‹ Les stances libres dans Molière: étude sur les vers libres de Molière comparés à ceux de LaChapitre 28 sur 34 · LES GROUPES A RIME COHÉRENTE DANS AMPHITRYON · texte numérisé non relu

LES GROUPES A RIME COHÉRENTE DANS AMPHITRYON

XX. — Un poète dramatique qui saurait manier les rimes mêlées comme La Fontaine pourrait écrire une œuvre charmante, c'est incontestable, mais charmante à la lecture seulement : la versification n'en serait pas plus dramatique que celle des vers, à rythme insensible, du « Remercîment au Roi, »

Les rimes mêlées, dans la fable ou dans le conte, servent à nouer la trame du récit. C'est un lien nécessaire qui, comme le veut Fénelon (1), a se tourne en ornement naturel. » Elles marquent Tunité de la composition et fondent les détails dans Tharmonie de Tensemble.

Mais chaque phrase, afin de se rattacher aux autres, doit avoir elle-même des rimes dont le lien se dénoue ou se relâche quelque peu. Il est bien évident qu'une de ces phrases de 2 vers sur 2 rimes ou de 3 vers sur 3 rimes, si fréquentes dans les rimes mêlées, présente un groupe moins compact qu'une phrase de 2 vers à rime plate, de 4 vers à rime croisée ou embrassée. Pour peu que, de son côté, le style s'amollisse et se traîne, tout se disloque, tout devient vague et confus, et les rimes mêlées sont alors tout à fait insupportables. On a Florian après La Fontaine. C'est dans le vers libre, surtout, que chaque idée doit prendre une forme d'un dessin nettement arrêté et sobrement colorié, que la période la plus complexe doit faire bien saisir, malgré Faction dissolvante que la rime disjointe exerce sur

(i) Lettre sur les Occupations de VkcaLdèm\e tr^wc^iai&e, v.

elle, le lien qui unit étroitement toutes ses parties. Et ce n'est pas tout encore : ces rimes mêlées, il faut que la phrase poétique y renonce de temps à autre, pour noter d'une harmonie plus distincte l'expression d'un sentiment plus vif ou d'une émotion plus profonde.

Au théâtre, les rimes mêlées pourront parfois trouver place dans un monologue ou dans un long récit, mais non dans le dialogue même (1). Les répliques demeureraient pour ainsi dire enchevêtrées dans une coutexture trop serrée, les traits ne pourraient plus s'en détacher avec vigueur.

Et même dans le récit vraiment dramatique, ainsi que dans le monologue, tout n'esl-il pas sentiment, émotion, passion toute pure, plutôt que narration qui se poursuit ou raisonnements qui s'enchaînent ? Prenons, par exemple, le monologue de Sosie (1, 1 ; v. 155-260). Après une suite de réflexions et d'exclamations dont chacune sert à marquer d'un trait nouveau la couardise du personnage, et trouve, par la rime comme par la phrase, une expression bien distincte, le monologue se transforme en un dialogue où Sosie fait lui-même les demandes et les réponses; et c'est à peine si l'on s'aperçoit que les groupes de rimes tendent à se lier entre eux par leur syntaxe dans le récit de la prise de Télèbe, qui termine ce long morceau.

La pièce n'a aucun récit en forme de tirade et n'a plus d'autre monologue important que celui (III, 1;

{\) La liberté du Vers libre, dans les œuvres contemporaines, n'est, le plus souvent, que la liberté des mesures. Les rimes plates, dont on ne sait pas se passer comme Molière, forment des morceaux relativement importants et ordinairement trop longs, qui alternent avec des groupes arrangés en stances ou en strophes. Voir, par exemple, la Grisélidis de MM. Armand Silvestre et Eugène Morand, œuvre d'ailleurs si remarquable et dont la versification est extrêmement intéressante .

V. 4439-1489) où le mari d'Alcmène exprime son embarras cruel et ses perplexités. Ici encore, chaque réflexion douloureuse prend une forme particulière et se détache nettement de Tensemble en formant un groupe de rimes. C'est un cœur blessé qui exhale ses plaintes et ses colères en véritables stances lyriques. Les groupes de rimes ne commencent à se rejoindre qu'au moment où Amphitryon 8*enfonce dans un long raisonnement pour essayer, comme il dit, de « débrouiller ce funeste chaos. »

C'est par des considérations analogues sur la structure de la stance, d'après la pensée qu'elle exprime qu'on aurait à s'expliquer des exceptions à la loi que voici : Les stances libres ne se composent que de phrases ou parties de phrases à rime complète^ complétive ou expléttve. Ce sont des groupes à rime cohérente. Mais les exceptions mêmes ne sont qu'apparentes, nous allons le prouver dans un instant.

