CHAPITRE XI
LA FABRICATION DES TERRES CUITES
Nous 'venous de voir se derouler, pendant la duree do quinze siecles environ, l’histoire artistique des terres cuites ; nous avons mesure la portee de celte industrie feconde qui s’est faite, en quelque sorte, la menue monnaie de la grande sculpture, en repandant par milliers dans le monde ancien les imitations des chefs-d’oeuvre plastiques; nous avons explique l’importance de ces documents pour l’etude generate du genie grec. 11 nous reste a penetrer plus intimement encore, si c’est possible, dans la vie des modeleurs antiques, a examiner de pres leurs procedes techniques, a resumer brievement les details du metier
meme.
La fabrication comprend cinq operations successives : le petrissage de la pate argileuse, le fagonnage a la main ou dans les monies, les retouches a l’ebauchoir, la cuisson, la coloration a laquelle s’ajoute parfois la dorure1 11.
Gomine dans l’industrie des vases, les anciens ont donne tous leurs soins a obtenir pour la confection des terres
1. Nous empruntons en grande partie les details qui suivent a l’introduction du Catalogue des figurines en tare cuite du Musee de la Socie'tS archeologiqve d' Athene s par M. Martha, et a notre ouviave sur la Necropole de Mgrina, chapitrc m. Yoy. aussi
11. Bli'unner, Technologic und Terminologie der Gewerbe uml lumste, ii, p. 113-137; 0. Rayet, Eludes d’archeologie et dart, p.
EES STATUETTES IiE TERRE CUITE.
cuites une pate d’argile bien homogene et parfaitement epuree. C'est la terre dite a foulon, dont les gisements soul tres communs dans toutes les contrees, qui forme la matiere premiere. La terre a modeler presente ordinairement de pays a pays, avec les memes qualites de densite et de ductilite, certaines differences de coloration qui n’echappent pas a un ceil exerce; avec un peu d'habitude et le maniement quotidien des pieces antiques, on arrive aisement a reconnaitre a premiere vue les principales provenances des figurines d'apres l’aspect de la terre. On ne peut pourtant pas dire que ce detail serve de criterium infaillible pour distinguer les centres de fabrication. En certains cas, les argiles sont fort semblables d'aspect, quoique prises en des lieux eloignes les uns des autres. D’autre part, la meme localite fournit quelquefois des pates tres difierentes pour la couleur et pour la densite. Nous avons eu occasion do faire de nombreuses constatations sur les fragments de Mvrina, oil l’on ne cornpte pasmoins de neuf categories qui varientdu rouge au bistre clair, et qui sont tantot tres dures au couteau, tantot faciles a entamer avec l’ongle seul. On ne pent pourtant pas douter (pie toutes ne soient de la meme provenance. De meme, M. Martha note cini[ pates differentes pour la fabrique d’Athenes. La raison de ces variations esl que la meme terre prend des aspects divers suivant la duree plus ou moins longue de la cuisson et suivant le degre de temperature auquel elle a ete soumise. 11 faut done se contenler de remarquer dans la terre de cliaque fabrique une tollable generale que la pratique seule et 1 examen frequent des originaux apprennenl a connaitre.
Dans le faconnage il faut distinguer deux methodes : on modele les objets en pleine pate, on bien on les estampe dans un moule. Le premier precede n est employe que pour des figures de petite dimension, des animaux, de petites poupees servant a divertir les enlants, d(*s maquettes en
LA FABRICATION 1)ES TERRES CUITES. 2*9
pate etiree que Von coupe a la grandeur voulue pour executer les jambes, les bras et le corps, et dont on soude ensuite les differentes parties l'une a 1 autre. 11 est facile de comprendre que cette categorie ne peut contemr que des statuettes de proportion fort exigue, car, si l’on executait ainsi des pieces de taille et d’epaisseur ordimures, le retrait de la terre a la cuisson ferait necessairement eclater ou fendre les objets. C’est pour cette raison que la fabrication au moule est de beaucoup la plus usitee; elle offre i ’avan t age, en donnant le moins d’epaisseur possible aux parois, d’avoir un faible retrait et d’eviter les accidents de cuisson. De plus, elle pcrinet d’avoir des pieces creuses d’une grande legerete, et c’est la une des principals qualites que possedent les originaux antiques. La contrefacon moderne, malheureusement trop florissante, reusssit rarement a imiter d’une fagon satisfaisante ce caractere particular.
