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Les statues de l'Hotel de ville

JE n’ai jamais fait le tour du Palais de l’Industrie, aux Champs-Élysées, sans me demander combien, parmi les noms de savants ou d’inventeurs inscrits là, les passants ignorent les titres, les travaux qui ont fait ces noms glorieux. On pourrait poser la question non seulement à des écoliers, mais à des érudits, et la réponse parfois, souvent même, serait embarrassée. Il en est de même de tous ces noms de braves gens inscrits sur l’Arc de Triomphe de l’Étoile. Quelques-uns pourraient être tracés avec le sang glorieusement versé. Les connaît-on vraiment tous? Saurait-on mettre en regard le trait de dévouement, l’acte d’héroïsme, la journée de victoire ou de sacrifice qui a fait un nom immortel ? O précaire immortalité qui ne vit pas vingt ans dans la mémoire des hommes !

Et j’ai toujours souhaité que quelque annaliste populaire, quelque historien cursif et dévoué, se fît le bio-

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graphe de tous ces illustres morts, dont beaucoup sont des oubliés. J’ai rêvé d’un Bictionnaire des Gloires de la Rue, d’un livre qui nous dirait ce qu’ont fait ces compatriotes dont les noms s’étalent au coin de nos carrefours, sur des plaques, ou au fronton des monuments. Or, c’est précisément ce que M. Georges Veyrat vient de faire pour le monument parisien par excellence, pour ce cc Cœur de la Cité », pour le palais où Paris a dressé, avec fierté, comme une parure, l’image de ses enfants.

« Un jour que nous regardions la façade principale de l’Hôtel de Ville, écrit-il, en tête de l’Introduction, très nourrie et très suggestive de son livre, la pensée nous vint qu’il serait peut-être intéressant de présenter à ceux, nombreux sans doute, qui pourraient ne point les connaître, ces personnages illustres, parisiens pour la plupart, dont les statues décorent la Maison Commune. »

C’est mon souhait réalisé, au moins en ce qui touche un coin de Paris. M. Georges Veyrat, archiviste des Beaux- Arts à l’Hôtel de Ville, était mieux placé et mieux indiqué que personne pour mener à bien un pareil tra\ail.

L’idée, encore un coup, était excellente de faire connaître, par une courte et substantielle notice, la biographie de tous ces grands hommes — Parisiens de Paris — que l’Hôtel de Ville nous montre, comme en un Panthéon de plein air. Il y a d’illustres inconnus, même parmi les plus célèbres, et, je le répète, je sais plus d’un lettré qui, interrogé sur ce Dictionnaire de granit, resterait coi ou ne donnerait qu’une réponse vague devant le nom de tel ou tel de ces bons serviteurs de la patrie que la Ville a logés ainsi, dans des niches spéciales, comme les saints de pierre sous les porches des vieilles cathédrales.

Quelle floraison de génie dans cet humus parisien !

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Que de gloires ! Que de grands noms ! Quelle admirable moisson! Quel épanouissement du cerveau humain à travers les siècles! Poètes, peintres, hommes d’État, penseurs, savants, soldats, acteurs, héros du laboratoire ou du champ de bataille. Quel bataillon sacré de génies a produit notre grand Paris ! Elle peut être fière de son enfantement, la Ville géante, la Ville mère ! Où trouver pareil berceau pour tant de renommées et de lumière?

Faire connaître ces gloires ou les saluer une fois encore, telle a été la tâche généreuse de Fauteur de ce livre. Il a élevé, à son tour, un monument à la gloire des Parisiens de Paris. Il n’a oublié personne, rien omis, ni les statues, ni les bustes, ni les médaillons.

Il a fait, lui aussi, renaître de ses cendres le monument de ce Boccador, parisianisé par son œuvre. Ceci est un livre tout particulier, très spécial, d’un intérêt qui touche tout le monde. C’est surtout un livre d’enseignement et chaque biographie constitue un fragment, une page qui se peut détacher et donner la physionomie d’un homme célèbre.

