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MERCURE

^ La scène est d'abord dans la Thessalie, sur le ir.ont Olvmpe; puis dans Lemnos, île de la mer Égce, peu de temps après le supplice du Titan Prométbée.

SCÈ-yiE TTiE^CIÈTlE

Dans le palais de Junon, sur r01%-mpe. Une chambre dont fe fond ouvert donne sur une cour ornée d'un bassin, ombragée de lauriers et où on entend chanter des oiseaux. Le pavé est d'or et le plafond de cristal de roche. Sur une table en calcédoine, dont les pieds sont en or, sont posées des coupes pleines de nectar, et des vases émaillés, où se dressent de grandes fleurs. Sur des lits de repos en ivoire incrustés de jaspe, d'agate, de lapis, couverts de peaux de C)'gnes, sont assis Jupiter, Junon, Pallas et Diane.

Diane.

Oui, parle-nous. Dis-nous ces heureuses nouvelles. Nous avons grand besoin que tu nous les révèles, Vénérable déesse, Argienne aux bras blancs. Parle. Nous t'écoutons avec des cœurs tremblants.

LF. FORGEROM

Pallas.

Tandis que par de tels efforts vous réussîtes. Je guerroyais au bout du monde, chez les Scythes, Q.ui dorment au désert près des brasiers fumants Et qui boivent le lait farouche des juments. Parle. Je n'ai rien su.

Diane.

Ni moi. Sur le Ménale Je chassais. L'arc en main, dès l'aube matinale. Les aboiements des chiens et le bruit de nos cors Sur les monts frémissants confondaient leurs accords. Nos longs cheveux épars, seule avec mes guerrières, Agiles, nous courions parmi les fondrières, Suivant les sangliers et les biches en pleurs; Et la neige offensait dans ses jeux querelleurs Ma poitrine rougie et par le vent baisée. Parle-nous.

J uiion.

Eh bien! oui, la terre est apaisée, .tes hommes consolés, contents, vaincus, soumis. Acceptent l'humble place où nous les avons mis. Dans la campagne aux blonds épis ou dans les villes, Occupés dès l'aurore à des travaux serviles Et délaissant la Guerre au fulgurant essor. Ils ne vont plus au loin chercher les trépieds d'or

Au milieu des combats où passe un vent superbe. Craintifs comme le daim léger qui fuit dans l'herbe, Ils n'osent plus ravir les vierges aux beaux yeux Ni troubler de leurs cris le ciel mystérieux. Résignés au labeur, à la mort, à la vie. Ils se traînent, pareils à la bête assouvie. Ayant oublié l'Ode et les nobles travaux, Ne sachant plus dompter les rapides chevaux, Ils déposent, le soir, les outils et les rames Et s'endorment, lassés, près de leurs bonnes femmes. Ils ne sont plus amants, ni chanteurs, ni héros; Mais accouplés au joug, ainsi que des taureaux, Ils refont chaque jour ce qu'ils ont fait la veille.

Pallas.

Reine, dis-nous comment et par quelle merveille Le flot tumultueux s'est ainsi retiré?

Guerrières aux grands cœurs, c'est moi qui vous dirai,

Car je n'ai nul désir jaloux de vous le taire,

Par quel effort j'ai su pacifier la Terre

Ht tout rasséréner jusqu'aux cieux éclatants.

Ah ! tout le mal était venu des dieux Titans,

Troupe toujours vaincue et pourtant redoutée,

Race d'Hypérion et du dieu Proméihée,

Q.ui malgré les noirs clous sanglants et le vautour,

S'attendrit follement sur les êtres d'un jour.

Enfin, je suis aussi tralii par ce qui m'aime, Et ce dieu de la flamme issu de mon sang même, Vulcain, mon fils, avait des pleurs dans son œil bleu En clouant sur le roc le dieu voleur du feu. Un des Titans surtout, qui vit naitre Clymène, A contre ma justice armé la race humaine. C'est lui qui l'inspirait et qui la consola Par son esprit divin.

Diane .

Quel est donc celui-là?

Jupiter.

Au commencement fut le Chaos, qui s'effare. Et la Nuit et l'Érèbe et le vaste Tartare. Alors, pas de sublime azur, pas d'astres d'or : L'Air, la Terre et le Ciel n'existaient pas en cor. Enfin la Nuit, qui dans ses deux ailes s'enferme, Enfanta dans l'immense Erèbe un oeuf sans germe, D'où, les âges s'étant consumés à leur tour, Ainsi qu'un effrayant oiseau naquit l'Amour. Il est immense, il est plein d'orgueil et de joie; Sur son épaule blanche une aile d'or flamboie; Il fend la nue, il va plus vite que les vents Et brûle de son feu les âmes des vivants. Ah! qu'on le vit longtemps susciter dans les races Les désirs fous, pareils à des corbeaux voraces. Éveiller le génie et les rébellions,

Et rendre les mortels plus forts que des lions l

Les hommes, grâce à lui, sur les plages marines

S'élançaient, et chassant la peur de leurs poitrines,

S'envolaient aux combats lointains, rouges de sang.

L'épée au chaste éclair s'agitait sur leur flanc;

Pour charmer quelque vierge en fleur, aux bras d'ivoire,

Ils faisaient tournoyer dans la bataille noire

Sa lame, découpée en feuille de laurier.

L'Olympe sans repos les entendait crier.

Ils avaient comme nous la Guerre et son délire.

Et rOde avec ses chants et le Sceptre et h Lyre.

Terribles, ils portaient des casques sur leurs fronts,

Et savants, en dépit des antiques affronts.

Ils regardaient l'éther et, déchirant ses voiles,

Épelaient tous les mots que tracent les étoiles.

Ils méprisaient la mort, et l'Amour odieux

Leur donnait le courroux sacré qui fait les Dieux.

Q.ui sait si quelque jour, par un sombre désastre.

Pour une jeune reine ayant l'éclat d'un astre

Avec son front d'argent plus brillant que le jour,

L'avide, l'affamé, l'insatiable Amour

Qui se plait au carnage et qui s'en rassasie.

N'eût pas jeté l'Europe entière sur l'Asie,

Et pour cette princesse et pour sa chair de lys

Ensanglanté le flot du pâle Simois?

Et plus tard, qui le sait, peut-être bien que l'homme,

Fouetté par ce démon qu'il adore et qu'il nomme,

Eût secoué d'orgueil ses longs cheveux flottants

Et, comme nous, vainqueur de l'espace et du temps. Façonné quelque monstre à la gueule enflammée, Avec l'airain, le fer, la braise et la fumée, Et des noirs ouragans se faisant le rival, Nourri d'air et de feu cet effrayant cheval? Peut-être, franchissant les grandes mers béantes, Epouvantant la Nuit de ses ailes géantes. Un colossal oiseau façonné par leurs mains Eût porté jusqu'à nous le troupeau des humains. Et qu'ils eussent paru, formant de hideux groupes, Dans le festin splendide où nous vidons nos coupes. Ils eussent, débordant en flot torrentiel. Ainsi que les Titans escaladé le ciel, Et monté, mon grand aigle, aussi haut que ton aire. Et dans l'éther vaincu foudroyé le tonnerre! Tels étaient les malheurs que préparait l'Amour.

J 11 non.

Mais le roi Jupiter qui déchaîne à leur tour

Les Astres, les Saisons, le Jour, la Nuit, l'Aurore,

Qu'il jette dans l'espace et que le Temps dévore

Mystérieusement dans le ciel aromal,

Jupiter a puni ce créateur du Mal.

Désormais ce chasseur à l'âme révoltée

Dans la nuit se lamente, ainsi que Prométhée,

Et ne sait plus jamais quand le soleil a lui.

Il boit l'ombre et l'horreur.

LE FORGERON SJJ

Pallas.

Qu'as-tu donc fait de lui?

Jupiter.

Tandis que, bondissants, les hommes et les femmes

Célébraient des hymens et des épithalames,

Et portant dans leurs cœurs des charbons embrasés,

Oubliaient follement la mort dans les baisers,

Chassés par l'aiguillon de leurs ardentes fièvres.

Et pâles, mêlant leurs haleines et leurs Icvres,

Et du sein qui tressaille admirant le contour.

Criaient en frémissant : Amour! Amour! Amour!

Moi, j'ai dompté le dieu que Cypre en fleur vénère.

Je l'ai puni, je l'ai frappé de mon tonnerre;

J'ai jeté ce Titan, que la Haine allaita.

Sous la masse d'un mont farouche, sous l'QEta.

Maintenant, dénué de sa gloire première,

Il ne s'enivre plus de la pure lumière.

Il ne voit plus de cieux, d'astres, de jour vermeil;

Sur sa poitrine, en vain offerte au cher sommeil.

Dans une solitude où rien ne l'accompagne,

Il porte avec ennui cette lourde montagne.

Li Force et la Victoire, en ce lieu souterrain,

L'ont enchaîné, captif en des liens d'airain.

C'est en vain que pour lui de douces voix m'implorent.

Dans son cachot fermé des hydres le dévorent;

Il est hideux, souillé de terre, plein de sang.

Et des serpents visqueux, acharnés sur son flanc.

Cependant qu'il renaît de mille funérailles, Lui déchirent le foie et mangent ses entrailles. Il est là, palpitant. Rien ne peut arracher L'horreur de ma justice, et les clous du rocher. Il appartient au songe, au deuil, à la souffrance. Il ne reviendra plus jamais.

Diane.

O délivrance!

Pallas.

O triomphe !

Diane.

L'Amour, à qui j'ai dit : Va-t'en! —

Junon.

Le dieu qui fit couler tous mes pleurs; —

Pallas.

Le Titan Dont l'aile incendiait en passant les cieux vastes, —

Diane.

Oui, celui qui par jeu tourmentait nos cœurs chastes, Dans l'âpre solitude, au fond des bois épais. Est vaincu.

LE forgi:ro>î

Palias.

Nous pourrons enfin dormir en paix.

Diane.

