‹ Les statues du porche septentrional de chartres; ou, Explication de la présence des statues deChapitre 1 sur 17 · RDE PIERRE-SARRAZIN · texte numérisé non relu

RDE PIERRE-SARRAZIN

Nos églises du moyen âge sont des monuments si complexes et si chargés d'ornements , que Ton y découvre encore chaque jour des richesses inaperçues et des choses inexpliquées, qui exercent quelquefois longtemps la science des archéologues. C'est ainsi que nous avons trouvé autrefois, sur les tourelles de transsept de la basilique de Saint-Denis, un riche ensemble de statues du xiv'' siècle, représentant en quatre groupes la mise en scène des Péchés. Comme ces statues, selon l'usage de l'époque et conformément à son esprit subtil et amoureux des allusions, se trouvent placées loin delà portée des regards dans la région aérienne, ce séjour des esprits de rair ^ et des puissances des ténèbres, elles avaient échappé pendant cinq cents ans aux explorateurs. D'au^ très faits curieux se sont encore, depuis, rencontrés sous

* Ephes. Il, 2.

nos pas dans celte voie du symbolisme que fouillent toujours nos études. Les sources anciennes oîi nous puisons» nous ont expliqué bien des fois des détails architechtoniques et des motifs de statuaire incompris jusqu'à ce moment.

Un archéologue dont les recherches ont souvent été heureuses, H. Didron, a découvert et livré aux investigations des archéologues plusieurs monuments de ce genre. Parmi eux, deux surtout nous ont frappée et ont excité nos recherches.

Le premier est la réunion des quatorze statues mystiques du porche septentrional de la cathédrale de Chartres, qui ont préoccupé si longtemps lattention des archéologues» et fait explorer sans succès nos bibliothèques publiques. Il est peu d'entre ces savants qui ne connaissent, par eux-mêmes ou par ce qu'ils en ont pu lire, ce riche cordon de figures qui borde 1 arcature ogivale de la baie Est de ce beau porche. Peut-être, à laide d'instruments d'optique, a-t-on pu déchiffrer parfois le nom qui accompagne plusieurs d'entre elles : mais on a cherché vainement les autres noms effacés par le temps.

Les neuf noms qui nous sont parvenus étonnent sur une église. La Santé, YHonneury la Liberté, la Vélocité, se font en effet remarquer à côté de ces figures de femmes, toutes belles, toutes nimbées, toutes reines par leur couronne et par quelque débris de sceptre, et toutes guerrières à en juger du moins par leur bouclier. Ce bouclier est l'écu triangulaire du xni* siècle et porte des attributs dans son champ.

Ne devait-on pas supposer, en voyant des attributs à chacune de ces figures et des noms aux deux tiers d'entre elles, qu'il serait aisé de pénétrer l'idée du groupe entier? Il n'en a point été ainsi, et l'on n'a pu se rendre compte, malgré les données acquises, de la pensée de l'ensemble. Les attributs de ces statues surprenaient, et les noms profanes qui sont gravés dans la voussure restaient toujours à expliquer. Les nombreuses conjectures émises jusqu'à ce moment n'ont point résolu le problème, ni éclairci le moins du monde le mystère en vain exploré.

Le second monument mystique qui a exercé nos recherches, est une mosaïque byzantine du xni* siècle, rapportée par M. Didron, du monastère de Yatopédi, et représentant un Tétramorphe ailé d'une complication frappante : figure excentrique et bizarre pour nos yeux et pour notre siècle, mais imaginée au moyen âge par un mysticisme profond : figure qui exprime du reste des idées répandues jadis, exposées et propagées par nombre d'écrivains mystiques et par les théologiens du xi* au XV' siècle, et dont l'idée est reproduite au front de nos monuments nationaux.

Notre attention, appliquée depuis nombre d'années à l'étude du symbolisme chrétien, nous facilitait les recherches. Nous croyons avoir entre les mains et pouvoir appuyer de preuve^ l'inlerprélalion véritable des quatorze statms de Chartres et du Tétramorphe de Yatopédi. Tel est l'objet de ce travail.

(baie est.)

