‹ Les statues funéraires dans l'art grecChapitre 211 sur 212 · Amelung, ibid, . If, p. 1)7- n" 58, pl. iG · texte numérisé non relu

Amelung, ibid, . If, p. 1)7- n" 58, pl. iG

statues de fontaines. Mais le réalisme reprend ses droits dans l’exécution de la tête qui est un portrait. La chevelure Irisée lorme autour du Iront un épais bourrelet, suivant la mode en vigueur à l’époque des Flaviens.

Ainsi, qu’il s agisse de figures demi-couchées ou de « dormants ». toutes ces stalues sont des portraits. La différence, c’est que, dans les dernières, l’allusion au repos éternel apparaît avec plus de force. Assurément, leur attitude est moins significative que celle des gisants du xnic siècle, étendus sur la dalle du tombeau, les mains jointes, par un geste qui affirme I ardeur et la sérénité de leur foi. On ne saurait trop dire à quoi rêvent ces morts antiques, ou plutôt leurs pensées semblent encore attachées sur les êtres et sur les choses qui ont occupé leur vie. Mais si I idée de la mort flotte pour ainsi dire autour de ces efli gies, elle ne s’appesantit pas sur elles. Ces défunts ne sont point des corps raidis et inertes. Ils sont vivants. Leurs veux ne sont pas clos. Dans leur pose tranquille et nonchalante, qui est celle du dormeur, ils paraissent attendre le sommeil dont ils ne s’éveilleront pas. Aussi bien, cette conception du sommeil « frère de la mort » nous l’avons déjà vue traduite sous une forme allégorique, témoin les statues d’Hypnos-Thanatos ou celles des Éros endormis. Nous la reconnaissons ici. Seulement c’est dans la propre statue du défunt qu elle trouve son expression.

CONCLUSION

Arrivé au terme de cette élude, nous devons résumer les idées principales <[ui s’en dégagent. Un fait essentiel ressort tout d’abord. En Grèce, la statue funéraire ne répond pas, comme en Egypte, à une nécessité impérieuse, au besoin d assurer l’existence d outre-tombe du défunt. Elle reste une forme de commémoration, smon rare, au moins exceptionnelle. Elle constitue le luxe de la sépulture, à côté de la stèle qui en est la décoration la plus usitée, et elle garde ce caractère pendant toute I antiquité, meme à Home, où elle manque sur nombre de sarcophages.

Pourtant d n est pas impossible qu elle ait [iris naissance en Grèce sous 1 influence de croyances assez voisines, dans leur forme rudimentaire, de celles qui expliquent pour l’Egvpte la longue et brillante floraison de la statuaire des tombeaux. Donner au double du corps, à I eidàlon, une demeure matérielle où d puisse encore résider, affranchir ainsi les survivants de la terreur qu inspire I àme errante, sorte de démon funèbre, malfaisant el redouté, la hxer à jamais dans le tombeau, telles sont les préoccupations que semble traduire la présence, dans la tombe grecque prinnlixe, de ces terres cuites d offrande figurant I image de l ame comme un oiseau à tête humaine. Tout au moins, c’est parce que le mort vil encore dans sa sépulture une existence à demi matérielle qu on v place auprès de lui tout un corlège de figurines de terre cuite, les sphinx, démons de la morl qui détournent les maléfices, les pleureuses, qui semblent prolonger 1 écho du thrène funèbre. Mais la statue lunéraire grecque n est pas laite pour I obscurité de la tombe. S d est vrai qu’elle doive sa naissance aux croyances que nous venons de rappeler brièvement. c est au grand jour qu elle revendique sa place, pour offrir aux regards

CONCLUSION

1 image du morl . non poml réelle, mais aussi belle que le permettent les ressources d un ai l naissanl .

