‹ Les stalactites; Odelettes; Améthystes; Le forgeronChapitre 8 sur 10 · MERCURE · texte numérisé non relu

MERCURE

Là Kène est d'abord dan» la Thesialie, «ur le mont Olympe; puis dans Lerano», Ile de la mer Egée, peu de temps après le supplice du Titan Proraéthée.

SCÈ'K.E T%ED^CIETIE

Dans le palais Je Junon, sur l'Olympe. Une cliambre dont le fond ouvert donne sur une cour ornée d'un bassin, ombragée de lauriers et où on entend chanter des oiseaux. Le pavé est d'or et le plafond de cristal de roche. Sur une table en calcédoine, dont les pieds sont en or, sont posées des coupes pleines de nectar, et des vases émaillés, où se dressent de grandes fleurs. Sur des lits de repos en ivoire incrustés de jaspe, d'agate, de lapis, couverts de peaux de cygnes, sont assis Jupiter, Junon, Pallas et Diane.

Diane .

Oui, parle-nous. Dis-nous ces heureuses nouvelles. Nous avons grand besoin que tu nous les révèles, Vénérable déesse, Argienne aux bras blancs. Parle. Nous t'écoutons avec des cœurs tremblants.

Pal la S.

Tandis que par de tels efTorts vous réussites, Je guerroyais au bout du monde, chez les Scythes, Qixi dorment au désert près des brasiers fumants Et qui boivent le lait farouche des juments. Parle. Je n'ai rien su.

Diane.

Ni moi. Sur le Ménalc Je chassais. L'arc en main, des l'aube matinale. Les aboiements des chiens et le bruit de nos cors Sur les monts frémissants confondaient leurs accords. Nos longs cheveux épars, seule avec mes guerrières. Agiles, nous courions parmi les fondrières. Suivant les sangliers et les biches en pleurs; Ht la neige otTensait dans ses jeux querelleurs Ma poitrine rougie et par le vent baisée. Parle-nous.

J n II 0 II .

Eh bieni oui, la terre est apaisée.

Les hommes consolés, contents, vaincus, soumis. Acceptent l'humble place où nous les avons mis. Dans la campagne aux blonds épis ou dans les villes. Occupes des l'aurore à des travaux serviles Et délaissant la Guerre au fulgurant essor, Ils ne vont plus au loin chercher les trépieds d'or

LE lORGliKON 221

Au milieu des combats où passe un vent superbe. Craintifs comme le daim léger qui fuit dans l'herbe. Ils n'osent plus ravir les vierges aux beaux yeux Ni troubler de leurs cris le ciel mystérieux. Résignés au labeur, à la mort, à la vie, Ils se traînent, pareils à la bète assouvie. Ayant oublié l'Ode et les nobles travaux, Ne sachant plus dompter les rapides chevaux. Ils déposent, le soir, les outils et les rames Et s'endorment, lassés, près de leurs bonnes femmes. Ils ne sont plus amants, ni chanteurs, ni héros; Mais accouplés au joug, ainsi que des taureaux. Ils refont chaque jour ce qu'ils ont fait la veille.

Pallas.

Reine, dis-nous comment et par quelle merveille Le flot tumultueux s'est ainsi retiré?

Jupiter.

Guerrières aux grands cœurs, c'est moi qui vous dirai,

Car je n'ai nul désir jaloux de vous le taire,

Par quel effort j'ai su pacifier la Terre

Et tout rasséréner jusqu'aux cieux éclatants.

Ah ! tout le mal était venu des dieux Titans,

Troupe toujours vaincue et pourtant redoutée,

Race d'Hypérion et du dieu Promcthée,

Qui malgré les noirs clous sanglants et le vautour.

S'attendrit follement sur les êtres d'un jour.

Euhii, )t =uii aujai trahi par ce qui m'aime, Et ce dieu de la flamme issu de mon sang même, Vulcain , mon fils, avait des pleurs dans son œil bleu En clouant sur le roc le dieu voleur du feu. Un des Titans surtout, qui vit naître Clymcuc, A contre ma justice arme la race humaine. C'est lui qui l'inspirait et qui la consola Par son esprit divin.

Qpel est donc celui-là?

