LE QUATRIÈME LIVRE DES STANCES
Le coq chante là-bas : un faible jour tranquille
Blanchit autour de moi; Une dernière flamme aux portes de la ville
Brille au mur de l'octroi.
mon second berceau, Paris, tu dors encore
Quand je suis éveillé Et que j'entends le pouls de mon grand cœur sonore
Sombre et dépareillé.
Que veut-il, que veut-il, ce cœur! Malgré la cendre Du temps, malgré les maux,
Pense-t-il reverdir, comme la tige tendre Se couvre de rameaux?
Tu me la dois enfin, cette faveur, ô Parque
Qui filas tous mes maux, De songer à mon gré, balancé dans la barque
Sous les feux des Gémeaux.
Puisque tu veux qu'ainsi me versent l'amertume
Calliope et Péan, Fais que mes yeux lassés soient baignés de l'écume
De l'immense Océan;
Et puisque le laurier se flétrit sur mes tempes Et tombe grain à grain,
Sur ma tête fatale emmêle et tords les hampes Du pâle lys marin.
Hymette, mont sacré, divinité vivante, Mieux que l'humaine voix,
Mieux que le vent d'Auster qui répand l'épouvante Au plus profond des bois.
Tu me parlais avec la grâce de ta ligne
Qui courbe tes sommets, Et d'écouter le ciel, certes, j'étais plus digne
Que je ne fus jamais.
— Ixk —
héros, sur tes flancs la mort du jour imprime
Le plus clair orient, Car, comme un fruit pressé, Tàme sur toi s'exprime
Du rubis souriant.
Et pourtant, ce n'est pas la joie insidieuse
D'une aimable couleur Qui me rattache à toi, mais Tombre pluvieuse
Qui te vêt de malheur :
C'est par elle qu'ainsi le sens de ma nature
Au tien a répondu.
Elle qui d'Apollon l'esprit plein d'imposture
A du coup confondu.
Sunium, Sunium, sublime promontoire Sous le ciel le plus beau.
De l'âme et de l'esprit, de toute humaine gloire Le berceau, le tombeau;
Jadis, bien jeune encor, lorsque le jour splendide Sort de l'ombre vainqueur,
Ton image a blessé, comme d'un trait rapide.
Les forces de mon cœur.
Ah! qu'il saigne, ce cœur! et toi, mortelle vue,
Garde toujours doublé.
Au-dessus d'une mer azurée et chenue.
Un temple mutilé.
Roses, en bracelet autour du tronc de l'arbre. Sur le mur, en rideau,
Svelte parure au bord de la vasque de marbre D'où s'élance un jet d*eau ;
Roses, je veux encor tresser quelque couronne
Avec votre beauté, Et comme un jeune avril embellir mon automne
Au bout de mon été.
En dépit de mes maux, de la nuit de mon âm«.
Je me sens plus vivant Que ne le fut jamais sur le brasier la flamme,
Quand Texalte un bon vent.
Misérable démon qui t'attaches à nuire.
Pauvre facétieux.
Tu vois bien qu'à la fin nous pouvons te réduire.
Et moi-même et les dieux.
Compagne de Téther, indolente fumée.
Je te ressemble un peu :
Ta vie est d'un instant, la mienne est consumée, Mais nous sortons du feu.
L'homme, pour subsister, en recueillant la cendre.
Qu'il use ses genoux!
Sans plus nous soucier et sans jamais descendre. Évanouissons-nous !
Tu souffres tous les maux et tu ne fais que rire
De ton lâche destin; Tu ne sais pas pourquoi tu chantes sur la lyre
Du soir jusqu'au matin.
Poète, un grave auteur dira que tu t'amuses
Sans trop d'utiUté; Va, ne Técoute point, Apollon et les Muses
Ont bien quelque beauté.
Laisse les uns mourir et vois les autres naître, Les bons ou les méchants^
Puisque tout ici-bas ne survient que pour être Un prétexte à tes chants.
Coupez le myrte blanc aux bocages d'Athènes,
A Nîmes le jasmin ; A Lille et dans Paris, que les roses hautaines
Tombent sous votre main.
Aux Martigues d'azur allez cueillir encore
La flore des étangs, Pour former la couronne, amis, qui me décore
Et me garde du temps.
monts justement fiers de vos pentes arides^ bords où j'égarais mes pas,
vagues de la mer, berceau des Néréides, Que je fendais d'un jeune bras;
J'ai peur de vous revoir, mais c'est une folie Sied-ii qu'un cœur comme le mien
Soit assouvi jamais de la mélancolie De votre charme aérien?
En cet après-midi si lourd — toujours j'y pense! — De mon affreux pressentiment.
Lorsque je t'ai revue après vingt ans d'absence. Mer, honneur de ton élément.
J'ai tressé de mes mains, d'amarante azurée Et de pavots, un chapelet.
Pour le jeter avec mon âme déchirée
Dans ton onde qui me parlait.
Moi qui porte Apollon au bout de mes dix doigts. Je suis la fable du vulgaire;
A l'ordre un tel tribut, je Tai dû, je le dois, Ce jourd'hui, jadis et naguère.
Je te sens sur mes yeux, lune, lune brillante
Dans cette nuit d'été; Mon cœur de tes rayons distille l'attrayante
Et froide volupté.
Si lu n*es plus Diane, et quand lu serais morte.
Tu guides bien mes pas Dans l'ombre et sur le bord de la tombe, et qu'importe
La vie ou le trépas!
Lorsque le pâle jour fuit avec ses mensonges. Lorsque tombe le soir,
Sur la pierre marine. Océan, que tu ronges.
Je reviendrai m*asseoir.
Le mystère est en moi comme couve une flamme Dans un tas de sarments;
Je le ferai jaillir pour confronter mon âme Avec les éléments.
Que je suis las de toi, Paris, et de l'automne!
Que je languis souvent De voir le champ qui ploie et la mer qui moutonne
Au souffle d'un bon vent !
Mais quel philtre jamais, Paris, de quelle sorte.
Me vaudra ta rancœur?
novembre, tu sais que c'est ta feuille morte
Qui parfume mon cœur.
J'écoute sur ma lèvre, ô voix cyrénéenne, Tes accents surhumains;
Et quels faisceaux, brillant de Feau castalienne, Débordent de mes mains !
Mais vous m'étiez jadis, Muses, comme une forte Liqueur riche en chaleurs.
Et mon âme à présent n'est qu'une belle morte Gisante dans vos fleurs.
La coupe de douleur où je me désaltère, Douce comme le miel,
Emprunte d'ici-bas, certes, le caractère Le plus substantiel.
La vie est la fumée et la mort est son ombre;
Intérêts^ capitaux, Tout est dans la balance : il faut chercher le nombre
Qui règle les plateaux.