LES RIMES DANS PSTCHÉ
XXIII. — C'est à peu près, si Ton veut, la versification à' Amphitryon qu'on retrouve dans Psyché^ mais avec des libertés que Molière paraît s'être accordées par système et qui nous éloignent des stances libres^ et aussi avec des négligences qui ont pour excuse la rapidité avec laquelle le poète a dû écrire. En quelques semaines, pour satisfaire aux ordres pressants du Roi, il avait à dresser le plan de la pièce, à écrire les vers de cinq Actes précédés d'un Prologue et à diriger, comme chef de troupe, la préparation d'un grand spectacle (1). Il nous dit lui-même, dans l'Avertissement du « Libraire au Lecteur (2), )> comment il se trouva « dans la nécessité de souffrir un peu de secours. » En fin de compte, le plus grand nombre des vers ont été écrits par Corneille ; mais Molière, qui ne comptait pas, en se mettant à la besogne, sur cette puissante et honorable collaboration, a dû écrire à la hâte, comme un homme qui allait faire tout seul ce travail de commande, et les parties de la pièce qui lui appartiennent sont, pour les mêmes causes que les scènes en vers de La Princesse (TElide^ d'un style et d'une versification très négligés.
Voici, par exemple, une incorrection que rien ne saurait justifier :
(1) V. la Notice do M. Paul Mesnard, dans Tédition des Grands Ecrivains, T. viii, pp. 248249.
(2) T. vm, p. 268.
J'en ai fait de mon cœur ]e charme et Fallégresse, La consolation de mes sens abattus,
Le doux espoir de ma vieillesse.
Ils m'ôtent tout cela, ces Dieux, Et tu veux que je n*aye aucun sujet de plainte Sur cet affreux arrêt dont je souffre l'atteinte ? Ah I leur pouvoir se joue avec trop de rigueur
Des tendresses de notre cœur : ...
(Il, 1 ; V. 690-697.;
Le quatrième vers ne rime avec rien du tout! et Fincorrection est d'autant plus grave qu'il forme avec les deux suivants un petit groupe de 3 vers, dont la rime, forcément incomplète, devait sauter aux yeux (1).
La Scène première du troisième Acte se termine sur une rime féminine :
En confident discret je sais ce qu*il faut faire Pour ne pas interrompre un amoureux mystère.
et la scène suivante commence sur une rime également féminine :
— Où suis-je ? et dans un lieu que je croyais barbare ...
Mais la scène première étant de Molière et la seconde de Corneille, c'est à celui-ci qu'il faudrait demander compte de celte violation de la loi d'alternance, qu'il a observée dans le reste de la pièce.
Quant aux scènes qui sont de Molière, l'enchaînement des rimes y est régulier, et on ne peut relever qu'une seule exception, vers la fin de cette même scène :
Est-il rien sur la terre, est-il rien dans les Cieuz Qui puisse lui ravir le titre glorieux
(1) et La Fontaine, vn, 7, v. 21 :
Et flatteur excessif, il loaa la colère. . .
Ce vers ne rime avec aucun autre.
De beauté sans seconde ?
Mais je la vois, mon cher Zéphire, Qui demeure surprise à Téclat de ces lieux.
Il y a ici, évidemment, une pure inadvertance, une négligence qui s'accuse en outre par remploi exceptionnel du vers de 6 syllabes (1), La succession régulière des rimes aurait pu être aisément rétablie par une correction fort simple :
Qui puisse lui ravir de beauté sans seconde Le titre glorieux ?
Auger, dans une de ses Notes (2), remarque que, si l'enchaînement des rimes est régulier dans Psyché^ Molière ne s'était pas astreint à la même exactitude dans Amphitryon. La remarque nous parait confirmer ce que nous avons dit de Talternance dans cette dernière pièce : si la loi est violée près de soixante fois dans une œuvre dont la versification est très soignée, tandis qu'elle est observée régulièrement dans une autre, dont la versification est négligée, c'est parce qu'Amphitryon, nous le répétcfns encore, est écrit en stances libres tandis que Psyché est en vers libres.
