses yeux gris avec une attention profonde.

« Le passé n'est que la préface de l'avenir, répondit-il gravement ; celui qui a beaucoup voyagé voyagera beaucoup encore; celui qui, après une longue absence, revient visiter les lieux où se sont écoulées ses premières années, est plus désireux de connaître l'avenir qu'il ne le pense lui-même. Eh bien! nous parlerons du passé. Soyez donc le bienvenu, vous qui veniez ici pour chercher mon vieux père. »

En disant ces derniers mots, et tandis qu'au -souvenir évoqué par ma présence chez le vieux berger ses yeux devenaient humides, il me tendit cordialement sa main pour presser la mienne.

« Est-ce possible, est-ce vrai? s'écria la Gran-

villaise en nous regardanfàttentivement, le vieillard et moi, de ses grands yeux bleus étonnés, et en faisant honneur peut-être à la science de divination du berger de ce qui n'était, à un point presque merveilleux, je l'avoue, qu'un effort de souvenir chez lui, bien que je ne me rappelasse pas, moi, l'avoir jamais vu.

— C'est vrai, lui dis-je, je cherchais le vieux Renoux; une partie de mon enfance s'est passée dans ce pays , et j'ai beaucoup voyagé : reste à savoir si je voyagerai beaucoup encore, ajoutai-je en souriant; en tout cas, j'en accepte l'augure. »

Peut-être entrait-il dans les idées du berger de laisser croire à la Granvillaise qu'il me reconnaissait sans m'avoir jamais vu; et, pour ne pas risquer de nuire au rôle qu'il lui convenait de jouer devant des femmes ou des igno?ants, j'ajournai toute question à ce sujet jusqu'au moment où je serais seul avec lui. La Granvillaise venait le consulter sans doute : car à son étonnement avait succédé un aird'inquiétude et de contrariété que ses traits mobiles laissaient facilement lire sur son beau visage, en me trouvant ainsi en pays de connaissance avec le devin, sans que je parusse me souvenir du camp de César. De fait, j'étais bien excusable de l'oublier en pareille compagnie. Sans parler de ma rencontre fortuite avec Renoux, la Granvillaise était assez belle pour donner bien des distractions à un

savant, et, à plus forte raison, à un désœuvré de mon espèce.

J'obéis néanmoins à une prière muette des yeux de la Granvillaise , mais dont je comprenais parfaitement le sens , et je demandai au vieillard s'il pouvait m 'indiquer ce que je cherchais.

« Vous êtes précisément, me dit-il, dans l'enceinte d'un endroit où la tradition raconte qu'on s'est battu il y a bien des centaines d'années. Tenez, regardez autour de vous. »

Je m'aperçus alors pour la première foir que ce renflement de terrain, au milieu duquel le chemin de charroi faisait brèche , était bordé dans toute sa longueur d'un large et profond fossé que la route traversait comme une chaussée , et qu'il y avait encore deux autres élévations de terrain exactement de la même nature, ^rs l'endroit où le coupeau de la côte du Canada domine la route de Rouen vers Toussaint.

, C'étaient là sans doute les retranchements et les douves du camp romain. Je pris pour un moment congé du vieillard et de la Granvillaise, qui ne put s'empêcher de me payer d'un sourire le prix de ma discrétion. Quant à Renoux :

« A tout à l'heure, me dit-il,. car j'aurai du plaisir à causer avec vous du temps jadis. Lorsque vous m'entendrez siffler, vous pourrez revenir; c'est qu'alors je serai seul.

— C'est convenu," repris-je; et je m'éloignai, laissant le vieillard et la Granvillaise à leur mystérieux colloque.

Tout en abandonnant à d'autres plus savants que moi le soin de décider si les vestiges que j'avais sous les yeux, et que la tradition rattache toujours à Jules César, sont étrangeis ou non au passage des anciens maîtres du monde, je les décrirai, le plus brièvement possible, tels qu'ils m'apparurent.

Les trois retranchements dont je viens de faire mention sont découverts du dehors à l'intérieur, de façon à ce qu'on pût combattre sur chacun d'eux, et forment, avec d'autres lignes de circonvallation que l.etempsa comblées en partie, un arré qui n'est modifié que par des accidents de terrain. Derrière | ces retranchements, à l'intérieur, se trouve un emplacement également carré , entouré de tranchées peu profondes et de terrassements peu élevés, qui représente parfaitement le prétoire d'un camp roj main. Cet emplacement est lui-même enclavé ; dans un autre d'une grande étendue, de forme i carrée, clos de la même manière, et dont les limites à l'ouest, au nord et à l'est, sont aussi reculées que ; la surface de la côte peut le permettre. De chaque encoignure sud au-dessus de la côte, et tout le long de la vallée de Gar Teville, se dessinent des tranchées et des retranchements qui forment enfin l'enceinte générale du campement.

Les dimensions des fossés, plus larges que celles des camps de marche , laisseraient supposer que c'était un camp à demeure, si toutefois, je le répète, la tradition ne faisait pas remonter l'origine de ce campement, dont on ne peut guère contester la nature, à quelques siècles trop en arrière. Maintenant, quant à mes impressions personnelles, je ne doutais pas que je ne fusse dans un emplacement consacré par le souvenir des légions romaines. Sur ce coteau solitaire, animé seulement par le troupeau disséminé du berger, je me plaisais à reconstruire en idée les portes prétorienne et dêcumane, et les longues voies bordées de tentes de peaux et de cuir; à me retracer les enseignes romaines flottant au vent de la mer des Calètes sur le prétoire ; et à retrouver le tribunal , l'autel , et l'augure, remplacé aujourd'hui, après dix-huit siècles, par le vieux devin cauchois que venait consulter la belle descendante des Grecques de Sicile et des Normands de Robert Guiscard.

Ce dernier rapprochement avait tout naturellement reporté ma pensée sur le vieux Renoux et la Granvillaise un instant oubliés. Je retournai la tête du côté où je les avais laissés tous deux. Du sommet du retranchement où je m'étais assis, mon exploration une fois finie, pour rêver plus à mon aise, je les aperçus à la même place : le berger toujours debout, elle assise presque à ses pieds, et en proie,

à ce que je crus voir, àome^igitation extraordinaire; l'homme montrant du doigt, d'un geste solennel, l'horizon lointain de la mer, la femme suivant d'un œil effrayé ce bras étendu comme pour évoquer ou conjurer l'esprit des tempêtes.

Tout à coup, par une impulsion violente, la Granvillaise bondit sur ses pieds avec un geste superbe de passion, et vint prendre la main du vieillard ; puis elle l'entraîna vivement le long du talus dont il occupait le sommet, et je ne les vis plus.

Un assez long espace de temps s'écoula, pendant lequel ma 'curiosité se trouvait fortement excitée , lorsque je crus entendre, peut-être même seraitil plus franc de dire que je n'entendis pas, le signal d'appel de Renoux. Je fis néanmoins comme si l'on m'eût rappelé, car je commençais à trouver le temps fort long, et je m'avançai vers l'endroit où j'avais laissé la Granvillaise et le berger; mais comme je ne voulais qu'abréger une entrevue qui me semblait interminable , je marchai en sifflant assez haut pour annoncer ma venue et ne surprendre le secret de personne.

Mon impatience n'avait fait que hâter de quelques minutes le moment du départ de la Granvillaise; elle allait prendre congé du vieillard quand je parus, car je pus l'entendre dire, d'une voix dont rémotion me causa comme une espèce de douleur. « Oui , à ce soir, au bois des Hogues. »

Elle était pâle; mais ses yeux brillaient d'un éclat plus vif, et je puis dire qu'elle était plus belle encore des passions fougueuses qui semblaient l'avoir un instant agitée. Quant au vieillard, il était plus solennel aussi que lorsque je l'avais quitté une heure auparavant. Il ne changea ni de contenance ni d'expression à mon aspect ; mais la Granvillaise ramena son châle sur sa tête et sur son visage, moins pour préserver la blancheur de son teint d'un furtif rayon de soleil qui brillait à travers la crevasse d'un gros nuage , que pour cacher le sang qui revint empourprer ses joues. Peut-être pensaitelle que je pouvais avoir entendu la confidence de quelque doux secret murmuré à l'oreille du vieillard et que lui seul devait connaître. Cependant, s'il fallait en croire les apparences et le peu que j'avais entendu dire de celte femme, bien que sa beauté seule eût pu lui susciter bien des rivalités jalouses , et, partant, bien des calomnies dont la province n'est pas avare, il pouvait y avoir, au fond de tout cela , quelque chose de plus grave qu'un secret d'amour confié à un sorcier campagnard.

Pendant que j'excusais de mon mieux la soudaineté de mon retour en alléguant le prétexte d'un signal de rappel, la Granvillaise, avec l'empire que, dans toutes les classes de la société, les femmes exercent sur elles-mêmes, avait rasséréné ses trails et sa contenance.

«Adieu, père Renqux, ^dit-elle avec une sorte d'enjouement qui dut lui coûter un prodigieux effort; il se fait tard, et je vais être grondée. »

Le vieillard ne répondit à son adieu que par un signe de tête empreint d'une bienveillance un peu solennelle; puis elle s'éloigna, tandis que le berger la suivait de l'œil le long du chemin par lequel nous étions venus, elle et moi : ce ne fut pas sans quelque regret que je la vis le parcourir seule cette fois.

« Asseyez-vous ici, me dit Renoux en me montrant le sommet du retranchement qui dominait la lande, tandis que mes regards suivaient involontairement les détours de la Granvillaise au milieu des bouquets de joncs marins pressés comme les vagues de la mer. Ne suivez pas si attentivement de l'œil cette belle créature du bon Dieu : c'est doux à la vue, il est vrai, comme la rose des haies; mais à la bouche , c'est plus âpre que la prunelle, plus acide que l'épine-vinette avant les premières gelées.

— Elle est bien belle en effet, lui dis-je, et vousmême vous paraissez la regarder avec complaisance.

— C'est vrai. Malheureux le vieillard dont les yeux ne son*- pas flattés à la vue d'un doux sourire ou d'un beau visage de femme, comme à l'aspect de ces nuages que teint le soleil en se levant ou en se couchant! mais c'est le privilège de la vieillesse

Mk LA CLAIRIÈRE

d'admirer tout cela sans vouloir l'atteindre; de se réjouir à l'aspect des belles couleurs changeantes des couleuvres, sans risquer de s'en faire mordre en voulant les prendre, comme fait l'enfant qui ne connaît pas le danger de leur morsure. Au contraire, entre les mains de la vieillesse leur venin peut se convertir en un philtre salutaire, » ajouta le vieux berger avec intention ; puis changeant de ton : a Ainsi donc, reprit-il, vous pensiez trouver le vieux Renoux encore vivant ?

— Je l'avoue , bien des fois son souvenir s'est mêlé à celui de mon pays , et j'espérais presque le revoir encore sur la côte de Renéville.

— Il est mort ! dit le berger d'un ton sombre, parce que la main des hommes a abrégé son temps. Le vieux Renoux a été assassiné, et, depuis seize ans que je cherche en vain son cadavre , cette femme seule.... »

Le vieillard s'interrompit en voyant le tressaillement que me causa cette nouvelle , car ma pensée se reporta tout de suite au terrible récit que j'avais entendu le matin même à la table de l'auberge.

« Cette femme seule peut me le faire retrouver, reprit le berger. Son histoire se lie étrangement à celle de l'homme que vous vouliez revoir ; vous allez en juger, car vous ne devez pas être un étranger pour moi , vous qui n'aviez pas oublié le vieux Renoux après tant d'années d'absence. »

L'horloge du clocher de Toussaint sonnait deux heures au moment ou la Tbelle Granvillaise , que je regardais alors avec plus de curiosité, allait disparaître à mes yeux. Il y avait quelque chose de profondément mélancolique dans les vibrations du timbre sous ce ciel qui se chargeait de plus en plus de nuages lourds et noirs, dans cette lande déserte dont de chaudes bouffées du vent du sud faisaient de temps à autre frissonner les joncs marins, en arrachant aux genêts une pluie de fleurs jaunes, pendant que le vieillard gardait un solennel silence. A l'approche de l'orage, que signalaient déjà quelques lointains roulements de tonnerre, le chien noir du berger fît entendre un ou deux hurlements étouffés ; en même temps le galop d'un cheval retentissait sur la chaussée sonore de la route de Rouen.

« C'est peut-être l'arrivée d'un cavalier que signale votre chien, dis-je au vieillard pour rompre le silence ainsi que le cours des pensées qui semblaient lui faire oublier que j'attendais son récit.

— Non, répondit-il. Ce cavalier ne s'arrête pas ici : c'est le brigadier de la gendarmerie de Pécamp ; je reconnais le pas de son cheval comme ceux de bien d'autres, et cependant, si je lui disais qu'à deux heures sonnant il a passé au galop le long de la côte du Canada, il répondrait : « Le vieux Renoux est « sorcier comme son père, » sans penser que dans

la solitude on apprend à connaître bien des choses cachées à ceux qui vivent toujours dans les villes. «

En achevant ces mots , le berger sourit , non sans amertume, et je crus voir dans ce sourire que, comme toute grandeur a ses déboires, la puisance occulte dont jouissent certains individus sur l'ignorance et la superstition avait aussi pour lui ses tristes compensations.

« Je croyais le brigadier au bois des Hogues, repris-je.

— Quoi ! vous le savez ? dit-il.

— Je le sais, et d'autres choses encore. »

Un coup de tonnerre nous interrompit , et un nouveau hurlement du chien l'accompagna plus prolongé cette fois, parce que le grondement des nuages électriques avait été plus rapproché de. nous.

« C'est là ce qui fait hurler le vieux Médor, continua Renoux. Ce chien a aujourd'hui dix-sept ans environ, et depuis une nuit d'orage, il y en a de cela seize, où le père a disparu, l'animal hurle chaque fois qu'il entend le tonnerre; et j'ai souvent pensé que ce chien veut, comme moi, retrouver celui qui n'est plus.

— La mer ne rend pas souvent ce qu'elle engloutit, répondis-je.

— Que voulez-vous dire ? s'écria le berger.

— Que, si vous aviez cherché au pied de la côte

de Renéville, peut-être y^ auriez-vons retrouvé le corps de votre père.

— Au pied de la côte de Renéville ! dit le vieillard surpris. Et pourquoi là plutôt qu'ailleurs?

— Parce que je sais que c'est par une nuit d'orage d'équinoxe que votre pauvre père a été précipité dans la mer du haut de la côte de René* ville.

— Vous le savez et vous veniez le chercher ici ! >» s'écria Renoux d'un air où le plus profond étonnement le disputait à l'incrédulité.

J'aurais pu prolonger la surprise causée au vieux devin par cette révélation inattendue qui mettait sa science en défaut; mais la circonstance était trop grave pour me faire un jeu de sa perplexité, et je m'empressai de raconter au vieillard ce que j'avais appris le matin même, sans lui parler toutefois des horribles angoisses qui avaient dû précéder la mort d'un malheureux soutenu , pendant quelques minutes , au-dessus de l'abîme.

« C'est bien lui, dit le berger, c'était bien son costume ce soir-là comme toujours; mais comment se fait-il que le flot n'ait pas rejeté son cadavre sur le perrey? J'ai tout visité, depuis la côte du Rourg- Raudoin jusqu'à Hiport ; j'ai fouillé les bois, les plaines d'alentour, les vallons, les crevasses des falaises, et je n'ai rien trouvé. Et cependant, combien de jours et de nuits n'ai-je pas passés à réfléchir sur la dispa-

rition de mon vieux père; à prier Dieu de me faire connaître par la voix des vents, qui sont sa voix, par la mer et la terre qui sont ses serviteurs, je ne dis pas l'assassin (je le connais, quoique la justice des hommes n'ait pu l'atteindre), mais l'endroit où je pourrais retrouver ses restes pour les déposer en terre sainte.

