‹ Les squatters, La clairiChapitre 8 sur 9 · LES SQUATTERS. 12S · texte numérisé non relu

LES SQUATTERS. 12S

le premier s'était fait entendre ; cette fois , les hurlements étaient si plaintifs, que nous ne pûmes nous empêcher de tressaillir. Nous avions donc fait fausse route; il fallait revenir sur nos pas. Toutefois, j'arrêtai auparavant le squatter, et je lui fis remarquer que ces hurlements, partis de directions contraires, n'avaient pu être poussés par le même individu. Le premier signal avait dû être donné par le chasseur canadien, le second par Terry. Au moment où nous allions de nouveau nous engager au hasard dans un des mille défilés de la montagne, trois hurlements retentirent à nos oreilles dans une direction qui notait plus celle des premiers signaux. Le romancier était-il donc séparé du chasseur, et était-ce lui que nous entendions cette fois?

« C'est singulier, dit Township en essuyant son front humide d'une sueur froide, votre compagnon le Français hurle d'habitude comme un mouton qui bêle; et voilà que, de trois côtés différents, j'entends des cris que je croirais ceux d'un loup hurlant à la lune, si.... >•

Une explosion soudaine interrompit le squatter, un nouvel appel suivit l'explosion, deux hurlements de loup seulement se firent entendre. Dans une angoisse profonde, nous attendîmes le troisième, mais le silence ne fut plus troublé. Cette horrible solitude, ces pics aigus, ces gouffres béants de la

sierra, présentaient un aspect si menaçant la nuit, que je sentis un instant mon courage m' abandonner à l'idée que peut-être, derrière ces amas de rochers, des ennemis invisibles allaient nous frapper à notre tour, comme le malheureux compagnon dont la mort avait sans doute étouffé la voix. Qui, du chasseur, de Térence ou du romancier, venait de succomber? Nous marchâmes sans nous communiquer nos pensées ; l'haleine du squatter, saccadée et sifflante, indiquait les angoisses de son âme. Nous errâmes au hasard ainsi une partie de la nuit, poursuivant sans trêve des voix qui semblaient fuir sans cesse devant nous, quand enfin, à un dernier signal du squatter, les hurlements se rapprochèrent, et deux hommes sortirent d'un chemin creux. C'étaient le chasseur et son compagnon. Ils regagnaient le camp sans avoir vu le fils de Township, après avoir comme nous perdu beaucoup de temps en d'inutiles recherches. Nous les engageâmes à se joindre à nous, et nous continuâmes, aidés de ce renfort, notre périlleuse exploration, en nous dirigeant vers l'endroit où le coup de feu avait retenti. Le chasseur canadien, une torche de résine à la main, guidait notre petite troupe ; il s'arrêtait souvent pour examiner le sol. Enfin il poussa un cri. « Tenez, dit-il, ne voyez-vous pas ces empreintes? Je reconnais les chevaux ferrés des maraudeurs blancs et les sabots sans fers des maraudeurs in-

diens, car c'est le meurtre qui s'associe au pillage. »

Le chasseur s'interrompit tout à coup : un chant plaintif, qui ressemblait à celui du weep-poor-will, s'élevait dans le silence de la nuit.

« Les sons partent de cette vallée, tout près de nous, reprit le chasseur. C'est singulier, jamais cet oiseau n'a crié ainsi. »

Je montrai alors au Canadien le squatter, qui, dès les premières notes de ce chant étrange, avait laissé tomber sa tête dans ses mains et semblait s'affaisser sous la douleur. Cet état de prostration ne dura qu'un instant. Le squatter releva la têie et répondit au chant mélancolique de l'oiseau mystérieux par la même plainte bizarrement cadencée ; puis il écouta avec angoisse, comme si sa mort ou sa vie dépendait de ce qu'il allait entendre.

« C'est quelque signal de famille, me dit le chasseur. Le squatter aura reconnu la voix de son fils. »

Une réplique, mais si faible qu'elle dominait à peine le murmure de la brise dans les bas-fonds, confirma l'opinion de Tranquille.

«C'est lui, c'est Terry! » s'écria le squatter, et il s'élança vers l'endroit signalé par le chant dnweeppoor-will. Quelques minutes ne s'étaient pas écoulées, qu'en effet nous avions rejoint le pauvre jeune homme. La malédiction paternelle semblait avoir porté prématurément ses tristes fruits : Térence

était étendu, immobile, évanoui, sur le sol pierreux. La colère de Township s'était dissipée ; le rude Américain, redevenu père, se pencha sur le corps de son fils, dont la lune éclairait faiblement le pâle visage. Township, par suite de cette arrière-pensée de vengeance qui se mêle toujours à la douleur de l'homme à demi sauvage, épiait sur la physionomie de Térence une lueur de vie passagère : il avait hâte d'interroger le mourant et de connaître les auteurs du meurtre. Au bout de quelques instants, le jeune homme put donner à son père à voix basse une courte explication dont je n'entendis que ces mots : « La nuit de l'Arkansas. » Ce dernier effort avait épuisé le jeune homme, et, quelques secondes après, Township ne serrait plus entre ses bras qu'un cadavre.

