‹ Les stances libres dans Molière: étude sur les vers libres de Molière comparés à ceux de LaChapitre 31 sur 34 · Il veut de pure source obtenir vos ardeurs · texte numérisé non relu

Il veut de pure source obtenir vos ardeurs

Et ne veut rien tenir des nœuds de VhyuifeTifefe,

Rien d*aa fâcheux devoir qai fait agir les cœurs. Et par qui, toas les jours, des plus chères faveurs La douceur est empoisonnée.

7 . Dans le scrupule enfin dont il est combattu, Il veut, pour satisfaire à sa délicatesse, Que vous le sépariez d'avec ce qui le blesse, Que le mari ne soit que pour votre vertu, Et que, de votre cœur, de bonté revêtu, L'amant ait tout Tamour et toute la tendresse.

(I, 3; V. S^T-eO?.)

Yoilà le type de la versification à' Amphitryon quand la poésie et le style s'élèvent. De tels vers forment des stances absolument parfaites. Ailleurs, nou5% l'avons va, si dans la vivacité d'un dialogue fréquemment coupé, il arrive qu'un groupe, pris à part, soit ordonné avec moins d'unité, il n'en constitue pas moins, par la forme extérieure, une combinaison de la versification lyrique. C'est une stance plus libre, beaucoup plus libre, mais c'est toujours une stance.

Un dernier rapprochement pourra servir de conclusion à cette étude de la rime chez Molière et chez La Fontaine. Essayons de donner à une fable de La Fontaine, dont nous avons déjà analysé les rimes mêlées {Les Membres et f Estomac), la forme de la versification Moliéresque. Rien de plus facile :

LES MEMBRES ET l'eSTOHâC.

Les petits sont sujets à des fautes extrêmes. Un jour les membres, las de nourrir l'estomac, Dirent que tout leur gain allait dans ce bissac. Et, croyant se venger, se punirent eux-mêmes.

Qu'il travaille s'il veut manger !

Chacun à son devoir ne veut plus se ranger :

Les pieds cessent d'aller, les mains cessent de prendre. Et, lorsque l'estomac voulut les avertir (/u'iis se repentiraient dc\e \a\saw i^^Vat,

Aucun d'eux ne voulut Tentendre.

PcndaDtque Ton s'applaudissait

D'avoir fait un si beau divorce,

Plus l'estomac s'affaiblissait,

Moins les membres avaient de force.

Enfin, quand de gronder les membres furent las,

Voulant prendre un air moins farouche,

Les pieds ne purent faire un pas, Ni les débiles mains aller jusqu'à la bouche, Et manque de secours l'estomac rétréci Étant mort par leur faute, ils moururent aussi.

Ce n'est plas du La Fontaine^ hélas I mais ce sont des stances libres, écrites, comme celles de Molière, pour le théâtre. Nous n'avons pas eu, en effet, la peine d'essayer cette traduction. Nous Tavons trouvée toute faite

dans Boursault [Esope à la Ville, II, 5).

Boursault, qui n'était pas un sot, a-t-il voulu vraiment rivaliser avec La Fontaine par ces fables qu'il a mises dans la bouche d'Ésope ? Nous ne le croyons pas. La fable devenant, dans Esope à la Ville et dans Esope à la Cour, une tirade, dite par un acteur dont le rôle est d'ailleurs en alexandrins à rime plate, Boursault a cru pouvoir traiter les mêmes sujets que La Fontaine sous une forme différente. A cette versification en rimes mêlées que La Fontaine avait créée pour le récit familier, Boursault substituait les stances libres dont il avait trouvé dans la versification d'Amphitryon, si harmonieuse et si dramatique, un modèle parfait. Son seul tort a donc été d'oublier que le fabuliste grec n'avait plus rien à conter en français^ après La Fontaine. Mais l'admiration respectueuse de ce grand maître ne s'imposait pas aux contemporains comme à nous autres. Major e longinquo reverential Et, à vrai dire, n'a-t-il pas fallu que notre oreille se fût faite à toutes l^s \ïi\td\»^'&^'^

et à toutes les discordances du vers moderae pour goûter comme il convient le rythme de La Fontaine dans son étonnante et merveillease complexité?

l'altebnance dans amphitbyon.

XXII. — On voit quelle idée fausse on se fait d'Amphitryon quand on s'imagine que le rythme en est plas irrégulier et plus libre que celui du Tartuffe ou des Femmes savantes. C'est le contraire qui est la vérité. Molière, qui ailleurs prend ses libertés avec l'alexandrin, s*est attaché, dans cette polissonnerie héroïque, à reproduire Tharmonie et les cadences de la versification la plus régnlière et la mieux rythmée : celle de la poésie lyrique.

Mais n'avons-nous point prêté à Molière des intentions qu'il n'avait pas ? N'est-ce point sans aucun dessein de sa part que les vers à! Amphitryon se sont ainsi groupés en stances par une simple disposition harmonieuse des rimes ?

Nous ne croyons pas à un effet si extraordinaire de la spontanéité. Peut-on admettre, par exemple^ que Molière, après avoir écrit quelque chose comme 15,000 alexandrins à rime plate, ait, d'instinct et sans savoir pourquoi ni comment, écarté la rime plate de sa versification? Sans doute il n'avait sur ce point, ni en général sur l'ordonnance de ses rimes, aucune règle à suivre; mais ce qui est pour nous règle fixée d'après un examen attentif des formes était pour lui système librement choisi et nettement arrêlé.

En un mot, il nous semble avoir bel et bien voulu écrire en stances, non uniformes, il est vrai, mais parfaitement indépendantes les unes des autres, et voici de guoi dissiper toute incerlllude èi cet égard.