— La mer l'aura entraîné et son corps aura coulé au large.

— Non; les grandes marées l'auraient rejeté sur la grève, comme elles y rejettent, avec les débris de nos falaises écrasées en graviers ou arrondies en galets, les varechs qui tapissent le fond de la mer. La mer aurait rejeté ce cadavre, ne fût-ce que pour apprendre aux hommes qu'un chrétien avait été victime d'un malheur ou d'un crime, et pour demander pour lui la sépulture sainte et la vengeance de la justice humaine. »

Je respectai ce que je croyais une illusion de la piété filiale du vieux berger, et, après un moment de silence pendant lequel sa physionomie exprimait une inébranlable conviction, je lui demandai comment, en l'absence de tout indice, il pouvait en être venu à penser que la mort de son père fût la conséquence d'un crime.

« C'est ce que je voulais vous dire quand vous m'avez interrompu, répondit Renoux. Quant à ce que vous venez de m'apprendre , cela ne me fait

connaître que le genre de mort dont le pauvre vieux a été victime , et ce m'est toujours une consolation, toute triste qu'elle soit, de penser qu'il a dû peu souffrir en passant de vie à trépas en moins de temps qu'il n'en faut à la mouette pour s'élancer du haut des falaises dans le creux d'une lame. »

Je laissai encore au berger cette consolante erreur, et j'attendis qu'il m'expliquât le nœud de ce drame dont je n'entrevoyais pas encore le dénoûment, et dans lequel la Granvillaise se trouvait mêlée. Le vieillard parut un instant absorbé dans de sombres idées en harmonie avec le vent d'orage qui gémissait par bouffées dans les joncs marins; puis les refoulant au fond de son cœur :

« Asseyons-nous là, me dit-il, si toutefois vous avez le temps de m'écouter, car vous n'êtes qu'un voyageur sans doute dans ce pays que nul des vôtres n'habite plus.

— Je n'ai point d'affaires à la ville, lui répondis je; et, indépendamment de l'intérêt que m'inspire tout ce qui peut avoir rapport au vieux Renoux, j'ai toute ma journée à vous consacrer.

— Et la nuit aussi?

— La nuit? Et pourquoi cela?

— Une partie de la nuit du moins; je vous dirai tout à l'heure pourquoi. Yous vous retrouverez encore une fois avec cette femme. »

En disant ces mots , le berger me montrait du

doigt la silhouette lointaine de la Granvillaise, visible encore le long du sentier sinueux tracé dans la lande.

Nous nous assîmes, le vieillard et moi, sur le sommet du retranchement romain, le visage tourné vers le côté de la lande déserte où la mer s'étendait au loin, remplissant de sa nappe bleuâtre l'échancrure arrondie des collines qui forment la vallée de Fécamp. Le sommet du clocher gothique de l'Abbaye se dessinait du fond de la vallée sur cette échappée de l'Océan, tour à tour d'un bleu resplendissant ou plaquée de grandes ombres mobiles. Quelques voiles lointaines en brisaient la ligne sévère, tandis que, plus près de nous, sur le manteau sombre de la verdure des ajoncs , nous pouvions suivre encore du regard la robe flottante et le fichu blanc de la belle Granvillaise, éclairée de temps à autre par un fugitif rayon de soleil. Puis bientôt nous la vîmes commencer à descendre le versant opposé de la côte et disparaître graduellement, légère et gracieuse comme une de ces voiles éloignées qui se perdaient dans l'immensité de l'horizon marin.

La Granvillaise.

Quand la belle Granvillaise eut disparu, le paysage me sembla plus austère; on aurait dit qu'un rayon de soleil cessait tout à coup de l'égayer. Le vieillard me parut aussi plus rêveur, plus mélancolique qu'un instant auparavant : tant il est vrai qu'à tout âge, depuis l'enfance jusqu'à la vieillesse, l'homme subit toujours le charme de la beauté! Peut-être aussi le pâtre ne faisait-il que recueillir ses souvenirs sans payer comme moi cet éternel tribut. Quoi qu'il en fut, il commença son récit de la sorte :

Il y a environ dix-huit ans, dit-il, un homme d'une cinquantaine d'années à peu près vint s'établir dans les environs de Saint-Léonard. C'était un ancien matelot du port de Granville ; il se disait veuf, mais d'autres assuraient que sa femme vivait encore, qu'un beau jour elle s'était enfuie de son logis, et que c'était par suite de ses chagrins domestiques qu'il quittait son pays pour venir près d'ici. Personne ne sut au juste le vrai ou le faux de tout cela; le fait est qu'il amenait seulement avec lui sa fille, âgée de treize ou quatorze ans, et

qui promettait déjà de devenir belle comme elle l'est en effet devenue depuis.

— C'était la Granvillaise?

—-Précisément; mais, quoiqu'elle soit encore bien avenante aujourd'hui, ce n'est plus la même beauté que jadis. A présent elle est tentante comme la pêche mûre; il y a dix ans, elle était comme la fleur rose du fruit, à laquelle on n'oserait toucher.

Son pèrç acheta la chaumière d'un chaufournier qui venait de mourir; car il semblait avoir quelques ressources, outre une pension dont il allait toucher les quartiers chez le receveur ; il acheta aussi deux ou trois chèvres que la petite menait paître, tandis que son père, pour suppléer à ce que sa rente ne pouvait lui donner, coupait sur les côtes des joncs marins qu'il vendait aux chaufourniers, ou ramassait sur la plage les varechs que les cultivateurs lui payaient.

Il résultait de là que le père et la fille étaient tantôt d'un côté, tantôt d'un autre, selon que les conduisaient les chèvres de l'enfant ou les récoltes du père, mais rarement ensemble dans le même endroit. Or, pour une fillette belle comme elle l'était, et dont l'humeur semblait aussi vive et aussi pétulante que celle de ses chèvres, cette solitude était dangereuse. Le vieux Renoux, qui menait aussi la vie errante, rencontrait souvent le père de la fillette sur les côtes où il conduisait son troupeau,

et où l'ancien matelot venait couper ses ajoncs, et lui disait :

« Maître Éloi, quand on a un trésor dans sa maison, on y laisse quelqu'un pour le garder ou bien on l'emporte avec soi ; sinon, les voleurs le prennent un beau jour pendant que vous n'êtes pas là. Ceci, histoire de vous dire que votre fillette est plus tentante pour les voleurs que la plus belle portelaine de mon troupeau. »

Mais le père ne prenait pas grand souci de ce que lui disait le vieux Renoux.

«Est-ce parce que vous êtes sorcier, répondait-il en riant, que vous me prédisez ces misères? Bah! la fillette n'a pas plus de malice au cœur que votre plus jeune agneau.

— Il ne faut pas être sorcier, maître Éloi, pour prédire que le coucou s'empare du nid que l'oiseau ne garde pas, et que la fillette qui se mire trop complaisamment dans les flaques d'eau tardera moins qu'une autre à se laisser prendre à la glu des belles paroles. »

C'était vrai, ce que disait le vieux Renoux de la coquetterie de la jeune fille. A cette époque, où je travaillais au chantier de mon métier de cordier pour la marine, je la rencontrais parfois dans le voisinage des pâtis, où mon père se tenait des semaines entières, toujours avec quelques fleurs dans ses cheveux noirs, soit d'églantier, d'aubépine ou

de genêts, selon la saison de l'année, ou assise au bord de quelque source qui lui servait de miroir.

« Vois-tu, me disait parfois mon père, il y a de ces idées qui vous tracassent comme un souvenir de mauvais rêves ; ce n'est pas peut-être que j'aime cette enfant, à mon âge on commence à ne plus aimer grand'chose, mais il y a comme une voix qui me dit à l'oreille que ce sera tant pis pour moi s'il lui arrive malheur. Si tu avais vingt ans de moins.... »

Le vieux Renoux n'achevait pas, car il savait bien que je le comprenais à demi-mot, trop bien peut-être. N'étais-je pas assez fou moi-même alors pour regretter comme lui mes cinquante ans, qui m'empêchaient de songer à faire une ménagère de cette fillette plus plaisante à voir que la mésange, plus douce à entendre que le bouvreuil ou le rouge-gorge? Mais les choses, pour notre bonheur sans doute, ne vont guère comme nous le désirons, et ce que le vieux Renoux appelait des souvenirs de mauvais rêves, c'est-à-dire des avertissements de malheur, devait se réaliser complètement.

A cette époque, comme à celle où, quand vous étiez enfant, vous veniez écouter les belles histoires de fées et de revenants que vous contait celui que vous appelez le berger de la côte de Renéville, quoiqu'il se tînt aussi souvent sur celles du bois de Boclou, du Bourg-Baudoin ou de l'Épinay, je ne

pouvais venir le voir, que rarement, quand il y avait fête ou chômage pour les ouvriers du port. J'évitais aussi, par prudence, les occasions de me trouver dans les endroits où la fille à Éloi venait conduire ses chèvres, car je ne pensais que trop à elle, sans le savoir ; et cependant j'ai bien souvent cru que j'avais eu*tort d'agir ainsi. Je n'avais pas alors un seul cheveu blanc sur la tête, et sans doute Éloi, qui ne paraissait pas aussi affectueux pour sa fille qu'il l'aurait dû (peut-être avait-il ses raisons pour cela), n'eût pas refusé de me la donner. Par ainsi mon père serait mort plein de jours et déposé en sépulture chrétienne, et la pauvre petite se trouverait aujourd'hui la compagne et la ménagère d'un vieillard de soixante-dix ans, au lieu d'être la servante, de corps et d'âme, de celui qui l'a perdue à jamais, et qui n'a guère que dix ans de moins que l'homme qui l'eût sauvée.

(En disant ces mots le vieux pâtre soupira, tout en laissant lire sur son visage, dont l'âge avait respecté et dont la solitude avait ennobli les lignes sévères, que ce soupir de regret prenait sa source, non pas dans la déception d'une passion depuis longtemps éteinte, mais dans la pensée plus généreuse des malheurs qu'une détermination différente eût pu prévenir.)

Je vous disais donc, reprit-il, que je voyais si rarement le vieux Renoux et la fillette, qu'il n'est

pas étonnant que bien des choses se soient passées durant une de mes longues absences.

Parmi les cultivateurs auxquels maître Éloi vendait le plus habituellement les varechs qu'il recueillait sur le perrey, il y en avait un qui exploitait une ferme d'assez bon rapport, dans les environs de Saint-Léonard. On l'appelait le Rousseau, non pas de son vrai nom, quoique ce fût le seul sous lequel on le désignât, mais d'un sobriquet tiré de la couleur de ses cheveux. Il était garçon, et assez mal famé pour qu'aucune fille du pays qui tenait à son bon renom ne voulût entrer en qualité de servante dans sa ferme.

Le Rousseau était, disait-on, plus riche qu'il ne voulait le paraître, car il courait d'assez mauvais bruits sur la manière dont il s'était enrichi. Plusieurs fois il avait proposé à maître Éloi de prendre sa fille à son service, en lui promettant de forts gages, bien qu'elle ne parût pas vaillante à la besogne. Ill'avait toujours refusé, si bien qu'un jour, sur une nouvelle proposition plus avantageuse encore que celles qu'il eût faites, maître Éloi vint consulter le vieux Renoux à ce sujet.

« Quoi! ce vilain gars à figure de fouine! Gardezvous-en bien, maître Éloi, lui répondit-il. Une fillette comme la vôtre,! qui n'a guère en dot que sa bonne renommée, ne doit pas perdre le droit de porter son bouquet de fleurs d'oranger le jour de

son mariage, si tant qst qu'en étant chez lui elle trouvât quelqu'un assez osé pour en faire sa ménagère. »

Il n'en fut plus question, et la petite continua de mener ses chèvres comme devant ; mais le Rousseau ne se décourageait pas facilement quand il s'était mis quelque chose en tête.

Un matin de printemps, il y avait déjà quelque chose approchant deux ans que maître Éloi était venu s'établir avec sa fille dans le pays, le vieux Renoux avait conduit son troupeau sur la lisière du bois des Hogues. La fillette était précisément à quelque distance de lui, à garder ses chèvres ainsi que d'habitude : car son père, la voyant si belle et si fraîche, ne voulait pas la faire travailler au rude métier qu'il faisait sur la grève ou dans les landes de joncs marins. Pourvu qu'à son retour il trouvât sa maison en ordre, du pain dans la huche, sa soupe prête et son cidre tiré, c'était tout ce qu'il lui fallait. Les deux ans qui s'étaient écoulés l'avaient donc rendue plus avenante à l'œil, car ce n'était plus une enfant; c'était une femme faite : elle s'était développée comme le bourgeon de coudrier qui pousse sa bourre blanche avant de donner son fruit.

Ce matin-là, le vieux Renoux , quoiqu'elle fût cachée à ses yeux par les jeunes feuilles d'avril, entendait sa chanson plus douce et plus claire que celle du merle dans les grandes futaies du bois,

quand le Rousseau vint à passer. On aurait dit le renard affamé qui se glisse vers la poulette dont il entend le cri loin de la ferme. Mais comme il ne s'arrêta pas et que la fillette chantait toujours, le vieux Renoux renonça à l'idée d'épier le Rousseau ; il en fut, du reste, encore mieux empêché par l'arrivée d'un tout jeune garçon du hameau de Saint- Léonard. Il accourait vers lui tout essoufflé.

« Vite, vite, père Renoux, s'écria l'enfant, qui avait six ans à peine. Venez vite à la maison, que ma mère est quasi morte, et elle- veut vous dire un beau secret avant de trépasser. >»

La fillette chantait toujours, et le vieux Renoux suivit l'enfant, quand, arrivé à une certaine distance, quoique pas assez loin pour ne pouvoir pas l'entendre si elle eût chanté encore, il n'entendit plus rien. Le père s'arrêta et eut envie de s'en retourner, car il avait toujours devant les yeux la figure sinistre du rôdeur à poil roux ; mais l'enfant le supplia en pleurant, et il ne voulut pas le laisser se désoler, ni sa mère mourir peut-être faute d'un secours, et il continua de marcher avec lui.

L'ancien et l'enfant ne marchaient pas bien vite cependant, quoiqu'ils eussent hâte tous deux d'arriver.

Ils avaient fait peut-être dix minutes de chemin, quand il sembla au vieux Renoux que, de la direction du bois où il avait laissé la fillette, il arrivait

comme des cris jusqu'à lui. H s'arrêta pour écouler; les cris cessèrent. 11 écouta encore, car ce pouvaient être tout aussi bien d'autres cris que les siens ou une méprise de sa part.

Pendant ce temps-là, l'enfant le suppliait toujours de ne pas s'arrêter, lorsqu'un cri, dont cette fois il se rendit bien compte, vint frapper l'oreille du vieux Renoux. Ce cri d'appel semblait s'être péniblement fait jour à travers une main ou un mouchoir appliqué sur la bouche de la fillette.

Alors le vieillard, sans se soucier de la femme qui allait mourir, en pensant qu'un crime s'accomplissait sans doute sur une pauvre petite qui ne faisait que commencer de vivre, voulut courir à son aide; mais le jeune garçon se cramponnait à ses jambes, en le suppliant de plus belle de ne pas laisser mourir sa mère. Le pauvre innocent pensait qu'il ne dépendait que du vieux sorcier d'arrêter la mort qui venait visiter sa cabane. C'était un enfant si joli, si touchant avec ses grands yeux bleus pleins d'angoisses et ses cheveux blonds bouclés, que l'ancien en avait grand'pitié.

Il était bien perplexe, bien incertain de ce qu'il devait faire, quand j'arrivai tout à point. Je venais de Saint-Léonard où j'avais cru le trouver, et, sur les indications qu'on m'avait données là, j'allais le rejoindre à la lisière du bois des Hogues.