Notre sang coulera paisible dans nos veines.

Jupiter.

Oui. Ne craignez plus rien de ses atteintes vaines. Il est pris et vaincu. J'ai brisé ses genoux.

Palias.

Mais quel est ce grand bruit qui monte jusqu'à nous. Comme un chant que de loin la terre nous envoie, Immense et formidable et pourtant plein de joie, Pareil aux ouragans, et n'ayant rien d'amer?

Diane.

On dirait que dil flot caressant de la mer,

A travers l'Arcadie heureuse et l'Achaie,

Et l'Ëtolie et la Phthiotide éblouie,

Jusqu'ici sur le clair sommet des monts neigeux.

Monte, porté si loin par le vent orageux.

Ce concert de soupirs, de chansons, de murmures,

Fier comme un bruit de lyre ou comme un choc d'armures,

Qui nous étonne, et dont ces monts Thessaliens

Frémissent.

Entre Mercure.

228 LE FORGEROK

Mercure.

Roi, l'Amour a brisé ses liens.

Il a fui, déchaînant sa rage mutinée.

Il est libre.

Jupiter.

O combats! ô deuils! ô Destinée!

Mercure.

Mais déjà le courroux fronce tes noirs sourcils, Et je vois la colère et les sombres soucis Qui s'amassent au fond de ta prunelle obscure. Je me tairai, si tu le veux.

Parle, Mercure.

Ne cache rien. Les temps mauvais sont de retour El l'avenir s'avance en gémissant.

Mercure .

UAmouT A brisé ses liens.

Jupiter .

O deuil ! L'ombre nous gagne.

^fercure.

L'Amour a de son front soulevé la montagne,

Et ce frère du noir Titiin qui t'a volé,

A travers les grands cieux ouverts s'est envolé.

Géant, semblant traîner après lui les désastres,

Avec sa chevelure il souffletait les astres;

Ses cris fous résonnaient, à l'ouragan pareils.

Et son ombre farouche éteignait les soleils.

Dans la lumière, par sa grande ombre assiégée,

11 s'évadait, suivant toute la mer Egée.

Les hommes s'effrayaient de ses ailes de feu

Dont l'or vertigineux flamboie, et lui, le dieu

Volait, épouvantant lés regards des peuplades

Qui vivent près de nous dans les belles Cyclades.

Il volait au-dessus d'Andros, l'ile aux doux vins

QjLie Bacchus a foulée avec ses pieds divins;

Au-dessus de Ténos que le zéphyr effieure,

Et de cette Délos qui flotta jusqu'à l'heure

Où tu l'attachas dans la mer, solidement,

Avec de durs liens tissés de diamant;

Jl volait au-dessus de Paros, où s'agrège.

Dans le mont Marpessa, le marbre au flanc de neige;

Au-dessus de Naxos, dans les vents apaisés

Où les rugissements se mêlent aux baisers;

Et comme un noir troupeau sur des cimes ardues,

Les îles sous son vol s'enfuyaient éperdues.

Noir, sanglant, reflété par le grand flot marin.

Il volait, comme vole une flèche d'airain

Qui s'enfuit et déchire une proie immolée.

Enfin il arrêta son vol au cap Malée,

250 LE FORGEKON

Roulant dans son esprit des projets inconnus, Et se dressant alors, il posa ses pieds nus Sur le rivage heureux sablé d'or, où la terre S'amincit et s'effile et d'où l'on voit Cythcre.

Junon.

Alors, qu'a fait le dieu ?

Pallas.

Qu'a-t-il fiit, le Titan Dont le souffle cruel est pareil à l'autan?

Diane.

Quel nouveau crime a-t-il commis?

Junon.

Quelle victime A-t-il précipitée avec lui dans l'abime?

Mercure.

Le dieu qui fait pleurer les lions roux, l'Amour

Était donc là, debout, sur le rivage. Autour

De lui, s'amoncelaient, pâles comme des marbres,

Des hommes plus nombreux que les feuilles des arbres.

Pâles aussi, vêtus de pourpre et demi-nus,

Par un pressentiment les Dieux étaient venus.

Tous ils regardaient l'arc d'où la flèche s'élance,

Et la terre tremblait dans un profond silence. On entendait les cceurs battre.

Junon .

Q.u'a fait le dieu?

Mercure.

D'abord il a longtemps regardé le ciel bleu

En lui montrant son flanc tout couvert de morsures,

Et puis il a plongé ses doigts dans ses blessures

D'où le sang ruisselait, et dans le flot amer

A secoué ce sang, rouge encor, sur la mer.

Puis il reprit son vol sous l'épaisse nuée.

Figure dans l'azur longtemps diminuée.

Ayant fait sur la vague, où passe une rumeur,

Le geste impérieux et large du semeur.

Alors le flot changeant, qui sanglote et s'allume.

Disparut tout entier sous une blanche écume.

Ht superbe de calme et de sérénité.

De l'écume jaillit une divinité

Blanche comme la neige, étincelante et nue.

Triomphant dans l'échit de sa force ingénue.

Vierge aux larges yeux noirs dont s'enchantait le jour

Et qui naissait du sang horrible de l'Amour.

En la voyant, les cieux tressaillirent de joie;

Sa chevelure était un or pur qui flamboie;

Elle était droite ainsi qu'un chaste lys éclos;

Ses pieds légers marchaient sur la cime des flots;

Dans l'éblouissement dont la mer était fière,

Elle semblait pétrie avec de la lumière.

Ses bras levés, avec ses doigts polis et blancs,

Riante, elle tordait ses cheveux ruisselants,

Et la lumière, aux feux joyeux, qui glissait entre

Ses beaux seins, éclairait la splendeur de son ventre.

La mer sur ses pieds nus versait de bleus saphirs,

Et les fleurs, les forêts, les lyres, les zéphyrs

Acclamaient par leurs chants cette jeune invmortelle

Et soupiraient d'extase et s'écriaient : C'est elle!

C'est la Beauté !

Juuon.

Quoi donc! Mercure, est-elle plus Belle que nous?

Mercure.

Foulant les flots irrésolus, La déesse, brillant d'un charme involontaire, Marcha jusqu'au rivage adoré de Cythère, Où les Dieux éblouis la contemplaient encor. Car ils l'avaient suivie au loin sur des nefs d'or. Et tous, Apollon roi, Bacchus, le bleu Neptune Et Plutus conducteur de l'aveugle Fortune, Ivres de sa prunelle et de ses blonds cheveux. Pleuraient et disaient: Elle est à moi! Je la veux Seul dans un coin, souillé de terre et de fumée, Vulcain, qui forge l'or dans sa forge enflammée,

Regardait, en songeant, le ciel aérien,

Et tout pensif, les bras croisés, ne disait rien.

Jttnon.

O Diane! 6 Rillas, que l'ouragan caresse! Cette amante sans frein, qui se prétend déesse, Vient à peine de naître, et d'un sang odieux, Parmi la vile écume, et déjà tous les Dieux Insultent à la fois votre gloire et la mienne Et sont comme des chiens autour de cette chienne !

Jupiter.

Cette vierge au front d'or, que la terre applaudit, Certes, nous la verrons.

Jiinon .

Oui. Mais n'as-tu pas dit, Mercure, que là-bas ta déesse inconnue A jailli comme un lys, et qu'elle est toute nue?

Mercure.

Les Grâces, — ne va pas t'alarmer pour un rien! — Ont jeté sur son corps un voile aérien; Elles ont, couronnant son front de violettes, Attaché sur sa tête avec des bandelettes Ses lourds cheveux, dont l'or céleste ruissela. Reine des Dieux, tu peux la voir.

Jupiter .

Amène-la.

:iCÈ'K,E TfEUXIEOiCE

Dans le palais de Jupiter, sur l'Olympe. Une salle surmontée d'un dôme affectant la forme d'un œuf coupé par le milieu. Les murs sont revêtus de plaques d'or, retenues par des clous de fer. Le pavé en lapis-lazuli est en panie caché par des peaux de lions. Le trône, en cuivre rouge, est élevé sur des marches d'ivoire et de rubis. Au-dessus du trône, un grand chasse-mouches avec des plumes d'autruches, de paons et de phénicoptéres. Sur le trône lui-même est posé un aigle, sculpté en or vert et doué de la vie. Des deux côtés de la porte se dressent deux lions.

Jupiter, tenant un sceptre fait d'or et de cristal de roche, est assis sur le trône. Autour de lui sont groupés tous Ls Dieux, assis sur des pliants d'or couverts de pe.mx de zèbres, d'hippopotames et de rhinocéros, attachées par des cordelières de perles bleues. — Entre Vénus, conduite par Mercure et par les Grâces, qui, lorsqu'elle est arrivée devant le trône de Jupiter, lui enlèvent le voile qui la couvre et tombe jusqu'à ses pieds.

Jupiter.

Donc, te voilà. C'est toi la nouvelle venue, Pour qui mille clameurs s'élancent dans la nue. C'est toi pour qui la Grèce entière est en émoi. Tu nais d'un prodige, et tu viens. Tu dis : C'est moi I

Et tu n'as nulle peur de l'avenir morose.

Ayant des seins pareils à des boutons de rose.

Donc nous avions l'Amour, le Dieu des trnliisons,

Dont la main distillait et versait des poisons;

Il suffisait au meurtre, au martyre, à l'injure;

Par lui la lâcheté se mêlait au parjure;

De sa cruelle griffe il déchirait les cœurs

Et troublait l'univers avec ses cris moqueurs.

Moi, cependant, j'avais brisé ses pieds d'ivoire;

Je l'avais enfernié dans une prison noire

Sous le farouche Œia; mais lui, non seulement

Il s'évade, irrité, dans le bleu firmament

Et fait planer sur nous ses ailes; mais encore.

Avec ce front qu'un or mystérieux décore,

11 renaît dans l'écume : .i présent, il est deux;

Et prenant, pour servir à ses desseins hideux,

Ton visage charmant que la grâce illumine,

Ce voleur a volé la forme féminine.

