J II 110 H
Oui. Mais n'as-tu pas dit, Mercure, que là-bas ta déesse inconnue A jailli comme un lys, et qu'elle est toute nue ?
Les Grâces, — ne va pas t'alarmer pour un rien! — Ont jeté sur son corps un voile aérien; Elles ont, couronnant son front de violettes. Attaché sur sa tête avec des bandelettes Ses lourds cheveux, dont l'or céleste ruissela. Reine des Dieux, tu peux la voir.
Jupiter .
Aniùnc-la.
SCÈ'hLE 'DEUXIÈO^E
Dan» le paUii de Jupiter, »ur l'Olympe. Une sjIIc surmontée «l'un dôme aflfecunt U forme d'un ixuf coup* par le milieu. Les mun lont revitut de plaques d'or, retenues par des dous de fer. Le pavé en lapis-lazuli est en partie caché par des peaux de lions. Le tri&ne, en cuivre rouge, est élevé sur des marches d'ivoire et de ruhi^ >lii trône,
un grand chasse-mouches avec des -, uches, de
paons et de phénicoptéres. Sur le tri... .......c est posé
nn aigle, sculpté en or vert et doué de la vie. Des deux côtés de la porte se dressent deux lions.
Jupiter, teiunt un sceptre fait d'or et de cristal de roche, est assis sur le trône. Autour de lui sont groupés tous les Dieux, assis sur des plianu d'or couverts de peaux de zèbres, d'hippopotames et de rhinocéros, attachées par des cordelières de perles bleues. — Entre Vénus, conduite par Mercure et par les GrSces, qui, lorsqu'elle est arrivée devant le trône de Jupiter, lui enlèvent le voile qui la couvre et tombe jui qu'i set pieds.
Jupiter.
Donc, te voilà. C'est toi la nouvelle venue, Pour qui mille clameurs s'élancent dans la nue» C'est toi pour qui la Grèce entière est en émoi. Tu nais d'un prodige, et tu viens. Tu dis : C'est moi 1
LE lORGEROX 235
Et tu n'as nulle peur de l'avenir morose.
Ayant des seins pareils à des boutons de rose.
Donc nous avions l'Amour, le Dieu des trahisons,
Dont la main distillait et versait des poisons;
II suffisait au meurtre, au martyre, à l'injure ;
Par lui la lâcheté se mêlait au parjure;
De sa cruelle griffe il déchirait les cœurs
Et troublait l'univers avec ses cris moqueurs.
Moi, cependant, j'avais brisé ses pieds d'ivoire;
Je l'avais enfermé dans une prison noire
Sous le farouche Œta; mais lui, non seulement
Il s'évade, irrité, dans le bleu firmament
Et fait planer sur nous ses ailes; mais encore.
Avec ce front qu'un or mystérieux décore,
11 renaît dans l'écume : h présent, il est deux;
Et prenant, pour servir à ses desseins hideux,
Ton visage charmant que la grâce illumine,
Ce voleur a volé la forme féminine.
Donc, pour épouvanter les temps, les nuits, les jours,
Maintenant, au lieu d'un, nous aurions deux Amours
Traînant le deuil épars de leur sombre allégresse,
Et le tigre serait doublé d'une tigresse !
Un seul monstre suffit. Donc, fais ce que je veux.
Retourne dans ta nuit, déesse aux blonds cheveux.
Toi qui, dans ta splendeur que la haine dévore.
Caches l'Érèbe sous une toison d'aurore.
Oui, tu disais : C'est \h le festin, je m'assieds.
Voici le pavé d'or, et j'y pose mes pieds.
3)6 LR POKOEMON'
Donnez-moi vite, afin que je me rassasie.
Ma coupe de nectar et ma part d'ambroisie.
Tu n'auras rien. Va-t'en. Nous sommes le* grands Dieux.
Nous n'avons rien ici pour l'Amour odieux.
Enivrez-vous, démons, que redoutent les mères.
Du sang versé qui fume et des larmes amires.
Savourez h votre aise, 6 couple révolté,
L'ipre fiel de la haine et de la volupté.
Mais l'Olympe neigeux ne veut pas te connaître.
Et d'abord, d'où te vient cette audace de naître
Et d'étaler ta gloire avec tranquillité ?
Crois-tu qu'on entre ainsi dans l'immortalité ?
Mais au seul froncement de mes sourcils, les cimes
Tremblent, et l'on entend sangloter les abimes;
Et si je le voulais, déesse, le sais-tu ?
Ce corps chaste et divin serait comme un fétu
Q)ii s'envole de terre et que le vent soulève,
Et s'évanouirait dans la brume du rêve.
La Déesse.
Porte-sceptre au grand cœur, tonnant, maître des Dieux,
Brigand Roi, qui volas le trône à tes aïeux.
Fais peur à la montagne où verdit le platane!
Moi, je ne tremble pas. Je suis une Titane.
O bourreau de T.intalc et du piilc Ixion !
Je n'avais nul besoin de ta permission
Pour naître, avec cet or qui sur mon front flamboie.
Et pour verser h tous le délire et la joie
LE FORGHRON- 2}7
Et pour charmer la mer aux flots mélodieux
Par mon éclat de rose, étant plus que les Dieux!
L'épanouissement de toute la nature,
L'arbre qui dans le sol puise sa nourriture,
La sève, le tourment des baisers infinis,
La douceur des lions, le chant qui sort des nids,
L'abri mystérieux de l'ombre, la jeunesse,
Le satyre domptant l'intrépide faunesse.
Le doux désir qui fait bégayer le héros
Et qui met sa rougeur au mufle des taureaux,
Le chant du ruisseau clair, la fureur des racines
Enfonçant dans la nuit leurs bouches assassines,
Le tiède espoir qui tord les serpents onduleux
Et soulève le sein de la vierge aux yeux bleus.
Le murmure des bois et des antres sauvages,
Le long soupir du flot qui baise les rivages
Et le rose frisson des corolles, ô Roi,
Et tout ce qui fleurit sur la terre, c'est moi!