Jupiter,

Au commencement fut le Chaos, qui s'effare. Et la Nuit et l'Érèbe et le vaste Tartarc. Alors, pas de sublime azur, pas d*astrcs d'or : L'Air, la Terre et le Ciel n'existaient pas encor. Enfin la Nuit, qui dans ses deux ailes s'enferme, Enfanta dans l'immense Hrèbe un oeuf sans germe. D'où, les âges s'cunt consumés .\ leur tour. Ainsi qu'un effrayant oiseau naquit l'Amour. Il est immense, il est plein d'orgueil et de joie; Sur son épaule blanche une aile d'or flamboie; II fend la nue, il va plus vite que les vents Et brûle de son feu les âmes des vivants. Ahl qu'on le vit longtemps susciter dans les races Les désirs fous, pareils â des corbeaux voraces. Éveiller le génie et les rébellions.

Et rendre les mortels plus forts que des lions!

Les hommes, grâce à lui, sur les plages marines

S'élançaient, et chassant la peur de leurs poitrines,

S'envolaient aux combats lointains, rouges de sang.

L'épée au chaste éclair s'agitait sur leur flanc;

Pour charmer quelque vierge en fleur, aux bras d'ivoire.

Ils faisaient tournoyer dans la bataille noire

Sa lame, découpée en feuille de laurier.

L'Olympe sans repos les entendait crier.

Ils avaient comme nous la Guerre et son délire.

Et l'Ode avec ses chants et le Sceptre et la Lyre.

Terribles, ils portaient des casques sur leurs fronts.

Et savants, en dépit des antiques affronts.

Ils regardaient l'éther et, déchirant ses voiles,

Épelaient tous les mots que tracent les étoiles.

Ils méprisaient la mort, et l'Amour odieux

Leur donnait le courroux sacré qui fait les Dieux.

Qui sait si quelque jour, par un sombre désastre.

Pour une jeune reine ayant l'éclat d'un astre

Avec son front d'argent plus brillant que le jour,

L'avide, l'affamé, l'insatiable Amour

Qui se plaît au carnage et qui s'en rassasie.

N'eût pas jeté l'Europe entière sur l'Asie,

Et pour cette princesse et pour sa chair de lys

Ensanglanté le flot du pâle Simoïs?

Et plus tard, qui le sait, peut-être bien que l'homme.

Fouetté par ce démon qu'il adore et qu'il nomme,

Eût secoué d'orgueil ses longs cheveux flottants

Et, comme nous, vainqueur de l'cspicc et du temps, Façonné quelque monstre h la gueule enflammée. Avec l'airain, le fer, la braise et la fumée. Et des noirs ouragans se faisant le rival. Nourri d'air et de feu cet cfl^rayant cheval? Peut-être, franchissant les grandes mers béantes, Epouvantant la Nuit de ses ailes géantes, Un colossal oiseau façonné par leurs mains Eût porté jusqu'à nous le troupeau des humains, Et qu'ils eussent paru, formant de hideux groupes, Dans le festin splendide où nous vidons nos coupes. Ils eussent, débordant en flot torrentiel, Ainsi que les Titans escaladé le ciel, Et monté, mon grand aigle, aussi haut que ton aire, Et dans l'éther vaincu foudroyé le tonnerre I Tels étaient les malheurs que préparait l'Amour.

J linon.

Mais le roi Jupiter qui déchaîne à leur tour

Les Astres, les Saisons, le Jour, la Nuit, l'Aurore,

Qy'il jette dans l'espace et que le Temps dévore

Mystérieusement dans le ciel aromal,

Jupiter a puni ce créateur du Mal.

Désormais ce chasseur à l'âme révoltée

Dans la nuit se lamente, ainsi que Prométhée,

Et ne sait plus jamais quand le soleil a lui.

Il boit l'ombre et l'horreur.

Pallas.

Qu'as-tu donc fait de lui ?

Jupiter,

Tandis que, bondissants, les hommes et les femmes

Célébraient des hymens et des épithalames.

Et portant dans leurs cœurs des charbons embrasés,

Oubliaient follement la mort dans les baisers,

Chassés par l'aiguillon de leurs ardentes fièvres.

Et pâles, mêlant leurs haleines et leurs lèvres.

Et du sein qui tressaille admirant le contour.

Criaient en frémissant : Amour 1 Amour! Amour 1

Moi, j'ai dompté le dieu que Cj'pre en fleur vénère.

Je l'ai puni, je l'ai frappé de mon tonnerre;

J'ai jeté ce Titan, que la Haine allaita,

Sous la masse d'un mont farouche, sous l'Œta.