Le moule lui-memc etait en terre bien cuite et devenue d’une grande durete. La plupart des musees en possedent des specimens au moyen desquels on se rend compte de lous les details de la fabrication. Pour les figurines petites et d’execution sommaire, le moule donne le personnage eutier, avec la tete et meme le socle. L’ouvner prend un morceau de pate soigneusement epuree et trituree, debarrassee de tous les graviers et impuretes qui pourraient s’y rencontrer. 11 le pose sur le moule et avec ses doigts fait penetrer l’argile dans tous les creux. Cette premiere couclie est trop mince pour constituer une paroi suffisamment solide. Aussi Von superpose de la meme maniere plusieurs couches, jusqu’ft ce que Von obtienne l’epaisseur convenable. Le moule ainsi garni est laisse a 1 air ou il seclie, et le retrait qui se produit dans la terre fraiche est assez considerable pour permettre, en pou de temps, de retirer l’epreuve de la matrice.
Les fabriques orientales, celles d’Egypte et de Chaldee, lie paraissent avoir connu que le systeme soramaire d’epreuves coulees tout d'une piece dans un moule, sans cavite interieure. La face posterieure est simpleraent aplatie et polie avec soin. Cette methode rudiraentaire a du persister longteraps dans l’Asie centrale, car les figurines de l’epoque part lie presen tent encore ces caracteres. Dans les pays grecs on reeonnut vite l’avantage qu’il v avait a tirer deux epreuves, face et revers, d'une meme statuette. Quand on se contente de la premiere epreuve, la face, on s’attache a lui donner le moins d’epaisseur possible. C’est le cas des des masques ou des ex-voto destines a etre fixes contre une paroi, coniine les masques de Demeter et les plaqueltes archaiques estampees (fig. IS, 21, 87). Mais ordinairement on a besoin de donner plus de stability a la figurine, afin qu elle puisse se poser debout, et il est necessaire de fa- ?onner un revers. Dans les oeuvres de fabrication courante
ef, comme nous dirions, de pacotille, il suffit pour former le dos de la statuette d" un morceau d'argile aplatie qu’on colie au revers en laissant une cavite interieure. Mais dans les pieces soignees, le fat’.on nage des revers suppose un
second moule qui reproduit les formes du corps, quelquelois meme les plis du vetement par derriere. On tire une epreuve, coniine pour la face, et les deux parties nppliquees I une contre 1 autre se rejoignent longitudinalement. On fail disparaitre avec un pen de barbotine, e'est-a-dire d'argile delayee, toutes traces de suture.
Nous venous de supposer le cas le moins frequent, celui on le moule donne la statuette eutiere, des pieds a la tote. C’est le procede le plus ancien chez les Grecs, celui des statuettes de Chypre et de Rhodes. Mais les produits ordinaiies de lanagre, de Myrina, de Sicile etd’ltalie, supposent un plus grand nombre d operations el l’emploi de monies differents pour les differenles parties d’une figurine. Prenons
IA FABRICATION DES TERRES CUITES
comine exemple un Eros aile de Myrina (fig. 88) ; nous devons nous representer pour la confection de cette piece complete quatorze matrices : deux pour le torse, deux pour la tete, deux pour chaque braset chaque jambe, chaque moule don-
ri„.. 87. i>(';iee enlevant Thetis, plaquette archaique d’Egine. (Dumont ct Chaplain, Ceramiques, n, pi. 1.)