La gazelle aux doux yeux, la biche à s'enfuir prompte
Accourent à ma voix charmeresse, et je dompte
Les monstres aux forfaits toujours inexpiés.
Le tigre adouci pleure et vient baiser mes pieds;
Tu ne sais pas, toi qui m'insultes, que tu m'aimes.
Et je viens pour dompter les immortels eux-mêmes.
Ah ! du temps où Cœus, Crios, Hypérion
Marchaient du midi bleu jusqu'au septentrion;
Lorsque Thia, Phébé, Téthys et Mnémosyne
Parlaient, et que la terre au ciel était voisine.
338 LE FOXCERON
Et qne l'Océan vert, les monts, les deux flottants S'ébattaient sans liens avec les Dieux Titans, Dont le nom vit encore et dans nos âmes vibre, La nature était grande et la terre était libre! L'Eurotas était vaste, et les monts éloquents Hurlaient avec la bouche ouverte des volcans; Mordus par le soleil et cherchant ses brûlures, Les grands bois sur le sol traînaient des chevelures; Les roches se dressaient en leurs rébellions Et le Pinde était plein d'aigles et de lions. Parfois dans l'ouverture étroite des cavernes On sentait vaguement bouillonner des Avernes Et les accouplements, les hymens, les baisers Roulaient comme des flots d'amour inépuisés. Tout était rire, joie, enchantement, délire. Et l'ouragan sacré s'engouffrait dans la lyre. Et- les héros sanglants n'étaient pas résignés. Mais vous, Olympiens funestes, qui rognez Les cheveux des lions et les ailes de l'aigle, Vous avez conrbé tout sous la stupide règle.
Jupiter.
->uus verrions des milliers et des milliers d'hymens
Et les animaux fous viendraient lécher nos mains,
Et ce serait sans doute une superbe orgie
Si nous t'abandonnions la Grèce et la Phrygic.
Les baisers séviraient, même parmi les Dieux,
Et nous en pourrions voir plus que le ciel n'a d'yeux.
Li: FORGI. RON 239
Et le faune lascif et le chevreau qui grimpe Bondiraient sans pudeur sur le neigeux Olympe. Déesse, en attendant, la règle a triomphé. Donc, pose tes deux mains sur ton cœur étouffé. Tu connaîtras la règle, et, domptée ou priée, Toi-même, avant ce soir, tu seras mariée. Donc, choisis parmi tous les Dieux. Prends le mari Q.ue tu voudras, mais prends un mari. J'ai souri Lorsque tu nous parlais en Titane. Caresse Ou mords, nous rognerons tes ongles de tigresse, Et nous musèlerous la louve et le bandit. Oui, mariée. Avant ce soir.
La Déesse.
Bien. Tu l'as dit.
Jupiter .
A ce prix, je pardonne, et volontiers j'admire Tes lys, tes cheveux d'or, ton haleine de myrrhe, Et ta prunelle noire et ton front de lotus Et tes lèvres. Comment t'appelles-tu?
La Déesse.
Vénus.
340 LB rOMCEKON
SCÈ'KE TKOISIÈXE
Dans le palais habite par Venus. Un atrium aux colonnes d'argent et d'onyx, plein de perdrix et de colombes. De* Luiriers dont les feuilles sont en or ven, les fleur* en corail rose et en corail d'un blanc jaune et auxquels «c milent de vrais rosier* couverts de roses vivantes. Des paons blancs et des cygnes noirs se prominent autour d*nn bassin en argent, nacre, perles et onyx, plein d'une eau odorante qui roule des paillettes, et dans lequel une fontaine laisse tomber son eau qui chante. Lits de repos couverts de peaux de cygnes et d'ours blancs.
Vinus est assise. Debout pris d'elle, Apollon et Bacchus la pressent et la supplient.
Apollon.
Cboisis-moi 1
Baccbus.
Clioisis-moi.
Apollon.
Je t'adore.
Bacchiis .
Je brûle.
Apollon.
Un feu qui sort de toi dans mes veines circule.
Bacchiis .
Je frémis de désir.
Apollon.
Moi, je languis d'amour.
Bacchtts.
Vénus!
Apollon, Vénus!
Bacchus.
Prends-moi pour mari.
Apollon.
Prends-moi pour Mari,
Vé mis .
Chacun de vous se plaint, comme Tantale. Attendez-vous, avec votre mine fatale,
Q.u'au nom de cette faim, si prompte à m'implorer, Je vous offre à tous deux mon coeur à dévorer?
Baccbus.
Vénus!
Vinus.
Calmez un peu ce délire et ces fièvres.
Il me faut ton front pur.
Baccbus.
Tes blanches mains.
Tes lèvres.
Baccbus.
Ta neige.
Apollon.
Tes boutons de rose.
Bacchus.
Tes cheveux.
Apollon.
Tes yeux clairs.
Li: FORGLUON 24}
Bacchus.
Je te veux.
Apollon.
Je te veux.
Ba ccbus.
Je te veux.
Vé nus .
Vous le savez, avec ses effrayantes cimes J'aime peu votre Olympe affreux, couvert de crimes; Et pour l'homme, toujours maudit et châtié, Mon .îme de Titane est pleine de pitié. Donc, celui qui m'aura, sur ce mont où nous sommes, Est le dieu, s'il en est, qui fut bon pour les hommes. Eh bien ! si l'un de vous, désertant les autels. S'est, un jour, attendri sur les hommes mortels. Qu'il me le dise; car Apollon, dieu propice, Et toi qui sais bondir au bord d'un précipice, O Bacchus, nourrisson des nymphes, raj'onnant. Hormis vous, tous les Dieux ont parlé. Maintenant, Puisque je dois choisir ce soir, quoi qu'il m'en coûte, Expliquez vos raisons tous deux. Je vous écoute. Toi d'.ibord, dont la voix enchante les cieux clairs. Dieu Bacchus, né parmi la foudre et les éclairs.
Bacchus .