C'est là qu'est la différence essentielle entre les deux pièces, c'est cette différence qui explique les libertés que Molière se permet dans Tune et qu'il s'interdit dans l'autre.
La rime plate proprement dite, que Molière évite dans Amphitryon, et qu'il n'y emploie jamais deux fois de suite, n'est plus évitée régulièrement dans Psyché,
Il est vrai, sans parler de la rime embrassée, que.
(1) Voir page 18.
(2) Éd. Despois- Mesuard, T. viu, ç. VC[, \iolfe ^.
comme dans Amphitryon, les 2 vers à rime plate peavent être assez fréquemment considérés comme faisant partie d'un groupe de rimes analogue aux stances lyriques :
Je ne veux point dans cette adversité Parer mon cœur d'insensibilité,
Et cacher l'ennui qui me touche ;
Je renonce à la vanité
De cette dureté farouche
Que Ton appelle fermeté (j)...
(Il, I ; V. 592-597.)
Mais de telles ressemblances n'ont rien de surprenant chez un poète qui :i si souvent recours à la rime répétée (2).
Il n'est pas rare non plus de voir la rime plate entrer en combinaison avec un autre système pour former un groupe analogue aux strophes (3); mais, le plus souvent, en pareil cas, le groupe n'a plus cette structure toute lyrique que nous avons sigoalée dans maint passage d'Amphitryon :
Mais ce qui porte des rigueurs
A faire succomber des cœurs
Sous le poids des douleurs amères,
Ce sont, ce'sont les rudes traits
De ces fatalités sévères
Qui nous enlèvent pour jamais
Les personnes qui nous sont chères (4).
(If, i ; V. 6i 8-624.)
(1) Cf. I, 1; V. 266-272, 302-308; m, 1 ; v. 948-952.
(2) Cf. Quatre vers à rime plate entre 2 vers sur les deux mômes rimes : ii, 1 ; v. 582-591, 685-692.
(3) Notamment ii, 1; v. 575-581, 640-645; m, 1 ; v. 964-969. — Cf. la Note qui suit.
(4) Cf. Prologue; v. 65 70, 113-119; i, 1; v. 288-293; 2; v. 329- 334; 3; v. 484-491 ; 5; v. 524-532; n, 1 ; v. 654-660, 714-719, 720-725; m, 1; V. 932-937.
Piusiears fois, la rime plate est, si Ton peut s'exprimer ainsi, irréductible :
Si pour servir votre colère.,,,
— Va, ne résiste point aux souhaits de ta mère;
N'appliqne tes raisonnements Qu'à chercher les pins prompts moments De faire nn sacrifice à ma gloire outragée (1).
(Prologue; ▼. 163-167.)
Nous trouvons même, ce qui n'arrive jamais dans Amphitryon, la rime plate proprement dite employée deux fois de suite :
— Hélas 1 que pour le Roi tu me donnes à craindre!
— Ne craignez que pour vous, c'est vous que Ton doit
[plaindre.
— C'est pour louer le Ciel et me voir hors d*effroi De savoir que je n*aye à craindre que pour moi (2).
Enfin, cette loi de concordance, d*après laquelle le sens doit s'arrêter à la fin d'un groupe de rimes complet, n'est plus observée aussi régulièrement dans Psyché (3). L'avant- dernier des exemples que nous venons de citer contient une phrase à rime excédante. En voici une autre :
Mais comment prononcer ce mot épouvantable ?
Il le faut toutefois, le Ciel m*en fait la loi ;
Une rigueur inévitable M'oblige à te laisser en ce funeste lieu.
En un mot, on voit que Molière ne s'est pas appliqué à donner à la versification{de Psyché la forme des stances
(1) Cf. V. 522523, 731-732, 970-971, 993-994.
(2) Cf. ji, 1 ; V. 694-697.
(3) Cf. y. 104 105, 107-108, iW-W, ^\^-UV,"l^V"lV^.
libres; et si, malgré cela, les groupes de rimes complets ressemblent encore très souvent à des stances, c'est parce que, dans une œuvre dramatique, le poète recherche et trouve d'instinct, pour sa période poétique, une forme d'un contour net et d'un dessin bien arrêté.