COMPOSÉES SUR DES RHYTHMES DE RONS'RD
A Marie
Les Baisers
r LUS de fois, dans tes bras charmantà
Captif, j'ai béni mes prisons,
Que le ciel n'a de diamants ;
Et pour tes noires trahisons
J'ai versé plus de pleurs amers
due n'en lient le gouflFre des mers.
196 AMÉTHYSTEà
Mes chants ailés, je te les dois!
Plus haineuse que les bourreaux.
Mon cœur a saigné sous tes doigts; Mais que de fois, comme un héros Q.ui vient de voler son trésor.
J'ai dormi sur tes cheveux d'or!
Tu m'as versé le vin du ciel!
Et mes maux seront pardonnes
A ton désœuvrement cruel.
Si les baisers que m'a donnés
Ta lèvre pareille à des fleurs
Sont aussi nombreux que mes pleurs.
Nice, fé%rier 1G61.
Cap
rice
V^UAND je baise, p.i!c de fièvre.
Ta lèvre où court une chanson.
Tu détournes les yeux, ta lèvre Reste froide comme un glaçon, Et, me repoussant de tes bras, Tu dis que je ne t'aime pas.
Mais si je dis : Ce long martyre M'a brisé, je romps mon lien !
Tu réponds avec un sourire :
Viens à mes pieds ! tu le sais bien, Ma chère âme, que c'est ton sort De m'adorer jusqu'à la mort.
Février 1861.
Inviolata
XXVEC ces traits harmonieux, pareils A ceux des Nymphes pures,
Et ce teint rose et ces anneaux vermeils Entre les chevelures,
Avec les noirs sourcils et les grands cils Dont l'ombre solennelle
Se joue, orgueil de tes regards subtils, Sur ta vague prunelle,
Ta beau'.é, Ivs exalté, vêtement
Joyeux, que rien n'offense,
Garde, malgré l'épanouissement.
Comme un duvet d'enfance.
Telle Artémis éveille les chasseurs
Dans la foret sonore Et parmi nous tu n'as pas d'autres sœurs
Ope la neige et l'aurore.
AMETHYSTES I99
Pareille aux Dieux, dont le généreux flanc,
Qu'un parfum rassasie.
Sentait courir sous la chair, non du sang.
Mais un flot d'ambroisie.
Ou voit frémir un rayon embaumé
Sur ton sein d'héroïne, Et l'on sent bien que ton corps est formé
D'une essence divine.
Comme Cypris, qui porte un ciel d'amour
Dans son dme étoilée, Et qui, malgré ses délires d'un jour.
Demeure inviolée.
Cruelle et rose et répandant l'eff'roi.
Femme au front de Déesse,
Tu sais que rien ne peut faner en toi L'immortelle jeunesse.
Tu vois nos maux d'un oeil indifférent,
Car tes attraits insignes Sont invaincus plus que l'eau du torrent
Et la plume des cygnes ;
Et tant d'amours, hélas! faits pour flétrir
Leur fraîcheur matinale, O mon trésor, n'ont pas pu défleurir
Ta grâce virginale.
Février 1861.
AMETHYSTES
En silence
V^ui, lève encor ton sourcil noirl Oui, puisque tu le veux, j'oublie Ce vin amer du désespoir, Ce vin noir dont j'ai bu la lie, Et tranquillement je m'enivre Du bonheur de te sentir vivre.
Mon cœur brûlé d'un long souci, Tu le veux, s'emplira de joie.
Laisse-moi me coucher ainsi A côté du coussin de soie A fleurs d'or, où ton pied se pose Fier, avec ce talon de rose !
Laisse-moi regarder longtemps
En silence, comme un avare.
Tes grands cheveux, d'or éclatants,
Ta prunelle, ce joyau rare
Qu'une frange noire protège,
Et ton sein I et ton sein de neige I
Février 1861.
Nuit d'étoiles
La nuit jette sur la dune Ses dianumis comme un roi.