Déesse qui ravis mon coeur et le déchires, Le crime des Titans et des Hécatonchires
a44 "-E FORu
Qpe Jupiter brûla dans leurs flancs palpitants, Le crime, reproche toujours, des Dieux Titans Fut, dit-on, d'aimer trop les hommes cphcmcrcs Qjie veillent, tout petits, les angoisses des mcrcs. Ahl s'il en est ainsi, peut-être, souviens-l'en, Reine, j'eusse été digne aussi d'être un Titan, Et tout ce qui fleurit sous mes pas te l'aflirme. L'homme est ne malheureux, triste, cruel, infirme. Toujours pâle et craintif, en proie au noir rcniord, Ayant devant ses yeux l'inévitable mort; Il s'enferme lui-même en de froides murailles Et supportant le poids afl'reux de ses entrailles, Lutte et sert de jouet risible au sort moqueur; Mais moi, je suis venu pour réchaufler son cœur. J'ai terrassé la Mort et son vil artifice. Et je me suis offert moi-même en sacrifice. Et j'ai pu dire à l'homme, ouvrant pour lui mon flanc : Nourris-toi de ma chair vivante et bois mon sangl Je parfume à la fois sa lèvre et sa narine, Et lorsque je renais, brûlant, dans sa poitrine. L'homme que le doux vin ranime de son feu. Grandit, et ne sent plus sa misère. Il est dieu. Des palais d'or ont pris la place de ses bouges Et les grands cieux pour lui sont éclatants et rouges. Suis-moi, blanche Vénus, dans mes hardis chemins. Nous saurons à nous deux réveiller les humains Errant, vaincus, parmi les pins et les érables, Et faire des héros avec ces misérables.
LU FOKGUKON 245
Apollon .
Mais, ô Bacchus, tu vas, entouré d'un troupeau De femmes, dont le vent aigu rougit la peau, De Ménades hurlant, d'Évantes forcenées Frappant les airs de leurs chansons désordonnées, Ceintes de serpents vifs, ayant des appétits Étranges, allaitant des tigres tout petits. Bondissant, frappant les tambours par intervalles, Et faisant résonner les féroces cymbales. Et toi, mitre, porté par un doux éléphant, Tu regardes, charmé comme un petit enfant. Le vent jaloux meurtrir leurs poitrines rougies. Mais que fera Vénus dans ces belles orgies?
Vénus.
Phébus, toujours avec sa rouge floraison,
L'âpre Liberté, même ivre et folle, a raison !
Que les Bacchantes, sur les grands monts solitaires,
Courent, en entraînant sur leurs pas des panthères!
Qpe leur troupe sauvage épouvante les bourgs
Avec les noirs flambeaux et le bruit des tambours!
Moi-même, si j'aimais Bacchus, en leurs colères
Je guiderais au loin ces vierges tutélaires
Qui portent la fureur chez les hommes proscrits.
Et nous emplirions l'air de chansons et de cris.
Bacchus.
Oh! choisis-moi, Venus, et viens guider leur troupe.
Choisis-moi. Pour guérir tous les maux, j'ai la Coupe I I^ Coupe glorieuse est le moule d'un sein De femme. Elle est sévère et d'un noble dessin, Et le vin, dans son or qui l'ccbirc, est un fleuve De pourpre où la tremblante humanité s'abreuve. Celui que le puissant Jupiter exila Et qui modela, puis fondit et cisela Divinement la Coupe à la courbe immortelle, C'est le dieu de Lemnos, qui forge et qui martèle. C'est lui, Vulcain, dont le grand cœur s'est rcjoui De parer sa corolle ouverte.
Venus.
Vulcain I
Baccbiis .
Oui, Reine.
A Apollon.
Mais, Apollon, loi, que pourras-tu dire? Car tu n'as pas connu l'amour, ni son martyre; Ton cœur ne brûle pas de son feu meurtrier Et préfère aux baisers des femmes le laurier. Tes amantes, c'est la Khythmique et la Métrique; C'est l'Ode, s'cnvolant dans sa fureur lyrique; C'est l'Arsis et c'est la Tlicsis, dont le ton dit Q^and le pied du danseur frappe à terre, ou bondit;
C'est le tribraque et l'anapeste, et le dactyle Qui dans le vers fuyant glisse comme un reptile; Ce sont les strophes qui, malgré les durs réseaux Où leurs pieds sont captifs, sont de libres oiseaux; C'est toute la parole avec sa riche gamme. Et pourquoi serais-tu l'esclave d'une femme, Toi qui peux voir au loin tout ce que les Dieux font Et tout ce qui frémit sous le feuillage, et dont La prunelle de feu n'est jamais endormie ? Parle. Que ferais-tu de Vénus?
Apollon, à Vénus.
L'ennemie De l'homme, ô déité, c'est l'ombre qui le suit. C'est l'obscurité sombre et triste, c'est la nuit. Ainsi qu'une voleuse entrant dans la chaumière, Et moi, je suis celui qui répand la lumière. Je suis éclat, je suis clarté, je suis réveil. Une ardente lueur sort de mon front vermeil. Dans les marais, couverts de hideuses cuirasses. Rampent de verts dragons et des hydres voraces. Et c'est moi qui les tue avec mes flèches d'or. Ah ! quand le dieu Soleil sort, prenant son essor, Du grand fleuve, et ravit la terre jusqu'à l'âme Avec sa rouge armure et son casque de flamme, Et mène ses chevaux exécrés de Pluton : Phlégon, Pyroéis, puis Eous, Aéthon, Dans une fusion de perles et d'aurore;
Quand son char d'azur fait vibrer l'cilier sonore, Pour éviter le» chocs vers lui j'étends la main, Et c'est moi qui du doigt lui montre le chemin Dans le gouffre des cieux où mes yeux savent lire, Et je sais diriger son vol, car j'ai la Lyre ! Aphrodite, la Lyre est tout. Cest i son chant Qfic les Olympiens, rêvant et se couchant, S'enivrent de la paix dans les belles demeures. Elle règle le temps, les mois, les jours, les heures; En elle sont la joie et le sanglot amer Et le tumultueux murmure de la mer.
Elle a dompte les loups. Elle a bâti des villes Q^and les hommes mortels formaient des troupes viles Et servaient de pâture offerte aux crocs sanglants Et, pareils aux pourceaux hideux, mangeaient des glands. J'ai la Lyre, par qui tout est orgueil et fête. Et c'est Vulcain, le dieu de Lcmnos, qui l'a faite.