mint la face oule rovers d’une de ces parties, puis un moule pour l’aile gauche et un pour l’aile droite. C’est la 1 exemp e le plus complique, parce que la statuette a les bras ct les jambes separes du corps. Si nous examinons une femme drapee de Tanagre (fig- 89), nous ne trouvons plus que quatre matrices, deux pour la tete (face et revers), deux
pour le corps (face et revers), parce qu’il est possible d’executer dans le meme creux le corps avec les bras et les jambes qui sont caches sous les draperies1. L’ajustage des bras et des jambes au corps se faisait par des plans de section fort nets qu’on piquait ou grattait au moyen d’un instrument tranchant : cette operation s'appelle chiquetage. La barbotine, ou argile liquide, employee pour le collage, entrait dans ces creux et facilitait l’adlierence parfaite des parties reunies ensemble. Gependant il arrivait parfois qu’a ia cuisson la soudure s emiettait et le membre se detachait. On a recueilli a Tarse un certain nombre de ces dechets de fabrique qui ne laisseiit aucun doute sur la methode employee pour l’ajustage des pieces*.
Les accessoires supposent egalement un fa$onnage special . Les eventails en forme de feuilles, les chapeaux, les ailes, les troncsd arbre ou cippes, les termes, etc. sont e stamp 6s dans des moules comme les figurines; certains d’entre eux exigent une double empreinte, face et revers. II en est de meme pour les bases, simple plaquette rectangulaire a I anagre, socle massif et eleve en Locride, rond ou carre a Myrina.
fie ce qui precede il ne landrail pas conclure que le nombre des moules employes dans un atelier ceramique dut 6tre tres considerable. La se montre le genie pratique des (ii'ecs, qui savaient tirer dun out illage economiquement installs toutes les ressources necessaires a une production Ires variee. Si l'on passe en revue d’un coup d'oeil rapide les statuettes d une seule provenance et d’un meme style,
1. Voy. finsertion dune note manuscrite de M. Ha vet dans les Etudes d'are/ii'ologie el d'art. p. 288, a propos d'un moule du Pirec apporte a Paris. Ce moule, comprenant la tele, avail la forme d une pyramide el se decumposaii en cinq morccaux de forme irreguliere. Le creux donnait une statuette d'epliebe assis.
-■ Heuiey, Les fragments de Tarse „„ !/«.,* da Louvre, p. 14. Ii)f. 4 a 0 i Ex trait de la Gazette des beaux- Arts, noveinbrc 1878).
LA FABRICATION DES TERRES CUITES
cmi represented le travail d’une on de plusieurs fabriques operant dans quelqueville grecque pendant une penade de temps restreinte, on est frappe de voir que les exemplaires
pig. 88. — Eros volant do Myrina.
(Potticr et Reinach. Necropole de Myrina , pi. 11, n* 3.)
identiques sont extremement rares. Beaucoup de f.gurines peuvent avoir entre elles un air de parente etroite; tnais on constate presque tou jours une difference d’ attitude, un
geste, Tin mouvement de tote ou de bras, tin accessoire change de place, un rien, mais ce rien suftit a diversifier les motifs. Toutes les Tanagreennes sont soeurs : il en esl peu qui soient jumelles. On fera la ineme reflexion devant les vitrines du Louvre on sont renfermes les Eros de Myrina. (ies Amours sont bien tils de la ineme mere ; mais l’art ingenieux du modeleur a vise a observer les lois de la nature en donnant a chacun de ces enfants une individuality distincte. Comment cebut est-il atteint? Par les moyens les plus simples. Si Eon examine avec attention les jeunes filles de lanagre ou les Eros de Myrina, si Eon met a cote les lines des autres une serie de iigures similaires pour les comparer, on saperi’oit quo toutes ces formes en apparencc diflerentes sont sorties d’un seul et memo moule. Cost Eajustage des pieces qui a produit la diversite. 11 a sulfi d incliner une tete sur 1 epaule, de relever un bras ou de 1 abaisser, de porter une jambe en avant, de changer de main un eventail, pour produire dix motifs au lieu d'un. Si 1 on suppose maintenant la combinaison des monies ontie eux, on concoit aisement quelle multiplication presque infinie de motifs il est possible d’obtenir. Sur le corps d’une femme drapeeon mettra une tete voilee de niatrone ou bien une tete bouclee de jeune fille, sur cette tele un chapeau ou une couronne de feuillages, entre les mains un eventail ou une guirlande, un sac ;i osselets, un oiseau, etc. Ainsi pratique, le melange des diflerentes portions de monies conduit a une variele de sujets en quelque sorte illimitee. Les modeleurs grecs out deploye dans cette part ie de lour metier une fertility d'invention et une ingeniosite etonnantes. I n petit atelier pouvait ne posseder quo lesmoules necessaires a unedizainede types; a\o( ( <‘t oulillage restreint il creait sans peine un monde de statuettes au milieu desquelles Eacheteur Irouvait amplement a faire son cboix.
