‹ Les statues de ParisChapitre 30 sur 51 · NEY · texte numérisé non relu

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nôtre et celle de tous les Français! Que tous les braves que j’ai l’honneur de commander se pénètrent de cette grande vérité !

(c Soldats! je vous ai menés souvent à la victoire ; maintenant je veux vous conduire à cette phalange immortelle que l’empereur Napoléon conduit à Paris, et qui y sera sous peu de jours; et là notre espérance et notre bonheur seront à jamais réalisés. »

Les idées libérales du maréchal éclatent dans cette proclamation, qui fut, avec ses protestations au roi, la pièce la plus à charge de son procès. Vétéran de la République, Ney avait été pourtant par intervalles suspect au pouvoir impérial, et un moment disgracié après la campagne d’Espagne; en 1815, entraîné par le mouvement général des esprits, il se ralliait à son ancien chef militaire, croyant désormais à l’avènement d’une nouvelle ère de paix et de liberté.

Les Cent Jours se passèrent, et Ney prit la plus grande part à la bataille de Waterloo, où sa fougue entraîna la cavalerie trop hâtivement et la fit consommer malheureusement sans grande utilité. Napoléon tombé de nouveau en 1815, les Bourbons reparurent. Le maréchal fut, avec Labédoyère et Lavalette, compris dans les premiers de la liste de proscription, comme étant les principaux auteurs de la révolution du 20 mars, qu’on croyait alors être sortie d’un complot militaire. Désespérant cette fois de rentrer en

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grâce auprès des Bourbons, et averti par un courrier spécial de la maréchale que sa personne courait les plus grands dangers, Ney, qui se trouvait à Samt- Alban, près de Montbrison, n’ayant pu gagner Lyon pour passer en Suisse à cause de l’occupation autrichienne, quitta cette ville et se dirigea, sous le nom de Descofre, vers le département du Lot, au château de Bessonis, appartenant à des parents du côté de sa femme. Il avait erré vingt-trois jours avant d’y parvenir en changeant trois fois de nom. Il devait attendre là une occasion pour gagner la frontière. Mais ayant commis l’imprudence de laisser en vue, sur un fauteuil du salon, un sabre turc dont le Premier Consul lui avait fait présent, cette arme de prix, richement damasquinée et enrichie d’incrustations, frappa l’attention d’un habitant d’Aurillac, qui se trouvait en visite chez Mme de Bessonis. Celui-ci en parla dans le chef-lieu du Cantal, et un de ses auditeurs lui dit : « Je crois connaître ce sabre; il ne peut appartenir qu’à Murat ou au maréchal Ney. »

Tous les fonctionnaires, à cette époque, voulaient faire oublier leur longue infidélité à la monarchie légitime, et rivalisaient de zèle, malgré la sage recommandation de Talleyrand, leur maître à tous. Le préfet du Cantal, M. Locart, n’hésita pas à lancer dans le Lot quatorze gendarmes avec un capitaine et un lieutenant. Le 5 août, l’escouade entra à Bessonis ; averti de son approche, le maréchal pouvait fuir, mais il

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était fatigué de la lutte et découragé par les calomnies qui se propageaient contre lui. Un journal avait annoncé que dans sa dernière entrevue avec Louis XVIII, Ney avait sollicité et obtenu une gratification de 500,000 francs. En apercevant les gendarmes dans la cour, il ouvre la fenêtre et s’écrie

(c Que désirez-vous ?

— Nous cherchons le maréchal Ney.

— Que voulez-vous de lui?

— L’arrêter.

— - Eh bien! montez, je vais vous le faire voir. »

Le capitaine monte, et le maréchal lui ouvre la porte en disant tranquillement : « Je suis Michel Ney. )>

Transféré à Paris, le maréchal fut traduit, le 10 novembre, devant un conseil de guerre composé de Masséna, Augereau et Mortier, et que présidait un des doyens de l’armée, le maréchal Jourdan. On avait d’abord réservé la présidence au glorieux Moncey, qui, pour avoir eu le courage de se récuser par une lettre pleine de grandeur d’âme, fut destitué et emprisonné pendant deux mois, à l’âge de plus de soixante ans. Voici cette lettre mémorable :

« Sire, placé dans la cruelle alternative de désobéir à Votre Majesté ou de manquer à ma conscience, je dois m’expliquer. Je n’entre pas dans la question de savoir si le maréchal Ney est innocent ou coupable;

votre justice et l’équité de ses juges en répondront à la postérité, qui juge dans la même balance les rois et les sujets. Ah! Sire, si ceux qui dirigent vos conseils ne voulaient que le bien de Votre Majesté, ils lui diraient que l’échafaud ne fit jamais des amis. Croient-ils donc que la mort est si redoutable pour ceux qui la bravèrent si souvent ?

« Sont-ce les alliés qui exigent que la France immole ses citoyens les plus illustres? Mais, Sire, n’y a-t-il aucun danger pour votre personne et votre dynastie à leur accorder ce sacrifice? Car après avoir désarmé la France à ce point que, dans les deux tiers de votre royaume il ne reste pas un fusil de chasse, pas un seul homme sous les drapeaux, pas un canon attelé, les alliés veulent-ils donc vous rendre odieux à vos sujets en faisant tomber les têtes de ceux dont ils ne peuvent prononcer les noms sans rappeler leur humiliation ?

« Qui? Moi! j’irais prononcer sur le sort du maréchal Ney! Mais, Sire, permettez-moi de demander où étaient les accusateurs pendant que Ney parcourait tant de champs de bataille ? Ah ! si la Russie et les alliés ne peuvent pardonner au prince de la Moskowa, la France peut-elle donc oublier le héros de la Bérésina?

