‹ Les stances libres dans Molière: étude sur les vers libres de Molière comparés à ceux de LaChapitre 26 sur 34 · SIMPLICITÉ RÉELLE DE CES DIVERSES COMBINAISONS · texte numérisé non relu

SIMPLICITÉ RÉELLE DE CES DIVERSES COMBINAISONS

XVIII. — Par les nombreux exemples qui ont été cités^ on a passé en revue, outre les combinaisons de 4 vers^ des groupes qui comprennent depuis 5 jusqu'à il vers, sur deux rimes seulement, c'est-à-dire où la rime est une ou plusieurs fois répétée.

C'est à cette répétition d'une rime ou des deux rimes que se réduisent la plupart des combinaisons de Molière. Il évite généralement de réunir 2 groupes de rimes pour en former un tout, croyant sans doute que l'unité d'une telle combinaison ne peut être sentie et goûtée que si elle est répétée dans une suite de strophes uniformes. Aussi n'emploie-t-il guère que la combinaison la plus simple et la plus conmiune, celle de la rime embrassée précédée d'une rime plate {aabccb) (2). S'il lui arrive (2 fois seulement dans Amphitryon) d'enlacer une 3^ rime aux 2 premières, par la répétition d'une de celles-ci après l'apparition de la 3^, c'est de la façon la moins compliquée du

(i) Cf. I, 4; V. 654-658; ii, 2; v. 1029-1033. (2) Voir page 36.

monde, en divisant le groupe des 3 rimes en 2 groupes

complets :

1 (abbaba) :

— Ma foi 1 Monsieur le Dieu, je suis votre valet : Je me serois passé de votre courtoisie.

— Je lui donne à présent congé d^être Sosie : Je suis las de porter un visage si laid,

Et je m'en vais au ciel, avec de Vamhroi&iey M'en débarbouiller toat à fait.

2 (bcbc) :

— Le Ciel de m' approcher t'ôte à jamais Venvie ! Ta fureur s'est par trop acharnée après moi ;

Et je ne vis de ma vie

Un Dieu plus diable que toi (1).

La Fontaine use au contraire de ce procédé, qu'il sait appliquer avec un art parfait, pour enchaîner mieux encore des rimes qui sontj le plus souvent, déjà unies entre elles par le sens, comme on va le voir par cet exemple {abbaccac.) :

Il vient, est présenté;

Et, sachant que le Loup lui faisoit cette affaire : « Je crains. Sire, dit-il, qu'un rapport peu sincère

Ne m'ait à mépris imputé

D'avoir différé cet hommage ;

Mais j'étois en pèlerinage.

Et m'acquittois d'un vœu fait pour votre santé.

Môme j'ai vu dans mon voyage Gens experts et savants, leur ai dit Ja langueur Dont Votre Majesté craint, à bon droit, la suite.

(Vin, 3, V. 13-22)

Rien de semblable dans Amphitryon, Malgré le très grand nombre et la variété des groupes à rimes répétées,

(i) Cf. ra, 6-7; v. 1805-1813 (= a6a6a -V bcbcV

deux groupes de vers ne s'enchaînent jamais par leurs rimes (1).

Mais, en revanche, an sein d*un même groupe, les rimes s*entrecroisent et se répètent avec une abondance parfois surprenante. On compte jusqu'à 4 vers sur one même rime dans des groupes de 6, et jusqu'à 5 vers dans des groupes de 7 (2) :

— Laissons dire tons les censeurs :

Tels changements ont lears douceurs

Qui passent leur intelligence.

Ce Dieu sait ce qa*il fait aussi bien là qu'ailleurs; Et dans les mouvements de leurs tendres ardeurs^ Les bêtes ne sont pas si bêtes que Ton pense.

— Revenons à Tobjet dont il a les faveurs.

(Prologue; v. 103-109.)

On trouve même jusqu'à 12 vers sur 3 rimes :

— Est-ce que du retour que j'ai précipité

Un songe, cette nuit, Alcmène, dans votre âme

A prévenu la vérité?

Et que m'ayant peut-être en dormant bien traité^

Votre cœur se croit vers ma flamme

Assez amplement acquitté?

— Est-ce qu'une vapeur, par sa maUgnitéf

Amphitryon, a dans votre âme Du retour d'hier au soir brouillé la vérité?

Et que du doux accueil duquel je m*acquittai

Votre cœur prétend à ma flamme

Ravir toute l'honnêteté?

(1) Voir page 24, note 2.

(2) Mais, malgré toutes ces répétitions de rimes, on peut voir que Mohère évite (récrire 3 rimes semblables de suite. Le fait n'est à observer que 3 fois dans toute la pièce :

C'est aux yeux des Thébains que je veax avec vous

De la vérité pure ouvrir la eonnoi8tance ;

Et la chose sans doute est assez d*importtmee.

Pour affecter la circonttance

De réolairoir aux yeux de tous.

Cf. n, 6} V. 1281-1285 et [fmmmf) i,ï\ ^.^^vm.

C'est avec droit qae mon abord voos chasse Et qae de me fair en tons lieux Votre colère me menace :

Je dois vous être un objet odieax, Vous devez me vouloir un mal prodigieux ; Il n*esl aucune horreur que mon forfait ne passe^

D'avoir oCTensé vos beaux yeux.

C'est un crime à blesser les hommes et les Dieux, Et je mérite enfin, pour punir cette audace.

