LE DÊUXIÈJIE LIVRE DES STANCES
Au temps de ma jeunesse, harmonieuse Lyre, Gomme Teau sous les fleurs, ainsi chantait ta voix ; Et maintenant, hélas ! c'est un sombre délire : Tes cordes en vibrant ensanglantent mes doigts.
Le calme ruisselet traversé de lumière Reflète les oiseaux et le ciel de l'été, 0 Lyre, mais de Teau qui va creusant la pierre Au fond d'un antre noir, plus forte est la beauté.
Il est doux d'écouter le roseau qui soupire Avec d'autres roseaux dans un riant vallon ; Un front pensif se courbe à ces accords que tire Des chênes assemblés le rapide Aquilon.
Mais, qu'auprès de la voix de Tarbre solitaire, Les roseaux, la chênaie exhalent un vain bruit, Quand sur la triste plaine où descend le mystère. Elle lamente au vent qui précède la nuit !
Toi qui prends en pitié le deuil de la Nature Et qui laisses tes sœurs flatter l'éclat du jour, Fille du sombre hiver, que tu sois la parure Ou de la pâle mort ou du brillant amour,
Violette d'azur, que tu plais à cette âme
Où je remue en vain les cendres du désir !
Les lys sont orgueilleux, la rose a trop de flamme,
Et le myrte frivole aime trop le plaisir.
Je viens de mal parler de toi, rose superbe ! Si ton éclat est vif, rose, tu sais pourtant, Seule dans le cristal, au milieu de la gerbe. Aussi bien que les yeux rendre le cœur content.
5o LES STANCES
Un jour, contre le mur d'une porte gothique (J'errais en ce temps-là dans les pays du Nord) Rose, tu m'apparus très pâle et fantastique Et frissonnante au vent plein de pluie et de mort.
DEUXIÈME LIVRE 5l
Ce n'est pas vers Tazur que mon esprit s'envole Je pense à toi, plateau hanté des chevriers. Aux pétales vermeils, à la blanche corolle. Je préfère le deuil de tes genévriers.
Noir plateau, ce qui berce une audace rendue, Ce n'est point le zéphyr sur les flots de la mer, C'est la plainte du vent sur ta morne étendue Où je voudrais song-er prisonnier de l'hiver.
Chênes mystérieux, forêt de la Grésigiie, Oui remplissez le gouffre et la crête des monts, J'ai vu vos clairs rameaux sous la brise bénig*ne Balancer doucement le ciel et ses rayons.
Ah! dans le sombre hiver, pendantles nuits d'orage, Lorsqu'à votre unisson lamentent les corbeaux, Lorsque passe l'éclair sur votre fier visage, Chênes que vous devez être encore plus beaux !
DEUXlEM.'i LIVnE
Quand pourrai-je, quittant tous les soins inutiles Et le vulgaire ennui de l'afïreuse cité, Me reconnaître enfin, dans les bois, frais asiles. Et sur les calmes bords d'un lac plein de clarté !
Mais plutôt, je voudrais songer sur tes rivages, Mer, de mes premiers jours berceau délicieux : J'écouterai gémir tes mouettes sauvages, L'écume de tes flots rafraîchira mes yeux.
Ah, le précoce hiver a-t-il rien qui m'étonne? Tous les présents d'avril, je les ai dissipés. Et je n'ai pas cueilli la grappe de l'automne. Et mes riches épis, d'autres les ont coupés.
DEUXIEME LIVUE
Les branches en arceaux quand le printemps va naître, Les ronces sur le mur, le pâturage herbeux, Les sentiers de mulets, et cet homme champêtre Qui, pour fendre le sol, guide un couple de bœufs,
La nuit sur la jetée où le phare s'allume, Et Phorizon des flots lorsque le jour paraît ; - Qu'importe ! je respire, ô ville, dans ta brume, La montagne et les champs, la mer et la forêt.
DEUXIÈME LIVRE Sq
0 ciel aérien inondé de lumière, Des golfes de là-bas cercle brillant et pur, Immobile fumée au toit de la chaumière, Noirs cyprès découpés sur un rideau d'azur ;
Oliviers du Céphise, harmonieux feuillages Que Tesprit de Sophocle agite avec le vent; Temples,marbresbriséSjqui,malgré tant d'outrages, Seuls gardez dans vos trous tout Tavenir levant ;
60 LES STAXCES
Parnès, Hymette fier qui^ repoussant les ombres, Retiens encor le jour sur tes flancs enflammés; Monts, arbres, horizons, beaux rivages, décombres. Quand je vous ai revus, je vous ai bien aimés.