Vénus , i part.
Le dieu Vulcain !
Apollon.
Sois ma déesse. Tu tiendras, G>mme moi, s'il te plaît, la Lyre entre tes bras, Puis tu prendras mon arc, digne objet de louange, Et tu dirigeras tes flèches sur la fange. Ton front d'or brillera sur les monstres hideux, Et tu les rempliras d'épouvante. A nous deux.
Nous rendrons aux vaincus la force coutumière Et nous inonderons la terre de lumière.
Vénus.
O Dieux brillants! je veux songer dans mon esprit Au fuyant avenir qui pleure et qui sourit. Quand l'horreur d'un lien répugne à tout mon être, Il est bien malaisé de me choisir un maître. Cependant Jupiter veut que mon cœur meurtri Se donne, et que je sois l'esclave d'un mari. J'obéirai. Pourtant, déesse inassouvie, Sachez que je suis peu docile et que la vie A mêlé dans ma veine, avec d'amers sanglots. Un sang pur de victime à l'écume des flots!
lintreiit Diane et Pallas. '
Diane .
Nous venions, car ton sort mystérieux s'achève.
Pallas.
Mais on n'arrive pas dans ce palais du rêve Sans marcher sur un tas de princes et d'amants Qui racontent leurs maux et peignent leurs tourments,
Diane .
Et qu'on ne peut chasser au loin conmie des rustres.
Pallas.
En voici deux, fameux entre les plus illustres; —
aso
Diane.
M.ii<! cepcndAiit le temps ne nous presse pas moins, —
Et nous aurions voulu te parler sans témoins. Venus, k Apollon et B«cclias.
.•MIcz donc, et laissex avec moi ces déesses. Pour moi, je ne veux pas oublier vos promesses. O Rois victorieux et forts, puissants démons, Ayez pitié de ceux qui souffrent sous les monts Et des piles humains que plaignaient vos paroles.
Baccbu s.
Mais, ô Vénus, pour qui s'ouvriront les corolles De tes roses?
Apollon.
Pour qui fleuriras-tu, printemps?
Baccbut, Pour qui?
Vénus.
Je le dirai quand il en sera temps.
Songez aux mortels, proie offerte à la misère.
Apollon.
J'aime ceux qu'elle tient dans son horrible serre.
Lli FORGERON
Bacchus .
Devant eux, je suis plein de tristesse et d'émoi. Chaste fille des flots, songe à moi.
.-Ipollon.
Songe à moi.
Bacchus et Apollon sortent.
Pallas.
Ne les crois pas.
Diane.
Ces Dieux caressent tes chimères En se feignant amis des êtres éphémères.
Pallas.
Ils abusent ainsi la fille des Titans
Dont la pitié persiste après un si long temps.
Diane .
Ces deux amants rusés dans ton cœur ont su lire; —
Pallas.
Mais le dieu de la Vigne et le dieu de la Lyre, Au fond peu soucieux du destin des humains, Les regardent souffrir et s'en lavent les mains.
Diane.
Ce qu'ils veulent de toi, Vénus, on le devine.
aja LE FORCtRON
C'est ta bouche de pourpre et c'est ta chair divine Q^i répand un parfum suave dans l'cther.
Pal las.
Mais, dccsse, crois-moi, résiste à Jupiter.
Diane.
11 te veut aujourd'hui marier toute vive, —
Mais, trompant ses cruels desseins, quoi qu'il arrive, N'accepte pas son ordre avec docilité.
Diane.
Et ne te livre pas à la brutalité D'un mortel ou d'un dieu.
Pallat.
Car c'est la même chose.
Diane.
Non, garde ton front pur et ta bouche de rose. Pallas.
Et laisse aux animaux tous les vils appétits. Avec le soin grossier d'allaiter des petits.
Diii II r .
Ah ! qu'un plus noble orgueil te parc et te décore!
i.ii i-orgi:kon 253
Pallas.
Fi ! le beau plaisir, fraîche et caressée encore Par la source où ta lèvre indocile aura bu, De sentir sur ta bouche un visage barbu !
Diane.
Fais comme moi. Courir dans les forêts profondes,
Au milieu d'un troupeau de filles vagabondes;
Essuyer au matin les soleils aveuglants;
Voir tomber sous mes traits des animaux sanglants;
Fntendre se mêler dans l'éclat des aurores
Les aboiements des chiens au cri des cors sonores;
Puis, dans l'ombre furtive, au milieu des roseaux,
Quand j'ai lavé mes bras dans ses tremblantes eaux,
M'endormir aux chansons d'un fleuve, sur la berge.
Et savourer la joie immense d'être vierge,
C'est ma vie, ô douceur! Courir seule en avant.
Sentir mon sein glacé par le baiser du vent;
Enfin me coucher, lasse, après ma longue course,
Téter sauvagement la mamelle d'une ourse
Et me rassasier de son lait que je bois
Me plaît; je vis mêlée avec l'horreur des bois
Et toujours mon grand Arc, parmi les feuilles sèches.
Au but que j'ai choisi fait s'envoler mes flèches.
Car Vulcain de Lemnos, l'ouvrier diligent.
Sur sa pesante enclume en a courbé l'argent.
Pallas.
Pour moi, c'est aux combats afi'reux que je m'élance. Le casque resplendit sur mon front; j'ai ma lance. Et je me jette, ayant la rage dans mon flanc, Au sein d'un tourbillon de carnage et de sang, Et je vois sous mes coups, dévorés de brûlures, Les héros sur le sol traîner leurs chevelures. Derrière moi, des cris de rage, un long sanglot. S'éteignent; quelquefois l'airain d'un javelot Fendant les airs, m'effleure avec sa dent vorace; Mais qui pourrait trouer ma brillante Cuirasse? Elle brave la hache et brise le couteau ; Vulcain l'a façonnée avec son lourd marteau; Elle est d'or et d'airain et d'argent, et se ploie Quand je marche, et parmi ses écailles flamboie, Ëclairant de ses feux le sang que je répands, La Gorgone hideuse aux cheveux de serpents. Ma s<zur, viens où la claire épée éclate et brille ! Ou bien, sois ouvrière avec moi. Prends l'aiguille Et jette sur la toile, en riantes couleurs, Un grand triomphe heureux d'animaux et de fleurs.