« C'est le bon Dieu qui t'envoie , garçon ! s'écria-

t-il ; cours au bois là-bas, j'y ai vu le Rousseau rôder avec de mauvais desseins contre la fillette ; cours vitement, elle est en danger. »

Le vieux Renoux n'avait pas fini que je pris ma course vers le bois des Hogues, tandis qu'il suivait l'enfant en sens inverse.

Cependant, tout en courant, je n'entendais que le vent qui me sifflait dans les cheveux et que les roucoulements des tourterelles, les cris des hoche-queue joyeux de retrouver leurs ombrages de l'année dernière, et les sifflements du merle, tout comme s'il ne se fût rien passé sous les futaies. Je m'arrêtai un instant sur la lisière du bois, pour écouter si quelque bruit allait me dire de quel côté je devais avancer ; mais tout était si tranquille que, lorsque les oiseaux cessaient de siffler, j'entendais bruire les abeilles sur le thym et sur les bruyères, et les plus chétifs insectes bourdonner sous les mousses fraîches.

Cela m'ôta de la poitrine un poids de cent livres; j'espérai que l'ancien s'était trompé, ce qui n'empêchait pas que je n'en étais pas plus avancé sur l'air de vent que je devais suivre.

Les bêlements lointains d'une chèvre me tirèrent d'embarras.

« Bon, me dis-je, où sont les chèvres se trouve toujours la fillette. «

Mais alors la peur me reprit de ce qu'elle ne chantait pas, quoique la petite ne pût pas, comme

de juste, rossignoler tout le^jour sans se reposer un peu. C'est que, lorsqu'on a de tristes pensées dans le cœur, on trouve toujours de bonnes raisons pour les justifier. Malheureusement aussi on se trompe moins souvent quand on craint le mal que quand on espère le bien.

Il en fut encore cette fois de cette façon : j'étais arrivé trop tard. Tandis que les chèvres broutaient le thym à côté d'elle, la petite était étendue sur la mousse, dans un endroit que laissaient vide les coudriers et les jeunes pousses de hêtre. Je vis bien qu'elle ne dormait pas, à l'attitude dolente qu'elle gardait. Ses longs cheveux noirs s'étaient défaits de leur attache comme une gerbe et s'éparpillaient sur la mousse. Le vent avait transporté à quelques pas d'elle son petit bonnet blanc, dont les dentelles étaient en pièces. Je vis bien aussi qu'elle n'était pas morte : car, quoiqu'elle fût blanche, tant elle était pâle, comme les clochettes du muguet qui poussait à côté d'elle, sous sa gorgerelte déchirée, son sein se soulevait lentement comme les flancs de l'agnelet qui dort près de sa mère.

Tout cela n'eût-il pas prouvé qu'un mauvais coup venait d'être commis, qu'on en aurait été bien certain rien qu'à voir la mousse meurtrie tout à l'entour d'elle, et, sur son épaule découverte et sur son doux visage, d'autres meurtrissures plus foncées que la merise des bois.

Je n'ai pas besoin de vous dire que j'avais le cœur navré en pensant que le Rousseau avait flétri cette jolie fleur des landes. J'en eus tant pitié, que, je ne sais comment cela se fit dans mon intérieur, mais je la considérai tout à coup d'un autre œil, et il me sembla qu'au lieu d'être cette fillette dont j'avais parfois songé follement à faire la bru du vieux Renoux et le trésor de mon foyer, j'éprouvais à son aspect ce qu'eût éprouvé maître Éloi, son père, en la trouvant si vilainement outragée.

Je rattachai du plus doucement et de mon mieux son fichu et sa gorgerette, pour qu'elle fie fût pas si confusionnée en s'éveillant devant moi, et je pris dans les miennes une de ses mains si blanches et si mignonnes qu'on voyait bien qu'elles ne travaillaient pas plus que la fleur des champs, pour les lui frapper et la tirer de pâmoison. Une grosse mèche de cheveux roux était entortillée à ses petits doigts si fortement fermés, comme pour ne pas lâcher son témoignage contre le coquin qui l'avait si outrageusement marrie, que j'eus bien de la peine à la lui arracher sans les endolorir.

Je les ai encore, ces cheveux, poursuivit le vieillard avec une énergie presque sauvage et qui perçait pour la première fois dans son récit; car, jusque-là, son accent avait été doux et mélancolique comme ces soupirs du passé qui murmurent parfois dans le cœur des vieillards. Ce fut avec l'âpreté des ven-

geances implacables longtemps méditées et mûries dans la solitude qu'il s'écria :

« Je les ai là depuis vingt ans, et ce sont les seuls qui n'aient pas blanchi sur le chef du meurtrier. J'en ai fait deux parts : l'une pour le père qui s'en est servi sans doute pour d'étranges et terribles choses qui nous seront dévoilées peut-être ce soir. Vous saurez aussi ce que peut la patience et la force de volonté d'un vieillard seul contre tous : car il semble que c'est Dieu qui vous envoie tout exprès, vous qui avez connu, aimé le vieux Renoux, pour m'aider dans la vengeance que je vais accomplir cette nuit. L'autre part, que je me suis réservée, m'a servi pendant de longues années à troubler les jours de l'assassin et à lui montrer pendant l'insomnie de ses nuits le fantôme du vieux berger. »

A ces mots, dont le sens me parut singulier, je regardai attentivement le vieillard pour voir dans ses yeux s'il me faisait, par hasard, l'honneur de me confondre avec son ignorante et rustique clientèle : mais sa physionomie exprimait la conviction la plus sérieuse avec une si énergique candeur, que je ne doutai pas que, loin de vouloir me prendre pour dupe, il ne fût le premier à croire à sa puissance occulte. J'avais cru remarquer d'ailleurs, déjà, que le renom de sorcier, transmis à Renoux par les campagnards crédules comme une charge héréditaire, semblait plutôt lui déplaire que le flatter.

Le vieux pâtre sembla lire mes pensées dans mon regard.

« Vous croyez peut-être, reprit-il, que je veux me gausser de vous ; mais n'avez-vous pas entendu conter qu'il y a des personnes qui, avec les cheveux d'un homme dans leur main, pourront vous dire, tout en dormant, ses plus secrètes pensées? Eh bien ! moi je fais en veillant ce que les somnambules font dans leur sommeil. Pourquoi non ? »

Je ne voulais pas engager de discussion à cet égard, et je priai le berger de^» continuer son récit.

« L'effort que je fis, poursuivit-il après un moment de réflexion pendant lequel tomba de sa figure, comme un masque, l'expression d'énergie sauvage qui m'avait frappé, avait commencé à secouer la pâmoison de la fille à Éloi, et j'achevai de la réveiller en frottant vivement la paume de ses petites mains. Son premier mouvement, en revenant à elle, fut un geste de grand'peur ; mais elle me reconnut bientôt, et alors elle devint rouge comme une feuille de coquelicot; puis elle se prit à pleurer si abondamment que ses larmes tombaient comme la pluie d'un arbre qu'on secoue après l'ondée, sur mes mains qui tenaient encore les siennes.

« Vous m'excuserez en faveur de l'intention, la Mariette (c'était son petit nom) : vous avez eu

tout de même une rude attaque de nerfs, pendant laquelle vous vous êtes meurtrie et déchirée vousmême ; faut pas vous désoler pour ça, ça arrive souvent aux jeunes filles, et surtout aux plus jolies. »

Mais j'avais beau essayer de lui faire croire que je ne me doutais de rien, elle n'en continuait pas moins à pleurer et à sangloter, la tête dans ses mains, lorsque tout à coup elle se leva comme une jeune génisse piquée par un taon, et s'enfuit à toutes jambes, plus rouge de honte et de douleur qu'une baie de sorbier, et plus pleurante qu'une Madeleine repentie.

J'allai sur la lisière du bois'attendre le retour du vieux Renoux, tout soucieux et le cœur plus navré que si j'avais commis le crime du Rousseau. Yous dire toutes les imaginations qui me traversaient l'esprit, ce serait impossible; elles bourdonnaient plus confusément encore à mes oreilles que les cigales et les grillons qui piaillaient dans les champs, que les abeilles qui picoraient sur les fleurs du bois, et les merles et les bergeronnettes qui sifflaient dans les taillis. Il y avait comme un voile d'angoisse étendu sur les rameaux verts, sur le blé en herbe des champs, sur le ciel bleu ; tout cela me semblait faux, frelaté, depuis que je savais que la pureté d'une jeune fille venait d'être souillée: en un mot, j'étais complètement écœuré, et cette matinée-là fut une des plus tristes de toute ma vie.

L'ancien ne tarda pas à revenir ; il n'avait pas été plus chanceux que moi. Juste au moment où il posait le pied sur le seuil de la moribonde, elle avait rendu son souffle à Dieu, et il avait vu dans le silence des assistants, et dans les regards de haine et de défiance qu'on avait jetés sur lui, qu'ils accusaient dans leur esprit le sorcier d'être l'auteur de ce mauvais sort; et puis, en l'apercevant, le chien du logis avait hurlé d'une manière lugubre.

« Eh bien, garçon, me demanda-t-il, il y a eu un malheur? »

Je lui racontai ce que j'avais vu, et lui me conta ce qui lui était advenu.

« Ah ! ajouta-t-il d'un air bien triste, il y a de ces choses qui sont écrites là-haut et que la prudence humaine ne peut empêcher d'arriver. J'avais pressenti ce crime, et cependant il m'a été impossible de le prévenir. Yois-tu, garçon, toutes les destinées des hommes sont liées ensemble comme les tiges de blé dans la javelle ; seulement nous ne voyons pas la hart qui les réunit, parce qu'elle embrasse le monde entier. Un homme ne saurait mourir là-bas, au delà des mers, sans qu'un autre finisse par en sentir le contre-coup à mille lieues plus loin ; eh bien ! il m'arrivera malheur à moi, parce qu'il est arrivé malheur à cette fillette. »

En disant ces mots, l'ancien semblait tomber dans un de ses accès d'humeur sombre, comme ça

lui arrivait quand il pouvaiFjeter un coup d'œil sur les temps à venir.

« Je ne verrai pas ça, moi, reprit-il, parce que je suis trop vieux; mais toi, tu le verras. Si le petit garçon à la pauvre Gratien ne fût pas venu ce matin me chercher, la fille à maître Éloi ne serait pas où elle en est. Leurs destinées sont liées ensemble ; l'enfant grandira: qu'il prenne garde à la Mariette, que la Mariette prenne garde à lui. »

J'interrompis ici le berger pour lui demander si la prédiction de son père s'était réalisée.

« Vous verrez, vous verrez, pas plus tard que tout à l'heure, » répondit Renoux en reprenant son récit.

Nous convînmes, mon père et moi, dit-il, de cacher à maître Éloi le malheur de sa fille, après quoi je m'en fus brusquement. Il me tardait de m' éloigner de ; jcet endroit maudit que, depuis dix-huit ans bientôt que cela s'est passé, je n'ai revu qu'une seule fois.

Le réfractai re.

A un mois environ, reprit le vieux Renoux, du jour où ce crime avait été commis dans le bois des

Hogues, la Manette vint trouver mon père; elle était bien pâle, la pauvre fillette à Éloi. Ses joues n'avaient plus la couleur vermeille de la rose des haies; elles avaient la pâleur souffreteuse des cierges d'église, et il semblait que ses grands yeux bleus se fussent augmentés du double, tant un cercle de la même nuance se dessinait sous ses paupières fatiguées. Son père n'avait plus que quelques jours à vivre, le médecin l'avait abandonné; puis elle-même souffrait, disait-elle, d'un mal inconnu qui était peutêtre le même que celui qui tuait son père. Le vieux Renoux secoua la tête aveo un triste sourire.

C'était bien différent, en effet : le père était malade de ce que chez lui la vie s'en allait, et la fille de ce qu'une vie nouvelle se formait dans son sein sans qu'elle s'en doutât, la pauvre innocente.

Vous pensez bien qu'abandonné du médecin, maître Éloi envoyait chercher le sorcier. Il avait de beaux secrets, il est vrai, et le matelot se soutint, grâce à eux, quelques semaines de plus que ne l'avait dit le médecin ; après quoi il mourut, sans que le vieux Renoux eût voulu lui rendre plus amer le passage de vie à trépas, en lui révélant ce qu'il savait de sa fille et du Rousseau. Avant de mourir, maître Éloi lui avait recommandé d'envoyer la Mariette à Granville, chez une sœur de sa mère.

Le vieux Renoux le lui promit, en se réservant d'accomplir plus tard la dernière volonté du défunt;

le moyen, en effet, d'envoyer chez sa tante une pauvre jeunesse dont la robe devenait trop étroite, pour faire là-bas la risée du pays !

« Il n'y aurait qu'un moyen, vois-tu, garçon, me dit le vieux Renoux : car, quoique tu me l'aies voulu cacher, je sais bien... »

Je comprenais aussi que ce moyen était de faire de la fillette la bru du vieux Renoux. Elle était ignorante encore alors comme la brebis du bon Dieu, et elle eût été la première à me croire le père de son enfant, comme tout le monde, excepté un seul.

« Non, père, lui dis-je, car alors il me faudrait tuer le Rousseau, et je ne veux pas de sang sur mes mains. »

Puis, je vous l'ai dit, les sentiments de mon cœur avaient tout à fait changé à l'endroit de la fdlette.

« Ce sera donc l'affaire du Rousseau ; eh bien ! je lui en parlerai; et, s'il se refuse à réparer sa vilenie, malheur à lui : ses terres seront stériles, et la clavelée se mettra sur ses troupeaux ! »

Je n'étais pas sans connaître déjà quelques-uns des secrets noirs du vieux Renoux, et ce fut alors que je lui remis l'une des deux portions que j'avais faites des cheveux du Rousseau.

A peu de jours de là, le père le rencontra ; le Rousseau voulut l'éviter, mais inutilement.

« Connaissez-vous^ces cheveux-là? lui dit-il. Eh bien ! ce sont ceux d'un larron d'honneur, et ils ser-

viront de témoignage devant les juges, si celui qui a fait le mal ne le répare pas. »

Le Rousseau devint pâle comme un linge ; il voulut d'abord nier, et, voyant que c'était peine perdue, il offrit d/e l'argent à l'ancien, promit tout ce que l'on voulut, moyennant répit, et s'en fut en le remerciant de lui avoir fait sentir sa vilenie. Mais le père n'en crut pas grand'chose, et de ce moment, en effet, commença la haine sourde et violente qui a causé la mort du vieux pâtre.

Pendant ce temps on avait enterré maître Éloi, et sa fille restait dans la chaumière qui était devenue sienne, toute triste, tout esseulée, et en grand risque de mourir de misère ( car la pension que le roi payait au père n'était pas réversible sur la fille), si le vieux Renoux n'eût déposé dans un coin de la cabane une petite somme qu'il fit semblant d'y trouver, comme si c'eût été un magot caché là par le défunt. Le temps se passait assez tristement pour la petite, que le soin de dissimuler sa grossesse forçait à se cacher de plus en plus, et le répit accordé au Rousseau était écoulé depuis longtemps sans qu'il fit mine de donner signe de vie.

Le vieux Renoux surveillait de son mieux la fille à Ëloi, mais sans pouvoir être toujours là sur ses talons, et empêcher de se passer bien des choses qu'il ne voyait pas, quoiqu'il ne fût pas facile de le tromper.

Un jour qu'il lui parlait d'aller déposer une

plainte contre l'homme qui l'avait si fort outragée, elle tergiversa et, pour la première fois, l'ancien s'aperçut qu'elle avait de belles dentelles à son bonnet, et que, sans qu'il y parût trop encore, elle était un brin plus brave que d'habitude dans ses habits. Il devina promptement l'origine de son refus, et vit qu'elle ne pouvait accuser devant les juges celui dont elle acceptait les cadeaux; et, dès lors, il jugea avec raison que c'était une fille à tout jamais perdue.

