LBS RIMES DANS AMPHITRYON. — LA RIME PLATE
XIII. — Prenons maintenant Amphitryon. Nous constatons que Molière a renoncé à la rime plate (i) pour employer les combinaisons propres aux stances et aux strophes de la poésie lyrique (2), si bien que la pièce paraît écrite, non pas en vers libres, mais en stances libres.
Ëntendons-nous. On peut facilement relever dans Amphitryon maint groupe do 2 vers rimant ensemble. Mais il s'agit d* examiner, comme chez La Fontaine, en quelle relation de sens et de rimes ces vers se trouvent avec ceux qui les précèdent et ceux qui les suivent.
Or, il est évident que de tels vers n'appartiennent à la catégorie des rimes plates proprement dites, ni 1® quand ils constituent avec 2 autres vers un système de rime em-
(1) « Lorsque le poète tragique renonce aux rimes plates, et lorsqu'il môle de petits vers aux grands, il faut, suivant les combinaisons du rythme, ou que sa langue manque de gravité, ou qu'elle sonne comme celle du poète lyrique. » (Notice de M. Paul Mesnard, T. vi, p. 344). — Nous allons essayer de prouver que Molière a vu dans la cadence lyrique des vers iïAgéstlas un but à atteindre et non pas un écueiî à éviter.
(2) Il est fâcheux que les mots stance et strophe soient considérés comme synonymes. Jusqu'à présent, nous ne voyons pas d'autre distinction faite (quand on veut bien en faire), que celle-ci : on appelle stances les strophes les plus courtes et strophes les stances les plus longues. Il n'y a là rien de précis, et l'on confond trois systèmes de combinaisons très difTércnts : i^ celui qui ne contient qu'un seul groupe de rimes complet, sur une rime ou sur 2 rimes, comme aa^ aaa^ abab^ abbuj abaab, ababby abaaba^ aabaab^ etc. ; 2° celui qui est formé de la juxtaposition de plusieurs groupes complets, comme aabccb (2 groupes;, ababccdeed (3 groupes), etc.; 3® celui dans lequel lea groupes, au lieu d'être simplement juxtaposés, sont enlacés et inséparables, comme ababccb ou abbacca^ etc. Rien n'empêcherait de réserver le nom de stance pour les combinaisons du premier système, et de n'appeler strophes que celles des deux autres (c'est une distinction que nous observons dans le cours de cette étude). 11 peut ainsi y avoir des strophes de 6 vers et àea stances de 7 vers et plus, et chaque terme correspond à un objet bien défini (les stropbes du iTOisi^vxift ô^«\fe\xife pourraient
s'appeler strophes à rime tiercée).
brassée ; ni 2^ quand ils font partie d*une combinaison de 5 vers ou plus, où leur rime est répétée; ni 3*^ quand ils forment avec un groupe écrit sur 2 autres rimes, une combinaison spéciale, de 6 vers au moins, propre à la strophe lyrique.
Deux vers à rime plate n'entreront dans la catégorie des rimes plates proprement dites, c'est-à-dire des rimes suivies, que s'ils sont en contact immédiat avec au moins 2 autres vers également à rime plate, et cela sans qu'aucune des rimes soit redoublée.
Passons en revue les diverses situations dans lesquelles se présente la rime plate dans Amphitryon,
Deux vers à rime plate,
XIV. — 1° Rime embrassée, — Voici deux vers de M. Leconte de Lisle :
L'Afrique, s'abritant d'ombre épaisse et de hrume^ Affamait ses lions dans le sable qui fume y,,.
Les rimes brume et fume n'ont rien à voir avec les rimes suivies, puisqu'elles se trouvent au milieu d'une stance à rime embrassée :
Sans borne, assise au Nord sous les cieux étouffants^ L'Afrique, s'abritant d'ombre épaisse et de brume^ Affamait ses lions dans le sable qui fumSy Et couchait près des lacs ses troupeaux d'éléphants. (Poèmes Barbares, Les Hurleurs, v. 13-16.)
Il en est de même pour ces deux vers d'Amphitryon :
« Madame, en homme de courage.
Dans les occasions où la gloire Vengage, »
Nous n'avons pas là de rime plate, à proprement parler, mais bien 4 vers à rime embrassée ;
(Bien répondu! «Commeat se porte Amphitryon ? »
« Madame en homme de courage^ Dans les occasions où la gloire Vengage, »
(Port bien! belle conception !)