Le portail ouvert à reitrémité septentrionale de la croisée de la cathédrale de Chartres est précédé d'un vaste porche attenant à la basilique, majestueux, profond, et composé de trois arcades ornées de curieux bas-reliefs et d'un grand nombre de statues. Une légion de celles-ci et d'innombrables statuettes formant plusieurs cordons pressés, tapissent la voussure de la baie centrale ; mais deux cordons seuls de statues, l'un intérieur, l'autre extérieur, ornent les gorges de l'ogive des deux arcades latérales, celle de l'Ouest, à droite du spectateur placé en face de ce porche, et celle de l'Est à sa gauche, contiguë au mur de la cour de l'archevêché.

Le cordon intérieur de cette dernière se compose de douze statues superposées : six sont appliquées le long de la courbure gauche de l'arcature, et les six autres le long de la courbure droite. Chacune est soutenue sur une légère console, et toutes représentent des femmes assises et diversement occupées.

Le cordon extérieur compte quatorze autres statues

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également superposées et bordant comme les premières la découpure de Togive. Elles représentent aussi des femmes, mais inoccupées et debout. Les deux statues formante droite et à gauche du spectateur la base extrême et le point de départ de ce rang, sont posées verticalement comme le spectateur lui-même, mais les autres suivent progressivement la courbure de l'arc aigu, de sorte que les deux qui vont presque se rencontrer au point de jonction de l'ogive sont fortement inclinées Tune vers l'autre et placées tête contre tête. Tout contre ce rang de statues et encore plus en dehors, court tout le long de Varcature une étroite bande de pierre portant leurs noms en caractères du xuf siècle : noms invisibles pour le spectateur placé au pied de l'édifice : noms détériorés par la mousse Ou usés par les pas du temps, frustes, difficiles à lire, et dont cinq même sont manquants. Voici les noms des neuf restants, dans Tordre oîi ils sont disposés :

Fortitudo. Concordia.

Velocitas. Amicitia.

as.

Honorl Sanitas.

Libertas. Securitas.

Nous avons à répondre à quatre questions que la science archéologique est obligée de se faire à elle-même et auxquelles elle n*a pas encore répondu.

1° Quel est le but de l'ensemble de ces statues? — Et qu'expriment les attributs de chacune d'elles?

2*" Pourquoi ces statues sont-elles au nombre de quatorze?

3"* Quels sont les cinq noms disparus?

4* Le classement de ces statues sur le porche a-t-il un motif, et quel a été ce motif?

Quel est le but de l'ensemble des statues? — Et qu'expriment les attributs de chacune d'elles?

M. Didron, chargé par le Gouvernement d'écrire la monographie de la cathédrale de Chartres, s'est efforcé de résoudre cette question et de déterminer , au moins, à quel titre la Liberté, la Vélocité, la Majesté, etc., ont été placées au front de cet édifice. Après une étude savante, réfléchie, et d'après des observations pleines de finesse et de science, cet archéologue s'est arrêté à des conjectures qui ont en effet leur vraisemblance ; il a pensé que la voussure dont ces statues ornent le bord est totalement consacrée à la représentation des Vertus du cœur, des Vertus domestiques ou du foyer, et des Vertus civiles ou sociales ; et ce sont c^s a Vertus civiles , sociales ou publiques if> dont il a cru trouver l'emblème dans les statues qui nous occupent.

Voici comment M. Didron s'exprimait dans les Annales archéologiques, en janvier 1847 * :

<c Gomme celui du midi, le porche du nord est percé de trois grandes baies ogivales sur la face. Â la baie

* Annales archéologiqiœs. Tome I, pag. de 49 à 59.