LA FABRICATION DES TElUlES CUITES.
Do cette particularite retenons line consequence uuportante : si la composition nait souvent dune combinaison
capricieuse de moules di Iterenis, il en resulte qu ll no faut pas attacher une trop grande importance an sens symbol ique de l’image. On risquerait de faire fausse route cn s’epuisant a reclieicbei pour quclles raisons l’ouvrier a mis sur une tetc de jeune femme une couronne depampres, tandis qu’ailleurs il nous la montre coiffee d un cbapeau conique ou couverte.
d’un voile. A-t-il pense a une Ariane, plus tard a une Core on a une Dembter? Ne perdons pas de vue les conditions pratiques dans lesquelles ces petites poupees sont executees. N’oublions pas qu un modeleur, meme quand il est grec (ne pent-on pas dire surtout quand il est grec?) a pour principal mobile la vente de sa marchandise, et qu a ses yeux la faculte dc produire le plus grand nombre d’objets avec le moins de frais possible est d’un interet primordial. Sans doute il est guide par une idee generate qui repond a des preoccupations religieuses et funeraires; il sait que pour contenter sa clientele certains sujets sont preferables a d’autres. Mais nous
^9. — Femme drapee de Tanagre.
(GriechisclieTerracot ten im Berliner
Huseum, pi. 18.)
pensons que dans E execution pratique des details sa main allnit vite et parfois au hasard. M. Martha a cite des faits curieux on ce genre, une cueilleuse de fleurs transformer en Satyre, un ephebe coiffe en Hermes. Dans notre ouvrage sur Myrina, nous avons, M. Reinach et moi, confirme cette theorie a l'aide de remarques analogues, en signalant un Bacchus aile, un Eros a tete de Victoire, etc. Nous aurons a revenir sur cette idee, car elle entre en ligne de compte dans la question si controversee du sens symbolique des terres cuites, et nous l’appuierons d’autres faits. Nous no faisons que l'indiquer ici comme un detail relatif a la methode de fabrication.
Quand les pieces moulees dont se compose une figurine ont ete ajustees et soudees l’une a l’autre avec un peu d'argile fraiche, il ne reste plus qua cuire l’objet. La majorite des statuettes passent ainsi des mains des modeleurs dans le four. Mais, quand il s’agit de pieces soignees, d un plus grand prix, une operation delicate et importante precede la cuisson. C’est le travail de retouch e qui consiste a reprendre avec l’ebauchoir l'argile rafraichie au contact d une matiere humide et ramenee a l’etat ductile, afin d’en perlectionner les details. La est la partie veritablement artistique du metier. Elle correspond au polissage du marbre par le sculpteur, quand la statue lui est livree degrossie par le praticien'. On distingue a premiere vue les figurines qui sont restees brutes au sortir du moule et cellos qui ont subi des retouches. Il est interessant surtout de comparer deux types semblables dont l’un n'a pas ete travail It1 et dont I autre a ete modele a nouveau par la main de 1 ouvrier. Lne serie d Eros provenant de Myrina, au Louvre, ollre des specimens inslructifs a cet egard1. La trace desdoigtsest visible sur la piece retouchee; toutes les parties du corps ont ole polios avec soin, les formes
