CONCLUSION TOUCHANT LA RIME. — LA CONCORDANCE
XXI. — Ainsi donc, nous sommes, avec Molière, bien loin des rimes mêlées et de la liberté de La Fontaine.
Ces exceptions mêmes, que nous avons signalées, à la règle générale de l'indépendance absolue des groupes de rimes ne sauraient nous faire noter une différence entre les stances de Molière et celles de la versification lyrique. Il n'est pas rare que deux stances, qui se suivent d'un même mouvement poétique, s'enchaînent l'une à l'autre par la syntaxe de leurs phrases. Malherbe luimême nous offrirait plus d'un exemple de celte lva.uocL ;
Il faut aller toas nos où le destin commande; Et de toutes douleurs la douleur la plus grande, C'est qu'il faut laisser nos amours :
La phrase continue à la strophe suivante :
Amours qui, la plupart infidèles et feintes, Font gloire de manquer À nos cendres éteintes,...
(Éd. Lalanne, XIY, v. 16-20)
Si je passe en ce temps dedans yotre province, Vous voyant sans beautés, et moi remph d'honneur, Car peut-être qu'alors les bienfaits d'un grand prince Marlront ma fortune avecque le bonheur :
Ayant un souvenir de ma peine Gdèle,
Mais n'ayant point à l'heure autant que j'ai d'ennuis,
Je dirai : Autrefois cette femme fut belle.
Et je fus autrefois plus sot que je ne suis.
On sait que, chez Victor Hugo, c'est devenu un procédé dont il a parfois abusé. Combien de stances gui sont unies les unes aux autres par le même que^ par le même si, par le même puisque^ et dont le sens ne s'achève qu*à l'expiration du souffle lyrique 1
Mais la stance ou la strophe doit toujours être considérée comme l'unité rythmique de la versification lyrique. « On admet généralement qu'elle doit offrir un sens complet. L'arrêt du sens à la fin de chacune des périodes rythmiques a pour effet de concourir à son unité. Aussi ne saurait-on se départir de ce principe que pour des considérations lyriques qui échappent à toute règle précise (1). » Nos stances et nos strophes sont donc
(1) Le GofBc et Thieulin, Nouveau Traité de Versification française, pp. 92-93. Les fameuses strophes d'André Chénier sur le Jeu de Poi^me, dont les auteurs citent un fragment, sont une véritable monstruosité de notre versification lyrique, quelle qu'en puisse être la valeur littéraire. On devrait les considérer comme . des vers Jibres astreints à des mesures et à des rimes régulières, mais aussi peu répartis en strophes que posai\i\ô.
soomises» en principe, à cette loi de concordance entre la phrase poétique et la période rythmique. Toutes deux commencent, se développent et finissent ensemble*
Or, si on voulait considérer Molière comme poète lyrique, on trouverait que sa versification, dès que le style s'élève avec la pensée, est une de celles où cette loi de concordance est le mieux observée. Trouverait-on, par exemple, dans les stances libres des Chœurs d^Esther^ des Messéniennes de Casimir Delavigne ou des Méditations de Lamartine^ beaucoup d^exempies de concordance plus parfaite que dans ces vers d'Alcmène et do Jupiter :
ALCMÈNE
4 . C'est de ce nom pourtant que Tardeur qui me brûle Tient le droit de paroitre au jour.
Et je ne comprends rien à ce nouveau scrupule Dont s'embarrasse votre amour.