« C’est à la Bérésina, Sire, que Ney sauva les débris de l’armée. J’y avais des parents, des amis, des soldats enfin, qui sont les amis de leurs chefs; et j’enverrais

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à la mort celui à qui tant de Français doivent la vie, tant de familles leurs fds, leurs époux, leurs pères ! Non, Sire, et s’il ne m’est pas permis de sauver mon pays ni ma propre existence, je sauverai du moins l’honneur. S’il me reste un regret, c’est d’avoir trop vécu, puisque je survis à la gloire de ma patrie. Quel est, je ne dis pas le maréchal mais l’homme d’honneur qui ne sera pas forcé de regretter de n’avoir pas trouvé la mort sur les champs de Waterloo? Ah! si le malheureux Ney eût fait là ce qu’il avait fait tant de fois ailleurs, peut-être ne serait-il pas traîné devant une commission militaire, peut-être ceux qui demandent aujourd’hui sa mort imploreraient sa protection!

« Excusez, Sire, la franchise d’un vieux soldat, qui, toujours éloigné des intrigues, n’a jamais connu que son métier et la patrie. Il a cru que la même voix qui a blâmé les guerres d’Espagne et de Russie pouvait aussi parler le langage de la vérité au meilleur des rois. Je ne me dissimule pas qu’auprès de tout autre monarque ma démarche serait dangereuse et qu’elle peut m’attirer la haine des courtisans; mais si en descendant dans la tombe je peux m’écrier, avec un de vos plus illustres aïeux : « Tout est perdu hormis l’hon- « neur », alors je mourrai content. »

Le procès dura trois mois et donna lieu à un grand déploiement de forces autour de la Cour d’assises et de la Chambre des pairs, la foule étant très sympa-

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thique à l'accusé. A l’intérieur de l’audience, au contraire, les mêmes femmes élégantes qu’on vit danser de joie aux Tuileries avec les alliés en 1814, sous les fenêtres du roi légitime, se faisaient remarquer par leur attitude hostile, qui n’avait rien à envier à celle des fonctionnaires zélés. MM. Berryer père et fils et Dupin étaient au banc de la défense.

Le maréchal, déclinant la compétence de la Cour d’assises, réclama, comme pair de France, d’être jugé par une plus haute juridiction. Ce fut un moyen de défense très regrettable, conseillé par ses avocats, car, admis avec empressement par les maréchaux heureux de trouver cette issue pour n’avoir pas à juger un collègue estimé, Ney se trouvait renvoyé devant la Chambre des pairs, uniquement composée de représentants des vieilles familles monarchistes, nommés par le pouvoir et imbus des idées les plus vindicatives contre la Révolution. Sauf cinq membres, tous les pairs, très royalistes, votèrent la condamnation à mort.

En vain, comme nouveau moyen de défense, les avocats du maréchal invoquèrent-ils cette fois l’article 12 de la convention militaire de la capitulation de Paris du 2 juillet précédent, qui promettait l’indulgence et le pardon aux opinions politiques. Wellington, consulté, ne s’honora pas en élevant une voix généreuse en faveur d’un illustre soldat son adversaire : il assura que cette convention était

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toute militaire et n’engageait pas Louis XVIII. En vain la maréchale se présenta-t-elle aux Tuileries pour implorer la commisération du monarque. Le gentilhomme de la chambre, M. de Duras, la reçut par ces mots : (c II est trop tard ! » Et de fait on avait brusqué Texécution sitôt la sentence, à l’insu de la famille, pour éviter toute sollicitation in extremis.

Le 7 décembre, le jour même de l’entrevue déchirante des adieux à ses enfants, Ney, qui occupait une chambrette au Luxembourg, quitta ce palais et, guidé par les gardes de la maison du roi, monta en fiacre, croyant être conduit à la plaine de Grenelle, où son courageux ami La Bédoyère avait été fusillé quelque temps auparavant. Le fiacre s’arrêta le long de l’avenue de l’Observatoire : on fit descendre le maréchal. Le bruit avait été habilement répandu que l’exécution devait avoir lieu sur la plaine de Grenelle, afin de soustraire le crime aux yeux de la foule, qu’on craignait.

Le maréchal ayant fait ses adieux au curé de Saint- Sulpice, qui l’accompagnait, et lui ayant remis le peu d’argent qui lui restait pour les pauvres, se dirigea d’un pas assuré vers l’endroit de son supplice. On lui proposa de lui bander les yeux :

«A quoi bon, dit-il; ne savez-vous pas qu’il y a vingt-cinq ans que je suis habitué à regarder en face les balles et les boulets? »

Puis ouvrant sa poitrine aux balles, après avoir

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commandé lui-même le feu, il tomba bravement au cri de : Vive la France, et après avoir protesté devant la postérité de son innocence.

La postérité se chargea de réhabiliter sa mémoire : cette idée fut toujours chère au peuple. Après la révolution de 1848, un cénotaphe fut improvisé sur le lieu du supplice. Un décret du Gouvernement provisoire, en date du 18 mars, portait : « Un monument sera élevé au maréchal Ney, sur le lieu même où il a été fusillé. »

Le 6 avril 1852, le président de la République ordonna qu’il serait ouvert au ministère de l’Intérieur, de l’Agriculture et du Commerce, sur l’exercice 1852, un crédit extraordinaire de 50,000 francs, applicable aux frais d’exécution de ce monument.

Il se compose d’une statue en bronze modelée par François Rude et fondue par Eck et Durand. Une inscription placée sur le piédestal, en marbre blanc, porte ces mots :

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