1. Voy. la XScropole dr. Myrina , p. tot-130; Catalogue. n°* 54 a 00.
LA FABRICATION DES TERRES CUITES
accusees et assouplies, les yeux ct la bouche fondles a la pointe dc l’ebauchoir; la tele s’attache mieux aux epaules, les bras et les jambes au torse. D’une maquelte banale l’art fait une creature vivante, qui a sa physionomie et sa structure propre. Les ouvriers de Tanagre, en particular, out montre dans les retouches une science consommee et une finesse exquise. 11 est rare qu’ils aient laisse une piece a l’etat brut : c’est le contraire en Locride et a Tegee, oil les figurines conservent a peu pres l'aspect qu’elles avaient en sortant du moule. L’absence de retouches ou la negligence apportee a ce travail delicat sont egalement causes de la lourdeur que foil remarque dans les statuettes d’ltalie. Des qu’on delaisse cette partie du metier, on entre dans la voie de la production courante et de la pacotilld. Les ex-voto destines aux temples, qui represented en general un type unique et uniformement repete, sont d’ordinaire sans retouches. Les terres cuites vendues pour les sepultures offrent, au contraire, une variete de motifs qui piquait au jeu l’emulation des modeleurs et,en interessantleur goiit artistique, les entrainait a perfectionner leur travail; aussi sonl-elles bien plus souvent retouchees.
La cuisson n’exige que du soin et de l’attention, mais elle n’est pas moins importante que les precedentes operations. C’est d’elle que depend la reussite finale. Si l’evaporation ne se fait pas bien par les ouverlures meuagees a cet effet dans la terre cuite, si la temperature est poussee a un degre trop eleve, la piece eclatedans le four ou se fend, les soudures s’effritent, les morceaux ajustes se detachent les uns des autres, et e’en est fait d’une oeuvre qui represente souvent de longues heurcs d’uii travail patient. Ces accidents n’etaient pas rares, si l’on en juge par les fragments de Tarse, dont nous avons parle plus haul, et dans lesquels M. lleuzey a reconnu des rebuts de fabrication, detaches pendant la cuisson. Aussi Ton prenait de nombreuses pre-
cautions pour quo la mise au four s’effectuM dans les conditions les meilleures On attendait quo les pieces fussent bien sechees a Fair libre, ce qui determinait un retrait lent et progrcssif de l’argile liumide. Les parois, connnc nous l’avons dit, etaient faites d’une couche mince et legere, pour que ce retrait fut aussi faible que possible. De plus, on pratiquait dans le rovers de la statuette une ouverture assez grande, de forme ovale, rectangulaire ou triangulaire, appelec le Ivou d' event, de fagon a ce que la vapeur d’eau,en fusant a travers les pores de la terre sous Faction du feu, trouvat un passage facile et s’exhalat sans produire de fissure ni de rupture: Le feu du four etait maintenu a une temperature moderee; il n’etait pas necessaire de d'onner une grande durete a Fargile, coniine nous le faisons pour nos porcelaines et nos faiences. Aussi s'apergoit-on que les figurines antiques sont tres pen cuites, en general ; elles absorbent rapidement l’humidite de Fair qu’elles rendentsous forme de salpetrc et de legere moisissure dont il est difficile de les preserver, memo dans les armoires bien s&ches d'uu musbe.