Dans son excellente étude sur la versification de Molière, M. Souriau remarque qu'on trouve chez notre poète de véritables incorrections prosodiques^ et que trois fois des rimes féminines différentes se suivent immédiatement (1).

Tandis que dlci je le chasse, Mercure y remplira sa place, — flé bien ! lu vois, Cléanthis, ce ménage : ...

« On pourrait, ajoute-t-ii, citer une faute analogue dans un couplet de Jupiter » :

— Je viens prendre le temps de rapaiser Alcmène, De bannir les chagrins que son cœur veut garder, Et donner à mes feux, dans ce soin qui m'amène,

Le doux plaisir de se raccommoder, Alcmène est là-haut, n'est-ce pas?

Mais M. Souriau a mal compté. Ce n'est pas 4 fois, mais bien 58 fois (I) que celte incorrection prosodique se produit : 15 fois avec des rimes féminines et 43 fois avec des rimes masculines (2) :

— Cet homme assurément n'aime pas la musique.

— Depuis plus d'une semaine^ Je n'ai trouvé personne à qui rompre les os;...

(1) M. Souriau, La Versification de Molière y pp. 76 77.

(2) Voici la liste complète de ces passages : Prologue; y. 34-35; i; V. 217-218, 249-250, 264-265, 292-293, 533-534, 545-546, 564-565, 576-577; ii; v. 795-796, 871-872, 909-910, 917-918, 923-924, 931-932, 991-992, 1063-1064, 1093-1094, 1116-1U7, 1126-1127, 1174-1175, 1193- 1194, 1201-1202, 1214 1215, 1219-1220, 1247-1248, 1267-1268, 1280- 12S1, 1285-1286, 1312-1313, 1316-1317, 1326-1327, 1340-1341, 1347- 1348, 1378-1379, 1411-1412, 1419-1420, 1427-1428; m; v. 1456-1457, 1461-1462, 1489-1490, 1600-1601, 1622-1623, 1678-1679, 1685-1686, 1690-1697, 1719-1720, 1745-1746, 1753-1754, 1757-1758, 1770-1771, 1796-1797, 1817 1818, 1832-1833, 1851-1852, 1889-1890, 1921-1922, 1926-1927.

Et c'est haïr autant qull est possible.

— Hélas ! que votre amour n*avoit guère de fùrcCf ...

Malheur à qui m'aura trahi i

— Monsieur .... — Ne m'accompagne pas, ...

ill, 2 ; V. 1062-106^.)

— Vraiment .... — Les voici. Taisons-ru^tis.

— Voulez-vous me désespérer?

(Il, 5-6; V. 1219-1220.)

Et cela non seulement dans des vers séparés Tuii de l'autre par le dialogue, car si nous prenons^ par exemple, la grande scène du raccordement (H, 6) entre Jupiter et Alcmène, nous voyons que celle-ci passe 2 fois et celuilà 5 fois d'une rime à une autre rime différente et de même genre :

Et l'âme la plus sage, en ces occasions,

Sans doute avec assez de peine

Répond de ses émotions; L'emportement d'un cœur qui peut s'être abusé Â de quoi ramener une âme qu'il offense ; Et dans l'amour qui lui donne naissance U trouve au moins, malgré toute sa violence,

Des raisons pour être excusé ; De semblables transports contre un ressentiment Pour défense toujours ont ce qui les fait naître, ...

(Il, 6; V. 1278-1287,)

Tomber 58 fois dans la même incorrection, c'est-à-dire violer la loi d'alternance une fois sur 7 changements de rimeS; puisqu'il n'y a dans Amphitryon que 417 groupes de rimes, il y aurait là une série d'inadvertances ou de négligences vraiment surprenantes chez un poète qui trouvait la rime avec une facilité que Despréaux lui enviait avec raison. L'inadvertance serait particulièrement inexplicable dans cette comédie qui est, de tout le théâtre de MoUère, \a mV^w^ ç»o\^aèe et la plus

voisine de la perfecfion. La négligence, le sans-gêne^ s'admet d'autant moins que dans les vers de Psyché^ écrits à la hâte et où manque le travail de la lime, la loi d'alternance est régulièrement observée. Enfin, pourquoi est-ce toujours en passant d'un groupe à un autre et pas une seule fois au sein des rimes croisées, embrassées ou répétées que le mélange est irrégulier?

En réalité, l'explication est fort simple : l'incorrection n'existe que si l'on continue à prendre Amphitryon pour une pièce écrite envers libres; elle disparait d'une pièce écrite en stances. On sait en effet que l'alternance^ obligatoire dans une suite de vers, cesse de l'être dans une suite de stances ou de strophes. Malherbe, à lui seul, nous offre une vingtaine de pièces, de toutes les époques de sa vie, où l'alternance n'est pas observée entre deux groupes :

Quoi donc I ma lâcheté sera si criminelle !

Et les vœux que j'ai faits pourront si peu sur moi, Que je quitte ma dame, et démente la foi Dont je lui promettois une amour éternelle ?

Que ferons-nous, mon cœur? Avec quelle science Vaincrons nous les malheurs qui nous sont préparés? Courrons-nous le hasard comme désespérés.

Ou nous résoudrons-nous à prendre patience?

(Éd. Lalanne, GXUI, V. 1-8.)

Molière a donc usé, ni plus ni moins que Malherbe, d'une liberté consacrée, dont Corneille avait profité, lui aussi, dans son Imitation^ et dont Racine devait user assez largemenl dans les stances libres des Chœurs d'Esther (i). Est-ce à dire qu'il ait voulu marquer par là son dessein d'écrire une suite de stances et non pas une suite de vers

libres? Non, sans doute ; mais, à moins de Texposer, ce dessein^ dans an Avertissement au Lecteur, nous ne voyons guère comment il aurait pu le laisser voir plus clairement.

Page 1