Donc, pour épouvanter les temps, les nuits, les jours,

Maintenant, au lieu d'un, nous aurions deux Amours

Traînant le deuil épars de leur sombre allégresse.

Et le tigre serait doublé d'une tigresse!

Un seul monstre suffit. Donc, fais ce que je veux.

Retourne dans ta nuit, déesse aux blonds cheveux,

Toi qui, dans ta splendeur que la haine dévore.

Caches l'Érèbe sous une toison d'aurore.

Oui, tu disais: C'est là le festin, je m'assieds.

Voici le pavé d'or, et j'y pose mes pieds.

2^6 LE FORGEROÎ4

Donnez-moi vite, afin que je me rassasie,

Ma coupe de nectar et ma part d'ambroisie.

Tu n'auras rien. Va-t'en. Nous sommes les grands Dieux.

Nous n'avons rien ici pour l'Amour odieux.

Enivrez-vous, démons, que redoutent les mères,

Du sang versé qui fume et des larmes amères.

Savourez à votre aise, ô couple révolté.

L'âpre fiel de la haine et de la volupté.

Mais l'Olympe neigeux ne veut pas te connaître.

Et d'abord, d'où te vient cette audace de naître

Et d'étaler ta gloire avec tranquillité ?

Crois-tu qu'on entre ainsi dans l'immortalité?

Mais au seul froncement de mes sourcils, les cimes

Tremblent, et l'on entend sangloter les abîmes;

Et si je le voulais, déesse, le sais-tu ?

Ce corps chaste et divin serait comme un fétu

Q.ui s'envole de terre et que le vent soulève,

El s'évanouirait dans la brume du rêve.

La Déesse.

Porte-sceptre au grand cœur, tonnant, maître des Dieux,

Brigand Roi, qui volas le trône à tes aïeux.

Fais peur à la montagne où verdit le platane 1

.Moi, je ne tremble pas. Je suis une Titane.

O bourreau de Tantale et du pâle Ixion 1

Je n'avais nul besoin de ta permission

Pour naître, avec cet or qui sur mon front flamboie,

Et pour verser à tous le délire et la joie

ht pour charmer la mer aux flots mélodieux

Par mon éclat de rose, étant plus que les Dieux!

L'épanouissement de toute la nature.

L'arbre qui dans le sol puise sa nourriture,

La sève, le tourment des baisers infinis,

La douceur des lions,- le chant qui sort des nids.

L'abri mystérieux de l'ombre, la jeunesse,

Le satyre domptant l'intrépide taunesse,

Le doux désir qui fait bégayer le héros

Et qui met sa rougeur au mufle des taureaux,

Le chant du ruisseau clair, la fureur des racines

Enfonçant dans la nuit leurs bouches assassines.

Le tiède espoir qui tord les serpents onduleux

Et soulève le sein de la vierge aux yeux bleus.

Le murmure des bois et des antres sauvages,

Le long soupir du flot qui baise les rivages

Et le rose frisson des corolles, ô Roi,

Et tout ce qui fleurit sur la terre, c'est moi!

La gazelle aux doux yeux, la biche à s'enfuir prompte

Accourent à ma voix charmeresse, et je dompte

Les monstres aux forfaits toujours inexpiés.

Le tigre adouci pleure et vient baiser mes pieds;

Tu ne sais pas, toi qui m'insultes, que tu m'aimes.

Et je viens pour dompter les immortels eux-mêmes.

Ah ! du temps où Cœus, Crios, Hypérion

Marchaient du midi bleu jusqu'au septentrion;

Lorsque Thia, Phébé, Téthys et Miiémosyne

Parlaient, et que la terre au ciel était voisine,

25^ LE FORGERO>f

Et que l'Océan vert, les monts, les cieux flottant? S'ébattaient sans liens avec les Dieux Titans, Dont le nom vit encore et dans nos âmes vibre, La nature était grande et la terre était libre! L'Eurotas était vaste, et les monts éloquents Hurlaient avec la bouche ouverte des volcans; Mordus par le soleil et cherchant ses brûlures, Les grands bois sur le sol traînaient des chevelures; Les roches se dressaient en leurs rébellions Et le Pinde était plein d'aigles et de lions. Parfois dans l'ouverture étroite des cavernes On sentait vaguement bouillonner des Averncs Et les accouplements, les hj-mens, les baisers Roulaient comme des flots d'amour inépuisés. Tout était rire, joie, enchantement, délire, Et l'ouragan sacré s'engouff'rait dans la lyre. Et les héros sanglants n'étaient pas résignés. Mais vous, Olj'mpiens funestes, qui rognez Les cheveux des lions et les ailes de l'aigle, Vous avez courbé tout sous la stupide règle.

Nous verrions des milliers et des milliers d'hymens

Et les animaux fous viendraient lécher nos mains.

Et ce serait sans doute une superbe orgie

Si nous t'abandonnions la Grèce et la Phr^-gie.

Les baisers séviraient, même parmi les Dieux,

Et nous en pourrions voir plus que le ciel n'a d'yeux.

Et le faune lascif et le chevreau qui grimpe Bondiraient sans pudeur sur le neigeux Olympe. Déesse, en attendant, la régie a triomphé. Donc, pose tes deux mains sur ton cœur étoufle. Tu connailras la règle, et, domptée ou priée. Toi-même, avant ce soir, tu seras mariée. Donc, choisis parmi tous les Dieux. Prends le mari Q,ue tu voudras, mais prends un mari. J'ai souri Lorsque tu nous parlais en Titane. Caresse Ou mords, nous rognerons tes ongles de tigresse, El nous musclerons la louve et le bandit. Oui, mariée, .\vant ce soir.

La Déesse.

Bien. Tu l'as dit.

Jupiter .

A ce prix, je pardonne, et volontiers j'admire Tes lys, tes cheveux d'or, ton haleine de myrrhe, Et ta prunelle noire et ton front de lotus Et tes lèvres. Comment t'appelles-tu?

La Déesse.

Vénus.

SCÈ-yiE T%OISIÈ:SCE

Dans le palais habité par Vénus. Un atrium aux colonnes d'argent et d"onj-x, plein de perdrix et de colombes. Des lauriers dojit les feuilles sont en or vert, les fleurs en corail rose et en corail d'un blanc jaune et auxquels se mêlent de vrais rosiers couverts de roses vivantes. Des paons blancs et des cygnes noirs se promènent autour d'un bassin en argent, nacre, perles et onyx, plein d'une eau odorante qui roule des paillettes, et dans lequel une fontaine laisse tomber son eau qui chante. Lits de repos couverts de peaux de cygnes et d'ours blancs.

Vénus est assise. Debout prés d'elle, Apollon et Bacchus la pressent et la supplient.

Clioisis-moi !

Ch(

Apollon,

Bacchus, s-moi.

Apollon.

Je t'adore.

Ll. lORGERON 24I

Baccbus.

Je brûle.

.Apollon.

Un feu qui sort de toi dans mes veines circule,

Baccbus .

Je frémis de désir.

Apollon.

Moi, je languis d'amour.

Baccbus.

Vénus!

Apollon, Vénus!

Baccbus.

Prends-moi pour mari.

Apollon.

Prends-mci pjur Mari.

Vénus,

Chacun de vous se plaint, comme Tantale. Attendez-vous, avec votre mine fatale,

242 Le forgeroî»

Qu'au nom de cette faim, si prompte à m'implorer, Je vous offre à tous deux mon cœur à dévorer?

Bacchus .

Vénus!

Vé nus .

Calmez un p-u ce délire et ces fièvres.

Apollon.

Il me faut ton front pur.

Baccbus.

Tes blanches mains.

Apollon.

Tes lèvres,

Bacchus.

Ta neige,

Apollon.

Tes boutons de rose.

Bacchus .

Tes cheveux,

Apollon.

Tes yeux clairs.

LU FOKGERON 24 J

Bac C hits .

Je te veux.

Apollon.

Je te veux.

Bacchus.

Je te veux.

Vénus.

Vous le savez, avec ses effrayantes cimes J'aime peu votre Olympe affreux, couvert de crimes; El pour l'homme, toujours maudit et châtié, Mon àme de Titane est pleine de pitié. Donc, celui qui m'aura, sur ce mont où nous sommes. Est le dieu, s'il en est, qui fut bon pour les hommes. Eh bien ! si l'un de vous, désertant les autels. S'est, un jour, attendri sur les hommes mortels. Qu'il me le dise; car Apollon, dieu propice. Et toi qui sais bondir au bord d'un précipice, O Bacchus, nourrisson des nymphes, rayonnant. Hormis vous, tous les Dieux ont parlé. Maintenant, Puisque je dois choisir ce soir, quoi qu'il m'en coûte. Expliquez vos raisons tous deux. Je vous écoute. Toi d'abord, dont la voix enchante les cieux clairs, Dieu Bacchus, né parmi la foudre et les éclairs.

Bacchus .

Déesse qui ravis mon cœur et le déchires, Le crime des Titans et des Hécatonchirçs

244 I-E FORGEROM

Que Jupiter brûla dans leurs flancs palpitants, Le crime, reproché toujours, des Dieux Titans Fut, dit-on, d'aimer trop les hommes éphémères Que veillent, tout petits, les angoisses des mères. Ah! s'il en est ainsi, peut-être, souviens-t'en, Reine, j'eusse été digne aussi d'être un Titan, Et tout ce qui fleurit sous mes pas te l'aflîrnîe. L'homme est né malheureux, triste, cruel, infirme. Toujours pâle et craintif, en proie au noir remord. Ayant devant ses yeux l'inévitable mort; Il s'enferme lui-même en de froides murailles Et supportant le poids affreux de ses entrailles, Lutte et sert de jouet risible au sort moqueur; Mais moi, je suis venu pour réchauffer sou cœur. J'ai terrassé la Mort et son vil artifice, Et je me suis offert moi-même en sacrifice. Et j'ai pu dire à l'homme, ouvrant pour lui mon flanc : Nourris-toi de ma chair vivante et bois mon sang! Je parfume à la fois sa lèvre et sa narine. Et lorsque je renais, brûlant, dans sa poitrine. L'homme que le doux vin ranime de son feu, Grandit, et ne sent plus sa misère. Il est dieu. Des palais d'or ont pris la place de ses bouges Et les grands cieux pour lui sont éclatants et rouges. Suis-moi, blanche Vénus, dans mes hardis chemins. Nous saurons à nous deux réveiller les humains Errant, vaincus, parmi les pins et les érables. Et faire des héros avec ces misérables.