Une fois la statuette cuite el retiree du four sans accident, elle est remise aux mains (Fun ouvrier qui la point. 11 semblerait plus natural de supposer que l’operation de la pcinture avait lieu avant celle de la cuisson, pour (jue la couleur pgnelr&t davantage dans Fargile et s'y incorporat. Mais Fexperience demontre, au contraire, que toutes les coulcurs employees pour peindre les figurines antiques sont fort pen adherentes; ce sont des matinees fusibles a une temperature basse, et la cuisson les aurait detruites entieremenl ou du moins en aurait moditie les teintes. Elles sont done appliquees a froid, et e’est pourquoi Fadhbrence a la terre est Ires faible. Dour l’augmenter un peu et donner aux couleurs un soutien, on passait la figurine dans un bain de lait de cliaux; cede matiere penetrail dans les
LA FABRICATION UES TERRES CUITES
pores clc l’argile et formait une tcinle blanche eclatante sur laquelle les autres couleurs prenaient niieux et ressortaient avec plus de vivacite. On remarque seulcmcnt dans les terres cuites archai'ques et dans cel les dc la decadence romaine l’absence de ce bain preparatoire. En realite, ce procede etait incapable de donner une veritable soluble a la peinture. Bien pen de statuettes ont revu la lumiere avec leur fraiche parure des anciens jours ; en les debarrassant de l’enveloppe de terre accuraulee sur clles par les sieclcs, on enlevc generalement la legere coucbc de couleur qui les recouvre, et souvent sans s’en apercevoir. Ees fouilleurs doivent user des plus grandes precautions pour tacher de la respecter. L’humidite l’a rendue excessivement friable et elle tombe par petites ecailles. Mais si Eon est assez attentif ou assez adroit pour la faire reparaitre sans l’endommager, on est surpris de la retrouver aussi vive de tons qu’il y a deux inille ans. II est vrai qu’a la lumiere du jour et sous le soleil ces teintes delicates palissent tres rapidement. Si nous avons pcu de statuettes entierement peintes dans nos inusees, c’est qu’on n’use pas de managements pour les nettoyer, au moment de la decouverle, et que, tombees la plupart du temps aux mains de paysans ignorants ou de marchands trop presses, ellcs sont raclees au couteau ou memo lavees. Mais que Eon prenne ces memes statuettes si maladroitement depouillees de leur vetement de couleurs et qu’on les examine a la loupe, on constatera toujours dans les plis des vetements, dans les creux de l’argile, quelque trace du lait de cliaux ou de la couleur appliquee pardessus. En sommc, sans crainte d'avancer un paradoxe, on peutaffirmer que, malgre les apparences, loutes les slaluetles de terre cuite antiques etaient peintes.
Les couleurs employees sont, outre lc blanc du lait de chaux, Ie rouge, depuis le vermilion jusqu’au rose, le bleu, le vert, le jaunc, le noir. Elies sont appliquees sur toules
lcs parties, sur les vetements, le corps nu, le visage, la chevelure et les pieds, mfirae sur le socle. Iiien lie paraissait de l’argile, si ce n’est a la partie posterieure. La teinte est tranche et n’admet pas de variete dans la raerne nuance. Le rouge et le bleu sont de beaucoup les plus frequents. Le vert est plus rare, sans etre le moins du monde banni, coinnie on l'a pretendu. Lejaune est souvent reserve commesoutien a la dorure ; il est pose sur la tranche des ailes, sur les franges des tuniques, sur tous les accessoires qui devaient etre dores. Les cheveux sont traites en brun jaune; les sourcils et les yeux marques d’un trait noir; la bouche soulignee par line ligne rouge; les parties nues du visage et du corps portent un ton uni de brun rouge ou de jaune fonee, imitant la chair. Lcs draperies sont ordinairement roses ou bleues, quelquefois blanches avec des bandes de couleurs varices. La vraisemblance n’est pas toujours observee dans le choix des teintes : ainsi Ton trouve du bleu sur des feuillages, du vert sur des pelages d’animaux, etc. ; ce sont les marques d’un travail hatif et machinal.
La dorure est employee exceptionnellement. A Tanagre et a Myrina, on la rencontre sur les ornements du costume, sur les bandelettes et diadeines qui couronnentla chevelure, sur les boucles d'oreille, les bracelets et les colliers; jamais on n’en trouve de traces sur le nu. Les produits d’une seule fabrique, cello de Symrne, font exception a la regie. Dans plusieurs figurines de cette provenance le corps est entierement (lore. C’est line veritable contrefagon, destinee a imiter les pet its bronzes dores dont les amateurs riches ctaient friands, mais auxquels la classe populaire no pouvait pretendre a cause du prix trop eleve. On avait tourn6 la difficulle en dorant l’argile. Kemarquons qu’a la inline ejioque l’usage etait assez repandu d'une sorte de vases en terre cuite, reconverts d’une mince couche d’argent. L’intention etait la inline : e’etait une manure de jirocurer
LA FABRICATION DES TERRES COITES
a bon comple une fausse vaisselle plate a ceux qui n’avaient pas le moyen d’en achcter line veritable.