Le vieux berger ne voulut pas l'abandonner néanmoins, car elle avait encore peut-être, pensait-il, plus de faiblesse que de malice; et, comme le temps de sa délivrance approchait, il eût été content , aussi bien au souvenir de maître Éloi, qui avait été son ami, que pour l'honneur de la fille, que la chose se passât du plus secrètement qu'il fût possible : il vint donc parquer et faire paître ses moutons dans le voisinage de sa cabane. Il craignait aussi que, puisque le Rousseau la voyait en secret sans qu'elle s'en défendît plus, il ne lui vînt à l'idée de se débarrasser par un nouveau crime, dont il était bien capable, du résultat du premier : car il fallait rendre à la fillette la justice de reconnaître que, dès qu'elle avait senti pour la première fois son enfançon tressaillir dans son sein, elle avait conçu pour lui la plus vive tendresse qui se pût imaginer.

Ce fut à ce moment-là aussi qu'elle avoua en pleurant au vieux Renoux qu'elle avait consenti à

pardonner au Rousseau, qui lui avait promis mariage aussitôt qu'il aurait mis ordre à des affaires importantes. Autant valait croire que le ciel pommelé annonce du beau temps pour le jour suivant, dans nos parages, que de se fier aux promesses de ce coquin, ainsi qu'il le prouva bien par la suite.

Il avait donc été convenu, pour en revenir à mon dire, que, dès que les douleurs la prendraient, elle le lui ferait savoir en étendant un linge blanc à sa lucarne, si c'était pendant le jour, et en lui faisant, de nuit, un signal de feu qu'il pût voir de loin, puisqu'il parquait ses moutons à peu de distance de sa chaumière. Ce signal devait être un falot hissé au bout d'une perche.

La vieillesse n'est pas comme la jeunesse; elle ne dort guère. Dieu, qui n'a plus à lui compter qu'un petit nombre de jours, ne veut pas les lui raccourcir encore par un long sommeil ; il n'en coûtait donc guère au vieux pâtre d'épier le signal de feu pendant toute ,1a brièveté des nuits d'été.

Quelques jours s'écoulèrent sans que le signal flottât à la lucarne ou sans qu'il brillât dans les ténèbres. Une fois cependant que le berger, par une nuit claire et par un temps calme, fixait les yeux sur ces étoiles filantes qui présagent les chaleurs, et que, de temps à autre, il les détournait pour les porter sur la cabane de la Mariette, une faible lueur.,..

Les sons prolongés d'un cornet semblable à celai des vachers, mais comme assourdis à dessein, vinrent interrompre le récit du vieux berger. Ils montèrent par trois fois du fond de la vallée opposée à celle que traverse la grand'route, chacun avec une intonation différente qui semblait avoir quelque chose de mystérieux.

« Déjà ! » dit le vieillard.

Et, comme il parlait, l'horloge de Toussaint sonna trois heures.

« Chut! dit-il à son chien qui grondait, je m'occupe de retrouver ton vieux maître. »

Le chien sembla comprendre et se tut ; puis Renoux se tournant vers moi :

« J'ai besoin d'être seul, fit-il.

— Diable! répondis-je d'un air désappointé, faut-il que j'aille encore explorer le tracé du camp de César?

— J'ai besoin d'être seul, reprit le berger; mais seul en apparence seulement.

— Qui attendez-vous donc? lui demandai-je.

— Un jeune gars qui peut vouloir abuser de sa force contre un vieillard, quoique cependant l'ascendant du vieillard domptera le jeune homme, sans doute ; mais on ne sait ce qui peut arriver. En tout cas, il est urgent que vous entendiez ce que nous allons dire l'un et l'autre.

— Et où me placerai-je?

— Là-bas dans ma hutte, reprit le pâtre ; à tra vers les fentes de la vieille cloison qui a servi d'abri à trois générations de bergers, vous verrez et vous entendrez. Allez vitement. Ah ! j'oubliais : sous le petit matelas qui la tapisse vous trouverez un fusii ; il est chargé à balle; c'est une précaution bonne à prendre depuis.... vous savez, et, si je courais quelque risque....

— Je fais feu ?

— Non pas, non pas, s'écria le vieillard avec une sorte d'effroi ; vous n'êtes pas ici dans vos pays de sauvages! Il vous suffirait de venir à moi avec cette arme. L'homme que j'attends en redouterait peutêtre seulement plus le bruit que la balle. »

Tandis que Renoux me donnait encore d'autres explications avec la prudente lenteur des vieillards, le visiteur qu'il attendait semblait s'impatienter; car le signal fut répété avec plus de vivacité que la première fois, bien que toujours en sourdine.

« La jeunesse est impatiente, » dit-il.

Alors il mit deux doigts dans sa bouche, et fit entendre trois sifflements aigus.

« Allons! » reprit-il.

Nous descendîmes du retranchement vers la hutte immobile sur ses roues, à peu de distance de l'endroit du camp qui pouvait figurer le prétoire romain. Il s'arrêta et s'assit à quelques pas de sa maison roulante, de manière à ce que je pusse fa-

cilement entendre la conversation qui allait avoir lieu ; et, bien que ce rôle d'écouteur ne fût pas précisément de mon goût, comme je pensai que c'était un service que je ne pouvais refuser de rendre au berger, je surmontai ma répugnance, et je m'installai le moins incommodément possible dans la hutte.

Quoiqu'une petite vitre à bouillons verdâtres, enchâssée de chaque côté dans la boiserie vermoulue, ne permît pas d'avoir des objets environnants une perception bien nette, elle offrait cependant l'avantage de dissimuler ma présence à l'extérieur. Du reste, un rideau pouvait, au besoin, couvrir le vitrage et me cacher encore mieux quand j'aurais vu ce que je voulais voir : car, s'il me répugnait d'entendre des aveux qui n'étaient pas adressés à mes oreilles, j'étais, je l'avoue, fort curieux de connaître le personnage qui annonçait si mystérieusement son approche.

J'exhumai aussi, pour être prêt à tout événement, l'arme cachée sous la paillasse de fougère du berger.

C'était une carabine qui, bien qu'en état, paraissait, comme la hutte roulante, avoir appartenu à trois générations successives.

Au même moment, le vieillard s'approchant de l'ouverture de la hutte :

« Le vent souffle vers la mer, me dit-il ; c'est une raison pour que bien des mots de notre entretien

puissent être emportés loin de vous. Si donc vous m'entendez siffler une fois comme tout à l'heure, accourez vitement, et sans hésiter. »

Je promis au vieux Renoux de faire ce qu'il me recommandait, et il regagna promptement sa place. Il était à peine assis de nouveau, qu'un homme se montra par la hrèche qu'ouvrait le chemin de charroi dans le retranchement du camp romain.

C'était un jeune homme dans la fleur de l'âge et de la virilité, à en juger par la vigueur nerveuse et souple de ses formes, et encore dans l'adolescence par la grâce toute juvénile de sa figure. Il avait la tête nue, la chevelure hlonde et les yeux bleus, comme un véritable descendant de ces Gaulois du pays des Galètes, qui avaient peut-être jadis livré plus d'un assaut à ce camp ; il en portait encore la blouse. Ce vêtement était en lambeaux et laissait voir sa poitrine blanche, tandis qu'un mauvais pantalon de toile trop étroit faisait deviner la rondeur et la forme élégante et robuste à la fois de sa jambe. Quoiqu'il eût le costume et toute l'apparence extérieure d'un vagabond qui se cache pour quelque méfait, l'expression de sa figure repoussait cependant cette supposition.

Pour arme offensive, il portait à la main un bâton de néflier, dont la racine formait à l'extrémité une espèce de massue, comme ceux que portent d'ordinaire les piétons des campagnes.

Dès qu'il déboucha dans l'enceinte du camp, il jeta autour de lui un regard de défiance; puis quand il aperçut le vieillard assis, seul, à quelque distance, il s'avança d'un pas résolu, de son côté. Il y avait aussi une intonation un peu brusque dans sa voix quand il s'adressa au vieux Renoux.

« Eh bien! me voici, l'ancien, dit-il; mais quelle nécessité de me faire quitter la chaumière de la Mariette, où personne ne songe à moi, pour m'exposer à rencontrer les gendarmes ?

— Les gendarmes sont loin d'ici, mon garçon, répliqua le vieux pâtre ; assieds-toi donc tranquillement et causons. C'est du Rousseau que j'ai à te parler. »

A ce nom du Rousseau, une forte émotion passa sur la figure du jeune homme ; mais elle disparut bien vite pour faire place à une expression de joie vive, quand le vieillard ajouta :

« Et de la Mariette aussi. »

Alors il s'assit près du vieillard, sans ajouter un mot de plus, avec cet air de curieux contentement que prennent les enfants lorsqu'ils s'apprêtent à écouter le récit de quelque merveilleuse histoire.

h Mais, à propos d'elle, dit le jeune homme, qui semblait montrer, malgré la brusquerie de son premier abord, une déférence secrète pour le vieillard, peut-être à cause de son grand âge ou, plus vraisemblablement, à cause de la réputation

dont il paraissait jouir dans le canton, comment avez-vous donc sa, je ne dis pas que je me cachais dans les bois et dans la campagne, parce que les gendarmes peuvent vous l'avoir appris, mais qu'elle allait me rencontrer il y a une heure, ce qui est vrai, puisque vous lui aviez dit de m'envoyer vers vous?

— Vois-tu, garçon, il y a bien des choses que je sais, quoi qu'on veuille faire pour me les celer, répondit le vieillard ; à preuve qu'il n'y a pas trois heures que tu étais dans la barque à Michel à la hauteur du Chicart d'Hiport, et qu'il ne tenait qu'à moi de laisser souffler l'orage qui n'éclatera que ce soir. Mais j'avais promis à la Mariette de te protéger. Est-ce vrai ?

— Je ne peux pas le nier, répondit le jeune homme en baissant la tête devant la divination du vieillard.

— C'est pour que tu saches, reprit Renoux, que, le jour où cela me conviendra, en quelque endroit que tu te trouves, je pourrai envoyer les gendarmes tout droit vers ta cachette.

— Vous ne le ferez point, n'est-ce pas? s'écria le jeune homme d'un ton moitié menaçant et moitié suppliant.

— Ça dépendra de toi, répondit froidement Renoux ; et c'est pour te parler de ce que j'attends de toi que je t'ai mandé. L'aimes-tu, la Mariette ?

— Belle question, ptirdiènne! repartit vivement le jeune homme, puisque c'est pour la voir tant seulement une fois par huitaine qu'au lieu d'aller embarquer à bord de la frégate à Brest je suis poursuivi, traqué partout comme réfractaire, et que c'est pour ne pas quitter le pays où elle est que je m'expose aux fers, aux galères et à tout le tremblement des commissions militaires. Oh! oui, je l'aime! reprit-il, en pensant tout haut devant un homme qu'il supposait capable de lire au fond de son cœur ses plus secrètes pensées ; et cependant, quand il y a quelques jours que je ne l'ai vue, et que la nuit je rôde près de la maison qu'elle habite, il y a parfois des voix qui semblent sortir des herbages, des feuilles des arbres, des quatre aires de vent, qui me disent de la tuer! Oh! oui, vous voyez comme je l'aime avec ses cheveux noirs, ses lèvres comme des rubans rouges et ses grands yeux cerclés de bleu! »

Le vieillard contemplait avidement le jeune homme à qui la passion prêtait, en dépit de ses haillons, un air de beauté sauvage. Lui qui avait aimé aussi la belle Granvillaise, alors que l'âge allait bientôt blanchir ses cheveux, et qu'il eût rougi de confier, même au vent, un amour si fièrement avoué par l'adolescent, comparait-il involontairement son sort au sien, à présent que la vieillesse avait achevé de le glacer ? Était-ce que cet amour servait ses projets? Quant au réfractaire, il continua avec un soupir :

« Mais je vois bien qu'elle ne m'aime pas comme je l'aime.»

Le vieux pâtre répondit à cette espèce de question par une autre que je pressentais, car je commençais à voir où il en voulait arriver.

« Et le Rousseau, l'aimes-tu aussi? dit-îl ironiquement.

— Je ne sais, répondit le jeune réfractaire d'un air sombre; ce que je sais, c'est que, depuis dix ans, je mange son pain.

— Ah ! » dit Renoux d'un ton qui me fit presque peur pour ce jeune homme, dont l'amour m'inspirait.un vague intérêt.

Ce vieillard se vantait à tort, il est vrai, de pouvoir, à son gré, retenir ou faire souffler le vent; mais il avait du moins la puissance de déchaîner un terrible orage dans ce jeune cœur, et il était facile de voir qu'il se préparait à en profiter. A travers la vitre verdâtre, qui répandait une teinte livide sur tous les objets qui frappaient mes yeux, le visage du vieux pâtre me semblait prendre une couleur étrange, un aspect presque fantastique.

« Sais-tu, reprit-il après un moment de silence, pourquoi, la nuit, lorsque tu rôdes autour de la demeure de Mariette, le vent qui sort tout embaumé des herbages et des feuilles des arbres te semble une voix qui te souffle le meurtre ? C'est que cette voix te dit que, lorsque tues altéré d'elle, que tu pleures,

que tu souffres, elle est là,- avec ses cheveux noirs, ses lèvres comme des rubans rouges, et ses grands yeux cerclés de bleu... dans les bras d'un autre.

— Taisez-vous ! l'ancien, taisez-vous ! » s'écria le jeune homme en levant un œil enflammé de menace sur le vieillard, qui demeurait impassible et le dominait d'un froid regard. Puis, baissant la tête qu'il appuya sur ses deux mains en se voilant le visage : « Ce sont de méchants propos, reprit-il, et cependant je me suis dit cent fois que c'était vrai!

— Tu vois bien que tu hais le Rousseau plus encore peut-être que tu n'aimes la Mariette! dit brusquement le vieux Renoux.

— Depuis dix ans je mange son pain, reprit douloureusement le pauvre enfant ; je pourrais la tuer, elle, mais non pas lui. »

Quelque noblesse de cœur que révélât cette réponse, elle ne devait pas faire le compte du vieux pâtre.

« Pourquoi la tuer, elle, cette pauvre et belle fille ? répliqua-t-il. Elle est plus à plaindre qu'à blâmer. Va, enfant, tu ne sais pas encore tous les motifs que tu as pour haïr cet homme-là. Te rappelles-tu le vieux Renoux?

— Oui!

— Te rappelles-tu qu'un jour (tu avais six ans, pas plus , mais il est certaines choses qu'on se rappelle toujours, du moins en gros, sinon par le

menu), te souviens- tu que tu venais le chercher pour qu'il fût vitement secourir ta mère qui se mourait ?

— J'en ai quelque souvenance.

— Te souviens-tu qu'il ne voulait pas venir avec toi?

— Oui ; mais je ne sais plus pourquoi.

— Je vais te le dire. Le vieux Renoux savait que près de là il y avait un homme qui rôdait avec de mauvais desseins contre une jeune chevrière, qui n'avait vu encore que seize moissons, et voilà qu'il entendit en effet ses cris. Il voulut aller à son aide, et ce sont tes prières qui l'en ont empêché ; il y a cédé, et, pendant ce temps, l'homme meurtrissait et outrageait du dernier outrage la pauvre fillette que tu avais empêché de sauver. Veux-tu savoir qui était la fillette et qui était le mauvais homme? C'était la Mariette et le Rousseau. »

Le jeune homme contint un cri de rage et de douleur, mais il ne put étouffer un sanglot.

