PALAIS DE JUSTICE
Avant que le monument de Berryer fût venu rompre un peu la monotonie par trop régulière des côtés de la salle des Pas-Perdus, les avocats et les clercs de la basoche n’étaient pas privés pour cela de la vue et de révocation d’un grand homme de robe. Sous les portiques, en arpentant, comme jadis à Rome les disciples d’Académus, la vaste surface de la salle, ils pouvaient laisser reposer leur regards sur un illustre confrère et devancier, représenté dans l’attitude d’une plaidoirie à sensation. C’est à Louis XVIII ou à son entourage, qu’est due l’initiative du monument de Malesherbes, hommage rendu par un bon frère à la mémoire du défenseur volontaire de Louis XYI. Le vertueux Malesherbes est représenté debout, dans l’attitude qu’il avait au procès du roi pendant sa plaidoirie. Il est vêtu de la robe des magistrats telle qu’on la portait avant la Révolution, et qui lui a survécu. Le visage est noble et expressif, traduisant les sentiments d’une âme élevée d’où partent les mouvements de la véritable éloquence. A ses côtés, brillent, sous la forme de deux vierges tutélaires, la France et la Fidélité.
MALE S HERBE S
La carrière de Malesherbes en effet peut se caractériser par ces deux symboles de la France et de la Fidélité; car elle est pleine d’exemples patriotiques et de vertus professionnelles. Elle est aussi et non moins toute généreuse et désintéressée. Né en 1721, à Paris, fds d’un chancelier de France, dont les qualités honoraient le nom de Lamoignon, Malesherbes fut nommé dans sa jeunesse, et sous le règne de Louis NY, directeur de l’imprimerie, situation où il déploya un tact et une prudence qui n’avaient rien de l’absolutisme de l’ancien régime. C’est ainsi qu’il favorisait, avec la plus grande indulgence, l’impression et le débit des ouvrages les plus hardis, et ceci résulte des témoignages de Rousseau, de Voltaire, de Grimm, et de tous les chefs du parti philosophique, heureux de lui adresser des louanges, « Sans lui, dit Grimm, Y Encyclopédie n’eût vraisemblablement jamais osé paraître. »
Les principes qui dirigeaient sa gestion s’inspiraient de l’amour d’une liberté tempérée par une application judicieuse des lois. A la mort de son père, succédant à sa dignité de président de la cour des aides, il déploie dans cette haute fonction un courage égal à son talent. Il osa plusieurs fois adresser des remontrances éloquentes au ministère, prenant la défense des faibles, condamnant les abus du pouvoir, demandant l’ouverture des Etats généraux, et allant ainsi au devant d’un exil rigoureux de quatre années, où la considération publique le suivit.
CH.G^UTZWILLEÏ^
MALESHERBES. 1721-179
MALESHERBES
Appelé au ministère par Louis XYI, il signale son passage au pouvoir par des bienfaits, qui eussent été plus grands encore sans Fopposition puissante des courtisans. Il ouvre les prisons, flétrit et diminue Tahus des lettres de cachet, et fait prendre au roi Tédit si honorable qui rend aux protestants Tétât civil dont ils étaient privés depuis Tédit de Nantes. Enfin, s’honorant à jamais — avec la simplicité d’un homme qui recherche un devoir à remplir, — par la défense du roi traduit en jugement, Malesherbes suit les nobles impulsions d’une âme naturellement vouée à soulager l’infortune et soigneuse d’en cacher l’auteur.
Il s’était proposé spontanément, avec MM. de Sèze et Tronchet, et plus d’un de ceux qui" avaient mis le roi dans sa cruelle position fuyaient au moment du danger. La Convention l’ayant agréé comme défenseur royal, Malesherbes se dévoua entièrement à cette tâche. Ses deux amis et lui mirent tout en usage pour sauver le monarque, mais vainement. Le lendemain de la condamnation, le défenseur revenait à la barre de la Convention pour demander l’appel au peuple et réclamer contre la manière dont les voix avaient été comptées. Les larmes et les sanglots ne lui permirent pas de [continuer. Ses moyens d’appel ne furent pas admis. Il se retira alors à la campagne après l’exécution du roi, s’y livrant à la botanique, sa science favorite. Arrêté dans les premiers jours de 1794, il fut
MALESHERBES
incarcéré sans que son âge et ses vertus fussent respectés. Il eut la douleur de voir partir pour le supplice toute sa famille et lui-même l’y suivit bientôt, conservant jusqu’à ses derniers jours cette sérénité imposante de visage, miroir d’une conscience libre.
