LE PREMIER LIVRE DES STANCES
Le grain de blé nourrit et l'homme et les corbeaux, L'arbre palladien produit la douce olive, Et le triste cyprès, debout sur les tombeaux, Balance vainement une cime plaintive.
Hélas! n'as-tu point vu ta plus chère amitié
Etaler à tes yeux la face du vulgaire ?
Tu ne sais pas languir et souffrir à moitié :
Quand tu reprends ton cœur, c'est qu'il n'en reste guère
Que ce soit dans la ville ou près des flots amers, 1
Au fond de la forêt ou sur le mont sinistre,
Va, pars et meurs tout seul en récitant des vers :
Ce sont troupeaux encor les cygnes du Cayslre.
Mélancolique mer que je ne connais pas, Tu vas m'envelopper dans ta brume lég-ère ; Sur ton sable mouillé je marquerai mes pas. Et j'oublierai soudain et la ville et la terre.
ÏO LES STANCES
0 mer, ô tristes flots, saurez-vous,dans vos bruits, Oui viendront expirer sur les sables sauvages, Bercer jusqu'à la mort mon cœur, et ses ennuis Oui ne se plaisent plus qu'aux beautés des naufrages?
PREMIEU LIVUE î I
Eh quoi ! peut-être aussi c'était mon naturel : Je fus doux, étant dur, et rieur, étant sombre; Je voulus faire un dieu de tout ce temporel, Et je traîne après moi des fantômes sans nombre.
L'homme mortel succombe et le sort est vainqueur. Apollon, dieu cruel, ennemi de ta race, Si tu m'as fait saigner tout le sang de mon cœur, Ce que tu châtiais, c'était ta propre audace.
PREMIER LIVRE l3
Je songe à ce village assis au bord des bois, Aux bois silencieux que novembre dépouille, Aux studieuses nuits, — et près du feu je vois Une vieille accroupie et filant sa quenouille.
l4 LES STANCES
Toi que j'ai rencontrée à tous les carrefours Où tu g-uidais mes pas, mélancolique et tendre, Lune, je te verrai te mirant dans le cours D'une belle rivière et qui commence à prendre.
Tu crains de confesser tes imperfections; Tu pleures, pauvre sot, sur ta force perdue. Je veux dix fois le jour haïr mes actions En couronnant de fleurs ma tête entrechenue.
l6 LES STANCES
Muse, pour tes vrais fils aujourd'hui c'est demain! Mais si leur cœur descend au niveau de la foule, Ce bon vin plein d'ardeur qu'ilsbuvaient dans ta main Tourne comme du lait et comme une eau s'écoule.
Tantôt semblable à Tonde et tantôt monstre ou tel L'infatigable feu, ce vieux pasteur étrange (Ainsi que nous Tapprend un ouvrage immortel) Se muait. Gomme lui, plus qu'à mon tour , je change.
Car je hais avant tout le stupide indiscret, Car le seul juste point est un jeu de balance, Qu'enfin dans mon esprit je conserve un secret Oui remplirait d'effroi l'humaine nonchalance.
0 mon esprit en feu, que vous me décevez ! Gomment de pauvres yeux sauraient-ils vous atteindre? J'ai vu ces sables blancs et ces rochers crevés, Retraite désirée :ils ne sont point à peindre.
20 LES ST.VNCES
Mais qu'il se trouve ailleurs un ciel aérien Où des caps sourcilleux lèvent un front superbe, Quoi ! mon esprit, pour vous le plus rare n'est rien ; C'est la même beauté que vous mangez en herbe,
Les roses que j'aimais s'effeuillent chaque jour; Toute saison n'est pas aux blondes pousses neuves; Le zéphyr a soufflé trop long-temps; c'est le tour Du cruel aquilon qui condense les fleuves.
Vous faut-il, Allégresse, enfler ainsi la voix, Et ne savez- vous point que c'est grande folie, Quand vous venez sans cause asracer sous mesdoi'jts Une corde vouée à la Mélancolie ?