L’entreprise n’était point aisée de faire tenir en un feuillet toute une existence illustre. M. Veyrat y a réussi. Il a trouvé le moyen d’insérer dans ces rapides notices, non seulement les dates nécessaires, mais les traits caractéristiques, les anecdotes, ces menus accessoires qui donnent de la vie au grand drame de l’histoire. Je sais peu de travaux aussi pratiquement utiles. Que les ignorants apprennent et que les savants se rappellent^ comme dit le latin. Voici, comme en une gerbe, toute la gerbe humaine de notre grand Paris! Voici les Parisiens du passé, les Parisiens d’hier! Les voici — ceux que nous avons connus — Michelet, George Sand — les voici sous des traits de pierre, sur un socle de granit. Voici nos admirations

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du passé, les gloires de la Patrie, les Parisiens qui firent la grande France! Au milieu d’eux. Voltaire sourit et Molière songe!

Je ne saurais trop remercier M. Georges Veyrat d’avoir, avec tant de soin, de zèle et de talent, écrit ce Guide du Panthéon parisien^ ce petit Plutarque portatif des statues de l’Hôtel de Ville.

Jules GLARETIE.

INTRODUCTION

UN jour que nous regardions la façade principale de l’Hôtel de Ville de Paris, la pensée nous est venue qu’il serait, peutêtre, intéressant de présenter à ceux, nombreux sans doute, qui pourraient ne point les connaître, ces personnages illustres, parisiens pour la plupart, dont les statues décorent l’Édifice Municipal.

C’est pourquoi nous avons écrit cet ouvrage, puisant nos documents aux meilleures sources et nous appliquant à rechercher et à citer, quand nous avons eu l’heur de la rencontrer, l’anecdote à la fois topique et typique qui, souvent, peint, d’un trait, le caractère d’un homme.

Un semblable livre ne pouvait donner satisfaction à la juste curiosité des lecteurs, s’il n’avait pas également offert les traits des sujets présentés, en reproduisant les statues elles-mêmes. Un artiste de talent, M. Denis Caucaunier, a bien voulu se charger de cette tâche délicate ; il s’en est, d’ailleurs, acquitté avec un rare bonheur.

D’autre part, un habile architecte diplômé du Gouvernement, M. Gaston Mauber, nous a fourni des plans pittoresques qu’il a su tracer avec autant d’habileté que de mérite.

Lorsque le travail, ainsi conçu, fut terminé, il nous a semblé qu’il était incomplet.

INTRODUCTION

Puisque, à propos des statues, nous avions parlé de THôtel de Ville actuel et, dans quelques biographies, notamment dans celles d’Étienne Boyleau, d’Étienne Marcel, de Guillaume Budé, de Pierre de Viole, etc., dit quelques mots de la vie municipale parisienne à ses débuts, ne devions-nous pas consacrer, au commencement de ce livre, un chapitre aux origines de Paris et de ses organes municipaux ?

Aussi bien on a tellement l’habitude de considérer le sol actuel de la cité comme le berceau de Paris que nous avons cru utile de saisir, ici, l’occasion de dissiper cette erreur.

Lutèce ne fut, d’abord, qu’un petit îlot noyé dans l’immense nappe d’eau qui couvrait, presque entièrement, le sol de notre Paris, et ce n’est pas là qu’il faut chercher la trace de nos premiers aïeux qui, à n’en pas douter, habitaient la terre ferme, c’est-à-dire les hauteurs environnant les rives de ce grand lac que nous décrirons, tout à l’heure, en détail.

Les premiers habitants de l’île, trop malsaine alors pour qu’on pût y fonder une ville, furent des étrangers colonisateurs qui en firent un entrepôt.

Or ce commerce étranger était venu se porter sur ce point, d’abord parce qu’il y avait, non loin de là, une popution à laquelle il avait l’espoir d’écouler ses produits, ensuite parce que l’île offrait, en outre, un lieu propice au débarquement des marchandises.