Voilà pourquoi. au vie siècle, dans les raides effigies de kouroi, les morts oui la môme apparence que les dieux, pourquoi les mortes trônent sur un siège c I honneur dans I attitude solennelle qui esl celle des déesses, et pourquoi 1 on dresse sur les tombes des statues impersonnelles, reproduisant des types très généraux, ceux-là mêmes par où l’art s'efforce do donner à la ligure humaine sa [>lus haute expression de dignité. Par suite. 1 idée de commémoration peut lâchement s associer à I idée d héroïsation, et à vrai dire elles paraissent se confondre dans les statues lu liera ires archaïques. Comparez-les aux effigies (jue, dans le même temps, les marbriers reproduisent sur les stèles. Ces dernières dérivent d une autre conception, également familière à 1 esprit grec, et qui à son tour se lera jour dans les statues de tombeaux; elles consacrent le souvenir du mort, tel qu il était durant sa vie, et le montrent avec son costume habituel, avec ses armes, tenant souvent des attributs qui rappellent ses goûts et ses occupations. V prendre l ensemble des statues tombales du vi' siècle, on \ voit au contraire dominer l’expression d une vieille croyance qui durera autant que I antiquité. Le mort esl élevé au-dessus de I humanité. Appelé à une condition supérieure, il devient un héros, doué d une puissance qui peut agir sur les destinées des survivants. Cette croyance, nous la retrouvons, plus vivace «pie jamais, à I époque hellénistique, et nous la voyons prendre lorme dans ces statues où le morl, assimilé à un dieu, revêt I apparence d un Hermès chlhomen. Tout un groupe de statues romaines nous en a montré la persistance à I époque impériale.

Au y' et au i \ ‘ siècle, les statues de défunts se rapprochent de la vie réelle. Cette tendance se niamleste surtout au temps où la sculpture lunéraire atteint son apogée, c esl -à-dire à partir de /joo environ, jusqu au moment où les lois restrictives de Déniétrios de Pliai ère en arrêtent l’essor. C’est vraiment la période allique de la statuaire des tombeaux. A aucun moment elle n a été | >1 us léconde, m imposé avec plus de lorce ses créations à I mutation des ateliers du monde grec. Encore ne possédons-nous que des œuvres industrielles, cl ignorons-nous les chefs-d’œuvre du genre, ceux qu avaient signés les maîtres. Bien souvent, nous avons relevé I étroite parenté qui rattache aux beaux ha s-reliefs des stèles les statues tombales . Celles-ci donnent parfois I impression que la statuaire a détaché de ces grands tableaux de marbre la ligure

CONCLUSION

principale pour la traiter isolément. Par là meme, elles n’offrent point au même degré le caractère d incertitude qu’on a fréquemment relevé dans les stèles, 011 morts et vivants sont réunis, où I on ne sail trop s d laut von- le défunt encore présent au milieu des siens, ou chercher une promesse de réunion dans la vie d’outre-tombe. Sur le socle du tombeau, la stalue lunéraire se dresse seule, sans être accompagnée du cortège des survivants. Mais qu’on y regarde de près : elle trahit le même sentiment que les elligies en relie! . Comme cellesci, elle offre une image irréelle et idéalisée du défunt. Ces lemmes debout ou assises, drapées dans leur himation comme dans un voile de deuil, ce sonl bien les sœurs des Athéniennes que les bas-reliefs des stèles nous montrent entourées de leurs proches, échangeant avec eux des témoignages de tendresse. Elles ont la même altitude élégante et sans apprêt. Une ombre de mélancolie voile leur visage ; des gestes mesurés et contenus témoignent cru elles sont encore près des vivants, qu elles regrettent les joies de la vie dont elles sont désormais privées, et qu elles s associent au deuil dont elles sont I objet. Grâce à celte sorte d euphémisme qui est une des plus charmantes qualités de 1 esprit grec. 1 art des contemporains de Praxitèle et deScopas, si habile à traduire Unîtes les nuances du sentiment, a su prêter à ces elligies une grâce lamilière et \ laire passer en même temps I expression de la tristesse ré liée! ne et méditative. Jamais peut-être I idée de la mort, qui dénoue sans les ronqire les liens de tendresse et d affection, n a été exprimée avec une émotion jilus discrète et plus pénétrante.