Diane, Mais ne souflre jamais, reine, que ton front pâle Rougisse humilié, sous le baiser d'un mâle 1
Pallas.
Homme ou dieu, c'est toujours l'imbécile vainqueur Dont le siupidc orgueil nous blesse.
LE FORGEROM 2)5
Diane.
Notre cœur Se repent d'accueillir un tel hôte incommode.
Pallas.
On en souffre.
Diane.
Et d'ailleurs ce n'en est plus la mode.
Pallas.
La chasteté, crois-nous, dans nos cœurs indomptés Éveille incessamment d'étranges voluptés Qui, pleines de douceurs et pleines d'amertume, Ont des retours auxquels notre corps s'accoutume.
Diane .
Et quand on a connu ces doux raffinements. On n'a plus d'appétit pour les grossiers tourments, —
Pallas.
Et l'on n'est plus pareille à ces bétes sauvages Qui, dans les antres sourds ou le long des rivages, Hurlent de désirs fous à la chute du jour.
Diane.
O Vénus, entends-nous 1
Vénus .
Je vous entends. L'Amour
Offre d'humbles plaisirs qui ne sont pas les vôtres. A merveille. Mais n'en dégoûtez pas les autres.
Pallas.
Va, lenn discours flatteurs d'amant ou de mari, Comme le sombre hiver, par la bise meurtri. Sur les feuilles des bois met sa fauve rouillure, Aboutissent, en somme, i la pire souillure.
Vénus .
Cette souillure, c'est l'universel baiser!
C'est le souffle par qui tout se laisse embraser.
Le mien I Le feu par qui tout brûle, c'est mon imcl
Je suis désir, amour, baiser, délire, flamme,
Et l'hymne triomphal des baisers infinis.
Le murmure des bois, ce que chantent les nids.
C'est moi. Pour le bonheur que vous dites suprême
Je ne puis pourtant pas me renier moi-même.
Dans l'éblouissement des choses je me vois.
Et toute chair s'éveille à mon souffle. A ma voix
L'hymen des flots sourit dans la mer gémissante
Et je ne prétends pas être plus innocente
Que les oiseaux charmés dans les nids querelleurs
Et que les lions, ni plus chaste que les fleurs 1
Diane.
Sois donc, puisqu'il le faut, la grande dme des choses,
Pallas.
Mais ne t'enivre pas, toi-même, de tes roses 1
Diane .
Dis avec nous, fuyant la serre du vautour: Protège-nous, froideur ! neige glacée !
J' cil II s .
Amour 1
Pallas, à Diane.
Viens, ma sœur. Nous l'avons avertie et priée.
Diane.
En vain.
Pallas.
Elle sera tout à fait mariée, —
Diane.
Et les astres des cieux, mystérieux témoins, Compteront sur l'Olympe une vierge de moins.
Pallas.
Rien ne peut la sauver du triste épitlialame.
Diane, à Vénus.
Je le vois bien, tu veux aimer.
ajS LE FORGERON
Fènus.
Comme une femme I Dune et PaIUs sortent.
U» nuri ! Ce seul mot me cause de l'ctTroi.
Entre Jupiter.
Qui donc choisir parmi ces Dieux ?
Jupiltr.
Pourquoi pas moi, O Vénus? Car j'envie en ses métamorphoses Le flot silencieux qui baisa tes pieds roses, Et le premier de tous, quand près de nous tu vins, Je fus pris et vaincu par tes charmes divins. Choisis-moi. Tu pourras, triomphant dans la gloire, Tasseoir à mes côtés sur un trône d'ivoire. Alors tu régneras, car tel est mon dessein. Et docile, admirant la blancheur de ton sein, Je mettrai sur ton front, chanté dans les poèmes, Les éWouissemenu de tous les diadèmes.
Vénus.
Bon. Mais dans ce discours, je n'entends pas le nom De Junon. S'il te plaît, que fais-tu de Junon?
Jupiter.
Eh 1 qu'importe Junon ! Dans mes souvenirs vagues, Un flot d'épouses, plus nombreuses que les vagues.
Se pressent, et fuyant avec un front pâli,
S'effacent au lointain dans la nuit de l'oubli,
Comme un long chœur dansant que mène Terpsichore ;
Et c'est à peine si je me rappelle encore
Latene, Sémélé, Thrace, Maïa, Pluto,
Cérès, Léda, Pyrrlia, Néère, Callisto,
Eurynome, Elara, Thynibris, Rhéné, Dione,
Carmé, Protogénie, Himalie, Hésione,
Danaé, Cambysc, Métis, Mœra, Dia,
Electre, Euryniéduse, Astéropé, Thyia,
Et mille autres, qu'avec des regards favorables
J'endormis tour à tour dans mes bras vénérables.
Vc nus .
duoi ! te rappelles-tu vraiment si peu de noms D'amantes, sur ce fier Olympe où nous trônons? Cherche dans ton esprit des formes échappées : Naïades aux fronts bleus. Dryades et Napées, Charmeuses de serpents, rebelles aux venins. Mais tu n'as pas fini des êtres féminins, Et dans les grottes d'or où sont les stalactites, D'autres déesses, il est vrai toutes petites, Arrêteront encor ton caprice goulu.
Elles te serviront, quand tu l'auras voulu. Puis les noms oubliés de tes bonnes fortunes Iront s'évanouir parmi les vieilles lunes, Et plus tard, quand le temps rapide aura marché, On y joindra Vénus, par-dessus le marché.
26o LE FORT. F K ON-
Oui, Vénus, diras-tu, ne fut pas inhumaine;
J'ai connu quelque part cette anadyomène I
D'autres vierges alors te feront délirer;
Tu les illustreras, et moi, pour éclairer
Ces nobles jeux, tandis que tomberont leurs voiles.