Apollon.

Mais, ô B.iccluis, tu vas, entouré d'un troupeau De femmes, dont le vent aigu rougit la peau, De Ménades hurlant, d'iivantes forcenées Frappant les airs de leurs chansons désordonnées. Ceintes de serpents vifs, ayant des appétits Étranges, allaitant des tigres tout petits, Bondissant, frappant les tambours par intervalles, Ht faisant résonner les féroces cymbales. Et toi, mitre, porté par un doux éléphant, Tu regardes, charmé comme un petit enfant. Le vent jaloux meurtrir leurs poitrines rougies. Mais que fera Vénus dans ces belles orgies?

Vénus.

Phébus, toujours avec sa rouge fîoraison,

L'àpre Liberté, même ivre et folle, a raison !

Que les Bacchantes, sur les grands monts solitaires,

Courent, en entraînant sur leurs pas des panthères I

Que leur troupe sauvage épouvante les bourgs

Avec les noirs flambeaux et le bruit des tambours!

Moi-même, si j'aimais Bacchus, en leurs colères

Je guiderais au loin ces vierges tutélaires

Qui portent la fureur chez les hommes proscrits,

Et nous emplirions l'air de chansons et de cris.

Baccbus . Oh ! choisis-moi, Vénus, et viens guider leur troupe.

246 LE FORGHRON

Choisis-moi. Pour guérir tous les maux, j'ai la Coupe I La Coupe glorieuse est le moule d'un sein De femme. Elle est sévère et d'un noble dessin, Et le vin, dans son or qui l'éclairé, est un fleuve De pourpre où la tremblante humanité s'abreuve. Celui que le puissant Jupiter exila Et qui modela, puis fondit et cisela Divinement la Coupe à la courbe immortelle, C'est le dieu de Lemnos, qui forge et qui martèle. C'est lui, Vulcain, dont le grand cœur s'est réjoui De parer sa corolle ouverte.

Vénus .

Vulcain!

Baccbus.

Oui, Reine.

A Apollon.

Mais, Apollon, loi, que pourras-tu dire? Car tu n'as pas connu l'amour, ni son martyre; Ton cœur ne brûle pas de son feu meurtrier Et préfère aux baisers des femmes le laurier. Tes amantes, c'est la Rhythmique et la Métrique; C'est l'Ode, s'envolant dans sa fureur lyrique; C'est l'Arsis et c'est la Thésis, dont le ton dit Q.uand le pied du danseur frappe à terre, ou bondit;

LK FORGKROX 247

C'est le tribraque et l'anapeste, et le dactyle Qui dans le vers fuyant glisse comme un reptile; Ce sont les strophes qui, malgré les durs réseaux Où leurs pieds sont captifs, sont de libres oiseaux; C'est toute la parole avec sa riche gamme. Et pourquoi serais-tu l'esclave d'une femme. Toi qui peux voir au loin tout ce que les Dieux font Et tout ce qui frémit sous le feuillage, et dont I^ prunelle de feu n'est jamais endormie? Parle. Q.ue ferais-tu de Vénus?

Apollon, à Vénus.

L'ennemie De l'homme, ô déité, c'est l'ombre qui le suit. C'est l'obscurité sombre et triste, c'est la nuit, Ainsi qu'une voleuse entrant dans la chaumière, Et moi, je suis celui qui répand la lumière. Je suis éclat, je suis clarté, je suis réveil. Une ardente lueur sort de mon front vermeil. Dans les marais, couverts de hideuses cuirasses, Rampent de verts dragons et des hydres voraces, Et c'est moi qui les tue avec mes flèches d'or. Ah ! quand le dieu Soleil sort, prenant son essor, Du grand fleuve, et ravit la terre jusqu'à l'dme Avec sa rouge armure et son casque de fîamme, Et mène ses chevaux exécrés de Pluton : Phlégon, Pyroéis, puis Eous, Aéthon, Dans une fusion de perles et d'aurore;

Quand son char d'azur fait vibrer l'éther sonore,

Pour éviter les chocs vers lui j'étends la main,

Et c'est moi qui du doigt lui montre le chemin

Dans le gouffre des cieux où mes yeux savent lire.

Et je sais diriger son vol, car j'ai la Lyre!

Aphrodite, la Lyre est tout. C'est à son chant

Que les Olympiens, rêvant et se couchant.

S'enivrent de la paix dans les belles demeures.

Elle règle le temps, les mois, les jours, les heures;

En elle sont la joie et le sanglot amer

Et le tumultueux murmure de la mer.

Elle a dompté les loups. Elle a bâti des villes

Quand les hommes mortels formaient des troupes viles

Et servaient de pâture offerte aux crocs sanglants

Et, pareils aux pourceaux hideux, mangeaient des glands.

J'ai la Lyre, par qui tout est orgueil et fête.

Et c'est Vulcain, le dieu de Lemnos, qui l'a faite,

Vénus j à part.

Le dieu Vulcain !

Apollon.

Sois ma déesse. Tu tiendras, Gjmme moi, s'il te plaît, la Lyre entre tes bras, Puis tu prendras mon arc, digne objet de louange. Et tu dirigeras tes flèches sur la fange. Ton front d'or brillera sur les monstres hideux, Et tu les rempliras d'épouvante. A nous deux,

Nous rendrons aux vaincus la force coutumière Et nous inonderons la terre de lumière.

P énus .

O Dieux brillants! je veux songer dans mon esprit Au fuyant avenir qui pleure et qui sourit. Quand l'horreur d'un lien répugne à tout mon être, Il est bien malaisé de me choisir un maître. Cependant Jupiter veut que mon cœur meurtri Se donne, et que je sois l'esclave d'un mari. J'obéirai. Pourtant, déesse inassouvie, Sachez que je suis peu docile et que la vie A mêlé dans ma veine, avec d'amers sanglots, Un sang pur de victime à l'écume des flots! Entrenf Di.ine et P.-illas.

Diane.

Nous venions, car ton sort mystérieux s'achève.

P alla s.

Mais on n'arrive pas dans ce palais du rêve Sans marcher sur un tas de princes et d'amants Qui racontent leurs maux et peignent leurs tourments,-

Diane.

Et qu'on ne peut chasser au loin comme des rustreî.

Pallas.

En voici deux, fameux entre les plus illustres ;-~

Diane.

Mais cependant le temps ne nous presse pas moins, -

Pallas.

Et nous aurions voulu te parler sans témoins.

Vénus, à Apollon et Bacchus.

Allez donc, et laissez avec moi ces déesses. Pour moi, je ne veux pas oublier vos promesses. O Rois victorieux et forts, puissants démons, Ayez pitié de ceux qui souffrent sous les monts Et des pales humains que plaignaient vos paroles.

Baccbu s.

Mais, ô Vénus, pour qui s'ouvriront les corolles De tes roses ?

Apollon.

Pour qui fleuriras-tu, printemps?

Bacchus.

Pour qui?

Vénus.

Je le dirai quand il en sera temps.

Songez aux mortels, proie offerte à la misère.

Apollon.

J'aime ceux qu'elle tient dans son horrible serre.

Bacchus.

Devant eux, je suis plein de tristesse et d'cmoi. Chaste fille des flots, songe à moi.

Jpollon.

Songe à moi.

Bacchus et Apollon sortent.

Pallas.

Ne les crois pas.

Diane.

Ces Dieux caressent tes chimères En se feignant amis des êtres éphcmcres.

Pallas.

Ils abusent ainsi la fille des Titans

Dont la pitié persiste après un si long temps.

Diane.

Ces deux amants rusés dans ton cœur ont su lire; —

Pallas.

Mais le dieu de la Vigne et le dieu de la Lvre, Au fond peu soucieux du destin des humains, Les regardent souffrir et s'en lavent les mains.

Ce qu'ils veulent de toi, Vénus, on le devine,

C'est ta bouche de pourpre et c'est ta chair d;viue Qjui répand un parfum suave dans l'éiher.

Pallas.

Mais, déesse, crois-moi, résiste à Jupiter.

Diane.

Il te veut aujourd'hui marier toute vive, —

Pallas.

Mais, trompant ses cruels desseins, quoi qu'il arrive, N'accepte pas son ordre avec docilité.

Diane.

Et ne te livre pas à la brutalité D'un mortel ou d'un dieu.

Pallas.

Car c'est la même chose.

Diane.

Non, garde ton front pur et ta bouche de rose.

Pallas.

Et laisse aux animaux tous les vils appétits, Avec le soin grossier d'allaiter des petits.

Diane.

Ah l qu'un plus noble orgueil te pare et te décore I

LEFORGl-RON 255

Pal '.il S.

Fil le beau plaisir, fraîche et caressée encore Par la source où ta lèvre indocile aura bu, De sentir sur ta bouche un visage barbu 1

Diiine.

Fais comme moi. Courir dans les forêts profondes,

Au milieu d'un troupeau de filles vagabondes;

Essuyer au matin les soleils aveuglants;

Voir tomber sous mes traits des animaux sanglants;

Eutendre se mêler dans l'éclat des aurores

Les aboiements des chiens au cri des cors sonores;

Puis, dans l'ombre fiirtive, au milieu des roseaux,

Quand j'ai lavé mes bras dans ses tremblantes eaux,

M'endormir aux chansons d'un fleuve, sur la berge,

Et savourer la joie immense d'être vierge.

