PARVIS NOTRE-DAME
Charlemagne comme conquérant et législateur est la plus grande figure du moyen âge. Par ses guerres comme par ses institutions, il a cherché à arrêter, à fixer l'invasion, à rétablir la stabilité dans l’Europe troublée depuis près de quatre siècles, et à renouer la chaîne de la civilisation. C’est en 754 qu’il fut sacré par Etienne II qui était venu demander l’appui de Pépin. A la mort de son père (768), il partagea ses Etats avec son fils Carloman ; à Noyon il fut reconnu roi de Neustrie, d’Aquitaine et d’une partie de l’Austrasie. Quand Carloman mourut, en 771, il profita d’une querelle pour dépouiller sa veuve et ses enfants qui se réfugièrent auprès du roi des Lombards. Alors, tous les Francs le reconnurent comme souverain, et son idée fixe fut de réunir dans un vaste empire les peuples de l’Europe occidentale, Germains et Romains, pour repousser la double invasion qui
CHARLEMAGNE
menaçait la chrétienté, celle de l’Est ou des peuples danois et slaves, celle du Sud ou des Sarrasins. Il combattit dans ce but successivement tous les peuples qui ne voulurent pas reconnaître son autorité. Partout où il porta ses armes, il défit ses ennemis et accrut sa puissance. Il créa pour tous ces pays conquis une unité politique et territoriale, et rétablit la paix générale.
Tel est, exposé à grands traits, son rôle comme guerrier. Comme homme et comme législateur son exemple et son rôle sont non moins remarquables. Bon et frugal dans son intérieur, menant en temps de paix la vie active d’un chasseur infatigable, l’ empereur d’Occident ne se départ de cette simplicité de mœurs que lorsqu’il reçoit les ambassadeurs de la chrétienté ou qu’il préside à des cérémonies publiques. Il revêt alors la pourpre et quitte ses habits de peau de brebis ou de peau de loutre. Son costume ordinaire, écrit son principal historien Eginhard, était celui de ses pères, l’habit des Francs... Il était toujours couvert de la saie des Vénètes et portait une épée dont le pommeau lui servait à sceller les traités. Sa mise était donc en parfaite conformité avec son caractère, elle était modeste et sans apprêt, ou fastueuse suivant les cas. Son esprit sans cesse tourné vers le progrès lui imposait l’obligation de donner F exemple des vertus militaires et civiques en prêchant le sentiment de la religion et de la hiérarchie, l’économie et l’ordre dans la vie domestique. Il n’y avait pas de détails
CHARLEMAGNE. 742-814
CHARLEMAGNE
pour sa vaste intelligence qui voyait tout et descendait à tout. Ses lois sont inspirées par un sens profond et une sagesse qui depuis n’a pu être dépassée.
Charlemagne est l’homme à qui la civilisation est le plus redevable à cette époque reculée. Grâce à lui le service militaire, la justice, les impôts, les travaux publics étaient réorganisés, les grandes assemblées du Champ de Mai adoptées comme un vaste moyen de gouvernement; le clergé, réformé et favorisé par le souverain, l’aidait dans ses vues de civilisation. Pendant ce temps, Rome était sous sa puissance et les conciles se réunissaient sous ses auspices.
Deux grands titres sont encore acquis à Charlemagne : il fut le protecteur des lettres, il fut le protecteur des arts. — Il avait compris que les nations pour être grandes doivent être instruites. Outre l’exemple qu’il donnait lui-même de travailler les lettres, d’écrire des livres et de suivre avec la plus minutieuse attention les études de ses enfants, il appelait à sa cour les savants les plus renommés, et faisait déchiffrer des manuscrits qu’on ne devait connaître que grâce à lui. — L’amour des arts l’occupait tout autant. Il fit de sa capitale, Aix-la-Chapelle, une cité remplie de riches monuments, et bâtit ça et là des palais immenses pour lesquels il faisait venir à grands frais de Rome et de Ravenne les marbres les plus précieux. C’est; là qu’il aimait à réunir ses grands vassaux ou à tenir des conciles et des synodes.