« Qui est le coupable là dedans? reprit l'impitoyable vieillard ; le Rousseau! Sans lui, ta Mariette serait pure comme la première neige. »

Ce que je savais de la Granvillaise par le récit du vieux berger me laissait voir que son raisonnement n'était pas des plus logiques. Il était douteux que, sans la catastrophe dont elle avait été victime, une fille coquette et point vaillante à l'ouvrage, comme

il le disait, fût demeurée chaste, ou du moins sans épouseur, pendant une dizaine d'années. Mais le moyen pour un amoureux comme le jeune garçon de conserver un jugement lucide! Tout cela lui semblait parole d'Évangile, et sa douloureuse contenance me faisait peine.

Quand le vieillard crut l'avoir amené au point d'exaltation où il voulait le conduire, il changea de ton. Par une transition insensible, dont j'admirai l'adresse, il vint à parler de ses propres griefs contre le Rousseau, et de l'assassinat de son père dont il l'accusait,' et lui offrit enfin de mettre leur vengeance en commun. Mais, à son grand désappointement, toute son astuce vint se briser contre la généreuse trempe d'âme du jeune homme, qui répondait avec une triste mais inébranlable fermeté :

« J'ai mangé depuis dix ans le pain de cet homme, je ne saurais le trahir : Dieu m'en punirait en faisant que la Mariette ne m'aime plus.

— Et qui te dit qu'elle t'aime, enfant? » s'écria impétueusement le vieillard, qui sembla une fois encore changer ses batteries, et vouloir de nouveau faire vibrer, dans le cœur du jeune homme, ces cordes douloureuses que sa main savait si bien étreindre.

Le jeune réfractaire devint pâle comme la fleur du sureau : car devant l'exclamation du vieillard, dont l'œil lisait à livre ouvert dans les secrets de

l'âme humaine, sa foi, puisée dans les yeux de celle qu'il aimait, chancela, et parut s'éteindre comme l'écho lointain quand la voix s'est tue.

a Elle me l'a dit, répondit-il d'une voix faihle.

— Oui ; elle t'aime comme la mer aime le matelot qu'elle engloutit.

— Vous devez le savoir, vous ? Dites-moi la vérité, quand même je devrais en mourir de chagrin, s'écria le jeune homme avec cette fébrile avidité du cœur humain à préférer si souvent, pour son malheur, les vérités qui le déchirent aux illusions consolantes qui le bercent. Mais aussi l'incertitude est la maladie des âmes fortes, et celle du jeune homme ne semblait manquer ni de force ni d'énergie.

— Certainement que je le sais et que je puis te le dire, répondit Renoux; cependant, pour des raisons à moi connues, je ne puis le dire ici ; plus tard.

-— Quand ? dans quel endroit ? interrompit vivement le jeune homme.

— Ce soir, à neuf heures, quand le soleil sera couché, tu viendras me trouver à la clairière du bois des Hogues ; tu sais laquelle ? ■

— Pourquoi donc là? demanda le jeune réfractaire d'un air de défiance.

— Pourquoi? Parce que c'est l'endroit le plus voisin de la demeure de la Mariette, celui où nous courrons moins risque d'être vus.

— Elle y sera donc, elle?

— Sans doute; et là tu sauras de sa bouche à ellemême ce que tu désires savoir; mais là, vois-tu, tu le sauras de façon à ce que tu n'en puisses douter.

— Vrai ? bien vrai ?

— Je te le promets sur le corps de mon père que je n'ai pu retrouver encore; la vérité tout entière te sera révélée ce soir à la clairière au Houx. »

En ce moment, des rafales de vent commencèrent à souffler de terre vers la mer avec tant de violence, que la voix des deux causeurs s'éparpillait loin de - moi en syllabes confuses : mais l'entretien se conti- ! nuait d'une manière tout amicale. Il finit bientôt aussi; car je vis le jeune homme se lever, dire adieu au vieillard, et disparaître de nouveau par la brèche du retranchement.

Je m'empressai de rejoindre le vieillard, qui semblait radieux.

« Enfin ! s'écria-t-il, peut-être vais-je savoir ce que je n'avais pu apprendre depuis seize ans.

— Je vous en félicite, lui dis-je; mais vous avez | été bien dur pour ce pauvre garçon !

— Quoi! parce que j'ai éperonné sa jalousie? Croyez-vous que, si je n'avais pas agi de même envers la Mariette, je serais arrivé au but que je poursuis depuis si longtemps? Il n'est pas à plaindre, allez,

, ce jeune homme! et ce soir son cœur se gonflera à ! en éclater de joie et de bonheur , car il ne sait pas ; encore combien la Mariette l'aime.

— Elle l'aime donc ?

— Comme une folle! à donner son âme pour cet enfant !

— Tant mieux! repris-je; ce jeune homme m'intéresse, car la Mariette est une femme qu'on doit aimer éperdument.

— Oui, et lui est brave et loyal, reconnaissant comme tous les nobles cœurs; mais il faut que j'achève de vous dire comment je suis venu à prendre la haute main dans cette affaire. »

Et le vieillard reprit son récit interrompu.

Celte nuit-là, continua-t-il, le vieux Renoux vit briller une faible lueur au-dessus de la cabane de la Mariette; mais à peine le falot fut-il balancé quelques instants au bout de sa perche, qu'il le vit descendre graduellement et disparaître. Il s'apprêtait à partir , et alors il resta, pensant que la fillette avait pu se tromper sur les symptômes d'un mal si nouveau pour elle, et que, d'une manière ou d'autre, puisqu'elle amenait le falot après l'avoir hissé, c'est qu'elle n'avait plus besoin qu'on vînt à son aide.

Cependant la nuit est bonne conseillère, et le père pensa avec raison que, s'il ne pouvait entrer de nuit chez la Mariette, rien ne l'empêchait de veiller sur elle au dehors. Adonc il se dirigea du côté de la cabane. A peu de distance, il put entendre un faible cri, comme celui que jette une femme qui tombe

en pâmoison ; alors il courût plus vite ; mais, si vite qu'il allât, il arriva trop tard.

La porte de la cabane était toute grande ouverte. Dans un coin de la chambre, le falot, retiré de sa perche, brûlait en répandant une pauvre lueur à travers son vitrage de corne. Il éclairait assez cependant pour qu'il pût voir la pauvre fillette pâmée sur son petit grabat, si blanche, qu'elle ne semblait plus attendre que des cierges autour d'elle.

Il était facile de penser aussi que , si elle n'était pas morte, elle pourrait, le troisième jour après cette nuit, retourner aux champs, y chanter comme devant, et laisser croire à ceux qui l'entendraient qu'elle était comme la fauvette éclose de l'an dernier sans avoir encore vu le printemps. Mais l'enfant.... le vieux Renoux eut beau chercher, l'enfant n'était plus avec la mère.

« Il a encore passé par ici, le méchant drôle, » se dit-il.

Puis il fit revenir la fillette à elle avec quelques gouttes d'eau et d'un cordial qu'il savait composer.

« Où est ton enfant? lui demanda sévèrement l'ancien.

— C'est le Rousseau qui l'a emporté, dit-elle en fondant en larmes ; il m'a promis d'en avoir grand soin.

— De quel côté est-il parti ?

— J'ai entendu sa voix du côté des Hogues, » reprit la Mariette.

Le vieux Renoux suivit cette direction. Je vins le voir le lendemain, et il me conta comment la Mariette avait été délivrée et comment le Rousseau avait emmené l'enfançon du côté du bois des Hogues, où il l'avait suivi.

« Écoute, garçon, me dit-il; j'ai vu, j'ai peutêtre cru voir de si horribles choses dans la clairière au Houx, qu'on ne les répète que quand on en est bien certain. Reviens dimanche prochain, et alors je t'en dirai plus long. »

J'insistai pour savoir ce qu'il avait vu , mais en vain.

« Non, garçon, non; il est des choses si effroyables qu'en soupçonner seulement en pensée son prochain, c'est un blasphème. Reviens dimanche. En tout cas, ajouta-t-il, comme si le bon Dieu lui envoyait le pressentiment de sa fin prochaine , si d'ici là on retrouvait dans quelque ravin mon pauvre vieux corps meurtri ou percé de coups , et dépouillé comme de juste de tout papier compromettant pour l'assassin, il y aura entre les semelles de mes gros souliers un papier qui t'apprendra tout ; alors la justice fera le reste. »

Je m'en fus en pensant que le vieux Renoux avait une de ces lubies noires auxquelles il était sujet , continua le pâtre ; et, attendant le dimanche avec

impatience; mais l'ancien n'avait eu que trop raison. Le dimanche ne vint pas pour lui, car ce jour-là je trouvai sa hutte vide , et son chien, celui que vous voyez là, hurlant sur la côte de René ville.

Les traits assombris par ces souvenirs, le berger fit une pause dont je respectai le silence. Sa triste histoire était presque finie.

« Concevez-vous maintenant, reprit-il, pourquoi, indépendamment de la sépulture . en terre sainte que je voudrais lui donner, j'ai tant d'intérêt à retrouver ses restes pour le venger?

— • Et c'est ce soir que vous pensez y réussir?

— C'est ce soir, répondit Renoux. Quand je vous ai revu ce matin , que je vous ai reconnu à votre insu à cette petite cicatrice sur votre sourcil droit , j'ai pensé que votre retour était de bon augure ce jour-là même que j'avais fixé pour sortir d'incertitude. J'avais mis seize ans à en acquérir les moyens.

— Et comment cela?

— Le crime porte toujours sa vengeance avec lui , quand bien même la justice humaine n'y peut rien. Le Rousseau avait cru assouvir sa passion pour la Mariette en la violentant. Loin de là : pour lui a commencé dès ce jour-là un amour inexorable qui, depuis seize ans, le consume jusqu'à la moelle des os. Ce n'est qu'à force d'argent que, malgré sa

pauvreté, elle a consenti à entrer en service chez lui, et depuis ce jour elle n'a eu cependant pour lui ni un sourire ni une caresse. La Mariette repousse fièrement ses propositions de mariage, et quand le vieux se roule à ses pieds pour la supplier de devenir sa femme, tout riche qu'il est, elle lui répond : « Non, non, le Rousseau, vous n'êtes pas « assez riche pour m'épouser; je veux deux fois au- « tant d'or que vous en avez. » Alors le richard sue sang et eau pour amasser des trésors, et l'iniquité ne lui coûte rien pour y parvenir. Je sais tout cela, parce que , depuis seize ans , je le couve des yeux comme une proie qui doit m'appartenir un jour ; puis je n'étais pas sans voir la Mariette de temps à autre.

« Peu à peu elle en est venue à croire à ma puissance comme à celle de défunt le vieux Renoux ; elle en a eu des preuves sans réplique.

« Une fois, comme je lui disais exprès et trèssérieusement que le Rousseau ne l'aimait pas tant qu'elle le croyait , et qu'il y avait une preuve d'amour qu'il ne lui donnerait jamais: «Laquelle?» dit-elle d'un air dépité. « La seule à laquelle je « croirais à votre place. Ah ! oui, la femme qui « obtiendrait d'un homme l'aveu d'un crime qui « pourrait le conduire à la potence, celle-là pourrait « s'en croire la bien-aimée.

« La Mariette s'en fut, en soutenant que le Rousseau

n'était pas capable d'un crihie pareil; mais, à coup sûr, le démon de la curiosité et des vanités l'avait mordue au cœur : c'est la nature de la femme. Elle a obtenu cet aveu, j'en parierais ma part de paradis; et cependant j'ai eu beau faire, l'intimider, la caresser, exciter toutes ses susceptibilités jalouses, j'ai toujours échoué. Il est naturel, au fait, qu'elle ne veuille pas livrer à la cour d'assises l'homme qui doit un jour la faire si riche en l'épousant; et aujourd'hui je n'ai plus pour ressource que sa folle passion, son amour insensé pour ce jeune homme que vous venez de voir, et que, comme de juste, elle n'avait pas tardé à me confier pour obtenir ma protection envers celui qu'elle aime si jalousement. Voilà, continua-t-il ; j'ai fini. »

Je ne pus dissimuler au vieillard que je n'avais pas la même confiance que lui dans le succès de son entreprise.

a Vous verrez, me répondit-il; vous verrez que je réussirai, et que la clairière au Houx nous révélera les choses étranges qu'y avait entrevues le vieux Renoux, et dont il a emporté le secret avec lui. »

Le vieillard, en disant ces mots, semblait examiner l'état du ciel avec une attention profonde.

Le tonnerre avait momentanément cessé de se faire entendre. Le vent était brûlant et ne faisait que raser la terre ; dans les régions supérieures de l'air, de gros nuages d'un noir presque foncé ou

d'un gris livide et transparent figuraient des masses immobiles et entassées comme des croupes de montagnes. L'électricité semblait en découler à flots.

« Bon, reprit le pâtre lorsqu'il eut fini son examen, l'orage est dans l'air et le temps me sert à souhait. Ce soir , dans le bois des Hogues, vous verrez la lune couleur de sang; vous entendrez, sous les rafales de pluie , les arbres craquer comme le chaume sec, et leur feuillage gémir ainsi que des âmes en quête d'une prière. »

J'écoutais sans les comprendre encore ces étranges paroles du vieux pâtre.

La clairière au Houx.

Après que le vieux pâtre eut complètement terminé son récit, bien des souvenirs d'enfance longtemps oubliés, et sur lesquels je me plaisais à interroger cette chronique vivante , seule restée debout pour me répondre, avaient prolongé notre causerie au delà du temps que j'avais imaginé. J'entendis avec surprise l'horloge voisine sonner six heures.

En même temps, les nuages, amoncelés en groupes immobiles à l'horizon et au-dessus de nos têtes, ne tardèrent pas à se diviser en gros flocons , puis à courir rapidement dans la direction du

nord ; de larges gouttes de * pluie commencèrent à tomber de leur flancs , et les éclats de tonnerre à gronder vers le sud. L'heure du dîner était depuis longtemps passée à mon auberge, et l'orage qui menaçait, l'obligation ainsi que le désir d'accompagner le vieux Renoux au bois des Hogues , m'interdisaient toute pensée de retour à la ville avant la fin de cette mystérieuse entrevue à la clairière au Houx.

« Il se fait tard , dit le vieillard , qui vit ma perplexité, et, si le dîner d'un berger ne vous répugne pas , je vous offrirai de grand cœur de partager le mien.

— J'ai souvent rompu le pain avec votre père , lui répondis-je; pourquoi n'en ferais-je pas de même avec vous? J'accepte votre offre avec plaisir. »

Des torrents de pluie qui tombaient déjà ne pouvaient laisser à Renoux le moindre doute sur ma sincérité ; puis, dans ma vie de voyages lointains , j'avais eu nombre de fois de plus étranges commensaux que le vieux berger. Il orienta sa hutte de manière à ce que l'ouverture fût mise à l'abri de l'eau que fouettait un vent impétueux , c'est-à-dire en la tournant vers la mer. Nous nous assîmes de notre mieux, et alors le vieillard tira des plis d'une serviette blanche , du fromage, un tronçon de pain bis qu'il rompit en deux, et d'un des recoins de la

hutte, des verres et un broc de cidre qu'il mit entre nous.

Et notre frugal repas commença, tandis que, dans l'enceinte du vieux camp romain , le troupeau du pâtre se groupait effrayé derrière les abris des retranchements, que les joncs marins se courbaient en bruissant, et qu'à l'horizon, à travers le voile de pluie, la mer commençait à bondir sous lèvent comme un cheval sauvage sous le fouet et sous l'éperon.

