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Les statuettes de terre cuite dans l'antiquité

Les qualites intellectuelles d’un peuple ne se reconnaissent pas seulement a ses oeuvres d’art proprement dites, sculptures, peintures et monuments; elles se revelent dans ses plus humbles produits. Le sentiment inne du beau inspire le desir de satisfaire lesyeux par toutes sortes de formes attrayantes. On n’imagine pas une race qui, donnant naissance a de grands artistes, n’aurait aucun gout dans ses ajustements ou dans le decor de ses habitations, enophon, decrivant l’interieur ideal dune maison atheenne, celui de la jeune femme d'Ischomaque, pretend e rien n’est indifferent aux regards dans un menage ien tenu et que meme l’arrangement des casseroles de juisine doit deceler des habitudes d’ordre et de gout. « La die chose, dit-il, malgre le ridicule qu’y trouverait un jervele etnon point un homme serieux, la belle chose que de voir des marmites rangees avec intelligence et symetrie ! » Le mot est tvpique dans la Louche d’un Grec, et en particulier d’un Altique. Ce qui justifie l’admiration des siecles pour la Grece, ce ne sont pas seulement les chefs-

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d’oeuvre accumules qu elle <1 produits et dont les debris sont recueillis pieusement dans nos musees; c est qu’aucun objet exhume du sol hellenique n’est depourvu de cette fleur d’elegance, de ce sentiment exquis et sobre de l'harmonie, qui donnent 1 impression d unc race excellemment douee pour les arts. Qu’il s'agisse d’un vase ou dune terre cuite, d’une epingle a cbeveux ou d'une monnaie, on peut etre sur de se trouver en presence d’une esthetique particuliere. Dans l’execution des objets les plus usuels on permit 1’ application de principes superieurs, d’un enseignement fourni par les intelligences d’elite dont les lepons n’ont pas ete perdues pour la foule. Dans aucun pays du monde, l’art industriel n’a ete, comme en Grece, a la hauteur de l’art proprement dit.

Parmi les productions sorties des ateliers populaires il faut citer en premiere ligne les terres cuites. On comprend qu’etant elles-memes line application directe de la plastique, elles aient subi l’influence de la grande sculpture. Nous pourrions meme croire, avec nos habitudes modernes, qu’elles en etaient une part ie integrante. Ceux qui, de nos jours, se sont adonnes a ce genre n’ont pas renonce ii s’attribuer la qualite de statuaires. Quelques-uns ont rnarche de pair avec les plus illustres et se sont fait un 110111 aussi celebre en petrissant l’argile que d’autres en taillant le marbre : par exemple Clodion au xvm# siecle et, de nos jours, Carrier-Belleuse. Mais l’assimilation n’est pas possible avec les modeleurs grecs, et e’est pour ce motif (}ue la Grece merite une place a part dans l’histoire industrielle. Ces coroplastex , comme on les appelait dedaigneu-

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sement, ces fabricants de poupees ne revendiquaient pour eux ni gloire ni profit considerable. C’etaient de tres modestes marchands, elablis dans de petites boutiques sur l’Agora ou aux abords des cimetieres, et la, perdus dans la foule, ils faconnaient rapidement, comme en se jouant, avec quelques moules et une pointe d’ebauchoir, les freles et mignonnes creatures que l’amateur moderne achete a prix d'or aujourd’hui et qu'il installe dans une luxueuse vitrine. On devait les payer dans les rues d’Athenes quelques oboles, et on se hatait d’aller les enfouir dans un tombeau, ou bien elles venaient prendre place dans 1’ obscure niche du lararium, a cote des dieux Penates et d'llestia, deesse du foyer. Les pauvres gens en reraplissaient les sanctuaires publics, n’ayant pas les moyens d’offrir autre chose aux dieux, si bien qu’au bout d’un certain temps, quand on trouvait le parvis trop encombre de ces ex-voto improductifs et meprises, les pretres les faisaient enlever et les enterraient en bloc dans une fosse consacree.