Donc, et nous pensons pouvoir l’établir tout à l’heure, nos premiers aïeux, les vrais, les autochtones, habitaient non point la cité continuellement immergée, mais bien la butte Montmartre peut-être, et à coup sûr la montagne Sainte- Geneviève sur laquelle exista la première ville sur la Seine, comme on le verra plus loin L

Nos ancêtres travaillaient la terre et vécurent uniquement de leurs récoltes, de la chasse et de la pêche jusqu’au jour où le commerce importateur vint donner naissance au commerce local, jusqu’au jour où les premiers marchands de Veau appor-

1. D’ailleurs, si dans la cité comme sur la montagne Sainte-Geneviève, on a constaté de nombreux vestiges du paganisme romain, on n’y a pas trouvé trace de monuments druidiques. Il n’en est pas de même, sans doute, pour la montagne Sainte-Geneviève, car un tableau du xvi® siècle, placé dans la sacristie de l’église Saint-Merry et qui représente la Patronne de Paris faisant paître son troupeau, sur ces hauteurs, au milieu d’un Cromlech^ semble prouver qu’à cette époque un monument mégalithique, vestige de la religion de nos premiers aïeux, existait là, ou, tout au moins, qu’on y avait conservé le souvemr de son existence.

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tèrent à nos aïeux des denrées et des matériaux étrangers en échange des produits de leur sol.

Lorsque ce commerce national se développa, nos aïeux, dans le but de défendre leurs intérêts, imitèrent les marchands de l’eau en créant leur premier Parloir, comme ces derniers avaient fondé leur Hanse.

C’est donc le Parloir et non la Hanse, avec laquelle il fusionna plus tard, qui doit être considéré comme la première manifestation nationale de la vie municipale autochtone.

C’est ce que nous allons nous appliquer à démontrer.

Peut-être, en écrivant les lignes qui vont suivre, devonsnous nous attendre à heurter bien des idées reçues, à blesser, sans doute, des préjugés archéologiques profondément enracinés.

Et cependant les emplacements des sièges de l’Administration municipale qui ont précédé notre Hôtel de Ville actuel, dérivent à ce point des origines de Paris lui-même, que nous n’hésitons pas à aborder franchement le problème et à affirmer, nettement, notre conviction pour contraire qu’elle soit, parfois, aux opinions généralement admises.

Le vaste fond de cuve où serpente la Seine et où s’abrite Paris n’est pas autre chose qu’un fond de lac mis à sec.

Ce lac couvrait, de ses eaux, l’emplacement de notre ville à, une altitude de plus de trente mètres du niveau actuel; sa largeur atteignait six kilomètres et ses flots rongeaient les hauteurs de Villejuif, Montrouge, Saint-Cloud, Meudon, Gennevilliers, Saint-Germain-en-Laye, Poissy, Pontoise, Montmorency, Vaujours et Ghampigny.

Peu à peu, le lac s’assécha et il resta, errant par la plaine affouillée, un filet d’eau (la Seine), et un archipel d’ îlots sans cesse submergés par un fleuve qui avait, alors, la largeur et l’impétuosité de l’Orénoque et de l’Amazone.

Le plus grand de ces îlots, celui que nous appelons la Cité, était loin d’avoir la dimension qu’il possède. Coupé à la hauteur de la rue de Harlay, le chétif espace que lui laissait la Seine empiétant vigoureusement sur sa surface, était tronqué à son sommet (emplacement du square Notre-Dame) et un

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autre îlot, occupant les quais des Orfèvres et du Marché-Neuf, s’étendait, sur son flanc droit, depuis les bâtiments de la Cour d’assises jusqu’au pont Notre-Dame.

Sur la rive droite, de vastes marais suivaient le cours d’un bras de la Seine aujourd’hui comblé. Une ligne partant du pont de l’Alma pour aboutir aux environs du pont de Bercy en passant par la place de l’Europe, Notre-Dame-de-Lorette et la place de la République, en déterminerait assez exactement les limites.

Sur la rive gauche, la Bièvre, dont le cours a été dérivé, entretenait de vastes marais et tous les terrains bas, le quartier Saint-André-des-Arts, la plaine de Grenelle, étaient presque continuellement immergés à la moindre mauvaise humeur du fleuve.