PUEMIEU LIVRE 28
Galliope, Erato, filles de Jupiter, Je vous invoque ici sur la harpe sonore; Je le faisais enfant^ et bientôt mon hiver Passera mon automne et mon printemps encore
24 LES STx\NCr.S
Quelle bizarre Parque au cœur capricieux Veut que le sort me flatte au moment qu'il me brave? Lesmaux lesplusin^rats me sont présents des dieux, Je trouve dans ma cendre un goût de miel suave.
phemier livre 25
J'ai choisi cette rose au fond d'un vieux panier Que portait par la rue une marchande rousse; Ses pétales sont beaux du premier au dernier, Sa pourpre vigoureuse en même temps est douce.
Vraiment d'une autre rose elle diffère moins Que la lanterne fait d'une vessie enflée : A ne s'y pas tromper qu'un sot mette ses soins, Mais la perfection est chose plus celée.
Ne dites pas : la vie est un joyeux festin; Ou c'est d'un esprit sot ou c'est d'une âme basse. Surtout ne dites point : elle est malheur sans fin; C'est d'un mauvais courage et qui trop tôt se lasse.
Riez comme au printemps s'agitent les rameaux, Pleurez comme la bise ou le flot sur la grève, Goûtez tous les plaisirs et souffrez tous les maux ; Et dites : c'est beaucoup et c'est Tombre d'un rêve.
Les morts m'écoutent seuls, j'habite les tombeaux; Jusqu'au bout je serai Tennemi de moi-même. Ma gloire est aux ingrats, mon grain est aux corbeaux; Sans récolter jamais je laboure et je sème.
3o LES STANCES
Je ne me plaindrai pas : qu'importe l'Aquilon, L'opprobre et le mépris, la face de l'injure ! Puisque quand je te touche, ô lyre d'Apollon, Tu sonnes chaque fois plus savante et plus pure ?
Rompant soudain le deuil de ces jours pluvieux. Sur les grands marronniers qui perdent leur couronne. Sur Teau, sur le tardif parterre et dans mes yeux Tu verses ta douceur, pâle soleil d'automne .
Soleil, que nous veux-tu ? Laisse tomber la fleur î Que la feuille pourrisse et que le vent l'emporte ! Laisse Teau s'assombrir, laisse-moi ma douleur Oui nourrit ma pensée et me fait l'âme forte.
PREMIER LIVKK
XÏV
Ce que ma fantaisie a ce soir entrepris Ressemble àquelque essaim aux vibrantes antennes. Bien que la lune manque à ce ciel de Paris, La merveille du monde après celui d'Athènes,
3i4 LES STANCES
Muse, que sur mon front tu te viennes pencher
En me montrant tes yeux qui sont mon plus douxcharn
Je saisirai la lyre à l'instar de l'archer
Oui marche sur les morts tout en bandant son arme.
Paris, je le ressemble : un instant le soleil Brille dans ton ciel bleu, puis soudain c'est la brume ; Au veuf septentrion si tu te fais pareil. Tu passes les pays que le zéphyr parfume.
Triste jusqu'à la mort, en même temps joyeux, Tout m'est concours heureux et sinistre présage; Sans cause l'allég-resse a pleuré dans mes yeux, Et le sombre destin sourit sur mon visage.
Je songe aux ciels marins, àleurs couchants si doux, A l'écumante horreur d'une mer démontée, Au pêcheur dans sa barque, aux crabes dans leurs trous, A Néère aux yeux bleus, à Glaucus, à Protée.
Je songe au vagabond supputant son chemin, Au vieillard sur le seuil de la cabane ancienne. Au bûcheron courbé, sa cognée à la main, A la ville, à ses bruits, à mon âme, à sa peine.
PREMIER LIVRE Sq
Adieu, la vapeur siffle, on active le feu ; Dans la nuit le train passe ou c'est Tancre qu'on lève ; Qu'importe! onvient,onpart;le flot soupire : adieu ! Qu'il arrive du large ou qu'il quitte la grève.
Les roses vont éclore^ et nous les cueillerons ;
Les feuilles du jardin vont tomber une à une.
Adieu ! quand nous naissons, adieu ! quand nous mourons,
Et comme le bonheur s'envole l'infortune.