IV. — LE TOMBEAU EN FORME D’EDICULE
Au temps des Pisistratides, le luxe des sépultures s’était singulièrement développé. Nous n avons en effet aucune raison de penser que Solon se fût préoccupé de le limiter. C’est seulement après la chute de la tyrannie, sous le gouvernement de Clisthènes, que la loi édicte des mesures restrictives, et interdit de construire des tombeaux exigeant une main-d’œuvre supérieure à celle que dix hommes pouvaient fournir en trois jours1. Dans I Athènes aristocratique du vie siècle, les sépultures des riches familles prennent parfois des dimensions assez amples. Les fouilles de la nécropole de Vourva nous ont fait connaître un Cl le de grand tombeau, composé d un massif rectangulaire revêtu de briques crues2. Il est hors de doute qu’une telle construction appelait une décoration extérieure. Aussi est -il permis de restituer à un tombeau du meme genre une série de plaques de terre cuite peinte conservées au Musée de Berlin et provenant d’Athènes3. Elles montrent une suite de scènes empruntées au rituel funéraire ; disposées sur les parois du tombeau, à l’extérieur, elles formaient comme une frise, et soulignaient ainsi le caractère architectural du monument. Nous sommes donc en droit île supposer qu’à côté des stèles et des colonnes, on voyait dans les vieilles nécropoles attiques des tombeaux de grandes dimensions, construits en briques ou en bois \ C’est à ceux-là que s’appliquait sans doute 1 interdiction. postérieure à Solon, d’orner la tombe de peintures '.
Ces grands tombeaux prenaient-ils parfois la forme d édicules comportant
i. « Sed post aliquanto propter lias amplitudines sepulcrorum quas in Ceramico videmus, loge sancluni est ne quis sepulcrum faceret operosius quam quod decem liomines efTecerint t.riduo. » Cicéron. De Lcrjibus, II, 26, 2'| . M. Hirschfeld pense avec raison que les mois post aliquanto s’appliquent à l’époque de Clisthènes ( Fcstschrift fiir Johannes Overbeck. p. i3).
?.. Athen. Miltheil., XV, 1890. pl. IX.
• >. Anlikc Dcnkmacler, II, [il. 9-10-1 1. Cf. G. Hirschfeld, l lhenische Pinakcs, Fcslschrifl. fiir J. Overbeck.
L Cf. Wolters, ’E?rju. âpy ., 1888, p. 189-191. Furhvaengler. Abhandl. (1er bayer, \kn demie. 1902, |>. 100. « Sepulcrum opéré tcctorio exornari. » Cicéron, De Lcrjibus. II, 26, 2 >
fi
ki LES TYPES DE L’ART ARCHAÏQUE
une décoration plastique? 11 est permis de l’admettre, en se fondant sur le témoignage des peintures céramiques. Un vase de Vulci nous montre un édicule ;i façade architecturale, avec deux antes dont I écartement est remarquable1 (fig. 18). Deux hommes, dont l un tient une couronne avec un geste d’offrande, sont debout de chaque coté de la porte; sur chacun des vantaux est peint en blanc un serpent, l’emblème funéraire par excellence. Au-dessus de l’entablement se dressent trois figures qui semblent être en ronde bosse : au milieu, un oiseau, à chaque angle, un bon rugissant tourné vers le dehors. Qu’il s agisse d’un monument funéraire, cela ne parait pas douteux 2 3 ; dès lors nous avons sous les yeux un de ces tombeaux en briques et en bois dont il a été question plus haut, avec une façade en forme de temple. A raison de la nature des matériaux, une décoration en marbre ne pouvait guère y trouver place, et. par suite, les figures décoratives qui couronnent l'entablement, comme un fronton, sont certainement en terre cuite. Ce n est pas là une hypothèse gratuite. Le Musée du Louvre possède des fragments d un sphinx en terre cuite, de grandeur demi-nature, qui date du début du ve siècle1. Cette figure, trouvée à Thèbes, mais de travail corinthien, avait sûrement une destination architecturale, et M. Pottier suppose qu elle avait pu décorer un tombeau ou un édicule funéraire. Si l’on songe tpie le sphinx était un emblème fréquemment placé sur les tombeaux, on
Fig. i8. — Façade d’un temple- tombeau (Peinture d’un vase à figures noires de Vulci).
