CHAP1TRE XII
LA DESTINATION DES TERRES CUITES
Plusieurs fois, au coursde cette etude, il nous est arrive de faire allusion aux emplacements sur lesqucls on recueillait les terres cuites. Nous avons surtout signale des necropoles, quelquefois des sanctuaires, plus rarement des habitations privees. Ce sont les trois genres de residences que l’antiquite parait avoir assignees a ce petit peuple de statuettes. Le lecteur a pu se demander souvent quel motif avait amene les anciens a deposer des figurines d’argile dans leurs tombeaux, dans leurs temples ou dans leurs maisons. Nous avons reserve pour la fin cette question, parce qu’elle exige un developpement tout particulier : elle resume en memo temps l’enseignement historique et pour ainsi dire moral fourni par l’etude des terres cuites. Si nous n’ecoutions que le desir d'etre clair et precis dans nos reflexions sur l’industrie ceramique, nous aurions laiss6 de cot6 cette partie d’exegese qui est plus laborieuse et plus delicate qu’aucune autre. En effet, rnalgre les efforts dun grand nombre de savants qui se sont attaches a expliquer l’usage et la destination des figurines antiques, le probleme est reste obscur. Les dissertations abondent sur ce sujet*, mais elles se contredisent presque
1. Void la listcdcs ouvrages prinripaiix qui trailent de la mature. Ellc nous dispensera de renvoyeren detail a chacun des hvres ou est
toutes sur les points principaux. Tot homines , lot sentenli.r. Malgre la difficulte du sujet, il nous a semble qu’il n’etait pas permis dans un ouvrage de vulgarisation de passer sous silence les interpretations proposecs, ni d’esquiver la necessity dune reponse a la question posee. Si la theorie (pie nous presentons no reussit pas a convaincre tons les esprits, nous n’en serons nullement etonne; mais nous esperons au moins lui donner quelque npparence de vraisemblance et de simplicity1.
Nous enumererons d'abord, en les discutant brievement, les diflerentes solutions qu'on a mises en avant.
iu « Les figurines de terre cuite sont des objets svmboliques, employes dans les Mysteres dionysiaques. On les mettait sous les yeux dt's li deles comine des images saintes
exposeo la theorie quo nous di scutons. — Welcker, Allc Denhmdler, v, p. 485 ; lliardot, Explication du symbol isme des ierres cuiles greccjues, 1804; Les terres cuiles greet/ lies funibres dans leurs rapports avec tes mysteres de Bacchus, 1872; Liiders, Bulletlino dell' lust., 1874, p. 122; F. Lenonnant, Gazelle des Deaux-Arts, mars 1882, p. 215; lleuzey. Monuments grecs, 1875, p. 17-22: 187 i, p. 1-25; 1870, p. 1-11); t'.omptes rendus de i Academic, novembro 1882, p. 25-21; llayol, Eludes d'archeologie et d art, p. 501-308; lloussaye, Gazette archcologique, 1870, p. 74-75; Martha, Catalogue des figurines du Musec de la So r idle arch. d'Alhtnes, 1880, ]). xxvii; Ravaisson, Revue politique et lillirairc, 1880, p. 008; K r k ulb; Griechische Thon/iguren aus Tanagra, 1878, p. 17-18; von Rolulen, Terracotlen von Pompeji, 1880, p. 2:>-20 ; Collision, Manuel d' archiologie grecque, p. 248-249; Froehncr, Terres euites d'Asie Mineure, 1870. p. 21, 20, 38, 41, 45*,
■ < ’. Collection Griau, prelace; Cartault, Terres euites antiques de la Collection Lecuyer, notices des pi. Da, I)3, C*; S. Reinach, Manuel de philologie classique, 2* edit.., 1884, p. 73-74; Uabelon, Gazette archeologique, 1881, p. 325-331; llatissoullier, Quomodo scpulcra Tanagrxi decoraverint, 1884, p. 8 1-01; Furtwaengler, Collection Sabouro/f, Ionic ii, Introduction; P. Paris. Bulletin de corrcspondance helliniquc 1887, p. 409-418. Y
1. Je resume ici un travail pr6sent6 a la Faculty des leltres de 1 ,u is sous ce litre : Guam ob causam Grxci in sepulcris figlina sigilla depasuerint (Paris, Thorin, 1883'. En faisant passer du latin eu fra 115a is les idees conteuues dans cetle il^se, j ai pensti rendre service an public d amateurs qui sinleressc a cos questions.
LA DESTINATION DES TERRES CUITES
qui personnifiaient tous les rites sacres, comme des amulettes a chacune desquelles ctait attache un sens secret, impenetrable au vulgaire. Elies n’avaient de signification claire que pour les devots admis aux saints Mysteres. Elies n’etaient placees que dans les tombeaux des inities. »
Cette these1 a ete presentee sous une forme tellement outree et, en quelque sorte, apocalyptique, qu’elle echappe par sa nature memo a la discussion. Aucun texte ancien, aucun document serieux n’est invoque a l’appui des explications donnees. 11 etait facile, sur une donnee pareille, d’echafauder une serie d’bvpotheses qui ne pen vent pas plus etre convaincues de faussete qu’elles ne sont appuvees de preuves authentiques. Chacun sait que nous ne possedons absolument rien sur E organisation interieure des grands mysteres, ni sur la fa§on dont on instruisait les inities, ni sur les objets qu’on leur presentait comme symbols. Quant a l’attribution desterres cuites aux seuls tombeaux d'inities, elle est dementie par des faits materials. En premier lieu, les terres cuites sont frequentes dans les sepultures d’enfants auxquels leur age n’avait pas permis de parcourir les differents degres de l’initiation. En second lieu, nous avons fait remarquer qua Athenes, centre de la religion eleusinienne et dionysiaque, les terres cuites sont relativement rares dans les tombeaux, tandis qu’on les trouve en quantite innombrable dans les necropoles de Tanagre. Ainsi une petite bourgade de la Beotie aurait contenu plus d'inities que la premiere cite de Grece? Une pareille hypothese est insoutenable. Nous n’avons done pas a nous arreter longtemps & cette theorie; elle n’a d’autre merite que d’etre la premiere en date et n’a pas trouve de defenseurs, a notre connaissance, parmi les erudits qui out examine plus tard le meme probleme.