Notre dîner était depuis longtemps terminé ; mais le tonnerre grondait encore, quoique en s' éloignant, et, au milieu de fréquents éclairs, la pluie ne cessait de marteler la toiture et les flancs vermoulus de la cabane qui nous servait d'abri. Alors le vieillard, examinant avec sollicitude le tissu de mon caban de voyage , l'épaisseur de mes souliers de chasse, parut satisfait de son examen : car le moment de nous mettre en marche approchait , bien que l'orage menaçât de nous faire compagnie pendant tout le trajet de la côte du Canada jusqu'au bois des Hogues. Cependant le tonnerre se fit entendre graduellement de plus loin en plus loin, la pluie diminua d'intensité, et enfin quelques larges trouées laissèrent voir des pans de ciel bleu par leurs ouvertures. La tempête n'était pas finie ; mais elle nous donnait une trêve momentanée, dont nous profitâmes pour nous mettre en route. C'était une heure avant la nuit.

Les chemins détrempés ^ar la pluie , glissants sur les terrains en pente et noyés dans les plaines, nous rendaient le trajet plus long et plus difficile ; cependant nous ne tardâmes pas trop , grâce à des détours que mon guide connaissait parfaitement, à gagner la route départementale.

« Ainsi, dis-je à Renoux , en rompant le silence que nos pensées nous faisaient garder à l'un comme à l'autre, ce jeune homme que j'ai vu ce matin est précisément l'enfant qui venait chercher voire père le jour où le Rousseau consomma son attentat sur la Granvillaise , et sans lui, peut-être, il ne se fût pas accompli?

— Précisément. La prédiction de mon vieux père s'est réalisée, comme vous voyez. Les voies de Dieu sont impénétrables , et celui qui a été la cause involontaire de la chute de cette femme sera celui qui, je l'espère, est destiné à la relever; car il n'est bien souvent qu'un amour sincère pour épurer ces créatures tombées.

— Gela me fait penser à vous demander, reprisje, ce qu'est devenu son enfant.

— L'enfançon à la Mariette? Elle n'en sait rien elle-même , quoique son vœu le plus cher soit de le revoir, et que le Rousseau le lui promette depuis longtemps. Il l'a envoyé, soi-disant, avec une nourrice, à Granville, ou dans les environs. Je ne sais quels prétextes il a employés pendant de longues

années pour empêcher la Mariette de l'y aller voir, jusqu'au moment où cette nourrice aurait écrit qu'il s'était sauvé pour s'embarquer comme mousse à bord d'un baleinier; et la pauvre Mariette compte les jours et les heures de son retour. Elle y pense moins, du reste, depuis qu'elle s'est affolée de ce jeune Gratien ; mais c'est une justice à lui rendre , que je l'ai bien souvent vue pleurer à l'idée de son absence, et sourire à celle de son retour. A présent, qu'y a-t-il de vrai là dedans? peut-être.... »

Le vieillard n'acheva pas ; le seul point de son récit qui fût demeuré obscur pour moi se trouvait éclairci par cette explication, et je ne lui fis plus de questions. Le moment approchait où j'allais savoir bien d'autres choses encore.

Au sommet d'une côte, nous fîmes un instant de halte. De gros nuages noirs, qui se formaient en masses compactes , raccourcissaient le crépuscule , assombrissaient la mer aux vagues couronnées d'écume, et déjà, sur le sommet du Bourg-Baudoin, le phare projetait dans l'obscurité ses longs rayons de lumière.

« Allons ! me dit le vieillard, il faut que nous arrivions les premiers à la clairière au Houx. »

Bien que l'atmosphère fut largement saturée d'eau, l'électricité répandue dans l'air et les chaudes bouffées du vent du sud rendaient la chaleur étouffante, et nous marchâmes aussi rapidement

que le permettait le fluide^ énervant qui nous enveloppait.

La nuit était close, et ses ombres, après un quart d'heure de route, ne nous laissèrent voir que d'une manière confuse les premiers massifs du bois des Hogues. Des lambeaux de nuages déchirés par le vent flottaient au-dessus des plus basses cimes et s'accrochaient aux plus élevées, comme un navire qui s'échoue sur des écueils. L'aspect des bois a toujours quelque chose d'imposant et de fantastique dans le silence et l'obscurité des heures de la nuit, et l'état du ciel redoublait encore ce soir-là cette solennité presque lugubre. Gomme l'avait prédit le vieux pâtre, la nature semblait s'être complu dans la mise en scène du drame qu'il m'avait fait pressentir.

A quelque distance de nous et sur la lisière du bois, s'élevait une espèce de sombre hangar de feuilles et de branchages qui servait sans doute d'abri aux gardes-chasse ou aux charbonniers de la forêt. Il me semblait entendre un bruit pareil à celui de piétinements sourds sortir de ce hangar; je fis part à Renoux de ma remarque.

« Je crois savoir ce que c'est, me dit-il; en tout cas, attendez-moi ici, je vais y aller voir. »

En disant ces mots, il s'avança vers le hangar avec les précautions d'un homme qui n'en veut négliger aucune. Quelques minutes après il était de retour.

« Ce n'est rien, dit-il; endossez votre vareuse ( c'est ainsi qu'il appelait mon caban ), car l'orage va éclater de nouveau tout à l'heure et se continuera sans doute une partie de la nuit , et vous verrez si je n'ai pas eu raison de vous dire qu'il serait terrible ! Tous les feux du ciel nous éclaireront à la fois ce soir. »

Ce pronostic, qui semblait si fort charmer le vieillard, était loin d'être autant démon goût; mais il était trop tard pour reculer, et ne l'eût-ii pas été, qu'une vive curiosité m'eût fait braver encore la tourmente qu'on m'annonçait.

La prédiction de Renoux ne tarda pas à se réaliser. A peine avions-nous franchi la lisière du bois, que les masses 'de vapeurs qui planaient au-dessus des arbres commencèrent à se fondre en eau.

« Le mauvais temps n'empêchera-t-il pas la Granvillaise de venir? demandai-je au vieillard tout en enjambant les genêts et les joncs marins. La pauvre femme aura peur.

— De quoi? du tonnerre?

— Non, mais de la pluie et de la fange des chemins, qui gâteront ses beaux atours.

— La Mariette est amoureuse et jalouse ; elle viendrait quand bien même il pleuvrait du feu , parce que je lui ai promis un sort, moyennant lequel son amant doit être aussi follement énamouré qu'elle-même. C'est que, vous le savez, la Mariette

a passé la trentaine ; =elle -est aujourd'hui dans toute sa fleur ; mais demain ? Alors elle aime comme la iemme qui n'aimera plus après, tandis que son amant, parce qu'il est plus jeune, pourra aimer encore. Son sort est là dedans : elle est aimée avec passion, parce qu'elle aime avec fureur ; mais elle ne sait pas ça. Elle ne sait pas non plus qu'elle va trouver le fils à la Gratien ici ; donc elle n'a pas à se préoccuper de ses atours, et par ainsi vous devez penser qu'elle ne manquera pas de venir : et puis, elle a sa mante et ses patins. Ne vous inquiétez pas : vous la verrez sortir de son capuchon ruisselant d'eau, son beau minois frais comme la perceneige qui sort de dessous la mousse des bois. >>

Pendant cette réponse, que le vieillard hachait, pour ainsi dire, tout en suivant les allées ou en se coulant dans les fourrés dont il me renvoyait les branches fouettantes et chargées de pluie, nous étions arrivés à l'un des points de la circonférence d'une assez large clairière.

« Restons ici, » ditRenoux en me montrant l'arche de verdure que formait au-dessus de nous l'étroit sentier que nous avions suivi jusque-là.

A l'endroit où nous venions de nous arrêter, c'est-à-dire à l'extrémité de ce sentier et sur le bord de la clairière, cette voûte de feuillage s'élargissait en une espèce de tonnelle assez vaste pour y faire halte à l'aise.

« C>st ici la clairière au Houx , reprit le pâtre. Tâtez du pied à votre droite ; vous devez trouver sur ce côîé le tronc d'un arbre à moitié équarri qui vous servira de banc. »

Je fis ce que disait le berger, et je pus sentir en effet une bille de bois enfoncée dans la mousse et les herbes humides. Alors le vieillard planta en terre sa houlette, non pas une houlette de berger de Bucoliques, mais un fort bâton de houx terminé par une pesante feuillette de fer; il tira de sa limousine une petite lanterne sourde suspendue à son cou par une courroie de cuir et de sa panetière les instruments nécessaires pour faire du feu. J'étendis au-dessus de lui, tandis qu'il batlait le briquet, les plis de mon caban pour le mettre à l'abri de la pluie , et bientôt la lanterne sourde fut allumée.

« Asseyez-vous, me dit le berger ; je vais examiner les lieux. >»

Je m'assis; je ramenai au-dessus de mon visage le capuchon de mon caban, et, sous la voûte de feuillage que faisaient fléchir les rafales de pluie , immobile comme un sphinx égyptien, je suivais de l'œil le vieillard, et j'attendais.

Le pâtre, promenant devant lui le cône lumineux de sa lanterne, entra dans la clairière, et commença d'en faire lentement le tour, en en éclairant successivement la circonférence.

A l'exception de: deux autres chemins qui s'ouvraient sur cette circonférence et formaient , avec celui à l'entrée duquel nous nous étions arrêtés, les trois points d'un triangle, une épaisse ceinture de houx, de joncs marins, de fougères et de pousses de hêtres, croissant entre les troncs d'arbres qui bordaient la clairière, la rendaient à peu près inabordable de tout autre côté. Un houx presque haut comme un arbre s'avançait en deçà de cette verte et infranchissable barrière. Ce grand arbuste donnait sans doute son nom à la clairière.

Pendant l'intervalle qui s'écoula jusqu'au retour de Renoux, il me sembla qu'un sourd murmure de voix humaines se mêlait aux plaintes du vent dans les arbres et au cliquetis de la pluie sur les feuilles.

« J'avais cru entendre parler par là-bas , dis- je au vieux pâtre quand il revint près de moi.

— La nuit, me répondit-il, on entend dans les bois tout ce qu'on veut bien y entendre ; mais cette fois-ci votre oreille ne vous a pas trompé. Il y a près de là, ajouta-Ml en désignant du doigt le côté opposé de la clairière , d'autres témoins que vous encore. »

Ces* paroles de Renoux me rappelèrent une circonstance que j'avais oubliée : le départ du brigadier de gendarmerie pour le bois des Hogues. Ces piétinements sourds que j'avais entendus sous le hangar, à la lisière de la forêt, étaient bien ceux de

son cheval, qu'il y avait sans doute caché à dessein, afin qu'aucun bruit, aucun indice, ne trahît sa présence près de la clairière au Houx.

« Vous n'allez pas livrer aux gendarmes , dis-je vivement au vieux pâtre , ce pauvre jeune homme qui vient ici sans défiance , sur la foi de votre parole !

— Eh bien! quand je le livrerais, reprit le vieillard d'un ton qui n'admettait guère de réplique , devriez-vous empêcher l'accomplissement d'un devoir sacré? Blâmeriez-vous un fils qui cherche à faire punir les meurtriers de son père? •

— Non sans doute, mais ce jeune homme n'y peut rien.

— Ne vous ai-je pas dit que la Granvillaise devait tout savoir? N'ai-je pas promis au jeune Gratien de lui apprendre ce soir, de manière à ce qu'il n'en puisse douter, si cette femme l'aime ou ne l'aime pas? Eh bien! soyez tranquille, je tiendrai ma promesse : le jeune homme verra si la Granvillaise préfère se taire et le livrer, car ce serait un amour menteur que celui qui ne saurait se sacrifier à l'ambition des richesses que son Rousseau doit lui donner un jour. En tout cas, j'ai placé mes témoins dans un endroit où ils ne pourront voir ou entendre que ce que je voudrai bien qu'ils entendent et qu'ils voient

— Mais si réellement la Granvillaise ne sait rien ?

— Elle sait tout, vous dis-je. »

Après cette laconique et dernière réponse, nous gardâmes un profond silence. Je dus me borner à faire des vœux pour que le jeune réfractaire n'essuyât pas la double et cruelle déception que pouvaient lui réserver peut-être, d'un côté, l'amour de sa maîtresse aux prises avec l'ambition, et de l'autre, le désir de vengeance du vieux Renoux. Restait, avant l'arrivée de la Granvillaise , à lui dissimuler ma présence dans la clairière : c'était chose facile.

A l'exception d'une demi-teinte grisâtre , espèce de crépuscule sombre qui tombait dans la clairière par l'éclaircie des arbres , une obscurité complète enveloppait le bois tout entier, et, sous la voûte de feuillage qui m'abritait,*régnaient des ténèbres profondes. Ces ténèbres s'épaississaient encore par le contraste de la lumière que projetait devant nous la lanterne du pâtre. Derrière elle, l'œil d'un lynx n'eût pas aperçu la forme sombre du caban qui me couvrait presque tout entier.

Le vieillard se plaça devant moi, sa lanterne accrochée à la courroie de sa panetière , immobile et muet comme une de ces statues dont les mains servent de torchères dans quelques caveaux funèbres , insensible comme elles , en apparence , aux ruisseaux de pluie qui s'échappaient en cascades, des ailes éplorées et ramollies de son large chapeau, sur Tépais tissu de sa limousine.

Nous restâmes ainsi quelque temps tous deux attendant la venue de la Granvillaise, croyant à chaque instant entendre le bruit de ses pas dans le craquement des branches mortes que le vent arrachait aux arbres, ou dans le retentissement de la pluie sur le dôme de feuillage. Par une nuit orageuse comme celle-là, dans un bois sombre que l'imagination n'avait pas de peine à peupler de mille fantômes dont les buissons affectaient la forme, dont les soupirs du vent paraissaient être la voix, il fallait tout le courage que L'amour sait donner aux femmes les plus timides, pour faire braver à celle-là des appréhensions devant lesquelles bien des hommes reculeraient peut-être. Mais il est certains cas où la femme est supérieure à l'homme en courage, et l'immobilité du vieux pâtre prouvait qu'il comptait sur celui de la Granvillaise. Quant à moi, l'impatience me gagnait.

Bientôt cependant, au milieu de la demi -teinte grisâtre qui régnait dans la clairière , ne tarda pas d'apparaître une ombre encore confuse s'avançant d'un pas timide, évidemment une ombre de femme ; mais, au lieu de marcher vers le vieux Renoux en traversant la clairière en ligne droite , elle fît un détour d'un air effrayé, comme pour éviter un pas dangereux. Ce petit incident n'échappa point au vieillard, qui leva sa lanterne sourde , dont la lueur éclaira la figure de la Granvillaise, enca-

puchonnée dans une mante de drap de couleur obscure.

« Par ici>, mon enfant, lui dit affectueusement le vieillard, car elle paraissait fort effrayée, et sa voix tremblait presque quand elle répondit :

— Grâce à Dieu, me voici arrivée ! Quel affreux temps! et que ce bois est triste... la nuit!

— Et dangereux aussi le jour, n'est-ce pas, la Mariette? » .

Malgré l'animation de la marche , le visage de la Granvillaise était bien pâle; mais elle n'était pas moins belle que le matin, quand elle se découvrit un instant pour secouer son capuchon ruisselant d'eau, comme le liseron des haies qui penche sa corolle alourdie par les gouttes de pluie. Son sein soulevait sa mante, soit qu'elle fût fatiguée, soit qu'elle eût peur, ainsi que l'indiquait l'expression de ses yeux bleus.

Elle resta un moment la tête et le cou nus , sa chevelure noire simplement relevée en une épaisse torsade de jais, s'imaginant qu'elle était seule avec le vieillard. Peut-être, avec le tact des femmes , avait-elle découvert jadis ses secrets sentiments envers elle : car, pour se le rendre favorable sans doute, elle arma son œil de toutes les séductions capables de réchauffer même le cœur glacé du vieux pâtre.