Sur le seuil de la prison, voire même devant l’échafaud, il ne se départit pas d’une manière de gaieté spirituelle à saillies vives et franches, narguant le supplice : « Vous le voyez, dit-il, en arrivant, à ceux dont il vient partager les fers; sur mes vieux jours, je suis devenu mauvais sujet, et je me fais enfermer. » — « Ceci est de mauvais augure ; un Romain rentrerait chez lui, » dit-il encore, en faisant un faux pas sur l’escalier qui conduit à la fatale charrette.
La mémoire qu’à laissée Malesherbes est un objet de respect pour tous les partis. Si l’on se reporte à l’époque où il vécut, on ne peut méconnaître la grande intelligence qu’il avait de l’état de laFrance, et les efforts qu’il lit pour éclairer les aveugles qui la menaient au cataclysme. Sa conduite eut toujours pour règles l’amour de l’humanité et de la justice , le respect des droits des citoyens, le sentiment des droits de la pensée.
A côté de sa réputation d’écrivain, Malesherbes a acquis celle d’un botaniste distingué, formé par de Jussieu. L’Académie des sciences lui avait ouvert ses portes dès 1750, l’Académie française suivit cet exemple en 1775.
MALESHERBES
En 1819 un comité présidé par le vicomte Pinon se forma pour élever une statue publique à cet homme d’élite. Les événements n’avaient pas permis à l’initiative privée de se donner carrière plus tôt. L’attention venait d’être ramenée justement sur Malesherbes par l’ouvrage si consciencieux du comte de Boissy d’ Anglas, pair de France. — Le projet de monument reçut non seulement l’approbation royale quelques mois plus tard, mais Louis XVIII voulut en outre qu’on mît à la disposition du comité la statue de Malesherbes par Dumont qui ornait son cabinet. C’est ce dont témoigne une lettre du directeur général de la Maison du roi, au vicomte Pinon, en date du 26 août 1819.
L’enthousiasme allumé dans les esprits par cette initiative, due également à quelques royalistes de marque, ne se ralentit pas à mesure que le comité poursuivait la réalisation de son but. Dans une séance de l’Académie française du mois d’août 1819, on annonça, — c’est le texte même du procès-verbal, — qu’un anonyme faisait remettre à l’Académie une médaille d’or de la valeur de 1,500 francs, pour un prix de poésie dont le sujet servie Dévouement de Malesherbes. On devait exalter le vénérable magistrat et le vertueux philosophe, qui sous la monarchie avait professé les grands principes de la liberté publique, et dont le dévouement pour son roi, malgré ses malheurs, n’avait pas faibli. Aussi considérait-on un pareil hommage comme une dette. Le Môniteur du 31 août 1819 relate
MALESHERBES
en ces termes emphatiques l’appel fait par l’Académie aux poètes : « Disciples d’Apollon! tandis que le génie des arts animera l’airain et le bronze pour consacrer à Malesherbes un de ces monuments dont la destinée est de subir, tôt au tard, le malheur delà destruction, c’est à vqus d’élever à ce grand homme si éminemment Français le monument impérissable qui ne redoute ni les passions des hommes ni l’injure des ans. )>
Les souscriptions furent nombreuses. Les hommes de toutes les conditions, rois, princes, ministres, sujets, s’empressèrent d’envoyer leur offrande. On choisit comme emplacement la magnifique salle des Pas-Perdus du Palais de Justice; le gouvernement ayant voulu présenter l’image du défenseur de Louis XVI au sein même du barreau, qui dès les les débuts de sa carrière avait été à même de l’apprécier.
Comme nous le disions plus haut, le monument se compose de deux piédestaux séparés par un bas-relief; ils portent chacun une figure assise, de sept pieds et demi de proportion. Celle de droite est la Fidélité, tenant d’une main un cœur d’or, de l’autre s’appuyant sur un chien ; celle de gauche, la France, offre une couronne à Malesherbes. Bosio en est l’auteur. Le basrelief par Cortot représente avec une grande vérité de ton local le moment où Malesherbes, Tronchet et de Sèze sont admis devant le roi au Temple pour pré-
MALESHERBES
parer sa défense. Entre les deux figures s’élève un stylobate sur lequel est gravée l’inscription suivante, composée par Louis XVIII :