C'est ma vie, ô douceur! Courir seule en avant,

Sentir mon sein glacé par le baiser du vent;

Enfin me coucher, lasse, après ma longue course,

Téter sauvagement la mamelle d'une ourse

Et me rassasier de son lait que je bois

Me plait; je vis mêlée avec l'horreur des bois

Et toujours mon grand Arc, parmi les feuilles sèches.

Au but que j'ai choisi fait s'envoler mes flèches,

Car Vulcain de Lemnos, l'ouvrier diligent,

Sur sa pesante enclume eu a courbé l'argent.

Pallas.

Pour moi, c'est aux combats affreux que je m'élance. Le casque resplendit sur mon front; j'ai ma lance, Et je me jette, ayant la rage dans mon flanc. Au sein d'un tourbillon de carnage et de sang, Et je vois sous mes coups, dévorés de brûlures, Les héros sur le sol traîner leurs chevelures. Derrière moi, des cris de rage, un long sanglot, S'éteignent; quelquefois l'airain d'un javelot Fendant les airs, m'effleure avec sa dent vorace; Mais qui pourrait trouer ma brillante Cuirasse? Elle brave la hache et brise le couteau ; Vulcain l'a façonnée avec son lourd marteau; Elle est d'or et d'airain et d'argent, et se ploie Quand je marche, et parmi ses écailles flamboie, Éclairant de ses feux le sang que je répands, La Gorgone hideuse aux cheveux de serpents. Ma sœur, viens où la claire épée éclate et brille! Ou bien, sois ouvrière avec moi. Prends l'aiguille Et jette sur la toile, en riantes couleurs, Un grand triomphe heureux d'animaux et de fleurs.

Diane.

Mais ne souffre jamais, reine, que ton front pâle Rougisse humilié, sous le baiser d'un maie !

Pallas. Homme ou dieu, c'est toujours l'imbécile vainqueur Dont le stupide orgueil nous blesse.

Diane.

Notre cœur Se repcnt d'accueillir un tel hôte incommode.

PaUas.

On en soutire.

Diane.

Et d'ailleurs ce n'en est plus la mode,

Pallas.

La chasteté, crois-nous, dans nos cœurs indomptés 1: veille incessamment d'étranges voluptés Qui, pleines de douceurs et pleines d'amertume, Ont des retours auxquels notre corps s'accoutume.

Diane .

Et quand on a connu ces doux raffinements. On n'a plus d'appétit pour les grossiers tourments, —

Pallas.

Et l'on n'est pjus pareille à ces bêtes sauvages Qui, dans les antres sourds ou le long des rivages, Hurlent de désirs fous à la chute du jour.

Diane.

O Vénus, entends*nous !

Vénus.

Je vous entends. L'Amour

Offre d'humbles plaisirs qui ne sont pas les vôtres. A merveille. Mais n'en dégoûtez pas les autres.

Pallas.

Va, leurs discours flatteurs d'amant ou de mari, Comme le sombre hiver, par la bise meurtri, Sur les feuilles des-bois met sa fauve rouillure, Aboutissent, en somme, à la pire souillure.

Vénus .

Cette souillure, c'est l'universel baiser I

C'est le souffle par qui tout se laisse embraser,

Le mien ! Le feu par qui tout brûle, c'est mon âmeî

Je suis désir, amour, baiser, délire, flamme,

Et l'hymne triomphal des baisers infinis,

Le murmure des bois, ce que chantent les nids,

C'est moi. Pour le bonheur que vous dites suprême

Je ne puis pourtant pas me renier moi-même.

Dans l'éblouissement des choses je me vois,

Et toute chair s'éveille à mon souffle. A ma voix

L'hymen des flots sourit dans la mer gémissante

Et je ne prétends pas être plus innocente

Que les oiseaux charmés dans les nids querelleurs

Et que les lions, ni plus chaste que les fleurs 1

Diane.

Sois donc, puisqu'il le faut, la grande âme des choses, •

Fa i la S.

Mais ne t'enivre pas, toi-niéiv.e, de tes roses I

Diane.

Dis avec nous, fuyant la serre du vautour: r ! neige

Vè nus .

Amour 1

P allas , à Dijne.

Viens, ma sœur. Nous l'.ivons avertie et priée.

Diane .

En vaiu.

Pallas.

Elle sera tout à fait n'i.:ite, —

Diane .

Et les astres dos cieux, mystérieux témoins, Compteront sur l'Olympe une vierge de moins.

fanas .

Rien ne peut la sauver ou triste épithalame.

Diane , J Vénui.

Je le vois bien, tu veux 5.:nîer.

Fénu! .

Comme un2 femm? I Diane -.t Pallas sonent.

Un mari ! Ce seul mot me cause de l'effroi.

Entre Jupiter.

Q.ui donc choisir parmi ces Dieux ?

Jupiter.

Pourquoi pas moi, O Vénus? Car j'envie en ses métamorphoses Le flot silencieux qui baisa tes pieds roses, Et le premier de tous, quand près de nous tu vins, Je fus pris et vaincu par tes charmes divins. Choisis-moi. Tu pourras, triomphant dans la gloire, T'asseoir à mes côtés sur un trône d'ivoire. Alors tu régneras, car tel est mon dessein, Et docile, admirant la blancheur de ton sein, Je mettrai sur ton front, chanté dans les poèmes, Les éblouissements de tous les diadèmes.

Venus.

Bon. Mais dans ce discours, je n'entends pas le nom De Junon. S'il te plait, que fais-tu de Junon?

Jupiter .

Eh ! qu'importe Junon! Dans mes souvenirs vagues. Un flot d'épouses, plus nombreuses que les vagues,

LE FORGEROM 2)9

Se pressent, et fuyant avec un front pâli,

S'etfacent au lointain dans la nuit de l'oubli,

Comme un long chœur dansant que mène Terpsichorc ;

Et c'est à peine si je me rappelle encore

Latone, Sémélé, Thrace, Maïa, Pluto,

Cérès, Léda, Pyrrlia, Néère, Callisto,

Eurynome, Elara, Thymbris, Rhéné, Dione,

Carmé, Protogénie, Himalie, Hésione,

Danaé, Cambysé, Métis, Moera, Dia,

Electre, Euryméduse, Astéropé, Thyia,

Et mille autres, qu'avec des regards favorables

J'endormis tour à tour dans mes bras vénérables,

Vénus .

Quoi ! te rappelles-tu vraiment si peu de noms D'amantes, sur ce fier Olympe où nous trônons? Cherche dans ton esprit des formes échappées : Naïades aux fronts bleus. Dryades et Napées, Charmeuses de serpents, rebelles aux venins. Mais tu n'as pas fini des êtres féminins, Et dans les grottes d'or où sont les stalactites. D'autres déesses, il est vrai toutes petites, Arrêteront encor ton caprice goulu.

Elles te serviront, quand tu l'auras voulu. Puis les noms oubliés de tes bonne? fcrtunas Iront s'évanouir parmi :es vieilles lunes. Et plus tard, quand le temps rapide aura marché. On y joindra Vénus, par-dessus le marché.

26o LE FORGERON

Ouï, Vénus, diras-tu, ne fut pas inhumaine;

J'ai connu quelque part cette anadyomènel

D'autres vierges alors te feront délirer ;

Tu les illustreras, et moi, pour éclairer

Ces nobles jeux, tandis que tomberont leurs voiles,

Si tu veux, je tiendrai dans mes mains des étoiles!

Et je serai d'abord ta servante, puis rien.

En eflPet, dans la nuit du ciel aérien

Mes amantes ont fui, blanchissantes cohortes,

Comme dans l'ouragan s'en vont les feuilles mortes ;

Et Junon, dont Hébé peigne les beaux cheveux.

N'est pour moi rien de plus qu'elles, si je le veux.

Tout est à moi, les pleurs, les baisers, les caresses,

Les fureurs, les espoirs, les femmes, les déesses,

La faunesse des prés, la nymphe dans les bois,

La naïade qui pleure avec sa douce voix,

Et tout ce qu'a porté la terre, auguste aïeule.

Mais sois à moi, Vénus, et je t'aimerai seule,

Et je serai docile et doux entre tes bras.

Comme un lion captif que tu caresseras.

Et près de moi, buvant à ma coupe, en nos fêtes,

Tu poseras ton pied céleste sur les têtes

Des grands rois de l'Olympe, à vaincre habitués.

Vén us .

Non. Les vrais rois sont morts, et tu les as tués.

La Souveraineté sainte me verse a boire

D.ms un vertige heureux de cariiao^e et de gloire;

Mon désir est Je bien; ce que je ne veux pas

Est le Mal, et j'entends des lyres sur mes pas.

La Loi naît dans mon fronc; mon caprice est la Règle

O Vénus! choisis-moi.

Vèr. us.

J'entends. Prenez mon aigle!

Non. Tes splendeurs n'ont rien q ic je puisse envier. Crois-moi. j'iin.erais mieux, Jupiter, un bouvier, Ou quelque noir brigand, sur les routes peu sûres Arrach.vnt des joyaux dans le sang des blessures, Qt;e toi, voleur de trône et brigand couronné, D'un éblouissemcnt horrible environné, Et qui te réjouis de la misère humaine O mes aïeux ! Japet ! Hypérion 1 Qymène ! L'homme était cncor libre et pur de votre temps Et faisait alliance avec les Dieux Titans, El l'on ne voyait pas de vile cicatrice Meurtrir le sein fécond de sa mère nourrice. Les plaines, les forêts, où la nature n mis Son Ame, l'accueillaient. Ils étaient ses amis. Exilé nî.iintenant, sans guide et sans poëte, U erre, stupéfait, sur la terre muette.

262 LE FORGERO>4

Jupiter.

Qu'importent les soucis de l'homme ténébreux,

Pourvu que je triomphe et que je sois heureux!

Ah! ne profère pas d'inutiles injures.