centrale se déroulent, dans la voussure, les signes du zodiaque et les travaux de l'année : à celle de gauche, leâ vertus. L'homme vit en lui-même, en famille et en société ; de là trois ordres de relations donnant naissance à trois ordres de devoirs. C'est de l'accomplissement de ces devoirs que résultent les vertus ; vertus intimes pour l'homme en soi, vertus domestiques pour l'homme de famille, vertus publiques pour l'homme social. Trois gorges de voussures sont remplies de ces différentes vertus, et Von a eu soin, attention qu'on ne saurait trop admirer, de donner à chacun des trois ordres la place qui convenait à sa nature spéciale. Les vertus de Thomme privé, vettus du cœur, on les a cachées au fond du porche dans la voussure de la porte même qui donne entrée dans l'église. Les vertus sociales , vertus du citoyen, sont jetées pour ainsi dire sur la place publique : on les voit au cordon extérieur de la voussure du porche où, elles appellent le regard, provoquent r attention et affrontent les intempéries. Les vertus domestiques se rangent tout naturellement au milieu*; plus cachées que les vertus sociales, plus apparentes que les intimes , elles occupent un cordon intermédiaire. Le sculpteur de Chartres a montré matériellement ainsi que la famille fait sortir l'homme de lui-même afin de l'introduire dans la société. »

^ Ces douze statues, six femmes à gauche, occupées de divers travaux domestiques, et six à droite, tenant des livres et méditant, sont la représentation des degrés de la Vie active et de ceux de la Vie contemplative. Elles ne sont point les Vertm domestiques. Nous espérons le démontrer quelque jour.

« Sept niches à gauche et sept à droite reçoivent

les quatorze Vertus dont nous offrons la gravure »

« La première de ces Vertus n'a plus de nom ; le temps la effacé en rongeant la pierre. Mais ce doit être la Vertu

par excellence, et la mère de toutes les autres Les

treize Vertus que nous allons décrire rapidement sont filles d'une mère commune dont le nom, nous pouvons presque en donner l'assurance , se retrouvera prochainement )>

« La filiation de toutes ces Vertus de Chartres serait des plus curieuses à établir. Pourquoi la Liberté est-elle la fille aînée de la Vertu mère, de la Vertu par excellence?. . .»

« Qui, avant le moyen âge, avait songé à faire de l'Honneur une vertu et une vertu particulièrement religieuse, épiscopale, puisqu'elle porte deux mitres sur son bouclier, comme la Liberté y portait deux couronnes? »

« La quatrième Vertu a perdu son nom »

« La Santé (Sanitas) est la douzième de ces Vertus. Quelle époque étonnante que celle du moyen âge, où l'on place la Santé parmi les vertus publiques? Combien de nos lecteurs, habitués à se laisser dire que le christianisme demande à ses élus l'affaiblissement du corps et la macération de la chair, seront étonnés de voir recommander la Santé comme une vertu et comme une vertu publiquel y>

« Voilà donc la vertu unie, associée, compacte »

*i Comme la source de ces' statues semble une vertu générale d'où jaillissent les vei^tp pt^liculières, que nous venons de voir monter puis feceiililre selon la courbe

ogivalç; de même à l'autre extrémité, à la base de l'autre versant de cette échelle double, ces vertus spéciales semblent se concentrer dans une vertu générale qui en est la résultante. Ainsi qu'à la première, le nom manque malheureusement à celte dernière statue ; mais volontiers, si on n'en retrouve pas l'inscription, nous l'appellerions la Religion (Religio) »

« Toutes ces Vertus sont femmes, parce que, suivant la remarque de Guillaume Durand, elles nourrissent et caressent l'homme tout à la fois ^ Le moyen âge français, plus que l'italien, plus que le byzantin surtout, est avare

du nimbe qui est l'attribut des saints Ces Vertus sont

reines et saintes tout à la fois. Toutes sont debout et comme prêtes à marcher au premier signal; au mouvement de sa tête, on croirait que la Vitesse va déjà prendre son essor. Elles sont jeunes et dans toute la force de l'âge; car la vertu est la jeunesse de Vâme, comme la jeunesse est la force du corps. Toutes ont la pique, la croix ou l'étendard; toutes le bouclier. Elles attaquent et se défendent. Ce n'est pas une vertu morte et qui n'agit pas. Comme dans Samson une longue chevelure dénotait une force surnaturelle, les cheveux abondants qui tombent sur les épaules de ces Vertus annoncent une puissance à chasser tous les vices sans beaucoup d'effort J' aimais à regarder ces énergiques Vertus, comme

j'aime à contempler les portraits des illustres anciens ou

* « Virtutes vero in mulieris specie depingunlur, quia mulcenl et nutriunt. » — Raiimale Div. offic., lib. I, cap. 3, n^ 22.

la force rayonnante des immortels contemporains. Il me semblait que mon âme s'élevait et qu'elle gagnait de la force à la vue de ces sublimes allégories. »

Ainsi s'exprimait M. Didron, en 1847, au sujet des quatorze statues de la baie de gauche du porche de Chartres. Dans le numéro des Annale$ archéologiques de janvier et février 1849, il exprime les mêmes convictions.