CHARLEMAGNE
Cet empereur mérita le titre de Grand non seulement par ses conquêtes, mais aussi par ses : sages institutions. La France reçut de lui nombre d’encouragements. Restaurateur des lettres, il y attira par ses libéralités les savants les plus distingués de l’Europe. Il fonda dans son palais même la première académie qu’on eût vue dans les Gaules, et s’honora d’en être membre. Il favorisa aussi l’agriculture et la marine, et fit d’admirables règlements. .On lui doit le code connu sous le nom de Capitulaires , promulgué en 805. Charlemagne est le patron de l’Université de Paris, et sa fête se célèbre le 28 janvier.
« Ce prince prodigieux, dit Montesquieu, était extrêmement modéré. Il mit une règle admirable dans sa dépense; il fit valoir ses domaines avec sagesse, avec attention, avec économie; un père de famille pourrait apprendre dans ses lois à gouverner sa maison. Tout le capitulaire De V illis, de l’an 800, est un chef-d’œuvre de prudence, de bonne administration et d’économie. Je ne dirai plus qu’un mot, ajoute Montesquieu; il ordonnait qu’on vendît les œufs des basses-cours de ses domaines et les herbes inutiles de ses jardins, et il avait distribué à ses peuples toutes les richesses des Lombards, et les immenses trésors de ces Iluns qui avaient dépouillé l’univers. » Son règne avait duré près de soixante années.
Telle est la grande figure qu’avaient à traiter deux artistes français, MM. Louis et Charles Rochet. La tâche
CHARLEMAGNE
était difficile et savante, mais elle n’était pas au-dessus de leur talent. L’œuvre est là pour en répondre. Très remarquée déjà aux diverses expositions où elle avait figuré, cette statue équestre attendait pour être définitivement jugée un emplacement digne d’elle. L’effet qu’elle produit sur le public est aussi favorable qu’on peut le désirer. Telle qu’elle se présente, dotée seulement d’un piédestal provisoire, forcément massif, la statue ou plutôt le groupe de Charlemagne en impose par son caractère. Placée sur un des côtés du parvis Notre-Dame, elle évoque dans les esprits le plus grand nom du moyen âge, au même titre que la célèbre basilique en rappelle un des plus beaux monuments. L’Église et l’Empereur, associés sur un même emplacement, en marquent bien les deux puissances souveraines d’alors : l’Église dans la personne du pape, l’Empire dans celle de Charlemagne !
Ah ! c’est un beau spectacle à ravir la pensée,
Que l’Europe, ainsi faite, et comme il l a laissée !
Un édifice, avec deux hommes au sommet.
Deux chefs élus auxquels tout roi né se soumet.
- — Le pape et l’empereur sont tout. Rien n’est sur terre Que par eux et pour eux. Un suprême mystère Yit en eux, et le ciel, dont ils ont tous les droits,
Leur fait un grand festin des peuples et des rois.
Le monde au-dessous d’eux s’échelonne et se groupe.
Ils font et défont. L’un délie et l’autre coupe.
L’un est la vérité, l’autre est la force. Us ont
Leur raison en eux-mêmes, et sont par ce qu’ils sont.
CHARLEMAGNE
Quand ils sortent, tous deux égaux, du sanctuaire,
L’un dans sa pourpre, et l’autre avec son blanc suaire,
L’univers ébloui contemple avec terreur
Ces deux moitiés de Dieu, le pape et l’empereur 1 !
Les artistes ont représenté le grand empereur entre Olivier et Roland, voulant ainsi associer h leur composition les types légendaires des paladins dont Roland, grâce aux poètes, est le plus populaire. La bravoure, la taille, la force du héros de Roncevaux ont entre autres inspiré au neuvième siècle à Théroulde, la fameuse « Chanson de Roland », considérée aujourd’hui comme un des chefs-d’œuvre de notre langue au moyen âge. Roland est l’acolyte naturel de Charlemagne, dont il fut longtemps le bras.
Soucieux de ne rien laisser au hasard, dans une œuvre de reconstitution de haute archéologie, les auteurs de la statue de Charlemagne se sont attachés à être aussi véridiques qu’il était possible, non seulement dans la formation de leur groupe, mais aussi jusque dans les détails des attributs. L’épée de Roland est la copie fidèle de l’originale, la célèbre Durandal, placée et conservée à Madrid. Il en est de même des autres attributs, notamment de la couronne de l’empereur. Grâce à l’histoire d’Eginhard et aux divers documents contemporains, se rapportant à Charlemagne, tels que par exemple des mosaïques, on est fixé