Si tu veux, je tiendrai dans mes mains des étoiles !
Et je serai d'abord ta servante, puis rien.
Jupiter.
En effet, dans la nuit du ciel aérien
Mes amantes ont fui, blanchissantes cohortes.
Comme dans l'ouragan s'en vont les feuilles mortes;
Et Junon, dont Hébé peigne les beaux cheveux.
N'est pour moi rien de plus qu'elles, si je le veux.
Tout est à moi, les pleurs, les baisers, les caresses.
Les fureurs, les espoirs, les femmes, les déesses,
La faunesse des prés, la nymphe dans les bois,
La naïade qui pleure avec sa douce voix,
Et tout ce qu'a porté la terre, auguste aïeule.
Mais sois à moi, Vénus, et je t'aimerai seule.
Et je serai docile et doux entre tes bras.
Comme un lion captif que tu caresseras.
Et près de moi, buvant à ma coupe, en nos fêtes.
Tu poseras ton pied céleste sur les têtes
Des grands rois de l'Olympe, à vaincre habitués.
Vénus.
Non. Les vrais rois sont morts, et tu les as tués.
Jupiter.
La Souveraineté sainte me verse à boire
Dans un vertige heureux de carnage et de gloire;
Mon désir est le Bien; ce que je ne veux pas
Est le Mal, et j'entends des lyres sur mes pas.
La Loi nait dans mon front ; mon caprice est la Règle.
O Vénus! choisis-moi.
Vénus.
J'entends. Prenez mou aigle!
Non. Tes splendeurs n'ont rien que je puisse envier. Crois-moi, j'aimerais mieux, Jupiter, un bouvier. Ou quelque noir brigand, sur les routes peu sûres Arrachant des joyaux dans le sang des blessures, Que toi, voleur de trône et brigand couronne, D'un éblouissement horrible environné, Et qui te réjouis de la misère humaine. O mes aïeux! Japet! Hypérion ! Clymène! L'homme était encor libre et pur de votre temps Et faisait alliance avec les Dieux Titans, Et l'on ne voyait pas de vile cicatrice Meurtrir le sein fécond de sa mère nourrice. Les plaines, les forets, où la nature a mis Son .îme, l'accueillaient. Ils étaient ses amis. Exilé maintenant, sans guide et sans poëte. Il erre, stupéfait, sur la terre muette.
363 LE FORCP.RON
Jupiter.
Qji'importcnt les soucis de l'Iiomme ténébreux,
Pourvu que je triomphe et que je sois heureux I
Ahl ne profère pas d'inutiles injures.
C'est toi qui régneras, pourvu que tu me jures
De me donner tes yeux où brille un diamant,
Et nous respirerons avec ravissement
La douce odeur que fait monter aux cieux sublimes.
En brûlant sur le feu, la graisse des victimes,
Et pour nous le nectar ne sera pas amer.
Viens avec moi, Titane, ô fille de la merl
J'ai tout vaincu; la Mort est ma blanche servante;
Partout devant mes yeux tressaille l'épouvante.
Et par le seul effort de ma réflexion,
Tanule, Salmonée et le uiste Ixion
Subissent leurs tourments, car l'enfer est docile.
Tortures et pensifs sous les monts de Sicile,
Tes anciens Dieux, tandis qu'ici nous triomphons.
Songent, emprisonnés dans les gouffres profonds.
Prométhcc est captif, là-bas, sur le Caucase.
Il prophétise en vain, dans son horrible extase,
Et tourmente le vol des sombres ouragans
Par sa plainte farouche et ses cris arrogants;
Mais toujours, déchirant cette vivante proie,
Le vautour lui dévore et lui mange le foie.
Moi, pour exécuter mon ordre souverain.
J'ai la Foudre, qui hurle avec un bruit d'airain.
C'est ma compagne; elle est avec moi sur le faite, Et c'est mon fils, le dieu de Lemnos, qui l'a faite. C'est Vulcain même, et j'ai par elle, tour à tour, Vaincu mes ennemis. Tous.
l'en us.
Excepté l'Amour!
Maître, ton chien ailé parmi les feux aboie. Et les Olympiens en rugissent de joie; Mais ayant les brillants éclairs pour messagers. Vous n'êtes que des Dieux fuyants et passagers; Car un héros bravant ta haine souffletée, Un jour délivrera le divin Prométhée Déchiré par tes fils plus cruels que des loups, Et de sa main sanglante arrachera les clous. Jupiter, — sois modeste, il faut bien t'y résoudre, — L'homme tremblant et nu fera taire la foudre. Alors, peu soucieux de tes frêles appuis, Il noiera le tonnerre étonné, dans un puits, Et les hommes riront de toi, qui les opprimes. Et lorsque tous les cieux seront las de tes crimes Et que tu feras honte à la clarté du jour. Un dieu va naître, un dieu de douceur et d'amour, Qui sur eux étendant ses deux mains adorables, Apportera la paix à tous les misérables. Et qui, pour les guérir de leur cruel tourment. Dira de sa voix douce : Aimez-vous seulement. Alors, sentant mourir ton ame consumée.
2b4 LE FORGERON
Tu pourras voir tes Dieux se dissoudre en fumée, Et tu disparaîtras devant l'homme ébloui, Pile fantôme dans la brume évanoui; Et voilà ce que moi, Vénus, je prophétise.
Jupiter.
l'auvre chevrette, mords les branches du cytise, Mais n'use pas tes dents contre mon sceptre d'or. Tes aïeux abolis, tu les pleures encor; Donc, je te le permets, roi sage et tutéluire. Plains ceux qui sont tombés sous ma juste colère. Mais va, tu peux m'aimcr sans crime et sans remords; Je suis le roi de tous les Dieux.
Les Dieux sont morts!
Ils sortent.
LU f O R G E K O N 265
SCÈ'N:,E QU^4T%IÈ3iCE
Mcmi; palais. Une chambre surmonti-e d'un plafond sphi-riquc fait d ccailles de tortues, sur lesquelles tournent et se meuvent les images d'or des constellations. Les murs sont une mosaïque de saphir et de l.ipis, avec des fleurs de corail rose. Petites fenêtres étroites treillissées d'or, où grimpent des fleurs. Sur le pavé en mosaïque d'or est jeté un tapis brodé par la déesse Istâr. Entre Vénus, recueillie, en proie à ses réflexions.