Elle est blanche comme toi, Sous les doux rayons de luiic.
Tes yeux, ô magicienne.
Confondent leur ciel obscur Avec l'implacable azur De la mer Tyrrhénienne.
Mille fleurs s'épanouissent Près de son riant bassin, De même que sur ton sein De folles roses fleurissent.
Elle sait, la Nuit sacrée, Mère des enchantements, De quels épouvantements J'ai l'àme encor déchirée.
AMETHYSTES
O saphir ! azur sans voiles I O calme délicieux 1 La mer est comme les cieux Resplendissante d'étoiles.
Mais de ta bouche fleurie.
Pour calmer ce mal cuisant Tu me baises en disant Que ma blessure est guérie.
Fé%Tier 1861.
Le Rossignol
OIS, sur les violettes Brillent, perles des soirs.
De fraîches gouttelettes !
Entends dans les bois noirs.
Frémissants de son vol.
Chanter le rossignol.
Reste ainsi, demi-nue, A la fenêtre ; viens.
Mon amante ingénue ; Dis si tu te souviens Des mots que tu m'as dits, Naguère, au paradis I
La lune est radieuse ; La mer aux vastes fîot?, La mer mélodieuse Pousse de longs sanglots De désir et d'effroi.
Comme moi ! comme moi !
i04 AMÉTHYSTES
Mais non, tais-toi, j'admire, A tes genoux assis, Ta lèvre qui soupire, Tes yeux aux noirs sourcils 1 C'était hier ! je veux Dénouer tes cheveux.
O toison ! ô parure Que je caresse encor !
Non, tu n'es pas parjure.
Ma belle aux cheveux d'or, Mon ange retrouvé I J'étais fou. J'ai rêvé.
Juin iS6o.
AMETHYSTES iO$
Reste belle
V^ V E ton feu me dévore I Plaisir ou bien effroi, Tout me ravit ; j'adore Tout ce qui vient de toi, Et la joie ou les larmes, Tout a les mêmes charmes.
Ta voix qui se courrouce, Quand j'en étais sevré.
Pourtant semble plus douce A mon cœur enivré Q.ue les chansons lointaines Qui tombent des fontaines.
Garde ta barbarie, Tes méchants désaveux ; Tu ne peux, ma chérie, Empêcher tes cheveux.
Où le soleil se mire, De vouloir me sourire 1
io6 AMÉTHYSTES
Tes pensives prunelles Ont emprunté des cieux Leurs splendeurs éternelles ; Ton front délicieux Prend en vain l'air morose, Ta bouche est toujours rose.
Malgré tes forfaitures.
Les roses de l'été Ornent de lueurs pures Ta sereine beauté A ta haine rebelle.
Il suffit, reste belle !
Non, ta grâce de femme.
Rien ne peut la ternir; Elle est un sûr dictame, Et tu vins pour tenir La quenouille d'Omphale Dans ta main triomphale.
Février 1861.
Printemps d'Avril
IVIa mie, à son toit fidèle, La frétillante hirondelle Revient du lointain exil.
Déjà le long des rivages S'égaie un sylphe subtil, Qui baise les fleurs sauvages :
Voici le printemps d'Avril !
C'est le moment où les fées, De volubilis coitTées, Viennent, au matin changeant, Sur le bord vert des fontaines.
Où court le flot diligent, Charnier les biches hautaines De leurs baguettes d'argent.
■Elles dansent à l'aurore Sur riierbe, où les suit encore Un troupeau de nains velus.
Ne va pas, enfant sereine, Au fond des bois chevelus; Elles te prendraient pour reine, Et je ne te verrais plus l
Avril 1860.
AMhTHYSTLS 209
Tisb
L. s cet habit d'étoffe ancienne, Tu semblés, au siècle des cours, Une noble Vénitienne.
Cette dentelle aux mille jours Est un nid fait pour les Amours:
Watteau, de la grâce idolâtre, T'eût peinte en tes riches atours Avec ce manteau de théâtre.