II parait done probable que les anciens n’ont jamais attache la moindre importance a ce genre de sculptures et ne les consideraient pas comme de veri tables oeuvres d’art. Ainsi s’explique le silence presque absolu des auteurs sur 1’industrie des coroplastes. Un des rares ecrivains qui en parlent, Isocrate, ne fait allusion a leur metier que pour le rabaisser par comparaison avec les vrais statuaires. « Imagine-t-on quelqu’un, dit-il, qui oserait assimiler Zeuxis ou Parrhasius a des peintres d’ex-voto (nous dirions des peintres d’enseignes), ou Phidias a un coroplaste? » Iso-

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crate ecrivait pourtant au vie siecle, a une epoque qui avait deja prnduit d'adrairables oeuvres ceramiques et qui annongait l’eclosion des Tanagreennes aujourd’hui celebres dans le monde entier.

Nous n’avons pas a protester contre le jugement du rheteur grec. Nous le tenons, au contraire, pour caracteristiquc, et nous pensons qu’il repond au sentiment general de scs contemporains. Mieux places qu’eux pour tMudier le role de ces modestes fabricants dans l’histoire generale de l’art, nous essayerons de montrer qu'a nos yeux le rapprochement des statuettes de terre cuite avec les marbres de Phidias n’a rien de choquant, toute proportion gardee et a la condition expresse de marquer un simple rapport de maitre a eleve.

Le but de notre petit livre est done facile ii definir. Faire l’kistoire des terres cuites antiques, e’est retrouver dans un art industrial les phases diverscs par lcsquclles a passe la plastique entiere; c ost suivre, pas a pas, 1 elaboration des types classiques de la sculpture. Les terres cuites se pretent d’autant mieux a cette etude qu’ellcs se presentent a nous cn quantity innombrable : la serie ceramique ne sou lire pas les lacunes profondes que l’on constate dans les monuments de marbre. Plus fragile cn apparence, 1 argile est, de toutes les matieres, celle qui resiste le mieux & Paction du temps : on peut memo dire qu’ellc lui eehappe completement. Si la statuette ne subit aucune deterioration resultant des accidents exterieurs, comrne les chocs, 1 humidity, le feu — et la residence ordinaire dans les tombeaux lui assure un sort plus tranquille qu’aux autres monu-

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ments — elle reparait au jour dans tout l’eclat d'une fraicheur quo les siecles n’ont pu alterer.

T e nombre considerable des statuettes aujourd’hui connues ne nous offrait que l’embarras du choix. Nous avons tenua fairela part belle aux oeuvres de la meilleure epoque, et le grand renoin de la fabrique de Tanagre nous imposait d’insister particulierement sur cette serie beotienne. Mais nous avons pense qu’un livre de vulgarisation devait tenir le public au courant de toutes les decouvertes nouvelles et qu’on rendrait service aux amateurs en leur indiquant des fabriques moins connues, quoique anssi dignes d’attention, comrne celles de Cbypre, de Cyrenaique, de Tarse et de Myrina. Les progres des etudes orientales, en •eclairant les origines de l’art grec, ont necessity un court chapitre sur les oeuvres ceramiques de l'Egypte et de la Chaldee. Enfln il nous a paru utile de donner, en terminant, quelques eclaircissements sur les procedes techniques de la fabrication etsur les differents systemes proposes pour cxpliquer le role religieuxdes terres cuites dans le monde ancien.

Ceux qui nous feront Lhonneur de lire ce petit livre n’oublieront pas que c’est un ouvrage de vulgarisation. Nous avons seulement cherche a faire le bilan des decouvertes principales et indiquer l’interet qui en resulte pour l’bistoire de Tart. Notre meilleur guide a ete le Catalogue des Figurines antiques de terre cuite du Muse'e du Louvre, redige par M. Ileuzey, qui sous les apparences modestes d’une brochure contient l’etude la plus approfondie qu’on ait encore ecrite sur notre sujet, el l’on ne s’eton-

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nera pas que, pour les illustrations, nous ayons fait do larges emprunts a son atlas des Figurines antiques, dans lequel l'habile burin de M. Achille Jacquet a reproduit les plus beaux specimens de notre Musee national.

I’aris, juillet 1889.

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