DEUXIÈME LIVRE 6l
Céphise, fier torrent, j'ai Tâme encore heureuse Du jour que j'ai revu tes bords pleins de clarté ; Tu gardes dans ton lit la grâce sinueuse De ton onde tarie aux rayons de l'Eté.
De ce tardif avril, rameaux, verte lumière, Lorsque vous frissonnez,
Je songe aux amoureux, je songe à la poussière Des morts abandonnés.
64 LKS STANCES
Arbres de la cité, depuis combien d'années Nous nous parlons tout bas !
Depuis combien d'hivers vos dépouilles fanées Se plaignent sous mes pas !
Avril sourit, déjà plus douces me retiennent Les rudes mailles du destin,
Et de riants pensers à présent me reviennent Comme les feuilles au jardin.
Eh quoi ! ce peu de miel dans la dernière goutte Me serait-il enfin permis,
0 sombre vie? Hélas! si c'est la peine toute, Sommes-nous pas de vieux amis?
Donc, vous allez fleurir encor, charmants parterres î Déjà se courbent en arceaux
Et s'emplissent de bruit dans les vieux cimetières Les arbres gardiens des tombeaux.
Couvrez d'un tendre vert, arbres, vosbranchesforles Quand viendra l'aulan détesté,
Il lui faudra tout l'or des belles feuilles mortes Pour en rehausser sa beauté.
Palinure au grand cœur, le pilote d'Éiiée, Qui, prudent, d'un fort bras
Guidait le gouvernail, subit la destinée Que l'on n'évite pas.
Instrument de la haine, un repos exécrable Lui vint tromper les yeux,
Et, déjà près du port, il périt, misérable, Dans les flots tortueux.
Et moi, lorsque le Pinde et les neuf sœurs ensembi Ont mes vœux couronnés,
Lorsque je touche au ciel, faut-il que je ressemble Aux plus abandonnés !
DEUXIKME LIVUE 7 1
Esprit astucieux, adorable puissance.
Oui sans cesse guides ma main
Sur la corde sonore et narg-ues Tinnocence De mon entendement humain,
Ah ! ne te lasse point d'éclairer les ténèbres De ma vie au sombre détour,
Et de faire germer dans ses fentes funèbres Ces fleurs plus belles que le jour.
Eau printanière, pluie harmonieuse et douce Autant qu'une rigole à travers le verger Et plus que Tarrosoir balancé sur la mousse, Gomme tu prends mon cœur dans ton réseau léger!
74 LLS STANCES
A ma fenêtre, ou bien sous le hang-ar des routes Où je cherche un abri, de quel bonheur secret Viens-tu mêler ma peine, et dans tes belles gouttes Quel est ce souvenir et cet ancien regret ?
Lierre, que tu revêts de grâce bucolique Les ruines des monuments I
Et tu me plais encor sur le platane antique Qu'étouffent tes embrassements.
y6 LES STANCES
Mais je t'aime surtout, sombre et sinistre lierre, A quelque fontaine pendu,
Et laissant l'eau couler, plaintive, dans la pierre D'un bassin que l'âge a fendu.
DEUXIÈME rJVRR 77
Nuages qu'un beau jour à présent environne, Au-dessus de ces champs de jeune blé couverts. Vous qui m'apparaissez sur l'azur monotone, Semblables aux voiliers sur le calme des mers ;
Vous qui devez bientôt^ ayant la sombre face De Torage prochain, passer sous le ciel bas, Mon cœur vous accompagne, ô coureurs de l'espace ! Mon cœur qui vous ressemble et qu'on ne connaît pî
Beauxprésents quelaMuse, hélas I m'accorde encore,
0 mes vers, autrefois Vous étiez, au jardin, la fleur qui vient d'éclore
Et Toiseau dans les bois ;
8o LES STANCBS
Vous étiez le ruisseau quand le soleil l'égaie
Et s'en fait un miroir.
Et maintenant, mes vers, d'une mortelle plaie
Vous êtes le sang noir !
Muse, comment sais-tu de ces heures sinistres Tisser un jour vermeil,
Commenta l'unisson fais-tu sonner les sistres Dans un discord pareil ?
Ah! sur ton Pinde encor se peut-il que je sache
Me frayer un chemin, Et ton laurier sacré, faut-il que je l'arrache
De cette impure main?
0 ma lyre, cessons de nous couvrir de cendre Gomme auprès d'un cercueil !
Je t'orne de verdure et ne veux plus entendre Des paroles de deuil.
Mais non, fais retentir d'une douleur non feinte,
Lyre, Taccent amer !
N'es-tu pas l'alcyon qui calme de sa plainte
Les vagues de la mer ?