Le squatter n'était pas homme à verser longtemps d'inutiles larmes sur la victime dont il connaissait maintenant le meurtrier. A la vue du corps inanimé de son fils, le désir de la vengeance se réveilla terrible chez lui. Avant tout, cependant, il fallait soustraire le cadavre aux profanations indiennes. Nous lui fîmes un brancard avec nos fusils, et nous reprîmes le chemin du lac. L'intrépide chasseur, préoccupé de quelques traces suspectes, se sépara de nous malgré nos instances, en promettant de ne pas tarder à nous rejoindre. Township, le romancier et moi, nous revînmes seuls au camp. Une

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demi-heure d'une marche rapide et pénible nous y ramena. La plus grande confusion régnait sur les bords dulac.Ce n'étaient partout qu'allées et venues tumultueuses. Des torches qui couraient en tout sens jetaient d'étranges lueurs sur les figures consternées des chercheurs d'or. Après avoir déposé non loin de la tente du squatter le corps de Térence, nous laissâmes Township rejoindre seul sa famille, dont nous crûmes devoir respecter la douleur. Un coup d'oeil jeté à notre chariot nous prouva qu'aucune tentative de pillage n'avait été faite de ce côté. Une fois rassurés par cette courte inspection, nous allâmes nous mêler aux groupes qui stationnaient près du lac, et les questionner sur l'alerte de la nuit. Les uns prétendaient que cette alerte avait été causée par le bruit d'une fusillade entendue dans les montagnes ; d'autres assuraient que plusieurs chercheurs d'or, absents depuis le matin, avaient été victimes d'un guet-apens tendu par les rôdeurs indiens. Pendant que nous cherchions à démêler la vérité au milieu de ces récits confus, un mouvement inusité se fit dans la foule. Deux hommes étaient ramenés par un groupe irrité et salués par les imprécations de tous les chercheurs d'or. Je reconnus l'alcade et son impudent acolyte. On les accusait de connivence» avec les bandits qui venaient de tenter un coup de main sur le carnp, et qu'on avait repoussés dans les montagnes.

« Eh! messieurs, hurlait l'alcade, c'est déjà bien assez qu'un magistrat se soit mis à la solde d'un drôle qu'il a trois fois condamné à mort, sans qu'on, l'accuse encore de vol à main armée. Je cherche de l'or pour le compte de celui qui me paye, et je suis innocent du reste.

— De quoi suis-je coupable? criait à son tour le vagabond aux longs cheveux. J'ai la fantaisie de me faire servir par un alcade; c'est cher, mais c'est permis. Je cautionne ce magistrat, moi. Un homme trois fois condamné à mort n'est pas suspect, ce me semble. »

Et le drôle jetait au magistrat un regard de protection. Malgré leur feinte assurance, les deux malheureux n'auraient pas échappé en ce moment à la justice sommaire des chercheurs d'or, si une troisième capture n'avait attiré l'attention générale. Tranquille revenait de son expédition, rapportant sur son cheval mexicain le vaquero lié en travers avec son propre lazo. Profitant de la distraction causée par cet incident, l'alcade et son patron gagnèrent le large avec une prestesse, une dextérité toutes mexicaines. Le chasseur, en m'apercevant, poussa son cheval vers moi. « J'amène à Township, me cria-t-il, un homme qu'il est bon de confronter avec lui. C'est une ancienne connaissance à nous, c'est l'homme de la nuit de l'Arkansas. »

Le vaquero fit un soubresaut.

« Tenez, reprit Tranquille en écartant le mouchoir qui couvrait la figure* du prisonnier, presque méconnaissable sous une couche épaisse de sang et de poussière.

— Caramba! s'écria le bandit d'une voix affaiblie; depuis ma navigation sur l'Arkansas, jamais je ne fus si gêné.

— : Vous ne seriez guère en état d'égarer maintenant de braves gens en imitant leurs signaux, répliqua le chasseur. Que voulez-vous? le métier de chercheur d'or a mille inconvénients; mais patience! vous touchez à la fin de vos maux.

— Chercheur d'or ! reprit fièrement le Mexicain, pour qui me prenez-vous? Un vil gambusino, allons donc! Je ne fouille pas le sable, moi : au lieu d'exploiter un placer, j'exploite le chercheur d'or luimême. C'est un système comme un autre* »

Le chasseur ne répondit à cette saillie qu'en piquant des deux son cheval. Je suivis le Canadien et son prisonnier vers la tente de Township. Le vaillant Canadien me raconta, chemin faisant, qu'il avait tenu tête non-seulement au vaquero, mais à trois autres bandits, et que son rifle avait mis hors de combat, en un moment, tous ces lâches ennemis. « Êtes-vous curieux, ajouta-t-il, de voir pratiquer, une fois dans votre vie, le code de Lynch1 ?