N'est-il pas inutile de citer de nouveaux exemples de phrases à rime complète, et de rappeler qu'une phrase à rime incomplète est régulièrement suivie d'une phrase à rime complétive^ qui constitue avec elle un groupe complet :

— De qui donc vous venger? et quel manque de foi

Vous fait ici me traiter de coupable?

— Je ne sais pas, mais ce n*étoit pas moi; Et c'est un désespoir qui de tout rend capable.

(11,2; V. Î034-Ii'37.)

<!itons les deux vers qui suivent ceux-là :

« Allez, indigne époux, le fait parle de soi, Et rimposture est effroyable.

Nous y trouvons une de ces phrases à rime explétive^

qui ne sont pas rares dans Amphitryon^ et nous avons déjà vu que, si ellis alunissent à ce qui précède par Tunité de consonnance, c'est qu'elles s'y rattachent étroitement par la pensée exprimée. En voici un dernier exemple.

— Résolument, par force on par amour,

Je veux savoir de toi, traître.

Ce que tu fais, d'où tu viens avant jour, Où tu vas, à qui tu peux être,

— Je fais le bien et le mal tour à tour ;

Je viens de là, vais là; j'appartiens à mon maître.

La rime change dès que l'on passe à une autre idée, à une façon nouvelle d'envisager la même situation^ à une émotion ou à un sentiment différent : si bien que, pour diviser Amphitryon en groupes logiques, ou, à parler plus simplement, pour en faire une analyse très complète et très exacte, analogue à un scénario qui s'échangerait entre un musicien et un librettiste, on n'aurait qu'à couper la pièce en tranches de rimes, pour ainsi dire, en marquant une séparation après chaque groupe complet (i), et l'abondance des rimes répétées signalerait à divers endroits l'importance d'un même thème longuement développé.

(1) Voici une exception pleine d'intérêt : Sosie rompt par un vers plaisant :

— Le Seigneur Jupiter sait dorer la pilule.

la suite des consolations brillantes par lesquelles Jupiter associe gravement le mari déconvenu aux pompes de Tépithalame divin. Mais les vers par lesquels Jupiter reprend ont des rimes qui, se sufBsaut à elles-mêmes, font de Taparlé comique une sorte d'aparté métrique :

Sors donc des noirs chagrins que Ion cœur a soufferts, Et rends le. calme entier à l'ardeur qui te brûle : Chez toi doit naitto un fils qui, sous le nom d'I^^'rcule, Remplira de ses faits tout le vaste univers.

Cf. III, 10; V. 1927 et 1928-1933

Ce qa*il faut remarquer mamienant, pour arriTer à l'application de la loi qae noas venons d'exposer, c*est qa'tin groupe de rimes commence régulièrement avec le commencement et finit avec la fin tCune phrase^ et qu il n^y a pas une seule phrase à rime excédante.

Ici non plus nous n'ayons besoin d'aucun exenople nouveau : on n'a qu'à se reporter à toutes ces phrases à rime complète, complétive ou explétive dont nous avons cité les types les plus communs. Mais les exceptions à signaler sont vraiment intéressantes en ce qu'elles viennent, cette fois encore, à l'appui de la règle : elles nous montrent que, si le groupe de rimes ne commence ou ne finit pas en même temps qu'une phrase, il commence et finit du moins régulièrement avec un groupe de vers à sens complet :

C'est moi qu'Amphitryon députe vers Alcmène, Et qui du port Persique arrive de ce pas; Moi qui viens annoncer la valeur de son bras Qui nous fait remporter une victoire pleine.

Et de nos ennemis a mis le chef à bas ;

C'est moi qui suis Sosie enfin, de certitude.

Fils de Dave, honnête berger; Frère d'Arpage, mort en pays étranger ;

Mari de Cléanthis la prude,

Dont rhumeur me fait enrager ;

Qui dans Thèbe ai reçu mille coups d'étrivière,

Sans en avoir jamais dit rien, Et jadis en public fus marqué par derrière.

Pour être trop homme de bien.

De combien de frayeurs a-t-on Tâme blessée Au moindre choc dont on entend parler Voit-on, dans les horreurs d'une telle pensée, Par où jamais se consoler Du coup dont on est menacèô*l

Et de quelque laurier qu'on couronne un vainqueur, Quelque pari que l'on ait à cet honneur suprême, Vaut-il ce qu'il en coûte aux tendresses d'un cœur Qui peut, à tout moment, trembler pour ce qu'il aime?