Sauf cette exception, on constate une parfaite unite de fabrication sur tous les points dumonde ancien. La methode est partout la meme. La difference n’est appreciable que dans les qualites d’execution. Comme nous l’avons deja demontre, les monies voyageaient beaucoup. On trouve en Cyrenaique, on Asie Mineure, en Tauride, des figures de femmes drapees qui sont tout a fait semblables aux Tanagreennes de Grece et qui paraissent etre des epreuves tirees de monies identiques. II est parfois tres difficile de reconnaltre la provenance a la seule inspection de la statuette, quand la couleur de l’argile ou la lourdeur du style ne decelent pas une origine etrangere, et Ton pourrait mettre sous les yeux de l’amateur le plus expert telle figurine de Cyrenaique ou de Myrina en la donnant comme Tanagrcenne, sans exciter les soupgons. Pour cette raison il est utile de se mefier des provenances indiquees par les marchands, qui out souvent trop d interet a dissimuler la veritable source de leurs antiquites.
Ce qui frappe dans les precedes techniques de cette industrie, c’est la simplicity L’esprit grec s’y retrouve tout entier avec sa dose naturellement equilibree de raison pratique et de sens artistique. Le beau est le but ou tendent instinctivement les modeleurs; Futile n’est jamais perdu de vue par eux. Ils seront penseurs et createurs a leur maniere, en reduisant a des proportions plus maniables les sujets de la sculpture contemporaine ; ils entrcront avec intelligence dans les concepts philosophiques qui president a la creation des motifs religieux et fun6raires. Fournisseurs attitr6s des sanctuaires et des necropoles, ils n’oublieront pas que lour clientele vient chercher chez eux des symboles en qui se resument, sous une forme gracieuse, les sentiments complexes d’adoration cnvers les dieux,
LES STATUETTES DE TERliE CUITE.
d’esperance enla vie immortelle, de regrets et de tendresse pour les disparus. Mais leur philosophie reste vague et leur l'oi Ires large, comme celle de lours chalands. Ils se contentent d’a-peu-pres, et la rouerie du metier, si l’on pent dire, prime souvent la notion de l’ideal cntrevu. L’addition d'une paire d’ailes au dos d'un personnage ne sera pas toujours le resultat de profondes reflexions et n'annoncera pas l’avenement de dieux nouveaux; une tele de femme voilee mise sur les epaules d’un Eros ne revelera pas une philosophie particuliere sur l’hermaphroditisme. 11 faut juger leur nature d’esprit, comme ils la jugeaient sans doute eux-memes, ni trop haul ni trop has. Ce sont des ouvriers superieurement hahiles, tout irnbus d’une education artistique, superieurc a celle de tous les nut res peuples, penetres a leur insu des pensees elevens que repandaient la philosophic et la litterature conteinporaines, sorte d’atnmsphere subtile qui etait l air respirable de cette nation lieureuse. Mais en memo temps nous devons voir en eux des industricls essenliellement pratiques, prompts a faire leur profit de lout, contrefacteurs determines, apres au gain, decides a produire le plus possible avec l'outillage le moins compliqu^, expeditifs dans l'execution, attentifs surtout au gout du public et memo a ses engouements passagers. Aussi leurs produits sont. avec les vases points qui represenlent une autre branche du imbue metier, le plus clair miroir ou se reflete la societe antique. 11 n'y a pas de nom dans le langage moderne pour rendre la condition des coroplastes grecs. Artiste est un titrequ’on leur aurait refuse et auquel ils ne pretendaient pas. Ouvrier ou artisan est un nom trop faihle p mr rendre comptede leurs qualites d’invention. Comme tous les ceramistes de cette epoque, ils liennent le milieu enlre res deux categories : ils sont le trail d'union entre la pensee qui cree et la main qui copie.