SQUARE TRUDAINE
Le dix-huitième siècle n’a pas produit que des philosophes, il compte encore parmi ses beaux esprits des poètes à la muse légère. Sedaine brille au premier rang parmi ces derniers. On lui a élevé une statue il
y a quelques années, là-bas bien loin, il est vrai,
dans le dix-neuvième arrondissement, au square Trudaine,mais enfin à Paris, au siège de toutes les gloires. Cette décentralisation artistique n’a rien que de juste en soi. Les arrondissements excentriques ne font-ils pas partie de la cité, et les grands hommes ne sont-ils pas faits aussi bien pour les Parisiens des quartiers populeux que pour les heureux habitants des quartiers riches? D’ailleurs, Sedaine a, dans sa vie, un côté qui le rapproche singulièrement de l’artisan. N’a-t-il pas été lui aussi, à ses heures, heures sombres dans son existence, un modeste tailleur de pierres, et avant de ciseler ses pensées avec cet esprit, cette verve, ce naturel, qui en font un des maîtres du génie français, n’a-t-il pas dû travailler manuellement et péniblement pour échapper à la misère?
Cette page de la vie de Sedaine n’est pas la moins
SED AINE
émouvante, et lui-même fier, à bon droit, de ce début aimait à le rappeler en ces vers :
Arraché chaque jour à l’humble matelas,
Où souvent le sommeil me fuyait, quoique las,
J’allais, les reins ployés, ébaucher une pierre,
La tailler, l’aplanir, la retourner d’équerre ;
Souvent le froid m’ôtait l’usage de la voix,
Et mon ciseau glacé s’échappait de mes doigts;
Le soleil, dans l’été, frappant sur les murailles,
Par un double foyer me brûlait les entrailles.
Cette intéressante légende, que sa modestie s’accommodait d’accréditer, a besoin d’être atténuée, car ce n’est pas en taillant des pierres qu’il formait son talent d’écrivain et de librettiste. Fils et petit-fils d’architecte, doté de quelque bien, orphelin de bonne heure, Sedaine n’avait pas eu une enfance malheureuse. Il avait pu, à son aise, étudier la poésie que son goût lui rendait chère et son intelligence, facile.' C’est seulement à dix-huit ans que, ruiné par un tuteur infidèle, il s’était vu obligé d’apprendre le métier de tailleur de pierres pour nourrir sa mère et ses trois jeunes frères. Si, pour faire diversion à ce revers de fortune, il lui prenait fantaisie d’évoquer des temps meilleurs, il pouvait donc, en sciant un bloc, chanter à son choix un refrain de Vadé ou scander et cadencer des vers d’Horace et de Virgile, « Ces deux poètes, a dit un de ses biographes, étaient ses consolations; il dut leur demander bien souvent du sou-
SE DAINE
lagement aux débuts assez précaires de sa vie. »
Sedaine n’a guère que l’âge où il se trouve ruiné dans la statue du square Trudaine. M. Lecointe nous rappelle à la fois, dans l’attitude un peu maniérée qu’il donne au créateur de l’opéra comique les différentes, phases de la vie de son personnage et la façon dont il associa ses deux métiers. Assis sur une pierre , ses instruments de travail par terre, Sedaine porte un vêtement d’artisan; la chemise est retroussée aux bras, un tablier couvre sa poitrine :
voilà la part faite au tailleur de pierres; celle du poète est d’une conception plus relevée : elle se trouve figurée dans l’air méditatif du
CH. GOUTZVVU-l.EK
SEDAINE. 1719-1797
SEDAINE
visage, et dans la plume et le manuscrit délicatement placés entre les mains.
Quand, en 1752, parut son premier recueil de poésies, Sedaine eut une idée ingénieuse : il fit mettre en tête du volume son portrait encadré dans un médaillon autour duquel de petits génies jouaient, les uns avec une lyre, un masque de théâtre, une houlette; les autres avec un niveau de maçon, des livres et un plan d’architecte. Il nous explique lui-même cette allégorie en termes spirituels : « Ces quelques détails pourront, dit-il, faire deviner ma profession, et je m’attends bien que quelque lecteur, qui y aura pris garde, pourra me dire en forme d’avis : « Soyez plutôt maçon... )> Mais pourquoi ne serais-je pas maçon et poète ? Apollon, mon seigneur et maître, a bien été l’un et l’autre. Pourquoi ne tiendrais-je point un petit coin sur le Parnasse auprès du menuisier de Nevers ? Pourquoi n’associerais-je point ma truelle au vilebrequin de maître Adam ? Je sais bien qu’on a lieu de se défier qu’un maçon poète ne maçonne mal, et qu’un poète maçon ne fasse de méchants vers ; là-dessus j’ai fait mon choix : j’aime encore mieux passer pour mal versifier que mal bâtir; c’est pour vivre que je suis maçon; je ne suis poète que pour rire. »
Sedaine, trop modeste, voulait-il dire par là qu’il était ridicule ou littérateur peu sérieux, ne s’occupant de versifier que comme d’un doux badinage? Nous ne le pensons pas. Avec tout le monde nous sa-
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vourons, dans sa muse légère et portant juste, une lecture aimable dont on ne rit pas, mais qui fait rire des travers humains. Toute la nuance est là.