C'est toi qui régneras, pourvu que tu me jures

De me donner tes yeux où brille un diamant,

Et nous respirerons avec ravissement

La douce odeur que fait monter aux cieux sublimes,

En brûlant sur le feu, la graisse des victimes,

Et pour nous le nectar ne sera pas amer.

Viens avec moi, Titane, ô fille de la mer!

J'ai tout vaincu; la Mort est ma blanche servnnte;

Partout devant mes yeux tressaille l'épouvante,

Et par le seul effort de ma réflexion.

Tantale, Saimonée et le triste Ixion

Subissent leurs tourments, car l'enfer est docile.

Torturés et pensifs sous les monts de Sicile,

Tes anciens Dieux, tandis qu'ici nous triomphons.

Songent, emprisonnés dans les gouffres profonds.

Prométhée est captif, là-bas, sur le Caucase.

Il prophétise en vain, dans son horrible extase.

Et tourmente le vol des sombres ouragans

Par sa plainte farouche et ses cris arrogants;

Mais toujours, déchirant cette vivante proie.

Le vautour lui dévore et lui mange le foie.

Moi, pour exécuter mon ordre souverain.

J'ai la Foudre, qui hurle avec un bruit d'airain.

C'est ma compagne; elle est avec moi sur le faite, Et c'est mon fils, le dieu de Lemnos, qui l'a faite. C'est Vulcain même, et j'ai par elle, tour à tour, Vaincu ir.j ennemis. Tous.

Vé nus .

Excepté l'Amour!

Maître, ton chien ailé parmi les feux aboie, Et les Olympiens en rugissent de joie ; Mais ayant les brillants éclairs pour messagers, Vous n'êtes que des Dieux fuyants et passagers; Car un héros bravant ta haine souffletée, Un jour délivrera le divin Prométhée Déchiré par tes fils plus cruels que des loups. Et de sa main sanglante arrachera les clous. Jupiter, — sois modeste, il faut bien t'y résoudre, — L'homme tremblant et nu fera taire la foudre. Alors, peu soucieux de tes frêles appuis. Il noiera le tonnerre étonné, dans un puits. Et les hommes riront de toi, qui les opprimes. Et lorsque tous les cieux seront las de tes crimes Et que tu feras honte à la clarté du jour. Un dieu va naitre, un dieu de douceur et d'amour. Qui sur eux étendant ses deux mains adorables, Apportera la paix à tous les misérables. Et qui, pour les guérir de leur cruel tourment, Dira de sa voix douce : Aimez-vous seulement. Alors, sentant mourir ton ame consumée,

Tu pourras voir tes Dieux se dissoudre en fumée,

Et tu disparaîtras devant rhom'me ébloui,

Pile fantôme dans la brume évanoui;

Et voilà ce que moi, Vénus, je prophétise.

J upi ter.

Pauvre chevrette, mords les branches du cytise, Mais n'use pas tes dents contre mon sceptre d'or. Tes aïeux abolis, tu les pleures encor; Donc, je te le permets, roi sage et tutélaire. Plains ceux qui sont tombés sous ma juste colère. Mais va. tu peux m'aimer sans crime et sans remords; Je suis le roi de tous les Dieux.

Venus.

Les Dieux sont moits!

Us sorte;::.

SCÈ'K.E QU^-îTTilÉ-ME

Même pabis. Une chambre surmontée d'un plafond sphériqne fait d'écaillés de tortues, sur lesquelles tournent et se meuvent les images d'or des constellations. Les murs sont une mosaïque de saphir et de lapis, avec des fleurs de corail rose. Petites fenêtres étroites treillissêes d'or, où grimpent des fleurs Sur le pavé en mosaïque d'or est jeté un tapis brodé par la déesse Istâr. Entre Vénus, recueillie, en proie k ses réflexions.

Vë tilts.

Quel est donc ce Vukain farouche Que nomme en v^in ma bouche Et qui semble plutôt un ouvrier qu'un dieu? Il façonna la Coupe et la Lyre invincible.

Pourquoi reste-t-il invisible?

Quel est ce dieu hardi, maiire et vainqueur du feu?

S'il m- •uir, to: que tout adore, Suis-je Vénus encorj ?

Triomphante, et le front baigné pA/ le ciei Dieu, J'ai foulé vainement l'Olympe inaccessible.

Pourquoi reste-t-ii invisible ?

Quel est ce dieu hardi, maître et vainqueur du feu?

266 LE FORGEROM

Tous les Rois, que l'orgueil rassure, Ont biisé mr. chaussure, Et contempler mes lys esc i'eur unique vœu. Lui se cache à mes yeux, noir dans sa forge horrible.

Pourquoi reste-t-il invisible?

Quel est ce dieu hardi, maître et vainqueur du feu?

Je veux faire pâlir la braise De sa rouge fournaise.

Je veux voir à mes pieds tremblant, fût-ce par jeu, Celui qui pour Diane a courbé l'Arc flexible.

Pourquoi reste-t-il invisible?

Quel est ce dieu hardi, maitre et vainqueur du feu?

Vulcain forgea l'ardente Foudre Qui réduit tout en poudre.

Il façonna le char du Soleil, dont l'essieu De mille diamants sème le ciel paisible.

Pourquoi reste-t-il invisible?

Quel est ce dieu hardi, maitre et vainqueur du feu?

O mer, dont le flot joue et brille, Murmure avec ta fille!

Avoir pris et conquis tous les Dieux, c'est trop peu, Alors qu'un seul demeure à ma gloire insensible.

Pourquoi reste-t-il invisible?

Quel est ce dieu hardi, maitre et vainqueur du feu ?

LE FORGEROX 267

La curiosité m'obsède et sa piqûre Me tourmente.

Entre Mercure.

Mercure.

Vénus, belle reine, —

Vénus .

Ah ! Mercure,

C'est toi 1

Mercure.

Puisque aussi bien ton visage m'a ri, Je viens au fait. Je veux devenir ton mari. Ne me refuse pas. Car si tu me refuses, Pleurer, silencieux, dans les ombres confuses, Tel est le sort cruel où je me réduirai.

Vénus.

]z veux voir Vulcain.

Mercure, désaopoimé.

Ah!

Prenant son parti.

Soit. Je te conduirai Chez lui.

Sans retard.

Mercure.

Oui. Je venais, à vrai dire, Pour autre chose. Peur te conter mon martyre Et te séduire avec le charme de ia voix. Mais bah 1 je le ferai de même une autrt fois.

Vénus.

Je veux voir Vulcain.

Mercure.

Bon. Je sais comme Ton entre Chez ce fauve, et je puis te mener dans son antre. Je ne suis pas jaloux. Si je Tétais jamais, On saurait sur ce point ce que je pense ; mais Je ne le suis pas. Car, certes, j'ai l'àme tendre, .Mais, en tant qu'immortel, j'ai le loisir d'attendre. Et, dans riutermina'ole et vaste corridor Comme c'est moi qui guide, avec mi verge d'or, Les âmes en enfer, vers les deuils ou les fêtes, J'ai pu savoir comment ces bétes là sont faites.

Vénus .

Partons vite. Allons voir le forgeron hideux.

LE FOROEROy 269

\f:-.:ute.

Volontiers. Je ne suis pas jaloux. De roii:« deux N.iitra, — la chose fut depuis longtemps prédite, — Un fils qui portera le nom d'Hermaphrodite Et qui sera p.ireil à nous deux, car ce fils ïîe fera qu'an avec la nymphe Salmacis. Or, il ne naitra pas, du moins je le suppose. Sans que nous ayons f.iit pour cela quelque chose; Car le puissant Désir est maitre, et nous régit.

Vénus .

Pour l'instant, ce n'est pas de cela qu'il s'agiL

Mercure,

Partons. Comme j'avais deviné ton idée, Les Grâces à Lemnos t'ont déjà précédée. Et tu les trouveras là-b.is, pour te servir. L'Air, ainsi qu'un amant, brûle de te ravir. Et Zéphyr, qui t'appelle, en tressaille de joie. Jupiter, s'il te cherche, ô noble et douce proie. Dans ce palais d'or, sur le mont divin perché, Ne te trouvera plus. Je n'en suis pas fâché. Les ailes que le vent caresse avec extase A mes talons, ainsi qu'à mon brillant pétase. Et par qui mes désirs ne sont jamais déçus. Me suffiront très bien pour voler au-dessus

De la terre, où l'on voit les berceaux et les tombes. Mais qu'anellerons-nous à ton char?

Vénus.

Des colombes !

Ils soncnt.

LEFORGEROM 27]

SCÈ'K.E CI'yiQUIÈ-^CE

Dans l'ile de Lemnos, chez V'iilcain. Une salle, tout entière en basalte noir, avec devis pilastres carrés, ornés de clou-s d'or. Sur l'une des parois du naur, s'ouvre dans l'épaisseur du basalte une très grande excavation ogivale. Là est placé le trône, en cuivre rouge, dont le haut du dossier est circulaire, et sur lequel est jetée une peau d'ours noir. Sur un chevalet se dresse an grand miroir d'airain. Entrent les Grâces.

Eupbrosyne.

Nous, les Grâces, mêlons nos âmes et nos voix.

Aglat'.

Donc, elle va venir, la grande inspiratrice. Elle viendra sourire aux travaux que je vois, Elle, la créatrice et la génératrice.

Tbalic.

La vierge aux tresses d'or, enchantement des Rois,

L'héroïque Vénus posera sur l'enclume

Et sur les lourds marteaux la blancheur de ses doigts.

Euphrosyne.

Son limpide regard dissipera la brume

Et se réjouira de voir le dur métal

Rougir, trauifiguré, dans le feu qui s'allume.

Thalie.

Car celle dont la mer fut le berceau natal Porte dans sa prunelle adorable et sacrée Tout l'éblouissement du ciel oriental.

Euphrosyne .

Elle est l'épouvantail de la mort exécrée. Son cœur approuvera l'ouvrier diligent, Puisque, sans elle, rien ne vit et ne se crée.

Jglaé.