C'est vers vous, les enchanteresses,
Que l'oiseau bleu tourne son vol 1
A présent déroule ces tresses,
Jette ces perles sur ton col ;
Donne ta voix de rossignol
A Tisbe, l'ange aux mains fiévreuses,
Cir c'est elle avec dona Sol,
Qui sont toujours nos amoureuses.
Février iS6i.
AMETHYSTES
Le Charme de la voix
v^UAND s'élancent leurs strophes d'or, Il faut aux Odes qu'on admire, Pour leur faire prendre l'essor, Les instruments et leur délire.
Mais toi, mais toi, tu peux les lire!
Car la Muse t'aime, et tu vois Qu'elle n'a plus besoin de lyre Avec les chansons de ta voix.
Ta grave, ta charmante voix.
Pure comme un cristal féerique.
Est parfois si douce ! et parfois Brûlante comme un vent d'Afrique.
Telle, à son rhythme symétrique Prêtant les colères des Dieux, Sappho, la déesse lyrique.
Parlait aux flots mélodieux.
Février 1861.
AMETHYSTES
Vers sapphiqucs
IVIa foi, mon espoir, mes chants fiers et doux, Je t'ai tout donné, jusqu'à mon courroux. Ce n'est pas assez, dit ton coeur jaloux. Il a bien raison 1
Il me faut bénir ta blonde toison, Tes beaux yeux armés pour la trahison.
Et ton sein de neige, et le noir poison Qu'a versé ta main !
Je les bénirai ! cher ange inhumain, Fleurisse ta bouche au riant carmin !
Et toi, si ton pied le trouve en chemi"., Foule aux pieds mon cœur.
Oui, sers de complice au passant moqueur. Et du noir oubli rhapsode vainqueur.
Mes vers frémissants chanteront en chœur Ton nom adoré.
AMETHYSTES
Jusqu'aux astres clairs je l'einporierai, Et mon luth, peut-être un jour admiré, Fera que l'éclat de ton front doré Demeure immortel.
Puisse-t-il, flambeau de mon cher autel. Éblouir de feu les divins sommets, Et sur les piliers de saphir du ciel Briller à jamais.
Février i86l.
Apothéose
V>'est bien fait, ô ma sœur,
Et je succombe, Mais avec la douceur
D'une colombe.
En noyant ma raison
Dans mon extase, J'ai béni le poison
Et le beau vase.
Même, j'ai traversé
Sans épouvante L'heure où tu m'as versé
L'horreur vivante.
J'ai bu le flot profond
Avec délice ; L'ivresse était au fond
Du noir calice.
2 14 AMETHYSTES
Je te donne à présent, (Car je t'adore !)
Le laurier verdissant Qui me décore.
Arraché par mes vers
A l'onde noire, Mes chants à l'univers
Diront ta gloire.
Près du ciel azuré Q.ui nous menace,
Joyeux, je t'assoierai Sur le Parnasse.
Là, recueillant le fruit
De mon délire, Ta voix sera le bruit
Que fait ma lyre ;
Et tu joueras, enfant
Né de Thalie, Dans le flot triomphant
De Castalie.
Dans les bois écartés, Ces lèvres roses
Jetteront des clartés D'apothéoses ;
AMhlHYSTES 2IÇ
Mon sang veisé par jeu,
Sainte blessure!
Sera la pourpre en feu
De ta chaussure;
Et, comme en ce dessein
Je t'ai choisie.
Tu laveras ton sein
Dans l'ambroisie.
Mais, couronnant ton front
Pur de souillure, Des rayons d'or seront
Ta chevelure ;
Et tes yeux, où sourit Ma douleur morte.
Refléteront l'esprit Qui me transporte.
O ma divinité
Victorieuse, Pendant l'éternité
Mystérieuse,
Tes yeux, insoucieux
De nos désastres.
Seront comme des cicux
Éclatants d'astres.
Février iS6i.