Ces quatre vers de Sosie sont à remarquer comme exemple, unique dans la pièce (i), de groupe à rime embrassée divisé en 1 vers -{- 2 vers -{• i vers. Un groupe de 4 vers à rime embrassée est ordinairement divisé en 2 + 2, quelquefois en 1 + 3, plus rarement en 1 + 1 + 2 ou 2 + 1 + 1. Le poète évite les divisions 1 + 2 + 1 et même les divisions 3 + 1 (2) et 1 + 1 + i + 1. La loi qu'il observe est donc celle-ci : La rime plate ne doit pas pouvoir, d'après le sens, être dégagée du groupe à rime embrassée.
Division en 2 + 2 :
En effet, maintenant que je le considère^ Je vois qu'il a de moi taille, mine, action. \\
Faisons-lui quelque question,
Afin d'éclaircir ce mystère (3). ||
Mais enfin^ dans l'obscurité, Je vois notre maison et ma frayeur s'évade, \\ Il me faudroit, pour V ambassade f Quelque discours prémédité (4). ||
(1) A moins qu'on ne veuille y joindre ces quatre vers, où la division est pourtant beaucoup moins sensible :
— C'est ainsi que mon bras. ... — L'action ne vaut rien :
Tu triomphes de l'avantage Que te donne sur moi mon manque de courage;
Et ce n'est pas en user bien.
(2) Voir page 29, note.
(3) Cf. {fmmf) V. 210-213.
(4) Cf. {mffm) V. 144-147, 222-225, 424-427, 434-437, 517-520, 640- 643, 1646-1649, 1750-1753. *
Division en 1 + 3 :
Oai, cet état me désespère :
Alcmèoe, ne présumez pas Qa'aimant comme je fais vos célestes appas.
Je paisse vivre an jour avec votre colère (1). ||
Toat beaal charmante Nuit; daignez vous arrêter : Il est certain secours que de vous on désire,
Et j*ai deux mots à vous dire
De la part de Jupiter (2). ||
(Prologue; v. i-4.)
Division en 1 + i + 2 :
— Ën.rons, sans davantage attendre. || Mais Âlcmène parolt avec tous ses appas, \\ En ce moment sans doute elle ne m'attend pas,
Et mon abord va la surprendre (3). ||
(II, i ; V. 843 846.)
— Qui va là? Heu? Ma peur, à chaque pas, s'accroît. ||
Messieurs, ami de tout le monde. ||
Ah! quelle audace sans seconde
De marcher à Theure qa*il est (4) ! ||
(ï, i;v. 155-158.) Division en 2 + 1 + 1 :
Je ne sanrois nier, aux preuves qu'on m'expose, Que tu ne sois Sosie, et j'y donne ma vjfo?. || Mais si tu Tes, dis-moi qui tu veux que je sois ? || Car encor faut-il bien que je sois quelque chose. ||
— Tout cela n'est encor rien.
Pour y faire quelque pause : \\
Nous verrons bien autre chose ; ||
Poursuivons notre entretien. ||
(1) Cf. (fmmpY. 412415, U28-143!.
(2) Cf. {mffm) V. 369-372, 530-533.
(3) Cf. (fmmf) V. 661-664.
(4) Cf. (m^m) V. 39-42.
On pourrait croire que ces divisions ont quelque chose d'arbitraire, et que Facteur devra s'arrêter parfois à une fin de vers où le texte ne porte qu'une ponctuation faible. Oo se persuadera du contraire en comparant aux exemples cités tous les groupes de 4 vers à rime embrassée. La loi que nous venons de constater peut, d ailleurs, si Ton ne vise que les divisions plus sensibles du dialogue même, être considérée comme tout à fait absolue.
Quand un groupe de 4 vers à rime embrassée est divisé par le dialogue, les deux vers du milieu sont toujours partagés entre deux répliques, à moins qu'ils ne s'unissent au A^ vers. — Cette loi s'applique aussi, presque toujours, quand le groupe est suivi ou précédé d'un ou de plusieurs vers sur les mêmes rimes (1).
Exemples (2 + 2, 1 + 1 + 2, 1 + 3) :
AMPHlTRyON.
Il faut que ce matin, à force de trop boire, Il se soit troublé le cerveau.
SOSIE
Je yeux être pendu si j'ai bu que de Teau :
A mon serment on m'en peut croire (2).
(II, i ; V. 821-824.)