Que contre moi votre haine ramasse Tons ses traits les plus furieux.

Mais mon cœur vous demande grâce ;...

(lï, 6; V. 4348-1359.)

Dans le premier de ces passages, les six vers de la femme qui s'irrite répondent, en renvoyant trait pour trait, aux six vers du mari inquiet et furieux ; dans le second, Jupiter, qui ne dit en somme, par ces douze vers, qu'une seule chose : « Je vous demande bien pardon, x» charge, en le répétant, l'aveu de la faute d'Amphitryon, jusqu'au moment où il tombe, pour en finir, aux genoux de celle qu'il veut séduire encore. La rime s'arrête. Ici, elle a suivi jusqu'au bout les répétitions d'une même idée; là, elle vient d'unir deux répliques qui s'opposent l'une à l'autre.

Qu'on examine ces groupes où la rime répétée multiplie ses consonnances uniformes (1) , on verra qu'elle représente, en quelque sorte, les modulations ou les variations

(1) Groupes de 7 vers sur 2 rimes : Prologue; v. 59-66, 103-109 148-154; I, 1; v. 159-165, 226-232; ii, 1; v. 689-695, 706-712, 789- 795, 800-806; ii, 2; v. 969-975; ii, 3; v. 1068-1074, 1142-1148, 1153- 1159; II, 6; v. 1290-1296, 1341-1347, 1385-1391; m, 5; v. 1631-1637, 1679-1685; m, 7; v. 1863-1869; m, 10; v. 1927-1933.

Groupes de 8 vers : ii, 1; v. 813-820; ii, 2; v. 1040-1047; m, 2; V. 1531-1538; m, 5; v. 1623-1630; m, 7; v. 1833-1840.

Groupes de 9 vers : ii, 3; v. 1180-U88; m, 6; v. 1784-1792.

Groupes de 11 vers : ii, 2; v. 1001-1011; ii, 6; v. 1233-1243.

Groupes de J2 vers ; ii, 2 ; v. 898-909*, u, ^\ n. K^VW^'â^*

d*un thème unique. Toute cette tirade de Jupiter, qui a 50 vers, est écrite sur 16 rimes' seulement : la rime s'amplifie comme l'idée, elle soutient la loquacité persuasive du dieu. Ailleurs, on peut voir, comme dans ce long passage, la rime se distendre pour suivre tous les contours de la pensée qui développe ou redouble son expression, à moins que, comme dans les 12 vers que prononcent les deux époux, elle ne lie étroitement^ semblable à la phrase musicale â*un opéra, les couplets qui se correspondent.

Cette double observation est à faire aussi bien dans le comique pur que dans le tendre elle passionné. Écoutons Sosie :

Ce moi qui m*a fait filer doux, Ce moi qui le seul moi veut être.

Ce moi de moi-môme jaloux, Ce moi vaillant, dont le courroux Au moi poltron s'est fait connoitre.

Enfin ce moi qui suis chez nous, Ce moi qui s'est montré mou maître, Ce moi qui m'a roué dé coups.

Amphitryon. — Sosie :

— A quelle patience il faut que je m'exhorte Mais enfin n'es-tu pas entré dans la maison ?

— Bon, entré I Hé I de quelle sorte?

Ai-je voulu jamais entendre de raison?

Et ne me suis-je pas interdit notre porte?

— Comment donc? — Avec un bâton

Dont mon dos sent encore une douleur très forte.

Chez La Fontaine, la rime est comme une musique légère, mais savante^ qui accompagne discrètement et souvent à contre-temps le rythme de la phrase. Elle est, chez Molière, comme une ba%%e c.o\iWii\x^ (^\^ ^xim

simple que celles de son musicien Lulli, entoure, soutient et enrichit la mélodie de la stance, et qui ne cesse de se faire entendre que quand celle-ci est arrivée au terme de son harmonieux développement.

LA FHRâSB dans les RIMES MÊLÉES DU VERS LIBRE. — GROUPES A RIME COHÉRENTE ET GROUPES A RIME DISJOINTE.

XIX. — Dans les Fables de La Fontaine, les phrases peuvent être à rime complète^ c'est-à-dire contenir sur chacune de leurs rimes, ou sur Ipur rime unique, les 2 vers qui se correspondent. Nous avons déjà cité un certain nombre de ces phrases à rime complète, et il serait facile de multiplier les exemples.

Mais les phrases^ sans parler de celles qui n'ont qu'un seul vers ou une seule fin de vers, sont, le plus souvent (plus de 7 fois sur 10), à rime incomplète; autrement dit, elles ont un ou plusieurs vers dont les rimes ne se complètent que dans d'autres phrases. Gomme les phrases de 2 vers à rime complète sont relativement très peu nombreuses, alors que la rime plate domine dans les groupes de rimes, nous pouvons voir tout de suite que La Fontaine, étant donné un groupe de rimes aabbccdd, préfère de beaucoup la division a + «*+ *^ +^^; ou toute autre qui s'en rapproche, à la division aa + W-j-ce+rfrf. C'est, en effet, ce qu'il est facile de constater par le moindre examen des Fables.

Il n'est pas rare de voir plusieurs phrases, dont chacuoe est à rime incomplète, constituer en ire elles un groupe de rimes complet. Nou? dirons donc qu'elles sont à rime complétive.

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