Ces images sonl à la lois irréelles et vivantes. Aux jilus beaux temps de la sculpture funéraire, les artistes grecs s en sont tenus à des formules générales, qui empruntent à leur caractère indéterminé leur valeur significative et leur noblesse. C est bien une idée grecque, par exemple, quode placer sur la tombe des enfants des elligies représentant non point une ligure individuelle, mais 1 enfance elle-même dont elles évoquent I image gracieuse, dont elles rappellent les joies naïves et les amusements puérils. Elles sont si j>eu lunèbres. que I art n en connaît point il autres pour personnifier 1 enlanre et qu elles jieuvent trouver place aussi bien sur un tombeau que dans le sanctuaire où les consacre la piété des parents, pour ajipeler la jirolection des dieux ou les remercier d une guérison obtenue. La sculpture Itinéraire gagne-t-elle à incliner j » b i s résolument vers le réalisme, à faire de ces statues imjiersonnelles de véritables jiorlrails Assurément, elle a [iroduit, dans ce genre, des œuvres dignes d attention, et nous ne contestons point la valeur de ces vivantes images où I art gréco-romain

CONCLUSION

a mis toute sa sincérité, tout son don d’observation exacte et précise. Mais l’art grec du iv* siècle n’a-t-il pas trouvé des sources plus profondes d’émotion et de rêverie, en créant ces ligures idéalisées, dont on comprend bien, à voir leur attitude discrètement expressive, qu elles représentent des morts, mais qui évoquent surtout une vision de beauté?

La plastique funéraire des Grecs ne s est pas bornée aux conceptions que nous venons de rappeler. On a vu par quelle évolution des idées primitives elle a fait sortir de la tombe les ligures mythologiques ou réelles qui faisaient cortège au défunt, et comment elle en a modifié le sens pour en tirer quelques-unes de ses plus heureuses créations. Le sphinx ravisseur d âmes est devenu le gardien des tombeaux. La Sirène, à laquelle s’attachait jadis le souvenir des terreurs de I Hadès, s’est transformée en une plaintive Muse de la mort, qui compatit aux douleurs des hommes. Les humbles pleureuses de terre cuite ont pris, dans le marbre, I attitude de belles statues pensives. Par un juste sentiment qui introduit une sorte de hiérarchie dans les manifestations extérieures du deuil, c’est à ces pleureuses, esclaves ou suivantes, qu’est dévolue la mission d’exhaler la plainte funèbre, de traduire, par leur pose accablée, les regrets des parents. C’est là que le pathétique se donne le plus librement carrière. Plus tard, à l’époque gréco-romaine, lorsque les pleureuses auront fait place aux statues d Eros funèbres, ces dernières garderont le privilège de personnifier, sous une forme gracieuse, les regrets de I existence perdue. L art grec a ainsi inauguré une voie où la sculpture moderne s’engagera à son tour, et marqué son rôle à I allégorie. Et n a-t-il pas créé une émouvante formule d’art <[ue nous voyons encore revivre autour de nous, en dressant sur la tombe des morts héroïques le bon qui a la garde de leurs ossements, et glorifie leur courage ?

En parcourant cette sorte de Galerie des tombeaux où nous avons essayé de grouper les types essentiels de la statuaire funéraire, depuis les origines de J art grec jusqu au temps des Antonms, nous n avons pas une seule (ois rencontré I image de la mort traduite dans sa lugubre réalité. Alors même que, dans les figures de gisants, 1 attitude couchée pouvait inviter les sculpteurs à donner au corps I aspect d’un cadavre, ils sont restés fidèles à la tradition séculaire. Puen ne nous a donné celte vision directe de la mort, devant laquelle n’a lias reculé I imagination de nos artistes du xvé siècle; rien ne nous a rappelé des œuvres telles «pie les tombeaux de Louis XII el de Henri II à Saint-

CONCLUSION

Denis, où les rois défunts apparaissent comme d inertes et rigides clligies. A plus forte raison l'effrayant réalisme qu’ont poursuivi parfois les artistes de la Renaissance, leur audace à montrer dans toute son indicible horreur 1 œuvre de la mort, sont-ils restés étrangers à I art antique. Ce qu il a représenté, aussi bien dans les statues tombales que dans les stèles, c’est la vie, et rien que la vie. Pourtant, à voir les figures les plus expressives, celles où l’émotion est le plus accusée, telles que les images île femmes en deuil au visage voilé de tristesse, on sent bien que cette vie n est plus qu un reflet de l’existence perdue. A vrai dire, la mort est toujours présente; mais comme si elle respectait la beauté de la forme humaine, elle ne touche ces effigies de marbre que d’un doigt léger, pour leur imprimer un caractère de gravité tranquille et douce, de mélancolie apaisée et de sérénité.

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