<x Trois baies d'une ouverture énorme, dit-il, sont percées dans le porche nord A celle de droite, ce sont les

signes du zodiaque A celle de gauche, la représentation des Vertus politiques et sociales * Les sept jours de

la création se développent dans les deux gorges de la voussure du centre, comme nous avons vu que se déroulait la série des Vertus dans la voussure de la baie

latérale de gauche  la voussure des Vertus, nous

avons trouvé sept niches ou sujets à gauche, et sept à à droite ;..... ici les niches sont Donc, dix-huit tableaux au lieu des quatorze qu'occupent les Vertus ^. i>

Tel est le sentiment d'un archéologue dont on sait l'esprit ingénieux et dont nous honorons la science, et nous ne pouvons nous défendre de reconnaître que des motifs, sinon solides, du moins spécieux, militaient en faveur de son hypothèse. La Concorde, V Amitié, sont de véritables vertus. On en peut dire autant de la Vélocité^ qui nait de l'activité, de la Majesté ou dignité, qui est un saint respect pour soi-même. La Liberté est l'un des plus nobles besoins de la dignité : Y Honneur est plus cher

* Annaks archéologiques. Janvier el février 1849, p. 43. 2 Annales arcMologiqu^. Janvier el février 1849, p. 45.

aux grandes âmes que la fortune et que la vie ; tous ces^ biens sont, si Von veut , autant de vertus sociales : et il faut dire à leur sujet que si le christianisme ne les propose pas toutes aux hommes dans ses commandements sous ces noms brillants, c'est que ces grands et saints devoirs, en tant que vertus sociales, sont implicitement compris dans son décalogue et dans la loi évangélique : on les y voit sous d'autres noms et à un état plus parfait que tout ce que ceux-ci expriment. Nous n'oserions dire pourtant que la Santé puisse être appelée Vertu. Ce que le catholicisme nous présente sous le nom de Vertu, est une perfection qui n'est jamais placée tellement au-dessus de l'homme, qu'il ne puisse y atteindre par l'exercice de ses forces et avec l'aide de Dieu. Or, qui ne sait qu'il est quelquefois absolument impossible à l'homme de se procurer la santé?

C'est par des motifs bien autrement graves que nous venons affirmer ici que ce ne sont point des Vertus qui peuplent la baie du porche de Chartres, et que ces statues deY Amitié, de la Santé, de la Concorde, de la Vélocité, de la Majesté^ de la Liberté, de la Force, de la Sécurité, de V Honneur, ne sont point exposées ici dans leur acception de mérites.

La théologie du moyen âge demande à l'homme des efforts et des sacrifices au delà de ce qu'expriment ces vertus purement civiles, qui prennent leur source en soimême pour retomber encore sur soi. On voit dans le christianisme et dans les enseignements théologiques du moyen âge les trois Vertus théologales, les quatre Vertus

cardinales, les vertus appelées morales et les Sept Vertus, opposées aux sept péchés capitaux. Toutes ces vertus sont plus nobles, plus complètes et plus sublimes que les vertus dites civiles; et cette loi, venue du ciel, qui ne craint pas d'appeler Thomme à la plus haute perfection, n admit jamais de ces vertus exclusivement sociales, et restant en deçà du ciel. Le moyen âge n'a nommé nulle part les Vertus publiques.