« Eh bien! mon bon père Renoux, fit-elle en

appuyant flatteusement sa main sur son épaule, et en essayant de sourire malgré son émotion , vous l'avez vu? Que vous a-t-il dit? »

Le vieillard, avant de lui répondre , considéra un instant la belle Granvillaise; celle-ci, l'œil ému, plein d'une flamme humide , restait insensible aux larges gouttes d'eau qui tombaient du feuillage incliné des arbres sur sa chevelure noire et lisse, et roulaient de là sur son cou et sur ses épaules.

« Oui, je l'ai vu ; et que peut-il m'avoir dit, si ce n'est qu'il vous trouve plus belle, la Mariette, que la Notre-Dame de Bon-Secours de l'Abbaye ? »

La Granvillaise semblait attendre quelque chose de mieux qu'un compliment banal sur sa beauté.

« Et puis après? demanda-t-elie avec anxiété.

— Si belle, reprit le berger, qu'il a envie de vous tuer parce que vous n'êtes pas à lui seul.

— Pauvre enfant ! dit-elle en tressaillant de joie de se sentir à ce point aimée. Merci, merci, mon bon père Renoux!» ajouta-t-elle avec un cri d'allégresse.

Puis , quand elle fut plus maîtresse des émotions tumultueuses qu'avait fait naître chez elle la réponse du berger :

« Ainsi, reprit-elle, si deux fois il a manqué aux rendez-vous que je lui avais donnés, ce n'est pas, comme vous le craigniez , parce qu'il ne m'aimait plus?...

— C'est parce qu'il vous aimait trop , le pauvret, et qu'il redoutait de succomber à la tentation du sang ! Allez ! la Mariette, vous êtes aimée comme une femme doit être heureuse de l'être , et plus, sans doute...

— Que je ne le mérite, voulez-vous dire ? interrompit vivement la pauvre Mariette avec un accent de douloureux reproche.

— Plus que vous ne l'aimez vous-même!*

— Oh ! reprit cette fois la Granvillaise , dont un rayon lumineux éclairait le doux sourire, et en secouant sa tête avec une charmante expression de défi; oh! non pas plus que je ne l'aime au moins, mon bon Renoux ; c'est impossible, voyez-vous ! »

Que n'eût pas donné le jeune réfractaire pour lire comme moi sur sa figure, dans le feu de ses yeux, la certitude de ne pouvoir être dépassée en amour?

Il était aisé de voir que le rusé vieillard, après avoir attisé le feu de la jalousie dans le cœur de la Granvillaise , cherchait à présent à donner de nouveaux aliments à la flamme amoureuse qui le remplissait, et à redoubler chez la Mariette la crainte de perdre celui dont elle se savait tant aimée.

« Mais , poursuivit-il en prenant tout à coup un ton presque sévère, ce n'est pas seulement pour chasser ce souci de votre cœur, car j'aurais pu tout aussi bien le faire ailleurs qu'ici, que je vous

ai donné, par cette nuit d'orage, rendez-vous dans la clairière au Houx.

— C'est vrai, répondit timidement la Granvillaise. Excusez-moi.... c'est que....

— C'est que l'amour du fils à la Gratien est le plus cher souci de votre cœur !

— Ce n'est pas le seul, puisque me voici près de vous, répliqua la Mariette d'un ton doux et soumis.

— Je connais le cœur de la jeunesse et je vous excuse, dit le vieux pâtre. Ce n'est qu'ici , je vous l'ai dit, près du houx que nos pères ont consacré aux esprits des bois avec ses feuilles toujours vertes et ses fruits de couleur de sang, que je puis savoir si l'enfant qu'on vous a enlevé vit encore ou s'il est mort. Le désirez-vous toujours, la Mariette ?

— Oui, dit-elle avec effort ; je n'ai pas la force de supporter plus longtemps cette incertitude. Un enfant, voyez-vous, mon bon père Renoux,vit toujours dans le cœur de sa mère. >

La voix de la Granvillaise, en parlant ainsi, était empreinte d'une mélancolique douceur.

« Mais, continua-t-elle, je ne saurais voir l'esprit sans en mourir de frayeur.

— Je ne puis empêcher que vous entendiez sa voix dans celle de l'orage, répondit solennellement le pâtre, et peut-être ne pourrai-je faire que vos yeux ne voient pas les signes qui manifestent sa présence.

— Oh! mon bon Renoux ! faites que je ne voie rien, s'écria la Mariette d'une voix suppliante ; je ne suis qu'une pauvre femme sans soutien, sans protecteur, et je ne sais comment j'ai pu, sans mourir de frayeur, traverser ce grand bois, où le vent imite tant de voix effrayantes qu'on dirait... qu'il y a ici des âmes en peine... qui prient pour la sépulture de leur corps.

— Et qui sait si ce n'est pas la vérité? dit le vieillard d'une voix lente et sourde, en fixant sur la Granvillaise effrayée un regard qui sembla redoubler encore son effroi.

— Ne me dites pas cela, ne me dites pas cela , s'écria-t-elle ; j'ai peur de vous entendre ! Voyez comme mon pauvre cœur bat de toutes ses forces ! » Et la Granvillaise essayait d'appuyer sur son sein la main dû vieillard pour lui en faire sentir les palpitations, et ajoutait d'un ton suppliant : ««Mon bon Renoux, allons-nous-en ! Ce soir, je ne veux plus rien savoir ; demain j'aurai peut-être plus de courage. »

Au milieu de l'ombre épaisse projetée par la mante de la Granvillaise, un rayon lumineux éclairait ses yeux à la fois pleins d'effroi et d'une éloquente prière dont le vieux pâtre fut touché.

« Eh bien! dit-il, tout en cherchant à défendre sa main de l'épreuve dangereuse, même pour sa vieillesse, que la Mariette voulait lui faire subir

en l'appuyant sur- son sein, votre cœur ne vous annonce-t-il pas l'approche de quelqu'un avec qui vous n'aurez plus peur ?

— Serait-ce vrai? serait-ce lui?» s'écria joyeusement la Granvillaise en oubliant tout à coup ses terreurs à l'espoir que le vieillard venait de susciter en elle.

L'espérance se changeait au moment môme en certitude ; Gratien venait à son tour d'apparaître à l'extrémité de la clairière. La femme effrayée se retourna vivement, et dans ses yeux le plaisir remplaça tout à coup l'angoisse qui s'y peignait un instant auparavant. C'était pour elle comme si le jour venait subitement succéder aux ténèbres en chassant les fantômes de la nuit.

Une lueur furtive, échappée de la lanterne que le vieillard élevait au-dessus de lui , vint tomber en plein sur la figure du jeune réfractaire ; Renoux l'avait aperçu tandis que la Granvillaise l'écoutait les yeux baissés.

Fort de sa jeunesse et de sa robuste santé, le jeune Normand n'avait pris aucune précaution contre l'orage. Sa chevelure blonde, son visage et ses vêtements, étaient littéralement ruisselants d'eau ; mais il y avait dans cette nature à la fois virile et juvénile un aspect de sauvagerie si frappant qu'il excluait la vulgarité. C'était, je le répète, un beau type, élégant et fort tout ensemble, dont le choix

faisait honneur au sentiment amoureux de la belle Granvillaise. C'était la mâle nature qui convenait à sa fougeuse et sensuelle beauté.

« Tu peux avancer sans honte, mon gars, dit le vieillard au jeune homme ; si tout le monde ne t'attendait pas ici, tu ne feras de peine du moins à personne. »

A ces mots, le vieillard éclairait de sa lanterne la Mariette immobile, dont une bouffée de vent rabattit de nouveau le capuchon sur ses épaules, et qui ne parut pas contrariée de livrer un instant aux regards ardents du jeune sauvage sa tête nue couronnée de ses beaux cheveux noirs et inclinée sur son cou d'albâtre.

« Bien vrai ? s'écria Gratien.

— Oui; seulement parle bas, caries bois, comme les murailles, peuvent avoir des oreilles ; et vous, la Mariette, dites-lui un mot d'amitié et d'encouragement : ça ne lui fera pas de peine, à ce pauvre garçon qui donnerait sa vie pour être bien certain que vous ne le regardez pas d'un mauvais œil. »

Ainsi mise en demeure de souhaiter la bienvenue au jeune homme attendant en effet une parole de sa bouche, la Granvillaise ne parla pas ; mais un regard qu'elle lui lança, toute confuse et toute rougissante, remplaça plus éloquemment le mot qui mourut sur ses lèvres; le réfractaire en sembla troublé jusqu'au fond de l'âme.

Cependant l'orage commençait à secouer plus violemment les cimes des arbres, qui grondaient et bruissaient comme les lames de l'Océan. De mystérieux murmures et des voix lointaines sortaient de la profondeur du bois; les houx de la clairière entre-choquaient leur feuillage sonore, et les joncs marins se heurtaient avec un bruit métallique en se courbant sur leurs tiges. De temps à autre aussi le tonnerre recommençait à faire entendre du côté de la mer des grondements sourds qui dominaient le sifflement du vent.

« Le temps presse, dit le vieux Renoux avec une sorte d'impatience nerveuse qu'il s'efforçait de cacher sous un air de sévérité froide ; l'orage gronde plus fort et l'Esprit va parler. Le moment est venu de vous révéler à tous deux, à vous, la Mariette, et à toi, Gratien, ce que votre cœur désire savoir. »

Après ce préambule , qui les laissait dans l'incertitude sur l'objet de la sollicitude de l'un et de l'autre, le pâtre, élevant sa lanterne, en projeta la lumière successivement sur tous les points de la clairière, dont le vent entr'ouvrait la verte ceinture comme si les esprits de la nuit eussent tenté de s'y frayer un passage.

« Vous d'abord, la Mariette, venez, dit-il, lui tendant la rnain qu'elle prit avec assez de résolution, à présent qu'elle se sentait réconfortée par la pré-

sence de celui qu'elle aimait; mais elle n'eut pas plutôt fait quelques pas avec le vieillard qui la guidait, qu'elle s'arrêta brusquement.

« Eh bien ! quoi ? continua-t-il à demi-voix , ne voulez-vous pas vous tenir dans cet endroit ? »

C'était cette même place qu'elle avait évité de fouler en arrivant au lieu du rendez-vous, et où l'herbe et la mousse semblaient croître plus vertes et plus abondantes que dans le restant de la clairière au Houx.

« Non, répondit la Mariette d'une voix qu'elle essayait d'affermir; non, pas là, pas là!

— Soit ! répliqua Renoux; » et il la conduisit à quelques pas plus loin.

Là, elle lui parla vivement à l'oreille sans qu'on pût entendre ce qu'elle lui confiait.

a Soyez tranquille , repartit le vieillard ; vous seule entendrez ce que l'Esprit répondra sur ce sujet. »

Par une pudeur instinctive de femme et de mère, la Granvillaise ne voulait point que la réponse du sorcier pût froisser le cœur et blesser l'oreille de son jeune amant, ni que la sainteté du caractère maternel eût à se mêler à de profanes amours. Le vieux pâtre respectait cette délicate superstition.

Puis , laissant la Granvillaise à l'endroit où il venait de la placer, il s'avança vers le jeune homme

immobile non loin de moi, et à une distance à peu près égale à celle qui me séparait de la Mariette, de façon que je pouvais ne pas perdre un mot de ce que le berger allait leur dire à tous deux.

« Et toi, Gratien, reprit Renoux, écoute aussi, et tu vas savoir si tu peux compter sur l'amour de cette femme. Quoique tu entendes, ne bouge pas, sur ton âme. »

Mais en prononçant ces mots d'une voix brève, sans que la Granvillaise pût les entendre , Renoux semblait parler à la cime des arbres.

Alors il déposa sa lanterne sourde par terre , de manière à ce que les rayons qui en jaillissaient fussent cachés par les hautes herbes , et , debout au milieu de la clairière assombrie , où l'on ne voyait plus que sa haute silhouette et la forme indécise de la belle Granvillaise, les bras étendus, le visage tourné vers le grand houx que le vent courbait et que fouettait la pluie , le vieillard commença une espèce d'incantation bizarre, d'une voix sourde d'abord, et bientôt plus distincte, et dont le sens était à peu près celui-ci :

« Esprit des bois, .qui te plais pendant les nuits d'orage dans les clairières où croît le houx aux feuilles épineuses , aux fleurs blanches et aux fruits rouges; Esprit qui as l'éternelle jeunesse du houx toujours vert au milieu des frimas, et dont la verdure montre le chemin au voyageur égaré sur un

tapis de neige; Esprit, Bon ou mauvais, qui sais du houx les vertus mystérieuses, qui as sa dureté flexible et à qui le houx est consacré , entends ma voix ! »

Et le vieillard , avec sa barbe blanche et ses cheveux grisonnants secoués par le vent, semblait écouter la réponse qu'apportaient les éclats redoublés de l'orage, tantôt mugissant dans le ciel, tantôt pleurant dans la cime des arbres. L'homme le plus sceptique eût eu peine à se défendre d'une espèce de terreur superstitieuse à l'aspect de ce grand vieillard invoquant le Génie des bois au milieu des roulements du tonnerre qui se rapprochait, pour ainsi dire à son ordre, de minute en minute, et des modulations du vent qui, s'engouffrant dans les longues allées ou se brisant contre les troncs des arbres , imitait le brisement des lames de la mer ou reproduisait la voix humaine dans ses plus tristes accents.

Plus rapproché du vieillard, le jeune Normand fixait tour à tour sur lui des yeux où brillait un effroi sauvage, et sur la Granvillaise, qui semblait toute tremblante , des regards pleins d'une tendre sollicitude , prêt à s'élancer vers elle si son courage venait à défaillir.

Le vieux pâtre se tut et sembla continuer à voix basse son évocation à l'Esprit de la clairière. Pendant ce silence, le bruissement des rafales de pluie

qui tombaient comme un voile étendu sur la surface de la forêt et fouettaient le feuillage, paraissait plus solennel encore ; puis Renoux se rapprochant de la Granvillaise :

« J'ai interrogé l'Esprit, dit-il; mais l'Esprit m'interroge à son tour. Où est le vieux Renoux? où a-t-on mis son pauvre vieux corps? demande-t-il. La Mariette, vous répondrez à l'Esprit. »

La Granvillaise tressaillit, regarda le vieillard avec l'air d'effroi de la chevrette prise au piège, et ne put répondre à la question qui lui était faite que par un cri étouffé.

Au cri qu'elle poussa, Gratien bondit au milieu de la clairière. Une exclamation du vieillard l'arrêta.

Indécis entre la menace du vieux berger et le désir de courir vers la Mariette, le jeune réfractaire hésita un instant ; puis, l'amour l'emportant, il s'élança vers elle.

« Reste à ta place, enfant, lui dit le vieux Renoux d'un air d'autorité, mais à voix basse ; défie-toi de la lueur des éclairs, écoute ! et rien de plus î »

Une prière de la Granvillaise put seule, néanmoins, le faire obéir.

« Je ne sais rien, je le jure, répondit la Mariette à une nouvelle interrogation de Renoux.

— Ne jurez pas, dit celui-ci ; tout à l'heure vous vous parjureriez. »

Des éclats de tonnerre t[ui se succédèrent tout à coup, précédés par un seul éclair, interrompirent le vieillard.

« Vous l'avez voulu, reprit-il soudainement, et je ne puis empêcher l'Esprit de se montrer; le voici! »

Je suivis machinalement la direction qu'il indiquait de son doigt levé, sans pouvoir retenir un rapide frisson. Un spectacle que je n'avais vu qu'en mer pendant le gros temps, mais assez étrange sur terre pour frapper de terreur une imagination moins surexcitée même que celle de la Granvillaise et du jeune fugitif, semblait, par une coïncidence merveilleuse, s'offrir à nos yeux à la voix du vieillard.