Un entrepreneur de maçonnerie, nommé Buron, aïeul de David, frappé de l’intelligence de son ouvrier, l’éleva au rang de maître maçon et l’aida à entrer à l’Académie d’architecture comme secrétaire. Sedaine étonnait tous les clients de son patron par son originalité et sa gaieté. Un d’entre eux se prit pour lui d’une affection véritable ; c’était un ancien lieutenant criminel au Châtelet, nommé Lecomte, ami des lettres et des artistes. Pressentant l’avenir de Sedaine il lui dit un jour :
«Vous vous êtes trompé de vocation, pourquoi ne cherchez-vous pas à faire autre chose que ce que vous faites ?
— Je ne demanderais pas mieux, répondit Sedaine, si j’avais seulement douze cents livres de rente.
— Vous les avez chez moi dès aujourd’hui, reprit l’excellent M. Lecomte; je vous logerai, vous vivrez avec nous; je vous donnerai six cents livres par an et la liberté de faire ce qu’il vous plaira ; veillez à la conservation de mes bâtiments, épargnez-moi ce qu’un autre me coûterait, et je serai encore votre obligé. »
Sedaine accepta l’offre avec reconnaissance et s’en vint habiter chez son protecteur,, rue de la R.oquette, la maison dont il hérita à sa mort et qui, destinée curieuse, devait être plus tard la demeure de Michelet.
La carrière littéraire et dramatique de Sedaine
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s’ouvre alors avec éclat. Mis en rapport avec Monet, directeur des théâtres de la foire Saint -Laurent , Sedaine écrit sa première œuvre dramatique : le Diable à quatre , musique de Philidor, accueillie avec une grande faveur et qu’on s’accorde à regarder comme le premier spécimen du genre de l’opéra comique.
Puis, parurent successivement Biaise le Savetier , et Rose et Colas (ce dernier en collaboration avec Monsigny), un petit chef-d’œuvre de grâce et de simplicité ; On ne s’ avise jamais de tout , une pièce qui servit de modèle à Beaumarchais pour son Bat'bier de Séville .
(c Quelqu’un, dit-il dans la spirituelle préface de sa comédie, m’a reproché, du ton le plus sérieux, que ma pièce ressemblait à On ne s avise jamais de tout. Ressembler? Monsieur, je soutiens que ma pièce est : On ne s’avise jamais de tout elle-même.
— -Et comment cela? — C’est qu’on ne s’était jamais avisé de ma pièce. — L’amateur resta court, et l’on en rit d’autant plus que celui qui me reprochait On ne s’avise jamais de tout est un homme qui ne s’est jamais avisé de rien. »
Mieux que par une répartie, l’esprit qui abonde dans le Bai'bier et la création du personnage de Figaro ont disculpé Beaumarchais de son plagiat.
On doit encore à Sedaine, outre des chansons pleines de sel et d’esprit, des morceaux de poésie légère, comme 1 ’Epitre à mon habit , autre petit chef-d’œuvre, dont voici quelques vers :
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Ah! mon habit, que je vous remercie!
Que je valus hier grâce à votre valeur!
Je me connais, et plus je m’apprécie,
Plus j’entrevois qu’il faut que mon tailleur,
Par une secrète magie,
Ait caché dans vos plis un talisman vainqueur,
Capable de gagner et l’esprit et le cœur.
Dans ce cercle nombreux de bonne compagnie,
Quels honneurs je reçus! quels égards! quel accueil! Auprès de la maîtresse, et dans un grand fauteuil,
Je ne vis que des yeux toujours prêts à sourire,
J’eus le droit d’y parler, et parler sans rien dire.
Cette femme à grands falbalas Me consulta sur l’air de son visage;
Un blondin, sur un mot d’usage;
Un robin, sur des opéras.
Ce que je décidai fut le nec plus ultra :
On applaudit à tout, j’avais tant de génie!