Est-il besoin de faire remarquer que, dans ces deux passages^ la phrase pourrait être complètement terminée au dernier vers de la première partie, et en outre, aux deux tiers de la déclaration de Sosie? La phrase ne reprend ensuite que pour passer à une idée différente, qui pourrait largement suffire à un développement indépendant (1).

Le long monologue de Sosie se termine sur 2 vers à rime incomplète :

Et voici le corps d'armée Qui d'abord.... Attendez : » le corps d'armée a peur. J'entends quelque bruit, ce me semble.

Si le premier de ces deux vers était joint, par la syntaxe, au précédent, ou aurait là un exemple de phrase à rime excédante. Mais la suspension empêche cette anomalie de se produire et le monologue est brusquement interrompu avant la première rime du nouveau groupe. Par une transition parfaite, ces deux vers se

(1) Cf. V. 26-27, 34-35, 98-99, 115-H6, 253-254, 500-501, 545-546, 572-573, 752-753, 756-757, 782-783, 812-813, 1322-1323, 1347-1348, 1359-13t)0 (voir page 57), 1384-1385, 1479-1480, 1908-1909, 1939-1940 — On pourra faire sur tous ces passages les mêmes observations que ci-dessus. Aux deux premiers endroits, la liaison est plus sensible que dans tout le reste, mais on peut considérer les vers 23-34 comme une strophe de 12 vers sur 5 rimes. Voir page 35, note.

Nous ne citons pas, cela va sans dire, les vers à rime plate, qui doivent, au contraire, se rattacher en règle générale à un autre système de rimes, pour former un groupe complet sur 3 rimes : aabccb, etc. (Voir page 36 J.

rattachent métriqoement à ^arrivée de Mercure; et le premier aparté da diea, ayant des rimes qui se safftsent à elles-mêmes (ressemble, causeur^ douceur^ etisembki), rejette pour ainsi dire en arrière les deux vers de Sosie, afin de bien marquer, à lui tout seul, le commencement d'une scène et d*une situation nouvelles (1).

Enfin^ dans les vers que voici, le premier groupe présente, il est vrai^ un sens incomplet; mais, en revanche, le groupe suivant est absolument indépendant : la phrase est reprise et recommence à nouveau, si bien que nous avons là une strophe de iO vers sur 4 rimes :

yj pense mûrement aassi ; Et tous ceux du logis ont vu votre arrivée.

J'ignore quel motif vous fait agir ainsi ; Mais si la chose avoit besoin d'être prouvée,

S'il étoit vrai qu'on pût ne s'en souvenir pas, De qui puis-je tenir que de vous la nouvelle

Du dernier de tous vos combats ?

Et les cinq diamants que portoit Ptérélas,

Qu'a fait dans la nuit éternelle

Tomber l'elîorl de votre bras ?

En pourroit on vouloir un plus sûr témoignage ?

(II, 2; V. 946-9.»6.i

D*après la ponctuation, qui est celle de Tédition originale aussi bien que de l'édition Despois-Mesnard, la phrase interrogative recommencerait au vers 953, avec une interrogation inversive, dans laquelle on aurait comme sujet d'un verbe non exprimé : les diamants que portait Ptérélas. Le sens serait donc : « Pourrait-on vouloir un plus sûr tt^moignage que les cinq diamants de Ptérélas?» et la phrase se terminerait sur un vers à

iT' Voir page 67, noie.

rime excédante. Elle serait ainsi d'allure moins traînante et beaucoup plus moderne ; mais pourquoi la loi observée partout ailleurs par Molière serait elle violée ici ? Gomme Tun des points d'interrogation des vers 952 et 955 est évidemment fautif, nous devons croire que c*est le premier, le remplacer par une virgule et construire diamants, ainsi que nouvelle, comme régime direct. Le vers 952 et les deux qui suivent se rattachent aux précédents parles rimes; le dernier vers qui, au contraire, s'en détache par une rime nouvelle, forme une interrogation indépendante et qui s'applique à l'ensemble de ce qui vient d'êlre dit : à la nouvelle de la mort du chef ennemi et au don des diamants. Ce vers peut ainsi commencer un nouveau groupe de rimes, suivant la règle générale.

En supprimant le premier point d'interrogation pour le seul respect de la métrique, on rend à ce passage, avec la ponctuation qui convient, les diverses intonations que Molière avait voulu y mettre.

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