Maintenant, dénué de sa gloire première,

Il ne s'enivre plus de la pure lumière.

Il ne voit plus de cieux, d'astres, de jour vermeil;

Sur sa poitrine, en vain offerte au cher sommeil,

Dans une solitude où rien ne l'accompagne.

Il porte avec ennui cette lourde montagne.

La Force et la Victoire, en ce lieu souterrain.

L'ont enchaîné, captif en des liens d'airain.

C'est en vain que pour lui de douces voix m'implorent .

Dans son cachot fermé des hydres le dévorent;

Il est hideux, souillé de terre, plein de sang,

Et des serpents visqueux, acharnés sur son liane,

Cependant qa'il renait de mille funérailles, Lui déchirent le foie et mangent ses entrailles. Il est là, palpitant. Rien ne peut arracher L'horreur de ma justice, et les clous du rocher. Il appartient au songe, au deuil, à la souffrance. Il ne reviendra plus jamais.

Diane.

O délivrance!

Pal la s.

O triomphe I

Diane.

L'Amour, à qui j'ai «li' : Vi-t'<n{ —

Junon.

Le dieu qui fit couler tous mes pleurs; —

Pallai.

Le Titan Dont l'aile incendiait en passant les cieux vastes, —

Diane.

Oui, celui qui par jeu tourmentait nos cœurs chastes, Dans l'apre solitude, au fond des bois épais. Est vaincu.

LE lORGr. KON

Pallas.

Nous pourrons enfin dormir en paix.

Diane.

Notre sang coulera paisible dans nos veines.

Jupiter.

Oui. Ne craignez plus rien de ses atteintes vaines. Il est pris et vaincu. J'ai brisé ses genoux.

Pallas.

Mais quel est ce grand bruit qui monte jusqu'à nous, Comme un chant que de loin la terre nous envoie. Immense et formidable et pourtant plein de joie, Pareil aux ouragans, et n'ayant rien d'amer?

Diane.

On dirait que du flot caressant de la mer,

A travers l'Arcadie heureuse et l'Achaïe,

Et l'Étolie et la Phthiotide éblouie,

Jusqu'ici sur le clair sommet des monts neigeux.

Monte, porté si loin par le vent orageux.

Ce concert de soupirs, de chansons, de murmures,

Fier comme un bruit de lyre ou comme un choc d'armures,

Qui nous étonne, et dont ces monts Thessaliens

Frémissent.

Entre Mercure.

238 LF. FORCHRON

Mercure.

Roi, l'Amour a brise ses liens.

11 a fui, déchaînant sa rage mutinée.

II est libre.

] upiti- r .

O combats! à deuils! 6 Destinée!

Mercure.

Mais déjà le courroux fronce tes noirs sourcils, Et je vois la colère et les sombres soucis Qixi s'amassent au fond de ta prunelle obscure. Je me tairai, si tu le veux.

Jupiter,

Parle, Mercure.

Ne cache rien. Les temps mauvais sont de retour Et l'avenir s'avance en gémissant.

Mercure .

L'Amour A brisé ses liens.

Jupiter.

O deuil ! L'ombre nous gagne.

L'Amour a de son front soulevé la montagne,

LK FORGHRON 229

Et ce frère du noir Titan qui t'a volé,

A travers les grands cieux ouverts s'est envole.

Géant, semblant traîner après lui les désastres,

Avec sa chevelure il souffletait les astres ;

Ses cris fous résonnaient, à l'ouragan pareils.

Et son ombre farouche éteignait les soleils.

Dans la lumière, par sa grande ombre assiégée.

Il s'évadait, suivant toute la mer Egée.

Les hommes s'effrayaient de ses ailes de feu

Dont l'or vertigineux flamboie, et lui, le dieu

Volait, épouvantant les regards des peuplades

Qui vivent près de nous dans les belles Cyclades.

Il volait au-dessus d'Andros, l'île aux doux vins

Que Bacchus a foulée avec ses pieds divins;

Au-dessus de Ténos que le zéphyr efReure,

Et de cette Délos qui flotta jusqu'à l'heure

Où tu l'attachas dans la mer, solidement,

Avec de durs liens tissés de diamant;

Il volait au-dessus de Paros, où s'agrège.

Dans le mont Marpessa, le marbre au flanc de neige;

Au-dessus de Naxos, dans les vents apaisés

Où les rugissements se mêlent aux baisers;

Et comme un noir troupeau sur des cimes ardues.