Ah ! mon habit, que je vous remercie!
C’est vous qui me valez cela!
Il composait encore le Roi et le Fermier , l' Huître et les Plaideurs , V Anneau perdu et retrouvé, Aline reine de Golconde , la Gageure imprévue , les Sabots et le Déserteur, ce dernier, drame. Les pièces de Sedaine, autorisées par le Chancelier, dont Crébillon était le secrétaire, se jouaient à Paris par les comédiens italiens ordinaires du roi, ou à Fontainebleau en présence de Sa Majesté. Les soirées royales de 1750 à 1770 furent souvent charmées par leur audition. L’esprit y coulait en flots pressés dans une langue familière. Les rondeaux de M. de Sedaine étaient donc célèbres à la cour et à la ville. C’est que son scénario est tou-
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jours léger et gracieux. Ses bergers ont des airs à la Florian et des sentiments à la Deshoulières. Il semble qu’ils reflètent dans leur abandon une élégance digne de Fragonard, son illustre contemporain.
On conçoit quel succès obtinrent les pièces de Sedaine dans le milieu mondain du règne de Louis XV, si frivole et, disons le mot, si talon rouge. Les marquis et les marquises, les financiers, les petits abbés, le citaient à tous échos.
Son chef-d’œuvre le plus reconnu est le Philosophe sans le savoir (1765). Transporté d’admiration après sa lecture, Diderot, son ami, disait que Sedaine aurait mérité sa fille s’il n’avait pas été si vieux. Une de ses productions les plus remarquables fut encore Maillard ou Paris sauvé, tragédie en prose, dont parlait ainsi la fière Catherine de Russie, dans une lettre à Grimm : Mes ministres s’ opposent à ce quon joue la pièce de Sedaine , mais je me venge en la leur faisant lire. Puis elle envoyait à l’auteur deux mille francs de gratification, seule récompense de ce genre qu’il ait jamais obtenue. Sedaine avait soixante-cinq ans quand il donna, avec Grétry, Richard Cœur de LioJi; son succès éclatant décida l’Académie française à lui ouvrir enfin ses portes (27 avril 1786).
On peut dire de Sedaine qu’il fut, avec Beaumarchais, le créateur du théâtre moderne. Lié avec les auteurs et avec les philosophes les plus marquants du dix-huitième siècle, il dut beaucoup à leur société
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et à leurs encouragements. Son esprit était juste, prompt, mais un peu causticpie, son âme droite et généreuse. Le caractère particulier de son talent est une gaieté toujours franche et naïve ; son dialogue constamment vrai ne laisse point s'émousser l’attention. Les vers de ses opéras sont coulants et tombés comme par hasard de sa plume. Il ne cherchait pas à les soigner davantage, trouvant, non sans raison, que cette forme était plus naturelle et plus favorable à la musique. Ses œuvres sont encore en honneur aujourd’hui et sont restées au répertoire. Nos contemporains pour l’Opéra-Comique n’ont rien fait de mieux que Sedaine.
On a peine à comprendre , après ses succès et l’importance de son œuvre, que le Directoire l’ait rayé de la liste des membres de l’Institut réorganisé en 1796. Etait-ce parce qu’il avait amusé la société de l’ancien régime? Mais alors pourquoi la Convention le comprenait-elle dans le nombre des gens de lettres pensionnés? Triste contradiction. Sedaine, pour toute réponse au Directoire, dont quelques membres l’accusaient d’être trop négligé dans son style, répondit à qui voulut l’entendre Ils disent que je ne sais pas le français, et moi je dis qu’il n’y en a pas un là qui pût faire Rose et Colas. »
Et ce sentiment de légitime amour-propre n’était pas exagéré. Voltaire ne se chargeait-il pas de lui rendre justice devant ses contemporains et aussi
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devant la postérité, lorsqu’il lui écrivait, après avoir reçu, à Ferney, le Philosophe sans le savoir et la Gageure imprévue : « qu’il ne connaissait personne qui entendît mieux le théâtre que lui et qui fît parler ses acteurs avec plus de naturel. »
Après cinquante ans de travaux, de popularité et d’honneurs, Sedaine mourut, à Paris, à l’âge de soixante-dix-huit ans, le 17 mai 1797, laissant sa femme et plusieurs enfants sans fortune. Le théâtre, malgré son succès, ne l’avait pas enrichi, pas plus qu’il n’avait enrichi son répertoire des idées et du mérite des autres, poussant la coquetterie d’être lui-même jusqu’à l’excès et de ne devoir rien à personne.
MALESHERBES