‹ Les stances (volume 2)Chapitre 2 sur 5 · LE TROISIÈME LIVRE DES STANCES · texte numérisé non relu

LE TROISIÈME LIVRE DES STANCES

Été, tous les plaisirs que ta saison m'apporte Comme ceux du printemps ont perdu leur attrait. Adieu, le tendre automne! à présent, qu'à ma porte Vienne heurter l'hiver, j'ouvrirai sans regret.

Dans l'antique forêt le vent et la cognée Sèment de l'arbre fort les rameaux à ses pieds. Et parmi les humains la juste destinée Abat à chaque coup gloire, amour, amitié.

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Moins doucement la feuille à la brise soupire Que la branche frappée, en tombant, ne se plaint, Et lorsque le malheur s'exhale de la lyre. Tout autre chant n'est plus qu'un écho qui s'éteint.

Vie exécrable, ô jours que corrompt l'amertume. Je vous surmonte encor! Mais mon cœur est brisé. Et s'il a plus d'éclat, peut-être il se consume. Ce feu sombre et divin qui m'avait embrasé I

Je songe, chaque fois que le dégoût m'accable

D'un retour importun.

Aux pâles frêles lys qui poussent dans le sable

Et que nourrit l'embrun;

A la plainte que font les barques, lorsque fouette

La tempête en sanglots.

Au cap baigné d'écume, aux cris de la mouette

Qui vole au ras des flots.

Me voici seul enfin, tel que je devais Têlre :

Les jours sont révolus.

Ces dévouements couverts que tu faisais paraître

Ne me surprendront plus.

Le mal que tu m*as fait et ton affreux délire

Et ces pièges maudits.

Depuis longtemps déjà les cordes de la lyre

Me les avaient prédits.

Au vent de ton malheur tu n'es en quelque sorte

Qu'un fétu ballotté.

Mais j'accuse surtout celui qui se comporte

Contre sa volonté.

L'éclair illuminait la nuit de ses beaux feux,

A la vitre déjà retentissait l'orage.

Plein d'angoisse le temps rampait entre nous deux,

Et j'étais là pareil à quelque sombre image.

Tu te berçais au son de ta plaintive voix.

Mais j'osais supputer et ta faute et la mienne. Et dans mon cœur, c'était comme une affreuse poix Toute cette clarté de notre vie ancienne.

Va, le ciel peut m'étreindre en sa droite de fer. Ton âme se montrer à sa Parque infidèle.

Mais, fuyant le malheur et le cruel hiver.

Je n'imiterai pas Tétrangère hirondelle.

Je vous revois toujours, immobiles cyprès.

Dans la lumière dure.

Découpés sur l'azur, au bord des flots, auprès

D'une blanche clôture.

Je garde aussi les morts; elle a voire couleur. Mon âme, sombre abîme.

Mais je m'élance hors la Parque et le malheur. Pareil à votre cime.

Relève-toi, mon âme, et redeviens la cible

De mille flèches d'or !

Il faut qu'avec ma main cette Minerve horrible

Frappe la lyre encor.

L'arbre portant ses fruits, le vent qui le renverse.

Sur le front d'un ami La pâle mort déjà, la trahison qui berce

Le soupçon endormi.

L'étoile à rhorizon, le phare sur le môle,

La coupe au cristal fin, Que j'ai jetée ainsi par-dessus mon épaule.

Toute pleine de vin.

Et chacun de mes jours, tels qu^une fleur qui passe

Sur Tonde et disparaît :

Dans mon destin comment sauraient-ils trouver place.

Cet espoir, ce regret?

Qu'importe à la rose superbe Le vent qui reffeuille sur Therbe !

Qu'importe à l'aigle étincelant Le plomb qui l'abat tout sanglant!

Qu'importe aux accents de ma lyre Le plus injurieux délire, Et qu'importe à ma vie encor D'avoir si mal pris son essor!

Ah, fuyez à présent, malheureuses pensées,

colère, ô remords, Souvenirs qui m'avez les deux tempes pressées

De rétreinte des morts !

Sentiers de mousse pleins, vaporeuses fontaines.

Grottes profondes, voix Des oiseaux et du vent, lumières incertaines

Des sauvages sous-bois;

Insectes, animaux, larves, beauté future.

Grouillant et fourmillant; Ne me repousse pas, ô divine Nature, Je suis ton suppliant.

Grands bois, je vous verrai brillants sous un ciel d'ambre

Ou de molles vapeurs noyés; Je vous verrai si fiers quand le triste novem])re

Vous aura meurtris et rouilles.

Pour moi, Tamour n'est plus cette source de larmes

Où je buvais avidement; Une fausse amitié me cause trop d'alarmes.

Et je sais que la gloire ment.

Enveloppez mon cœur dans les plis de vos ombres ;

Ma Muse, fille des cités, bois, a su garder au fond de ses yeux sombres

Le souvenir de vos beautés.

Belle lune d'argent, j'aime à te voir briller Sur les mâts inégaux d'un port plein de paresse, Et je rêve bien mieux quand ton rayon caresse, Dans un vieux parc, le marbre où je viens m'appuyer.

J'aime ton jeune éclat et tes beautés fanées; Tu me plais sur un lac, sur un sable argentin, Et dans la vaste nuit de la plaine sans fin.

Et dans mon cher Paris, au bout des cheminées.

Dans le jeune et frais cimetière Je suis assis sur une pierre; Aux arbres s'apaise le bruit Des oiseaux, car voici la nuit.

Sans vous envier ni vous plaindre, Je regarde le jour s'éteindre Sur les tertres de croix semés, pâles morts, où vous dormez.

toi qui sur mes jours de tristesse et d'épreuve

Seule reluis encor.

Comme un ciel étoile qui dans la nuit d'un fleuve

Brise ses flèches d'or,

Aimable Poésie, enveloppe mon âme

D'un subtil élément :

Que je devienne l'eau, la tempête et la flamme,

La feuille et le sarment ;

Que, sans mlnquiéter de ce qui trouble l'homme,

Je croisse verdoyant.

Tel un chêne divin, et que je me consomme

Comme le feu brillant!

Je me compare aux morts, à la source tarie,

A Tobscur horizon, A la fleiir eflfeuillée, à la feuille pourrie

Sur un pâle gazon ;

A l'arbre qu'on abat dans un bois sans verdure

Pour former un cercueil.

Aux brouillards de l'hiver, à toute la nature

De tristesse et de deuil!

Mais ne suis-je plutôt à l'Océan semblable.

Qui, toujours florissant.

Laisse le vol du temps passer, et sur le sable Écume en gémissant?

Sur la plaine sans fin, dans la brise et le vent.

Se dresse Tarbre solitaire.

Pensif, et chaque jour son feuillage mouvant

Jette son ombre sur la terre.

Les oiseaux dans leur vol viennent poser sur lui Sont-ils corbeaux, ramiers timides?

L'affreux lichen le ronge; il est le sûr appui Du faible lierre aux nœuds perfides.

Plus d'une fois la foudre et Tautan furieux

Ont fracassé sa haute cime ; Même il reçoit les coups de l'homme industrieux

Sans s'étonner, triste et sublime.

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