1 . On sait que ce nom désigne , dans certaines parties de l'A-

— Que voulez-vous dire? demandai-je; croyezvous que le squatter....

— Le squatter est dans son droit, répondit Tranquille. L'homme que je lui amène est le meurtrier de son fils. Township jugera et exécutera.... Vous comprenez. »

J'avais compris en effet, et je me promis de ne pas assister à la terrible scène qui allait se passer entre Township et le meurtrier de son fils. Au moment où nous arrivions devant l'habitation du squatter, je me séparai du chasseur et du romancier pour rentrer sous ma tente. Je succombais sous la fatigue causée par les émotions multipliées de la nuit. J'avais hâte d'échapper à ces sombres tableaux où la convoitise, la brutalité, l'effronterie, les vices de la civilisation et ceux de la barbarie, se heurtaient dans je ne sais quel affreux contraste. Je ne pus m'endormir assez tôt cependant pour ne pas entendre un cri de détresse répété douloureusement par tous les échos de la vallée. J'appris par Tranquille et le romancier, qui rentrèrent quelques instants après, qu'on venait de précipiter le vaquero dans les eaux du lac, sous les yeux du squatter inflexible. La justice de Lynch était satisfaite.

Le lendemain, je me sentis pris de ce dégoût,

mérique, l'usage qui donne au plaignant le droit, s'il est le plus fort, d'être le juge et l'exécuteur dans sa propre cause.

de cette inquiétude , auxquels l'émigrant n'échappe qu'en prenant le bâton du pèlerin et en pliant sa tente. Tranquille était seul à comprendre mon malaise et à le partager. Le romancier n'avait pas encore perdu toute confiance dans son étoile, et se serait reproché de quitter brusquement une terre qui pouvait le rendre millionnaire. Township, plongé dans une morne tristesse, ne pensait pas non plus encore à s'éloigner des lieux où reposait le malheureux Térence. Je dis adieu à cette famille au sein de laquelle j'avais cru un moment fixer mon existence ; je serrai la main au courageux Français qui, dans cette triste vallée de Californie, gardait la même sérénité que sur les bords verdoyants de l'Ohio. Peu d'heures après, je me dirigeai avec Tranquille vers la plaine du Sacramento, et, quelques jours plus tard, je m'embarquai à San-Francisco pour New-York.

J'arrivai aux bords de l'Hudson comme une providence pour une pauvre famille alsacienne, qui venait en Amérique mettre au service de quelque propriétaire défricheur sa docile et patiente activité. Revenu dans mon domaine avec cette petite colonie intelligente et laborieuse, je ne tardai pas à comparer sans regret la vie du défricheur à celle du chercheur d'or, et aujourd'hui je commence à aimer des travaux qui ont leur grandeur aussi bien que leur utilité. La lutte avec une nature vierge, la cul-

ture d'un sol conquis sur le désert par d'âpres et incessants efforts, tel est après tout le but qui longtemps encore doit rapprocher dans de communs labeurs les races diverses attirées vers les solitudes du Nouveau-Monde. Il y a, je le sais, en Amérique même, des natures indomptées auxquelles la vie du planteur ne saurait suffire. Le chasseur canadien Tranquille a résisté à toutes les instances que je lui ai faites pour l'engager à me suivre dans mon domaine ; il lui faut à lui les longues courses , les chasses périlleuses, la marche sans fin et sans but à travers les prairies. Le romancier français m'a écrit qu'enrichi par l'exploitation d'une veine heureuse, il songe à revenir dans sa patrie. Cette résolution m'étonne et m'afflige. Je perds en lui un ami que l'énergie de son caractère et l'enjouement de son humeur me rendaient précieux ; je crains aussi qu'au milieu des tristes et mesquines préoccupations de nos cités, il ne regrette souvent, mais trop tard, cette existence large et tranquille de seigneur campagnard, que l'Amérique ne refuse jamais à l'émigrant assez heureux pour appuyer ses travaux sur un faible capital. Quant à Township, à en croire son ami le farmer, il se lasserait de remuer les sables de Californie, et serait tenté de venir défricher quelques-unes de ces bruyères de la Virginie qui ont à ses yeux l'incomparable prestige du pays natal. Le jour n'est pas loin peut-être,

qui commencera pour lui cette seconde période de la destinée du squatter, où l'usurpateur enrichi voit succéder aux chances d'une vie d'aventures et d'illégales conquêtes les douceurs de la possession légitime, la stabilité du foyer, et parfois môme les honneurs du congrès. ■

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