Vélins.
Quel est donc ce Vulcain farouche Que nomme en vain ma bouche Et qui semble plutôt un ouvrier qu'un dieu? Il façonna la Coupe et la Lyre invincible.
Pourquoi reste-t-il invisible?
Quel est ce dieu hardi, maître et vainqueur du feu ■
S'il me fuit, moi que tout adore, Suis-je Vénus encore ?
Triomphante, et le front baigné par le ciel bleu, J'ai foulé vainement l'Olympe inaccessible.
Pourquoi reste-t-il invisible?
Quel est ce dieu hardi, maitre et vainqueur du l'eu'
a66 LE rORCEKON
Tous les Kois, que l'orgueil rassure.
Ont baise ma chaussure, Et contempler mes lys est leur unique vccu. Lui se cache k mes yeux, noir dans sa forge horrible.
Pourquoi reste-t-il invisible? Qncl est ce dieu hardi, maître et vainqueur du feu?
Je veux faire pilir la braise De sa rouge fournaise.
Je veux voir i mes pieds tremblant, fût-ce par jeu, Celui qui pour Diane a courbé l'Arc flexible.
Pourquoi reste-t-il invisible?
Q^iel est ce dieu hardi, mattre et vainqueur du feu?
Vulcain forgea l'ardente Foudre Q)ii réduit tout en poudre.
Il façonna le char du Soleil, dont l'essieu De mille diamants scme le ciel paisible.
Pourquoi rcste-t>il invisible?
Quel est ce dieu hardi, maître et vainqueur du feu?
O mer, dont le flot joue et brille.
Murmure avec ta fille!
Avoir pris et conquis tous les Dieux, c'est trop peu. Alors qu'un seul demeure à ma gloire insensible.
Pourquoi restc-t-il invisible?
Quel est ce dieu hardi, maitre et vainqueur du feu?
La curiosité m'obsède et sa piqûre Me tourmente.
Entre Mercure.
Mercure.
Vénus, belle reine, —
C'est toi !
Venus ,
Ali ! Mercure,
Puisque aussi bien ton visage m'a ri.
Je viens au fait. Je veux devenir ton mari. Ne me refuse pas. Car si tu me refuses. Pleurer, silencieux, dans les ombres confuses, Tel est le sort cruel où je me réduirai.
P'è nus.
Je veux voir Vulcain.
Mercure, désappointé.
Ah!
Prenant son parti.
Soit. Je te conduirai Chez lui.
368 I.F. FORCEKOX
Sans retard.
Uercure.
Oui. Je venais, i vrai dire, Pour autre chose. Pour te conter mon martyre Et te séduire avec le charme de la voix. Mais bah ! je le ferai de même une autre fois.
Fênus.
Je veux voir Vulcain.
Mercure.
Bon. Je sais comme l'on entre Chez ce fauve, et je puis te mener dans son antre. Je ne suis pas jaloux. Si je l'étais jamais. On saurait sur ce point ce que je pense; mais Je ne le suis pas. Car, certes, j'ai l'âme tendre, Mais, en tant qu'immortel, j'ai le loisir d'attendre. Et, dans l'interminable et vaste corridor Comme c'est moi qui guide, avec ma verge d'or, Les âmes en enfer, vers les deuils ou les fêtes. J'ai pu savoir comment ces bctcs-Ià sont faites.
Vénus.
Partons vite. .MIons voir le forgeron hideux.
Mercure.
Volontiers, Je ne suis pas jaloux. De nous deux Naîtra, — la chose fut depuis longtemps prédite, — Un fils qui portera le nom d'Hermaphrodite Et qui sera pareil à nous deux, car ce fils Ne fera qu'un avec la nymphe Salmacis.
Or, il ne naîtra pas, du moins je le suppose, Sans que nous ayons fait pour cela quelque chose ; Car le puissant Désir est maître, et nous régit.
Vénus.
Pour l'instant, ce n'est pas de cela qu'il s'agit.
Me rcure.
Partons. Comme j'avais deviné ton idée, Les Grâces à Lemnos t'ont déj.i précédée, Et tu les trouveras là-bas, pour te servir. L'Air, ainsi qu'un amant, brûle de te ravir. Et Zéphyr, qui t'appelle, en tressaille de joie. Jupiter, s'il te cherche, ô noble et douce proie. Dans ce palais d'or, sur le mont divin perché, Ne te trouvera plus. Je n'eu suis pas fâché. Les ailes que le vent caresse avec extase A mes talons, ainsi qu'à mon brillant pétase, Et par qui mes désirs ne sont jamais déçus. Me suftiront trùs bien pour voler au-dessus
De la terre, où l'on TOii les berceaux et les tombes. Mais qu'attellerons-nous k ton cl).ir?
Vénus.
Des colombes !
Ili «orteni.
SCÈ'N.E CI'K.QUIÈS^CE
Dans l'ile du Lemnos, chez Vulcain. Une salle, tout cnticre en basalte noir, avec deux pilastres carrés, ornés de clous d'or. Sur l'une des parois du mur, s'ouvre dans l'épaisseur du basalte une très grande excavation ogivale. Là est placé le trône, en cuivre rouge, dont le haut du dossier est circulaire, et sur lequel est jetée une peau d'ours noir. Sur un chevalet se dresse un grand miroir d'airain. Entrent les Grices.
Eitphrosyne.
Nous, les Grâces, melons nos âmes et nos voix.
A g lai:
Donc, elle va venir, la grande inspiratrice. Elle viendra sourire aux travaux que je vois, Elle, la créatrice et la génératrice.
Tbalic.
La vierge aux tresses d'or, enchantement des Rois,
L'héroïque Vénus posera sur l'enclume
Et sur les lourds marteaux la blancheur de ses doigts.
Eufbrosyttf.