1. Anrudi dell' Inst., 1887, pl. D. S. Reinacb, Répertoire des vases peints, I, 25ÿ. Cf. Studniczka, Wiener Jahreshefte , VT, 1903, p. 187, fig. 82.
2. C’est l’interprétation déjà donnée par Gerhard ( Auserlesene Vasenbilder, IV, p. 4, note 3) et par Kuhnert
(Neue Jahrb. fiir Philologie. \IV<-' Suppl., 1 885 , p. 3 1 4) - Cf. aussi Brüc.kner, Ornament und Form der ait. Grabstelen, p. 77. Wolters, »o/. , 1888, p. 191. Je ne crois pas fondés les doutes émis par Winter
( Athen . Mittheil., XII, 1887, p. 112). G. 1 lirsci 1 i'eld ne voit d’autre objection que celle qu’on peut tirer l’écartement des antes ( FestschriJ'l fiir J . Overbeck, p. 12).
3. E. Pottier, Monuments Piot, t. VI, p. i3g, pl. XII et fig. 4-
L’ARCHITECTURE DES TOMBEAUX 43
souscrira volontiers à cette conjecture. Ainsi le sphinx du Louvre vient confirmer le témoignage du vase de Vulci.
Une autre peinture céramique nous offre un nouveau document, peut-être plus discutable. Sur une péliké à figures noires du British Muséum, on voit représentée la façade d’un édicule à colonnes ioniques, dont l’entablement est surmonté d’un lion rampant. A l’intérieur est une figure do femme debout et
Fig. 19. — Temple-tombeau. Peinture d’une péliké à figures noires (British Muséum).
vêtue du costume archaïque1 (fig. ig). L’édifice représente-t-il un temple avec une statue de culte? Est-ce un édicule funéraire avec la statue de la morte, comme le supposait Gerhard? .1 incline, pour ma part, vers celle seconde explication. La présence d’un emblème funéraire aussi caractérisé que le lion est significative2. Quant aux trépieds, ils figurent parfois sur le tombeau à titre d’offrande3. Il est permis de croire que le vase de Londres nous ollre à la lois un exemple d’un tombeau à laçade de temple, avec une décoration plastique en terre cuite, et un type de statue funéraire.
1. Gerhard, Auserlesene Vasenb., 14 , pl. 241 Annali. i83i, p. i55, n° 4?. <)• Walters, Catalogue of thc I uses Brit. \lns.. II, n'1 B 4 9 , p. 64- S. Reinach, Répertoire îles vases peints. II, p. 122.
2. Cf. les remarques de Brückner, Ornement und Farm, p. 77, note 1. Furtwacngler reconnaît également ici une statue funéraire. Collection SabourojJ, Introduction, p. 54.
3. Ainsi le trépied placé sur le tombeau de Glaukos. Vase de Sotadès. Murray. While l thenian I oses. pl. \VI.
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Restàt-il quelque doute sur l’interprétation de cette peinture, nous en savons assez pour affirmer qu’au vie siècle il y avait à Athènes des tombeaux de forme monumentale, construits en brique et en bois, et dont le couronnement était orné de ligures en terre cuite. Ces édicules funéraires, où des statues pouvaient trouver place, étaient à coup sûr moins fréquents que les tombeaux simplement décorés de stèles de marbre. Mais on verra plus loin que ce type de tombeau se conserve à l’époque classique, avec ses formes essentielles, dans le naïskos de marbre, et les vases de la Grande Grèce nous montreront qu’au vc et au vC siècle, il survit encore dans 1 Italie Méridionale.