Hais si la religion chrétienne impose des efforts pénibles et de douloureux sacrifices, elle a de riches récompenses et d'infinis ravissements pour ceux qui auront persévéré. L'œil de l'homme n'a jamais vu, son oreille n'a point entendu et son cœur ne saurait comprendre ce que Dieu garde à ceux qui l'aiment. Or, ces récompenses sans prix sont précisément le thème qui fait resplendir ses magnificences sur la baie du porche de Chartres. Ces reines au front doux et fier, et au port gracieux et noble, ne sont point les Vertus publiques^ mais les Béatitudes célestes, c'est-à-dire les joies spirituelles et corporelles dont les justes seront comblés, enivrés dans la vie future : voilà leur mystère et leur nom. Leur réunion en ce lieu est la réponse muette et permanente que la religion, au xni* siècle, jetait du haut de ce beau porche aux chrétiens lents et indécis, qui voulaient peser avant tout la valeur de la récompense et la comparer au labeur.

Les Béatitudes célestes ont, en effet, beaucoup occupé les théologiens du moyen âge. Ces magnifiques dons de Dieu sont semés et nommés partout dans les livres saints, et notamment dans l'Evangile, dans les Epîtres de saint

Paul et dans les chapitres qui terminent l'Apocalypse. L'Evangile spécifie les caractères du corps de Jésus- Christ ressuscité : Y Agilité, la Subtilité, Y Impassibilité, Y Immortalité, le Rayonnement ou Beauté, etc., caractères que saint Paul * et tous les théologiens après lui nous affirment être les mêmes que ceux qui investiront nos corps après la résurrection générale. La Sagesse, ainsi que la Science, la Sécurité, les Délices, la Concorde, la Majesté, des honneurs inappréciables, une ineffable et pure volupté, y sont également nommés et promis en partage aux justes.

C'est saint Anselme, l'un des plus doctes théologiens du xi" et du xn* siècle, qui semble avoir réuni le premier, comme en un faisceau, les parties de la béatitude céleste, et en avoir fixé le rang et le nombre. 11 a divisé ces parties en deux fois sept béatitudes ; les sept premières corporelles, les sept autres spirituelles ^. De plus, il les a opposées à sept peines également corporelles et à sept peines spirituelles préparées aux réprouvés dans la vie future. Ces quatorze peines sont les contraires des quatorze béatitudes ^

* « Sic in resurrectione mortuorum (corpus) seminatur in corruptione, surget in incorruptione : seminatur in ignobilitate , surget in gloriâ : seminatur in infirmitate, surget in virtute : seminatur corpus animale, surget corpus spirituale... Primus homo de terra, terrenus : secundus homo de cœlo, cœlestis... Igitur, sicut porta vimus imaginem cœlestis... Oportet autem corruplibile hoc (corpus) induere incorruptionem, et morlale hoc induere immorlalitatem... Cùm autem mortale hoc induerit immortalitatem , tune fîet sermo qui scriptus est, absorpta est mors in victoriâ. (i. Cor xv. 42. et sequent.)

^ De Similitvdinibmy cap. 49, et ibid. in Prosologio.

^ Ibid.

a Beaucoup d'hommes, quand on les exhorle à se dé^ «c tacher de ce qui périt, à réformer leurs mœurs et à s a- <c donner aux œuvres saintes, ont coutume de demander « dans quel but ils changeraient de vie, pour quel intéa rêt, et en vue de quel avantage? La réponse à cette « question est dans la promesse que l'Ecriture fait aux a disciples fidèles d'une récompense ineffable. L'œil de « rhomme n'a jamais vu, son oreille n'a point entendu « et son cœur n'a jamais conçu ce que Dieu garde à « ceux qui l'aiment. Il est en effet quatorze sortes de « béatitudes assurées à tous les élus après l'examen de « leurs œuvres au jugement universel. Il est aussi un a même nombre de genres divers de tortures, préparées « pour les réprouvés. Ces genres de béatitudes et d'iné- « narrables misères sont aussi contrastants entre eux « que l'auront été sur la terre les œuvres des uns et des « autres.

«c Voici les quatorze parties de la béatitude céleste :

« Beauté.

Sagesse (ou Science).

(( Agilité.

Amitié.

(c Force.

Concorde.

« Liberté.

Honneur.

«Santé.

Puissance.

« Volupté.

Sécurité.

« Longévité.

Jouissance.