Son limpide regard dissipera la brume
Ht se réjouira de voir le dur métal
Rougir, transfiguré, dans le feu qui ^ jiuiiii;;.
Tbalit.
Cir celle dont la mer fut le berceau natal Porte dans sa prunelle adorable et sacrée Tout l'éblouissement du ciel oriental.
Eupbrosynt
lille est répouvantail de la mort exécrée. Son coeur approuvera l'ouvrier diligent, Puisque, sans elle, rien ne vit et ne se crée.
Aglai.
lisprit mystérieux, pareil au flot changeant, Elle est présente aussi dans la métamorphose Qui fait briller d'éclairs nouveaux l'or et l'argent.
Eupbrosynt.
Elle est le divin souffle et l'immortelle Cause Et se reconnaîtra chez le grand Ouvrier. La fournaise est pareille i ses lèvres de rose.
Agl<n.
C'est elle qui fait naitrc et grandir k laurier,
LE I- O R G i: R O S' 273
Et le travail ardu, qui cherche et qui s'obstine, Est par elle vainqueur de l'oubli meurtrier.
'l'hiilic.
Nous, cependant, ainsi que sur les fleurs butine L'abeille, dans le riche et flamboyant trésor Allons choisir les dons que Vulcain lui destine, —
Àglaé.
Car elle va venir, la déesse au front d'or!
Elles sortent. Entre Mercure, guidant Vénus, a laquelle il montre, sans rien dire, la demeure du dieu du feu. Puis il sort et la laisse seule. Aussitôt entre Vulcain. En voyiint la déesse, il est saisi d'une .idniiration, comme mêlée de terreur.
Vulcain.
Vénus !
Vé nus.
Qu'es-tu donc, toi qui restes seul ? (iuel crime T'emprisonne, muet, au fond d'un noir abîme? Pourquoi ne te voit-on jamais? Sous quel affront S'augmente la pâleur sinistre de ton front? Que forges-tu, c.iché dans les noires ténèbres D'où jusqu'aux vastes cieux montent des bruits funèbres î Pourquoi, toujours courbé dans ce lieu souterrain. N'entres-tu plus jamais dans le paLais d'airain
Qiit tu dressas isdis, comme un chasseur ses toiles, Sur rOlympe, avec ses grands murs semés d'étoiles ? Pourquoi fuis-tu les monts, les bois, la douce fleur, El pourquoi cherches-tu l'ombre, comme un voleur Ou comme un chieo broyant un os dans sa mâchoire ?
Vulcain.
Vierge qui sur mon seuil poses tes pieds d'ivoire. Chaste déesse au front charmant et vénéré. Assieds-toi sur mon trône et je te parlerai.
V'énni i'*uieJ sur le trône.
l'cnus.
Je t'écoute. Dis-mot ton aventure sombre.
Vulcain.
Oui, je suis l'exilé de la nuit et de l'ombre. Et je m'ensevelis dans un morne tombeau. Pourquoi? C'est que mordu par le désir du benu, Par l'invincible amour de la sainte harmonie, O Vénus, créatrice et mère du génie.
Je respire la flamme au souffle meurtrier. Et travaille l'airain, comme un bon ouvrier, Dans ma forge pareille â la grenade mOrc, Toujours seul, car je fuis l'inutile murmure Et la stupidité du vulgaire odieux.
Qu'on rencontre partout, même parmi les Dieux.
Vélins.
Aux chants de la cithare et de la poésie N'as-tu jamais goûté auprès d'eux l'ambroisie, En savourant, avec ces Dieux aimés des cieux. Le nectar, qui ruisselle en flots délicieux? Dis-moi, u'as-tu jamais connu leur joie énorme?
Vitlcain.
Je suis atVreux, je suis boiteux, je suis difforme.
Sombre géant velu comme l'ours dans les bois,
Et les fauves lions auraient peur de ma voix.
Mais toi, qui juges tout dans ton âme rebelle,
O Vénus, tu verras que ma pensée est belle.
Les Rois heureux ont les festins; moi, j'ai le feu.
11 est la vie, il est plus que moi, qui suis dieu.
A nous deux, car il est mon fidèle complice.
Infligeant aux brillants métaux un dur supplice,
Nous les martyrisons, nous les transfigurons.
Nous sommes, ô clarté! les hardis forgerons.
Oui, le front assourdi par d'aff'reux bruits sonores,
Courbé sur une flamme où naissent des aurores.
Je torture et je fais plier les durs métaux
Avec la pince ardente et sous les lourds marteaux.
Autour de moi les grands soufflets soufflent d'eux-mêmes ;
Le feu met ses lueurs sur les murailles blêmes;
Et je frappe à grands coups sur l'enclume, léché
Par la flamme, au-dessus des fournaises penché, •
Tandis que sur mes bras et jusqu'à mes aisselles
Crépitent follement des gerbes d'étincelles.
Puis enfin je repose, éblouissant doreur.
Mes yeux ivres d'orgueil, de fumée et d'horreur.
Alors dans le feu pur sous mes mains sont écloscs
Mystérieusement les œuvres et les choses.
Je les achève sous le jour de l'atelier;
Je soumets l'ornement au rhythme régulier :
Avec tous les outils, esclaves de mon zèle.
Je repousse l'airain, je lime, je cisèle.
Je grave, curieux, ardent, inassouvi,
Seul avec mon cerveau plein d'images, servi
Par des figures d'or que j'ai faites moi-même.
Le métal fulgurant chante comme un pocme :
Il est devenu lyre où dort un chant divin.
Armure, coupe offerte à la gloire du vin.
Sceptre, épée aux brillants éclairs, de sang avide.
Tonnerre qui de bruit emplira le ciel vide,
Barque d'or où des Dieux seront les matelots,
Trident qui de la mer soulèvera les flots.
Et lourds trépieds, marchant tout seuls avec des roues.
J'ai ciselé le flot tranquille où tu te joues
Sur les boucliers d'or où, parmi les frissons
Du métal, j'ai montré les travaux, les moissons,
La guerre, et le berger pensif, joueur de flûte.
yëniii.
Mais lorsque j la (in, las et meurtri de la lutte.
LE FOKGLRON 277