Une aigrette de flamme bleuâtre, comme celle que la légende chrétienne allume sur le front des esprits des ténèbres, se balançait sur la cime agitée des houx, tandis que des zigzags de feu fendaient en pétillant le dôme de nuages noirs surchargés d'électricité qui se suspendait sur la clairière au Houx. En même temps, ainsi que l'avait prédit le vieux pâtre, les troncs des arbres, violemment secoués par le vent, craquaient lugubrement, comme la mâture des navires dans un grain en mer, et de sourds gémissements semblaient tomber du haut de leurs cimes tordues par l'orage.

Pâle et presque défaillante de terreur, tandis que

le vieux Renoux la soutenait d'un bras, et de l'autre lui montrait l'effrayant phénomène, la Granvillaise semblait lutter encore contre son influence, et, les les yeux démesurément ouverts, le jeune Normand se signait épouvanté.

« Parlez, la Mariette ; dites ce que vous savez, criait le vieillard, ou craignez que Dieu ne vous abandonne à la puissance du malin.

— Non, répondit la Granvillaise d'une voix éteinte et en trahissant une partie de son secret, je ne puis rien dire.... je l'ai juré sur le salut de mon âme. »

A cette demi-révélation, le vieux berger ne laissa voir aucune surprise; mais il insista de nouveau, et cette fois encore la nature sembla venir à son aide. La clairière se trouva tout à coup éclairée par une lueur vague ; les cimes des arbres qui la bordaient s'étaient couronnées d'une aigrette de flammes semblables à celle de la sommité du grand houx.

Le vieux Renoux redoublait ses instances, mais en vain ; la Granvillaise répondait toujours malgré sa terreur :

« J'ai juré sur le salut de mon âme de ne rien dire.

— Vous parlerez, vous parlerez, s'écria le berger, ou sinon.... ce jeune homme est perdu!

— Qui? lequel? s'écria la Granvillaise frappée au cœur par une double angoisse, et en tressaillant

au souvenir du fils dont elle ignorait le sort, comme à l'idée du jeune amant qu'elle semblait tant aimer.

— Lui, reprit Renoux en désignant le jeune réfractaire.

— Lui, mon Dieu! » dit-elle d'une voix brisée. Le vieillard se pencha vers elle, et, quoique je

n'entendisse pas ses paroles, j'en comprenais bien aisément le sens terrible.

En effet, aux premiers mots qui frappèrent ses oreilles, je la vis tressaillir de nouveau ; puis le vieillard parlait encore , qu'elle s'élança impétueusement, les narines dilatées et palpitantes, l'œil enflammé comme un lionne amoureuse, vers le jeune et robuste Normand, qu'elle entoura de ses bras avec un élan de farouche tendresse.

Et le jeune homme, quoique sans en comprendre la cause, se laissait aller à cette douce étreinte de la faiblesse essayant de protéger la force.

« Vous ne le ferez pas, mon bon Renoux, s'écria la Granvillaise avec un accent de prière touchante , en essayant, par un geste machinal, de couvrir Gratien des plis de sa mante. .

— Je le ferai, je le jure, la Mariette ! s'écria Renoux. Pensez-y, je n'ai qu'un mot à dire, un cri à pousser. Ils sont là, qui n'attendent qu'un signal. »

Le vieux pâtre, enlisant ces mots avec une im-

placable résolution, quoiqu'il semblât éviter que le son de sa voix ne franchît la verte enceinte de la clairière, montrait du doigt autour de lui les massifs épais et noirs que le vent courbait et laissait se relever tour à tour avec leurs mystérieuses et inexplicables aigrettes de flamme toujours balancées à leur sommet.

« Oh! mon bon Renoux! j'ai juré sur le salut de mon âme, » reprit la Granvillaise d'une voix suppliante.

Pour toute réponse, le vieillard fit signe de porter deux de ses doigts écartés à sa bouche.

« Que je siffle deux fois, et il ne sera plus temps! Entends-tu? ajouta le berger à l'oreille de Gratien, les gendarmes ; entends-tu ? les gendarmes sont là, prêts à se saisir du réfractaire, et celte femme hésite à te sauver; elle ne t'aime pas, je te l'avais bien dit !

— Je ne t'aime pas, moi ! s'écria la Granvillaise en redoublant l'ardeur de son étreinte ; ne le crois pas, enfant! ne le crois pas! En veux -tu la preuve ? »

Alors, cessant d'entourer Gratien de ses deux bras, elle s'avança résolument vers l'endroit de la clairière où l'herbe poussait plus drue et plus serrée, puis le frappant du pied :

« Fouillez là, dit-elle au vieux Renoux, et que Dieu me pardonne un parjure ! >»

Puis, comme à bout de force et de courage, elle ne put faire que quelques pas, en chancelant, vers le jeune homme, dont les bras s'ouvrirent à leur tour pour la soutenir. Mais un seul de ces bras robustes suffisait à sa douce tâche , et l'autre se leva, menaçant, vers le vieillard; et, joignant la parole au geste :

« Malheur à vous, l'ancien, s'écria-t-il d'une voix rauque, si.... si.... »

Il ne put achever, car la" main de la Granvillaise se collait sur ses lèvres.

« Chut! enfant, fit-elle d'un ton suppliant; qu'on n'entende même pas le son de ta voix ici! Va! n'estu pas content? acheva-t-elle en l'enveloppant d'un regard d'ineffable tendresse.

— Va-t'en, fou que tu es! s'écria le vieux pâtre à son tour ; ne t'a-t-on pas dit que tu étais en danger? La Mariette n'a rien à craindre avec moi, tu le sais bien ! Alors qu'attends-tu? Ne sais-tu pas, à n'en plus douter maintenant, combien elle t'aime, la pauvre femme, qui foule aux pieds pour te sauver la richesse en ce monde, et le salut de son âme dans l'autre?»

Dans le trouble de ses esprits, le jeune réfractaire n'avait pas compris encore toute la sublime abnégation de l'amour dont il était l'objet. Il n'avait pas compris qu'en livrant à la vengeance du vieux pâtre l'assassin de son père, en même temps qu'elle

trahissait un serment sacré, elle envoyait à l'échafaud , pour l'amour de lui, l'homme qui devait la faire riche un jour ou l'autre, et qu'elle brisait son avenir! Le jeune Normand venait enfin de comprendre.

« Est-ce vrai! la Mariette? » s'écria-t-il éperdu.

La Granvillaise ne put d'abord qu'incliner son pâle et beau visage sur l'épaule de son jeune amant; puis, d'une voix d'une ineffable douceur :

« Va! enfant, dit-elle, tu ne me coûtes pas trop cher si tu m'aimes comme je t'aime ! Va ! je te rejoindrai; mais avant, je veux savoir si tu me restes seul à aimer ! »

Et sa main lui faisait signe de s'éloigner, de fuir le danger qui le menaçait. Mais avant d'obéir, le jeune homme pressa de ses lèvres les lèvres de la Granvillaise, toujours penchée sur sa poitrine, et que cette ardente caresse acheva de faire défaillir. Par un dernier effort, il la remit aux bras du vieux pâtre, et, poussant comme un rugissement de bonheur , il s'élança vers le chemin par lequel nous étions venus , passa près de moi comme un éclair, et disparut en un clin d'œil sous la voûte sombre du sentier.

« Doutez- vous encore maintenant? demanda le pâtre.

— Oh! non, répondit- elle quand, frémissante encore de l'étreinte passionnée du jeune homme, elle

eut recouvré la voix ; oh f non, grâce à Dieu; car je n'ai plus plus que lui seul au monde, à présent que j'ai vendu, trahi celui.... «

Et la Granvillaise, sans oser prononcer le nom de l'homme dont elle venait de livrer le secret, sanglota en cachant sa tête entre ses mains. C'était la dernière pensée, le dernier regret accordé par l'amour à l'ambition des richesses depuis longtemps en lutte avec lui et désormais vaincue.

« Femme, dit sévèrement le vieillard, pourquoi ces pleurs ? Vous avez dénoncé l'assassin de mon père, l'homme qui a flétri votre jeunesse. Plaise à Dieu que vous n'ayez pas un crime plus terrible à lui reprocher encore que celui d'avoir fait de vous une créature tombée! »

Sans plus s'expliquer,le vieillard arracha de terre la houlette qu'il y avait plantée , et , à l'aide de la bêche en fer dont elle était armée, il se mit, avec ardeur, à creuser le sol à l'endroit que la Granvillaise lui avait désigné. La lanterne sourde, déposée à côté de lui, projetait une lueur terne et rampante sur le terrain noyé, et , dans ce cercle de lumière , le vieux pâtre accomplissait convulsivement sa tâche funèbre, que je n'osais interrompre.

Les éclairs , qui commençaient à briller sans interruption , éclairèrent bientôt un tableau plus étrange encore.

Avidement penché sur la fosse qu'il venait d'où-

vrir, le vieillard était accroupi, tenant d'une main sa lanterne sourde, et fouillant de l'autre les débris humains que la terre rendait après seize ans, et qui étaient ceux de son père : ses exclamations sourdes se mêlaient aux sanglots delà Granvillaise , dont le cœur maternel semblait prévoir une nouvelle catastrophe.

Je vis bientôt le vieux Renoux, dont les éclairs me montraient le pâle visage , gratter de la lame de son couteau la terre attachée à un objet informe qu'il venait de retirer de la fosse béante, puis approcher de la lumière de la lanterne quelques lambeaux de papier, souillés par l'humidité souterraine , pour en déchiffrer les caractères à demi effacés.

Un nuage sombre ne tarda pas à passer sur le front du vieillard. Alors , il s'approcha de la Granvillaise avec une solennelle lenteur ; il prit ses mains qu'il serra dans les siennes avec une tendresse paternelle, lui parla , mais sans que je pusse entendre autre chose qu'un murmure confus de mots indistincts , couvert un instant après par un cri si douloureux que j'en compris facilement le sens : une mère , en apprenant que son fils n'est plus , pouvait seule pousser ce cri d'un cœur brisé.

La clairière au Houx achevait de révéler enfin ses terribles secrets ! Tandis que le vieux pâtre sou-

tenait dans ses bras la Granvillaise, aussi pâle et aussi belle que bien des années auparavant sur la lisière du bois des Hogues , alors que dans la fleur de sa jeunesse avait commencé pour elle ce drame dont je voyais le dénoûment, le tonnerre grondait toujours, le vent continuait à tordre les arbres, et sur leurs cimes inondées le feu Saint-Elme balançait encore ses aigrettes bleuâtres.

Le surlendemain, on s'entretenait en ville de l'arrestation d'un fermier des environs de Saint- Léonard, sous la double prévention d'un assassinat commis sur un enfant dont il était le père , et sur la personne d'un pâtre, il y avait de cela une vingtaine d'années. Les charges qui pesaient sur cet homme étaient accablantes, disait-on.

Les précautions posthumes du vieux berger avaient tout appris à son fils. Gomme il 1* avait promis , la semelle de ses souliers contenait un papier qui, lisible encore, enjoignait, au cas où on trouverait son corps inanimé , de fouiller la terre dans la clairière, au pied du grand houx, qu'on y trouverait l'enfant du Rousseau. Renoux y avait fouillé, comme on vient de le voir, et là , une déclaration plus circonstanciée , contenue avec une mèche de cheveux roux dans un étui de fer-blanc, accusait le Rousseau du meurtre de son enfant, enterré par lui au pied de ce houx , le jour même de sa nais-

sance. La déclaration ajoutait que le berger était arrivé à la connaissance de ces faits en suivant le Rousseau la nuit de l'accouchement de la Granvillaise ; que cette nuit-là cependant il n'avait pu vérifier ses soupçons , parce qu'il craignait d'avoir été vu lui-même par l'homme qu'il suivait , et que ce n'était que plus lard qu'il avait acquis, en creusant la terre dans l'endroit qui lui avait paru suspect, la conviction du crime nocturne. x

La mort dont le Rousseau avait frappé le vieux berger, quelques jours vraisemblablement après qu'il avait enfoui cette déclaration dans la fosse même de l'enfant de la Granvillaise , l'avait empêché , dans l'intervalle du soupçon à la certitude , de révéler de vive voix ces événements à son fils.

Le berger n'avait pas témérairement jugé le cœur des femmes en affirmant que le démon de la vanité devait s'être emparé de celui de la Granvillaise. Dominé par l'irrésistible ascendant que la Mariette avait su prendre sur lui, le fermier de Saint- Léonard avait fini par la rendre maîtresse de la partie de son terrible secret qui concernait le meurtre commis sur le berger de la côte de Renéville. La Granvillaise l'avait fidèlement gardé, jusqu'au moment où le vieillard le lui avait si étrangement arraché. Renoux avait appris d'elle comment, surpris sans défense sur le sommet de la falaise de Renéville , son père en avait été précipité

dans la mer, et comment son corps n'avait pu être retrouvé nulle part. La raison en était simple.

Le lendemain du meurtre du vieux Renoux, son assassin, craignant que la mer ne rejetât son cadavre sur la grève , y était venu , avec une charrette chargée de varechs destinés à fumer ses terres. Ses craintes ne l'avaient pas trompé ; le cadavre était là ; il avait pu le cacher sans être vu , sous le monceau d'herbes marines entassé dans sa voiture; puis il l'avait enterré dans cette même clairière, voisine de la ferme , croyant avoir réduit à un silence éternel l'homme qui pouvait l'accuser de son double attentat sur la jeune Granvillaise et sur son propre enfant.

Ces derniers renseignements m'avaient été complétés, ce surlendemain même où la ville s'entretenait de ces événements lugubres, par le vieux pâtre de qui j'étais venu prendre congé. Nous étions de nouveau sur le coupeau désert de la côte du Canada.

« Je n'avais pas besoin de cette dernière preuve , dis-je au vieux Renoux, pour savoir que la justice de Dieu ne paraît sommeiller quelques années que pour se montrer avec un éclat plus saisissant; mais j'ignorais que le feu Saint-Elme pût se manifester au milieu des bois aussi bien que sur la mer pendant les tempêtes. J'avoue que j'en ai presque eu peur, et je conçois la terreur de nos deux compa- '

gnons en vous entendant évoquer l'esprit de la clairière au Houx.

— Ah! vous êtes un esprit fort, répondit le vieillard d'un ton où perçait quelque mécontentement; êtes-vous donc si sûr que, lorsque les éléments sont bouleversés la nuit par l'orage, il ne puisse se passer d'étranges choses dans les bois sombres? Oui, ajouta-t-il, le feu Saint-Elme apparaît dans les forêts comme sur la mer. »

Je ne répondis pas à la question du vieux pâtre, qui garda le silence comme un homme dont les convictions sont froissées, et je fixai les yeux sur l'échappée lointaine de l'Océan. Ses eaux calmes et bleues reflétaient l'azur du ciel. De légers nuages blancs couraient en projetant sur la mer des marbrures violettes, comme ces ombres que les oiseaux laissent tomber sur la surface limpide d'un lac; et bien loin, bien loin, une traînée de fumée transparente se dessinait sur le ciel , semblable à la flamme d'un vaisseau de guerre.

« C'est le vapeur qui traverse la Manche et qui, si je ne me trompe, conduit en Angleterre, et de là sans doute à Jersey, la Granvillaise et Gratien , dit Renoux en étendant les bras vers l'Océan. Puissent les vœux et la bénédiction d'un vieillard leur porter bonheur à tous deux, à la Mariette surtout! car ce sera son dernier amour, tandis que Gratien.... Gratien est bien jeune encore.

— C'est vrai, reprîs-je;» et je joignis silencieusement mes vœux à ceux du berger, en voyant fuir au loin le panache de fumée du bateau à vapeur qui les emportait, moins pour le jeune homme si riche d'avenir, que pour la femme qui engageait dans cette suprême partie le dernier enjeu de sa jeunesse et de sa beauté.

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