‹ Les statues de ParisChapitre 17 sur 51 · SQUARE MONGE — QUAI MAL AQ U A I S · texte numérisé non relu

SQUARE MONGE — QUAI MAL AQ U A I S

Voltaire est très populaire en France où beaucoup le regardent comme l’apôtre de la tolérance et de l’humanité. Il est aussi considéré comme ayant été le chef de parti des philosophes du dix-huitième siècle, et partant, comme un précurseur des idées nouvelles. La République a tenu dès lors à ne pas s’en tenir à la statue que lui éleva Houdoii, et elle lui a, ces dernières années, érigé un second monument au quai Malaquais. Le square Monge a la reproduction en bronze de la célèbre statue du Théâtre-Français; le quai Malaquais, devant l’aile ouest de l’Institut, nous présente un Voltaire colossal, sculpté par Caillé.

Dans les deux statues, à près d’un siècle d’intervalle, les artistes ont cherché à donner à la physionomie de leur modèle les traits distinctifs de son caractère, et il faut avouer que, bien qu’inégalement, ils y ont facilement réussi. Houdon, inspiré par retour à la vérité et à l’antique qui renouvelle les études de la sculpture sous l’influence de Pigalle, dès 1780 environ, nous représente un Voltaire en toge, assis dans une sorte de chaise curule, la tête penchée, l’œil perçant

Si

VOLTAIRE

regardant malicieusement du côté gauche, avec un sourire qu’un poète qualifia un jour de hideux. Quelle étincelle dans ces yeux, quel sarcasme dans cette bouche, quels tressaillements nerveux dans ces doigts posés sur les bras du fauteuil !

Caillé, dans son Voltaire debout, appuyé sur une canne et tenant une plume d’une main, le corps voûté et dans une attitude qu’on cherche à expliquer plutôt qu’on ne comprend, a composé un Voltaire également fin et malicieux, rappelant assez le célèbre masque de Houdon. L’ensemble en est beau, bien que maniéré. Le Voltaire de Houdon offre l’image du génie à la fin de sa carrière, deux ans avant sa mort et tout près de son triomphe; peut-être même assis au Théâtre- Français, au moment où il sourit aux transports d’enthousiasme de la foule. Ses cheveux sont coupés, ses traits contractés, sa figure plus amaigrie rappelle assez bien le faciès d’une vieille femme coquette et façonnée ; tout cet ensemble cède la place dans l’œuvre deM. Caillé à un Voltaire, mûr sans doute, à perruque, laissant voir, sous la houppelande, l’habit brodé du grand seigneur riche, adulé, puissant.

Sur le lourd piédestal de M. Formigé le comité s’est contenté d’inscrire : 1694-1778, deux dates qui, à elles seules, en disent long et renferment dans leur intervalle une vie prodigieusement féconde, encore aujourd’hui l’étonnement de notre siècle.

Parisien de Paris, Voltaire, esprit précoce, fut un

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travailleur infatigable depuis son jeune âge, et, malgré sa constitution délicate, il eut une vieillesse robuste. Travaux littéraires sans cesse stimulés par un goût passionné pour l’étude, spéculations commerciales, temps accordé aux plaisirs et à une correspondance de plus vastes avec les savants, les artistes, les souverains même, — honorés de se frotter à un génie, — œuvres de bienfaisance : rien n’a manqué à la vie extraor-

VOLTAIRE. 1694-1778

VOLTAIRE

dinaire de cet homme qui résume tout son siècle avec ses élégances et ses raffinements, avec son esprit subtil et mordant et sa philosophie indépendante.

S’il mérite une place à part parmi les grands écrivains français, il la doit surtout à l’universalité qu’il a ambitionnée.

Diversité, c’est ma devise,

répétait-il après La Fontaine. On ne vit jamais, en effet, une activité si grande appliquée à tant d’objets, une pareille flexibilité de talent. Il faudrait écrire un livre si l’on voulait étudier ses très nombreux ouvrages. Au milieu de leur diversité, plusieurs ne sont pas dignes d’arrêter l’attention, et ce cas lui est commun avec beaucoup d’esprits supérieurs, mais il en est d’autres en quantité respectable qui seront durables.

Voltaire est à la fois philosophe, historien, poète épique et romancier. Philosophe, il l’est dans tous ses écrits, affectant tour à tour le scepticisme, l’épicuréisme de la Société du Temple , et se posant comme l’adversaire des idées déistes et spiritualistes de Pascal et de Descartes.

Historien, il pénètre le premier dans la vie intime des peuples, étudie les aspects divers des sociétés et lie au récit, jusque-là trop servile des événements, la démonstration de l’ influence des opinions sur les malheurs de la terre. Il recherche surtout l’étude des lois, des usages, des mœurs, des progrès des sciences

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et des arts. Cette manière philosophique de traiter l’histoire est un de ses principaux titres à la reconnaissance de la postérité.

Au théâtre, son influence énorme se fit jour dans une série de nouveautés dignes de mémoire. Il donnait plus de simplicité à faction, plus de brièveté au dialogue, plus de vérité à la couleur locale et à f appareil, se montrait le digne continuateur de Corneille dans ses maximes; enfin, par des allusions qui trop souvent troublaient l’illusion et changeaient la scène en tribune, donnait un corps à toutes les idées nouvelles que le siècle prêtait au poète et que le poète renvoyait au siècle, transformées par l’éloquence.

Romancier et poète, il déploie une imagination active, visible dans des saillies rapides, originales, mordantes, ironiques. On sait que l’ironie fut son arme et qu’il la mania toujours avec un naturel de style et une habileté qui nous en font oublier le caractère souvent injuste et dominant. Parmi les maximes qu’on trouve un peu partout daus ses écrits, celles qui sont consacrées à la paix, à la tolérance et spécialement à f humanité sont admirables et en font un homme de tous les temps.

Est-il besoin de citer ses ouvrages dont plusieurs sont devenus si justement classiques? Après avoir composé Mérope et Zaïre , le Siècle de Louis XIV , Y Histoire de Charles XII, Y Essai sur ï histoire des mœurs , où le christianisme est si peu ménagé mais où le style est

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si éclatant; — -après avoir écrit des romans charmants, <c le roi Voltaire », comme on F appelait, nous a laissé une correspondance extraordinaire où son esprit se dévoile tout entier. L’homme y apparaît avec un sentiment de la nature qui n’a rien d’apprêté, et l’homme est particulièrement intéressant pour son rôle immense. Ses relations avec les beaux esprits de l’époque, avec les grands seigneurs, avec l’Académie, quelque peu la cour, mais plutôt avec la petite cour rivale de Sceaux où trônait la duchesse du Maine; spécialement son commerce intime et littéraire avec Frédéric II, (c cet homme de lettres français sur le trône de Prusse, » tout cela ajoute à l’étude de l’individu en lui-même un attrait raffiné, plein d’aperçus piquants sur la société du dix-huitième siècle.

Bien que Voltaire ait passé la majeure partie de sa vie hors de France, Paris s’honore de lui avoir donné le jour, comme il peut s’honorer aussi d’avoir servi de théâtre à son triomphe, avant de devenir le foyer enthousiaste et, peut-être, trop peu tempérant de ses idées. Paris le revit en 1778, après un exil volontaire de près de vingt-huit années qui lui avait permis, loin d’un gouvernement craintif, d’un parlement défiant et d’un clergé irrité, au sein de l’opulence et sur une terre hospitalière, de lancer à travers l’Europe ses œuvres hardies et toujours renouvelées. On sait en quelles circonstances mémorables et triomphales il revit Paris, et les Français qui, s’écriait-il, le fai-

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