« Ces avantages, ce me semble, sont précisément les « biens que les hommes poursuivent et en vue desquels a ils recherchent mille autres choses. S'il estquelqu'un de

w ces avantages que les serviteurs de Dieu, non-seulement «c s abstiennent de rechercher, maismême qu'ils évitent et « fuient soigneusement : tels que (par exemple) la beauté <( du corps et la volupté, ce n'est point, il s'en faut de <c beaucoup, qu'ils en aient comme une horreur nature relie, mais uniquement qu'ils craignent de déplaire à a Dieu en les recherchant. Car, s'ils pouvaient être assume rés que leur attrait ne les éloignât point de Dieu, ou « qu'il n'affaiblit point en eux l'amour des biens impé- « rissables, ils se tourneraient sans nul doute vers ces «( biens au lieu de chercher leurs contraires. »

Tel est le début des vingl-quatre chapitres que saint Anselme a consacrés, dans son Traité deê Similitudes, à décrire les quatorze béatitudes et les quatorze peines opposées. Dans le même siècle, saint Bernard énuméraitles septbiensducorpsellesseptbiensdeMmeen leur donnant les mêmes noms * . Saint Thomas d' Aquin, au treizième, citant et copiant saint Anselme, plaçait dans sa Somme ^ les sept

* S. Bernard. Serm. DeVillico iniquitatis, Domin. x, post Pentecost.

^ Sunvma SancU Thomœ, Edit. Nicolaï , supplementum 3 part. , quaestio xcvi, art. 5, § 5*Praeterea.... — Saint Thomas, après avoir établi que Ton doit admettre pour qualités de Tâme, après la résurrection, la vision, la compréhension, la fruition, ajoute à titre d'objection :

(( Prœterea Anselmus (lib. De Similit». c. 48] dicit quod haec pertinent ad beatitudinem animae : sapierUiaf amidUay ccmcordia, potestas^ honoTy securitasy gaudium: et sic videntur (très) praedictae dotes inconvenienter assignari. »

n répond : « Dicendum quod propriè dotes sunt immediata principia illius operationis in qua perfecta beatitudo consistit, per quam anima Christo conjungitur. 111a autem quae Anselmus enumerat, non sunt hujusmodi, sedsuntqualitercumque beatitudinem concomitantia vel consequentia ; non solùm in comparatione ad sponsum, ad quem sola

Béatitudes cékiteSt complétées plus tard à la marge, de la maindu P. Nicolaï.qujy joignait les scp<Bda«i«M(fes du corps. Suarez, au xvi' siècle, rappelait et énumérait, toujours en citant saint Anselme, les quatorze Béatitudes célestes * . On les retrouve encore dans un sermonnaire latin très-abondant et très-curieux, sans date, d* auteur anonyme, imprimé en 1504 en caractères dits gothiques, et visiblement antérieur au xvf siècle par le style et par l'ordonnance. Cette œu-

sapientiay inter enumerata abeo, perlinet,sed eiiam in comparationead alios; vel pares ad quos pertinet amidtia quantum ad unionem affectuum; et concordia quantum ad consensum in agendis; vel inferiores ad quos pertinet potestasy secundùm quod a superioribus inferioradisponuntur;et honor secundùm id quod superioribus ab inferioribus exhibetur; et etiam per comparationem ad seipsum ad quod pertinet securitas quantum ad remotionem mali, et gaudium quantum ad adoptionem boni. »

Saint Thomas n'a pas parlé des qualités du corps, mais le P. Nicolaî, dans sa note marginale, ajoute : « Hœc porrô septem partes beatitudinis Anselmus vocat, et ad animam refert : sed quoad corpus alia septem bis prœmittit : nemfeypiilchritvàinem, agilitcUem, fortitudinem^ libertcUem, sanitatenij voluptatem, longœvitatem, totidemque ulrinque miserias opponit.