Des forêts profondes, peuplées d’une faune que nous ne connaissons plus, enceignaient tout ce paysage au milieu duquel nos pauvres aïeux durent défendre et chercher leur vie.

Chasseurs et pêcheurs, ils habitèrent d’abord les rives du lac dont nous avons parlé, puis les sommets émergés à l’époque quaternaire (époque de la pierre éclatée), la hutte Montmartre par exemple ; mais devenus pasteurs, ils durent s’établir d’une façon instable, sans doute, mais embryonnaire cependant de l’agglomération que nous appelons village, là où ils pouvaient chasser, pêcher et faire paître leurs troupeaux rudimentaires.

Cet emplacement logique, la rive gauche et, d’une manière plus précise, la montagne Sainte-Geneviève, l’offre seule. C’est là que campèrent les premiers habitants du territoire que les Paris H occupèrent plus tard.

Mais pendant que nos pauvres aïeux menaient ainsi, sur les bords de la Seine, une existence misérable et bien différente de celle qu’ont faite les légendes, la civilisation avait déjà commencé pour d’autres peuples, et c’est par l’introduction des intérêts étrangers, que nous allons voir naître et se développer l’importance de la situation naturelle du berceau de Paris comme centre commercial.

Les marchands navigateurs du Sud et surtout les Phéniciens s’étaient, en effet, établis de bonne heure sur certains points des côtes de la Méditerranée ou de l’océan Gaulois pour y faire leurs échanges avec les populations voisines ; ces points étaient toujours ou des îles de difficile abord.

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comme les Cassitérides ^ ou des lieux, bien situés et bien fortifiés par Fart, sur les côtes.

L’amour du lucre et l’avidité qui inspiraient les Phéniciens les enhardirent peu à peu à pénétrer dans l’intérieur des terres par le moyen des fleuves, afin de multiplier leurs échanges; ils remontèrent la Garonne, la Loire, la Tamise et fondèrent des marchés-comptoirs dans les lieux où furent, plus tard, Bordeaux, CorhiP et Londres.

Quelques-uns de ceux qui s’étaient établis dans les Cassitérides et sur les côtes de la Manche remontèrent la Seine dans tous ses circuits jusqu’à l’archipel parisien, et, frappés de la position de ce point qui se trouve assis sur trois rivières, au centre de contrées les plus favorables à la construction de leurs pars^ ainsi qu’à l’extension de leur trafic dans le pays gaulois, ils y fondèrent un marché, précisément dans cette île voisine de la pseudo-agglomération gauloise, dans File que nous appelons la Cité et qu’ils appelaient, eux, Luii louez (île du milieu ou milieu de la rivière), Lutèce.

Et, pendant longtemps, les tribus voisines y accoururent de plusieurs milles à la ronde pour échanger les produits du pays contre les denrées et marchandises ouvrées de l’Orient.

Ainsi furent créées, et nous tenons à attirer l’attention sur ce point qui nous occupera plus longuement tout à l’heure, ainsi furent créées, l’une dérivant de Fautre, les deux grandes corporations du commerce gaulois, les mercatores aquæ (marchands de l’eau) et les mercatores terræ (marchands de la terre), celle-ci représentant bien et vraiment le commerce national, celle-là le commerce d’importation, le commerce extérieur, le commerce étranger.

Plus tard, lorsque la puissance phénicienne fut détruite, les Gaulois et les insulaires de la Bretagne se mirent à exploiter eux-mêmes les mines d’étain des Cassitérides et des côtes voisines.

L’île de Victis (Wight) fut, alors, le seul entrepôt de ce métal ; mais en succédant aux anciens navigateurs, ces hommes n’avaient pas hérité de leur science maritime; conduits par l’appât du gain, ils allaient en grand nombre

1. Iles Sorlingues ou Scillj^, situées, dans l’océan Atlantique, à l’extrémité occidentale du comté de Cornouailles.

2. Aujourd’hui Couëron (Loire-Inférieure), petit port sur la rive droite de la Loire.

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