Les iles sous son vol s'enfuyaient éperdues.

Noir, sanglant, reflété par le grand flot marin.

Il volait, comme vole une flèche d'airain

Qui s'enfuit et déchire une proie immolée.

Enfin il arrêta son vol au cap Malée,

J50 tr. FORGERON

Roulant dans son esprit des projets inconnus, Et se dressant alors, il posa ses pieds nus Sur le rivage heureux sablé d'or, où la terre S'amincit et s'ctfilc et d'où l'on voit Cvtlicre.

Juiioii .

Alors, qu'a fait le dieu r

Pallas.

Qu'a-t-il fait, le Titan Dont le souffle cruel est pareil i l'autan?

Diant.

Q}iel nouveau crime a-t-il commis?

J nnon.

Qtielle victime

A-t-il précipitée avec lui dans l'abîme?

Le dieu qui fait pleurer les lions roux, l'Amour

Ëtait donc la, debout, sur le rivage. Autour

De lui, s'amoncelaient, paies comme des marbres.

Des hommes plus nombreux que les feuilles des arbres.

Pâles aussi, vêtus de pourpre et demi-nus,

Par un pressentiment les Dieux étaient venus.

Tous ils regardaient l'arc d'où la flèche s'élance.

Et la terre tremblait dans un profond silence. On entendait les cœurs battre.

Junon.

Qu'a fait le dieu?

Mercure.

D'abord il a longtemps regardé le ciel bleu

En lui montrant son flanc tout couvert de morsures,

Et puis il a plongé ses doigts dans ses blessures

D'où le sang ruisselait, et dans le flot amer

A secoué ce sang, rouge encor, sur la mer.

Puis il reprit son vol sous l'épaisse nuée,

Figure dans l'azur longtemps diminuée,

Ayant fait sur la vague, où passe une rumeur,

Le geste impérieux et large du semeur.

Alors le flot changeant, qui sanglote et s'allume,

Disparut tout entier sous une blanche écume.

Et superbe de calme et de sérénité.

De l'écume jaillit une divinité

Blanche comme la neige, étincelante et nue,

Triomphant dans l'éclat de sa force ingénue,

Vierge aux larges yeux noirs dont s'enchantait le jour

Et qui naissait du sang horrible de l'Amour.

En la voyant, les cieux tressaillirent de joie;

Sa chevelure était un or pur qui flamboie;

Elle était droite ainsi qu'un chaste lys éclos;

Ses pieds légers marchaient sur la cime des flots;

J3- !i roR(iUROX

Dans rèblouissement dont la mer était fiire.

Elle semblait pétrie avec de la lumicrc.

Ses bras levés, avec ses doigts polis et blancs,

Riante, elle tordait ses cheveux ruisselants,

Et la lumière, aux feux joyeux, qui glissait entre

Ses beaux seins, éclairait la splendeur de son ventre.

La mer sur ses pieds nus versait de bleus saphirs,

Et les fleurs, les forêts, les lyres, les zéphyrs

Acclamaient par leurs chants cette jeune immortelle

Et soupiraient d'extase et s'écriaient : C'est elle 1

C'est la Beauté 1

J unon.

Quoi donc! Mercure, est-elle plus Belle que nous?

Mercure,

Foulant les flots irrésolus, La déesse, brillant d'un charme involontaire. Marcha jusqu'au rivage adoré de Cythère, Où les Dieux éblouis la contemplaient encor. Car ils l'avaient suivie au loin sur des nefs d'or. Et tous, Apollon roi, Bacchus, le bleu Neptune Et Plutus conducteur de l'aveugle Fortune, Ivres de sa prunelle et de ses blonds cheveux. Pleuraient et disaient : Elle est à moi ! Je la veux ! Seul dans un coin, souillé de terre et de fumée, Vulcain, qui forge l'or dans sa forge cuflanimce.

LEFORGERON 235

Regardait, en songeant, le ciel aérien,

Et tout pensif, les bras croisés, ne disait rien.

Jtinon.

O Diane! ô Pallas, que l'ouragan caresse! Cette amante sans frein, qui se prétend déesse, Vient à peine de naître, et d'un sang odieux, Parmi la vile écume, et déjà tous les Dieux Insultent à la fois votre gloire et la mienne Et sont comme des chiens autour de cette chienne !

Jupiter.

Cette vierge au front d'or, que la terre applaudit, Certes, nous la verrons.

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