* Latiushsec (dotes corporiset animœ post resurrectionem) explicuit Anselmus, lib. De SimvUitiLdimimSj c. 48 et seq. ubi quatuordecim ponit partes beatitudinis : quarum una esipulchritudo, ad quam claritas corporis pertinet : alia est agilitas,Sià quam T&vocQ^im fortittido : slm est sanitas et longœvitas quae ad impassibilitatem pertinent : alia est libertasy ad quam (ut ipse exposuit, c. 63) ut nihilobsistat vel impediat, aut nos constringat, quae pertinent ad dotem subtilitatis ut, eodem cap. 46, lateexponit et exemplo 10* confirmât. Reliquae verô partes, quas ibi numerat, magis ad animam quam ad corpus pertinent. Eadem prosequitur Prosologio, c. 25, fere eisdem verbis. (Suarez, t. xvii. Disputatio XLVili. De supematurali perfectiœw corporis Christi, post resurrectionem, Sectio I, tertio probalur — Editio venet, 1745,

vre, intitulée Ro$etum (corbeille de roses), et remplie des subtilités et des distinctions de la scholastique du moyen âge, nomme aussi^ d après saint Anselme, les quatorze Béatitudes, en commençant par les sept de Tâme. Ces quatorze béatitudes sont, ainsi que dans saint Anselme et dans les autres auteurs cités, accompagnées de leurs contraires*.

Enfin, saint Bonaventure ^ nomme les Douze fruits de gloire, qui ne sont autre chose que les Béatitudes célestes de saint Anselme^ moins deux; quelques-uns aussi ont des noms un peu différents de ceux des béatitudes ; mais ces noms, on va s'en convaincre, répondent aux mêmes idées ou à des idées analogues. Voici tes douze fruits de gloire :

* Voici l'extrait de ce passage .

« Quartus gaudium internum erit ex septem partibus beatitudinis animarum : quas S. Anselmus enumerat et Bernardus sub versibus :

Mens sapiens : cara : concors : secura : potensque,

R^gnanscum Christo gaudebit honorifmta.

... Praetereaigitur pars beatitudinis ad animampertlBentis est... l^sa-pîmtia : 2** amiticia : 3* concordia : 4° securUas : 5° potentia ; 6° gfawdium:V honorifi>centia... Suntquidem hic commemorandse septem beatitudinis partes quibus dotabuntur c(irpora beatorum : q\m a beato Bernardo traduntur : 1" Pukkritudo sine deformitate : 2" veloaitas sine tarditate : 3** fortitudo sine infirmitate : 4® libertas sine captivitate : 5** pkmtndo deliciarum sineomni dolore : 6^ sanitas sine œgritudine : 7* immortaUtas sine fine : » Ce qu'il résume dans ces vers :

Corpore;mfc/ier eris : velox : fortis :

Quoque liber :plmu8 delidis :

Sarms : numquam morieris. '

(Rosetum exercitiorum spiritualium).

^ Au XIH* siècle> dans son Traité De gloriaparadisiy fol. €ix

Sanitas absquc infirmitate. Abundantia sine indigentiâ.

Juventus sine senectate. Pax sine perturbatione.

Salietas sine fastidio. Securitas absque timoré.

Libertas sine servitute. Cognitio absque ignorantiâ.

Pulchritudo absque deformitate. Gloria sine ignominie.

Immortalitas. Gaudium sine tristitiâ.

On voit que la Vélocité, l'Amitié, la Concorde, sont omises dans cette série : mais les deux dernières semblent comprises dans Gaudium, la jouissance illimitée, dans Abundantia, qui est l'abondance des délices, ainsi que dans Satietas, l'exubérance de tout bien.

LdL Santé, \sl Liberté, la Beauté, Ylmm^talité, là Sécurité et la Jouissance sont nommées là dans les mêmes termes que dans saint Anselme et dans saint Bernard. La Jeunesse semble y remplacer la force, que saint Bonaventure omet. La Gloire y remplace l'honneur. La Connaissance ou science (cognitio) y représente convenablement la sagesse [sapientia], qui suppose et comprend la science. La Satiété y rend bien l'idée du Plenitudo delicinrum de saint Bernard, qui est la même chose que le Voluptas de saint Anselme.

Voilà donc, dans l'intervalle du xi* au xvu* siècle, cinq doctes auteurs, fameux dans l'Église, qui ont énuméré les Béatitudes célestes dans le même ordre, ou peu s'en faut, et un sixième, qui les donne avec trop peu de variantes pour qu'on puisse les méconnaître. Ainsi, cinq écrivains mystiques ont, à ces diverses époques, sanctionné en les acceptant les distinctions de saint Anselme. Nous ne doutons point que les quatorze Béatitudes ne

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