Esprit mystérieux, pareil au flot changeant, Elle est présente aussi dans la métamci^liose Q.ui fair briller d'éciairs nouveaux l'or et l'argent.

Euphrosyne,

Elle est le divin soufile et rirn:nortelle Cause Et se reconnaîtra chez le grand Ouvrier. La fournaise est pareille à ses lèvres de rose.

Aglaé.

C'cit elle qui fait naître et grandir le laurier,

LE FORGEROÎ* iJJ

Et le travail arùu, qui cherche et qui s'obstine, Est par elle vainqueur de l'oub'i meurtrier.

Tbaîie.

Nous, cependant, ainsi que sur les fleurs butine L'abeille, dans le riche et flamboyant trésor Allons choisir les dons que Vulcain lui destine, —

Aglaé.

Car elle va venir, la déesse au front d'or!

Eilcs sortent. Entre Mercure, guidant Vénus, à Inqneile il montre, sans rien dire, b demeure du dieu du feu. Puis il sort et la laisse seule Aussitôt entre Vulcain. En voyant la déesse, il est saisi d'une admiration, comme mclée de terreur.

Vulcain.

Vénus 1

Vè nus.

Q.u'es-tu donc, toi qui restes seul? Quel crime T'emprisonne, muet, au fond d'un noir abîme? Pourquoi ne te voit-on jamais? Sous quel affront S'augmente la pâleur sinistre de ton front? Que forges-tu, caché dans les noires ténèbres D'où jusqu'aux vastes cieux montent des bruits funèbres ? Pourquoi, toujours courbé dans ce lieu souterrain, N'entres-tu plus jamais dans le palais d'airain

274 Î-E FORGEROM

Que tu dressas jadis, comme un chasseur ses toiles, Sur l'Olympe, avec ses grands murs semés d'étoiles? Pourquoi fuis-tu les monts, les bois, la douce fleur. Et pourquoi cherches-tu l'ombre, comme un voleur Ou comme un chien broyant un os dans sa mâchoire?

Vulcain .

Vierge qui sur mon seuil poses tes pieds d'ivoire. Chaste déesse au front charmant et vénéré, Assieds-toi sur mon trône et je te parlerai.

Vénus s'assied sur le trône,

Vénus.

Je t'écoute. Dis-moi ton aventure sombre.

Vulcain .

Oui, je suis l'exilé de la nuit et de l'ombre, Ht jc m'ensevelis dans un morne tombeau. Pourquoi? C'est que mordu par le désir du beau, Par l'invincible amour de la sainte harmonie, O Vénus, créatrice et mère du génie, Je respire la flamme au soulïîe meurtrier. Et travaille l'airain, comme un bon ouvrier, Dans ma forge pareille à la grenade mûre. Toujours seul, car je fuis l'inutile murmure Et la stupidité du vulgaire odieux.

Qu'on rencontre partout, même parmi les Dieux.

Vénus.

Aux chants de la cithare et de la poésie N'as-tu jamais goûté auprts d'eux l'ambroisie, En savourant, avec ces Dieux aimés des cieux, Le nectar, qui ruisselle en flots délicieux ? Dis-moi, u'as-tu jamais connu leur joie énorme?

Vulcain.

Je suis affreiïx, je suis boiteux, je suis difforme.

Sombre géant velu comme l'ours dans les bois,

Et les fauves lions auraient peur de ma voix.

Mais toi, qui juges tout dans ton àme rebelle,

O Vénus, tu verras que ma pensée est belle.

Les Rois heureux ont les festins; moi, j'ai le feu.

11 est la vie, il est plus que moi, qui suis dieu.

A nous deux, car il est mon fidèle complice.

Infligeant aux brillants métaux un dur supplice,

Nous les martyrisons, nous les transfigurons.

Nous sommes, ô clarté! les hardis forgerons.

Oui, le front assourdi par d'affreux bruits sonores,

Courbé sur une flamme où naissent des aurores,

Je torture et je fais plier les durs métaux

Avec la pince ardente et sous les lourds marteaux.

Autour de moi les grands soufflets soufflent d'eux-mêmes;

Le feu met ses lueurs sur les murailles blêmes;

El je frappe à grands coups sur l'enclume, léché

Par la flamme, au-dessus des fournaises penché.

Tandis que sur mes bras et jusqu'à mes aisselles

Crépitent follement des gerbes d'étincelles.

Puis enfin je repose, éblouissant doreur.

Mes yeux ivres d'orgueil, de fumée et d'horreur.

Alors dans le feu pur sous mes mains sont écloses

Mystérieusement les œuvres et les choses.

Je les achève sous le jour de l'atelier;

Je soumets l'ornement au rhythme régulier :

Avec tous les outils, esclaves de mon zèle,

Je repousse l'airain, je lime, je cisèle.

Je grave, curieux, ardent, inassouvi.

Seul avec mon cerveau plein d'images, servi

Par des figures d'or que j'ai faites moi-même.

Le métal fulgurant chante comme un poëme :

Il est devenu lyre où dort un chant divin,

Armure, coupe offerte à la gloire du vin.

Sceptre, épée aux brillants éclairs, de sang avide,

Tonnerre qui de bruit emplira le ciel vide.

Barque d'or où des Dieux seront les matelots.

Trident qui de la mer soulèvera les flots,

Et lourds trépieds, marchant tout seuls avec des roues.

J'ai ciselé le flot tranquille où tu te joues

Sur les boucliers d'or où, parmi les frissons

Du métal, j'ai montré les travaux, les moissons,

La guerre, et le berger pensif, joueur de flûte.

Vé7tus .

Mais lorsque à la fin, las çt meurtri de la lutte,

Fou, tu rougis, pareil à ton brasier fumant,

Dis, ne serais-tu pas délicieusement

Rafraîchi, dans ton cœur où saigne une blessure,

Si vers toi quelque vierge à la belle chaussure

Penchée et souriante et pliant le genou,

Essuyait la sueur qui perle sur ton cou;

Et sur ton front, meurtri des baisers de la flamme.

Posait timidement, légère comme une ame,

Sa douce chevelure et son front parfumé ?

P' ulcain .

Qui m'aimerait, moi qui ne fus jamais aimé?

Je pense avec tristesse à mon enfance amère.

Car haï par mon père, hélas ! et par ma mère,

Tous les deux, — tu sauras mes peines, il le faut, —

M'ont, chacun à son tour, précipité du haut

De rOiympe, à travers l'horreur des cieux splendides.

Une première fois, les blanches Néréides

M'ont recueilli, tremblant, et la seconde fois.

Je tombai dans cette île affreuse, où tu me vois.

Plus tard, lorsque j'osai, comme un chevreau qui grimpe.

Jusqu'au royal festin remonter sur i'Olympe,

Les Dieux raillaient ma force et mon cou de taureau,

Et là, je fus d'abord victime, puis bourreau.

Cette main, grâce à leur colère ensanglantée,

A cloué sur le roc infime Prométhée.

Oui, moi son tourmenteur, j'ai vu des pleurs luisant

Dans les célestes yeux du Titan bienfaisant,

De ce martyrisé qu'avec orgueil tu nommes, Et j'ai juré d'aimer ceux qu'il aimait : les liommesl Car je les vis tremblants, tristes, ayant si peu De joie, et j'inventai pour eux les arts du feu. Reine, c'est grâce à moi d'abord que la charrue, Mère du pain, leur e^i comme en révt; â\)'^3vit. C'est grâce à moi qu'ils ont sorti des feux ardents Les vases dont le flanc se courbe, les tridents. Et la griffe d'airain, qui sert aux lavandières Pour pendre les habits, et les vastes chaudières. Déjà leurs yeux ravis ont oublié les maux. Guerriers, ils ont sur leurs armures des émaux Et de joyeux lézards faisant traîner leurs queues Frétillantes, parmi les cannelures bleues. Mais toujours les potiers au travail diligent, Toujours les forgerons de l'or et de l'argent. Penchés sur le métal en fusion qui coule. Éviteront les vains murmures de la foule Et, muets, noirs, hideux, ^pnsifs, travailleront A bien pétrir l'image éclose dans leur front. Armés par leur fierté contre le vil outrage.

Vénus.

Oui, je le comprends, ta beauté, c'est ton ouvrage 1 Tu fais voir, moisson née entre tes doigts velus, Tes fleurs d'or, et tu n'as rien à dire de plus Pour châtier les froids mépris et l'insolence.

LE FORGEROX 279

M.iis, moi, j'ai quelque droit de haïr ton silence Et ton brillant renom si fièrement acquis.

Vénus descend du trône et s'approche de Vulcain.

Vulcain.

Toi, déesse 1

Vénus.

A l'instant ccîeste où je naquis, Splendide, et secouant sur la mer apaisée Ma chevelure d'or par le zéphyr baisée, Inépuisable orgueil des flots mélodieux; Lorsque mon sein de vierge apparut, tous les Dieux Etaient venus, et tous ils trouvèrent d'étranges Paroles, et, pour me célébrer, des louanges S'envolant fièrement dans les cieux éperdus. Et des mots qu'on n'avait pas encore entendus. Mais toi seul, tu restas muet, quand leur farouche Désir louait ainsi la pourpre de ma bouche Et mes yeux dont la flamme heureuse étincela. Ou plutôt, je crois bien que tu n'étais pas là. Et que tu n'as pas vu, courbé sur ton enclume, Cypris jaillir des flots et de la blanche écume l

Vulcain.

Si, j'étais là, dixinel admimn* les accords De ton harniûnifcux visage et de ton corps, Et tes yeux étoiles où tient le ciel nocturne,

aSo LF. FORGERON

Et tes bras arrondis comme des anses d'urne,

Et ta hanche flexible avec son pur dessin,

Et ce bouton rosé, la ro::geur de ton sein.

Mais je me taisais, sœur des ardentes corolles!

Je ne suis pas de ceux qui disent des paroles,

Et je ne savais pas en quels mots te prier.

Mais je voulus, étant le tenace ouvrier

A qui les vains discours semblent fous et risibles,

Offrir à ta beauté des louanges visibles.

J'ai voulu, ciselant la lumière et le jour,

Que l'Or te dit pour moi des paroles d'amour,

Q.u'il célébrât ton front, ta bouche et ta narine

Et ton ventre poli par la vague marine,

Q.u'il chantât, mieux que la cithare, ton pouvoir.

Et j'inventai pour toi les joyaux.

Vénus.

Fais-les voiri

Vulcain.

Reine vierge aux yeux noirs, les Grâces, tes servantes^ Viennent, portant le coffre où sont les fleurs vivantes.| Puis, de leurs doigts, de rose, elles t'en pareront Avec joie., et tandis qu'elles s'empareront De toutes les blancheurs dont ta gloire suprême Est composée, afin que tu puisses toi-même Admirer l'art vaincu par ton front souverain,

Il montre à Venus un grand miroir.

'' ■; le regarderas dans ce miroir d'.iiraiu.

Entrent les Grâces, portant le vizhe. coffret d.uis lequel sont enfermés les présents de Vulcain. Flks er. firent un à un les joyaux, et, à mesure qu'elles les i.omment, elles en parent avec vénération la déesse.

Aglaé.

Ce que nous attachons sur ton front, cet emblème

De la victoire, c'est le sacré Diadème.

Ce signe décisif et que rien ne dément,

Atteste le pouvoir et le commandement,

Et montre, pour charmer l'humanité craintive,

Les liens où tu tiens la grande Nuit captive.

Tbalie.

La flexible chaînette a lié par ses bouts Ces plaques figurant des têtes de hiboux : —

Euphrosyne.

Plus bas, un autre rang met des feuilles de saule Tout près de tes yeux noirs, —

Tbalie.

Et jusqu'à ton épaule Tombe la pendeloque, impérieusement.

2S2 LE FORGEROÎÏ

Euphrosyne.

Voisl

Vénus, se regardant au miroir.

Le Diadème! Oh! quel éblouissementl

Aglaè.

Tes Colliers.

Euphrosyne.

Celui-ci, fait de boules d'or creuses, Sonne et frissonne, —

Aglaé.

Car ces perles amoureuses Sonnant dedans, le bruit de leurs petits sanglots Imite la chanson folâtre des grelots.

Thalie.

Celui-là qui frémit, tandis que tu le touches, Semble vivre.

A^îaé.

1; est fvx d'un r?ng pressé de mouches.

Tkai:e.

Mouches d'or, on a peur que vous vous envoliez Parmi la chair de neige.

Fé nus.

Oh! les divins Colliers 1

Euphrosyne.

Ces colombes d'argent, toutes blanches, sans nuiles Taches, qui doucement boivent à des urnules D'or, s'ouvrant à leur bec de rose, et d'où, par un Art merveilleux, s'enfuit goutte à goutte un parfum, Sont tes riches Pendants d'Oreilles, où se joue Un rayon clair.

Vèntii.

Ah! ces colombes sur ma joue!

De ton souffle, zéphyr léger, caresse-les!

Ibalie.

Nous attachons sur tes bras purs les Bracelets.

Euphrosyne.

Les uns sont des serpents roulés, dont les nœuds courent En replis onduleux sur ta chair, et l'entourent; —

^■i glaê .

Celui-ci lait brill'Cr sa turquoise, au milieu D'une rosace d'or qui semble tout en feu. Où l'ornement léger dans sa grâce foisonne Comme des fleurs, et qu'un double cercle emprisonne.

Thalie.

Ceux-là sur tes poignets, d'un curieux travail, Sont des sphinx affrontés, mêlés d'or et d'émail.

Aglaé.

Et cet autre, courbé sur ton bras de naïade, Est fait de perles d'or, de turquoise et de jade, —

Thalie.

Et fait en même temps briller parmi tes lys Des lueurs de coraux sanglants et de lapis.

Vé nus .

Ainsi la mer frissonne avec toutes ses vagues I

Euphrosyne.

O déesse, à présent, nous te mettons les Bagues, —

Thalie.

Afin qu'en remuant ta main blanche et tes doigts, Tu puisses resplendir, amsi que tu le dois.

Euphrosyne.

Pour faire ces anneaux, l'industrieux artiste Creusa profondément le jaspe et l'améthyste, —

A g lue.

Ou courba les métaux qai, de feux arrosés, Avec un doux orgueil baisent tes doigts rosés.

enus, exusiee.

Triomphe de la femme, ornements, pierreries! O gemmes, diamants, joyaux, flammes fleuries! Tant que nos cheveux d'or et nos yeux brilleront, Vous chanterez ainsi la gloire d'un beau front Et nos bras et nos cous de neige et tous nos charmes Et vous serez toujours mon trésor et mes armes, Et l'air.our et la joie immense du ciel bleu.

Les Grâces sortent.

Merci, Vulcain, merci, brillant dompteur du feu, Qui se tord sous tes doigts, ainsi qu'une couleuvre.

Vuîcûin.

Ceci n'est rien. Viens voir à présent le chef-d'œuvre Que j'ai cherché longtemps dans mon ime de roi, Le seul divin, le seul qui soit digne de toi. Le joyau radieux qui sur ta belle gorge Répandra ses lueurs d'astre. Viens dans ma forge! Les Dieux y sont déjà, soucieux en effet De mon labeur, voulant savoir ce que j'ai fait Pour effacer encor mes ouvrages sans nombre. Ils verront la merveille, et quelque projet sombre Que tentent de nourrir leurs cœurs insidieux, Tous adoreront ta royauté.

Ils soncr.t.

SCE'X.h SIXIEî\CE

La chambre où Vulcain rar.ge ses ouvrages, et qui s'ouvre sur la cour où est la forge. Elle est toute revêtue de plaques eu cuivre rouge, retenues par des clous de fer brillant. Au fond, on aperçoit, ruisselant comme une mer, les métaux en fusion. Par moments de grandes flammes rouges font étinceler tous les clous d'escarboucle.

Du côté de la cour se dressent des colonnes d'or rouge aux chapiteaux de rubis, posées sur des bases de fer. Le long des murs, des statues, des chars, des trépieds, des boucliers, des bijoux attachés aux colonnes. Sur des coffres et par terre des fouillis d'escarboucles et de pierres précieuses.

Tous les Dieux sont debout, attentifs et inquiets. — Devant eux se détache le groupe des Grâces, qui tiennent la Ceinture, merveilleux ouvrage du Forgeron. Dès que parait Vénus, amenée par Vulcain, les Grâces s'empressent, et la parent de l'héroïque Ceinture.

Vulcain.

Salut, Dieux!

Cela, c'est l'immortelle et splendide Ceinture Où tiendront les baisers sacrés de la Nature, Tous les espoirs, tous les désirs, tous les tourments,

L'extase et la douleur et les ravissements,

Ce qui fait s'entr'ouvrir les fleurs, courir la sève.

L'amertume de vivre et la douceur du rêve

Et tout ce que l'Amour promet à son festin.

Car ainsi l'a voulu l'immuable Destin,

Et c'est par son pouvoir que Vénus de Cythère

Dominera sur vous et sur toute la terre.

Euphrosytie.

La Ceinture, livrée à l'aile des zéphyrs, Est comme un clair tissu de perles, de saphirs. D'améthystes, sur un treillage d'or, qu'embrase La calcédoine et la mourante chrj'soprase.

Aglaé.

Elle est l'enchantement et le signe.

T ha lie.

Au milieu De sa rosace d'or est un diamant bleu Q.ui, pareil au grand ciel, fait baisser vos paupières.

Aglaé.

Autour du diamant s'étigent les sept pierres.

ï haïu.

Sept pendeloques sur le P.anc pur de Cypris Mêlent l'aigue-marine et le fluide iris.

Eupbrosyne.

Et l;i rosnce a pour soutiens, douce et fatale, Deux oiseaux transparents, deux colombes d'opale Dont les yeux enflammés sont des diamants noirs, —

Tbalie.

Pour montrer que Vénus est la reine des soirs.

Vulcain.

Et la riche Ceinture est sa gloire éternelle.

Jupiter, à Vénus.

Oui, charmeresse, nous t'adorerons en elle

Q.ui baigne de rayons la blancheur sans défaut;

Tu régneras et tu vaincras, puisqu'il le faut.

Mais nous t'avons longtemps cherchée entre tes villes

De Cyihère, et parmi les verdoyantes îles

D'où la colombe vers l'azur prend son essor.

Nous te trouvons enfin dans ces cavernes d'or

Où le souflSet gémit comme un chien qui va mordro,

Et le temps est venu d'obéir à mon ordre.

Car le Soir, qui fait nos regards s'extasier,

S'est ccuché, palpitant, dans son rouge brasier;

Déjà la grande Nuit, échevelée et nue,

Laisse trainer là-haut ses voiles sur la nue,

Et descend sur le Pinde et sur le Cithéron.

Qui prends-tu pour mari, Vénus?

LU FORGURON' 289

Vc nus .

Le Forgeron I

Vulcain.

Donc le Travail, qui ;nontre une âpre cicatrice, Epouse avec amour la Force créatrice.

Malgré la nuit qui dort en ses replis hideux. Ils aviveront la lumière, et tous les deux Ils sauront, avec une ardeur inassouvie. Créer la vie et les images de la vie. Et maintenant, héros, poètes, ouvriers.

Hommes mortels, ô vous qui vous enivriez D'espoir, pâle troupeau courbé sur tes misères. Épouvanté, rongé de crimes et d'ulcères. Qui, n'oubliant jamais le but essentiel, Restes grand, malgré tout, par l'appétit du ciel; Malgré le noir Destin, redoutable et féroce, Malgré la Loi sans yeux, malgré la Règle atroce Qui jettent sur tes pas la douleur et l'effroi. Tandis que penseront et veilleront pour toi Le Forgeron de l'or et l'Anadyomène, Puisses-tu refleurir par nous, ô race humaine I

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